Je
vous remercie de m'avoir donn� l'occasion de m'exprimer: ma communication a
pour titre : "Introduction � une �thique et une strat�gie: l'int�gralisme
des Droits de l'Homme". C'est un sujet trop ambitieux pour �tre trait�
sommairement.
�Une immense distance s�pare vos r�flexions en
occident, et nos pr�occupations dans le tiers monde. En �coutant les discours,
tout au long de la journ�e d'hier des repr�sentants du gouvernement fran�ais et
de l'opposition, je me suis surpris � dire : quelle le�on de choses sur la
d�mocratie car le principe fondamental de la d�mocratie est le dialogue, plus
que le suffrage universel que la dictature peut r�cup�rer � loisir, sous ses
formes pl�biscitaires, pour des d�buts de l�gitimation, m�me s'agissant de
choix r�els et libres, les �lections n'ont une signification d�mocratique que
si elles sont pr�par�es, pr�c�d�es, accompagn�es et suivies par un dialogue
entre la majorit� et la minorit� qui forment l'unit� nationale.
En
occident, il existe un consensus g�n�ral autour du principe d�mocratique,
brillamment illustr� par l'allocation du professeur Duverger. C'est pourquoi
vous envisagez la promotion de la troisi�me cat�gorie des Droits de l'homme :
droit � un environnement sain, � l'air et � l'eau purs, non pollu�s, vous
anticipez sur les risques de manipulation polici�re que comporte
l'informatisation des fichiers, ainsi que sur les retomb�es de certaines
conqu�tes scientifiques et technologiques telles que le g�nie g�n�tique.
�Dans les pays dits de tiers monde dont, je
tiens � le pr�ciser, je ne suis pas le porte-parole, nous en sommes encore
souvent � des questions de survie, de vie tout court, et non pas de qualit� de
vie.
�Ce n'est pas que les probl�mes de la qualit�
de la vie ont moins d'intensit� chez nous, comme l'a peut-�tre sous-entendu le
b�tonnier Pettiti; l'eau est une pr�occupation de tous les jours non seulement
pour une humanit� qui en manque pour des raisons climatiques, mais aussi pour
cause d'options �conomiques qui n'ont pas pris en compte le bien-�tre des
populations. Mao Ts�-Toung n'a-t-il pas dit, dans une de ses observations non
dogmatiques (en substance) "l'eau, le fumier sont plus utiles que la
th�orie marxiste?" Etait-ce des dirigeants, pour lesquels la devise est
"P�risse le peuple pourvu que vivent les id�es officielles"? Le Tiers
monde rong� par toutes sortes de guerres, aspire, d'abord et avant tout � la
paix civile.
�Le droit � la paix est une condition sine qua
non du respect et de promotion des autres Droits de l'Homme, les peuples et les
individus sont impuissants, puisqu'ils ne disposent d'aucun recours, d'ordre
int�rieur ou international, pour s'opposer � la guerre: ni acc�s au m�canisme
de la d�cision gouvernementale, ni libert� de la presse et d'association pour
faire contrepoids et d�fendre les sentiments v�ritables et les besoins des
citoyens. Les ph�nom�nes d'auto-destruction �clipsent le droit
d'auto-d�termination.
�Nous retrouverons toujours le pr�alable de la
d�mocratie pour �viter les aventures bellicistes d'abord et ensuite faire �chec
aux aventures �conomiques, culturelles et politiques qui aboutissent � la
destruction des richesses agricoles et du patrimoine civique. La d�mocratie
c'est le Droit � la paix, le Droit au d�veloppement, c'est le droit des
personnes et des peuples � l'auto-d�termination interne et externe. Ce droit ne
s'�teint pas avec la naissance de l'�tat; ce dernier en est l'expression ou
n'est pas digne d'�tre un �tat au sens civilis� du terme.
