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Donald
s'est lev� de son si�ge et l'autre a fait de m�me. Au dehors, de temps
en temps, je vois l'homme qui me lance des regards, ce qui me rend mal
� l'aise. J'ai l'impression qu'il m'�value, comme si j'�tais la marchandise.
Je bois mon caf� � petites gorg�es. Il est froid. Pour ne pas trop penser
� ce qui s'en vient, je fredonne tout bas et � l'intention de Ann qui
doit �tre quelque part en train de triper comme une folle: �Wouldn't
you agree, baby, you and me got a groovy kind of love�. C'est idiot
parce que je ne pense pas �tre en amour avec elle. Mais, en ce moment,
elle est dans mes pens�es. Enfin,
Donald me fait signe de la main. Je les retrouve dehors. Nous marchons
jusqu'en face d'un cin�ma. On s'arr�te. Le type se tourne vers moi,
se pr�sente et me serre longuement la main. Encore une fois, j'ai cette
mauvaise impression qu'il m'�tudie de la t�te aux pieds pour savoir
� qui il a affaire. Puis, il nous laisse pour aller chercher son auto
qui est gar�e un peu plus loin. J'en profite pour questionner Donald.
�
En fin de compte, �a l'air d'�tre cool, non? �
C'est correct! r�pond un Donald pas trop enthousiasm�. Tout est arrang�.
�a ne lui pla�t pas tellement que nous soyons deux et il m'a pr�venu
que �a ne marcherait pas si on avait une envie soudaine de le voler.
Tu ne connais pas la meilleure? Il n'a pas confiance en toi parce qu'il
te trouve trop rocker. �
Moi, trop rocker? Franchement, il a oubli� de te regarder de pr�s ou
quoi? On
rit. Donald ajoute: �
Tu veux en savoir une autre? Tu ne devineras jamais ce qu'il fait comme
profession... Il est avocat, mon cher. �
Voyons donc! �a s'peux pas! �
Ouaip! Nous avons affaire � un "avocat-tapette-�-pipe"! On
se met � rire. Donald
venait de trouver un surnom � ce type. Dans les semaines � venir tous
les hippies du centre-ville allaient appeler l'homosexuel par ce surnom.
Le
klaxon d'une voiture nous fait tourner la t�te. Il est l� au volant
d'une belle Mustang flamboyante. Je dis: �
D�cid�ment, c'est un homosexuel de haute gamme, mon ch�rrrrri. On r�prime
notre rire pour ne pas que "l'homme-femme" constate
qu'on se moque de lui. Nous
roulons pendant une bonne quinzaine de minutes. Vancouver la nuit, ce
sont des lumi�res partout. Les rues principales sont tellement illumin�es
que si on l�ve les yeux au ciel, on ne voit ni lune ni �toiles. Donald
s'est vu offrir une cigarette, suivi du paquet au complet. Je suis assis
� l'arri�re et ne dis mot. Je dois faire celui qui ne comprend rien
en anglais. Ce qui au fond n'est pas bien difficile. L'appartement
de l'avocat est superbe. C'est d�cor� et meubl� dans un style ancien.
Je ne suis pas bol� pour identifier ce que je vois, mais je pense
que c'est de l'�poque coloniale. Il poss�de aussi des toiles et des
sculptures qui doivent valoir �norm�ment d'argent. Nos pieds s'enfoncent
dans un impressionnant tapis pos� mur � mur. A l'entr�e du salon, le
pendule d'une vieille horloge grand-p�re est le seul son qu'on entend
quand on ne parle pas. Tout est m�ticuleusement rang� et le lieu est
d'une propret� qui ferait rougir les femmes de m�nage les plus coriaces.
Encore
une fois, l'avocat pr�vient Donald pour qu'on ne fasse pas de b�tises.
Selon lui, il poss�de beaucoup d'objets de valeur et on n'irait pas
loin avec le butin si on d�cidait de faire les petits malins car il
a de nombreux contacts. Je n'ai pas de difficult� � le croire puisqu'il
est avocat. J'ai
dormi d'un sommeil de plomb sur un �norme divan de cuir blanc. Je ne
sais pas ce qui s'est pass� pour Donald dans la chambre d'� c�t�. Au
matin, � mon r�veil, j'ai vu l'avocat se diriger vers la salle de bain.
Donald, simplement v�tu de son cale�on, est venu me dire qu'on partait
tout de suite car l'homme-femme avait d'importantes causes � plaider
en cour. Je me suis lev� et pli� avec soin la couverture. J'avais dormi
tout habill� alors j'ai enfil� mes espadrilles et les ai suivi jusqu'�
l'auto. Le
chemin du retour vers le centre-ville m'a sembl� moins long que le trajet
effectu� dans la soir�e d'hier. Quand on a roul� sur le pont Granville,
je me suis extasi� devant le magnifique panorama qui s'offrait � mes
yeux. C'�tait la premi�re fois que je voyais le soleil se poindre entre
les montagnes rocheuses. Je ne connais pas de mots pour d�crire tant
de beaut�. Je me suis alors demand� si les gens de Vancouver �taient
conscients de poss�der cette merveille qui est � leur port�e. L'avocat
arr�te la voiture tout pr�s du magasin le Hudson Bay. Il cause � Donald,
lui remet trois paquets de cigarettes et un billet de cinq dollars.
