Chronique d'une longue et vaillante défense (250-241 av. J.-C.)
Les sources
Avant d'attaquer tout thème d'histoire de l'Antiquité est toujours important d'analyser les sources. Pour ce qui regard la première guerre punique les sources qui nous sont parvenues sont très peu. Sans doute la plus importante est Polybe qui a laissé des Histoires. Diodore de Sicile (Agirrio, env. 90 - env. 20 av. J.-C.) a tiré de lui les livres xxviii à xxxi de sa Bibliothèque historique. Les Histoires contre les païens d'Orose (ive siècle) sont une autre source. Zonaras (m. 1130) aussi a laissé des pages sur cette guerre. Pour établir ce texte on a pu visiter les ouvrages de Polybe, de Diodore et d'Orose.
Vécu probablement entre 208 et 126 av. J.-C., Polybe a eu une vie mouvementée. Né à Mégalèpolis il 'est tôt engagé en politique. Pendant la guerre de Persée (troisième guerre macédonienne, 171-168 av. J.-C.) il était hipparque, et à la victoire romaine, ayant pris la part de la Macédoine dans le conflit, il fut conduit à Rome en otage. Ici il eut la chance de bénéficier de la sympathie de Scipion émilien et du vainqueur de Persée, Paul-émile. Cela lui permit de profiter du milieu favorable aux études qui Rome offrait. C'est pendant ces dix-sept années d'exil (167-150 av. J.-C.) qu'il écrivit le i et le ii des livres de ses Histoires.
À la même période il eut la possibilité de voyager beaucoup: il visita le Sud de l'Italie, la région des Alpes, le sud de la Gaule et l'Espagne. Son intérêt pour la géographie est dû à ces expériences de voyage. En dérive que le long de son ouvrage on remarquera toujours cohérence en ce qui est de la géographie. On ne doit pas oublier qu'il accordait une importance centrale, pour le travail de l'historien, à la connaissance des faits et des techniques militaires. Il avait eu une éducation et une carrière militaires, il était donc un très bon connaisseur du métier des armes.
Ses Histoires ('Istori´ai) sont vouées à la clarté et à l'objectivité, adressées au dévoilement de la vérité. Si parmi les sources qu'il utilise il trouve partialité ou, pire, des mensonges il n'aura pas, comme on le verra, freins à en discréditer l'auteur. C'est pourquoi son compte-rendu sur la première guerre punique, bien que celle-ci soit un événement ne pas vécu par Polybe, semble être le plus fiable. Néanmoins, quand il en écrivit, il vivait à Rome et avait accès soit à une vaste documentation, soit, vraisemblablement, à des témoins.
De l'ouvrage de Polybe ils restent les premiers cinq livres intactes. Des fragments assez étendus sont conservés des livres vi à xvii à l'exception du xvii complètement perdu, ainsi que le livre xix. Depuis le xx jusqu'au xl, duquel ne reste rien, on a que des rares débris. Le livre auquel on s'intéresse est essentiellement le premier. Il se divise en trois parties principales: 1. Une introduction sur les contenus, les objectifs et la méthode de l'ouvrage, ainsi que sur les motivations qui ont amené l'auteur à l'écrire. 2. La première guerre punique. 3. La révolte des mercenaires à Carthage.
Les sources littéraires auxquelles Polybe a fait référence ont été, avec toute probabilité, plusieurs. En tout cas on en peut déceler, grâce à son propre témoignage (14,1), principalement deux: Philinos d'Agrigente et Fabius Pictor (iiie siècle av. J.-C.). Le jugement de Polybe sur les deux est clair, ils ne sont pas une source digne de foi car «ils ont fait comme les amoureux»1 (14,2); Philinos soutient la cause carthaginoise au mépris de la vérité et Fabius Pictor fait de même en faveur des Romains. Cette attitude n'est pas justifiable pour un historien, «car de même qu'un animal privé de la vue ne sert absolument à rien, de même l'histoire privée de la vérité se réduit à un récit sans utilité» (14,6). Comme il aime affirmer notre auteur. Soit l'ouvrage de Philinos que de celle de Fabius Pictor ont disparues. Pour ce qui regard une utilisation par Polybe de l'ouvrage de Diodore de Sicile elle semble improbable2.
