Hocine Ait-Ahmed, qui a accord� cette interview � Tribune Internationale. La v�rit� est une figure importante dans l'histoire de la r�volution alg�rienne.

Natif de la grande Kabylie, il est copi� � l'�ge de 25 ans au bureau politique du Mouvement pour le triomphe des libert�s d�mocratiques (MTLD) de Messali Hadj. En 1947, il est responsable de la branche arm�e du MTLD, l'Organisation sp�ciale (OS). Remplac� � ce poste par A.Ben Bella, il devient le porte parole du MTLD au Caire. Il se prononce pour l'action arm�e et rejoint le FLN � partir de novembre 1954. Arr�t� le 22 octobre 1956 dans le m�me avion que Ben Bella, il reste en prison jusqu'au cessez-le-feu de mars 1962.

Au moment de l'ind�pendance de l'Alg�rie, il refuse de faire partie du bureau politique du FLN, se d�marque de la politique de Ben Bella et cr�e le Front des Forces Socialistes (FFS) qui dirige une insurrection arm�e en Kabylie en 1963. Arr�t�, condamn�, maintenu en prison apr�s le coup d'�tat du colonel Boumdiene en 1965, il s'�vade et vit actuellement en exil.

 

�� - Qu'est-ce que le Front des Forces Socialistes (FFS)?

�� - "Ni dictature du prol�tariat", "ni formalisme d�mocratique", voil� ce que proclamait le FFS � sa naissance, en septembre 1963.

En clair, nous condamnions la monopolisation du pouvoir politique, qu'elle se passe au nom de la classe ouvri�re, d�velopp�e ou en voie de d�veloppement, au nom de la r�volution ou de quelque texte sacr� que ce soit.

Le "formalisme d�mocratique", entendions-nous bien, ce sont les rituels de l�gitimation : pl�biscites, campagnes au sens unique, etc. Tout ce qu'en mati�re de strat�gie cam�l�on on n'h�site pas � emprunter � l'Occident, tout en s'excitant contre toute limitation de l'Occident. La dictature politique engendre la dictature �conomique et culturelle.

L'Acte de naissance du FFS

Le FFS �tait en un mot contre la bureaucratisation de l'espoir, la d�mocratie con�ue comme fin et moyen n'avait pas besoin d'adjectif, ce sont les libert�s publiques, d�information, d'expression, d'association, c'est le respect des droits de l'homme, ce sont les �lections libres � tous les �chelons, c'est le pluralisme politique.

Je me rappelle qu'en automne 1962, j'ai exprim� publiquement de la tribune de l'Assembl�e nationale constituante mon d�saccord au sujet de la dissolution du Parti communiste alg�rien.

D�mocratie r�volutionnaire, l'adjectif marquait bien que la ma�trise directe par le peuple de son destin n'�tait pas une rationalit� venue d'ailleurs.

La r�volution alg�rienne, c'�tait le ph�nom�ne colossal d'auto-mobilisation de prise de responsabilit�s et d'initiatives par les couches sociales les plus exploit�es et les plus marginalis�es. Ayant accompli leur devoir d'autod�termination avec ou sans leurs chefs d�cim�s par la guerre, je dirai malgr� les carences et souvent l'esprit f�odal de ses dirigeants, les Alg�riennes et les Alg�riens devaient rester ma�tres de leurs droits � l'autod�termination, c'est � dire exercer les libert�s d�mocratiques, leurs droits syndicaux pour �difier des institutions �tatiques qui correspondent � leurs choix, � leurs int�r�ts et � leurs aspirations.

Sans libert� d'expression, sans vie associative, pas de socialisme. C'est parce que cette option �tait profond�ment ressentie que nous nous sommes battus pour la d�mocratie.

Voil� pour ce qui est des principes, et ajout�, la lutte� �tant aussi affaire d'hommes, que le FFS, ce sont des dizaines d'hommes qui ont donn� leur vie pour que la r�volution alg�rienne tienne ses promesses et que l�Alg�rie ne devienne pas le patrimoine juridique, politique, �conomique et culturel d'un homme, d'un clan ou d'une nouvelle classe.

C'est aussi des centaines de militants qui, chass�s de leur gagne-pain, pourchass�s par les f�odalit�s polici�res et de parti, sont rest�s dignes, m�me s'ils ont cess� d'�tre politiquement actifs, ils n'ont pas c�d� � la corruption politique et donc financi�re, � de rares exceptions bien s�r. Ce qui est une prouesse quand on conna�t les m�canismes policiers qui ont min� et paralys� toute la soci�t� alg�rienne.

Je ne ferai pas l'historique de ce mouvement, en dehors de sa phase active de r�sistance qui aurait pu obtenir au renversement du processus de fascisation engag� par Boumdiene. Depuis longtemps, le FFS a subi les contrecoups de la soci�t� alg�rienne gangren�e par le d�sespoir, la d�mobilisation et la d�politisation.