C'est
dire la difficult� de promouvoir le Droit de s�ret� par exemple, le Droit � la
justice, � la participation aux affaires solennellement proclam� par la
D�claration Universelle des Droits de l'Homme, dans des r�gimes non
d�mocratiques. Quand � contr�ler les pr�rogatives et les pratiques d'une
police, c'est un sujet tabou, dans des syst�mes politiques o� celle-ci � des
fins "particuli�res" (D�claration de 1789).
�C'est dire que si, dans la conscience
politique et l'imaginaire de l'Occident, l'�poque contemporaine se divise en
Avant-guerre -Avant le nazisme et le fascisme- et Apr�s, les soci�t�s du Tiers
monde n'ont connu de r�pit avec le colonialisme, � peine une r�cr�ation au
moment de l'ind�pendance, car, sans tomber dans la caricature et sans aller aux
d�tails des typologies, elles ont assist� � la mont�e des ersatz de fascisme.
On r�duit ces nations � "Ein Fuhrer, Ein Volk, Ein Sprach". Une
absolutisation qui r�duit cette trinit� � un seul �tre, celui qui s'approprie
en premier le pouvoir, une seule langue � l'exclusion des autres, cela veut
dire son discours, et son "Ein Partei" qui lui permet de parler au
nom du peuple, en vue de le mettre dans un tiroir. Propagande et polices
politiques s'efforcent d'�teindre l'opinion et de soumettre les Hommes.
�La version m�ridionale du despotisme est
peut-�tre plus appropri�e � l'h�misph�re Sud. "Il Duce a sempr�
raggione", le chef d'�tat a toujours raison. La raison d'�tat, limit�e en
Occident par un niveau minimum d'institutions (libert� de la presse, s�paration
du pouvoir judiciaire et de l'ex�cutif), de traditions politiques et de culture
morale, n'admet pas de limites autres que la raison du chef d'�tat. Nous savons
o� peuvent conduire les formes de d�raison qui caract�risent les psychopates,
la folie meurtri�re d'un pr�sident cambodgien, d'un Empereur centrafricain et
d'un g�n�ral chilien � l'ivresse m�galomaniaque, le One-Man-Show system la
multiplication des r�gimes de dictature nous rappellent l'ordre Nouveau, un
ordre pan�tatique qui a tendance � se mondialiser sous la pression des deux
super puissances.
�La Conf�rence de Bandung, qui a marqu� et
activ� le processus de d�colonisation, n'a �t� qu'un jaillissement �ph�m�re,
l'entr�e de nations prol�taires, les principes proclam�s apr�s la D�claration
de Bandung, l'�thique et la strat�gie esquiss�es ou implicites pour un
non-alignement des pays d'Asie, d'Afrique et d'Am�rique latine, en coop�ration
avec l'Europe, furent une lumineuse esp�rance fond�e sur l'humanisme des Droits
de 'Homme en voie d'universalisation. Aujourd'hui, oubli� Bandung, oubli�es les
valeurs de justice et de libert� investies dans le combat lib�rateur! Les
dirigeants du Tiers monde se dispensent de c�l�brer cet �norme rendez-vous
d'Avril 1955, un point de rep�re qu'ils s'efforcent de brouiller, pour que les
Femmes et les Hommes dont ils ont la charge ne puissent mesurer le distance qui
les s�pare de leurs id�aux.
�En d�pit du grand catalysme couvert par les
vocif�rations de la Kultur et des "I combatti del destino", malgr�
les destructions colossales d'une guerre totale, il faut constater que les pays
occidentaux s'en sont heureusement bien sortis. Vous avez pu reconstruire vos
�conomies, ainsi que vos syst�mes politiques. C'est la preuve que la
sempiternelle excuse "la d�mocratie est un luxe que ne peuvent se payer
les pays sous-d�velopp�s" n'est pas fond�e ni en th�orie, ni par l'exp�rience.
