« Donner un Auteur à un texte, c’est
imposer à ce texte un cran d’arrêt, c’est le pourvoir d’un signifié dernier,
c’est fermer l’écriture. »
(Roland Barthes dans « La mort de l’auteur »)
L’importance de l’auteur dans le littéraire
« Qu’est-ce qu’un auteur ? » de Michel Foucault
La fonction auteur : problèmes et caractéristiques
Programme à faire et quasi-souhait
On s’aperçoit vite qu’en littérature l’on attribue
un rôle capital à l’auteur : la critique[1]
s’en inspire pour expliquer des œuvres littéraires en cherchant
« l’intention » de l’auteur, la recherche s’oriente souvent à partir
d’un auteur, et les lecteurs orientent entre autres leur lecture vers d’autres
œuvres d’un même auteur après une lecture satisfaisante. Une analyse sommaire de l’importance de
l’auteur dans le champ (méta-)littéraire se trouve dans la première partie de
notre travail.
Cependant le poststructuralisme a voulu proclamer
la disparition de l’auteur, voire ‘La mort de l’auteur’ ; cette thématique
se trouve dans deux textes-phare : « La mort de l’auteur »[2]
et « Qu’est-ce qu’un auteur ? »[3]. Dans une seconde partie de notre travail,
nous aimerions élucidé l’article de Foucault.
Pour finir, nous donnerons quelques réflexions à
propos de l’article.
Nous pensons qu’il est possible de regrouper les influences qu’a l’auteur
en trois fonctions.
Il y a tout d’abord la fonction incitative
voulant dire que dans cette fonction l’auteur est un des moteurs du
(méta-)littéraire. On peut apercevoir
cette fonction quand un lecteur ayant lu un livre d’un auteur se met à lire ses
autres écrits ou après avoir lu une interview dans un quotidien[4]. On s’en rend également compte par le fait
que la recherche est souvent orientée par un auteur, voir entre autres les
centres de recherche autour d’un auteur, ou les textes de jeunesse d’auteurs
consacrés qui dans le cas contraire sombreraient dans l’oubli. Cette fonction s’aperçoit finalement dans le
côté commercial de l’industrie littéraire : un livre ayant un auteur connu
vendra mieux ou plus facilement. Ceci
est une des raisons pour lesquelles un auteur consacré/avec succès a moins de
problèmes à faire éditer ses livres (, ce qui a son tour montre l’importance de
l’auteur).
Puis il y a la fonction classificative,
dans ce sens que l’auteur permet de regrouper des textes et/ou donner ‘une
étiquette’ ou un programme. Dans le
premier sens, la classification dans nos bibliothèques est la plus
remarquable. Dans le deuxième sens, il
y a la possibilité de regrouper certains épigones, en disant par exemple :
« Ca fait très Proust ». Ou
le fait que l’auteur d’un épigraphe et l’emploi de références à certains
auteurs peuvent donner une idée de l’orientation du texte (voulue par
l’auteur).
Enfin il y a la fonction explicative ;
l’auteur est ici employé pour expliquer ses œuvres et certaines idées voilées
(ou non) dans l’œuvre.
Il y a toute une tradition critique qui a attaché beaucoup d’importance à la
biographie de l’auteur pour expliquer des œuvres, pensons par exemple aux
traditions lansiennes et beuviennes, ce qui est très rassurant comme
démarche : si on sait ce que l’auteur veut dire, pas besoin
d’interprétation[5].
Finalement, l’auteur joue aussi un rôle
(encore) plus fondamental. Primo, parce
qu’il est le principe par lequel la plupart des éditions des œuvres sont
guidées : on choisit le texte de base selon le degré d’autor-ité. Secundo, parce qu’ils servent comme exemple
et preuve pour la grammaire traditionnelle.
Un auteur peut donc aussi incarner des normes linguistiques.
Il y a deux raisons pour lesquelles Michel
Foucault a entamé l’analyse de l’auteur.
Primo, parce qu’il trouvait qu’il avait trop naïvement employé la notion
d’auteur dans Les Mots et les Choses dans « lequel il a tenté d’analyser
des masses verbales, des sortes de nappes discursives, qui n’étaient pas
scandées par les unités habituelles du livre, de l’œuvre et de l’auteur »[6].
Secundo, parce qu’il a voulu « envisager le seul rapport du texte à
l’auteur », notion qui constitue le moment fort de l’individualisation
(820).