La Bibliothèque historique de Diodore raconte de la première guerre aux livres XXIII et XXIV desquels on possède que des fragments. L'auteur, qui a été essentiellement un compilateur, semble plutôt avoir recompilé en un récit, les deux ouvrages de Philinos et Fabius Pictor, plutôt que d'en avoir fait une sélection raisonnée.
Après un discours sur l'incapacité des païens à voir les choses du monde correctement car il leur manque l'illumination divine (IV 6,34-41), Orose commence la narration de la première guerre punique (IV 7,1 - 8,9). Cette narration est suivit par l'invitation à tirer leçon du passé avant de juger le présent. Dans les Historiae aduersus paganos Orose encadre donc le récit de la guerre dans un discours moralisant.
Bien qu'écrites avec un propos, pour les historiens, peut convaincant (écrire l'histoire du monde à la lumière de Jésus Christ), ces Histoires restent une source assez fiable. Pour ce qui regard l'événement du serpent qui aurait attaqué les troupes de Régulus en Afrique (IV 8,10-15), on est sans doute à la limite de la mythologie. L'anecdote est probablement à rapprochée au récit de la malheureuse fin du même Régulus (IV 10,1), fruit de la légende du héros qui s'est formée par la suite.
Un aperçu général des sources à notre disposition rend conscient des lacunes énormes de ce matériel pour ce qui est de la première guerre punique. Timée (env. 356 - env. 260 av. J.-C.) c'était arrêté, dans ses Histoires, au règne d'Agatocle (289 av. J.-C.) et Polybe a cherché combler le vide entre cette date et celle qui marque le vrai commencement des ses propres Histoires, le 218 av. J.-C. (deuxième guerre punique). C'est avant tout de l'héritage laissé à Polybe qu'on hérite la mémoire de cette guerre.
Débuts de la première guerre punique
Dans son propos d'expliquer les origines de la domination impériale de Rome, Polybe ne peut pas s'empêcher de situer la première fois que l'armée romaine, donc l'influence romaine, a dépassé les frontière de la péninsule italique. La guerre et la victoire romaine contre les Carthaginois qui en suit affirma le pouvoir non seulement terrestre mais aussi sur mer de Rome.
L'intervention de la ville de Romulus en faveur des Mamertins de Messane est le prétexte du conflit. Offensés par Hiéron de Syracuse les Mamertins font appelle à l'aide de Rome. Une réponse positive à cette requête aurait été un affront soit à Hiéron soit et surtout à Carthage. La puissance navale de la ville africaine était à l'époque (264 av. J.-C.) nettement supérieure à celle de Rome, c'est pourquoi, entre outre, que la décision du Sénat de laisser décider au peuple (11,1-2) si intervenir, semble au moins déraisonnable. La plèbe, dit Polybe, «ruinée par les guerres précédentes [réclamait] réparation» (Ibid.). Une guerre en Sicile, la riche Sicile, semblait offrir une bonne source de butin. L'imprévoyance du Sénat romain au regard de la possibilité d'une alliance entre Syracuse et Carthage, permit le départ d'un contingent d'aide aux Mamertins. L'alliance qu'on a juste citée se forma et Appius Claudius Caudex (264/3; I 11,3), le consul désigner au commandement de l'expédition, eut plus de problèmes que le prévu. En tout cas à la fin de l'année Messane était désormais territoire sous influence romaine. Mais cette influence était illégale: le traité de Philia de 306 av. J.-C. assignait aux Romains le contrôle de la péninsule et à Carthage le contrôle, entre outre, de l'île triangulaire.
