Contre le trucage supr�me Le
15 juin prochain une " Charte nationale " sera soumise au peuple
alg�rien par voie r�f�rendum. Une
campagne gigantesque se d�roule depuis deux semaines, a l'effet de susciter et
d'animer un " vaste d�bat d�mocratique" autour d'un avant-projet de
cette charte. Il s'agit nous dit-on, d'un texte d'orientation qui d�finit� "les options� socialistes" dans de nombreux domaines. L'avant-projet� se propose nous dit on l'introduction
" d'exprimer une exp�rience et de formuler une strat�gie ". Une
premi�re interrogation pr�alable s'impose : sur quoi portera le r�f�rendum
est-ce sur l�exp�rience ou sur la strat�gie ? Nous
laisserons de cot� le fait que l'une et l'autre� soul�vent une multitude de probl�mes susceptibles en "
r�gime d�mocratique direct " de faire l'objet de votations populaires. Il
y a l� indubitablement deux questions diff�rentes. Cette distinction est
d'ailleurs implicite � l�interpr�tation donn�e par Boumediene dans son discours
du 1er mai : "Aujourd'hui, dit-il et pour la premi�re fois, nous
soumettrons cette option socialiste � vos suffrages. C'est l� une exp�rience
unique en son genre ou le peuple portera son avis sur cette option en tant que
politique g�n�rale". �Il ajoute plus loin : "en tant que
pouvoir, nous avons assum� pleinement nos responsabilit�s depuis 1965...le
moment est venu maintenant de mettre cette responsabilit� dans la balance �
travers la Charte Nationale, car certains r�actionnaires pr�tendent que nous
exer�ons une pression sur le peuple et que nous gouvernons par la force. S'il
advenait que le peuple se pronon�ait contre cette charte, nous ne saurions
qu'approuver". En
toute logique on ne peut donner une seule r�ponse � deux questions diff�rentes
sans fausser la signification et la port�e du r�f�rendum. La volont� populaire
devra se prononcer sur une gestion ou sur une doctrine ? Sur ce qui a �t� fait
dans le pass� ou bien sur ce qui sera fait � l'avenir ? Dans
le premier cas nous avons � faire � un pl�biscite pur et simple � propos de sa
gestion. La Charte en t�moigne � coups d'affirmations cat�goriques telles que :
" il est notoirement admis que le pouvoir r�volutionnaire a tenu ses
promesses". S'il en est bien ainsi l'issu du pl�biscite ne fait pas de
doute. Mais elle sera d'autant plus valable que la question pos�e au corps
politique sera pr�cise et loyale. Or, tel qu'elle est con�ue, le r�f�rendum
repose� sur un malentendu flagrant. En
effet, le oui unanime au "rejet du n�potisme, du favoritisme, de la
corruption..., de tout paternalisme...tout autoritarisme..." sera un non
�vident au r�gime qui a s�cr�t� ces pratiques et qui est secr�t� par elles. Le
r�cup�rer comme une approbation � celui-ci serait un contre sens monstrueux, le
comble de la supercherie si� "la
Charte n'est pas une mise en sc�ne th��trale"� comme l'affirme Boumediene�
"qui permettra de nous attacher d�finitivement� � nos fauteuils", c'est le bilan de ses
actes et non celui de ses intentions qu'il doit d'abord soumettre sans
escamotage et sans amalgame � l'approbation du corps �lectoral. En
outre, il est indispensable que soient express�ment pr�vues les cons�quences
d'un vote de d�fiance, faute desquelles le pl�biscite serait � sens unique et
n'avait pas de sens du tout. La Charte est muette sur les cons�quences d'un
�ventuel veto populaire: d�mission du pouvoir ou simple abandon de la Charte. En
d�clarant "nous ne ferons qu'approuver son verdict"� Boumediene ne r�pond pas � la question de la
conclusion politique qu'il tirerait d'un suffrage de d�fiance. Il en soul�ve
une autre � un niveau plus fondamental: le peuple alg�rien est-il le v�ritable
titulaire de la souverainet� ? Alors l'expression de sa volont� ne saurait �tre
censur�e, elle n'a pas �� �tre
approuv�e, elle doit ob�ir. Le r�f�rendum est l� pour sanctionner la soumission
du pouvoir, sa d�mission le cas �ch�ant. Toutes
ses questions de formes et de fond ne se seraient pas pos�es si les probl�mes
soulev�s par la Charte et le R�f�rendum avaient �t� �tudi�s s�rieusement non
par un comit� d'id�ocrates d�sign� par le prince, mais par un organe l�gislatif