�Les pays industrialis�s� peuvent se payer le luxe et� ils l'ont pay� tr�s cher et nous avec eux de
gr� ou de force de violentes ruptures dictatoriales, mais par nos jeunes �tats
�cras�s par de lourds handicaps. Ils ont besoin de toutes les �nergies
nationales, de l'adh�sion fervente et de la participation responsable de tous
et de chacun. Nous ne devons pas perdre de vue que vos pays ont b�n�fici� de
si�cles de croissance �conomique et de stabilit� politique et si vous avez pu
rapidement reconstruire vos syst�mes d�mocratiques, c'est aussi gr�ce �
l'amplitude du champ intellectuel qui a pr�par� les conqu�tes politiques
successives. Rappelons que la R�volution de 1789 et la D�claration des Droits
de l'Homme et du Citoyen sont la r�sultante de trois donn�es principales:
A) Le
d�veloppement d'une conception rationnelle et universelle de la politique,
bas�e sur les progr�s de la connaissance et la libre recherche. Locke et Hobbes
avec les "conditions d'un gouvernement civil" et le
"Leviathan", Montesquieu et Rousseau "l'Esprit des lois"
(vous vous souvenez Me Buttin, lors de "mon" proc�s devant la Cour
R�volutionnaire, en Avril 1965, ayant �voqu� la principe de la s�paration des
pouvoirs, j'avais fait un jeu de mots en disant :"Vous allez d�couvrir des
lois de l'esprit totalitaire), les oeuvres de Spinoza et de Pufendort en faveur
de la s�paration de l'�glise et de l'�tat. En revanche, dans notre �re
culturelle, on n'a pas fait d'effort dans le sens de l'autonomisation de la
politique, en tant que discipline, par rapport � la pens�e religieuse.
B) Le
d�veloppement d'une morale politique en dehors du champ religieux, "la
connaissance r�sulte de l'exp�rience" soutenait Holbach, "le bonheur
est la source de nos actions" disait Pope, pour Wolf "la loi
naturelle s'impose m�me si Dieu n'existait pas", inutile de noter que
personnellement, je n'approuve ni ne d�sapprouve ces pens�es. Ce sont des
illustrations t�moignant d'un combat d'id�es, m�me si les avanc�es ult�rieures
feront justice de certaines de ces id�es.
N'oublions
pas Darwin, � ce propos, qui, il faut le dire en passant, a suscit� des
r�actions violentes de la part des courants "Fondamentalistes" en
Am�rique et "int�gristes", en Italie notamment, au 19 �me si�cle :
"Dieu ne peut pas avoir fond� la cr�ation sur les lois de la jungle".
Dans cet essor intellectuel, la raison, d'une fa�on g�n�rale, accentue son� autonomisation par rapport aux pr�jug�s et
aux dogmes de toute nature.
C) La
mont�e d'une bourgeoisie lib�rale en France qui, faute de traditions
d�mocratiques existant dans les pays � dominante protestante (Grande-Bretagne,
Pays scandinaves), se fait porteuse de l'id�al d�mocratique et de la la�cit�
pour prendre le pouvoir � la noblesse et au clerg�, s'ensuit l'�mergence du
capitalisme sauvage, une approche prom�th�enne du monde, une civilisation
mat�rielle, une strat�gie de domination de la nature et de la plan�te tout
enti�re: d'o� les conqu�tes coloniales dont nous f�mes les victimes, la
destruction des �quilibres naturels, l'�puisement des ressources que certains
orateurs ont d�plor� � propos du droit au d�veloppement et du l'�touffement des
langues r�gionales doit �tre li� au capitalisme, soucieux de s'am�nager des
march�s nationaux par le moyen de la centralisation de l'�tat et par
l�homog�n�isation de la nation. Le d�veloppement de l'�tat communiste n'a pas
fait mieux, en d�pit des coquetteries constitutionnelles et id�ologiques, au
secours de la fiction d'un �tat qui se veut le contraire de l'empire russe des
Tsars, un �tat multinational respectant le pluralisme linguistique donc
culturel.
