Lara Fabian: "Je n'ai jamais fait la guerre a Celine Dion"


Propos recueillis par Yves Hobin
© Ciné-Télé-Revue, du 26 novembre au 2 décembre 1999

Avec son premier album en anglais, elle part à la conquête du monde. TF1 lui consacre une émission exceptionnelle ce vendredi 26 novembre à 20 h 55. A "Ciné Télé Revue", elle confesse qu’elle n’a rien oublié du passé. Ni de son pays d’origine : la Belgique.

La sortie de votre premier album en anglais, " Lara Fabian " va s’étaler sur cinq mois. Pour quelle raison ?

Lorsqu’une sortie est internationale, elle l’est sur des territoires radiophoniques. Or, je ne peux pas être présente à cinq endroits en même temps – il y a cinq territoires scindés sur un marché international – et je ne souhaitais pas avoir une sortie radiophonique sans ma présence là où il faut frapper le plus fort. Donc, la parution de mon album s’échelonnera sur cinq mois dans le monde entier : on commence ici le 27 novembre et on termine au début du mois de mars, aux Etats-Unis. C’est une lourde tâche qui m’attends : au bas mot, dix-huit mois de travail. Mais c’est tout ce dont j’ai rêvé et, très sincèrement, probablement ce qui m’arrive de plus étonnant, dans la mesure où je dois remettre les compteurs à zéro, après douze ans, et ce, même dans les pays où je suis déjà connue.

Ces trois dernières années, vous avez connu toutes les consécrations, tous les honneurs. Comblée ?

C’est sûr, mais d’abord, je ne pense pas qu’il y ait de véritable sommet. Le jour où l’on pense qu’on y est arrivé, il faut arrêter ce métier tout de suite, parce que sa tête est plus volumineuse que son corps. Pour moi, le seul sommet que l’on puisse atteindre est un sommet de fatigue, voire de tristesse. Un sommet positif, cela n’existe pas. Il n’y a pas de limites. J’ai travaillé pendant des années, cela n’a pas toujours été facile, et si j’ai obtenu un grand succès au cours des trois années qui viennent de s’écouler, c’est le fruit de plus de dix ans de travail, et non celui du hasard. Il m’a fallu beaucoup de courage et de détermination.

Votre troisième album, "Pure" (1997), a tellement bien marché que vous avez pu vous payer le luxe de ressortir les deux précédents,  "Lara Fabian" (1991) et "Carpe Diem" (1994). Peu de chanteuses peuvent en dire autant.

Vous savez, je suis fan d’autres artistes, et ce qu’ils ont fait avant m’intéresse. Un artiste aimé du public ne devient pas, seulement un chanteur aimé, mais un être aimé, à ce moment, on peut ressortir même des maquettes qu’on a faites il y a vingt ans.

Sans indiscrétion, de qui êtes-vous fan ?

Oh là là, de beaucoup de monde. Queen en particulier (c’est vraiment mon groupe préféré), Billie Holiday, Nat King Cole, Karen Carpenter (des Carpenters), notamment. Aujourd’hui, je dirais Barbra Streisand, Savage Garde (j’adore !), Lauren Hill (intelligente et musicalement très bien construite), Alanis Morissette (qui est devenue tellement populaire que les gens ont préféré ne pas croire à sa sincérité) et quelqu’un que les Belges connaissent très bien : Maurane. Je suis une fan profonde de Maurane : je sais son répertoire par coeur, je l'interprétais, j’allais à ses spectacles, j’étais bouche bée devant elle, et quand j’ai eu le privilège de chanter avec elle sur un "Tapis rouge", j’ai vraiment réalisé un rêve de gosse. Le talent d’un artiste ne se mesure pas à sa popularité ou au nombre de disques qu’il vend …

Vous n’avez pas cité Patrick Fiori parmi vos chanteurs favoris …

(Eclat de rire). Je l’aime, ce n’est pas pareil !

Je dis cela pour vous éviter des ennuis à la maison !

