Dans un article récemment publié dans cette revue, Bernard
Girard prétend nous convaincre de l'aversion des économistes
pour la démocracie. Ceux-ci, parce que pour la plupart formés
aux Etats-Unis, seraient au service du "Grand Capital", qui, comme chacun
sait, n'a de cesse d'asservir les peuples. L'auteur conclut en nous recommandant
le "boycott" des biens de consommation, et sans-doute aussi, croit-on lire
entre les lignes, de la prose infâme de l'Economie.
L' article commence par une accusation voilée: depuis
quelques temps, les économistes se mêleraient d'écrire
dans les journaux, sur des sujets, paraît-il, qui ne les regardent
pas. Qui plus est, il s'agirait d'une clique anglo-saxonne arrogante et
étroite d'esprit, et bien entendu réactionnaire. Et l'auteur
de citer Milton Friedman, "gourou" supposé de la tribu.
En lisant le chiffre de 500.000 exemplaires vendu pour le livre
de Milton Friedman, Prix Nobel d'Economie, je ne peux m'empêcher
de penser aux quelques 400.000 exemplaires de l'Horreur Economique, écrit
par une romancière n'ayant rien lu, ni reçu aucune formation,
dans ce domaine. Et je me demande qui se mêle de ce qui ne le regarde
pas, de Vivianne Forrester, ou de Milton Friedman, qui, à ma connaissance,
n'est jamais intervenu que sur des sujets de sa compétence.
L'article est une succession d'accusations: impérialisme,
sophisme mathématique, immoralité, conservatisme, fascisme.
Les accusations sont saupoudrées d'expressions ironiques et méprisantes,
bien dans le ton supérieur du "littéraire" qui évalue
les "scientifiques" d'après ses propres critères esthétiques
ou idéologiques, comme l'allusion au manque de "talent" (p.140)
et les fleurs décernées à Hirschman (p.148), qui cite
un poète, un romancier et deux philosophes (preuve irréfutable,
apparemment, de sa compétence en tant qu'expert). L'auteur dit s'attaquer
à la pensée "dominante", mais la plupart des
exemples sont empruntés à l'école du "Public Choice",
qui se situe à l'extrême du spectre idéologique, voire
à des recherches marginales en provenance d'universités de
second ordre.
Impérialisme?
L'auteur commence sa démonstration en dénonçant
le biais anglophone, et anglo-saxon, de cette science (et des universités
américaines en général), et le soi-disant impérialisme
intellectuel exercé par les Etats-Unis à l'égard
de la pensée et de la tradition "continentale". Dans le paragraphe
suivant, il est question de Cournot, Dupuit, et Walras, trois Français
dont tout économiste, anglo-saxon ou continental, a entendu parler
bien plus fréquemment que de Locke ou Hobbes. De fait, ce
sont ces trois Français qui ont fondé la méthodologie
actuelle de la science économique (ces mathématiques tant
décriées par l'auteur, alors que leur contemporains anglo-
saxons Ricardo et Malthus étaient beaucoup moins formels), et
aucun économiste passé par le "moule anglo-saxon"
ne l'ignore. Plus généralement, l'époque où
les traditions intellectuelles étaient ancrées géographiquement
est depuis longtemps révolue, et les disciples de Barro et Friedman
abondent aujourd'hui en Europe, de même que ceux de Foucault et Derrida
aux Etats- Unis.
En ce qui concerne l'Economie américaine comme objet de
connaissance prédominant, il convient de rappeler qu'il s'agit de
la première économie mondiale, et que 90 % des économistes
de profession vivent et travaillent aux Etats-Unis. Le congrès annuel
de l'American Economic Association regroupe 6000 participants, soit dix
fois plus que celui de la European Economic Association. Les économistes
européens travaillent en général sur des données
européennes, traitent le plus souvent de problèmes
européens, et prennent en compte les facteurs institutionnels européens
dans leurs analyses. L'"impérialisme" dénoncé par
l'auteur ne fait que refléter la quantité d'articles produits
aux Etats-Unis relativement au reste du monde. Il n'y a aucune conspiration
des universités américaines visant à empêcher
les Européens d'écrire les articles qui leurs plaisent, sur
les sujets qui leurs plaisent, ni à empêcher les revues Européennes
de se développer. Et les articles publiés dans les revues
américaines couvrent un large champ thématique, idéologique
et méthodologique. Même sur des sujets typiquement européens
tels que le chômage ou la reconstruction d'après-guerre en
France, on trouve pratiquement autant de travaux américains qu'Européens.
Sophisme?
De l'accusation d'impérialisme, on passe à celle
de sophisme, avec une dénonciation de l'"abus" des mathématiques
en économie. Comme on l'a vu plus haut, les mathématiques
ont été introduites en économie par les Français.
