| Le Château Nordique |
| Du 9 au 11 avril 04, moi et Alexandre Plourde avons ouvert un mini big wall à Churchill Fall, Labrador, à 3h de route de Fermont. Le site a été découvert lorsque, pendant l'hiver, Alex cherchait désespérément des cascades de glace à grimper près de Fermont. Il découvrit finalement le canyon de la rivière Churchill. Dans ce canyon, il trouva quelques cascades de glace, mais d'abord et avant tout, plusieurs caps de granit vierges et, mon dieu, très attirant. Ce site vaut la peine d'être revisité, plusieurs autres belles voies peuvent être ouvertes et le sentiment d'isolement qu'on retrouve là-bas est difficilement égalable. Tous les relais du Château Nordique sont équipés. |
| Au début du printemps, le beau temps était bien établi à Montréal; les filles étaient aussi rayonnantes que le soleil dans le ciel et tous les grimpeurs de la région rêvaient à leur congé de Pâques. Le bloc à Pawtuckaway, les dévers de Rumney ou encore les toits de New Paltz m'excitaient tous de manière égale, soit pas vraiment. Mon dilemme se régla rapidement lorsque mon pot de toujours, Alex, travaillant pour la mine de Fermont, m'appela pour me proposer d'aller explorer un terrain d'aventure qu'il venait tout juste de découvrir. Plusieurs murs de granit vierges, de nombreuses cascades de glace immaculées et un isolement plus que total. Il m'en avait assez dit, mon choix était fait, Pâques 2004 se passera dans le nord!!! Dans ma courte carrière d'escaladeur, aucune voie n'aura été aussi périlleuse et aussi dispendieuse que celle-ci. Après 10h d'autobus Montréal-Baie-Comeau (148$), une nuit au motel (100$), la location d'une van parce que la Passat d'Alex avait (encore) lâchée (500$), et 10h de route difficile et épuisante jusqu'à Churchill Fall (200$ de gaz), nous voilà stationné en plein milieu d'un néant hivernal Labradorien, pas une montagne en vue et même pas assez d'épinette noire pour que les caribous puissent jouer à la cachette. On se couche rapidement dans la van en sachant que la journée de demain sera longue. Jour 1. On se lève tôt et on commence à marcher en raquette le long de la rivière Churchill asséchée. Une heure d'approche, incluant un rappel de 100m sur une dalle, est nécessaire pour nous rendre au pied du mur qu'Alex m'avait décrit; 150m de granit orangé-blanc, franchement vertical et pleinement fissuré. Le mur se tient en fait dans un immense canyon où se trouvent d'autres murs rocheux et où on peut apercevoir au moins 5 cascades de glace d'un simple coup d'œil. Le canyon vaut probablement la peine d'être exploré plus profondément, des trésors s'y cachent peut-être, mais dans le cas qui nous occupe, à voir la difficulté que nous avions à rattacher notre mâchoire en regardant le cap, nous avions bel et bien trouvé notre défi. Au fond du canyon, le temps se couvrait et le vent commençait à se mettre de la partie. En ouvrant son sac, Alex m'assomme avec deux mauvaises nouvelles : " j'ai pas de frontale, j'ai pas les pôles de tente ". Une première ascension, hivernale, à 300km du CLSC le plus près, sans tente, sans frontale. Dans cette situation, la seule solution qu'il nous restait consista à tendre le double toit de la tente sous une grosse roche afin nous protéger du vent. Au moins, nous avions tout ce dont nous avions besoin pour grimper et après un roche-papier-ciseau en règle, je m'élance dans ce qui semble être la longueur crux de la voie; un immense système de fissure en Z, variant de trois centimètres de large à inexistant, dans une face déversante. Tout simplement splendide! La longueur commence techniquement par un enchaînement de petites protections du style micronut-pecker-micronut-toucan-camhook-camalot et ainsi de suite… La fissure était propre et en sautant d'une fissure à l'autre, je réussis à me diriger vers une petite vire sans autre problème que celui d'avoir fait sauter un placement et de m'être retrouvé la tête en bas, le pied bien accroché dans l'étrier. Pendant que je tamponne le premier relais, Alex monte le camp en roulant des balles de neige pour former un mur sous la grosse roche. Ce sera notre abri de fortune pour les deux prochains jours. Pendant la grimpe il a commencé à neiger solidement et l'humidité était maintenant au maximum. En soirée, nous nous sommes retrouvés tous les deux, trempes en lavette, accroupis sous la grosse roche, à la tombée du jour, avec un feu de branche d'épinette qui ne veut rien savoir et le froid qui nous transperce jusqu'aux os. Le vent sifflait bord en bord de notre abri et grelotter semblait être notre nouvelle raison de vivre. Nous avions une longueur de fixée et j'étais malgré tout incapable de m'imaginer que nous allions rester ici trois jours. Les plans d'évacuation commençaient à prendre forme dans ma tête. Dans les six dernières années passées à grimper ensemble, le moral dans notre équipe n'avait jamais été aussi bas qu'en ce moment là. Heureusement qu'Alex venait de retrouver sa frontale! On se couche finalement en attendant ce que demain nous réserve et on prie " IL " pour ne pas geler pendant la nuit. Jour 2. On se lève ravigoté et en bien meilleure condition que ce que j'espérais. En moins de 30min nous sommes en train de jumarer et Alex s'élance dans une superbe fissure qui termine l'imposante face. Après avoir croisé une bien meilleure vire que celle du premier relais, il arrive à une fissure parfaite que nous avions aperçue du sol. Malheureusement, la fissure est formée par un bloc fissuré tout le tour finissant mince comme une lame de rasoir dans le haut. Ce genre de formation instable et hypermince semble être légion sur ce mur. Il choisit donc un dièdre évident dont la sortie en libre vers le relais semble acrobatique. Il se trouve alors au sommet d'un immense pilier. Pendant que je nettoie la longueur, il neige, vente, grêle et pleut dans un ordre tout à fait illogique. La troisième longueur débute par un magnifique dièdre blanc finissant sur une vire pleine de neige. Après avoir frappé un cul-de-sac dans un autre bloc se terminant en lame de rasoir, je choisi un dièdre facile hébergeant deux petits bosquets. Pendant que je pose une bolt au relais, Alex nettoie le pitch et on rappel au sol. La soirée est beaucoup plus sèche et encourageante que la veille. Demain, il nous restera trois bolts à poser et 30m de grimpe; ça commence à sentir la coupe dans la chambre! Le pire à venir sera de remonter à la van avec toute la neige fraîche tombée depuis deux jours. Jour 3. Alex jumare jusqu'au 3ième relais et lorsque j'arrive au deuxième, il crie : " David, fait attention, la corde est tranchée jusqu'à l'âme! "… Fait attention! Fait attention à quoi!?! Je le rejoins malgré tout, en serrant les dents et en pensant à des choses légères. Une corde flambant neuve (190$)… Le vent est fort, c'est la journée la plus froide, mais aussi la plus sèche et le soleil frappe vraiment fort… de l'autre côté de la vallée. La paroi où nous sommes est à l'ombre toute la journée. Alex grimpe donc sur une fantastique dalle qui serait probablement 5.8 s'il ne ventait pas à 40km/h et qu'il ne faisait pas -15°C. Quelques mètres plus haut, la fissure se referme. Après un camhook, étant sur un knifeblade, Alex crie : " y'a pu de fissure, est pleine de glace, y'a rien d'autre! ". " Pisse dessus! " que je lui réponds. Après un instant de silence, Alex adopte une technique un peu plus moderne et perce un petit trou à bathook et sort un peu plus tard au sommet. Je le rejoins en lançant des sons gutturaux d'animal content, mais épuisé. Après un joli autoportrait, on rappel au sol, ramasse nos choses et retourne à la van. En jumarant les 100m que nous avions rappelés à l'approche, on prend plus d'une heure quarante-cinq avant de s'asseoir au chaud. La fin du voyage se déroula de manière plutôt linéaire : 3h de route pour Fermont, dodo, 8h de route pour Baie-Comeau dont un pare-chocs démoli par un banc de neige ($$$), dodo, 10h de bus pour Montréal. Présentement, je suis dans l'autobus, regardant ma ville natale de l'autre côté du fleuve, les mains enflées mais le cœur gonflé à bloc. Fatigué mais fier. Nous avons gravi " Le Château Nordique " et cette expérience est la nôtre pour toujours. |
| pa :Alexandre Plourde et David Fournier, 9-10-11 avril 2004 Rouler éternellement vers Churchill Fall et se stationner juste avant de croiser la rivière Churchill. Vous serez alors approximativement à 20km avant la ville. Traverser le pont, descendre et marcher le long de la rivière jusqu'au canyon. Se diriger à travers le bois vers la gauche pour environs 100m jusqu'au haut d'une dalle de 100m. Fixer deux cordes. Dans le fond du canyon, marcher environ 0.75km vers la gauche jusqu'au pied du Château, le plus beau cap orangé. L1 30m A2+ : Départ dans une fissure très mince dans la face, sous le grand piller sur la droite du mur. La suivre et transférer dans une autre fissure en diagonale vers la gauche. Vis-à-vis le haut du grand feuillet à gauche, transférer encore de fissure et rejoindre une traverse, sous un petit toit, vers la droite qui mène à une petite vire. L2 30m C2 : Transférer de deux fissures sur la droite et gravir cette fissure en diagonale gauche jusqu'à une bonne vire. Rejoindre le fond d'un dièdre mince légèrement sur la gauche et le remonter jusqu'au dessus du pilier. L3 40m C2 : Gravir le dièdre juste au dessus du relais jusqu'à une vire croche et herbeuse. Roche lousse. Rejoindre un autre dièdre à gauche où il y a deux bosquets. Camalot #4. L4 30m A2+ : Suivre la fissure sur le côté de la dalle jusqu'à une grande vire. Bathook. Grimper de bloc en bloc vers la gauche jusqu'au sommet. **Tous les relais sont équipés. Le marteau a été utilisé pour un Knife Blade, 4 Peckers et quelques micro-ondes** |
| Château Nordique V 130m A2+ |
| Le texte qui suit sera vraisemblablement publié dans Le Mousqueton de juin 04. J'ai également inclus un topo et une description de chaque longueur. Le topo en format PDF est dispoible ici. |
| SÉQUENCE VIDÉO |
| Cliquez sur les liens pour visionner les deux petites séquences vidéo en très basse résolution. |