La fable
idéologique[1] Antoine
Bloyé, parue en 1933, est la première œuvre littéraire française à être
qualifiée de réalo-socialiste[2]
par la critique et elle a été écrite par un intellectuel organique du PCF, à
savoir Paul Nizan. Ces deux traits
pourraient lui donner une identité exclusivement orthodoxe, mais malgré la
présence éminente de tels éléments, apparaissent aussi plusieurs éléments
hétérodoxes. L’emploi d’un de ces
éléments, à savoir la nature, sera l’objet du présent travail. Il ressortira de l’analyse que le narrateur
emploie des éléments naturels pour d’une part, illustrer en partie les
différentes classes ou groupes de gens qui sont « présentés » dans le
roman et d’autre part, la nature sert comme indice pour être heureux ou non,
aliéné ou non.
Nous organiserons la structure de notre travail autour de ces deux
fonctions. Nous dirons d’abord quelques
mots sur le livre même, l’anthologie implicite de Nizan et les fonctions
d’éléments « naturels » dans ce roman, puis nous nous attarderons sur
la valeur illustrative qu’ont les éléments naturels auprès de plusieurs groupes
humains commentés dans le livre.
Nizan avait
l’intention de créer avec Antoine Bloyé une alternative (communiste)
pour le roman unanimiste de Jules Romains, qui était le roman social au
début des années 30. Romains voulait
décrire le social, répondre à la question « Qu’est-ce que le
social ? » et voulait faire paraître qu’un côtoiement des différentes
classes sociales pourrait être possible (dans la ville). Il se permet donc un certain optimisme.
Ceci n’est pas vraiment le cas chez Nizan.
Avec son premier roman, Nizan nous a dressé le portrait noir d’un homme
aliéné. Les parents de cet homme sont
issus de la campagne et y ont subi l’attrait de la locomotive. Ils mènent une vie asservie. Ils ont un fils qui est intelligent et qui peut
faire des études. Il n’est toutefois pas comme certains autres garçons de son
âge : ceux-là sont fils de bourgeois et reçoivent les mots de passe des
Humanités (p. 69) [3]. Après avoir achevé ses études, cet homme
devient machiniste. À un certain moment,
il doit choisir entre deux femmes : avec l’une il se sent heureux et ils
se comprennent mutuellement, l’autre lui rend possible l’ascension
sociale. Il choisit l’ascension
sociale. L’homme installé dans son
mariage travaille bien et dur pour la Compagnie, et petit à petit il monte dans
la hiérarchie. Il réussit. Cependant, il sent parfois qu’il ne vit pas
pleinement sa vie, il pense même parfois qu’il est un traître, parce qu’il a
trahi les siens à savoir les ouvriers.
Au milieu de la Grande Guerre, une pièce fabriquée par l’usine pour
laquelle il est responsable présente quelques défauts. Lui et son supérieur sont
« limogés ». Notre ‘self-made
man’ perd son orgueil et sa fierté liés à sa position sociale. Il se dit qu’il n’a pas vraiment vécu une
vie de grande valeur. Il se rend compte
-vraiment- que chaque homme doit mourir et que là est leur destin ; et que
lui, il a été entraîné par le courant de la vie. Il meurt.
Ou comme on voit
dans le texte même :
Il y avait eu d’abord le calme pauvre et étroit de l’enfance, le trouble de
la jeunesse, puis le métier et sa courte respiration haletante, les machines,
les outils, les ouvriers, le mariage, les bureaux, la paternité, les petites
ambitions nourries par des humiliations de l’adolescence et les petits succès
de l’âge mûr, la vanité, la solitude. (p. 254)
On peut donc dire
que Nizan a élaboré un roman social moins optimiste que celui de Romains. Son roman social alternatif a plusieurs
traits communistes.
Un premier c’est le fait que l’individu est déterminé par l’Histoire, par les
évolutions technologiques. Dans cette
détermination, l’économie est plus importante que la politique (dit
explicitement aux p. 38-39).
Le fait de décrire la vie d’une personne n’est pas contraire aux
convictions marxistes[4],
eux étant convaincus qu’un individu est l’expression de sa classe. Cette volonté de décrire toute une classe se
voit aussi à l’épigraphe du livre.