Plus récemment, la plupart des économistes européens
de renom (tels que Reinhard Selten, Maurice Allais, Gérard Debreu,
Edmond Malinvaud, Roger Guesnerie, Jean-Michel Grandmont, Werner Hildenbrandt
ou Andreu Mas-Colell), ont fondé leur recherche sur un formalisme
mathématique de haut niveau. Ce qui n'est pas le cas de Barro, Feldstein
ou Krugman. Il est donc erronné d'associer l'économiste "anglo-saxon"
à l'économiste "mathématicien"; les seconds se trouvent
des deux côtés de l'atlantique, plus souvent ici que là-
bas.
Quant à savoir s'il y a trop ou pas assez de mathématiques
en économie, c'est un problème complexe. Des idées
évidentes sont souvent rendues obscures et confuses par la lourdeur
d'un modèle mathématique. Mais, inversement, trois équations
peuvent résumer de manière limpide plusieurs pages de raisonnement
littéraire, et mettre en évidence sa cohérence (ou
son incohérence). Que les articles des revues spécialisées
soient "illisibles", c'est le lot de toutes les disciplines. Ces articles
s'adressent à des spécialistes et ne sont pas illisibles
pour eux. Les pages sont trop chères pour qu'on les consacre
à réexposer à chaque fois des définitions et
résultats connus de tous les lecteurs. Les sociologues, linguistes,
biologistes ou critiques littéraires en font autant. Et il
existe maintenant de nombreuses revues qui présentent les développements
de la recherche de manière accessible à un large public.
On peut citer le Journal of Economic Perspectives, Oxford Review of Economic
Policy, Economic Policy, Swedish Economic Policy Review, le magazine The
Economist et, en France, Problèmes Economiques et la Revue Française
d'Economie.
L'auteur nous apprend ensuite, avec, à l'appui, une citation
du magazine Business Week, d'il y a dix-huit ans, que les prélèvements
de sécurité sociale seraient favorables à l'épargne,
contrairement à une conclusion "erronnée" de Feldstein d'après
laquelle elle réduirait l'épargne. Cet exemple est
censé illustrer le "manque de rigueur" des mathématiques.
Il nous paraît utile de préciser quelques points:
1. La méthodologie utilisée par Feldstein était
parfaitement correcte, il a simplement commis une erreur de calcul
lors de son application.
2. C'est parce que Feldstein et ses contradicteurs étaient d'accord
sur la validité de cette méthode que la controverse a pu
être discutée et résolue. C'est parce que ses contradicteurs
étaient meilleurs en mathématiques (ou plutôt en calcul)
que Feldstein que leurs conclusions se sont imposées. Cet exemple
au lieu de démontrer l'impuissance des mathématiques, nous
montre au contraire comment elles permettent d'infirmer ou de confirmer
clairement des hypothèses.
3. Enfin, on n'a nullement établi que la sécurité
sociale était favorable à l'épargne, simplement que
les conclusions de Feldstein étaient peu robustes et dépendaient
de la période sur laquelle le modèle était estimé.
Je ne connais aucun économiste qui serait d'accord avec la phrase
de M. Girard: "bien loin de réduire l'épargne, la Sécurité
Sociale l'augmente".
4. Des études plus récentes telles que celles de Kotlikoff
(1989) montrent que l'introduction d'un système de retraite par
répartition (ce que les américains entendent par "sécurité
sociale") réduit l'épargne d'environ 17 %.
Immoralité?
L'usage des mathématiques en économie serait
en outre immoral, parce qu'elles "gomment les dimensions éthiques
et morales de nos actions".
Je ne vois pas en quoi les mathématiques pourraient avoir
un lien avec la morale. Les mathématiques sont un langage (ou un
outil) permettant de déduire, et d'exprimer de manière
concise, des relations, le plus souvent entre grandeurs quantitatives.
Les mathématiques sont indépendantes de tout système
de valeur, de même que l'informatique ou l'anglais. Un économiste
comme Serge-Christophe Kolm fait de l'éthique en utilisant les mathématiques.
Ricardo ou Adam Smith ignoraient les mathématiques, sans pour autant
se préoccuper d'éthique.
Il est certain, cependant, que la méthodologie dominante
en économie est fondée sur la recherche de l'intérêt
personnel et sur la rationalité, et que seule une minorité
d'économistes se préoccupe de comportement éthiques
ou irrationnels. Cela est-il choquant? Indépendamment du fait que
la notion de "rationnalité" n'est pas claire, ces hypothèses
devraient être évaluées sur la base de la validité
(ou de l'inexactitude) de leurs prédictions empiriques, et non,
comme le fait l'auteur, à partir de jugements moraux ou sur la base
d'affirmations non étayées (pas même par des exemples)
telles que "Chacun sait bien que l'on peut voter contre son intérêt"
(p.148) ou "l'irrationnalité que nous observons chaque jour dans
nos actions" .
