Semaine du 1er juillet
1999 --N°1808 -- ÉPOQUE
Basque, breton, corse, occitan, mais aussi
créole et berbère
Qui a
peur des langues minoritaires ?
Refus présidentiel de
réviser la Constitution, divisions à gauche comme à droite, la
question de la ratification par la France de la Charte européenne
des Langues régionales ou minoritaires rallume une querelle bien
française. Adossés à cette charte, le breton, le basque ou l’occitan
menaceraient-ils l’unité nationale ? Certains l’assurent. D’autres
en rient. Quoi qu’il en soit, la portée symbolique de cette affaire
n’en est pas moins réelle. Aux yeux des défenseurs de la France
éternelle, elle menace de déséquilibrer le trépied qui lui a donné
son assise au cours des siècles - un territoire, une nation, une
langue. Selon les hérauts de la République une et indivisible, elle
risque d’affaiblir un peu plus ce français qui en est l’expression.
Imposé par François Ier, l’abbé Grégoire et Jules Ferry, il est déjà
bousculé par la mondialisation, la construction de l’Europe et le
multilinguisme. Or, explique ici le linguiste Bernard Cerquiglini,
il vaut bien mieux considérer les langues minoritaires comme une
partie du patrimoine culturel français. Sans oublier qu’on parle
aujourd’hui en France des « langues sans territoire ». Directeur de
l’Institut national de la Langue française, Bernard Cerquiglini* a
été chargé de dresser la première liste des langues minoritaires de
France pouvant bénéficier des mesures adoptées par le Conseil de
l’Europe. Il dit ses choix et ses divergences, notamment avec
l’Allemagne, à propos de ces « langues sans territoire
».
 Bernard
Annebicque
|
Le Nouvel Observateur. -
En France, DOM-TOM inclus, soixante-quinze langues sont à vos yeux
candidates aux mesures de protection adoptées par le Conseil de
l’Europe. Et pour le seul Hexagone, elles sont trente et une. Vous
êtes sûr que toutes sont encore des langues vivantes ?
Bernard Cerquiglini. - J’en suis certain pour le corse,
l’alsacien, le basque, le breton ou l’occitan... Je vous rappelle
qu’à Perpignan il y a tout de même un quotidien et une radio en
langue catalane. Et quand, au cours de ma mission, Georges Sarre
m’explique que « le corse n’est plus parlé que par trois
grands-mères », j’estime qu’il se trompe. Je suis d’autant plus
catégorique que j’ai dirigé une école primaire dans l’île de Beauté
et que j’ai pu mesurer le dynamisme du corse parmi les enfants. En
revanche, si on veut dire que les Corses qui ne peuvent s’exprimer
qu’en corse sont rarissimes, je suis d’accord. La fameuse aïeule qui
ne parlait que le breton ou que le basque et pas le français ne me
semble pas avoir survécu à la télévision. En ce qui concerne nombre
de langues d’oïl, tel le morvandiau bourguignon ou le saintongeais,
la situation est nettement plus précaire. Il s’agit là de
survivances parfois comateuses. Encore que le picard qu’on croyait
définitivement anéanti donne des signes de résurrection.
N. O. - Le paradoxe, c’est que la signature de cette charte qui
provoque tant de polémiques coïncide avec une diffusion inédite du
français. Mais aussi avec un tassement des inscriptions aux cours de
langues régionales dans le primaire. 100 000 enfants inscrits, c’est
même une diminution de 10%...
B. Cerquiglini. - Oui, il est exact qu’après une forte vogue pour
ces langues on enregistre un recul depuis dix ans. Cela permet de
rappeler que, pour ce qui concerne l’Education nationale, la France
n’a pas attendu 1999 et la charte pour agir. Il y a d’abord eu la
loi Deixonne en 1951, du nom d’un vieux radical-socialiste,
normalien, prof et résistant, qui avait d’abord le souci de faire un
geste de reconnaissance pour les populations des maquis. Les zones
occitanes au premier chef. Et puis, dans le sillage de la
décentralisation, à partir de 1982, toute une vague de textes et de
circulaires ont rendu possible l’enseignement officiel dans le
second degré du basque, du breton, du catalan, du gallo (dialecte
gallo-roman), de quatre langues mélanésiennes, du mosellan, de
l’alsacien, de l’occitan et du tahitien.
