LARA FABIAN ouvre les portes de sa maison au Canada..


Propos recueillis par Denis Taranto
©Magazine Ciné-Télé-Revue - Fevrier 1998


Canadienne d’adoption, née d’une mère sicilienne et d’un père belge, musicien de surcroît, Lara Fabian est l’incontestable révélation de l’année. En six mois, elle a vendu plus de 700'000 exemplaires de son album " Pure ", et a conquis le coeur du public avec sa voix cristalline, qui n’en finit plus de monter. Sa première chanson, " Tout ", raconte son histoire d’amour avec Rick Allison, qui demeure aujourd’hui son manager et Pygmalion. Son deuxième titre " Je t’aime ", a suivi le même chemin dans les hit-parades. Lara remplit l’Olympia, et sa tournée dans les grandes villes de province, Belgique et Suisse comprises, a fait un malheur. Son inoubliable duo avec Johnny Hallyday (Requiem pour un fou) pour " Les restos du Coeur " c’était samedi dernier, lui vaudra d’accompagner l’idole des jeunes les 4 et 5 septembre prochains au Stade de France. Et ce vendredi 20 février, Lara est très attendue aux Victoires de la musique pour le couronnement, par la profession, de sa jeune et foudroyante carrière.

Avant de s’envoler pour New York, où elle prépare son quatrième album, en anglais, Lara a reçu " Ciné-Télé-Revue " dans sa maison de Montréal. Un privilège rare

Vous venez de triompher à l’Olympia. La salle était debout, trépignait, et le public connaissait vos chansons par coeur, alors que, pour la France, vous n’avez que six mois d’existence. Qu’avez-vous ressenti ?

Je ne vais pas vous dire : " C’est incroyable, vraiment, je ne m’y attendais pas... " Pas d’hypocrisie. En revanche, la rapidité de ce qui m’arrive est quelque chose d’incontrôlable. Je l’explique comme un coup de foudre, les regards de deux personnes qui se croisent dans la rue, un choc amoureux entre mon émotion et la sensibilité de ceux qui aiment mes chansons. Je me sens dans un état d’euphorie maximale qui me donne envie de soulever des montagnes.

Avec plus de 700'000 albums vendus, vous êtes la révélation de l’année. Votre ascension est fulgurante. Elle vous fait peur ?

Au contraire, elle me donne une force et une volonté sans bornes, un courage fantastique pour dévorer l’avenir à pleines dents. Quand je parle autour de moi, on me dit : " Avant toi, la seule qui ait connu ce genre de décollage colossal, c’est Patricia Kaas... ". Dans mon cas, il ne faut pas oublier que j’ai neuf ans de boulot derrière moi avant d’être arrivée là. J’ai tissé cette toile point par point, j’ai gravi les échelons un à un, sans jamais vouloir brûler les étapes. J’ai commencé avec mon père, qui m’accompagnait à la guitare dans les pianos-bars belges, avant de partir à la conquête du Canada, où je fait la même chose. Croyez-moi, je ne suis pas là par hasard.

D’aucuns diront que le succès vos fait tourner la tête...

Eh bien, que d’aucuns disent... Que peut-on faire à part les écouter et sourire avec beaucoup d’élégance ? Depuis mes débuts, je suis la même. Je n’ai jamais changé.

Sur scène, vous avez déclaré : "Toute mon enfance, j’ai rêvé d’être ici ". Comment était ce rêve ?

Il ressemblait beaucoup à ce que je viens de vivre. Il était très " glamour ", plus sophistiqué peut-être que la réalité. Ces images fictives dégageaient une ambiance à la Brel, ou un parfum à la Piaf. Alors que sur cette scène mythique, j’ai eu l’impression d’un coup de coeur très rock-italien.

Petite, vous identifiez-vous à une Piaf seule dans son halo de lumière, à une Shirley MacLaine meneuse de revue, ou à une Tina Turner endiablée ?

Aux trois. J’estime avoir toutes leurs facettes. Je peux passer d’un tremolo italien à la voix cassée d’une Tina Turner, ou me sentir profondément française dans un rayon de lumière, droite comme un cierge, scrutant l’horizon. J’ai l’opportunité extraordinaire d’être toutes ces femmes à la fois.

En concert, vous débordez d’énergie. Dans la vie, est-ce le cas ?

