LARA
FABIAN, une étoile est née...
Propos recueillis le 23 mars
1998 par J.-M. d'Angio et J.-P.P.
© Magazine Platine (France) - Mai 1998
En trois singles,
"Tout", "Je t'aime", "Humana",
deux albums, "Pure", "Carpe Diem",
une Victoire de la Musique, deux Olympia et deux Palais
des Sports, Lara Fabian s'est imposée dans le peloton de
tête des chanteuse francophones. A l'heure où elle prépare
un opus en anglais pour partir à l'assaut de la planète,
nous l'avons rencontrée. Pour la première fois, elle
dit "Tout".
Après l'Olympia des 27 et 28 janvier, c'est au tour
du Palais des Sports des 25 et 26 avril 1998 d'être à
nouveau complets... Tu fais donc de la promo pour rien ?!
Non, car la promotion ce n'est jamais pour rien. Si tu
fais une interview juste par ce que tu as quelque chose
à vendre, ça manque à la fois d'intégrité et de
profondeur.
Tu te doutais qu'après l'Olympia, ce Palais des
Sports serait à nouveau complet...
Au rythme où l'Olympia s'était remplie quand on l'avait
bookée et en écoutant M. Boris me dire qu'on aurait pu
encore le remplir quatre fois plus sans problème... j'ai
réalisé que ces 10,000 personnes refusées à l'Olympia
pourraient remplir le Palais des Sports. En plus,
certaines choses qui se sont passées ces derniers mois :
la Victoire, certaines télés, certaines interviews... m'ont
rendue confiante. Mais malgré ça, j'ai toujours des
doutes, je suis la reine de l'insécurité.
L'Olympia rempli, tu t'es dit : "Je vais faire le
Palais des Sports". Ce dernier aujourd'hui plein, tu
te dis que tu vas faire le Zenith ?
Peut-être... Il y a une idée pour l'automne avec Jean-Claude
Camus et Thierry Suc, mes producteurs pour la scène, mon
duo de choc...
Pas de grande tournée ?
Au moment de l'Olympia, on a fait quelques villes :
Strasbourg, Lyon... Là, après Paris, on fait Caen et
Bruxelles...
C'est tout pour l'instant, car je suis en train de préparer
mon album américain..
Beaucoup de bruits courent sur ce dernier. Notamment
que tu vas enregistrer du Diane Warren (C. Dion, M.
Bolton, W. Houston, M. Carey...)?
Diane m'a écrit deux chansons, mais on va voir...
On a l'impression qu'elle est le passage obligé pour
une chanteuse à voix. Ca devient systématique...
C'est ce qui m'énerve aussi... On raconte également que
le producteur artistique de l'album est David Foster,
connu pour avoir travaillé avec les mêmes artistes que
Diane, mais ce n,est pas lui ! Les producteurs de l,album
sont d'abord Rick Allison, ensuite Walter Afanassief, qui
est aussi le producteur de Carey, Bolton... Quant aux
chansons, on est en train d'en coter trente. Sur les
trente, une quinzaine sont de moi. Après, on choisira.
Cet album est prévu pour quand ?
Pour l'automne. Il sortira en même temps dans le monde
entier chez Sony.
Mais tu es une artiste Polydor ?
Non, je me produis seule. Il est vrai qu'en France mes
albums en français sont distribués par Polydor. L'album
américain devait l'être aussi. Seulement, après avoir
signé avec Polydor pour la sortie en France, les
propositions de Polygram International n'ont pas été
aussi intéressantes que celles de Sony. Je vais être la
seule artiste à être dans deux multinationales différentes,
une par continent !
Tu as vraiment beaucoup de choses sur le feu. Il paraît
que tu as signé avec Rick Allison la chanson du film
Daylight avec Sylvester Stallone. Une chanson interprétée
par Donna Summer...
J'avais écrit la musique de ce film avec Bruce et c'est
Donna Summer qui l'a enregistrée. OK je suis chanteuse,
mais je suis principalement auteur-compositeur. Je base
la sécurité de ce métier plus sur l'écriture que sur
l'interprétation.
Tu fais tout pour conquérir l'Amérique ?