�Malgr� le colonialisme et les lourds
h�ritages de nos soci�t�s, la dictature n'est pas une fatalit�. On ne peut,
certes, pas sous-estimer, � titre d'exemple les effets d�stabilisateurs du
partage (au compas et au crayon, sur une simple carte g�ographique
d�shumanis�e) issu du congr�s de Berlin. Il y a de cela un si�cle, fin
1884-d�but 1885, les puissances coloniales ont taill� dans la chair
ethno-culturelle et se sont taill�es des "territoires" arbitraires au
d�triment de la coh�sion spatiale et culturelle d'une multitude de soci�t�s.
Aussi
bien, le nouvel �tat africain est au d�part d�stabilis�, qui pr�c�de
l'existence de la nation et va au surplus, tenter de construire la nation sur
le mod�le jacobin uniformisateur et centralisateur � outrance. Au lieu de
prendre en compte les composantes ethno-culturelles diverses, il ne se pose
m�me pas le probl�me central de l'int�gration nationale. Il le suppose r�solu.
Le verbe va remplacer l'examen des r�alit�s sociologiques, les mythes de
l'unit� nationale couvrir les pires violences historiques. D�stabilisation,
sous-d�veloppement et fuites en avant, dans la spirale du despotisme, l'impasse
du Tiers monde �voque le mythe de Sisype, la quadrature du cercle. L'Afrique et
l'Asie n'ont pas tir� profit de la longue exp�rience de l'Am�rique du Sud :
"Voici plus d'un si�cle et demi que chacun de nos �tats met les militaires
aux affaires civiles afin de gagner du temps, que nos arm�es veulent mobiliser
nos nations en vue de br�ler les �tapes de d�veloppement. A quoi avons-nous
abouti? A d�mobiliser les peuples, � aggraver les conditions de vie, � nous
enferrer encore davantage dans la d�pendance et le sous-d�veloppement. Jamais
aucune dictature n'a tenu ses promesses, les progr�s r�alis�s, ici ou l�,
servant � cacher des �checs plus graves et des r�gressions plus
profondes".
Ce
message pourrait faire partie de ce dialogue de civilisations dont on parle
tant. H�las! l'ivresse du pouvoir cloisonne les c�urs et les sens. Comment les
chefs africains et asiatiques entendaient-ils les avertissements quand l'exil
de l'�coute continue de s�vir en Am�rique "latine" m�me? Et les
rencontres r�gionales et internationales, les r�solutions et les strat�gies
onusiennes de d�veloppement, n'ont gu�re fait passer la "Ruse de
l'Histoire" d'un pays � un autre, d'un continent � un autre. Sinon et � la
lumi�re de l'exp�rimentation historique, comment peut-on dire aujourd'hui,
qu'il y a de bonnes dictatures? Il n'y a pas une bonne et mauvaise dictature,
il y a des peuples soumis et des peuples qui r�sistent. La dictature ne fait
que changer de mani�res et le dictateur devient m�chant quand les mani�res
douces cessent de fonctionner. Force est donc de constater l'interversion des
choses. Les pratiques du despotisme ont fait �chec aux ruses de l'histoire et
enrichi l'histoire de la ruse.
�Tous les gouvernements anti-d�mocratiques se
proclament d�mocrates et n'h�sitent pas � prendre des engagements
constitutionnels et internationaux, pour respecter et promouvoir les Droits de
l'Homme. Pinochet invente l'expression de d�mocratie totalitaire. Les potentats
recourent au camouflage. L'hommage du vice � la vertu Il Duce n'allait pas
jusque-l�. A chaque �poque sa comdia del arte, la sienne pouvait �tre cr�dit�e
de franchise, que l'on confond avec le cynisme. Le bilan des droits de l'homme
se lit sur les enfants de Bangui, du Br�sil, des Boat People et d'Ethiopie,
fauch�s par milliers par la famine et le bon vouloir des despotes de droite et
de gauche. Chaque jour le Tiers monde nous ravitaille en atrocit�s, en visions
de guerre, l'insoutenable routine� devient presque banal et entretient sans
doute l'illusion, en Occident, que le monde vit dans la paix et
l'apr�s-fascisme.
