| Propos recueillis
par Denis Taranto © Paris Match 10 Février 2000 N°2533 Lara Fabian, "Pour moi amour ne rime pas avec toujours"
Elle a décidé, à 30 ans, de se lancer dans l'aventure américaine. Lara Fabian connaîtra une première consécration dès le mois de février : elle a été choisie, après Barbra Streisand l'an dernier, pour chanter à San Antonio au Texas, au gala du NARM. En attendant le triomphe qui lui est promis, la jeune femme est revenue au Québec, sa terre d'élection. Un retour qui lui permet de se ressourcer, de reprendre des forces après la fin de son histoire d'amour avec le chanteur de "Notre-Dame de Paris" dont elle ne veut même plus, aujourd'hui, qu'on prononce le nom. Au-delà de sa souffrance, Lara a décidé de ne garder que les bons souvenirs et de tirer les leçons de l'échec. Son objectif maintenant : se consacrer pleinement à sa carrière internationale. "C'est ici que j'ai eu ma première
maison, c'est ici que j'ai décidé de changer de
nationalité pour faire vraiment partie de ce pays",
explique Lara. Il y a maintenant dix ans qu'elle a débarqué
au Québec, à 7'000 kilomètres de sa Belgique natale,
venue rejoindre des amis de Saint-Sauveur-des-Monts, un
petit village au nord de Montréal. Depuis, sa passion
pour le Canada ne s'est jamais démentie : "C'est
chez moi. C'est le pays qui m'a fait devenir la femme que
je suis. J'ai besoin de cette immensité toute blanche."
A Toronto, elle a décidé de tourner le clip de son
nouvel album, où elle interprète treize chansons en
anglais. Après avoir conquis les francophones, Lara veut
aussi chanter dans la deuxième langue de sa contrée d'adoption
: "De toute façon, dit-elle, je parle toujours avec
mon coeur." Depuis deux ans, on parle beaucoup de votre album en anglais, pourtant sa sortie est sans cesse retardée aux Etats-Unis. Qu'en est-il exactement ? C'est une fausse rumeur. J'ai privilégié les pays francophones pour la sortie de ce nouvel album. En fait, elle est prévue pour le 16 mai 2000. Mais le premier titre qu'ils entendront le 1er mars, "I Will Love Again", sort de façon identique aux Etats-Unis et dans le reste du monde. Le 28 février, je chanterai à San Antonio, au Texas, au gala du Narm, devant l'association américaine qui regroupe tout ce qu'il y a de plus puissant en tant que médias. Chaque année, Sony choisit un artiste, connu ou inconnu, pour présenter son album. Cette année, j'ai le privilège d'y participer. Est-ce le même gala pour lequel Barbra Streisand a présenté son dernier album l'année dernière ? Oui, mais je vois avec plaisir que vous voulez déjà vraiment me filer le trac. (Elle rit.) N'est-ce pas une gageure, après avoir conquis votre public français, que de vouloir chanter en anglais ? C'est vrai, mais je suis une fille de défis, non pas parce que j'ai l'assurance de tous les réussir, mais parce que l'idée d'aller plus loin me stimule. Je me suis toujours dit que chanter, traduire une émotion, ne devait pas être limité par une langue. Si mon public français est réceptif, il peut comprendre que je leur parle toujours de ce qui me fait vibrer, de ce qui me caractérise, avec mon coeur, même en anglais. Vous sentez-vous finalement belge, italienne, canadienne ou française ? Je me sens un peu tout ça à la fois. Chacune de ces nationalités font la personne que je suis aujourd'hui. On a toujours plus d'appartenance à l'endroit où l'on a trouvé un chez-soi. C'est vrai, pour moi, c'est mon Canada à moi, mon Québec, c'est clair. D'un autre côté, je suis très bien en France grâce à mes fans, et puis j'ai une maman italienne qui m'a légué une éducation, une façon d'être, le goût des vêtements, de la bonne cuisine, la