Je n'ai pas plus envie de conquérir l'Amérique que l'Europe...
Tu sais, le marché international est divisé en 65/35,
65% des ventes se font donc en Europe. Ce n'est donc pas
vrai que c'est le marché américain qui est le plus
important du monde, c'est une illusion. Cependant, c'est
une zone qui ouvre énormément de portes, qui apporte la
crédibilité et le pouvoir.
Ton duo avec Richard Marx "Surrender to me"
en 1997 était une façon de tâter le terrain ?
D'une part... Et puis parce que c'est un ami qui me l'a
demandé pour son album. Il a du talent, il est gentil,
et ça été un chouette moment de studio. Pourquoi s'en
priver ? Comme je suis ma propre productrice, que je n'ai
signé avec personne, je peux suivre mes coups de coeur.
Tu es connue au Québec, mais aussi au Canada
anglophone puisque tu as reçu en 1996 deux Junos Awards
à Toronto (Best New Solo Artist et Best Selling
Francophone Album). Plus récemment, le Billboard t&rsquoa
reconnue comme Meilleur espoir international. Comment tu
l'expliques ?
Ca vient de ce que j'ai fait avec Walt Disney pour "Le
Bossu de Notre-Dame". Comme ils ont aimé ma version
française, celle-ci s'est retrouvée sur le soundtrack
en anglais. Et tous les Canadiens ont dit : "Who's
this girl who sings Esmeralda ?". De là, j'ai fait
des télés, les Junos... et ils passent mes chansons en
français.
Tu t'intéresses aux autres Francophones à l'export.
Par exemple, Kaas, qui aujourd'hui pense qu'elle doit
enregistrer en anglais pour vraiment conquérir le marché
américain...
Chanter en anglais pour conquérir les Américains c'est
préférable, mais il y aura sur mon album certainement
une chanson en italien, parce que je suis ritale et j'ai
envie de le dire. Si on arrive à faire un amalgame
judicieux entre ses origines et ce que le marché américain
requiert, on devrait avoir des chances...
Pour revenir au marché français, on parle d'un duo
avec Pagny, Pavarotti...
Il y a eu une histoire de duo avec Pagny qui ne s'est pas
fait. Quant au second, ce n'est pas Pavarotti mais
Bocelli, et ça ne s'est pas fait non plus. J'ai une équipe
très pointilleuse et certains projets ne rencontrent pas
l'aval de mon équipe... Moi je me plie à leurs
exigences. Pour l'instant, mon énergie je la mets
ailleurs. Avec l'album américain, je vais être trois
mois en Europe, trois mois en Amérique, trois mois en
Asie...
Ca ne te fais pas peur comme somme de boulot ?
Non, je suis une grande bosseuse.
Tu parles de ton équipe et ton côté business-woman
transparaît : tu es la propre productrice de tes trois
albums en français, ton éditrice depuis longtemps...
Oui, je produis mes albums et j'ai mes éditions, Fabson,
Fabian-Allison.
Quand tu dis que ton équipe est pointilleuse, c'est
plutôt toi, non ?
Non, j'ai une véritable équipe avec des managers, des
directeurs techniques et artistiques. Rick Allison est
mon manager international, Liz s'occupe de la France,
Lorn Seford des Etats-Unis. En dessous, tu as François
Blais et Christine Tetraux qui sont les deux personnes à
tenir le bureau, à coordonner toute la machine.... en
tout avec les musiciens, les coiffeurs, maquilleurs, on
est une quarantaine de personnes, chacun un maillon de la
chaîne. Moi, je suis la vitrine, l'étendard, parce que
c'est moi qui chante, mais les décisions sont
collectives, car chacun est spécialiste dans son domaine.
Ce n'est pas vrai que c'est l'artiste qui décide.
Tu as quand même des coups de foudre ? Quand tu
choisis Karl Lagerfeld pour t'habiller c'est quand même
toi qui choisis ?
