Il y a six ans en exil en Europe, le chef du Front des Forces Socialistes r�fl�chissait � la situation politique et sociale et aux perspectives d'�volution de son pays, relevant tous les signes d'une crise de civilisation. Sur l'islamisme, sur les pi�ges et l'alibi de l'arabisation, sur le sort des femmes, sur le r�le de la s�curit� militaire et l'assassinat de Krim Belkacem...ce texte in�dit �claire l'actualit�.

" Les pr�mices de la crise "

Le face-�-face alg�rien, gros de tout les p�rils, entre l'arm�e et les islamistes se joue en pr�sence d'un troisi�me acteur dont on aurait tort de sous-estimer la capacit� contraignante : Hocine Ait Ahmed. A 65 ans, l'ancien "chef historique" de la R�volution tire sa force d'une conviction fondamentale - il est le seul, ou peut s'en d�faut, � jouer vraiment le jeu de la d�mocratie. Avec vingt-cinq si�ges, son Front des Forces Socialistes a devanc� le FLN aux �lections de 26 d�cembre 1991. Mieux cette formation essentiellement kabyle a rassembl� le 2 janvier dans les rues d'Alger plusieurs centaines de milliers de personnes autour de mots d'ordre tout simples :libert� individuelle, libert� collective, droits de la femme.

Surtout, ce chef de conviction a eu le courage, face aux d�mocrates au souffle court, d'accepter le verdict du suffrage universel jusque dans ses cons�quences � priori inacceptables pour un homme tel que lui : la victoire des islamistes. L'arm�e n'a pas permis que cette exp�rience qu'il appelait, amer, de ses v�ux, afin que son �chec pr�visible ait une vertu p�dagogique, puisse se d�rouler. Certains diront que Hocine Ait Ahmed n'est pas un grand politique, encore moins un politicien. Ils auront peut-�tre raison, car la constance n'est pas toujours en ce domaine vertu.

Constance, ma�tre mot. Il y a six ans, en 1985, dans des entretiens in�dits qui devaient servir de base � un livre, Ait Ahmed, alors exil�, avait confi� � Hamid Barrada des propos passionnants d'une singuli�re actualit�. Sur l'islamisme, l'arabisation, la s�curit� militaire, l'assassinat de Krim Belkacem, "Si Hocine" s'�tait exprim� sans retenue. Avec une limpidit� dont l'Alg�rie aurait bien besoin en ces temps de confusion.

Fran�ois Soudan

��� Par Hocine Ait Ahmed (propos recueillis par Hamid Barrada)

- Comment expliquez-vous la m�sentente profonde entre Alg�riens et Libyens?

- C'est d'affinit�s profondes qu'il faudrait parler. De part et d'autre, cette sobri�t� m�tin�e de gentillesse qui marque les temp�raments. Ne serait-ce que pour ces consid�rations, les meilleures relations auraient d� pr�valoir entre les deux pays, y compris sur le plan politique. Ce n'est pas le cas. Plusieurs raisons semblent � l'origine de cette m�sentente que je rel�ve comme vous - en la d�plorant. En premier lieu, la progression � l'envahissement, chez notre ami Kaddafi, n'est pas pour susciter l'enthousiasme dans notre pays o�, � juste titre, on est tr�s regardant sur tout ce qui touche � la souverainet�. Il convient en second lieu de faire la part de la rivalit� entre deux syst�mes politiques qui, pour diff�rents qu'ils soient, ont en commun des ambitions r�gionales, continentales, voire plan�taires. On assiste donc � l'affrontement in�vitable entre deux h�g�monies, pour ne pas dire deux m�galomanies.

�� - Que pensez-vous personnellement de Kaddafi?

�� - Pas beaucoup de bien. Je ne l'ai jamais rencontr�, mais, de loin, j'ai du mal � admettre ses jugements � l'emporte-pi�ce, ses "solutions d�finitives" comme il dit, sur l'organisation des pouvoirs, de l'�conomie, de la vie internationale, etc. Je ne crois pas qu'on puisse r�gler les probl�mes qui se posent � nos nations et � nos �tats � coups de slogans et d'abstractions. Et puis je n'accepte absolument pas le traitement qu'il inflige aux droits de l'homme chez lui et ailleurs. Kaddafi est un habile et parfois dangereux manipulateur des foules et des m�dias, de tels personnages ne suscitent en moi que r�serve et inqui�tude. Vous savez, contrairement � ce qu'on croit le "fr�re colonel" n'invente rien : "le combat du destin " auquel il convie les Arabes avec feu et flammes se disait voil� un demi-si�cle "Il combatti del destino"...

�� - Donc Kaddafi, Mussolini, m�me combat...

�� - Le Tiers Monde pas seulement ses produits manufactur�s en ignorant le processus de leur fabrication, : comme Monsieur Jourdain, les uns font du stalinisme sans le savoir et les autres, du fascisme...

�� - Et Khomeiny?

�� - Autant je respecte et admire sa longue et exemplaire r�sistance � la tyrannie du Chah, autant je r�prouve et condamne son syst�me de gouvernement. Je n'accepte nulle part que les droits de l'homme soient bafou�s. Qu'il s'agisse ici d'une r�volution ne constitue pas des circonstances att�nuantes � de tels crimes. Si les Iraniens se sont r�volt�s contre une dictature, c'�tait pour avoir le droit de go�ter aux bienfaits de la d�mocratie.