manière que j'ai d'aimer, mon élan vers les gens, c'est très italien tout ça. Et du côté de mon père, une façon plus organisée, plus rangée, plus conservatrice, plus "profil bas" des gens du Nord. Faire un choix serait me demander de me départir de l'une ou l'autre de mes racines. Et ça il n'en est pas question ? Non. Pour rien au monde... (Elle rit.) Vous venez d'avoir 30 ans ce 9 janvier 2000. Lorsque vous avez débarqué au Canada, comment imaginiez-vous votre avenir à cette époque ? J'avais 20 ans. Je n'aurais pas pensé que ma carrière puisse prendre une ampleur comme celle qu'elle a prise ces deux ou trois dernières années. J'imaginais encore moins que chacune de mes épreuves puisse m'amener à des rencontres qui m'ont fait évoluer. Je me sentais pleine de promesses et d'espoirs, mais je ne savais vraiment pas ce que j'allais réellement devenir. Le Canada avec son univers tout blanc est-il vraiment votre havre de paix ? C'est chez moi. C'est le pays qui m'a fait devenir la femme que je suis. Chaque fois que je suis ici, c'est comme un retour aux sources. J'ai besoin de cette immensité toute blanche. Je la ressens. C'est épidermique. Entre l'âge de15 et 18 ans, vous êtes balisé par une éducation, par une famille, par la vie de vos parents. A 20 ans, quand vous décidez de prendre vos valises pour aller vivre quelque part, les définitions qui formeront et forgeront votre caractère et votre personnalité se déterminent à l'endroit que vous avez choisi pour poser votre balluchon. Pour moi c'est ici. C'est là où j'ai décidé d'écrire, de chanter, de vivre, baignée dans une culture américano-anglo-saxonne, à laquelle j'ai toujours aspiré. C'est ici où j'ai eu ma première maison. C'est là où j'ai décidé de changer de nationalité pour faire partie vraiment de ce pays. Je ne suis donc pas québécoise uniquement de coeur, mais aussi canadienne parce que c'est écrit sur mon passeport. C'est là où on m'a fait confiance la première fois, c'est là aussi où je prends mon assurance, où je puise mes forces. Pourquoi avoir quitté la Belgique pour conquérir le Canada, au lieu d'aller directement en France, qui est à 250 kilomètres de votre maison natale ? Il était plus audacieux d'essayer de me trouver en partant à 7'000 kilomètres de mon refuge familial, que d'essayer de faire mon trou à quelques envolées. Non seulement je tenais déjà à relever un défi personnel et humain, mais aussi j'avais le désir de vouloir plaire à des gens qui étaient vierges, en tout cas, de certains préjugés. Là-bas, je me sentais toute neuve. Quelle est la première image qui va se graver dans votre mémoire de jeune fille lorsque vous arrivez au Québec ? En février 1990, je suis arrivée dans le petit village de Saint-Sauveur-des-Monts, où j'ai vu toutes ces maisons autour du lac, remplies de toutes petites loupiotes. Je me suis dit: "Lara, c'est extraordinaire, c'est ici le pays du magicien d'Oz. Et c'est là que je veux vivre." Cette toute première impression a généré en moi un esprit de liberté et de protection, dû à cette immensité qui vous enveloppe. Votre irrésistible ascension est bien plus qu'un rêve d'enfant. Elle n'est pas uniquement due à votre travail, comme vous aimez souvent le répéter. C'est l'ingrédient dont j'ai le plus usé pour arriver. Mais il y a des gens qui sont prédestinés, dont la trame de vie est écrite. J'en fais partie, c'est vrai, et je suis sûre que pas à pas, d'épreuve en épreuve, de succès en succès, ou plutôt de bonheur en bonheur, il y a une force beaucoup plus grande et beaucoup plus puissante que nous tous qui exige de moi de continuer chaque jour. En février 1998, vous gagnez haut la main les Victoires