Oui, bien sur ! Personne ne va pas non plus me dire
quelle chanson je dois mettre ou pas sur mon album. De
plus, Rick Allison, avant d'être mon manager, est l'homme
que j'aime le plus au monde, avec mon père. C'est ma
famille, c'est ma chair, c'est mon sang. Nous sommes restés
ensemble six ans et demi, sans rupture, de mes vingt ans
à mes 26 ans et demi. C'était avant Walter. Entre les
deux, il y a eu une histoire avec quelqu'un du métier,
dont je n'ai jamais parlé car elle n'a rien donné.
Parlons de Pure. Pourquoi y chanter des chansons de
Daniel Seff (Ici, Alleluia) ? Tu savais qu'il avait signé
tous les premiers tubes de Lenorman, également Mike
Brant et aujourd'hui Axelle Red ?
Lenorman ? Mike Brant ? Je ne savais pas! Du reste, ça
ne m'étonne pas parce qu'il est vraiment humble. Seff a
une façon d'écrire de mec, la force combinée à la
fragilité, c'est ce que j'aime chez lui, notamment dans
ses albums comme "Prévenez les anges...". Pour
revenir à Axelle Red, ce n'est pas parce que j'aime les
chanteuses à voix que je n'aime pas ce qu'elle fait. Au
contraire. J'aime les chanteuses qui ont un autre truc à
offrir, parce que forcément l'émotion passe par un
autre chemin.
Après avoir chanté une chanson pour la lutte contre
le sida au Québec en 1992, on retrouve "La différence"
dans Pure, une chanson sur l'homosexualité. Le problème
te touche-t-il de si près?
Une de mes meilleures amies est homosexuelles. Ca me
concerne par amitié, ça me concerne par amour. L'homosexualité,
comme l'intolérance... est un de mes thèmes favoris. Je
n'écris pas comme on endoctrine, j'en ai rien à fiche !
J'ai pas écrit cette chanson pour dire "les hétéros
sont est des cons, les homos ont raison", pas du
tout, j'ai écrit cette chanson comme on jette des
couleurs sur une toile. En réaction à une histoire qu'un
ami m'a racontée. Parce que l'intolérance, c'est crétin.
Ces préjugés sans chercher à comprendre pourquoi,
comment, c'est nul. Et puis que l'on soit homosexuel ou hétérosexuel,
le sida est présent.
Tu te sens chanteuse engagée quand tu chantes ce
genre de chansons ? C'est ponctuel ou tu vas continuer ?
Je ferai encore des chansons comme celle-là, j&rsquoen
fait déjà. Pour le prochain album, je prépare une
chanson qui m'a été inspirée par un livre sublime :
"Lilas dit ça" qu'un p'tit Beur du nom de
Schimo a écrit dans une cité sur un cahier
Clairefontaine. Ce garçon écrit comme on dégaine une
kalachnikoff armée. C'est hallucinant ! Je n'avais
jamais rien lu d'aussi fort! Tu sais nous on vit dans un
monde privilégié. Ces mecs-là pour vivre, ils
ramassent des cannettes vides et ils s'arrangent pour
faire un peu de business avec des Albanais. C'est sa vie,
ou plutôt LA vie de tous ces gens que raconte Schimo...
Je te jure ça te transperce comme une épée. La chanson
qu'il m'a inspirée porte son nom, Schimo.
Je ferai des chansons comme celle-là, chaque fois qu'un
truc me touchera, chaque fois qu'un truc m'interpellera.
Crois-tu que c'est ce genre de chanson qui te donne
une dimension sociale ? Aujourd'hui, tu fais partie des
chanteurs qui sont invités partout : tu as participé
avec un inédit "La petite Fleur trist " à
Emilie Jolie en 1997, avec Johnny Hallyday aux Enfoirés
98, tu es médiatisée dans les magazines people....
Je crois que j'ai un côté très accessible. Mon équipe
me demande quelquefois de m'asseoir pour visionner des émissions
que j'ai faites et je me surprends à sourire à la fin d'une
chanson, à éclater de rire, à avoir une larme au coin
de l'oeil; il... comme je le fais chez moi avec mes potes....
Là, il y a un truc qui n'est pas fabriqué. La dimension
populaire vient de l'humain, pas du talent ni du travail.
Le problème, c'est que ça ne provoque pas de sentiment
neutre : soit il y a ceux qui t'adorent, soit ceux qui te
détestent.