(Rayonnante de bonheur). Ecoutez, je l’adore. C’est une grande voix. Son talent est assez surprenant. Je suis fan de lui, parce que forcément, quand on aime un homme, on l’admire pour tout ce qu’il peut être. Mais en dehors de l’amour que je lui porte, c’est quelqu’un de très fort artistiquement. Il a un sens des mélodies incroyable et est vraiment un grand chanteur.

Nous l’avons croisé dans un couloir de l’hôtel où nous nous trouvons. Ne me dites pas qu’il va vous accompagner durant votre tournée promotionnelle …

Ca, c’est un hasard. Lui aussi avait des choses à faire à Bruxelles, donc on s’est dit qu’on allait déjeuner ensemble à midi. Normalement, on se voit plutôt dans des hôtels à l’autre bout de la terre ou, si possible, chez nous, à Paris. J’y habite la moitié de l’année, et l’autre, à Montréal. Nous vivons ensemble dans les deux villes.

N’avez-vous jamais songé à revenir à Bruxelles ?

C’est drôle que vous me posiez cette question-là, parce qu’il y a quelque temps, je m’y baladais et je me disais : "Tiens, c’est sûrement une ville où je reviendrai". J’ai eu ce sentiment pour la première fois depuis mon départ, il y a dix ans, et il me semble que si je devais m’établir et acheter quelque chose, je le ferais peut-être plus à Bruxelles qu’à Paris.

Vous faites partie des cinq personnalités préférées des Belges d’expression française. Quelque part, vous devez nous manquer …

J’ai été très touchée de l’apprendre. Très étonnée aussi, car, bien sûr, je suis belge d’origine, je suis née ici, mais j’ai quand même quitté ce pays, changé de nationalité, et le drapeau que je revendique est celui du Québec. Je ne fais pas cela au détriment de la Belgique, mais parce que je me suis sentie chez moi au Québec et que j'y ai appris mon métier. Ce qui est fou, c'est qu'en vieillissant – enfin, "vieillir", j'ai 29 ans... –, je ressens un attachement croissant à ce pays dans lequel j'ai vu le jour. Je me sens de plus en plus proche de mes racines, bien plus que quand j'ai fait ma crise contre l'Europe conservatrice en général et que je suis partie en Amérique du Nord. J'en avais marre. J'ai dû montrer à l'extérieur que j'étais capable de réussir dans mon domaine pour revenir et être aimée des miens aujourd'hui.

Quelle erreur de vous avoir laissée partir!

(Rires.) Oh non ! Vous savez, je pense qu'un parent intelligent laisse partir son gosse pour mieux le faire revenir. Je n'en veux à personne, et encore moins à mon pays.

Avec votre album anglais, vous chassez sur les terres des plus grandes stars d'outre-Atlantique : Whitney Houston, Mariah Carey, mais aussi Céline Dion, à qui l'on vous a tant comparée par le passé...

Cette comparaison était très humaine et tout à fait justifiée, dans le sens où nous sommes des chanteuses à voix extrêmement ambitieuses. Moi, je suis auteur-compositeur, j'écris mes chansons, et j'ai une personnalité différente de la sienne. Une certaine presse a beau avoir essayé de déclencher une guéguerre entre nous, ça n'a jamais pris : aucune de nous deux n'a jamais pété les plombs et craqué devant un journaliste en disant : "On n'en peut plus d'être comparées !" Parce que, qu'on le veuille ou non, les chanteuses à voix aiment les autres chanteuses à voix. Et moi, j'admire Céline.

Tout n'est pourtant pas aussi rose que vous le prétendez... A la dernière cérémonie des Oscars, Whitney Houston et Mariah Carey ont chanté en duo, et c'était à celle qui tirerait le plus la couverture à soi...

Ecoutez, il ne faut plus voir ça comme des guerres de chanteuses. Certaines femmes ne supportent pas de voir une fille superbe dans la rue, mais sont ravies lorsqu'elles croisent un laideron. Je n'ai pas cette personnalité-là : je peux m'ébahir pendant cinq minutes devant la beauté d'une femme, car j'aime les gens. Qu'une personne soit belle ou laide, charmante ou déplaisante, je reconnais ce qu'elle est et je n'adopte pas cette attitude destructrice. Des femmes pensent que dire qu'une autre est jolie, a du talent ou est une inspiration leur enlève quelque chose. Personnellement, je ne suis pas comme ça.