de la musique comme Révélation de l'année et l'on commence à parler du "phénomène Lara". Que ressentiez-vous à ce moment précis ? Comme si, soudainement, les plus grands sacrifices de ma vie défilaient les uns après les autres en cascade au moment où on a prononcé mon nom. Six mois avant, je n'existais absolument pas dans le coeur des gens. J'ai vécu là l'un des sentiments les plus forts de mon existence, décuplé par le nombre de gens qui ont fait que j'ai gagné ce soir-là. Une histoire d'amour puissance mille, un accident de bonheur, comme dans le film "Les choses de la vie", où tout défile dans votre tête avant de s'arrêter, et moi je commençais. C'était le pourquoi des neuf dernières années de ma vie. Ce chiffre 9 m'a toujours porté chance... Dès ce jour, on vous voit et on vous entend partout. C'est la gloire, le succès, on dit que vous avez la grosse tête... Comment réagissez-vous ? Je ne réponds rien, surtout pas. La plupart des gens qui disent ces choses ne sont pas suffisamment proches de moi pour voir le diamètre de mon crâne. Tel un rouleau compresseur, la curiosité que vous suscitez se transforme en ouragan. Arrivez-vous à gérer tout ça ? (Elle fait la moue.) Difficile. En commentant des erreurs de temps en temps et en allant jusqu'au bout à chaque fois, même s'il faut par la suite rectifier le tir. En perfectionniste ? En observatrice... Volontaire, passionnée, voire excessive, votre histoire d'amour avec un chanteur de "Notre-Dame de Paris" nourrit, semaine après semaine, les gazettes nationales. Etiez-vous prête à ce débordement ? (Elle réfléchit longtemps, prend son souffle et me regarde droit dans les yeux.) C'est une histoire terminée, vraiment terminée, dont je n'ai absolument pas envie de parler. Tout ce que je peux vous dire, c'est que j'ai tout fait pour qu'elle fonctionne. J'y croyais profondément. Je me suis malheureusement trompée. On peut parfois commettre des erreurs. C'en était une... Le dalaï-lama disait dans "L'art du bonheur": "Loose the failure, don't loose the lesson" (Oublie l'échec et retiens la leçon...). J'y croyais vraiment, de toutes mes forces... Quelle erreur avez-vous commise ? Y croire tout simplement, croire à la mauvaise chose. Aujourd'hui, je peux me consacrer exclusivement à ma carrière. Quand on embrasse une carrière comme la vôtre, a-t-on vraiment le temps d'aimer ? Je choisirai un meilleur moment pour aimer. Pourquoi, c'était trop tôt ? Il n'est jamais trop tôt pour être sincère. Disons que je choisirai des circonstances qui rejoindront le but que je me suis fixé un jour pour aimer avec simplicité et respect. Votre but de femme, est-ce avoir des enfants ? Bien sûr, mais tout ça viendra. Il faudra laisser le temps au temps... Pour un compositeur comme vous, amour rime avec toujours... Réalité et fiction, est-ce que cela fait vraiment bon ménage ? (Elle rit aux éclats.) Amour rime avec toujours ? Si je puis me permettre, je voudrais vous corriger. Je pense avoir beaucoup parlé de rupture dans mes chansons, celles qui ont plu au public. Dans mon cas, amour n'a jamais rimé avec toujours. Il a plutôt rimé avec... composition. A chaque histoire, à chaque détour de ma vie, à chaque échec, j'ai trouvé la force d'expliquer mon idéalisme et l'utopie qui me caractérise. Ça me fait grandir et m'apporte la sagesse que je n'ai jamais eue jusqu'à présent. Cette distance nécessaire pour comprendre qu'il y a des objets qui se regardent un peu plus longtemps avant qu'on ne les touche. A partir du moment où on a toutes les clés en main, le recul nécessaire et l'intelligence de mettre la bonne clé dans la bonne serrure, tout va bien, vous avez atteint la