Mon rejet cat�gorique de Khomeiny et du Khomeinisme proc�de en outre de mon opposition r�solue � toute exploitation de la religion par les pouvoirs politiques. Au cours d'une conf�rence que j'ai donn�e r�cemment dans une universit� parisienne et qui portait sur le th�me "Engagement politique et islam", on m�a pos� cette question : "�tes-vous la�c?" Je n'ai pas esquiv�. Bien que la la�cit� soit une notion impropre � l�islam, puisque celui-ci ignore, en principe, l'existence d'un clerg�, je pr�conise la s�paration du spirituel du temporel, ne serait-ce qu'� titre pr�ventif, je peux dire pour emp�cher l'�mergence toujours mena�ante d'un clerg� � l'abri du pouvoir politique. La la�cit� ne constitue pas pour nous un faux d�bat. Il suffit pour s'en rendre compte de voir ce qui se passe en Iran, en �gypte, au Soudan, au Pakistan, sans parler de l'Alg�rie. L'islam enseigne, et c'est sa grandeur, que la foi est une question de conscience personnelle, une affaire qui r�cuse les interm�diaires pr�cis�ment parce qu'ils deviennent vite des imposteurs et des charlatans. "Point de contrainte en religion", dit-il le Coran. D�s lors que s'en m�le un appareil, fut-il anim� des meilleurs intentions, on peut �tre certain qu'il fera le lit, d�lib�r�ment ou non, d'un syst�me policier.

�� - Comment r�agissez-vous � la mont�e de l'int�grisme dans le monde?

�� - Je m'en inqui�te et je tente d'en d�celer les raisons. La premi�re cause me para�t �tre d'ordre �conomique. On s'est lanc� au nom de l'efficacit�, mettent l'accent sur l'�conomisme sans �me et n�gligeant les besoins fondamentaux de l'homme. Il s'agit litt�ralement d'�conomies inhumaines, puisqu'elles ont pour finalit�, quand elles r�ussissent de transformer les hommes de chair et de sang en appareils de production, en robots. Les valeurs traditionnelles de solidarit� et de dignit� se trouvent d�truites sans qu'aucune r�f�rence morale ne vienne les remplacer. La loi �conomique s'assimile � la loi de la jungle.

Les frustrations, les traumatismes, les ali�nations qui en r�sultent sont visibles � l��il nu : dans les bidonvilles o� dans les cit�s sinistres sont presque multitudes anonymes arrach�es � leurs terres o� elles gardaient, malgr� la pauvret�, visage humain. L'Iran (sous le Chah, mais autant que je sache rien n'a chang� � cet �gard), le Nigeria, l'Indon�sie et dans une moindre mesure, l'Alg�rie fournissent des mod�les du genre. Ce n'est pas un hasard si ces pays, par ailleurs si divers, ont en commun le p�trole qui se r�v�le �tre, au fil des ann�es, une prime � la paresse et une mal�diction du ciel. Si de plus ces politiques �chouent sur leur propre terrain, le d�veloppement �conomique, on assiste � une exacerbation des frustrations. Et c'est alors que l'int�grisme pousse comme une mauvaise herbe.

Une autre cause � trait � l'organisation de la cit�, � la politique. La monopolisation, la confiscation par le pouvoir de la chose publique, avec la suppression des libert�s individuelles et collectives le contr�le pointilleux de toutes les manifestations de la vie sociale qui en r�sultent immanquablement, font que l'expression se r�fugie dans la religion. On va � la mosqu�e, comme on ouvre une fen�tre pour ne pas �touffer. La mosqu�e tient lieu de parlement, de salle de r�union, de maison de culture...C'est le lieu g�om�trique de toutes les frustrations chauff�es � blanc et des �nergies inexprim�es.

Il y a encore autre chose qu'� ma connaissance on n'a jamais not� : si les gens ont tendance aujourd'hui � exalter la religion et l'int�grisme, red�couvrant l'islam, c'est simplement qu'ils ont le sentiment de vivre dans la Jahiliya, l'�poque anti-islamique c'est � dire litt�ralement dans un monde sans foi ni loi. Pour ne prendre qu'un seul exemple : qu'est-ce que le culte de la personnalit�, sinon la r�surrection des idoles (asnam) que les Proph�te avait d�truites? D�s lors, il n'est pas �tonnant que tous ceux qui s'insurgent contre ce d�sordre �tabli, cette Fitna, croient trouver le salut dans les institutions des premiers temps de l'Islam. Pour sortir des t�n�bres de la Jahiliya, ils s'accrochent d�sesp�r�ment aux faibles lueurs de la Charia.

�� -������� D�cid�ment, l'int�grisme fait des ravages en Alg�rie : apr�s la conversion de Ben Bella, voici celle de Hocine Ait-Ahmed!

�� - Je n'ai pas besoin de me convertir comme Don Quichotte cognant sa t�te contre les hautes murailles de l'�glise! Je suis musulman, mais je n'ai rien � faire avec l'int�grisme. L'islam est une affaire trop s�rieuse pour la confier aux islamistes!

��� - L'islam n'appartient pas aux int�gristes, et tenter de comprendre un ph�nom�ne qui domine nos soci�t�s, qui s'empare des c�urs de nos fr�res et s�urs n'est pas le justifier et encore moins y adh�rer. Pour tout dire, je pense que les int�gristes posent de vrais probl�mes ou plus exactement les illustrent, mais qu'ils sont incapables d'y apporter la moindre solution qui soit conforme au si�cle o� nous sommes. Il est hautement significatif que l'islam iranien manifestait une efficacit� redoutable dans l'opposition et fait preuve, une fois au pouvoir, d'une efficacit� tout aussi redoutable.