On le remercie et on le quitte. Tout
en marchant, Donald partage ses cigarettes avec moi. Je n'ose pas le
questionner sur sa nuit. �
T'es pas curieux de savoir ce qui s'est pass�? qu'il me demande. �
Pas si tu ne veux pas en parler, que je r�ponds en feignant l'indiff�rence.
�
Eh bien, il ne s'est rien pass� du tout. J'ai dit au tapette � pipe
que je ne marchais pas � ces jeux-l�. Il ne m'a pas achal� de la nuit.
Il
fait une pause et ajoute: �
Tu sais, il aurait voulu nous aider � nous trouver un emploi. Mais je
n'y tenais pas particuli�rement. �
Hein! T'es fou de ne pas avoir accept� son offre. Pourquoi que t'as
refus�? �
J'ai pens� qu'il voudrait certainement quelque chose en retour... quelque
chose en nature. �
Je comprends. Et qu'est-ce qu'on fait maintenant? �
Si on allait d�jeuner au White Lunch? �
Pourquoi pas � la caf�t�ria du Hudson Bay? C'est juste en face. �
Nah! On va se faire bummer par les hippies. Ils sentent �a quand quelqu'un
a de l'argent sur lui. Coin
Granville et Georgia, Donald fait comme s'il n'avait pas de tabac et
qu�te une fille qui donne l'impression d'avoir pass� la nuit sur le
trottoir. De l'autre c�t� de la rue, Poncho est d�j� � son poste pour
vendre ses copies du Georgia Straight. On lui fait signe de la main
mais on ne s'arr�te pas pour lui parler. Au
White Lunch, c'est le calme plat, pas de Molly en vue. C'est une jolie
Chinoise au sourire ravissant qui la remplace. Notre petit d�jeuner
dans un cabaret et on part s'asseoir � notre table habituelle, c'est-�-dire
celle du fond pr�s des toilettes. Donald
me demande: �
O� en es-tu avec la fille avec laquelle je t'ai vu l'autre fois? �
Oh, shit � marde! que je dis en me tapant sur le front. J'ai compl�tement
oubli� que j'avais rendez-vous avec elle au Georgia Straight. �
Ce matin? �
Euh... Non, c'�tait la semaine pass�e. Enfin, je pense. Je ne sais plus.
�
Ch'comprends pas. T'as laiss� tomber cette jolie fille? �
Ben, je... J'ai un probl�me � r�gler avec ma conscience. �
Qu'est-ce que tu veux dire par l�? �
C'est Francine. N'est-ce pas lui jouer dans l'dos que de flirter quelqu'un
d'autre? Est-ce que c'est loyal de... Soudain,
Donald sort de ses gonds et donne un coup de poing sur la table. Je
reste fig� par sa r�action. �
H�, ho! Ici la terre, allo la lune! dit-il, en passant sa main devant
mon visage. �coute, Pierre, Francine est � Hull et nous, on est � l'autre
bout du Canada. Penses-tu qu'elle va t'attendre patiemment pendant un
an ou deux? Qui te dit qu'elle ne s'est pas d�j� fait un aut' chum?
R�veille-to�, crisse! Je
suis sur la d�fensive, pr�t � mordre s'il le faut. Je n'aime pas me
faire parler ainsi. J'ai toujours pris �a pour de la provocation quand
quelqu'un me brusque. Cette fois, ce n'est pas un chum ou un �tranger
qui est assis en face de moi, mais un ami que j'estime et je ne sais
pas comment r�agir. Je suis d�boussol�. N�anmoins, je n'ai pas � r�fl�chir
longtemps pour comprendre que Donald ne cherche qu'� m'ouvrir les yeux
sur une r�alit� plus que probable. Et moi, je suis un na�f qui doit
changer ma mentalit�. Mal � l'aise, je saute du coq � l'�ne: �
Heille, savais-tu que dimanche prochain il y aura un open house
au Georgia Straight? �
C'est quoi �a? demande Donald. Je
lui explique ce que sont les diggers. �
...Pour au cas o� nos chemins se s�pareraient d'ici l�, il te faudra
entrer par la porte arri�re dans la ruelle. Les bureaux du Georgia Straight
seront ferm�s pour l'occasion. Rien ne para�tra de la rue Pender. Tu
fais le tour et on s'y retrouve. �
C'est d'accord. Oh, j'allais oublier de te dire qu'hier, Conrad et moi,
avons fait la connaissance d'un autre Qu�b�cois. Il se nomme �mile.
Il est pas mal cool, le gars. Tous les trois avons eu l'id�e de ramasser
assez d'argent pour louer un appartement ou une chambre. Que penserais-tu
de te joindre � nous? Sourire
fendu jusqu'aux oreilles, je dis: � Far out, man! C'est
une id�e du tonnerre. Adieu le Georgia Straight, la plage et les tapettes.
On pourrait avoir notre propre chez soi � nous. �
Si j'en juge par ton enthousiasme, c'est donc dire que tu acceptes?
�
Si j'accepte? Le mot est faible, man. On aurait d� y avoir pens� nous-m�mes
d�s qu'on est arriv�s � Vancouver. C'est s�r que j'embarque dans l'affaire.
La
conversation se poursuit sur ce magnifique projet en perspective. Plus
tard, nous quittons le restaurant pour fl�ner sur la rue Granville.
On qu�te un peu tout le monde. Comme je n'ai pas encore r�ussi � me
d�faire de ma timidit�, je ne m'en tiens qu'� mendier les filles. Les
hommes me font peur. Qui sait s�il n�y en a pas un qui me cracherait
dans la main. |