N. O. - Sachant que chacune des langues finalement retenues sur
votre liste se verra attribuer au cas par cas des droits
sélectionnés de manière discrétionnaire par les pouvoirs publics,
qu’y a-t-il au fond de vraiment neuf ?
B. Cerquiglini. - Du symbolique. Et c’est important, car pour la
première fois la République est amenée à reconnaître explicitement
qu’à côté du patrimoine littéraire, artistique et des monuments
historiques il y aussi des langues qui valent bien une église
romane, voire une cathédrale. C’est nouveau. Et réjouissant pour le
linguiste que je suis. Plus essentiel, il me semble, que de savoir
si la France a fait une lecture un peu, beaucoup ou excessivement
minimaliste de la charte.
N. O. - Nos voisins ne sont pas non plus maximalistes...
B. Cerquiglini. - Attendons l’Espagne, l’Italie et la
Grande-Bretagne, qui n’ont pas encore signé la ratification. Mais
pour l’Allemagne, il est assez piquant de noter que si le
gouvernement a reconnu le danois, le frison ou le bas-allemand,
manquent à l’appel le yiddish et surtout le turc, qui est
certainement la deuxième langue vivante de la République fédérale.
Très loin devant le « bas-sorabe » de Saxe ! Il y a aussi les pays
dont la générosité doit être appréciée avec quelques précautions. La
Croatie, par exemple, qui reconnaît sept langues dont le... serbe,
d’ailleurs identique au croate, alors que les heureux bénéficiaires
serbes de Croatie doivent se faire rares depuis l’issue «
purificatrice » du conflit yougoslave.
N. O. - A la différence des Allemands, vous avez, vous, retenu
dans votre liste de candidature les langues de l’immigration
relativement ancienne comme l’arménien ou le yiddish, mais aussi
celles des migrants plus récents comme l’arabe dialectal et le
berbère. Une divergence de fond ?
B. Cerquiglini. - Oui. La volonté de privilégier les langues
territorialisées imprègne fortement la charte du Conseil de
l’Europe. Et elle procède, je crois, de la tradition linguistique
allemande issue du romantisme d’outre-Rhin. Une conception qui
s’oppose aux principes républicains français, pour lesquels les
langues régionales corse ou basque ne sont pas la propriété de la
région corse ou basque mais de la nation. En outre, le principe de «
territoire d’une langue » est contestable d’un point de vue
linguistique. Toutes les langues parlées en France ont une origine «
étrangère ». Y compris le français, dont l’académicien
Pierre-Nicolas Bonamy écrivait en 1740 que c’était un créole latin
de soldats, de marchands et de prostituées, plus un peu de gaulois
et beaucoup d’allemand. Enfin, force est de reconnaître que la
mobilité des hommes fait voyager dialectes et langues. Prenez le
créole martiniquais et guadeloupéen, qui est aujourd’hui extrêmement
vivant en région parisienne. Eh bien, c’est sans doute la première
des langues minoritaires de la métropole. En seconde et troisième
position viennent selon toute vraisemblance le berbère et l’arabe
dialectal.
N. O. - Les subtilités du texte de la charte vous ont donc permis
d’intégrer ces langues sans territoire dès lors qu’il existe un lien
historique relativement ancien avec la nation.
B.
Cerquiglini. - Avec l’arabe dialectal et le berbère, c’est
indiscutable : les harkis et nombre de musulmans d’Algérie n’ont
jamais cessé d’être français pendant ce siècle. Pour le yiddish
pratiqué par les émigrants venus d’Europe centrale et naturalisés
depuis longtemps, c’est également évident. Le même raisonnement vaut
pour l’arménien. Et bien sûr pour le tsigane. J’ai ajouté le hmong,
la langue de ces réfugiés cambodgiens accueillis en 1977 dans le
département de la Guyane. Oui, c’est vrai, j’ai exploité toutes les
ressources de la charte. Une charte dont le texte contient
d’ailleurs des contradictions assez majeures : ainsi dans le
préambule, il est fait mention des « droits des locuteurs » alors
que dans le rapport explicatif il s’agit du « droit des langues ».