�� - Quelle est, � votre avis, la part de calcul dans l'islamisme d'un Ben Bella? Est-ce que, d'une mani�re g�n�rale, l'investissement dans un tel "cr�neau" est rentable?

�� - Ce que je peux vous dire c'est que l'int�r�t de Si Ahmed pour la religion ne date pas d'aujourd'hui. D�j� � la veille de l'ind�pendance, au printemps 1962, il avait �labor� avec Mohamed Khider et Rabah Bitat un "rapport d'orientation" qui mettait en exergue la dimension islamique de la R�volution alg�rienne et pr�conisait � l'envoi de "missionnaire" en Afrique noire!

Comme il l'explique lui-m�me volontiers, sa foi l'a aid� � surmonter l'�preuve extr�mement cruelle de l'enfermement, qui a dur� quatorze ans. Cela dit, il est vraisemblable que les pr�occupations religieuses de Si Ahmed n'ont pas �t� insensibles, depuis la R�volution iranienne, � l'air du temps. Voil� pour la sinc�rit�.

Pour le succ�s de la d�marche, c'est une autre histoire. Il ne fait pas de toute forme� la vie politique en un immense no man's land ou un bien vacant, comme on voudra, se trouve particuli�rement perm�able au discours int�griste. Et partant, qu'un homme comme Ahmed Ben Bella, qui a une envergure historique, accro�t, en y sacrifiant, ses chances d'influence. Faut-il toutefois rappeler que le premier pr�sident de la R�publique alg�rienne avait d�j� nou� des alliances qui finalement, ne lui ont point profit? En fin de compte, la vraie question est de savoir si Ben Bella, quelque soit son degr� de sinc�rit�, ne se livre pas de nouveau, � un jeu de dupes. Ne joue-t-il pas en se jetant t�te baiss�e dans l'int�grisme, � qui gagne perd?..

�� - Paris vaut bien une messe...

�� _ �coutez-moi. Et je ne crois pas cultiver un complexe d'�chec. "Gagner" ne m'int�resse pas en soi! Ce qui m'int�resse, c'est que les quelques id�es de libert�, d'ind�pendance, de d�mocratie pour lesquelles je lutte depuis quarante ans, passent un tant soit peu dans les faits, c'est � dire que l'Alg�rie offre � ses enfants une soci�t� o� il fait bon vivre.

��� - Le d�bat avec l'int�grisme ne porte-il pas, en derni�re analyse, sur le statut, ou plut�t le sort des femmes?

��� - Qui dit femme, dit famille, dit soci�t�, et la femme, partout et toujours, constitue en quelque sorte la cl� de vo�te de toute vie en soci�t�. L'int�grisme, qui propose d'organiser, de r�genter la vie des individus sous tous ces aspects, et qu'est de fait une id�ologie totalitaire, tombe in�vitablement sur les femmes. Le d�bat se corse d'autant plusque pour les mentalit�s archa�ques, la femme repr�sente la tentation par excellence, l'incarnation du diable. L'homme si faible s'il en est, risque � tout moment d'y succomber. Il convient donc de multiplier les mesures pour assurer sa protection lointaine ou rapproch�e. Cela va de la mutilation au tchador en passant par la lapidation. Je suis d�sol�, mais la th�ologie n'a rien � voir avec de telles pr�occupations pitoyables. Nous sommes en pleine psychanalyse!

- Les int�gristes sont des n�vros�s et des psychopathes...

- Freudnous enseigne que nous sommes tous n�vros�s, mais certains sont assur�ment plus n�vros�s que d'autres! S�rieusement, je m'interroge sur la sant� mentale de ceux qui, d�s qu'ils voient une femme brandissent le fouet! Il ne faut pas confondre le marquis deSade et le Proph�te Mohammed! La cruaut� est r�pr�hensible au regard de la morale la plus �l�mentaire, � fortiori au regards d'une religion c�leste.

- L'album de dessin de Kaci, Bas les voiles!, il a �t� interdit � la diffusion en Alg�rie...

- Sous un r�gime policier, tout est subversif m�me l'humour. Il faut dire que ces dessins, qui portent davantage que les meilleurs discours, tombent � point nomm�. Le code de la famille qui, depuis deux ans avait suscit� une vive contreverse a �t� finalement adopt� pour consacrer l'in�galit� entre l'homme et le la femme. L'arsenal dont dispose le m�le reste intact : r�pudiation, supr�matie, maritale, polygamie...En 1962 je m'�tais d�j� lev� contre la polygamie devant l'Assembl�e constituante. Quelle ne soit pas encore abrog�e aujourd'hui en dit long sur l'�volution des m�urs en Alg�rie! Il est quand m�me r�confortant de constater que les Alg�riennes ne se laissent pas faire. Elles ont r�ussi, dans un premier temps, � bloquer le vote de la loi et elles ne laissent pas le bras maintenant qu'elle est adopt�e. Le code de la famille a donn� lieu � un bouillonnement qui n'est pas pr�t � s'apaiser. Pour qui conna�t l'Alg�rie des profondeurs, il ne serait pas �tonnant que le redressement, l'esp�rance, le salut viennent des femmes. En tout cas, il est remarquable que la combativit� des femmes jure avec la passivit� des hommes, comme pendant certains �pisodes de la guerre de lib�ration...

�� - Apr�s les femmes, les Kabyles : o� sont-ils? Comment sont-ils trait�s?