Ca ne te dérange pas d'avoir toute cette presse
people qui s'intéresse à toi ?
Je n'ai rien à cacher! La couverture, que j'ai faite sur
Voici, c'est avec mon mec. Qu'est-ce que tu veux que je
te dise ? Je suis tombée amoureuse de Walter Afanassief,
qui est le producteur de Mariah Carey, il est tombé
amoureux de moi... Les paparazzi vont peut-être me
prendre dans un resto en train de lui mettre la main sur
le visage... et alors ?. Quand j'ai vu Voici, j'ai même
appelé Walter pour le lui annoncer : "Tu sais chéri,
on fait le front de Voici." Et quelle fut sa réaction
? "Can I have a copy ?" Il était super intrigué
et flatté car c'était sa première couv'. " It's
the first time !" criait-il dans le combiné (rires).
Cela dit, c'est un génie, un pianiste, un compositeur et
un réalisateur exceptionnel, d'une efficacité rare car
il mélange sa formation très Chopin, Albinoni,
Rachmaninoff, ses origines russes, avec la musique américaine
actuelle. Il est hautement raffiné. Rick Allison est
aussi un génie, plus polyvalent, car il joue de la
guitare comme une rockstar, du piano, il écrit des
textes, il compose, il produit, réalise, tout en gérant
ma carrière en parfait homme d'affaires et en étant l'esprit
qu'il est, jamais à côté de ses pompes. Il est même
encore plus qu'un génie pour moi...
Tu n'as obtenu que la Victoire de la Révélation 98
et pourtant beaucoup de gens pensent que tu es la
chanteuse de l'année. Peut-être parce que tu as été
très remarquée dans ton discours ce soir-là... qui a dû
en énerver plus d'un...
Tu vois, en revanche, sur ce truc-là, je n'ai entendu
aucun commentaire négatif. Même les plus durs à cuire
m'ont dit que je paraissais sincère. Pourtant je l'étais
!
Aujourd'hui sur le single Humana, on trouve en titre 2
Il existe un endroit, extrait de
Carpe Diem. Qui a décidé de faire la promotion de cet
album en 1995 ?
Quand on a vu comment Carpe Diem se vendait en France, en
import, on s'est dit qu'il fallait en faire un pressage
français. Je l'ai confié à Polydor. Si j'ai mis sur le
simple Humana, cet extrait, Il existe un endroit - ma
chanson Walt Disney comme je l'appelle -, c'est que cette
chanson va faire connaître un petit bout de mon deuxième
album, pas le plus significatif, les chansons les plus
fortes étant Si tu m'aimes et Je suis malade
de Serge Lama et Alice Dona.
Si tu ne les mets pas en titre 2, c'est que tu penses
les mettre en titre 1, faire des singles en France pour
Carpe Diem ?
Peut-être parce que sur un territoire comme le Canada,
grâce à elles, j'ai vendu un quart de million de Carpe
Diem! C'est sûr que je suis artiste, que je suis auteur-compositeur,
que je crée, mais je suis aussi une femme d'affaires !
Sur cet album Carpe Diem, il y a aussi deux chansons d'Eddy
Marnay (Je vivrai, Puisque c'est l'amour),
lequel a beaucoup travaillé avec Céline Dion, Mireille
Mathieu... Tu ne te sentais pas capable de tout écrire ?
Eddy c'était plus un coup de coeur, un coup d'amitié :
je l'appelle "Mon Prince" car c'est un monsieur
âgé, qui a fait beaucoup de choses dans sa vie, mais
qui a gardé une fraîcheur incroyable...Il était très
enrichissant pour une gamine de 20 ans, de plus, j'aimais
ses textes, alors je les ai enregistrés ! Je l'avais
connu au Québec par le biais d'une amitié commune qui n'était
pas dans ce métier...
En 1995, tu reçois deux Félix à l'Adisq et on te
voit même à la première de Lama au Palais des Congrès
à Paris...
