Le Monde de Rêve de Dragon; (Texte tiré du livre « Rêve de Dragon » par Denis Gerfaud, page 170 à 176) Un Multirêve; L'univers de Rêve de Dragon appartient à l'heroic fantasy, terme parfois traduis par « médiéval fantastique ». C'est l'univers imaginaire des anciennes légendes, es contes de fées, des sagas. Royaumes situés à la frontière de l'inconnu; vastes forêts impénétrables; désolations hantées de monstres; cités fortifiées grouillant d'une faune bigarrée d'aventuriers faméliques, de bourgeois grassouillets, mendiants, baladins, voleurs, gardes; auberges enfumées où les dés roulent sur les tables entachées de bière; vieilles tours branlantes, demeure d'un magicien. Dans ce foisonnement baroque se nouent et se dénouent les intrigues : duels, poursuites, chocs des épées, quêtes, malédictions, récompenses… Historiquement parlant, les univers d'heroic fantasy n'ont jamais existé, leur cartographie (royaumes, continents, océans) n'appartiennent qu'à l'imagination de leurs auteurs. Voyez la Terre du Milieu de Tolkien, les Isles Anciennes et la Terre Mourante de Jack Vance, le monde de Landkhmar de Leiber, Terremer d'Ursula Le Guin… la liste est trop longue pour les citer tous. Telle est l'ambiance de l'univers de Rêve de Dragon, le genre de lieux qu'il faut s'attendre à visiter, des créatures qu'il faut s'entendre à rencontrer, d'aventures qu'il faut s'attendre à vivre. Les mondes d'heroic fantasy ont usuellement une légende, une cosmographie légitimant leur existence et posant leurs fondations. Les fondations de l'univers de Rêve de Dragon, ce sur quoi tout repose, c'est naturellement le rêve. Le monde est rêvé au sens littéral du mot. Toutefois, ce qu'il est indispensable de comprendre pour bien l'appréhender, c'est le point de vue adopté, c'est- à-dire en termes de cinéma, où se trouve la caméra. Le point de vue n'est pas celui du rêveur, c'est celui du rêve lui-même, et plus précisément des êtres rêvés. Le rêve est toujours et uniquement perçu de l'intérieur de lui-même. Toutes les justifications que l'on y apporte ne sont pertinentes que sous cet angle. Vu de l'extérieur, qu'avons-nous en effet? De gros reptiles ronflant dans leur cavernes, en train de digérer avant leur prochaine partie de chasse? Des seigneurs de lumière pelotonnés au fond de baldaquins somptueux? Simplement des joueurs en train d'agiter des dés à dix faces? … De toute façon, rien qui ait le moindre intérêt pour les personnages du rêve. Ils n'ont pas à se préoccuper du ou des rêveurs. Ce rêve, c'est leurs univers naturel. Ils s'y endorment et s'y réveillent journellement en y rêvant eux-mêmes. Ils y naissent, y grandissent, vivent, voyages, souffrent, meurent ; et tout cela n'a rien pour eux d'un rêve : c'est physique, c'est tangible, c'est la vie. C'est leur monde et ils ne connaissent rien d'autre. il est parfois des sages pour leur dire : « Le monde n'est qu'un rêve de Dragons… » Et la plupart réagissent comme on réagit souvent face d'un sage, ils rient et se moquent de lui : « Comment le monde pourrait-il n'être qu'un rêve ? La terre n'est-elle pas solide, le soleil lumineux, le pain nourrissant, le vin réconfortant ? Rien de cela ne serait donc réel ? Allez donc !… » Tout comme notre monde réel, les personnages de Rêve de Dragon sont loin d'être tous des mystiques. Seule une minorité d'intellectuels, sages, haut-rêvants, ayant analysé leurs propres expériences oniriques et les ayant comparées à la réalité du monde, sont arrivés à cette conclusion – la seule qui, entre autre, explique la magie. Les voyageurs en font généralement partie, le voyage avec ses déchirures du rêve et autres expériences oniriques, ayant comme effet de leur ouvrir les yeux. il n'y a pas qu'un rêve; L'univers de Rêve de Dragon est en réalité un multivers (selon l'expression de Moorcock), que l'on pourrait transcrire ici par multirêve. Car il n'y a pas qu'un monde rêvé par les Dragons, il n'y a pas qu'un rêve. Les Dragons sont une infinité. On parle rarement d'un Dragon en particulier – et toujours sous la forme d'une légende qui n'engage que son narrateur –, on parle des Dragons : le monde est un rêve de Dragons (au pluriel). Or si les Dragons rêvent le monde – le monde de référence d'où sont issus les personnages des joueurs – ils en rêvent également une infinité d'autres, comme autant de mondes parallèles. si vous inventez vos propres scénarios, ou si, en tant que joueur, vous entrez dans le monde d'un autre scénariste, le contexte sera forcément différent, l'atmosphère, l'ambiance ne seront pas les mêmes, vous n'aurez pas exactement affaire au même « rêve ». Loin d'être choquant, c'est tout à fait légitime dans Rêve de Dragon. […] Un monde sans dieux; Il n'y a pas de dieux dans Rêve de Dragon. C'est la seule grande différence avec les autres univers d'heroic fantasy. Hormis cela, tout y est compatible. Certes, les Dragons sont les créateurs du monde et jouent donc un rôle de dieux. Mais l'analogie s'arrête là. La particularité commune aux dieux d'heroic fantasy (comme aux dieux mythologiques en général) est qu'ils peuvent apparaître sur le même plan que les mortels, les mortels pouvant aussi se rendre sur le plan des dieux, d'où dialogues, conflits, pactes, sacrifices, prières, religions, cultes, ad nauseam… Les dieux confèrent des pouvoirs aux mortels en échange de…? (la chose ne m'a jamais paru très pertinente ni très claire)… disons en échange de leur « foi » – et, quoi qu'il en soit, il apparaît qu'ils ont besoin des hommes et réciproquement. rien de tout cela avec les Dragons. Les Dragons n'ont pas besoin des hommes. Ils les rêvent et c'est tout. Si l'on doit parler de besoin, la seule chose dont ils puissent avoir besoin, c'est de leurs rêves. Mais ces rêves incluent les moustiques, les hommes et les galets de la plage avec le même manque de discrimination. Les hommes ont-ils besoins des Dragons ? Autant demander si la musique a besoin de musicien. La question ne se pose pas, ou si elle se pose, la réponse, la réponse est inutile et ne change rien. Hommes et Dragons se situent non seulement sur des plans différents, mais des plans qui ne sont même pas parallèles. Le plan des Dragons inclut celui des hommes qui n'en est qu'une vague particularité mineure. Si les Dragons étaient des dieux, ce seraient des dieux terriblement, inexorablement DIVINS et rien d'autre. […] Un aspect traditionnel des jeux de rôle d'heroic fantasy ne saurait donc être reproduit ici : Les multiples divinités ne cessant d'intervenir dans les affaires des hommes et réciproquement. Mais pas de conclusion hâtive ! L'absence de divinité ne signifie pas forcément l'absence de religion. La grande question métaphysique que se posent les hommes de tous les temps – pourquoi existons-nous ? – se posent également aux personnages de Rêve de Dragon, et le fait que le monde n'est qu'un rêve peut être appréhendé différemment selon les lieux et les individus. On peut en avoir une approche philosophique, comme la plus part des haut-rêvants, ou superstitieuse. La superstition peut alors conduire à rendre un culte à tel ou tel supposé Dragon, entité, monument, relique, des temps anciens, avec ce que l'on imagine de cérémonial inutile et perverti, de fanatisme aveugle et sanguinaire.