Lara
Fabian : Juste une question d'equilibre
Propos recueillis par Lionel
Chiuch (Février 1998)
© Magazine Trajectoire (France) - Mai 1998
Longtemps, l'auteur
de ces lignes a cru que la chanteuse belge était un
banal produit de l'industrie du disque. Eh bien, il se
trompait...
Interview en forme d'acte de contrition.
Une fois qu'on a épuisé toutes les possibilités des
chiffres (700,000 albums Pure vendus, 400 concerts,
10 ans de carrière), ne subsiste que l'individu. C'est là
qu'il faut porter son attention si l'on veut minimiser
les risques de distorsion entre l'image et le réel.
La première rencontre avec Lara Fabian avait révélé
une jeune femme ambitieuse et un tantinet calculatrice.
On pouvait en déduire que l'artiste, à tort ou à
raison, privilégiait l'aspect professionnel sur l'aspect
émotionnel.
Quatre mois plus tard, c'est une tout autre personne qui
se livre au jeu des questions dans une suite de l'Hôtel
d'Anglettere. Il se peut que la différence d'appréciation
s'explique par les circonstances, le malentendu ou
simplement le hasard. Il se peut également qu'elle soit
à mettre sur le compte de la course insensée de la
gloire, des honneurs et des ovations qui, finalement se
solde par l'épuisement du corps. Mais Lara, dont la
force se mesure à l'aune de la fragilité, possède un
caractère suffisamment trempé pour ne pas céder au
vertige. Bien que la jeune femme semble exténuée,
jamais la fatigue ne dissimule sur ses traits l'empreinte
vive de l'enthousiasme. Sincère, Lara Fabian l'est. Et
cette sincérité, soudain moins soucieuse d'effets pour
cause de lassitude, nous révèle une personnalité vulnérable
et forcément touchante.]
Quoi de neuf depuis notre dernière rencontre en
octobre 1997 ?
Depuis, il s'est passé beaucoup de choses. A cette époque,
on se levait vers midi, on travaillait huit heures, même
si elles étaient décalées dans la journée. On mange,
on dort, ça va, tout ça est faisable. Tandis que
maintenant, on bosse dix-huit heures par jour, on mange n'importe
quand... D'ailleurs, je suis un peu.... Je n'aime pas
trop, j'arrive, je ne suis pas maquillée, je suis en
jean. Je ne peux pas faire autrement parce que je suis
vraiment fatiguée. Hier encore, je disais à mon manager
" je ne sais pas si je vais tenir deux ou trois ans
comme ça", Je me suis retrouvée dans des états de
fatigue assez graves, surtout physiquement. Parce que
moralement, c'est le bonheur...
Ca n'émousse pas le plaisir, cet épuisement ?
Non, jamais. Je monte sur scène, et j'ai la pêche, c'est
pas possible. Mais le matin, au lever, je n'ai même pas
d'appétit parce que je ne mange presque plus. C'est
surtout le côté vie normale qui devient très altéré
à ce rythme. Mais je l'ai tellement voulu que je
parviens très bien à vivre ce paradoxe, entre la
fatigue et le bonheur. En sept mois, cela a été un feu
d'artifice. Je suis invitée partout, on me réclame, il
faut gérer tout ça, Le seul truc, c'est qu'il faut
mettre un peu d'huile dans la machine...
Les vacances, ça sert à ça, non ?
Voilà, je vais peut-être prendre dix jours en mars.
Heureusement, j'ai des managers extraordinaires. Quand
ils me voient comme ça, ils comprennent... Je suis un
peu fatiguée, je voudrais dormir un peu. Tout repose là-dessus
pour une chanteuse. C'est stupéfiant de voir à quel
point le sommeil a de l'importance. Plus on bosse, plus
on à la tête pleine de choses et moins on arrive à se
reposer.
Vous cogitez beaucoup ?
Oui...trop. Enfin, voilà, c'était pour la parenthèse
" santé ".
Mais c'est intéressant, ce côté fragile...
Oui. Il faut le vivre bien. Ne pas faire la grimace. Moi,
je n'arrive pas en me disant " oh là là, encore
une interview ". Ce ne serait pas logique. Sinon, il
fallait faire autre chose : travailler à la poste, être
secrétaire, avocat ou médecin. J'ai choisi un métier
pour lequel je dois rester disponible.
Ca laisse du temps pour se recentrer, se retrouver ?
Je suis toujours moi. En fait, cette cogitation naît de
l'assimilation des choses, de ce désir de comprendre.