Deux conceptions, la première communautaire, et la seconde
culturelle et patrimoniale, retenue par la France, qui
s’entrechoquent et peuvent favoriser malentendus et contentieux.
N. O. - Dans votre rapport vous réaffirmez fortement que le
français est bien évidemment la langue de la nation. Pour autant,
aucune de nos Constitutions successives ne laisse entendre que les
langues minoritaires doivent disparaître pour que le français
vive...
B. Cerquiglini. - Non seulement cela n’est écrit nulle part, mais
je crois qu’il est parfaitement injuste d’associer l’ambition
républicaine à un projet éradicateur quand bien même le volontarisme
centralisateur des jacobins n’incita guère à célébrer les
différences. Commençons par la Révolution : savez-vous que la «
Déclaration des droits de l’homme » devait être traduite dans toutes
les langues pratiquées en France, et Dieu sait si elles étaient
nombreuses. Certes, celui qui fut désigné pour cette mission a pris
la tangente avec le budget qu’on lui avait alloué ! Mais surtout
personne n’était en mesure, faute d’inventaire, de mener à bien des
traductions dans des langues dont on ignorait à peu près tout. D’où
la commission créée dès 1789 sous l’autorité de l’abbé Grégoire, qui
fut chargée d’une première nomenclature des patois et moeurs des
gens des campagnes. Pour se faire entendre, les hommes de 1789
prenaient en quelque sorte le relais de l’Eglise, qui, dès le XVIIIe
siècle, s’intéressait de très près aux parlers locaux alors que les
grammairiens de l’époque ne prêtaient intérêt qu’au français.
N. O. - Et l’instituteur de la IIIe République qui interdit de
cracher par terre et de parler le breton ?
B. Cerquiglini. - La fameuse affiche à laquelle vous faites
allusion, je ne l’ai jamais vue. En revanche, des travaux récents
montrent que les « hussards noirs » de Jules Ferry n’étaient, ni par
formation ni par vocation, les tueurs sadiques de langues qu’on
décrit parfois aujourd’hui. Leur souci premier était bien évidemment
d’enseigner la langue commune à tous : le français. Mais ces
instituteurs, dont le recrutement était volontairement local, furent
nombreux, à titre privé, à rédiger des monographies de leurs
villages et à faire des synthèses sur les parlers locaux. Et,
tenez-vous bien, les circulaires du ministère de l’Instruction
publique recommandaient de s’appuyer sur la culture et le langage du
lieu pour les leçons de géographie. L’idée que pour atteindre
l’universel il faille partir du particulier allait alors de soi...
N. O. - A l’époque, ceux qui se réclamaient de la République ne
doutaient ni d’eux ni de la mission de l’Etat...
B. Cerquiglini. - C’est vrai. Et comme linguiste j’observe cette
perte actuelle de confiance tant du côté des élites que d’une large
partie de l’opinion. Lorsque j’avais été chargé en 1990 de réformer
l’orthographe de quelque 400 mots de la langue française, ce fut
déjà une levée de boucliers. Même la féminisation des noms de métier
dont mon laboratoire a été chargé passe difficilement. Mais peut-on
sanctuariser une langue vivante ?
N. O. - De quand date le grand repli des langues minoritaires ?
B. Cerquiglini. - De la guerre de 14-18. Le français s’impose
alors comme la langue de commandement de toute la nation en armes.
Commence le processus accéléré qui conduit au monolinguisme actuel.
Ce que j’appelle, moi, la « monoglossie ». Une situation « unilingue
» très originale, y compris dans le monde francophone, car ni en
Afrique, ni au Québec, ni en Belgique, ni en Suisse, ceux dont la
langue dominante est le français ne parlent qu’une seule langue.
N. O. - Observez-vous aujourd’hui un refus de la langue française
de la part de ceux qui parlent des langues minoritaires ?