Il prend comme point de départ une formulation de
Beckett : « Qu’importe qui parle, quelqu’un a dit qu’importe qui
parle » qu’il dit être un des principes éthiques[7]
fondamentaux de l’écriture. Foucault en
tire deux thèmes majeurs, à savoir le fait que l’écriture ne veut plus être
l’expression du sujet écrivant ou la manifestation du geste d’écrire et le fait
qu’il y a « parenté de l’écriture avec la mort » (821). La littérature ne se fait plus pour conjurer
la mort (comme chez les Grecs : un héros tombé reçoit l’immortalité dans
l’épopée). De nos jours, selon
Foucault, la littérature est en premier lieu lié au sacrifice que font les
auteurs de leur vie, ce qui se voit à des auteurs comme Flaubert et Proust qui
ont sacrifié leur vie pour leur œuvre.
L’écriture est aussi liée à la mort parce que le sujet écrivant efface
tous les signes qui renvoient à sa personnalité.
Cependant, Foucault observe que l’on n’a pas encore pensé à toutes les
conséquences du constat de la disparition de l’auteur. Deux notions qui se sont substitués au
privilège de l’auteur le perpétuent insidieusement.
La première est ‘ l’œuvre ’. La
critique ne veut plus dégager les rapports de l’œuvre à l’auteur mais elle
analyse plutôt « l’œuvre dans sa structure, dans son architecture, dans sa
forme intrinsèque et dans le jeu de ses relations internes »(822). Mais la notion d’œuvre est problématique,
premièrement parce qu’elle suppose toujours le règne de l’auteur et
deuxièmement parce qu’il n’y a pas vraiment une théorie de l’œuvre. « Parmi les millions de traces laissées
par quelqu’un après sa mort, comment peut-on définir une œuvre ? »
(822).
La deuxième est celle de l’écriture parce qu’elle « transpose <…> dans
un anonymat transcendantal, les caractères empiriques de l’auteur » (823).
L’usage du nom d’auteur pose plusieurs problèmes.
Tout d’abord « le lien du nom propre avec
l’individu nommé et le lien du nom d’auteur avec ce qu’il nomme ne sont pas
isomorphes et ne fonctionnent pas de la même façon » (825). Par exemple : ce n’est pas parce que
Peter Vandendriessche n’est pas né à Roulers, ou n’a pas les yeux bleu-vert que
ce signifiant ne renvoie plus à la même personne. Par contre, s’il s’avère que Shakespeare n’a pas écrit les Sonnets
ou aurait quand même écrit Organon changerait. Le nom d’auteur peut aussi regrouper plusieurs individus (Nicolas
Bourbaki par exemple) ou même plusieurs ‘auteurs’ (pensons aux multiples
pseudonymes de Fernando Pessoa).
Deuxièmement, le nom d’auteur assure une fonction
classificatoire aux discours parce qu’il regroupe un certain nombre de
textes. « Que plusieurs textes
aient été placés sous un même nom indique qu’on établissait entre eux un
rapport d’homogénéité, ou d’authentification des uns par les autres, ou
d’explication réciproque, ou d’utilisation concomitante. » (826).
Troisièmement, « le nom d’auteur fonctionne
pour caractériser un certain mode d’être du discours ». Le fait qu’un discours est doté d’un auteur,
montre que c’est une parole qui n’est pas quotidienne, immédiatement
consommable. « Il s’agit [par
contre] d’une parole qui doit être reçue sur un certain mode et qui doit, dans
une culture donnée, recevoir un certain statut » (826).
Ces trois problèmes ressortent du fait que
« le nom d’auteur n’est pas situé dans l’état civil des hommes, il n’est
pas non plus situé dans la fiction de l’œuvre, il est situé dans la rupture qui
instaure un certain groupe de discours et son mode d’être singulier »
(826).
Une fois ces problèmes reconnus, Foucault donne quatre caractères
différents de la fonction-auteur.
Primo, l’auteur est un sujet pénal, qui peut être
puni. Les textes ont reçu une
fonction-auteur dans la mesure où les discours pouvaient être
transgressifs. Par cette appropriation,
la littérature reçoit, selon Foucault, de plus en plus la transgression comme
impératif.
Secundo, « la fonction-auteur ne s’exerce pas
d’une façon universelle et constante sur tous les discours » (827). Il y eut un temps dans lequel les textes
littéraires circulaient sans que leur anonymat faisait difficulté, tandis que
de nos jours on ne supporte plus l’anonymat littéraire ; s’il y en a, « nous
ne l’acceptons qu’à titre d’énigme » (828). Ou, dans le discours scientifique : au Moyen Âge une
certaine thèse était prouvée lorsqu’on citait auteur (consacré naturellement)
comme Hippocrate ou Pline. De nos
jours, l’auteur ne joue plus que le rôle d’indice de fiabilité : les dires
d’un spécialistes valent plus que ceux d’un amateur, mais ils n’ont toutefois
plus un caractère béatifique.