�� - Au risque de vous surprendre, je dirai qu'il n'y a pas de probl�me kabyle en Alg�rie, aujourd'hui comme hier. Dans la mesure exacte o� la Kabylie a toujours �t� � l'avant-garde de la lutte de lib�ration, qui ne s'est pas achev�e avec l'ind�pendance. Non seulement il n'y a jamais eu de s�paratisme kabyle, mais il y a jamais eu de revendication particuli�re � cette r�gion...

�� - S�paratisme ou pas, les Kabyles revendiquent le droit de parler leur langue et de l'�tudier.

�� - Certes, au m�me titre que les autres populations berb�rophones, tout comme celles des Aur�s ou du Mzab. Nous consid�rons que la langue berb�re est une des composantes de la personnalit� alg�rienne et qu'elle devrait b�n�ficier des m�mes chances de d�veloppement que l'arabe. Nous demandons qu'elle soit �tudi�e � l'�cole, qu'elle soit utilis�e par l'administration et dans les diff�rents services, bref qu'elle soit reconnue comme langue officielle. Nous ne pensons pas pour autant qu'il existe un nationalisme berb�re ou kabyle, et l'Alg�rie, demeure pour nous, il faut le dire avec force, une et indivisible. Elle a tout � gagner en int�grant ses deux composantes linguistiques et culturelles : arabe et berb�re.

Je tiens � souligner qu'au lendemain de l'ind�pendance je me suis d�lib�r�ment abstenu de formuler en ces termes nos revendications. Je mettais l'accent sur la d�mocratie et des libert�s publiques qui impliquent la libert� linguistique. Cette prudence se justifiait � l'�poque. Je ne voulais pas pr�ter le flanc aux in�vitables accusations de r�gionalisme, qui ponctuent l'histoire du nationalisme alg�rien. Cette prudence peut-�tre excessive n'a pas port� ses fruits, puisque les trois pouvoirs qui se sont succ�d�s en Alg�rie ont distinctement ni� et la d�mocratie et les droits culturels. Ils sentaient plus ou moins confus�ment que la reconnaissance de l'une entra�nait celle des autres.

De son c�t� la nouvelle g�n�ration en Kabylie ignore et c'est sa force, les subtilit�s de ses a�n�s. Ce qu'on a appel� le Printemps kabyle, qui a explos� en 1980, posait avec rigueur et font unanimement la question du pluralisme d�mocratique et linguistique. Vous vous souvenez de ce qui a d�clench� le mouvement de protestation : l'interdiction � Tizi-Ouzou, d'une conf�rence de l'�crivain Mouloud Mammeri sur la po�sie berb�re. Il n'a pas fallu plus pour que les �tudiants se mettent en gr�ve, descendent dans la rue, suscitent autour d'eux un vaste mouvement de solidarit�. L'intervention de la police qui a lach� ses chiens, l'envoi en renfort d'unit�s de l'arm�e ont provoqu� une r�volte g�n�ralis�e. Les ouvriers des usines ont d�bray�, les populations des villages environnents ont converg� vers Tizi-Ouzou.

Ce qui est remarquable, c'est qu'un mouvement aussi ample et spontan� n'a pas c�d� aux provocations et n'a pas succomb� � la tentation de la violence. Il n'�tait pas excessif de la comparer au mouvement Solidaire en Pologne. C'est la premi�re fois, en tout cas depuis l'ind�pendance, qu'un mouvement de cette envergure rassemble des intellectuels, des ouvriers, des paysans, ayant des revendications pr�cises. Le gouvernement a d� composer. Les personnes arr�t�es ont �t� relach�es et l'engagement fut pris par le minist�re de l'Education de cr�er des d�partements d'enseignement du berb�re dans trois universit�s en dehors de la Kabylie.

Ces promesses ne furent pas tenues et, depuis, les diff�rents appareils de la police politique se sont d�men�s pour reprendre en main la Kabylie. On a assist� � un r�gression, puisque les cours d�j� existants dans les Universit�s d'Alger et de Tizi-Ouzou ont �t� supprim�s. Il n'en demeure pas moins que le printemps kabyle a cr�e� un ph�nom�ne irr�pressible. En Kabylie m�me, on proc�de d�sormais � l'enseignement sauvage de la culture berb�re dans les lyc�es comme � l'universit�. Un journal qui porte pr�cis�ment le nom de Tafsut (printemps) est diffus�. On observe un �panouissement sans pr�c�dent de l'activit� culturelle et associative. En dehors de la Kabylie, l'accusation infamante de s�paratisme (aliment�e notamment en Oranie par la diffusion d'une carte de l'"�tat kabyle" fabriqu�e par la S.M.) ne prend plus. Car chacun a pu se rendre compte, aux quatre coins du pays, que les kabyles luttent aujourd'hui pour la d�mocratie avec la m�me abn�gation qu'ils luttaient hier pour l'ind�pendance.

�� - Sur la question linguistique pr�cis�ment, y a-t-il quelque progr�s de Boumdiene � Chadli?

�� - Aucun changement, sinon que la m�me politique totalitaire et r�ductrice a pris une allure plus agressive. Sur le plan doctrinal, l'arabisation a �t� proclam�e comme une "option strat�gique", c'est � dire qu'elle implique la disparition � terme du berb�re. Chadli a d�clar� devant le congr�s du FLN que nos anc�tres �taient berb�res et que l'histoire de l'Alg�rie n'a pas commenc� avec l'arriv�e des Arabes. Mais ce qui importe, ce n'est pas de conna�tre nos origines ( on n'a pas attendu que Monsieur Chadli nous �difie l� dessus!) que de savoir quel sort sera r�serv� � notre culture quotidienne. Sous ce r�gime comme sous le pr�c�dent, la politique culturelle rel�ve d'un certain darwinisme : les Berb�res sont per�us comme des Alg�roides appel�s � dispara�tre et qui ne pourraient survivre que s'ils sont touch�s par la gr�ce de l'arabisation totale.