B. Cerquiglini. - Il peut toujours y avoir quelques intégristes,
mais franchement je n’ai jamais eu cette impression. Jamais. Le
français est la langue incontestée de l’intégration républicaine et
culturelle, et les associations de parents d’élèves immigrés - c’est
l’ancien directeur de l’enseignement primaire sous Jean-Pierre
Chevènement qui vous parle - sont les premiers à l’exiger. Ce que
j’observe, en revanche, ce sont des sensibilités locales et
régionales de plus en plus affirmées dès lors qu’il s’agit
d’enrichir le rapport à la langue nationale. Voyez le groupe les
Fabulous Troubadours à Montpellier : ils parlent le français,
chantent en occitan et sont écoutés à Paris ou à Rennes. Voyez
encore dans la même ville le succès de la Foire aux Langues. Ou, à
Toulouse, cet enseignement pionnier dans les collèges intitulé «
latin-langues romanes » qui permet aux élèves de se familiariser
avec l’occitan, le catalan, l’italien ou l’espagnol. Et donc de
mieux vivre le français grâce à la connaissance de ses langues
aînées, soeurs ou cousines.
Propos recueillis
par Guillaume Malaurie (*) Récemment nommé vice-président du
Conseil supérieur de la Langue française. Il a publié « la Naissance
du français », « Que sais-je ? », PUF,
1991.
CONTRE LA CHARTE EUROPÉENNE CONTRE LA
CHARTE EUROPÉENNE
Le
marteau du communautarisme
Défenseur très actif de la langue française, Thierry Priestley*
dénonce moins les intentions que les conséquences de la charte du
Conseil de l’Europe
Les membres de nos associations ont généralement beaucoup de
compréhension pour la cause des langues régionales, jusqu’à la
défendre parfois avec autant d’ardeur que celle de la langue
française. Pour autant, la ratification de la Charte européenne des
Langues régionales ou minoritaires n’a pas notre faveur dans un
contexte qui lui donne un sens très inquiétant.
Certes, on approuverait volontiers l’appel de Lionel Jospin à la
sauvegarde d’un patrimoine linguistique diversifié enrichissant une
France sûre de son unicité et du rayonnement de sa langue nationale.
Mais, justement, en sommes-nous bien là quand tout démontre le
déclin du français jusqu’en France même, parfois favorisé par nos
propres gouvernants successifs ? Lionel Jospin ne s’incline-t-il pas
sans cesse à Bruxelles et dans la plupart des organismes
internationaux devant l’imperium de l’anglo-américain ? N’a-t-il pas
fait l’apologie de l’anglais, en anglais, devant les élèves d’une
classe de français à Shanghai ? Claude Allègre n’a-t-il pas
préconisé pour l’anglais, devant le congrès du PS, le rôle de
seconde langue officielle en France ? Martine Aubry s’émeut-elle du
développement de l’emploi obligatoire et abusif de l’anglais dans
les entreprises françaises au détriment des moins qualifiés ?
En d’autres termes, la langue française serait-elle la seule qui
ne vaille pas la peine qu’on la défende quand elle est de plus en
plus abandonnée à son sort de langue partout déclinante par les
élites et les forces dirigeantes du pays ? Qu’on ne s’étonne pas
alors du sens que prendrait pour beaucoup de Français la
ratification de la Charte européenne des Langues régionales : un
acte supplémentaire d’abandon de la langue française prise entre
l’enclume de l’empire anglophone et le marteau du communautarisme.
Non, décidément, la défense des langues régionales mérite mieux
que cette charte, excessive dans certaines de ses dispositions,
impraticable dans ses moyens, douteuse dans son inspiration et mal
secondée par une fraction de ses partisans (l’attentat de
Cintegabelle, qui donc déjà l’a revendiqué ?). Celle-ci ne peut
s’inscrire que dans une politique linguistique qui afficherait une
volonté forte d’assurer en premier lieu à la langue française
l’avenir qu’elle mérite et le rôle de ferment de l’unité nationale
qu’elle doit jouer. Thierry Priestley
(*) Administrateur d’Avenir de la Langue française et président
de l’association Droit de Comprendre. 98, rue de Sèvres, 75007
Paris.