Tertio, la fonction-auteur est une
construction. « Ce qui dans
l’individu est désigné comme auteur (ou ce qui fait d’un individu un auteur)
n’est que la projection, dans des termes toujours plus ou moins
psychologisants, du traitement qu’on fait subir aux textes, des rapprochements
qu’on opère, des traits qu’on établit comme pertinents, des continuités qu’on
admet, ou des exclusions qu’on pratique » (829). Les techniques de ces opérations sont variables selon les époques
et les types de discours : on ne construit pas l’auteur d’une œuvre
romanesque au XVIIIe siècle et aujourd’hui ; on ne constitue pas de la
même façon un auteur philosophique qu’un poète. Toutefois Foucault remarque que la façon dont la critique moderne
constitue des œuvres manifeste de fortes ressemblances avec la tradition
chrétienne (unité de style, valeur, cohérence théorique et conceptuelle, et
l’auteur est un moment historique défini).
Quarto, dans les discours avec fonction-auteur on entend plusieurs voix.
Par exemple dans un discours de mathématiques, il y a un ‘je’ qui parle dans la
préface, un second ‘je’ qui est anonyme et peut être rempli par chaque individu
« pourvu qu’il ait accepté le même système de symboles, le même jeu
d’axiomes, le même ensemble de démonstrations préalables » (831), et un
troisième ‘je’ ressortant du discours mathématique même, qui énonce les
résultats obtenus, les questions qui surgissent, …
Dans cette dernière partie, Foucault démontre que
certains auteurs sont, à côté de leurs caractéristiques restrictifs qu’ils
partagent avec les autres, à l’origine d’une prolifération de discours. Ceux-ci sont – comme Foucault les nomme- des
‘fondateurs de discursivité’ (832), exemples-type : Freud et Marx. Ils sont à l’origine d’une prolifération de
discours parce qu’ils ont produit « la possibilité et la règle de
formation d’autres textes » (832), si bien qu’il est possible depuis lors
de formuler un certain nombre de différences par rapport aux écrits des
fondateurs de discursivité sans quitter l’ensemble de discours instauré.
Cette nouvelle catégorie doit être délimité par
rapport aux auteurs littéraires influents et aux fondateurs d’une science. La différence avec les auteurs littéraires
influents est la suivante : les œuvres influencés ne contiennent que des
ressemblances et des analogies, tandis que les œuvres « causées » par
Freud ou Marx, font usage de leurs bases théoriques (entre autres).
Les fondateurs d’une science, se caractérisent par contre par le fait que leurs
écrits s’intègrent dans la voie progressiste du discours scientifique : la
valeur de ces écrits est jugé selon les normes et la logique du discours
‘scientifique’, tandis que les produits du discours instaurés par un ‘fondateur
de discursivité’ se réfèrent aux normes et à la logique de l’œuvre de ce
fondateur.
Ceci explique qu’un back to the roots soit possible dans ces
ensembles de discours. Dans une telle
disposition on retourne aux textes-fondateurs dans toute leur nudité pour y
lire ce que d’autres n’avaient pas vu : « cela y était, il suffisait
de lire, tout s’y trouve, il fallait que les yeux soient bien fermés et les
oreilles bien bouchées pour qu’on ne le voie ni ne l’entende »(836).
Dans sa conclusion, Foucault nous propose trois applications pour l’analyse
de la fonction-auteur.
Cette analyse pourrait introduire à une typologie
de discours. « Le rapport (ou le
non-rapport) à un auteur et les différentes formes de ce rapport constituent
–et d’une manière assez visible » (838) une des propriétés discursives
pour distinguer entre les grandes catégories.
L’analyse de la fonction-auteur pourrait être une
introduction à l’analyse historique des discours. Foucault nous déclare qu’il est temps « d’étudier les
discours non plus seulement dans leur valeur expressive ou leurs
transformations formelles, mais dans les modalités de leur existence : les
modes de circulation, de valorisation, d’attribution, d’appropriation des
discours varient avec chaque culture et se modifient à l’intérieur de
chacune » (838). L’analyse de
l’évolution de la fonction-auteur en dirait beaucoup sur les rapports sociaux.