�� - Krim Belkacem, Mohamed Oulhadj, Mohammedi Said ont disparu ou quitt� la sc�ne publique. Vous �tes le dernier des Mohicans. Etre kabyle : est-ce un avantage ou un handicap?

�� - D'abord une anecdote savoureuse : apr�s mon arrestation sous Ben Bella en octobre 1964, je me trouvais entre les mains de la S.M � Blida. Au bout de trois jours, j'ai demand� de la lecture. On m'a apport� un seul et unique livre : Le dernier des Mohicans...Nos sp�cialistes de la guerre psychologique �taient tr�s fiers de cette trouvaille.

Handicap ou avantage, demandez-vous. Je vous r�pond tr�s franchement : ni l'un ni l'autre. Je suis kabyle comme j'aurais pu �tre oranais ou canstantinois. Il n'en demeure pas moins que l'accusation de r�gionalisme a davantage de chances de porter quand on la lance contre des enfants de telle r�gion plut�t que de telle autre. Il en r�sulte en contre partie que l'esprit de solidarit� se trouve peut-�tre plus d�velopp� parmi les victimes decalomnies.

�� - Tient-on de l'appartenance r�gionale dans l'organisation des pouvoirs : les Kabyles sont-ils correctement repr�sent�s � cet �gard?

�� - Dans ce domaine comme dans le reste nous vivons sous l'empire des apparences. De m�me que nous sommes socialistes, non-align�s, r�volutionnaires, ni corruptibles et j'en passe, nous avons des dirigeants issus de toutes les r�gions. En fait, c'est un clan qui gouverne l'Alg�rie. Hier, sous Boumdiene, il se recrutait de pr�f�rence du c�t� d'Oujda : aujourd'hui, du c�t� de Constantine, plus exactement de Lacalle, le douar d'origine de Chadli Bendjedid. Autour du clan s'agglutinent les clients en provenance des autres r�gions, au gr� du bon plaisir et des alliances du moment. Il existe des Beni-oui-oui du temps de l'Alg�rie fran�aise. Ce qu'il convient de noter, c'est qu'il ne faut pas �tre autrement tant que les dirigeants � l'�chelon national, r�gional et local n'ont pas �t� choisis � travers le seul mode qui vaille : des �lections libres et d�mocratiques.

Concernant la participation des Kabyles dans les institutions �tatiques, un ph�nom�ne m�rite d'�tre soulign� : leur pr�sence pl�thorique dans les appareils de r�pression. Kasdi Marbah (dont le vrai nom est Abdellah Khalef) qui a �t� de l'ind�pendance � la disparition de Boumdiene, le patron de la S.M n'est que le plus connu. On peut mentionner H'mida Ait Mesbah, alias Rachid, chef du service op�rationnel dans le m�me organisme, �galement jusqu'en 1979. C'est lui qui a mont� le "coup" qui a abouti � l'assassinat de Krim Belkacem � Francfort (Allemagne) en 1969.

Le choix des Kabyles pour effectuer les sales besognes ou il est bien entendu, � des consid�rations pr�cises, non d�pourvues de machiav�lisme. Qui mieux que les Kabyles, conna�t la Kabylie, r�gion r�put�e chaude et intraitable? Ensuite, c'est de bonne guerre de confier aux enfants d'un milieu d�termin� le soin de contr�ler et de r�primer leurs fr�res. Enfin, il para�t judicieux de pr�senter les Kabyles devant le reste du pays sous les traits les plus hideux. Nos Machiavels n'ont rien invent� � ce sujet. Les autorit�s coloniales avaient d�j� recours � des ficelles. Ailleurs, la sinistre Savak s'ing�niait � jouer, avec le succ�s que l'on sait les Kurdes les uns contre les autres, et simultan�ment � dresser l'opinioncontre eux.

- A propos de Krim Belkacem, que sait-on finalement sur les circonstances de son assassinat?

- Vous n'ignorez pas que c'est dans sa chambre d'hotel � Francfort qu'il fut �trangl� avec sa propre cravate. Il n'a �t� d�couvert qu'apr�s plus de vingt-quatre heures par le personnel de l'�tablissement. A l'�vidence, le forfait ne pouvait �tre perp�tr� que par un familier de la victime. La police allemande a fait son travail, les tueurs lui avaient facilit� la t�che en abandonnant des documents compromettants dans une serviette d�pos�e � la consigne de l'a�roport. On a su ainsi qu'ils �taient au nombre de trois dont le commandant H'mida Ait Mesbah.

Je peux r�v�ler que le malheureux Krim �tait tomb� dans un guet-apens. La S.M avait mis au point un sc�nario de coup d'�tat et lui avait propos� d'en prendre la t�te. Pour les besoins de la cause, Ait Mesbah, qui connaissait bien Krim du temps de la guerre, se disait pass� � l'opposition. Tout �tait fin pr�t pour la prise du pouvoir. La proclamation annon�ant la chute du r�gime de Boumdiene �tait m�me enregistr�e. Un gouvernement �tait constitu� : Krim, pr�sident de la R�publique; Ait Mesbah � l'Int�rieur; Mouloud Kaouane personnage peu recommandable, recevait le portefeuille de la Justice, la D�fense revenait au colonel Mohammed Saled Yahiaoui, qu'on avait omis de consulter...