À la suite de l'alliance entre Syracuse et Carthage les Romains se portèrent sur la ville sicilienne pour l'assiéger (12,4). Les notices qu'on a sur ce siège diffèrent entre Polybe et Zonaras3 qui dit que les Romains eurent de la peine (le camp manquait de vivres et fut atteint par des maladies) au point que le consul dut revenir à Messane (Zonaras VIII, 9). Cela se passait entre 263 et 262 av. J.C. Polybe informe par contre que les succès d'Appius, une fois la nouvelle arrivée à Rome, entraînèrent l'envoie de l'entière armée sous les ordre de M' Otacilius Crassus et M' Valérius Maximus, nommés consul cette année-là (16,1). Hiéron, à ce point-là, conscient de l'infériorité soit de Carthage soit de sa propre armée, décida de conclure une paix et une alliance avec Rome (16,4-5). Les conditions dictées par les Romains furent légères en prévision de l'aide en ravitaillement que Syracuse aurait pu et dû assurer aux troupes romaines pendant la guerre contre Carthage. Conflit qui était désormais sûr.
Cette paix donna une longue période de paix à Syracuse et permit à la ville et à ses états vassaux d'éviter les désastres de la première guerre punique4. Hiéron régna encore pendant 47 ans, jusqu'au 215 av.J-C.
Dorénavant l'histoire de la Sicile est liée profondément à l'histoire de Rome, politiquement, culturellement et économiquement. La patrie qui sera de Cicéron avait, avec les événements dont on a écrit, inauguré sa conquête du bassin méditerranéen: en à peu près un siècle5 Rome parvient à en dominer une grande partie.
La suite de la guerre jusqu'au siège de Lilybée
On va maintenant suivre le récit de Polybe focalisant l'attention sur les événements les plus significatifs et en s'approchant pas à pas à ce que fut le siège plus long de l'entière campagne romaine en Sicile.
L'année qui suit le consulat de Appius Claudius présent déjà un des majeurs fait de la guerre. Agrigente, étant la ville «plus apte à recevoir leurs armements et la plus solide» (17,5), fut choisie par les Carthaginois comme base des opérations. Un siège fut donc bientôt organisé par les Romains. Les malheurs pendant ces quelques sept mois6 de siège furent équitablement distribués entre les deux factions (cf. I 18,10-11 et 19,7), mais à la fin, après une bataille en faveur des Romains, bien que Hannibal7 et ses troupes purent s'enfuir, la ville fut prise par les troupes italiques.
Polybe situe à la date de cette conquête, le tournant de la guerre où les Romains à Rome décident, emportés par l'enthousiasme, d'élargir les buts de la guerre: d'un simple aide à la cause des Mamertins à la totale expulsion des Carthaginois du sol sicilien. La conquête de l'île impliquait, il ne faut même pas le mentionner, des enjeux très importants soit à niveau politique soit à niveau économique. Polybe explique aussi à travers cet enthousiasme pour les succès sur le front d'Agrigente, le commencement d'une politique romaine d'armement naval très poussée. Les deux thèses de l'historien grec sont discutées8. La discussion sur la seconde (politique d'armement naval) se situe plutôt à niveau des causes, le fait que la marine romaine se soit développée pendant les années de première guerre punique est sûr et incontestable. Aucune armée aurait pu se lancer dans une guerre contre Carthage sans pouvoir faire front à la puissance navale de cette dernière.
La redoutable armée de terre romaine avait déjà poussé à la soumission beaucoup de villes à l'intérieur de la Sicile, mais un grand nombre d'autres s'étaient livrées aux Carthaginois de la peur de leur flotte (20,6). Rome devait tâcher d'avoir des escadres navales. C'est ce qu'elle commença à faire depuis le 260/1 av. J.-C., en démontrant une grande capacité d'organisation (20,11-12; 21,1-2). Capacité plusieurs fois soulignée par Polybe et dérivant de leurs institutions9 toujours qualifiées pour supérieurs à toutes autres (17,11).