Finalement, l’analyse pourrait aider à réexaminer
les privilèges du sujet. Dans cette
problématique, Foucault ne propose rien de moins qu’une révolution
copernicienne :au lieu de se demander comment la liberté individuelle
est à accorder avec l’épaisseur des choses et les règles du langage (838), il
faut se demander « comment, selon quelles conditions et sous quelles
formes quelque chose comme un sujet peut-il apparaître dans l’ordre du discours
<…> Bref, il s’agit d’ôter au sujet (ou à son substitut) son rôle de
fondement originaire, et de l’analyser comme une fonction variable et complexe
du discours » (838-839).
À la fin, Foucault nous montre un monde possible, un monde où une autre
fonction que l’auteur « rend possible une limitation de la prolifération
cancérisante <…> des significations » (839), où les textes
circuleraient sans fonction-auteur et où l’on ne se demande plus qui a
réellement parlé ou si cet instance a exprimé ou non le plus profond de
soi-même dans son discours.
Il est clair que l’analyse faite par Foucault déborde
de l’analyse du seul auteur littéraire, elle montre tout un programme de
recherche. L’analyse sommaire de
l’auteur faite dans la première partie du travail doit donc être réexaminée et
complétée. L’auteur est essentiellement
une instance qui classifie une œuvre, voire limite ses significations. Ceci est donc une autre fonction
classificatoire de l’auteur. Foucault
montre que l’auteur ne se trouve ni dans la fiction de l’œuvre, ni dans l’état
civil des hommes, mais dans la rupture qui instaure un certain groupe de
discours et son mode d’être particulier, ceci –ensemble avec le fait qu’un des
caractères de l’auteur est le fait qu’il peut être puni- explique la ténacité
de la catégorie ‘auteur’ et la confusion entre la personne littéraire et le sujet
écrivant. D’autres apports intéressants
sont la mise en doute de la notion ‘œuvre’ et la distinction de différentes
catégories d’auteur : auteur, fondateur de discursivité, fondateur de
science.
Quand même quelques remarques
critiques. En premier lieu, Foucault
mêle quelque peu analyse et whishfull thinking quand il dit que le
principe éthique fondamentale de la littérature de nos jours serait
l’effacement de l’auteur. Nous
retrouvons ce souhait dans la préface de la deuxième édition de Histoire de
la folie. Il est aussi censé de
dire que Foucault n’apporte pas de solutions aux problèmes qu’il pose. Nous restons avec des questions comme :
comment constituer une œuvre ?
Comment regrouper des textes littéraires ? Mais Foucault n’a pas voulu apporter des
réponses dans cet article. Comme il
disait lui-même : « c’est un projet que je voudrais vous soumettre,
un essai d’analyse dont j’entrevois à peine encore les grandes lignes. »
(818).
Barthes, R.
« La mort de l’auteur ». IN : Barthes, R. 1984. Le bruissement de la langue. (Essais critiques IV). Paris :
Seuil. 61-67.
Compagnon,
M. 2003. Qu’est-ce qu’un auteur ?. [www.fabula.org/compagon/auteur.php]
Foucault, M. « Qu’est-ce qu’un auteur ? » IN : Foucault, M.- Défert, D. – Éwald, F. 2001. Dits et écrits I, 1954-1975. [edition Quarto]. Paris: Gallimard.
[1] Les commentaires méta-littéraires que
l’on trouve dans les quotidiens, aussi bien que –ces cas-ci sont les plus
remarquables et extrêmes- la tradition beuvienne et lansonienne.
[2] De la main de Roland Barthes. Publié pour
la première fois dans Manteia en 1968.
[3] De la main de Michel Foucault. Conférence donnée devant la Société
française de philosophie, suivi d’un débat avec de Gandillac, Goldmann,
d’Ormesson, Ullmo et Wahl. La
conférence et le débat ont été repris dans le Bulletin de la Société
française de philosophie de juillet-septembre 1969 ; en 1983 aussi
dans Littoral. La version du
texte connu dans le monde anglo-saxon : « What is an
author ? » provient d’une conférence donnée à l’université de Buffalo
et s’est trouvé imprimé dans Textual Strategies. Il y a quelques différences entre les deux
texte.
Ici nous employons le texte qui se trouve dans Dits et écrits.
[4] La grande partie de l’espace destinée à
la littérature dans les quotidiens est voué aux auteurs mêmes, sous la forme
d’interviews ou de descriptions biographiques.
[5] www.fabula.org/compagnon/auteur1.php
[6] Les chiffres entre parenthèses renvoient
aux pages de l’article dans les Dits et écrits.
[7] Éthique, parce que c’est « un
principe qui ne marque pas l’écriture comme résultat mais la domine en tant que
pratique » (820).