Ça c'est parce que Lama a écouté ma version de Je
suis malade sur Carpe Diem et a appelé ma maison d'édition
en disant : "J'ai jamais entendu ça, il faut qu'elle
vienne à Paris". Et il me l'a faite chanter au
Palais des Congrès le jour de la première en duo avec
lui, le 28 janvier 1995. Il m'a remis mon disque de
platine du Québec et ensuite m'a demandé de la
rechanter seule alors que ce n'était pas prévu. Là, j'ai
halluciné. J'ai déposé mon disque de platine dans un
coin, je me suis mise face au public et j'ai chanté. A
la fin, quatre mille personnes se sont levées. Quel
souvenir pour ma première scène à Paris ! L'énergie
du public français est incroyable ! Ce sont des latins,
quand ils aiment un truc, ils se lèvent, ils crient...
Ca n'a rien à voir avec les réactions des Québécois.
La réaction du public au Palais des Congrès m'avait
vraiment collée au mur.
En 1992, sort au Québec ton premier album Lara.
On le trouve aujourd'hui en import dans l'Hexagone. Tu ne
comptes pas le presser en France ?
Non, je ne crois pas, mais il y a une chanson sur cet
album-là que je ressortirai un jour, en la retravaillant..
Tu ne veux pas le ressortir car il a connu un problème
à cause de la chanson Je sais, qui
était dans la première version, et qui a été supprimée
?
Ça n'a rien à voir. C'est vrai que Je sais
appartenait à une autre maison de production, qui n'avait
pas touché ses droits mécaniques, ce qui m'a obligé à
ressortir l'album au Québec sans Je sais, mais ce
n'est pas à cause de problèmes juridiques que je ne le
ressors pas pour l'instant.
Quelle est la chanson que tu voudrais ressortir ? C'est
un secret ?
Oui.
Ce n'est pas Dire, Les Murs, Simplement...
?
Non, aucune de celles-là. (Rires)
Pourquoi ne pas le publier en France ? Il t'a valu un
trophée Félix à l'Adisq au Québec et pas mal de
ventes ?
100 milles...
En 1992, à l'époque de ce premier album, tu
enregistres avec de nombreux chanteurs québecois un
disque pour la lutte contre le sida, Au nom de
l'Amour... Tu n'en parles jamais. Tu es
pudique dans tes actions caritatives ?
Je trouve que la vraie générosité, ça se fait, ça ne
se dit pas. Si tu veux faire quelque chose de ce type, tu
le fais et tu fermes ta gueule. J'ai horreur de la démagogie
de certains... J'ai vraiment une énorme pudeur par
rapport à ça.
Aujourd'hui, c'est vrai que je me sers de mon nom pour
aider l'Association Québecoise pour les enfants malades
du coeur, mais personne ne sait si j'organise des matches
pour les enfants, si je leur porte moi-même des jouets
pour Noël.. Pour moi, c'est quasiment religieux, je n'ai
pas à le dire.
Cette participation en 1992 au disque pour la lutte
contre le sida aux côtés de tous les chanteurs québécois
prouve une certaine intégration... Comment tu l'expliques
?
J'ai pas essayé de séduire. J'ai dit ce que j'aimais et
ce que j'aimais pas. J'étais intègre et simple, ce sont
les deux qualités les plus appréciées par les Québécois.
En plus, j'habitais là-bas en permanence depuis 1990, j'y
payais mes taxes, j'employais des Québecois... Sur les
quarante personnes que je fais travailler aujourd'hui,
deux seulement sont européens.
Tu racontes que tu es restée au Québec de 1990 à
1997, mais ce n'est pas tout à fait exact puisqu'en 1991,
tu reviens en France pour enregistrer la chanson du film La
neige et le feu (Vline Buggy, V. Cosma) de
Claude Pinoteau...
Il sait tout ce mec ! Pourquoi Pinoteau ? Parce que Cosma
a appelé. Il m'a dit avoir écouté mon premier album et
m'avoir choisie. Je crois que la vraie raison est que la
fille qui devait le faire, Karoline Kluger, que j'avais
connue en 1988 à l'Eurovision et qui avait chanté la B.O.
du précédent Pinoteau, ne pouvait plus le faire. Je
crois que c'est la vraie raison car on m'a fait venir en
France en vingt-quatre heures ! Si on m'avait vraiment
choisie, il y aurait eu un minimum de délai. Je regrette
car parmi toutes les chansons de film de Cosma, c'est la
seule qui ne soit jamais sortie en 45 tours à cause de
problème entre l'édition et la production. Ca me pompe
de savoir qu'une belle chanson comme ça - une des plus
belles de Cosma - ne soit que sur une compil des plus
belles chansons de Cosma ! (Ndlr : également sur l'album
de la BOF).