Les consuls se succédèrent et les batailles aussi. Entre 260 et 256 av. J.-C. les combats furent plutôt en faveur de Rome mais Carthage ne cédait pas facilement. La Sicile subit de nombreuses pertes parmi sa population, en effet quand les troupes romaines attaquaient les villes n'avaient pas de pitié: fut ainsi en 261 pour Agrigente (ville natale de Philinos), fut ainsi pour Camarine en 258 (consulat de A. Atilius et C. Sulpicius) et encore d'autres villes de faction carthaginoise (24,11-13). En suite, après la malheureuse expédition de M. Atilius Régulus en Afrique (256; I 26,1 - 34,12), en 254/3 sous le consulat de A. Atilius Caiatinus et Cn. Cornélius Scipion Asina, les Romains se portèrent sur celle qu'était la plus importante garnison qui restait à Carthage en Sicile: Panorme (l'actuel Palerme). 13.000 habitants furent vendus, 14.000 purent se racheter en payant (Diodore XXXIII 8,5).
Une fois Panorme conquise par les Romains (Pol. I 38,10) aux Carthaginois il ne leur restait en Sicile que deux places d'importance: Drépane et Lilybée, sur la côte ouest de l'île. Panorme étant en bonne position pour y placer la base opérative en vue des attaques aux deux villes encore en main carthaginoise, les Romains en profitèrent.
Le dernier rempart
C'était la quinzième année de guerre10 et les Romains étaient résolus à en vouloir finir cette guerre. C'est pourquoi ils appareillèrent une flotte de deux cents11 navires destinée à apporter force nouvelle à l'armée de terre en Sicile. Leur objectif était Lilybée car ils estimaient qu'une fois prise cette ville il aurait été facile de transporter la guerre à nouveau en Afrique. Les Carthaginois étaient conscients de ce péril mortel pour leur peuple, ils s'apprêtèrent donc à soutenir avec vigueur la défense de Lilybée.
Lilybée, l'actuelle Marsala, est située à la pointe extrême ouest de la Sicile. La ville fut fondée en 396 à la place de Motya qui avait été détruite par Dionysios I de Syracuse. Diodore (XXIV 1,2) informe que Lilybée était très bien défendue par un fossé et une grande muraille. Des récentes études archéologiques confirment cette affirmation; les murs devaient entourer toute la ville en laissant une ouverture que de la part de la mer. L'accès au port qui se situait au Nord, en plus, comme dit Polybe (42,7) «demandait beaucoup d'expérience et d'habitude», le pourquoi est expliqué par Virgile: les navires devaient faire face aux «impitoyables bas-fonds, avec leurs rochers cachés, de Lilybée» (En. 3.706: vada dura […] saxis Lilybeia caecis).
Entre 278 et 275 av. J.-C. Pyrrhus avait déjà essayé d’expulser tous les Carthaginois de la Sicile pour en faire un règne comprenant aussi la péninsule italique méridionale. Toute l'île fut mise sous sa domination à part Lilybée. Cette ville lorsque les Romains l'assiégèrent se démontra, encore une fois, prête à soutenir elle seule la défense des Puniques.
Les premiers assauts des Romains furent destructifs. Beaucoup des tours des remparts s'écroulèrent, tandis que les assiégés se laissaient prendre par le désespoir. La ville put résister grâce aux efforts de contre-offensive de Himilcon12, le commandant des troupes mercenaires carthaginoises à l'intérieur de la ville.