Un des problèmes de l'analyse économique est que
les hypothèses de rationnalité et d'individualismes sont
trop peu restrictives. Comme le dit l'auteur, "on peut prouver à
peu près n'importe quoi". Si, en sus, on se place dans un cadre
ou les agents peuvent être irrationnels, c'est à dire
agir n'importe comment, on pourra prouver encore plus!
D'un point de vue heuristique, la validité de ces hypothèses
dépend du champ auquel on les applique. S'il s'agit d'expliquer
les déterminants de l'achat d'une voiture, on voit mal pourquoi
l'on devrait supposer que le consommateur agit contre son propre intérêt
ou de manière irrationnelle. S'il s'agit d'expliquer l'évolution
du mariage et du divorce, il est clair que l'approche économique
repose sur des hypothèses fortement réductrices. Mais, même
dans ce cas, il est légitime de considérer les déterminants
économiques du mariage et du divorce. Que ces facteurs jouent un
rôle n'implique nullement qu'ils soient incompatibles avec d'autres
facteurs, par exemple sociologiques, ni même qu'ils les dominent.
Réactionnaires?
Par ailleurs, les économistes seraient, d'après
l'auteur, systématiquement de droite, de par l'hégémonie
d'une caste (Américaine, bien entendu) qui ferait et déferait
les carrières. Il est ensuite question du "paradigme dominant" et
de la censure exercée sur les paradigmes alternatifs tels que le
Marxisme ou le "Post-Keynésiannisme". Pour l'auteur, la science
économique serait au service du grand capital, ce qui ôte
bien entendu toute valeur scientifique à ses prédictions.
L'auteur n'hésite pas à amalgamer idéologie
et méthodologie. D'après lui, l'approche néo- classique
fondée sur la rationnalité et l'individualisme serait forcément
conservatrice, tandis que les approches alternatives seraient forcément
de gauche. Bien entendu, il n'en est rien. Au sein de la "famille
néo-classique" coexistent des "ultra-libéraux" (notion
typiquement française dans laquelle on inclurait sans doute Tony
Blair et Felipe Gonzalez) avec des partisans de la politique industrielle,
du salaire minimum, de la protection de l'emploi, de l'éducation
publique, de la sécurité sociale, de la réglementation
de la concurrence par l'Etat, des politiques actives du marché du
travail, de la progressivité de l'impôt sur le revenu,
etc. Les imperfections des marchés ont formé dès le
début partie intégrante de l'analyse néoclassique
et leur correction requiert en général l'intervention de
l'Etat. Mais il est également légitime de s'interroger sur
les imperfections de l'Etat lui-même, telles que la corruption ou
les groupes de pression. Et les économistes néo-classiques
ont remis en cause le marché bien avant de remettre en cause
l'Etat, qui, avant Buchanan et Tullock, était naïvement représenté
comme un agent bienveillant uniquement préoccupé de l'intérêt
général.
Les exemple cités sont systématiquement biaisés.
Il est certain que les économistes considèrent que les syndicats
on un effet négatif sur l'efficacité de l'allocation des
ressources, mais, de manière symétrique, il en va de même
pour les cartels. Or, seule la première proposition est discutée
(p. 156)
Quant aux approches alternatives, elles ont également
leurs revues, leurs bailleurs de fonds et leurs départements, parfois
aussi prestigieux que les "néo-classiques", comme l'université
de Cambridge ou la Sloan School du M.I.T, qui abrite une école marxiste
de relations industrielles, ainsi que l'université de Harvard, où
les "radicaux" Galbraith et Weitzman coexistent avec le conservateur Feldstein.
l'American Economic Review, dans son numéro annuel de Mai, consacre
systématiquement une partie des articles à ces écoles
radicales. Le prix Nobel n'est pas contrôlé par des conservateurs.
Herbert Simon, Gunnar Myrdal, Haavelmo, Robert Solow, Franco Modigliani,
Paul Samuelson, James Tobin, ne sont pas des conservateurs.
Fascistes?
Poursuivant sur sa lancée, l'auteur n'hésite pas
à accuser les économistes de flirter avec la dictature
dans le but d'imposer leurs prescriptions inspirées par le grand
capital. Car celles-ci (par exemple: la flexibilité du marché
du travail), seraient, paraît-il, inacceptables dans une société
démocratique. Examinons ces deux propositions en détail.
