Voyage en République Dominicaine
Voici le récit d'un voyage fait en République Dominicaine en 1989 avec notre fille Isabelle et un copain de Roma. Faut dire que dans ce texte écrit peu de temps après notre retour, Roma s'est amusé à taquiner son ami.
Pérégrinations dominicaines d'un hurluberlu Québécois
Oui, ce 24 février 1989, notre trinité -trois membres d'une famille unie, sérieuse et humblement illustre- terminait fébrilement les ultimes préparatifs amorcés dans le but avouable de parfaire une culture déjà lourde sur la civilisation dominicaine. Dans notre digne excitation, nous gardions en mémoire la supplique d'un vague ami qui nous avait sollicités afin que nous prenions en charge son corps pour le transiter jusqu'à l'aéroport de Mirabel. Lorsque nous introduisîmes la clé dans l'ignition, nos coeurs généreux s'unirent à l'unisson pour lancer le mot de Cambronne: alea jacta est. (La citation serait-elle erronée?) Puis la petite voiture Encore s'élança dans la direction de la demeure du senor afin de charger l'enveloppe charnelle de l'affligé, preuve tangible et inéluctable que Erasme erre lorsqu'il affirme: "Le corps ne peut subsister sans l'esprit, mais l'esprit n'a nul besoin du corps." In fine.
Quelle ne fût pas notre ahurissement de voir apparaître notre énergumène, visiblement ponctuel et coiffé d'une espèce de Fresbee sombre lui conférant l'apparence d'un agioteur sicilien. Derrrière lui, la gracile épouse, geignant et ahanant, fléchissait sous le poids monstrueux des énormes valises de son supposé caballero. Nous réussîmes de peine et de misère à entrer ces énormes containers dans le coffre arrière limité de la petite Renault. Seule l'ingénuité infinie de Roma permit l'intromission de cette volumineuse surcharge dans un espace aussi réduit.
Ceci étant fait, notre personnage hautain daigna se tourner vers l'esclave de ses jours et prêta plutôt qu'il n'offrit une joue adipeuse aux lèvres soumises de la martyre conjugale. Puis il prit benoîtement place, sans qu'on l'aide sur la banquette avant de la servile petite européenne. Les quatre cylindres gémirent, toussèrent et démarrèrent sur le macadam glacé. Montréal nous attendait.
Alors commença le lent calvaire de la troisième personne de notre triumvirat qui dut subir stoîquement et saintement les facéties de notre bretteur, ferrailleur parfois machiavélique à l'endroit de la douceur angélique qu'est notre chérubin terrestre. In petto, nous, père et mère, souhaitions qu'un prestidigitateur fit apparaître entre les mains de la pauvre enfant une espingole chargée à bloc de chevrotines meurtrières. Quand, par maladresse, notre commensal tentait de diriger ses versets sataniques contre l'habile conducteur, la logique irréfutable, jointe aux arguments péremptoires de ce dernier laissait notre homme coi pour ne pas dire aphone. Aujourd'hui et probablement encore pour plusieurs décades, notre ergoteur décode laborieusement les axiomes et les postulats, fruits des cogitations de cet automobiliste idoine.
Quand apparut l'Oratoire St-Joseph, notre papelard nous jeta subrepticement qu'il aurait souhaité passer la vigile de ce voyage, en prières, dans une cellule monacale avoisinant la Basilique, soumettant son corps au cilice mortifiant et contraignant son esprit à réciter une litanie d'oraisons jaculatoires. Sa jactance moliéresque s'amuît devant la perspective de quelques menues friandises au pied-à-terre du quatrième membre adoré de notre trio monobloc. Je parle ici de notre fils unique et préféré.
L'homme envahit à la fois les sept pièces du cantonnement des six praticiens universitaires. Cabotinant avec les locataires débonnaires, notre sybarite, mollement étendu sur des coussins duveteux, énonça des sophismes qui, dans une civilisation moins indulgente, auraient conduit son auteur directement au fond d'une obscure ergastule. Il tenta même de convaincre nos jeunes sans-le-sou d'acheter pour un prix raisonnablement exorbitant leur vétuste immeuble locatif.
Le moment le plus hilarant de cette courte visite fut certainement la sortie. Empruntant l'escalier pourtant bien dégagé au centre, notre héros se prit tout à coup pour Lloyd Langlois. Réussissant un salto arrière suivi d'un coup de pied à la lune, l'acrobate involontaire glissa ensuite comme un sac de pommes de terre du Nouveau-Brunswick sur un convoyeur de Provigo. N'eut-été le cri aigu lancé par cette masse ventripotente, Hélène et Isabelle, femmes délicates mais sportives, auraient été emportées par cette avalanche humaine s'amusant à faire de la crazy carpet sur un petit perron de la rue Terrebonne. Heureusement rien ne fut cassé: ni les assisses de la maison, ni le trottoir de ciment, à preuve que les constructeurs du temps bâtissaient solidement.