Voilà, j'ai fait telle chose incroyable, on m'a invitée
pour tel truc prestigieux... on se revoit faire ça. On
rechante ce duo avec Johnny. Moi, je le vis un peu "c'est
bien, je suis contente, mais, ça va, je ne péterai pas
les plombs". Donc, il faut garder une certaine
distance. Pour arriver au sommet, il faut que je continue
à proposer des choses de qualité, à convaincre, que je
continue à donner le meilleur. C'est un travail de tous
les jours, comme un jardin. La seule chose que je peux
faire, c'est rester enthousiaste. Et accepter qu'il y ait
des moments, comme celui-là, où je n'ai pas le temps de
dormir, de m'asseoir pour manger.
Et le public, lui, il est exigeant ?
Oui, mais c'est une forme d'exigence qui sort le meilleur
et pas le pire. Ce n'est pas une exigence qui me demande
d'être quelqu'un d'autre. C'est le public qui vous fait
réaliser la fragilité de ce métier. Je le garde
toujours à l'esprit. C'est pour cela que je ne joue pas
de carte, que j'essaie d'être moi. Ça plait à qui ça
plait...
Justement, les médias ne sont pas toujours tendres
avec vous...
Les médias, oui, pas le public. Lui, il ne se demande
pas pourquoi il aime. L'amour, à partir du moment où on
trouve une raison cartésienne, ce n'est plus de l'amour.
Je fais le parallèle entre tout ce que je dis et ce que
j'entends sur moi, et les bras m'en tombent. Heureusement,
ils relatente la vérité, mais avec des bémols, genre
"on est obligé de reconnaître que..." Vous
voyez ce que je veux dire ?
Oui, je suis journaliste.
(rires) Moi, je parle comme à un copain. C'est vrai,
vous êtes journaliste.
Personne n'est parfait.
Non, non, il y a des journalistes bien. J'en ai rencontré,
en tous cas. J'ai un pote journaliste et il est très
bien (rires). Non, mais il y a cette perception
journalistique qui est véhiculée jusqu'au public. Au
milieu, il y a l'artiste...
C'est la première fois que vous chantez à Genève ?
La deuxième. J'adore les villes lacustres. Quand j'en
aurai la possibilité, je m'installerai au bord d'un lac.
Peut-être pas à Genève, je ne sais pas. C'est pas mal...
À moins que ce ne soit trop calme ?
Un peu, oui. C'est souvent bien pour les personnes
connues, on ne leur saute pas dessus...
Au Québec, où je vis actuellement, je peux aller
acheter mon poulet sans être dérangée. En France, je
suis obligée de me balader avec un gorille. Mais, ça va,
je l'aime bien, il est sympa. C'est un peu embêtant.
Mais heureusement qu'il est là parce que, dès que
certains me reconnaissent, ils se mettent à courir...
On n'a pas le sentiment de devenir une espèce de
monstre de foire ?
Très marginal en tous cas. Alors que dans les faits, qu'est-ce
qu'il y a ? Il y a rien, quoi. Bon, je suis chanteuse, c'est
un métier public et par la force des choses je suis
exposée à ces gens. Et ces gens sont ma vie, que je
respecte et que j'ai. Donc, j'ai encore cette dualité
entre "ils sont ce que j'aime" et "comment
ça se fait que ça se passe comme ça".
Et si le succès était arrivé au début, il y a huit
ans ?
Je n'aurais pas été prête. Professionnellement, je n'avais
pas les qualités. Il ne faut jamais blâmer quelqu'un d'autre
que soi. C'est un métier où il fait être rigide. Par
exemple, ne pas arriver à une itnerview avec une demi-heure
de retard...
Là, je vous arrête, parce que vous aviez près d'une
heure de retard...
C'est pas vrai ? Moi on 'a dit 16 heures. Bon, je vais me
faire descendre dans le papier : "elle est arrivée
avec une heure de retard, elle avait une de ces tronches
" (rire).
Le problème de l'interview, c'est que c'est la
confrontation de la schizophrénie de l'artiste avec la
parano du journaliste...
Ah, j'aime bien votre définition. Mais vous, vous voyez
ça comment de l'extérieur ?
Bof, je suis pas très...
Parce qu'on s'est déjà vu, non ?
Oui
Eh puis, ce n'est pas que vous étiez un des sceptiques,
c'est pas le problème, c'est que vous étiez un des plus
calmes.
Il ne faut jamais s'enflammer. Pour finir, dites-moi
ce qui compte le plus pour vous...
Pour moi, la plus belle chose pour une femme dans le
monde, c'est un mec. Si elle sait comment l'apprivoiser...
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