Tu n'as donc pas gagné de royalties ?
Rien. Mais je m'en fous. Si je faisais ce métier pour l'argent,
il y a longtemps que j'aurais abandonné.
On va attaquer les années tabou. Tu ne parles jamais
de ta période en duo avec Frank Olivier, genre Stone et
Charden. Avec lui, en 1990, tu as enregistré une autre
version de Je sais, L'amour voyage (en
août 1990).. et il y a une photo de toi au verso de son
album, toute vêtue de cuir rouge et noir. Tu n'assumes
pas ?
"L'amour voyage dans tes grands yeux..." (Elle
chante). Je m'en souviens encore, n'empêche ! (Rires).
Ce n'est pas que je n'assume pas, c'est que c'est une période
de ma vie très douloureuse sur laquelle je n'ai pas
envie de revenir. C'est quelqu'un qui m'a fait beaucoup
de mal...
Je vais peser mes mots par ce je n'ai même pas envie de
parler de lui... Il y a des gens bien et des gens pas
bien : lui c'est pas quelqu'un de bien, c'est tout. C'est
tout ce que j'ai à te dire.
Au Québec, tu as sorti ton titre de l'Eurovision Croire,
en octobre 1990. Ta carrière avec Franck Olivier était
finie ?
Oui, ça n'a duré que six mois.
Les souvenirs de l'Eurovision en 1988 à Dublin sont
meilleurs ?
Oui. Je travaillais avec une petite équipe géniale :
Michel Elmos, le producteur, avec sa femme Marie Myriam,
Alain Garcia, l'auteur, Jacques Cardona, le compositeur (de
Gold), Georges Augier de Moussac, l'arrangeur (de Cabrel)...
Pourtant Marie Myriam disait dans l'émission Viva
Eurovision animée par Dave que tu lui as demandé de
venir avec toi dans la loge pour qu'elle te tienne la
main ?
C'est vrai, je tremblais comme une feuille. D'abord parce
que j'étais très malade, j'avais une bronchite, je
toussais comme une chameau, je vomissais... Marie a été
adorable, elle est restée avec moi tout le temps...
Tu as enregistré ton succès de l'Eurovision "à
l'ancienne". En plusieurs langues : allemand (Glaub),
anglais (Trust) mais pas en italien ?
Non, ce sont les hasards de la production.
Tu as raconté que Karoline Kluger, qui concourait
pour la Norvège t'a agressée ?
Oui, c'est vrai. (Rires). Elle m'a lancé : "I'm
gonna get you bith !" dans un couloir après les répétitions,
car tout le monde me donnait gagnante, surtout les
Irlandais qui d'ailleurs m'ont donné la note maximale.
Derrière moi, ce devait être l'Angleterre, puis Céline.
C'est exactement l'inverse qui s'est produit. Egalement
à ce concours, j'ai croisé un grand imprésario qui m'a
dit que je ne marcherais jamais mais je ne dirai pas son
nom.
Tu l'as revu depuis ?
Oui. Il m'a dit simplement : "Bonjour, je ne vous
demande pas comment ça va ?" Je lui ai répondu :
"Mais moi non plus". Il avait été si violent
que je ne pourrais pas oublier. Lui non plus. Il avait l'attitude
du mec jaloux qui ne peut pas faire ce qu'il veut avec
toi. Peut-être, il aurait voulu me signer... Quand le
chat n'arrive pas aux raisins, il dit qu'il est trop vert.
Si tu as fait l'Eurovision pour le Luxembourg, c'est
grâce à Jean Teregand des Editions RTL, Radio Music
France, qui t'a beaucoup soutenue ?