Complètement. Sur scène, j’ai une force hallucinante, mais croyez-moi, loin de la foule, je suis aussi un véritable volcan. J’ai certes des moments plus intérieurs, lorsque j’écris, lorsque je pense ou lorsque je fais la cuisine. Là, je suis très calme, je veux respirer en plein silence. Mais à l’opposé, je suis une boulimique exacerbée de tout ce qui se passe autour de moi.

Quel genre d’enfant étiez-vous ?

Quand j’étais petite, j’étais vraiment très sage et très obéissante. J’étais calme... Moi, ma crise d’adolescence, je ne l’ai pas faite entre 12 et 18 ans, mais plutôt entre 18 et 23 ans, comme une jeune femme passionnée que je suis, à cause d’une histoire d’amour qui m’a fait entrer en conflit avec mon père. Je pensais avoir le droit de vivre pleinement mon aventure. Par la suite, cette première expérience a été une source d’inspiration fantastique.

C’était votre histoire d’amour avec Rick Allison, votre inséparable manager et producteur ?

Non, c’était un Irlandais. J’étais jeune, très jeune. Avec Rick, ce fut différent.

Votre rupture d’avec Rick vous a inspiré " Tout "... Chanter ses échecs, finalement ça rapporte ?

Mes peines, mes larmes, mes échecs. C’est une façon de m’exposer, bien sûr, de mettre à nu mes sentiments, de dévoiler mon âme. Je me sers de mes chansons comme on parle à sa meilleure amie, comme on écrit un journal intime, comme on se confie à sa maman. Je ne connais rien de mieux que l’honnêteté, l’authenticité, et une façon pure et simple de dire les choses telles qu’elles sont. Et maintenant, si, ça rapporte... (Elle sourit).

Aujourd’hui, trouvez-vous le temps pour l’amour ?

Oh non ! Ma dernière histoire d’amour est encore trop présente dans ma vie pour que je puisse à nouveau me sentir libre d’aimer. Dans le tourbillon de mon existence actuelle, je ne pense pas qu’il existe une " pauvre âme " capable de supporter un tel rythme.

Pensez-vous réussir à vous aménager des plages de repos ?

Pas pour l’instant. Mais il m’arrive de rêver que je pars loin dans les îles, sable blanc, mer turquoise, ou plus simplement que je sillone la Toscane comme au temps de mon enfance... J’espère que je ne serai pas obligée de dire un matin en tapant du poing sur la table : " Ca suffit, j’arrête, j’ai besoin de vacances... ".

La déprime, vous connaissez ?

Bien sûr. Je n’ai pas la prétention de penser que je n’ai que le soleil devant moi. La tristesse est une question de pudeur. Là, j’ai besoin de Rick, je parle, je pleure, une espèce d’immense peine insondable ; je me vide de l’intérieur en essayant de m’extérioriser. Je suis quelqu’un de très paradoxal. J’ai la faculté de vivre un très grand bonheur avec une intensité incroyable et, en même temps, je suis capable de me plonger dans un abîme de mélancolie dont seul Rick sait me sortir. Il met sa main sur mon épaule et me dit : " Attends, je vais te passer un peu de ma force ".

Vous serez bientôt de nouveau aux côtés de Johnny Hallyday. Un autre rêve réalisé ?

Il y a encore quelques mois, c’était inimaginable. En tant que " junior " dans ce métier, je n’avais pas eu la chance d’être approchée par de tels monstres sacrés. J’ai un grand respect et une énorme admiration pour Johnny. Derrière la star se cache l’être le plus gentil et le plus timide du monde. J’aime cette vulnérabilité habillée de force, ce semblant de violence affichée, ces yeux bleus qui vous transpercent.

Jusqu’où êtes-vous prête à aller pour réussir ?

En termes de volonté, très loin. Mais dans les compromis humains, beaucoup moins que ce qu’on peut imaginer. L’ambition est parfois une arme redoutable. Elle peut être dévastatrice. Il faut la regarder comme un magnifique objet, mais on ne doit s’en servir que si l’on connaît parfaitement le mode d’emploi.

Votre parcours rappelle étonnamment celui de Céline Dion. La comparaison est inévitable. Comment le vivez-vous ?

Bien. Très bien. D’autant plus que j’ai une admiration illimitée pour cette femme. Avec le temps, la comparaison s’évanouira d’elle-même. N’oubliez pas que lorsque Barbra Streisand a commencé, elle était la nouvelle Judy Garland, de même que Mariah Carey, le clone de Withney Houston ou Bryan Adams, le Joe Cocker d’aujourd’hui. Ces derniers sont maintenant au top. Ils ont, eux aussi, droit à leur propre identité.