C'est d'abord en France que le complot - le vrai, l'assassinat de Krim- devait se d�rouler. Il �tait question de faire dispara�tre le corps dans une villa lou�e � cette occasion en Provence. J'ai des raisons de penser que la police fran�aise en avait eu vent, Krim s'est vu interdire de s�journer sur le territoire fran�ais sans autorisation pr�alable. Les pr�paratifs du coup d'�tat se sont transpos�s ailleurs, et c'est ainsi que le rendez-vous fatal eut lieu � Francfort.

- Comment expliquez-vous que Krim, qui n'�tait pas n� de la derni�re pluie, se soit fait avoir de la sorte?

- Je m'interroge commevous, d'autant qu'il �tait express�ment inform� de la finalit� r�elle de la conspiration � laquelle il avait accept� de participer. Il �tait tr�s pr�cis�ment affranchi sur le r�le confi� � Ait Mesbah. L�-dessus je n'ai aucun doute pour la bonne raison que c'est moi qui l'ai mis en garde.

�� - Comment �tiez-vous inform� vous-m�mes?

�� - Vous comprendrez que je ne peux pas vous d�voiler mes sources. En revanche, je peux vous dire que c'est par le truchement d'un haut fonctionnaire suisse aujourd'hui � la retraite que je m'�tais empress� de communiquer � Krim Belkacem ce que je savais de l'attentat qui se tramait contre lui et cela plusieurs semaines avant son ex�cution.

Pourquoi n'a-t-il pas tenu compte de ma mise en garde? Probablement parce qu'il �tait sur de lui, mais au fond, Krim a �t� victime de ses propres conceptions de l'action politique : il r�duisait celle-ci � la conspiration.

��� - Pourquoi Krim fut-il vis�, et non Ait Ahmed?

��� - Ne vous inqui�tez pas : on ne m'avait pas oubli�! Environ un an avant que Krim soit "approch�", j'ai eu droit � la sollicitude des agents � la S.M.d�guis�s comme il se doit en opposants purs et durs. Le pi�ge dans lequel est tomb� Krim �tait exactement identique � celui qui m'avait �t� vendu. A croire que la S.M. manque d'imagination...

Ait Mesbah, flanqu� de deux comp�res, �tait venu me voir en Suisse pour me proposer d'�tre la figure de pr�ne du coup d'�tat avant d'�tre le pr�sident de la R�publique. Bien entendu, il avait commenc� par instruire le proc�s de Boumdienne et de son r�gime, il m'avait longuement expliqu� comment le m�contentement dans le pays et l'arm�e avait atteint les limites de l'intol�rable...Notez qu'il se dissimulait pas ses fonctions au sein de la S.M. Mieux, c'est en tant que chef du service op�rationnel, disposant de ce fait d'une force de frappe d�cisive, qu'il n'entreprenait. D'ailleurs, supr�me habilit�, il ne ma demandait rien, sinon de donner mon sentiment � l'op�ration. En clair, il m'offrait le pouvoir sur un plateau d'argent. J'ai d�clin� son offre en disant que j'�tais par principe hostile aux putschs.

��� - Et Ait Mesbah a abandonn� la partie...

��� - Nullement. Il trouvait regrettableque je ne profite pas profit de sa pr�sence dans les hautes sph�res de la S.M., pr�sence qui n'allait pas �tre �ternelle :"On n'a pas confiance en moi et je risque d'�tre limog� � tout moment." Il "comprenait" mon objection de principe et s'en pressait de m'interroger sur une solution de rechange. Je me suis content� d'insister sur l'importance du travail d'organisation des masses � lui appartenait d'op�rer elles-m�mes les changements politiques souhaitables. Je m'�tais bien gard� de lui confier aucune t�che, en d�pit de ses sollicitations, mais en nous s�parant il me d�clara qu'il se tenait � la disposition du FFS.

��� - Savait-il que vous saviez?

��� - Il s'�tait au moins aper�u que sa mission n'avait pas abouti pour le moment. J'avais pris soin, en le recevant, de ne pas �tre seul et d'entr�e de jeu, je lui avait r�cit� un po�me kabyle compos� par mon a�eul. En voici la traduction :

Vous qui �tes en bonne compagnie!
Soyez le bienvenu!
Sans la volont� de Dieu,
Nous ne nous serions rencontr�s.
Puisque vous avez le doigt sur la g�chette,
Prenez garde que le coup ne parte.
Je prie, je prie pour que nous soyons �pargn�s
Et pour ceux qui nous tendent des pi�ges
Y tombent les premiers.

Le message n'avait pas besoin d'�tre d�cod�. Mais notre barbouze ne s'est pas estim� vaincu pour autant. Il est revenu obstin�ment � la charge, mais j'ai refus� tout aussi obstin�ment de le rencontrer. Il a continu� � m'envoyer, avec une notable assiduit�, des rapports relatant ses efforts pour �largir l'implantation du FFS. De guerre lasse, il a fini par l�cher prise. Plus exactement par changer de cible. Toujours est-il que, lorsque j'ai appris que le m�me individu avait pris langue avec Krim, j'ai �prouv� aussit�t les pires appr�hensions, lesquelles h�las, n'�taient pas infond�es.