comp�tent et responsable ce qui revient � dire si la promesse solennelle faite
le 19 juin 1965 avait �t� tenu:�
"d'instituer un �tat d�mocratique s�rieux r�gi par des lois et
bas�es sur une morale ". Onze
ans apr�s la proclamation du 15 juin 1965, il n'y a pas d'�tat s�rieux au sens
que revit un ordre constitutionnel fixant le statut du pouvoir ainsi que les
modalit�s de son exercice. Il n'y a ni parlement pour l�gif�rer et d�cider des
d�penses publiques, ni Cour des Comptes pour surveiller la gestion des finances
aux niveaux les plus importants des institutions, ni pouvoir judiciaire
ind�pendant qui puisse prot�ger contre les abus d�autorit�, les d�nis de
justice et les mesures arbitraires. Rien
ni personne n'a emp�ch� Boumediene de donner une base l�gitime � son pouvoir,
tout lui commandait de faire singuli�rement,�
fait qu'il ait renvers� l'homme qui lui a confi�� � lui et � ses amis� les responsabilit�s les plus importantes,
qu'il ait mis en vacances la constitution alors en vigueur. Ce coup de force �
l'int�rieur du r�gime devait �tre � ses yeux trop grave pour ne pas rechercher
une l�gitimation d�mocratique et op�rer des changements radicaux dans la
structure et les m�thodes de gouvernement. L'absence
de tout acte d'investiture purificateur sans cesse diff�r� depuis onze ans et
subtilement re�us� au nom d'une dichotomisation anachronique, "r�volution
contre le formalisme bourgeois" est-elle compos�e par une investiture
r�volutionnaire? La d�mocratie repr�sentative a-t-elle trouv� un substitut
valable dans l'�dification des structures d'adh�sion populaire qui permettent
aux travailleurs et aux masses les plus d�sh�rit�es d'accomplir leur propre
lib�ration �conomique, sociale et culturelle? Les r�sultats obtenus par les
r�volutions industrielle, culturelle, agricole, ont-ils r�ussi dans le concept
de l'existence de la majorit� de l'humanit� alg�rienne au point de convaincre
celle-ci qu'elle a gagn� au change et qu'en perdant la libert� politique, elle
a en d�finitive sauv� son �me des tentations du luxe bourgeois? Promis
depuis 1965, le congr�s du FLN n'a pas eu lieu, il n'a pu eu donc mandat
r�guli�rement. Le FLN est mort et de ce fait, les syndicats, les organisations
nationales sur lesquelles il exerce une tutelle �troite sont� r�duites�
� de simples rouages administratifs, ce qui est reconnu publiquement par
le "pouvoir" mais qui le prive du m�me coup de toute base
r�volutionnaire. Reste
la l�gitimation du pouvoir r�volutionnaire par la r�ussite. Il serait plus
facile d'�voquer les r�alisations du r�gime que ses �checs trop nombreux �
�num�rer sur tous les plans du reste, les m�rites de ses r�alisations
reviennent aux masses laborieuses, aux milliers de cadres comp�tents et d�vou�s
qui s'�tourdissent dans le travail pour oublier que des f�odalit�s de hasard en
tirent profit et gloria. Quoiqu'il
en soit, un bilan s�rieux doit �tre �tabli en fonction des potentialit�s
r�elles et virtuelles dont pouvait disposer le pays dans tout les domaines et
non � partir des m�thodes comparatives, caract�ristiques de r�gimes
totalitaires. Il doit r�introduire les pertes chiffrables au niveau
fondamental, pertes cons�cutives � la remarginalisation politique, �conomique,
sociale et culturelle du peuple. Au
demeurant, le bilan "r�volutionnaire" appara�t dans la r�volte
grandissante des masses accabl�es par le ch�mage galopant, par les fl�aux
conjugu�s de l'inflation et de la p�nurie des produits de premi�res
n�cessit�� "m�me ceux dont
l'�conomie alg�rienne pouvait �tre autosuffisante" par l'injustice et
l'irr�gularit� des salaires. L� est la cause profonde de la r�surgence brutale
au niveau politique de la crise de l�gitimit�. Il
se lit dans les confessions publiques des citoyens que la presse officielle
diffuse depuis le d�but de la compagne d'explication leur d�foulement m�me
filtr�, et donne la mesure du climat de mensonges et de la peur qui � pr�valu
jusqu'ici. Ni
l�gitimit�, ni l�galit�, ni efficience. Un r�gime de dictature polici�re
pr�-�tatique. Un imp�rium �difi� par un homme et pour un homme gr�ce � une
machinerie polici�re colossale. Il d�tient la totalit� de la puissance