1. Des propositions inacceptables dans une démocratie?
Encore une perspective bien Française. Ce qui est inacceptable en
France ne l'est pas ailleurs. Au lieu de nous parler du Chili, pourquoi
l'auteur ne nous parle-t-il pas du gouvernement de Margaret Thatcher, qui,
semble-t-il, n'a pas pris le pouvoir au moyen d'un coup d'Etat militaire,
s'y est maintenu pendant plus de dix ans, et a drastiquement réformé
le marché du travail, réduisant le salaire minimum, les indemnités
de licenciements, et les privilèges des syndicats? Pourquoi cette
politique a-t-elle été poursuivie par Tony Blair? Pourquoi
le taux de chômage est-il de 5 % en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis,
en Nouvelle-Zélande, et d'environ 13 % en France? Est-ce que les
syndicats espagnols, qui viennent de signer un accord sur la réduction
des indemnités de licenciement et sont favorables à l'annualisation
du temps de travail, sont aussi au service du grand capital?
2. L'auteur donne ensuite un certain nombre d'exemples d'économistes
ayant un certain "goût pour la dictature". Après l'admiration
du Wall Street Journal pour Singapour, celle de Barro pour Fujimori et
Pinochet, celle de Robert Wade pour Taïwan, j'ai la surprise de voir
mon nom cité (avec, heureusement, des circonstances atténuantes).
Aurais-je témoigné de sympathies pour quelque dicature? Non!
Il s'agit du gouvernement Balladur. Je ne crois pas qu'en 1993 les électeurs
aient déposé leur bulletins avec une mitraillette dans le
dos. Que me vaut donc l'honneur de figurer dans cette section? Le
fait d'avoir affirmé que ce sont des groupes de pressions qui ont
fait échouer la réforme du SMIC. Il me semble que l'expression
"groupe de pression" est un euphémisme quand il s'agit d'imposer
ses vues en incendiant des véhicules. J'ai du mal à
comprendre la légitimité démocratique que confèrent
à leurs auteurs ces actes de vandalismes.
La raison d'être d'un groupe de pression, qu'il s'agisse
de syndicats ou de l'armée Chilienne, est de s'opposer à
la volonté démocratique; on peut trouver les uns plus
sympathiques, ou moins brutaux que les autres, mais pas plus représentatifs
qu'un gouvernement élu. Une fois de plus, l'auteur amalgame les
contraires: l'opinion de la population, et les groupes de pression; un
gouvernement démocratique battu en brèche par les lobbies
(Balladur), et un lobby qui s'est emparé du pouvoir par la force
(Le Chili).
3. Plus généralement, les économistes (notamment
le fameux Barro) se sont penchés sur l'effet des institutions politiques
sur la performance économique. On a établi des résultats
d'après lesquels la politique économique, dans une démocratie,
peut être inefficace. Il est totalement abusif d'interpréter
ces résultats comme une apologie de la dictature. En général
on est conduit à des recommandations sur la fréquence
des élections et sur la nature d'une constitution "optimale". Par
exemple, quand les "technocrates" tant décriés par l'auteur
font l'apologie de l'indépendance de la banque centrale, ils se
réfèrent à un résultat d'après lequel
il est préférable de s'engager à l'avance sur la politique
monétaire, pour éviter que les agents ne craignent d'être
"trompés", que de la fixer de manière discrétionnaire.
Il ne s'agit donc pas de soustraire la politique monétaire au contrôle
politique, mais de la déléguer à un organisme chargé
de satisfaire à un objectif fixé par le législateur,
ceci pour mieux tenir ses engagements.
Quant au traité de Maastricht, parangon du "déficit
démocratique", il a été rédigé par des
bureaucrates et signé par des politiciens (élus), généralement
incompétents en économie. Il a été également
ratifié par référendum. Il ne s'agit donc ni
d'une idée d'économiste, ni d'une violation de la démocratie.
Les économistes en général, et tout particulièrement
les anglo-saxons, sont les premiers à en dénoncer
le caractère absurde.
On termine l'article de Bernard Girard sur l'impression qu'il est urgent de neutraliser cette secte malfaisante. Le "mainstream" de la pensée économique est d'inspiration libérale mais, contrairement à ce qu'il prétend, compatible avec un large éventail d'opinions politiques. Les théoriciens du Public Choice cités dans l'article n'occupent qu'une frange extrême et restreinte de cet éventail. Si des économistes ont mis le doigt sur certains coûts de la démocratie, de même qu'avant eux les philosophes des Lumières et les Grecs, ce n'est pas par fascination pour les régimes autoritaires, mais parce que les tabous ne sauraient freiner l'investigation scientifique, et que l'examen légitime des institutions de la Cité, loin de nuire à la vie démocratique, en est une composante indispensable.