�Les r�gimes d�mocratiques sont aujourd'hui
une minorit�, comme si l'histoire avait deux vitesses : l'une pour l'intrusion
de la dictature, l'autre pour l'installation de la d�mocratie. Celle-ci
requiert une longue patience, c'est un apprentissage de chaque instant. Quant �
celle-l�, la force brutale suffit, les m�canismes des putschs sont exp�ditifs:
l'universalisation des Droits de l'Homme se d�veloppe dans le sens de leur
violation et non de leur promotion. La perte de l'auto-d�termination interne
par les peuples et les individus du Tiers Monde est toujours en corr�lation
avec la perte de l'auto-d�termination externe de la souverainet� ext�rieure.
L'une suivant ou pr�c�dent l'autre ou bien les deux tutelles, indig�ne et
�trang�re se coordonnant, se co-g�rant. Issue de Yalta, la bi-polarisation
verticale du monde tend � structurer les gouvernements autoritaires dans le
sens d'un condominium russo-am�ricain.
�Tout se passe comme si ces gouvernements
servaient de relais � cet ordre nouveau � deux pyramides, l'apocalypse et la
guerre froide fonctionnant comme le Bogey, le croquemitaine; les deux combinats
militaro-industriels suscitant ou encourageant les guerres p�riph�riques
indirectes, afin d'�tendre leur syst�me mondial de protectorat sauf � se faire
une guerre id�ologique politique et �conomique directe par le moyen de
transnationales.
�D�s lors, les interrogations portant sur les
crises et les impasses internationales, dans tous les domaines : �chec des
dialogues Nord-Sud, des trios d�cennies dites de d�veloppement et li�es au
d�sarmement d�cr�t�es par l'O.N.U, �chec du d�sarmement, des n�gociations
commerciales et mon�taires, trouvent leurs r�ponses dans l'instauration subtile
mais r�solue d'un ordre pan-�tatique domin� par deux h�g�monies dans lequel le
Peuple, les Femmes, les Hommes, c'est � dire le monde en tiers, n'a pas voix au
chapitre. Le nouvel ordre Economique International ne pouvait qu'�chouer. Son
intitul� est significatif : comment est-ce les dictatures politiques peuvent
promouvoir la d�mocratisation des structures �conomiques et des institutions
internationales? C'est un contre-sens flagrant! Ce n'est pas un hasard si elles
sont privil�gi�es par le F.M.I, le P.N.U.D et la Banque mondiale notamment.
On
ne peut promouvoir les Droits de l'Homme �conomiques et sociaux l� ou les
Droits de l'Homme civils et politiques sont confisqu�s. En mati�re des Droits
de l'Homme, les institutions de protection se trouvent bloqu�es par la
solidarit� pan-�tatique qui tire avantage de la clause d'exception, dite de
souvraint�, qui emp�che l'immixation dans les affaires int�rieures. Boucher est
ma�tre chez soi, le grossiste seul retient de droit au regard. Ainsi, les USA
et l'URSS opposent leur v�to � l'O.N.U. pour emp�cher la condamnation des
colonels salvadoriens et chiliens, devant la Commission des Droits de l'Homme �
Gen�ve. Signataires de la D�claration Universelle des Droits de l'Homme et des
deux pactes internationaux, plus d'une centaine d'�tats, membres de l'O.N.U.
violent le droit de s�ret� mus�lent la presse, suppriment les libert�s
d'association politique et syndicale, linguistique et culturelle, entravent la
volont� des citoyens de choisir librement leurs repr�sentants et ne leur
laissent aucun moyen d�mocratique de critiquer ou de mettre fin � leur gestion.