La strategie du FFS

Aujourd'hui, le FFS m�ne le m�me combat politique. Il s'agit d'�veiller les intelligences aux causes bureaucratiques, autocratiques et f�odales qui ont abouti aux bilans catastrophiques. Il s'agit d'engager les consciences � prendre leurs responsabilit�s.

Les hommes et les femmes alg�riennes doivent se prendre en charge et ne plus compter sur les miracles, il n'y a pas de Mehdi, la d�mocratie ne descend pas du ciel, elle s'arrache dans la vie quotidienne, dans les luttes politiques, linguistiques, syndicales, dans le combat id�ologique.

��� - Quelle est l'importance du FFS et quelle est sa strat�gie?

��� - Il est difficile d'appr�cier l'audience d'un mouvement en l�absence de vie politique normale, c'est � dire de libert� d'expression et d'association, il n'y a pas d'�lections libres, il n�y en a jamais eu, c'est l'�ternel monologue o� le pouvoir se pose lui-m�me des questions et y r�pond par lui-m�me.

Toute vanit� partisane �tant pu�rile et proscrite, je pense avancer l'opinion que le FFS constitue un espoir dans les secteurs de plus en plus larges de la population, qui aspire au changement social par les conqu�tes d�mocratiques, syndicales et linguistiques.

L'acharnement du pouvoir � le combattre, par la r�pression, l'intimidation et toutes les m�thodes subtiles du conditionnement politique et de la manipulation strat�gique, n'ont pas moins contribu� � cr�er un mythe FFS. Comme tous les mythes, il suscite des craintes par-ci des espoirs par-l�, il est souvent l'espoir se double de la peur.

Une "Tache" colossale

C'est dire que la sympathie ne signifie pas engagement et que le mythe peut recourir toutes sortes de malentendus et d�ambigu�t�s, � la limite, je pr�f�re renverser la perspective et dire "Allez-y, je vous soutiens", car le s�rieux r�volutionnaire ce n'est pas le combat �litiste, l'excitation verbale, la structure close, c'est responsabiliser les hommes et les femmes.

On ne peut pas substituer � une soci�t�. "Attendez, j'arrive, je suis Zorro", c'est compl�tement stupide, j'ai pass� ma vie � lutter contre des conceptions sommaires de l'histoire et de la lutte politique.

La nation alg�rienne s'est remise debout lorsque les jeunes qui la composaient ont compris qu'ils ne pouvaient avoir la t�te haute et le ventre plein en se mettant � plat-ventre. Voil� un fa�on d'entrer en mati�re sur votre question � propos de la strat�gie du FFS.

Il ne faut pas se tromper d'�tape historique. Apr�s quasiment deux d�cennies de d�sinformation, de d�politisation, de d�labrement de nos valeurs et de nos structures les plus saines, c'est � une t�che colossale de sensibilisation, de conscientisation et de repolitisation qu'il faut s'atteler.

Vous avez entendu cet ouvrier compatriote d�clarer � la t�l�vision fran�aise et de surcro�t en milieu syndical : "Non, je ne fais pas de politique." C'est l'image d'une r�gression dans la conscience sociale.

Ainsi est-il de voir de soutenir et de susciter toutes les initiatives associatives d'information, de formation et d'�l�vation du niveau civique. Il faut aider les tentatives syndicalistes, linguistiques, des femmes, des jeunes, � s'organiser eux-m�mes et pour eux-m�mes. Sans s'en remettre au spontan�isme, il faut se garder de tarir la spontan�it� des revendications; il faut �couter la soci�t� dans ses diverses dynamiques, pour la conna�tre d'abord, car elle n'est plus la m�me.

L'Alg�rie est ind�pendante et je dirais par boutade que ce n'est pas de la faute des dignitaires s'il y a des retomb�es positives : des universit�s, des usines, des lyc�es pour jeunes filles aussi, quand bien m�me le fonctionnement et leurs contenus sont d�fectueux...

Et puis l'Alg�rie r�elle, c'est la population des moins de 20 ans, majoritaire � 60%, qui a tout � nous apprendre pourvu qu'elle prenne le droit de s'exprimer, et beaucoup � apprendre aussi (car ne tombons pas dans la d�magogie par exc�s inverse), pourvu que nous r�ussissions � l'entendre et � l'�couter.

Le FFS a pour devoir de participer � cette t�che �l�mentaire mais fondamentale d'�l�vation du niveau politique et organisationnel des combats. Il ne veut rien imposer, r�genter, mais propose et soutient. Il y a dans l'avant-projet de plate-forme pour une alternative d�mocratique, diffus�e il y a quarante ans, l'�bauche d'une strat�gie populaire.