Cà et là apparaît le sentiment d’Antoine Bloyé de n’être vu que comme un objet
par son entourage, par exemple lors de sa « dégringolade »:
Il
était mis de côté comme un objet qui ne sert plus. (p. 250)
Ceci est un des
éléments qui, selon Marx, font que les ouvriers (i.c. aussi les
« cadres ») s’aliènent, ils ne sont qu’une extension des machines[5].
Un dernier élément que nous souhaiterons mentionner, est le fait que Marx
lui-même a donné dans Zur
Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie comme tâche à la philosophie (mais mutatis
mutandis, la littérature peut aussi jouer ce rôle) de montrer l’
aliénation :
“Het is in de eerste plaats de taak van de wijsbegeerte, die de geschiedeniswetenschap van dienst is, om, nadat de heiligenfiguur van de menselijke zelfvervreemding is ontmaskerd, de zelfvervreemding in haar onheilige verschijningsvorm te ontmaskeren.”[6]
C’est déjà là une vision communiste sur l’homme qui apparaît. Mais nous croyons aussi avoir discerné dans Antoine Bloyé une vision sur l’homme qui tient plusieurs analogies avec l’éthique du « communitarian » Mac Intyre. Dans sa théorie[7], Mac Intyre dit que pour être uni, un conglomérat de gens (où il y a donc un ensemble de valeurs, un système qu’on peut nommer éthique) doit avoir trois caractéristiques : l’éthique doit être formulée à partir d’un ‘telos’ ou ‘bonum commune’, ceci doit être exercé dans des pratiques concrètes et être exprimé de façon exemplaire dans une tradition narrative (ou dans un certain discours commun).
Nous disons donc
que dans la vue nizanienne de l’homme, le sentiment d’appartenir à un groupe,
ou la dynamique inhérente aux hommes de vouloir appartenir à un groupe est
importante. Ceci n’est pas si
extraordinaire pour un communiste : Marx était un philosophe qui prônait
que « de mens is een gemeenschapswezen en moet uit de maatschappij
worden begrepen. »[8]. Et c’est dans la constitution du groupe que
la nature joue un rôle important.
Nous avons
distingué plusieurs fonctions des éléments naturels[9]
dans le roman, à savoir le rôle de « setting » de l’action, le rôle
de « bonum commune », le rôle de métaphore ou de symbole, et le rôle
comme sujet de discours. Toutes ces
fonctions aident à corroborer le groupe, à illustrer l’aliénation.
Notre conviction
est que la présence d’éléments naturels est lié au fait d’être heureux ou
non.
Toutefois, il n’y a pas de lien de cause à effet ; quand Antoine Bloyé
était conducteur, il se sentait heureux.
On ne retrouve presque pas d’éléments naturels dans la description
narrative.
Regardons
maintenant de plus près comment Nizan emploie concrètement les objets de la
nature pour décrire les différents groupes de gens qui sont présents dans le
livre, nous les commenterons de façon « chronologique ».
Les fermiers
sont, ensemble avec les enfants, le groupe dont les membres sont les moins
aliénés.
« <…>la paix de la
campagne et la paix de l’enfance » (p. 43)
Quand Antoine est
réveillé brutalement du sommeil orgueilleux bourgeois, le narrateur nous dit
qu’il « n’adhérait plus à la terre » (p. 286), adhérer à la terre
signifie donc ne pas être malheureux, et les fermiers sont les gens qui
adhèrent le plus à la terre. Cet emploi
symbolique d’adhérer à la terre apparaît aussi au chapitre XVI qui nous raconte
les vacances habituelles de la famille Bloyé.
Là, Antoine « satisfait vaguement le terrien qu’il aurait pu
devenir » (p. 224) et devient « homme entre les hommes ».
On peut dire que le fait de labourer/adhérer à la terre est en quelque sorte
leur ‘bonum commune’ et forme ensemble avec ceci une pratique concrète qui
forge le sentiment d’appartenir à un groupe.
Les paysans ont aussi des pratiques narratives, ou plutôt des croyances
communes : la « matière de Bretagne » décrite dans les pages
42-43. Ils connaissent aussi leurs
‘Lebenswelt’, en témoigne la page 33 où on nous dit que dans la commune rurale
Pont-Château, on reconnaît le son des clochers des villages voisins ;
grand contraste avec les villages qui deviennent des chiffres (p. 41) pour
Jean-Pierre et Antoine Bloyé, absorbés dans leur travail !