�La propagande remplace les vertus �ducatives
du pluralisme des id�es et des �crits. Esprit de domination ou tutelle
paternaliste, on va jusqu' � choisir et limiter la lecture des sujets aux seuls
classiques du dogme officiel. Il n'est pas exag�r�, � propos des pays
sous-d�velopp�s d'envisager le monde orwellien soumis au Big Brother, les
conqu�tes de l'informatique au service du contr�le policier et de la
propagande. Tant de mis�re sociale et morale : on dirait que les pouvoirs
pr�parant la voie aux seules alternatives fondamentalistes ou int�gristes de
droite et de gauche.
�Pour faire face � cette crise de
civilisation, il faut repenser l'id�al des Droits de l'Homme et engager un
processus de colloques, de conf�rences plus fr�quentes et plus universelles,
afin de d�finir les grandes lignes d'une �thique susceptible de redonner � cet
humanisme en gestation plus de cr�dibilit� et d'impact mobilisateur. Puis-je
sugg�rer qu'il convient en premier lieu d'op�rer un travail de clarification
id�ologique et de d�mystification en mati�re des Droits de l'Homme? Quand je
propose l'expression "int�gralisme des Droits de l'Homme", c'est
d'abord en r�action aux id�ologies qui tentent de parcelliser, cat�goriser,
hi�rarchiser et opposer les Droits de l'Homme les uns aux autres. Nous savons
qu' � la zone d'influence USA correspond, du point de vue conceptuel et de
propagande, la cat�gorie des Droits de l'Homme couvert par le Pacte des droits
civils et politiques.
C'est
le "Monde libre" de la d�mocratie politique. Pour l'aire sovi�tique,
les libert�s formelles sont des notions bourgeoises, ce qui importe, c'est de
promouvoir les Droits de l'Homme du Second pacte, les droits �conomiques et
sociaux. Le r�sultat de ce fractionnement, au demeurant r�curs� par le texte de
la D�claration universelle vous appara�t �vident, mesdames, messieurs, les
contre-performances s'expriment dans les domaines des Droits de l'Homme
privil�gi�s par l'une ou l'autre des super-puissances. Qu'on interroge des
Chiliens et les Salvadoriens sur leur "Droit au bonheur" et les
travailleurs des pays de l'Est ou les victimes �tyth�ennes de la famine,
ravitaill�es en blind�s, sur leur niveau de vie.
�L'int�grisme des Droits de l'Homme postule
l'int�grit� de la dignit� humaine, le respect de l'int�gralit� de ses
dimensions multiples. Les Droits de l'Homme sont inali�nables et
imprescriptibles, sont indissociables, ins�parables: le droit au pain, au
logis, � la libre circulation, les libert�s personnelles et publiques, le droit
d'�lire et de se d�barrasser d�mocratiquement d'un dirigeant dont l'appropriation
absolue de la puissance publique finit par d�stabiliser les facult�s mentales.
Quand nous parlons de la transcendance des Droits de l'Homme, nous voulons
rappeler que la dignit� de la personne humaine, dans ses multiples dimensions,
a pr�c�d� la formulation� de ces Droits
: Manifestes, D�clarations, Pactes, n'ont pas �t� �crits sur des feuilles
blanches. Ils sont arrach�s par les luttes qui ont pour origine les instincts
et les sentiments de justice, de libert� et d'�galit� les plus profondes. C'est
dire que les gouvernants ne peuvent pr�tendre les cr�er. Ils n'ont pas � les
reconna�tre.
�Ils doivent, et ils sont l� pour cela, les
prot�ger et les promouvoir, dans un r�gime de Droit. Les Hommes et les Femmes
ont pour devoir de surveiller avec vigilance et de veiller � ce que leur
dignit� ne leur soit livr�e, d�coup�e en tranches, elle constitue un tout.