�� - Connaissez-vous tout aussi bien les tenants et les aboutissants de l'assassinat de Khider, � Madrid en janvier 1967?

�� - Parfaitement. L� encore, le crime est sign�. La police espagnole a fait �galement son boulot et comme la famille de Mohammad Khider s'�tait constituer partie civile, le juge d'instruction �tait parvenu � des conclusions accablantes pour le pouvoir alg�rien. C'est devant son domicile, dans sa voiture, en pr�sence de sa femme, que le malheureux Khider a �t� cribl� de balles. Le tueur a �t� promptement identifi� : Youcef Dakhmouche. Il appartient � la p�gre et �tait t�l�guid� par les services secrets alg�riens. Cette liaison, on ne cherchait m�me pas � la dissimuler, puisque Dakhmouche �tait en rapport constant avec un certain Boukhalfa, l'honorable correspondant de la S.M. � Madrid et attach� culturel � l�ambassade de l'Alg�rie!

��� - D'autant que l'on sache, Khider ne complotait pas lui contre Boumdienne. Alors, pourquoi fut-il assassin�?

��� - La premi�re raison qui vient � l'esprit est que Khider, contr�lant le fameux "tr�sor du FLN" (estim� � environ quatre milliards de francs anciens) pouvait le mettre entre les mains de l'opposition, ce qui n'�tait pas pour r�jouir le pouvoir. Mais � l'examen, cette motivation n'est pas convaincante. L'argent en question avait �t� plac� � la Banque commerciale arabe � Gen�ve, et le gouvernement alg�rien le savait parfaitement. Khider avait clairement manifest�, apr�s l'accession de Boumdienne au pouvoir, son intention de restituer cet argent. N'�tant pas, comme il disait, "un simple caissier", il �tait, ne l'oublions pas secr�taire g�n�ral et tr�sorier du FLN, il entendait que la restitution soit monnay�e, si je puis dire dans les pourparlers politiques qu'il souhaitait avoir avec le nouveau pouvoir.

A mon avis, la cause de l'ex�cution de Khider doit �tre recherch�e ailleurs. J'ai appris par la suite qu'il envisageait de constituer un gouvernement en exil. Il avait consult� � cet effet Mohammed Labjaoui et Krim Belkacem. Il ne s'en �tait pas ouvert � Mohammed Boudiaf ni � moi-m�me. Mais la perspective d'un regroupement m�me partiel de l'opposition pouvait �tre interpr�t�e comme une menace s�rieuse par un Boumdienne qui n'�tait au pouvoir que depuis moins de deux ans et �prouvait imp�rieusement le besoin de consolider son r�gime. De l� � penser qu'il lui fallait �liminer Khider...

�� - Commet expliquez-vous que ces crimes politiques sign�s n'aient pas donn� lieu � des scandales? Pourquoi n'y a-t-il pas eu d'affaire Khider ni d'affaire Krim comme il y eu l'affaire Ben Berka?

�� - Que voulez-vous que je vous r�ponde, sinon que Franco n'est pas De Gaulle, que le terrorisme d'�tat s'est exerc� sur les familles des victimes (celle de Krim n'a m�me pas port� plainte...) et qu'enfin la capacit� de n�gociation pour ne pas dire de corruption dont dispose l'Alg�rie n'a pas �t� �trang�re au classement des dossiers.

�� - Mais la presse?

�� - Elle n'est pas insensible, elle non plus, � cette capacit� de n�gociation, sans compter que, d�s qu'il s'agit de l'Alg�rie, vos chers confr�res ont tendance � perdre toute curiosit�!

�� - Revenons, si vous le voulez bien, � la question linguistique: quelle est votre position sur l'arabisation? Etes-vous pour ou contre?

�� - Il convient d'abord de se mettre d'accord sur le sens des mots. Cette pr�caution s'impose d'autant plus que la confusion dans les termes, ici plus ailleurs, refl�te la confusion dans les esprits. Nous devons redoubler de vigilance dans la mesure o� les grandes questions qui concernent la culture et la civilisation suscitent passions et mythes et partant rendent ais�e le t�che des charlatans et des d�magogues.

Si donc arabisation signifie que l'arabe est la langue officielle, enseign�e � l'�cole et utilis�e dans l'administration, je suis pour. A vrai dire je n'ai pas � �tre pour ou contre. Cela va de soi : l'arabe est notre langue nationale comme l'Alg�rie est notre patrie. Mais si arabisation veut dire adh�sion au panaralisme de papa - version nasserienne ou version ba�tiste avec ses deux variantes syrienne et irakienne- ou au panaralisme de fiston, c'est � dire de Kaddafi, non, vraiment merci! On glisse subrepticement d'une question de culture et d'enseignement dans la solution ne fait pas probl�me, � une question politique et id�ologique qui charrie des formes de pouvoir, lesquelles sont hautement contestables.

A cause de ce glissement inavouable, la question de l'�cole est b�cl�e en Alg�rie. On arabise pour arabiser, sans se soucier des lancinants probl�mes p�dagogiques, sans se pr�occuper des risques tr�s r�els de r�gression culturelle. Ce faisant, on ne rend pas service � l'arabe, langue et culture, qui, se trouve assimil�e � l'absence d'esprit critique, � l'archa�sme et, pour tout dire, � l'obscurantisme. Ayant n�glig� de former des ma�tres pour assurer � l'�cole un niveau honorable et pour l'arrimer solidement � l'activit� productrice, on fabrique � tour de bras de futurs ch�meurs et des int�gristes en puissance. Je soutiens que l'arabisation mal connue et mal ex�cut�e -du "travail arabe", c'est le cas de la dire!- constitue l'une des causes de la mont�e de l'int�grisme en Alg�rie et, par voie de cons�quence, l'un des facteurs de d�stabilisation et de d�s�quilibre de la soci�t� et de l'homme alg�riens.

