Les tabous du système de retraites.
Gilles Saint-Paul
La « retraite par répartition » est en passe de rejoindre le Panthéon des grands totems de la société française, au même titre que le « service public », la « solidarité », ou « l’exception culturelle ». Chacun y va de son couplet sur la nécessité impérieuse de garantir l’avenir de ce système.
Qu’est-ce donc que cette retraite par répartition ? Rien d’autre qu’une version géante de ce que sont les ventes pyramidales, ou encore les « chaînes ». C’est-à-dire un club qui promet à ses membres, en échange de leur contribution, un revenu financé grâce aux contributions des membres futurs. Si l’Etat interdit les ventes pyramidales et les chaînes, il n’hésite pas à y recourir en matière de retraites, et la participation est même obligatoire !
Le système ne marche pas trop mal tant que le club s’enrichit de nouveaux membres, c'est-à-dire tant que la démographie est dynamique. On montre même que, sous certaines conditions (probablement non vérifiées de nos jours), il met l’économie sur une trajectoire de croissance optimale. Ces conditions impliquent que la croissance de la population—qui détermine la capacité du club à rémunérer correctement ses membres-- est assez grande, relativement au rendement des actifs financiers—qui détermine ce qu’obtiendraient les gens s’ils avaient placé leur argent au lieu de le confier au club.
Mais, lorsque la population vieillit, c'est-à-dire lorsque les nouveaux membres se font rares par rapport aux membres existants impatients de rentrer dans leurs frais, le système commence à battre de l’aile. Pourquoi nous explique-t-on alors qu’il faut à tout prix défendre la « retraite par répartition » ? Parce qu’il est vital, pour les membres existants, que les nouveaux membres soient aussi nombreux et généreux que possible. Quitte à ce que ce soient eux, par la suite, qui fassent les frais du vieillissement.
En d’autres termes, la rhétorique sur l’inviolabilité de la répartition occulte un formidable conflit d’intérêts entre générations. Si la génération des plus de 45 ans doit cotiser à des retraites complémentaires par capitalisation, c'est-à-dire financées par le rendement des actifs dans lesquels elles sont investies plutôt que par les cotisations futures, en sus de ses contributions au régime général qui vont directement dans la poche des retraités, elle aura cotisé deux fois : une fois pour les retraités, et une fois pour elle-même. Ca ne fait pas son affaire, mais ça convient tout à fait aux générations suivantes, dans la mesure où ces contributions complémentaires par capitalisation réduisent d’autant leurs cotisations futures au régime général.
La capitalisation est un système individualiste où le niveau de sa retraite ne dépend que des placements que l’on a fait et non des décisions politiques. Elle évite donc de tels conflits, et puisque l’argent est placé dans les entreprises, elle favorise l’accumulation de richesse.
Mais alors, qu’est-on allé faire dans cette galère qu’est la répartition ?
Peut-être pensait-on qu’une natalité forte permettrait de maintenir le système indéfiniment. Mais surtout, au moment de la mise en place d’un régime de retraite, la répartition est une option très tentante pour les hommes politiques. En effet, elle permet de faire un cadeau à la première génération de retraités en leur versant immédiatement des prestations, alors que ceux-ci n’ont jamais contribué. Au contraire, la capitalisation ne porte ses fruits qu’après plusieurs années de contributions, et l’on doit attendre une génération pour pouvoir commencer à payer les retraites. Avec, à long terme, comme contrepartie une richesse nationale plus grande et une garantie contre des conflits politiques sur l’ajustement du système face au vieillissement, mais cela ne profitera qu’aux gouvernements futurs.
La capitalisation n’est pas pour autant un remède miracle contre le vieillissement. Quand on vit plus longtemps il faut travailler plus, de même qu’un appartement plus grand nécessite plus de chauffage et d’électricité ; ou alors, on y voit moins clair et on a plus froid, c'est-à-dire qu’on s’appauvrit. En régime de capitalisation, le vieillissement se traduit par une baisse du rendement des actifs sous la pression de l’excès d’épargne en provenance des génération âgées. Les agents ont donc le choix entre une retraite réduite et durée de cotisation plus longue. Mais cet ajustement est automatique dès lors qu’ils sont libres de choisir leur durée d’activité et de cotisation. Le financement des retraites devient alors un problème privé, il ne concerne pas plus le gouvernement que les autres instruments financiers tels que l’assurance-vie. En régime de répartition, la collectivité doit arbitrer entre hausse des cotisations et baisse des prestations, ce qui donne lieu aux types de conflits que nous avons discuté plus haut. Une hausse de la durée de la vie active est également souhaitable, mais elle soulève aussi des conflits puisque chaque génération voudrait d’abord prendre sa retraite avant qu’une telle réforme ait lieu.
On comprend mieux, dès lors, pourquoi chaque gouvernement s’est employé à remettre la réforme au lendemain, refusant d’arbitrer sur la répartition des efforts entre générations.