Il est ainsi que
le narrateur souligne à plusieurs reprises la quiétude qui règne à la
campagne ; cependant il ne nous donne pas un portrait idyllique de la vie
rurale, il nous dit plusieurs fois qu’il y a là aussi des maîtres :
Antoine ne voulait pas penser qu’il y avait aux
champs des colères, des défaites, des maîtres et des serviteurs, comme parmi
les pierres bâties et les courroies des perceuses. (p. 224)
et qu’elle finit aussi (ou disons ses habitants) à tomber sous la griffe de l’industrie, de la société capitaliste. Leur vie rurale circulaire (on laboure, on sème, on récolte et l’année suivante on recommence)est rompue et ils sont soumis à la linéarité de la progression industrielle.
Le groupe des
enfants est aussi un groupe dont les membres ne sont pas aliénés. Pour illustrer ceci, le narrateur a souvent
recours à la nature.
Les enfants ne
considèrent pas les autres pour ce qu’ils ont, mais pour ce qu’ils sont,
contrairement aux adultes.
Mais les enfants du Commandant qui ont dix, onze
ans, n’ont pas encore tant d’idées derrière la tête. Ils jouent bonnement avec un garçon de leur âge qui a de bons
bras, qui sait courir et qui connaît mieux qu’eux les ressources de la
campagne. (p. 46)
Ainsi parcourent-ils un univers qui n’a pas de contacts
avec celui de leurs parents. (p. 47)
Et l’endroit où
ils jouent est la nature ; elle prend donc ici le rôle de ‘setting’
« Ils font partie de la nature, la nature est
posée contre eux et compose avec leurs désirs et leurs jeux un monde où la vaille
ne se distingue pas du rêve. » (p. 46)
Leurs pratiques
communes ont donc lieu dans la nature, ceci est aussi leur ‘telos’ :
« bonnement » vivre dans la nature.
Ils ont aussi des histoires communes, à savoir les romans de Fenimore
Cooper qu’ils imitent tout en courant à travers la campagne (p ;
46-47).
Le narrateur dit
aussi explicitement que les enfants sont le plus heureux à la campagne :
« <…> dans les prés des environs de
Pontivy, tout est facile aux jeux d’un enfant, toute enfance fabrique aisément
ses bonheurs, plus aisément encore dans ce pays lointain qu’au milieu des
allées ratissées des jardins publics, où les enfants ne se mêlent pas, que le
long des rues noyées de fumée des banlieues dévorantes où grandissent mal les
fils d’ouvriers » (p. 48)
Mais l’enfance
insouciante prend fin. Antoine Bloyé va
à l’école, où il commence à se rendre compte du fait que certaines gens ont
plus de possibilités que d’autres
Antoine, dans sa première année de collège,
éprouve confusément qu’il ne disposera jamais des mêmes mots de passe et de
ralliement que les fils de M. le commandant <…>
Et cela ne
changera pas. Dans plusieurs passages
du livre, le narrateur nous dit que les ouvriers sont malmenés par leurs
supérieurs. Dans cette narration il n’y
a pas beaucoup d’éléments naturels.
Cependant, cela
ne peut pas nous faire conclure qu’il est impossible d’être heureux ailleurs
qu’à la campagne. Antoine Bloyé l’a été
pendant quelques années à Paris : les vagabondages avec ses amis, l’amour
avec Marcelle. Il n’est donc pas ainsi
que l’absence d’éléments naturels dans la narration ne permet pas des moments
heureux pour le protagoniste. Mais ça
ne dure pas ; par la
« faute » d’Antoine qui se laisse emporter par le courant de son
destin…
Le narrateur ne fait que décrier la façon d’être fausse et artificielle des bourgeois, et exploite pour cela l’emploi d’éléments naturels.
C’est quand Antoine se décide à adopter la vie bourgeoise, que commence son
aliénation. Il abandonne Marcelle, qui
l’aime vraiment et qui le comprend, et il épouse la fille de Guyader. Il s’est laissé séduire par la « la
paix sournoise [qui] s’avançait vers lui, c’était comme une mer montante qui
étale sur le sable ses protoplasmes doucereux. » (p. 112). Voilà qu’apparaît l’emploi récurrent de
cours d’eau. Ceci est symbole pour le
fait qu’Antoine ne fait que suivre le destin que la Société lui a donné ;
étant issu d’ouvriers et ayant l’habilité de surmonter cette condition. Petit à petit il y arrive et enfin, la
famille Bloyé peut s’installer dans un quartier bourgeois
A la fin du roman
nous entendons un ‘telos commune’ du conglomérat des bourgeois :
Les atomes humains perdus dans le vide de la vie
bourgeoise s’associent pour oublier qu’ils ne sont qu’une poussière : Antoine
aurait dû s’y prendre plus tôt pour partager cette grande illusion.