Mais les périls pour les Carthaginois à Lilybée n'étaient pas seulement liés aux combats qu'ils livraient aux assiégeants. Des officiers mercenaires en effet organisèrent une souricière au détriment de la ville: ils se rendirent, la nuit tombée, chez les Romains et «eurent un entretien avec le consul» (43,1). Ce fut par chance qu'un Achéen de nom Alexon découvrit le complot. Pour ce mystérieux personnage l'intervention en ce type d'affaires n'était pas une nouveauté; Polybe raconte qu'il aida les Carthaginois à éviter le même péril lors d'un siège à Agrigente quelques années auparavant13. Himilcon en ce cas put parler à ses troupes et, en les apaisant en leur promettant de grandes récompenses, il les retînt à sa cause. Quand les conjurés vinrent à les chercher pour se révolter aux Carthaginois, ils furent repoussés «à coups de pierres et de javelot» (43,6).
On a dans cet épisode une sorte d'archétype de ces qui seront les causes de la guerre des Mercenaires (Pol. en fait le récit: I 65 - 88). La première question, fréquemment posée par Polybe aussi14, est de savoir quelle conduite peut être tenue par le commandant afin que de troupes mercenaires, notamment instables et sans loyauté, puissent être gérées sans danger. Question à laquelle on ne parviendra à la bonne réponse peut-être qu'avec Machiavel au XVe apr. J.-C.: les armées mercenaires sont à éliminer, on n'aura jamais assurance de loyauté de leur part. La deuxième problématique que cet épisode illustre est liée au financement de ces troupes. On peut estimer que des promesses, telles que celle faite à Lilybée par Himilcon, étaient souvent formulées par les commandants carthaginois pour inciter leurs troupes (cf. p. e. I 44,5 et 45,3). Au moment où la guerre des Mercenaires explosa en Afrique la question était principalement celle-ci, les caisses de Carthage ne pouvaient pas répondre aux requêtes de paiement des soldats revenants de la guerre pleins d'espoir de richesse. Les atrocités qui en suivirent, Flaubert15 les a sues recomposer magnifiquement dans l'illusion son ouvrage.
L'événement qui suivit rasséréna les cœurs des assiégés et leur donna de l'espoir. Il témoigne aussi de la supériorité sur mer qui était encore carthaginoise. La ville africaine à l'obscure des faits qui se déroulaient à Lilybée, mais à connaissance des besoins qu'une ville assiégée peut avoir, décida d'envoyer un contingent de cinquante16 navires chargés de soldats et les mit sous le commandement d'Adherbal (Diodore, XXIV 1,217). La flotte se porta sur les îles Égusse (v. carte I) et elle guetta le bon moment pour traverser. Poussée par «un vent favorable assez fort» (Pol. I 44,3) ils entrèrent dans le port de Lilybée en passant sous les yeux des navires romains incapables d'intervenir. Une flotte avait été en effet placée non loin pour bloquer le port, unique accès à la ville. Les causes de cette manquée intervention de la marine romaine résident dans des constats techniques plutôt que dans une quelque lâcheté. Néanmoins la population de Lilybée accueillit les arrivants comme des héros, de même les soldats étaient à l'apogée de l'enthousiasme. C'est pourquoi Himilcon décida de lancer des offensives au camp des Romains. L'ardeur était si grande que le commandant dut retenir les soldats et les obliger d'aller se coucher quelque heure avant de passer à l'attaque. L'heure vint de se battre et les Romains ne se firent pas prendre au dépourvu. Celle qui suit est sans doute une des pages, si non la page la plus littérairement belle du premier livre des Histoires de Polybe:
«8 En peu de temps toutes les forces sont engagées de part et d'autre, et une lutte décidée se livre autour des murs : les gens de la ville n'étaient pas moins de vingt mille, les autres étaient encore plus nombreux. 9 Plus les hommes se battaient hors de leurs rangs, pêle-mêle et chacun à sa guise, plus la bataille était violente, comme si dans une telle masse d'hommes avait régné en chaque homme et en chaque rang l'ardeur du combat singulier. 10 Mais le vacarme et la mêlée étaient particulièrement forts auprès des machines. 11 Car ceux qui dans les deux camps avaient été placés à ce poste dès le début, les uns pour chasser les défenseurs, les autres pour s'y maintenir, déployaient tant d'ardeur et d'acharnement, les uns tâchant de rejeter l'adversaire, les autres résolus avec énergie à ne rien céder, qu'ils finissaient par se faire tuer sur place. » (4518)
Les attaques portées par les Carthaginois visaient à la destruction par les flammes des machines de siège des ennemis, mais la ténacité des soldats romains l'empêchait et causait beaucoup de morts parmi les troupes de Himilcon. C'est pourquoi il décida de «sonner la retraite» (45,13). À la fin de ces combats la situation était la même d'auparavant.