Notre groupe se dirigea ensuite au restaurant Mikes où notre glouton dévora la serveuse des yeux, but à pleines goulées une bière, avala un spaghetti alfredo et se mit à voir des Tamouls un peu partout. Diagnostic? Traumatisme dû à la chute? Enivrement? Excitations sexuelles irrépressibles? Les trois à la fois?
À Mirabel, nouvel incident inquiétant: le gars, larmes aux yeux fit ses adieux à sa coiffure discoîde. La scène soulevait la pitié. Roméo pleurant sur la dépouille de Juliette était de la comédie burlesque à côté de la séquence dramatique où nous étions les trois seuls spectateurs choyés.
Le temps passa bien vite à l'aérogare, puis ce fut l'embarquement dans le transbordeur. A peine étions-nous assis, qu'une infecte odeur emplit l'atmosphère du véhicule: notre compagnon enlevait ses chaussettes et enfilait ses sandales dominicaines. Heureusement que les farces de Roma déridèrent les passagers et leur firent oublier les inconvénients olfactifs.
Ailes Ménerve nous assignèrent une place dans leur aéronef dont les moteurs ne tardèrent pas à rugir pour nour élever à 35 000 pieds d'altitude. Là, Dieu merci, un soudain silence s'établit: le senor venait de commencer sa première sieste. La bouche restait ouverte mais agréablement silencieuse. Le réveil fut lucratif pour son compagnon de voyage qui réussit facilement à arrondir son budget hebdomadaire en faisant un minable petit million de dollars... canadiens évidemment, lors d'un pari sérieux.
Après un atterrissage applaudi, le sol dominicain accueillit nos premiers pas. Le dénommé Jacques suggéra bien à nos voyageurs d'imiter le geste du pape et de baiser l'asphalte. A cette image se superposa celle d'un baboin, le derrière en l'air, en train de s'abreuver à une flaque d'eau. Nous optâmes pour le maintien de la position verticale.
La formalité douanière terminée, ce fut la frénésie. Abandonnés par notre cicérone, nous courûmes après nos valises. Pas pour les trouver... juste pour les suivre. Finalement, Monsieur Roy, se remémorant ses cours d'espagnol, trouva la phrase pour arrêter ces porteurs fous: "Put the maletas dret aqui par terre, tabernaco!" C'est en riant cependant que nous prîmes place dans l'autobus de Trafic Tour, heureux d'avoir vécu ces moments de puérile détresse. Nous en oubliions l'air chaud, étouffant, oppressant...
Pendant ce temps, le gaillard douillet se louait une limousine avec air conditionné et démarrait sur la autopista, mécontent, car l'agence de location ne lui avait pas fourni avec la voiture le chauffeur seyant à son rang de touriste bourgeois. Il en profita pour se défouler en klaxonnant sans arrêt contre le bus qu'il croyait nôtre. Ce n'est qu'à San Pedro qu'il s'aperçut qu'il suivait un autobus de l'association des travailleurs pulics.
Pendant que notre automobiliste bruyant s'amusait comme un fou avec son autobus, nous trois, ébahis par la luxuriante végétation, prenions possession d'un gentil pavillon à Juan Dolio. Un vrai paradis terrestre pour nous trois.
La volupté paradisiaque ne dura pas. En effet, Jacques arriva. Il nous emmena voir son hôtel avec plage propice à la baignade. Nous l'essayâmes. Nous n'aurions pas dû. Un oursin se lia d'amitié avec Jacques. Cette affection ne dura pas, car l'animal donna à l'homme, non pas l'herpès, mais l'air pied. C'est à cloche-pied que l'ex-ami des hérissons de mer regagna la rive. On chercha un vétérinaire pour soigner notre ami, mais en vain. Aucun vétérinaire ne soignait cette espèce animale.
La nuit qui suivit fut profitable à la G.F. (gentille famille). Après avoir fait la grasse matinée, elle se rendit à la plage, question d'explorer les lieux. Tout à coup notre trio vit arriver un pauvre hère, boitant lamentablement. Roma s'apprêtait à sortir quelques pesos pour réconforter le misérable lorsqu'il reconnut le maniaque au klaxon. Celui-ci devait apprendre à vivre avec son mal car personne ne pouvait lui retirer son épine du pied.
Dans l'après-midi, on se rendit à Hato Mayor. L'arrivée fut précédée d'une halte au El Viajero où notre faux Valentino, repu de bonnes frites et gonflé d'une ou deux Presidente voulut "cruser" une jolie Dominicaine. Comme Roma n'était pas disposé à calmer les possibles humeurs belliqueuses du compagnon de la demoiselle, Jacques crut bon d'opérer un repli stratégique et refréna ses désirs d'oeuvre de chair. En fait, ce n'est pas parce qu'il était dans la ville Troupeau Principal du Roi qu'il devait se conduire comme un taureau en rut.