POUR LA CHARTE
EUROPÉENNE
Ploucs
de France, unissons-nous ! »
Auteur du « Rapport
sur les langues et cultures régionales », Bernard Poignant* parle du
breton, du basque ou de l’occitan comme de « langues amies et
alliées ». Et s’en prend à la vision « Bécassine » des républicains
intégristes
Samedi 26 juin, 8 h 25,
sur France-Inter, docte, sûr de lui et dominateur, le journaliste
Philippe Tesson déclare en parlant des Bretons : « On ne les empêche
pas de manger leurs crêpes. » C’est vrai, et il est même le bienvenu
pour les partager. Tout est dit dans ce cri du coeur des passions
françaises. Les langues et cultures régionales sont un sujet qui
n’avait pas fait depuis longtemps la une de nos gazettes nationales.
Philippe Tesson a repris le dossier où il l’a laissé, c’est-à-dire
il y a plusieurs dizaines d’années. Bécassine a la vie dure ! Il
faut partir de ce qui nous tient à coeur. La France, bien sûr, et en
premier, mais notre identité n’est pas unique. Chacun d’entre nous
est de quelque part et vient de quelque part. Chacun d’entre nous
est pluriel, pour reprendre l’adjectif en vogue. Nier nos autres
attaches, c’est nier une part de nous-mêmes avant de la nier chez
les autres. Le nationalisme est contenu dans l’uniformité, pas dans
la diversité.
La République et son pacte, celui de l’égalité devant la loi et
du refus du communautarisme. Je ne vois pas dans la Charte
européenne ce qui change cela pour la France. Au contraire, son
rapport introductif écrit nettement : « Créer des ghettos
linguistiques irait à l’encontre des principes de l’interculturel et
du plurilinguisme et nuirait aux intérêts des populations
concernées. » Sauf évidemment à confondre République, centralisme et
conservatisme.
L’unité nationale forcément. Cette charte ne demande à aucun pays
de fractionner son peuple. Accompagner cette unité du respect des
langues et cultures régionales, c’est aussi respecter le peuple.
Certains pensent qu’il suffit d’attendre et qu’elles disparaîtront.
Sans doute les locuteurs seront-ils moins nombreux à les parler,
mais ceux qui resteront seront militants, déterminés, volontaires.
S’ils sentent le mépris ou le rejet, leur radicalisme deviendra un
problème national. Ce qui est rigide se casse ; ce qui est souple
rassemble.
La langue française enfin. Elle restera la seule langue
officielle sur tout le territoire de la République. Toutes les
autres relèvent du volontariat. Depuis 1992, l’article 2 de la
Constitution l’affirme, mais de 1871 à cette date elle a bien vécu
sans cela. Une grande politique de la francophonie doit accompagner
à l’extérieur ces efforts pour nos langues de France à l’intérieur.
On ne défend bien sa langue chez les autres qu’en respectant toutes
les langues chez soi. Aujourd’hui, on entend des va-t-en-guerre
dresser la langue française contre les langues minoritaires : au
contraire, elles sont amies, elles sont alliées. Tout le monde sait
qu’un grand pays doit avoir une grande langue internationale. Mais
quand nos départements et territoires d’outre-mer ont entendu ces
commentateurs, leur sang n’a dû faire qu’un tour.
Voilà déjà de bonnes raisons pour signer puis ratifier ce texte
international. Bernard Poignant
(*) Maire de Quimper et député européen.
Le débat sur la Charte européenne des
langues
Sauvons
d’abord le français !
Que les langues
régionales s’épanouissent ? Bravo. Mais veillons à ce que le
français soit mieux maîtrisé par nos enfants et continue de rayonner
à l’étranger
Alire certains commentaires, parfois excessivement passionnés, le
public pourrait croire que le Conseil a déclaré contraires à la
Constitution l’enseignement, la promotion ou l’usage des langues
régionales. Pourtant, il n’y a rien de tel dans sa décision. Le
Conseil constitutionnel a justement relevé l’incompatibilité entre
la Constitution et certaines dispositions de la charte des langues
régionales. Mais il a reconnu conformes à la Constitution les
trente-neuf engagements en faveur des langues régionales ou
minoritaires que le gouvernement entendait souscrire en ratifiant la
charte.