C'est clair, le FFS s'est prononc� pour un combat pacifique d'id�es. Dans ces concepts d'autonomie personnelle, locale, r�gionale, il y a une d�marche provocatrice et lib�ratrice du d�bat politique, et de la r�flexion conditionn�e ou bloqu�e par les tabous id�ologiques et le terrorisme psychologique.

En r�alit�, nous y avons davantage soulev� des questions qu'apport� des r�ponses. Les d�buts des r�ponses ont �t� apport�s par "le printemps berb�re", les gr�ves et les manifestations spontan�es des ouvriers en dehors des syndicats officiels, des femmes "malgr� leur organisation de masse", des lyc�ens et des paysans en Oranie et sporadiquement dans l'ensemble du pays.

"Le combat d�id�es et le dialogue"

Les exp�riences politiques et organiques t�moignent � la fois contre l'activisme d�politis� des masses et les formes clandestines d'organisation. Coup�e de ses longues traditions de lutte, la jeunesse alg�rienne ne se rend pas compte que c�est les services de la r�pression accumul�s dans toutes les traditions polici�res qui leur permettent de provoquer, de r�cup�rer et de manipuler aussi bien les bouillonnements populaires que les bouillons de la culture clandestine.

Nous encourageons de ce fait les jeunes � adopter des types de revendication, d'initiatives et d'associations ouvertes, c'est � dire publique et responsables, autonomes, c'est � dire imposer le pluralisme dans les m�urs politiques, et du coup ne pas exposer effervescence de la base de l'�touffement des centralisations et des routines impos�es par le haut.

Dans les projets de statut du FFS (1964), l'admission d'avant-gardes autonomes y est pr�vue � condition que celles-ci soient d�mocratiquement structur�es. Aujourd'hui, il ne s'agit pas de vision ou d'int�gration des avant-gardes, il s'agit de susciter et d'encourager leur �mergence.

Il ne faut pas se tromper de p�riode historique. Seul le parti unique peut se permettre de mobiliser dans la nostalgie d'un peuple aujourd'hui d�mobilis� syst�matiquement des avant-gardes fantomatiques. En tout cas, je con�ois mon devoir de citoyen alg�rien et de militant FFS dans la perspective de la r�activation de la vie politique, par le combat d'id�es et le dialogue.

�� - Que pensez-vous d'un rassemblement d�mocratique?

-         A priori et pour �tre cons�quent avec tout ce que je viens de d�clarer, je ne peux qu'approuver toutes les initiatives de dialogue et de rapprochement entre les forces d�mocratiques alg�riennes.

Unit� d�action et contre la r�pression

Encore faut-il qu'elles soient d'une part et d'autres part des forces d�mocratiques. Je ne dis pas cela du tout pour marquer le caract�re groupusculaire de tel ou de tel mouvement, l'histoire est pleine d'enseignements o� des groupes minoritaires deviennent porteurs d'histoire parce qu'ils ont obstin�ment coll� aux aspirations des couches exploit�es, alors que des mouvements au pass� prestigieux deviennent des sectes marginalis�s quand ils cessent de s'ouvrir ici et maintenant sur les besoins et les aspirations des masses.

Le FFS a une grande exp�rience des tentatives de fusion, de regroupements et de coordination; les �checs ont eu des causesmultiples et diff�rentes. Dire que ces �checs ont laiss� plus de ranc�ur. Ce n'est pas remettre en cause le principe de convergence lui-m�me, c'est pr�venir contre les illusions magico-m�taphysiques, mesurer aussi la port�e exacte que possible d'une initiative, sans optimisme ni pessimisme exag�r�, c'est aussi savoir o� on met les pieds et ne pas se laisser manipuler.

Ces consid�rations soulign�es, je dis oui! Oui � des unit�s d'action ponctuelles contre la r�pression et pour le respect des droits de l'homme. Chaque formation ou courant politique restant libre de s'associer ou non � telle ou telle forme d'action propos�e.

Je dis oui �galement � des formes de rencontre, de dialogue et de r�flexion. Il faut laisser � l'avenir des luttes la flexibilit� informelle qui permet des convergences plus claires et plus durables.

Le devoir de chacun et chacune �tant de d�velopper l'�mergence des forces d�mocratiques, il faut aussi coordonner les soutiens et aides aux initiatives des syndicalistes, des femmes, des groupes linguistiques, des jeunes � se donner les structures associatives de leurs int�r�ts et de leur choix.

Mettre � leur disposition des locaux, des conf�renciers, des enseignants arabes et berb�res, du mat�riel d'impression, il ne faut pas se servir des forces montantes mais les servir avec la conviction que "tout ce qui converge".

Tribune Internationale
D�cembre 1982

 

 

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