Certes, il faut se battre pour le respect de l'int�grit� physique et morale et
bannir la torture, mais cela doit aller de pair avec tous les autres aspects,
manifestes ou potentiels, de l'�quilibre personnel, tel que le droit
d'apprendre et de sauvegarder sa langue maternelle. Du reste, l'histoire nous
enseigne que les violations des diverses libert�s sont, elles, solidaires et
s'encha�nent les unes aux autres. Quand on instaure la censure ou qu'on viole
le droit de gr�ve, l'engrenage de la r�pression n'est pas loin, la torture est
au bout. C'est ce qui me fait dire qu'il n'y a pas de bonne dictature, toute
dictature est une d�stabilisation ( coupure de la nation par rapport � l'�tat,
corruption de l'�tat de droit et des fonctions de l'�tat) et la d�stabilisation
pousse vers l'aventure. Il s'ensuit au niveau national, l'int�gralisme des
Droits de l'homme est la reconstruction de l'id�al d�mocratique sur une conception
r�unifi�e des Droits de l'Homme. Il faut rompre la rupture de caract�re
id�ologique qui joue sur les fronti�res �tablies entre les deux cat�gories et
donc r�tablir la dialectique de soutien et de f�condation mutuels entre
l'ensemble des Droits de l'Homme.
�Pluralisme politique, syndical, linguistique,
associatif, en un mot d�mocratisation dans tous les domaines, avec le r�gne de
la loi, d'une loi toujours ouverte sur la soci�t� et le progr�s, combattre
toutes les formes de monopoles incompatibles avec le socialisme, cercles
vicieux qui font de l'argent va � l'argent, le savoir au savoir et le pouvoir
au pouvoir. Le droit au d�veloppement, � cette condition, sera pris au s�rieux
et retrouvera ses vertus mobilisatrices: d�velopper toute la personne, toute
personne et toutes les personnes, une �thique, un int�gralisme des Droits de
l'Homme comme but et moyen, en m�me temps un id�al pour un non-alignement,
capable de promouvoir la paix, la libert� et la solidarit� dans le monde.
�Voici quelques th�mes pouvant sugg�rer une
strat�gie:
� 1) Reposer le probl�me de l'int�gration
nationale sous le signe de l'int�gralisme des Droits de L'Homme, c'est � dire
r�concilier l'�tat et la nation, en redonnant � celle-ci les moyens de
reconstruire et de sauvegarder son droit � l'aut-d�termination interne;
� 2) R�aliser l'int�gration r�gionale qui
�largit les possibilit�s de d�veloppement dans tous les domaines;
� 3) Avoir pour id�al l'int�gralisme des
Droits de l'Homme, donner au non-alignement une ossature g�o-�conomico-strat�gique
Europe-Tiers Monde, un camp et non un bloc susceptible de desserrer l'�treinte
de la grande tenaille et d'engager le processus de la v�ritable d�colonisation,
fond�e sur la fin de l'�quilibre de la terreur des n�o-protectorats, sur la
d�mocratisation des structures et des institutions internationales, sur la
restitution aux peuples de leur droit � l'ind�pendance nationale et d'une
v�ritable coop�ration internationale;
� 4) Mobiliser en permanence l'opinion,
multiplier les initiatives de tous genres, encourager la cr�ation
d'organisations non gouvernementales, sp�cialement dans le Tiers Monde, �
l'effet de d�fendre les Droits de l'Homme et de promouvoir les libert�s. Les
femmes et la jeunesse doivent jouer un r�le de premier plan dans la d�mocratisation
des mentalit�s et des m�urs;
� 5) Combat pour la d�mocratisation des
institutions r�gionales et internationales, institution de m�canismes de
recours individuels, d'une Cour Internationale des Droits de l'Homme �
l'O.N.U., abolir la clause de souverainet� exclusive des �tats en mati�re des
Droits de l'Homme.
Dans
cette perspective, l'int�grisme religieux, en tant que revitalisation des
valeurs morales de solidarit�, de tol�rance non dogmatique et non pas en tant
qu'occupation th�ologique du champ politique, peut contribuer au renforcement
de l'�thique des Droits de l'Homme.
�Hocine Ait Ahmed
Paris, 25-26-27 JANVIER 1985