Le narrateur nous
dit donc clairement que cette façon de vivre est fausse. Un autre ‘telos commune’ est la volonté du
‘status quo’. Ils méprisent les
ouvriers et n’aspirent pas à une ascension sociale drastique.
Ils se contentaient, faute de mieux, de se sentir
<…> distants des ouvriers qu’ils méprisaient et des grands bourgeois de
qui les mœurs insolites leur fournissaient sans cesse des motifs de ne point
désirer plus de pouvoir ou de fortune qu’ils n’en avaient. (p. 185)
Ils ont aussi
leurs discours communs : le soir ils se parlent par-dessus les haies de
leurs jardins à propos de leurs jardins et des événements que leur journal
raconte (p. 187). Ici apparaît le sème
« artificiel » qu’obtient tout emploi d’éléments naturels quand il
est question de bourgeois. Qu’est-ce
qu’un jardin autre que la nature domestiquée au plus haut degré ? Le fait de baser leurs discours communs sur
ceci indique l’artificiel de ce conglomérat.
La connotation « artificiel » apparaît aussi la première fois qu’
Antoine pénètre le monde bourgeois en allant dîner chez Martin (p. 88-91). Il n’y a pas d’éléments de la nature dans la
description, sauf le passage sur les coquillages exotiques et « fossilisés ». Ce qui est très loin de la nature de son
enfance.
Nous croyons
avoir montré que Nizan a exploité l’emploi d’éléments naturels primo, pour
montrer l’aliénation ou non et secundo, comme aide pour constituer certains
conglomérats d’humains.
Étant communiste,
il ne préconise certainement pas un retour à la vie rurale vu qu’il ne
l’idéalise pas, qu’il donne un exemple dans lequel on peut vivre heureux en
tant qu’ouvrier (mais cet ouvrier abandonnera cette vie) et qu’il nous montre
que l’ascension de l’industrialisation est inévitable. Par contre, il nous incite fermement à ne
pas adhérer à la façon de vivre artificielle et fausse des bourgeois.
Banning, W. 1965. Karl Marx. Leven, leer en betekenis. (Aula-boeken). Antwerpen-Utrecht: Spectrum.
Cloots, A. Fundamentele Wijsbegeerte[ cursus KULeuven 2000-2001]. Leuven: Acco.
Devos, R. 2002. Ethiek [cursus KULeuven 2002-2003 ].
Geldof,
K. Anatomie de l’écrivain communiste : l’écrivain Paul Nizan [cours
à la KULeuven 2002-2003].
Nizan,
P. 1933. Antoine Bloyé (Les cahiers rouges). Paris: Grasset.
[1] Les données bio-bibliographiques de Nizan
sont tirées du cours « Anatomie de l’écrivain communiste : l’écrivain
Paul Nizan ».
[2] Signifiant qui s’est vu attribué
différents signifiés et emplois au cours des années (avant ou après la deuxième
Guerre Mondiale), et selon le champ littéraire (France « Russie par exemple).
[3] Les fragments cités seront accompagnés de
parenthèses où figure la page d’où provient le fragment.
[4] Nous employons « marxistes » et
« communiste » comme quasi synonymes, bien qu’il y ait des
divergences.
[5] Cloots, A. Fundamentele Wijsbegeerte[ cursus KULeuven 2000-2001]. Leuven: Acco. 88.
[6] Traduction venant de Banning, W. 1965. Karl Marx.
Leven, leer en betekenis. (Aula-boeken). Antwerpen-Utrecht: Spectrum. 63.
[7] Devos,
R. 2002. Ethiek [cursus KULeuven 2002-2003 ]. Chapitre III, I-VIII.
[8] Banning, W. op. cit. 66.
[9] Les éléments naturels couvrent un vaste
champ de référents possibles. Nous
l’avons interprété de façon étendue.
Aussi bien la nature dans sa forme brute que la nature domestiquée ou
« pétrifiée », même l’absence d’éléments naturels s’est avérée
signifiante.