Oui, car c'est lui qui m'avait découverte dans un piano-bar
et menée à l'Eurovision. D'ailleurs c'est quand il a
disparu (ndlr . dans un accident de voiture) que tout a
commencé à aller mal pour moi. Après l'Eurovision, j'ai
enregistré Je sais en français mais aussi en
anglais (I know), qui n'a pas marché, et tout s'est
arrêté. J'ai dû reprendre mes études tout en vendant
des cosmétiques dans une parfumerie en Belgique. Pendant
ce temps-là, Rick (Allison) lavait des verres. On
trouvait ça un peu dur. Et puis, il y a eu cette
rencontre qui - il faut rendre à César ce qui est à César
- m'a fait découvrir le Québec en 1989. Si aujourd'hui,
je suis de nationalité canadienne, c'est grâce à cet
individu. Je n'ai même pas envie de citer son nom.
Tu as étudié la musique ?
A huit ans, mon père m'a acheté un piano, il m'a
inscrite dans toutes les académies, j'ai fait dix ans de
chant classique, dix ans de piano : solfège, fugue,
harmonie... claquettes, diction, chant, déclamation...,
j'ai tout fait. Je ne m'amusais pas avec les copines, il
n'y avait qu'une chose qui m'intéressait : la musique.
Quand je sortais, c'était avec un walkman sur la tête.
J'ai écrit ma première mélodie à huit ans alors que
je n'avais mon piano que depuis une semaine. Elle était
d'une tristesse... Je la joue encore, il n'y a pas de
texte... A 14 ans, je chantais sur les scènes des boîtes
à musique de Bruxelles.
Tes parents étaient musiciens ?
Mon père, Pierre Crockaert, était un passionné de
musique qui avait travaillé avec Petula Clark. Encore
une qui a eu de méchants hits ! Quand il a rencontré
maman, qui s'appelait Fabiano, et qui était une fan
inconditionnelle de Nana Mouskouri, la plus grande carrière
féminine du monde..., il a arrêté la musique pour
faire autre chose. Jusqu'à l'âge de cinq ans, on a vécu
en Italie. Ensuite, jusqu'à mes 17 ans en Belgique. En
1987, je suis partie deux ans en Irlande suivre un homme
de 32 ans qui avait des enfants. Je n'ai jamais plus aimé
comme je l'ai aimé. Tant pis si je parais impudique mais
c'est comme pour les chansons, si je ne raconte pas ce
qui m'arrive, je ne peux pas inventer. Mes parents eux
sont toujours en Belgique.
Tu as des anecdotes sur ton enfance de chanteuse ?
Mon père voulait que je chante, que je reprenne le
flambeau, que je devienne une star. Il a tout fait pour
ça. Le premier disque qu'il m'a acheté quand j'avais
sept ans, c'est Je m'envole de Nicole Rieu. (Elle
chante). Après, comme il aimait beaucoup la country, il
m'a fait écouter John Denver, Olivia Newton-John... Je
ne me souviens pas mais mes parents m'ont raconté que
quant j'avais dix-huit mois, je chantais Mamy Blue aussi
juste que si je la chantais aujourd'hui (elle chante
à nouveau, en faisant la voix lead, les choeurs et en
tapant dans les mains en rythme). Ce jour-là, ils
ont compris que je n'étais pas "normale". A
cinq ans, j'ai découvert les vocalises d'Eve Brenner (elle
vocalise), une soprano colorato, dans le Matin sur
la rivière, et je l'imitais sans problème. Un autre
jour, j'avais toujours cinq ans, j'étais dans la Ford
Taunus jaune de mon père, une horreur, dans laquelle l'autoradio,
était pourri. Je lui ai dit : "Papa, je veux
chanter, mais pas avec cette musique..." Et comme il
ne baissait pas son autoradio, j'ai sorti ma tête par la
fenêtre et je regardais la couleur jaune de cette
voiture que je trouvais horrible et j'ai chanté pour m'évader.
Dix minutes après, on était arrêtés sur le bord de la
route et je chantais. Mon père était devant moi atterré,
comme un zombie, il répétait : "J'ai jamais
entendu ça, j'ai jamais entendu ça !". Rentrés à
la maison, il a crié : "Loulou, on a un problème,
je crois que ta fille va être chanteuse !" (Rires)
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