Comme on le disait plus haut, vous allez chasser sur les terres des plus grandes chanteuses américaines. Y allez-vous avec un peu d'appréhension ?

J'y vais avec l'ambition et la détermination qui me caractérisent. Mais j'y vais aussi avec une dose d'insécurité : je tremble toujours avant une télé, j'ai toujours envie de vomir avant de monter sur scène et j'ai toujours l'impression que je vais m'évanouir quand je dois assister à un événement médiatique très important, parce que j'ai peur. Cette insécurité ne me quittera jamais.

Vous vous êtes pourtant bien préparée à cette sortie internationale.

C'est clair : je suis entourée d'une équipe de pros extraordinaire, mais cela ne limite pas les risques ni la peur.

Vous faites preuve d'un professionnalisme rare : vous venez d'ailleurs de vous faire maquiller avant d'accorder cette interview...

Je sais que certains artistes n'y font pas attention, mais c'est la première chose que vous voyez quand vous entrez. Je ne néglige jamais ce détail, et je ne peux pas me permettre de bâiller ou de ne pas être en forme. C'est un métier, et il faut soit bien le faire, soit passer à autre chose. Alors, oui, pour moi, il est important que mes photos soient bonnes, que mes interviews soient de qualité, que vous ayez l'impression – même si vous êtes le douzième de la journée – d'être le premier à me rencontrer... C'est mon travail de faire ça, et il importe autant que le moment où je monte sur scène pour "vendre ma marchandise" et donner de l'émotion. C'est à l'américaine : je suis signée aux Etats-Unis par Tommy Mottola (le big boss de Sony Music), et pour lui, la bonne présentation de l'artiste est le gage du respect de ce métier.

Est-ce grâce à lui que vous avez pu vous assurer la collaboration de grands noms comme Walter Afanasieff (Mariah Carey) et Pat Leonard (Madonna) ?

Non. Disons que c'est moi qui ai exprimé le désir de travailler avec ces gens-là, mais c'est sûr que Tommy Mottola a forcément le pouvoir de faire bouger les choses. Quoi qu'il en soit, quand il a aimé mon talent, il m'a dit : "You tell me who you wanna work with and I'll make them available." ("Vous me dites avec qui vous voulez travailler et je ferai en sorte qu'ils soient disponibles.") Donc, cela a facilité les choses.

"Adagio", le premier single extrait de votre album, n'est autre que le célèbre "Adagio" d'Albinoni, sur lequel vous avez greffé des paroles. Prendre un air classique pour en faire une chanson de variété, le procédé n'est pas vraiment neuf...

C'est Rick Allison qui en a eu l'idée, et je crois que je n'ai jamais vu faire avant un aria avec un texte qui se tient et une vraie production pop. Il y a eu des airs classiques qu'on avait mélangés avec une nouvelle chanson et sur lesquels on avait asticoté un texte soit parlé, soit rap, mais un aria pur, dans la forme où il existe, produit pop avec de vraies paroles, c'était une expérience complètement nouvelle pour moi. Je n'ai pas l'impression d'avoir dilué trois ingrédients, mais d'avoir mélangé trois choses différentes, et pour moi, le résultat est réussi.

"Tout", votre première chanson qui a marché chez nous, vous l'aviez écrite en pensant à Rick Allison, votre producteur. Aujourd'hui, c'est lui qui signe cet "Adagio". La boucle est bouclée ?

C'est ce qui devait être rendu à celui qui a fait sortir le papillon de sa chrysalide. S'il y a un être dans ma carrière qui mérite d'avoir la lumière sur son talent pour avoir permis au mien d'exister, c'est bien lui. C'est vraiment l'ange de musique de ma vie.

Lara Fabian a travaillé sur tous les titres (paroles et musiques) de son nouvel album. Derrière sa réussite se cachent dix ans de musique classique, piano et solfège, harmonie et chant classique.


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Transcript par : Hezia Abel

 

 

 

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