Comme les divas d’autrefois ou les chanteurs à voix de maintenant, suivez-vous un régime particulier pour être performante ?

J’essaye de manger le plus sainement possible, et ce, au moins deux fois par jour, ce qui est difficile à respecter avec nos emplois du temps. Et puis, dormir, dormir, dormir.... C’est le plus important. Je ne fume pas, bien sûr. Rien qu’à l’idée de voir une cigarette, j’étouffe !

Dans chacun de vos déplacenents, vous emmenez Mélanie, votre maquilleuse canadienne, votre régisseur, vos managers, l’indispensable Rick et vos parents. D’où vous vient ce goût pour la tribu ?

Si je vous parle de l’Etna, d’huile d’olive, de basilic, de pain sans sel, d’anchois, vous en déduirez que je suis ritale. Et ça vient tout simplement de là : l’amour de la famille, de celle qu’on a et de celle qu’on créé, sa propre tribu. En amour comme en amitié, je suis très fidèle. Quand vous êtes toute seule comme un " vieux coton " dans votre chambre d’hôtel et que vous ne savez pas qui appeler, c’est là que vous êtes en danger.

Vous êtes actuellement à New York, où vous préparez un album en anglais. Comptez-vous mener votre carrière de front en Europe et en Amérique ?

Oui, je souhaite relever ce formidable défi. Etape par étape, j’aborderai chaque pays un à un. Il faut agir au moment où on a la chance et l’énergie. Pour moi, c’est maintenant.

Comment vos amis vous appellent-ils ?

Pour Rick, je suis " Chichi " ; pour ma maman, je suis "Bedda " (Beauté en sicilien) ; pour mes proches, c’est " Laroutcha ", et pour mes meilleurs copains, je suis leur petit original (élan du Canada et de l’Alaska).

HORS DU COMMUN

Quel parcours exemplaire que celui de Lara Fabian. C’est à Bruxelles que tout a commencé. Native d’Etterbeek, Lara a 14 ans et se produit sur les scènes des boîtes de nuit accompagnée par son père à la guitare. Le jour, elle le passe au Conservatoire. Elle étudie aussi le droit et les langues. Lauréate du concours " Tremplin ", organisé dans la capitale de l’Europe, elle se fait surtout remarquer, en 1988, en interprétant " Croire ". Avec ce titre, la jeune femme défend les couleurs du Luxembourg au Concours Eurovision de la chanson et termine en quatrième position. 600'000 exemplaires vendus en un tournemain. " Je sais " la porte au Québec, où elle décide de s’installer.

Avec les économies de son père, elle produit son premier album, tout simplement intitulé " Lara Fabian ". " Si j’avais décidé d’ouvrir une épicerie, il m’aurait aidé de la même manière " dit-elle, reconnaissante envers celui qui, dans les années 60, jouait avec Petula Clark. Elle rame un peu, beaucoup, fonde son propre label, " Les Productions Clandestines ", et finalement, son opus devient disque d’or.

Après une tournée triomphale à travers le Canada, Lara y est consacrée " Artiste francophone de l’année ". Jolie revanche.

" Carpe Diem ", en 1995, suit très rapidement le même chemin. Les récompenses, toutes plus prestigieuses les unes que les autres, s’accumulent. Elle reçoit le prix du " Spectacle de l’année " et un autre trophée, celui décerné à " L’interprête féminine de l’année ", couronne son enthousiasme, et surtout, sa voix exceptionnelle. Rebelote un an plus tard : Lara est sacrée au gala Juno de Toronto " Meilleure nouvelle artiste solo " et " Meilleure vente d’album francophone ". Chez nous, son nom n’évoque pas encore grand-chose. Clairvoyante, la presse québecoise incite pourtant le public à profiter des talents de cette chanteuse pas vraiment commes les autres " avant que l’Europe ne nous l’arrache ! ".

Forte de son succès, Lara retraverse l’Atlantique en 1997 avec, dans ses valises, un troisième album, " Pure ", déjà disque de platine en Amérique du Nord. Auteur-compositeur-interprête, Lara Fabian, est, à 28 ans, une artiste hors du commun.


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Transcript par : Hezia Abel

 

 

 

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