Les aventures de «Hannibal, surnommé le Rhodien»
En Afrique, les Carthaginois étaient anxieux pour la situation considéré qu'ils ne pouvaient pas recevoir des nouvelles de leur garnison. Le port était en effet encore strictement surveillé par les escadres romaines. Alors, un homme, qui Polybe atteste être un personnage notable, se proposa pour «pénétrer par mer à Lilybée», en suite, revenir en Afrique et apporter «un rapport détaillé» de la situation. Son nom était Hannibal, «surnommé le Rhodien19» (46,4).
L'affaire n'était pas de facile exécution. Le port de Lilybée restait très difficile à atteindre et la navigation dans la zone était encore compliquée par l'inconstance des vents et de la mer. On peut ajouter que les Romains avaient essayé d'obstruer à plusieurs reprises le passage au port en y jetant d'abord «15 vaisseaux chargés de pierres» et, suite à l'arrivée du renfort d'Adherbal, dont on a écrit, «des madriers et des blocs de pierre»20 (Diodore XXIV 1,1-2). Si on fait confiance à ces mots, l'accès à Lilybée pouvait être entravé par ces stratagèmes, bien que la mer, toujours selon Diodore, enlevât bientôt par sa force tous ces obstacles. Quoi qu'en on soit l'entreprise dans laquelle se lança Hannibale le Rhodien était de plus dangereuse et les Carthaginois eux-même n'avait pas trop de confiance dans le succès de l'opération.
Cependant Hannibal en exécutant pratiquement la même manœuvre faite auparavant par l'escadre d'Adherbal21 put accéder à Lilybée. Déjà le jour d'après le Rhodien s'appareilla à laisser la ville, il n'eut même pas le souci de cacher ses préparatifs tant qu'il retenait de pouvoir échapper à toute offensive romaine. Le consul lui-même, informé des actions de cet effronté marin, il se rendit avec ses meilleurs navires, le plus proche possible du passage pour essayer de capturer quiconque eût osé sortir du port de Lilybée (Pol. I 46,8-9).
Le Rhodien non seulement réussit à sortir du port et se diriger vers l'Afrique mais aussi il se moqua des ennemis: une fois éloigné des navires romains, lesquels étaient trop lents pour l'atteindre, il s'arrêta et il fit lever les rames pour les défier à le suivre. Personne ne le suivit car tout le monde savait qu'il était trop vite.
Le Rhodien avait mis en échec avec un seul navire l'escadre ennemie et il continua à le faire après. Cet étrange et audacieux messager donna un peu de souffle aux assiégés: le fait d'avoir une liaison avec la patrie leur donna confiance de même que le fait que les Romains ne parvenaient pas à arrêter les plusieurs expéditions du Rhodien. En plus d'autres marins expérimentés, ayant compris le moyen22 avec lequel Hannibal entrait à Lilybée, firent autant. Les Romains essayèrent à nouveau d’obstruer le chenal de l'entrée, mais encore une fois la mer ne permettait pas au matériel qu'ils y jetaient de se déposer (47,4). Seulement dans un lieu cette technique fonctionna et un navire carthaginois fut pris par les Romains. Il était un bâtiment23 de remarquable facture et donc très rapide. Les Romains en profitèrent pour le doter d'un équipage militaire d'excellence finalement visant à capturer ce marin surnommé le Rhodien qui avait fait du siège une espèce de farce, Lilybée communiquait en effet librement avec l'extérieur depuis la première fois que Hannibal était réussi à y accéder. Mais le navire nouvellement capturé par les Romains se démontra, à la première occasion, capable de soutenir la vitesse du bâtiment du messager carthaginois. Le Rhodien fut atteint et la différence de force militaire entre les deux équipages ne laissa pas d'espoir aux Carthaginois qui tombèrent en main romaine. La possession d'un navire de telle vitesse permit aux Romains de bloquer définitivement, par une stricte action de police, le passage au port de Lilybée.
