LARA FABIAN, "Ma force c'est mon impudeur"

Propos recueillis par Isabelle Rivere
©Magazine VSD (France) - Mars 1998


Il y a ceux qui pensent qu’elle est " vraiment conne " et ceux qui l’imaginent en sous-produit de Céline Dion. La révélation des Victoires de la Musique 1998 vaut mille fois mieux. C’est un torrent. Chanteuse exceptionnelle et volubile, Lara Fabian n’en finit pas de parler. Mais c’est pour prouver quoi ? Après le succès que l’on sait, la diva francophone se prépare à inonder le marché américain de son timbre neige et soleil. Voix d’enfer et coeur à vif, elle revient à mots découverts sur son triomphe.

Ca vous agace cette comparaison avec Céline Dion ?

C’est une espèce de guéguerre qu’essaient de construire les médias et qui, moi, me fait beaucoup rigoler. Quand Mariah Carey est sortie, elle était la nouvelle Withney Houston. Quand Barbra Streisand a commencé, elle était la nouvelle Judy Garland. Mais ce sont des comparaisons qui se dissolvent avec le temps. Je crois que les longues carrières ne sont pas basées sur le talent, mais sur les grandes personnalités. Quand les gens me voient sur scène, ils s’aperçoivent que nous sommes deux artistes complètement différentes.

Le succès, c’est délicieux, non ?

Je suis née d’une mère qui a vu le jour au pied de l’Etna et qui a été élevée à l’huile d’olive et au pain sec, et d’un père qui a vu la guerre et qui est né avec une brique dans le ventre. Quand on a 5 ans et qu’on se réveille un matin en disant à son père " Papa, tu sais, je veux être chanteuse ", est-ce que vous pensez sincèrement qu’on réalise ce que ça veux dire ? ce que ça représente ? Moi, je me mettais devant le miroir, avec le bâton du mortier à pistou en guise de micro et les chaussures de maman. Je savais quoi de la célébrité ? du pognon ? Quand j’entends la musique, je me balance d’avant en arrière, je décolle, je ne suis plus là. Je crois que, lorsqu’on perd ça et qu’on met ce métier au service de plus en plus d’argent, de plus en plus de notoriété, c’est là qu’on pète les plombs.

Vous êtes en train de me dire que rien de tout ça ne peut vous arriver ?

Vous me parlez de ça, et c’est vrai que ça met le feu, ça me met le feu au corps. Parce que, oui, ça peut arriver à tout le monde. Pour mon premier succès au Canada, j’ai vendu presque un demi-million d’albums sur un territoire qui compte à peine 4 millions de francophones. Je ne l’ai jamais vu comme un exploit. Je me suis toujours dit " C’est génial ", mais j’ai bossé, ça fait neuf ans que je me casse la tête contre les murs, ça fait neuf ans que j’enrage. Là, ça fait sept mois que ça marche en France, on en est quasiment à un million d’albums. Si on n’oublie jamais qu’il fallait mettre son lait sur la fenêtre parce qu’on avait pas de frigo, si on n’oublie jamais qu’il y a eu ces moments-là, qu’on n’a pas toujours porté des vêtements d’un certain prix, qu’on se changeait sur une caisse de bière avec une robe à 35 dollars alors, tout se passe bien.

Que faites-vous pour protéger votre voix ?

Des vocalises, quarante minutes à une heure par jour. J’ai fait huit ans d’opéra, ça aide.

Beaucoup de vos chansons sont inspirées par des désespoirs d’amour. Ce n’est pas un peu troublant d’exhiber ainsi son mal à l’âme ?

Je m’en suis vraiment servie comme d’une porte de sortie, comme d’un exutoire, une " thérapie ". Sincèrement, c’est pour moi un journal intime, si on veut l’exprimer plutôt comme ça. Je crois que c’est impudique, complètement. Et j’espère ne jamais perdre cette impudeur. Souvent, on enrobe, on met des gants, on tourne autour du pot. Et moi, non. Je dis "ça j’aime pas, ça me fait mal ". Je crois qu’une phrase bien dite, et pas trop fort, c’est beaucoup plus efficace qu’une vaisselle cassée.

Comment avez-vous été accueillie par le show-biz français ?

Soit les gens apprécient cette sincérité, soit ils considèrent que ce n’est pas du tout leur truc. Mais ici, en Europe, il y a bien trop de bienséances, bien trop de manières pour me le faire comprendre directement. Il y a quelque temps, j’ai été interviewée par un journaliste qui, à la fin de l’entretien, me dit : " Mademoiselle Fabian, vous êtes vachement intelligente ". Je lui ai demandé pour quelle raison il avait éprouvé le besoin de me dire ça. " Hier, j’ai eu un collègue au téléphone qui m’a dit " Bonne chance, parce que Fabian n’a rien à dire, elle est vraiment très conne ". C’est dur quand on entend un truc pareil. J’ai su par la suite que la personne en question ne m’avait jamais rencontrée.

Vous avez participé à l’émission de Michel Drucker. Ca s’est passé comment ?

Ca a été une journée de quatorze heures, dont six heures de tournage. J’étais assise sur ma chaise. Je ne bougeais pas. A la fin de l’émission, il est venu me voir et m’a dit : " Vous savez combien d’artistes restent assis là pendant quatorze heures à ne rien dire ? Il n’y en a pas beaucoup. " C’est fou, aujourd’hui, que la dimension ait changé au point que quelqu’un comme Drucker me remercie. La vérité, c’est que c’est moi qui devrais lui être reconnaissante de m’avoir invitée pour la troisième fois. Moi, je dis merci à tout le monde. L’autre jour, je me suis même fait engueuler par un autre artiste, que je ne nommerai pas, pour avoir dit merci à un technicien. Il m’a dit : " Tu sais, c’est juste un leveur de câbles ". Je n’en revenais pas. Je lui ai répondu qu’il y a des leveurs de câbles qui deviennent des réalisateurs, ou des directeurs de chaîne. Nous, par contre, le seul avancement qu’on peut avoir, c’est Dieu et le cimetière.

Qu’est-ce qui, aujourd’hui, pourrait vous faire perdre la tête ?

Tomber éperdument amoureuse du mauvais mec. Mais, dans mon équipe, il y en a un qui veille au grain. Rick, avec qui j’ai vécu sept ans, me connaît tellement bien, c’est comme si on était vraiment des jumeaux. C’est très impressionnant comme relation, très très fou. Et quand il voit que ça s’embarque mal, c’est le seul qui a le droit de me dire " Je ne le sens pas ". Il sera honnête, pas pour me faire du mal, mais pour que je le sache. C’est déjà arrivé. Vous savez, l’amour, c’est un peu comme par temps de pluie. Ca vous tombe dessus, vous ne pourrez rien faire. Mais vous pouvez aussi ne pas sortir


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Transcript par : Hezia Abel

 

 

 

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