sérénité, mais ça prend du temps et j'ai encore du chemin à faire... Et vous avez voulu tout trop vite ? Ou trop sincèrement... Notre championne de tennis, Amélie Mauresmo, a gagné la sympathie générale en avouant son homosexualité. Cela signifie-t-il que le public a le droit de tout savoir sur ses idoles ? Oui, mais il y a toujours une manière de dire les choses. Certains dérapages dus à l'honnêteté, à la spontanéité, à la générosité n'en restent pas moins des dérapages. Excusables ou non, ce n'est pas à moi d'en juger. Mais il faut reconnaître que nous sommes avant tout des êtres humains faits de chair et de sang. Nous ne sommes pas des machines, et il y a des moments où, malheureusement, ces débordements éclaboussent l'image que l'on se fait de nous. Dans le cas d'Amélie, elle a très bien fait. Et je crois que, dans le mien, je ferai mieux la prochaine fois... Quel genre de femme amoureuse êtes-vous ? Profondément honnête... Vous qui vivez dans la musique et dans le tempo, votre rupture s'est-elle faite en deux temps ? Un vase se casse dès qu'il touche le sol. Il ne se casse pas deux fois. Comment se console-t-on d'un échec personnel quand on a autant de succès ? On embrasse tout, sauf l'échec. A force d'avoir l'image d'une superwoman, vous arrive-t-il de craquer ? Comment cela se traduit-il chez vous ? Par un flot de larmes brûlantes, tout simplement, et par l'inquiétude de l'enfant que je suis. Un jour viendra pour comprendre que l'enfant ne doit pas toujours rester au même endroit, qu'il faut qu'il change de place pour bonifier la seule et véritable raison qui l'anime, sa passion musicale. En tout cas, moi, c'est ça. A travers ces épreuves, avez-vous senti une aura d'amitié et d'amour qui se dégageait de vous ? Oui. Mon clan s'est resserré autour de moi, comme des tiges d'orchidées, droites, rigides et fières, pour me protéger. Vous commencez à toucher du doigt une carrière internationale. Où puisez-vous la force d'atteindre vos objectifs face à toutes ces tempêtes ? J'ai un entourage extrêmement fort; je me suis blottie contre eux, parce que j'en avais besoin. Besoin de bloquer mes arrières pour y croire. Il y a une chose dont je suis certaine, c'est que la vérité, la force et l'honnêteté passent avant tout. Des divas tels Elton John, Barbra Streisand ont connu aussi des triomphes musicaux avec des musiques de films "Le roi lion", "Yentl", etc. A quand cette prochaine étape ? La semaine dernière j'ai rencontré le président de ma maison de disques à New York, et apparemment il a des gros projets de ce genre en ce qui me concerne. Je lui ai demandé de quoi il s'agissait. Il m'a souri et simplement répondu: "Be patient" (Soyez patiente)... Je n'en sais pas plus pour l'instant. Si le succès américain et planétaire arrive, aurez-vous un peu plus de recul par rapport à vous-même ? Je crois que, ces deux derniers mois, j'ai été obligée d'en prendre du recul. C'est une belle et grande leçon, qui a sûrement été l'une des étapes les plus bénéfiques de toute ma vie. J'en remercie le ciel aujourd'hui. Je suis sûre d'être passée à travers un tunnel énorme, et que pour ce faire, j'ai serré les coudes un peu plus fort que d'ordinaire pour y voir enfin le jour. Quel est le prix de tant de sacrifices ? C'est tout ce que je viens de vivre. Il y a un prix pour tout. Mais pas plus élevé que celui que l'apprentissage de la vie vous propose de payer en général. Mon prix est certainement plus médiatisé. Alors Lara, seule mais vulnérable ? Non... Seule et heureuse...
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Transcript par : Hézia Abel / Thomas Bézard
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