Toujours à Hato Mayor, le don juan éconduit fit sa tournée paroissiale. Armé d'un Kodak jetable avant usage, il tenta de photographier des petits Hatobraillards. Après avoir parcouru toutes les rues défoncées de la richissime ciudad, on revint à notre paradis. Et la vie reprit, parfois paisible, parfois avec Jacques.
Le lundi fut réservé à Boca Chica. Les gamins, vendeurs ambulants de la plage, se rappelleront éternellement cet homme cruel, impitoyable qui marchanda ferme, mais n'acheta absolument rien. La ladrerie du larron se faisait encore plus cruelle dans les restaurants où les serveurs, après s'être esquintés pour le pacha, ne recevaient que quelques centavos cliquetants. Même son laveur de vitre personnel ne réussit à obtenir comme gratification qu'un fugace rictus.
Durant cette semaine trop courte où nous rosîmes, rougîmes, rôtîmes et "brûlîmes", nous pûmes observer à loisir les manières excentriques du faux Dominicain. Ainsi il nous apparut qu'il maintenait son taux d'alcool à 8: une Presidente à tous les huit kilomètres. Du plus, il surveillait constamment les policiers, sbires qu'il semblait particulièrement craindre. Avait-il des antécédents judiciables dans l'île? Peut-être. En tout cas, deux ou trois fois par jour, il allait s'enfermer secrètement dans son antre d'où il ressortait frais et dispos pour ses soirées d'orgies.
Un jour, à San Pedro, il n'alla pas acheter du café, mais il acheta le café. Deux semaines après son passage, la pénurie de cette manière première faisait toujours rage dans cette ville.
Çhavon, La Romana, Casa de Campo nous reçurent et le subirent. Il imita même un gros lézard à lunettes se prélassant sur le "green" numéro 17. Ces visites furent très agréables. Nous goûtions aussi les séjours à notre hôtel où parfois Jacques, nous prenant pour une famille de mandrills affamés, nous apportait un régime de délicieuces petites bananes.
Pour clôturer notre semaine de rêve, nous allâmes souper dans un restaurant des îles typiquement québécois où notre satyre s'éprit de la gentille baquaise, hôtesse des lieux. Décrire les prouesses qu'il accomplit pour séduire cette douce montagne de chair dépasse nos talents de chroniqueurs. Mamours, clin d'oeil, ton cajolant, cillements de yeux, susurrements... toute la kyrielle de ses téméraires moyens de séduction y passèrent mais inutilement: l'éléphante resta sourde aux appels de sa concupiscence. Dépité, il se rabattit au sortir du restaurant sur deux innocentes péripatéticiennes qu'il lorgna vulgairement. Là encore, il subit un autre Waterloo. Elles n'étaient pas aveugles les petites!
Finalement le samedi du départ arriva. Plus que bronzés, nous quittions à regret notre petit home ainsi que les camareros qui nous avaient été si fidèles. Jacques vint nous chercher. Pour régler le problème des bagages, nous inventâmes la solution sandwich humain: une valise, Hélène, une autre valise et Isabelle, puis on ferma les portières. Ainsi tassé, on se rendit jusqu'à l'aéroport sans prendre aucune Presidente en route. Que se passait-il chez notre luron? Pourquoi cette soudaine abstinence! Mystère. On devait se reprendre au restaurant de l'aérogare. Il voulut boire tout l'argent dominicain qui nous restait et socker dans son estomac une provision de Presidente susceptible de durer plusieurs semaines. Résultat: on faillit manquer l'avion.
Alors, on dut poser le même geste qu'à l'arrivée. Mais cette fois-ci, au lieu de courir après nos valises, on courait après l'avion. À peine décollé, notre aéronef fut violemment secoué. Gaz stomacaux causés par le trop-plein de houblon de notre compagnon? Non. De simples turbulences atmosphériques.
Montréal apparut. Quel contraste de se voir à Mirabel sous la neige. Notre observé n'avait pas cependant fini ses calembredaines. Il rejoua à rebours la scène des retrouvailles du béret.
Bref, faire un voyage avec un tel hurluberlu n'est pas si désagréable. Loin de là. Il sut toujours nous dérider et rendre notre voyage inoubliable. Il fut si beau ce voyage que lorsque nous arrivâmes sur la rue Triest, les vers de Du Bellay nous montèrent à l'esprit:
"Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage..."
Toda la familia Rey
-Helene
-Isabela
-Romo
P.S. Malgré cet écrit peu dithyrambique, Jacques est demeuré mon plus grand ami.
Roma
dernière mise à jour le 1 octobre 2002