Ainsi, au lendemain de la décision du Conseil constitutionnel, le
gouvernement est à même de saisir le Parlement, sans révision de la
Constitution, d’un projet de loi reprenant les mesures qu’il
entendait ajouter, après ratification, au dispositif existant en
faveur des langues régionales. En outre, le gouvernement se trouve
libéré de certaines contraintes inutiles que la charte fait peser
sur les Etats. Ainsi, l’article 9.3 concernant la justice, par
lequel la France s’engagerait « à rendre accessibles, dans les
langues régionales ou minoritaires, les textes législatifs nationaux
les plus importants ». La nécessité de traduire en breton, corse ou
créole nos codes n’apparaît pas évidente, au regard du coût de
pareille opération. L’ordonnance de Villers-Cotterêts d’août 1539
avait prescrit que tous les actes de procédure soient « délivrés aux
parties en langage maternel français et non autrement ». Déjà, le «
Coutumier de Bretagne » daté de 1341, sous le règne de Jean III de
Bretagne, était entièrement rédigé en français. Pour quelle
mystérieuse raison faudrait-il traduire, à l’heure de la
mondialisation, nos codes modernes en un breton juridique disparu
depuis six siècles ?
On invoque volontiers « l’exception culturelle » de la France.
Parmi ces caractéristiques les plus remarquables, figurent l’unité
linguistique sur l’ensemble du territoire national et la
reconnaissance que le français est la langue de tous les Français en
tant que citoyens. Que fleurissent, dans les associations, les
manifestations publiques, les lieux de culture et de rencontre, les
langues régionales, dans toute leur enrichissante diversité, chacun
s’en félicite. Que l’Etat et les régions contribuent à leur
enseignement, à condition qu’il ne soit pas obligatoire, et à leur
diffusion dans les médias audiovisuels, nul n’y trouve à redire.
Cette politique existe déjà et s’est heureusement développée ces
dernières années, sans recourir à la charte des langues régionales.
En revanche, ratifier un engagement international qui oblige les
Etats à fonder « leur politique, leur législation et leurs pratiques
sur les objectifs et principes suivants : le respect de l’aire
géographique de chaque langue régionale ou minoritaire [...], la
facilitation et/ou l’encouragement de l’usage oral et écrit des
langues régionales dans la vie publique et privée (article 7 1) »,
s’avère incompatible avec la conception d’une République indivisible
dont le français est la seule langue admise par la Constitution dans
l’espace public. De même, « s’engager à prendre en considération les
besoins et les voeux exprimés par les groupes pratiquant ces langues
», serait donner un fondement légal, sur la base d’une convention
internationale, à la revendication collective des régionalistes les
plus radicaux.
On comprend, dès lors, pourquoi un si petit nombre d’Etats
membres du Conseil de l’Europe ont ratifié, à ce jour, une charte
qui date de 1992. Huit seulement l’ont fait, dont trois membres de
l’Union européenne : la RFA, les Pays-Bas et la Finlande. Mais le
Royaume-Uni, l’Italie et l’Espagne, pourtant riches en langues
diverses et qui pratiquent une régionalisation bien plus poussée
qu’en France, n’ont pas ratifié la Charte.
D’où l’interrogation : dans la France d’aujourd’hui, intégrée
dans l’Union européenne, insérée dans l’économie mondiale,
puissamment impliquée dans les progrès de la technologie, quelles
sont les priorités dans le domaine éducatif ? Il faut s’assurer
d’abord que tous les enfants de France maîtrisent parfaitement le
français. Nous en sommes loin, hélas ! Développer la connaissance de
langues étrangères, notamment l’anglais, sans lequel bien des voies
sont barrées aux adolescents dans le monde d’aujourd’hui. Permettre
aux jeunes d’accéder aux techniques modernes de communication qui
constituent l’un des éléments de la culture actuelle. Enfin, il faut
veiller à ce que la langue française, assurément notre patrimoine
linguistique le plus précieux, soit toujours mieux diffusée et
enseignée, pour éviter que son influence ne diminue dans le monde.
Toute fermeture d’un lycée français à l’étranger est un coup porté à
la France. Pensons-y.
Nouvel
Observateur - N°1808
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