publique, concentre tous les pouvoirs en vertu d'un attribut intrinseque� � sa personne. Sans aucun titre, il
s�questre Ben Bella qui attend d'�tre jug� ou m�me inculp� depuis plus d'une
d�cennie, il met� "en
r�sidence" deux autres pr�sident Abbas et Ben Khadda� pour d�lit d'opinion et emprisonne pour
d�lit culturel des dizaines de jeunes de kabylie. Il s'�rige en conscience
nationale et d�cr�te la vie et la mort, l'exil ou le larbinisme � l'encontre
notamment� des anciens militants� et responsables du FLN et de l'ALN. Il se
conf�re la pr�rogative supr�me de faire la guerre � un peuple fr�re, sans avoir
r�pondu ni du massacre d'Amgala, ni de l'expulsion dans le style "Vel
d'Hiv"� des milliers de familles
maghr�bines. M�me
l�gitimit� ad-infinitum est institutionnalis�e dans le "Drive left "
id�ologique effr�n� d'un pl�biscite pr�fabriqu�, la dictature ne pourra
r�soudre la crise. Les immenses probl�mes demeureront que le verbe ne pourra
sublimer et la violence officielle supprimer. La puissance de la lumen
bourgeoisie d'Etat qui s'est servie du pouvoir absolu comme point d'encrage
afin de conqu�rir le pouvoir politique et des structures pr�-�tatiques pour
s'emparer du pouvoir �conomique qui ne sera pas exorcis� par la Charte
Nationale. Afin
d'inaugurer son nouveau tournant id�ologique, la nouvelle classe se d�lestera
d'autant plus volontiers de quelques dizaines de boucs �missaires qu'elle s'appr�te
� enr�ler des centaines de jeunes n�ophytes dont elle d�tournera les �nergies
et les comp�tences. Elle �largira "sa couche intellectuelle
dominante" � l'avant-garde stalinienne. Elle fera recirculer� "les �lites"� et�
redistribuer les postes comme en t�moigne� la foire d�empoigne qui d�j� bat son plein dans les sph�res
dirigeantes. Les
m�mes causes engendreront les m�mes effets: gaspillage, corruption, d�lation,
r�pression et au bout des aventures sanglantes. Seul,
un processus de d�mocratisation pourra enrayer le processus de d�r�alisation et
de violence. Il faut cr�er une vie politique saine et d�bloquer la dialectique
r�elle en permettant aux forces sociales de s'exprimer librement et de
s'assumer dans la clart�. Il faut restaurer la confiance non par des kermesses
de "fraternalisation"�
�pisodiques mais par des OPS institutions qui favorisent le dialectique
serein et permanent dans le respect des libert�s publiques. Election libre,
pluralisme des partis, constituante souveraine, doivent constituer l'amorce
d'une construction d�mocratique r�solue et patiente. Cela pr�suppose le
renversement total de la perspective octroy�e par la Charte. Certes,
les constitutions n'ont pas emp�ch� la mont�e effrayante dans le Tiers Monde
des r�gimes pr�toriens de droite et de gauche. La probl�matique complexe du
pouvoir politique exige une r�flexion et une recherche continue. Cependant si
la d�mocratie politique n'est pas suffisante, encore faut-il qu'elle existe
pour qu'elle garantisse aux masses laborieuses les moyens de la transformer en
d�mocratie �conomique et sociale. C'est � dire que les voies du socialisme
humain� � la fois d�mocratique et
r�volutionnaire se situent dans le respect des Droits de l'Homme civils et politiques
et la promotion concomitante de ses droits �conomiques et culturelles. A ces
conditions, l'exp�rience alg�rienne viable � l'int�rieur pourra �tre valable
dans le Tiers Monde, o� les� "
Fohrerchen" dictateurs de petits pieds, multiplient et confisquent la
souverainet� populaire au nom de la m�me "Volksgelst". Cet esprit du
peuple qu'ils sont seuls � incarner. Leur
vision historique du Tiers Monde, la "Dritte Weltanschauung" destin�e
� sanctifier pour ne pas avoir � le purifier. Le devoir de soumission exig� de
leurs sujets risque de
condamner � la marginalisation et � la clochardisation de la majorit� de
l'humanit�. Pour que la d�mocratisation et non le nouvel "Ordre"� �conomique mondial en gestion soit �difi� au
b�n�fice de celle-ci et n'aboutisse pas au renforcement d'un ordre pan�tatique d�j�
inqui�tant, il faut que les peuples puissent reconqu�rir leurs souverainet�s,
leurs droits � l�autod�termination et au libre d�veloppement culturel. Hocine
Ait-Ahmed
Pour des �lections libres !
D�but juin 1976