Ayant, sans r�flexion ni planification, d�velopp� une arm�e de dipl�m�s sans comp�tence pr�cise, on n'a rien trouv� de mieux pour conjurer les p�rils qu'elle repr�sente que de la diriger vers l'administration, dont les effectifs s'accroissent au rythme de son incapacit�. Il fait, avoir le courage de dire ici qu'il existe un danger propre � la langue arabe, qui fait d'elle, si l'on n'y prend garde, un instrument de mystification. Parce que notre langue a �t� coup�e, des si�cles durant, disons depuis l'�ge d'or de la civilisation arabe, depuis le temps des Avicenne, Averro�s et Maimonide, du d�veloppement des sciences, des techniques et de la pens�e rationnelle, elle s'est r�fugi�e dans la scolastique et les belles lettres. Le r�sultat est que, si on impose l'arabe tel qu'il est, sans s'assurer au pr�alable qu'il sera en harmonie avec les pr�occupations de notre temps, on va tout droit � la r�gression et � l'obscurantisme.

Un imb�cile qui d�ploie son imb�cillit� en fran�ais ou en anglais reste ce qu'il est : un imb�cile. En arabe, il est transfigur� : il devient un beau parleur qu'on �coute, sinon un futur ministre! Ce n'est pas seulement une boutade : vous savez comme moi que, sous Boumedienne comme sous Chadli, des personnages dont l'incomp�tence est motivement universelle ont fait carri�re dans les sommets de l'�tat parce qu'ils pouvaient, dans un pays d�cultur� et traumatis�, �taler leurs connaissances, au demeurant rudimentaire, de l'arabe et �pater les gogos.

En outre, l'arabisation telle qu'elle est appliqu�e aujourd'hui se veut antinomique de tout �panouissement de la culture berb�re. La langue nationale devrait, selon ses champions plus pr�cieux d'ordre de culture, marcher sur la cadavre berb�re. L'arabisation cens�e nous restituer notre personnalit� et assurer notre d�veloppement harmonieux s'av�re un moyen suppl�mentaire d'appauvrissement et d'oppression. On tente de nous enfermer dans un faux dilemme : les Kabyles, Mozabies et autres Chaouiyas sont somm�s de renoncer � la langue et � leur culture de leur anc�tres sous peine de se marginaliser. Je regrette, mais nous pouvons parfaitement poss�der la langue arabe, vivre de plein-pied avec notre �poque, sans nous couper de nos racines.

�� - Comment avez-vous appris l'arabe vous?

�� - A l'�cole coranique, puis au lyc�e comme langue �trang�re (!) au m�me titre que l'anglais. Par la suite, je me suis astreint � d�velopper mes maigres connaissances par l'�tude et la lecture. S'il m'arrivait de commettre des po�mes en berb�res, je n'�prouvais aucune difficult� � parler avec Nasser ou Salah Bitat.

�� - Tout ce que vous dites est bien beau, mais ne pensez-vous que l'introduction de l'arabe en tant que langue nationale implique in�vitablement un abandon du fran�ais comme des dialectes r�gionaux? En adoptant vraiment pour l'arabe, on est condamn�, au moins provisoirement et jusqu'� ce qu'il occupe sa place, tout sa place, � n�gliger les autres langues pour le moment dominantes?

�� - L'arabe doit occuper sa place (de langue nationale), mais rien que sa place, et pas toute le place. Je pr�tends que le jacobinisme que sous-tend le raisonnement que vous prenez � votre compte n'est pas une fatalit�. Je vous signale qu'au royaume du jacobinisme, la France, est en train de d�couvrir les vertus de la diff�rence et de d�centralisation. Tandis que la France entreprend enfin sa propre d�colonisation, nous nous engageons nous sur la voie sans issue de l'�tat bonapartiste.

La question linguistique n'est pas innocente. De proche en proche, on d�bouche, en la soulevant, sur les choix cruciaux de culture et de soci�t�. Il s'agit de savoir dans quel type de soci�t� on aura affaire, quel genre d'homme et de femme on veut former. Tout se tient : ceux qui imposent le parti unique imposent sur leur lanc�e, le chef unique, la langue unique et les marchandises (de mauvaise qualit�!) uniques. La grisaille culturelle et l'uniformit� linguistique rejoignent le conformisme politique et la standardisation sociale. Alors que l'ind�pendance devait, sans l'esprit de ceux qui ont lutt� pour y parvenir, donner lieu � un "retour aux sources" c'est � dire � des retrouvailles des Alg�riens avec leur culture diverse et multiple, alors que nous devions prendre � pleines mains nos r�alit�s, toutes nos r�alit�s sans rejet ni exclusive, alors que nous devions d�fricher et d�chiffrer, on assiste vingt ans apr�s � une entreprise de nivellement, de r�duction, de massification qui ne s'explique que par la volont� forcen�e de tout contr�ler.

L'ennui, c'est qu'� vouloir tout contr�ler on ne contr�le plus rien, et il ne faut pas �tre grand chose pour voir que les Alg�riens, comme les Polonais ou les Argentins, ne vont pas s'accommoder longtemps de cette culture au rabais de parti unique-et de prisunic...

1985

 

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