On était encore pendant la première année du siège (25024) et les choses semblaient se tourner en faveur des Romains. La parenthèse offerte par le Rhodien se concluait avec sa dramatique capture, mais ce siège ne cessa pas de prodiguer malheurs aux troupes assiégeantes.
La situation se stabilisa et les Carthaginois se limitaient désormais à se défendre des attaques sans viser à des incursions dans le camp ennemi pour détruire les machines. Il se traitait donc de fortune lorsqu'un fort vent commença à souffler et par son impétuosité les tours de protection des ouvrages des Romains. Les mercenaires dans la ville jugèrent venu le moment de déclencher une attaque. Himilcon approuva et organisa l'opération laquelle avait pour objectif de détruire par le feu les ouvrages de siège. L'incendie se développa rapidement grâce au vent, qui soufflait de la bonne part, en direction opposée aux remparts de la ville. Les Romains, vent et fumée en face, étaient tellement stupéfiés d'un si grand et soudain sinistre qu'ils n'eurent pas la capacité ni la possibilité d'essayer un sauvetage. Le vent poussait tous les malheurs vers les Romains et aidait les Carthaginois à lancer ces malheurs. Bientôt la catastrophe fut complète pour les assiégeants: tous leurs engins de siège étaient détruits (48,1s-9).
C'est à la suite de cet événement que les Romains décidèrent de changer tactique: ils entourèrent la ville d'un fossé et d'un retranchement, ils se construisirent un camp bien protégé et «remirent au temps le soin de l'affaire» (48,10). La population et les troupes de garnison de Lilybée s'occupèrent de la réparation de dégâts causés pendant la première année de siège et «désormais ils soutinrent le siège avec confiance».
Les prévisions romaines au commencement du siège furent donc niées par les faits. Ils s'attendaient à soutenir une opération facile qui aurait porté à la chute de la ville dans des courts délais, au contraire ils durent faire face à des adversaires acharnés et pleins de ressources: ce n'était plus le cas d'un siège comme celui d'Agrigente, tout le monde s'en était aperçu. Ce siège-ci aurait duré beaucoup, jusqu'à la fin de la guerre et sans que les Romains se soient vraiment emparés par la force de la ville. Lilybée devra se rendre non pas parce que les assiégeants la forceront à la reddition, mais parce que la guerre trouvera sa fin ailleurs et en faveur des Romains.
On l'a vu, pendant cette année la tactique de siège change. L'espoir d'une chute de la ville en toute vitesse avait poussé les Romains à une continuelle action d'assauts diluée sur le temps par l'utilisation massive de machines. Diodore (XXIV 1,3) fait une courte liste de ces engins: des tortues (sorte de toits en bois), des béliers (servent à battre en brèche soit les ports que les murailles) et des machines pour lancer des pierres (vraisemblablement une sorte de catapultes) et encore d'autres25. Les murailles de la ville étant absolument infranchissables à cause aussi de l'audacieuse défense et la saison froide s'approchait; toutes ces choses empêchaient des résultats satisfaisants dans des courts délais. C'est pourquoi les Romains décidèrent de ne plus construire des machines de siège et de laisser que l'isolement donne ses fruits. On passa donc, en pratique, d'un siège d'action à un siège de stationnement et surveillance. Les Romains se placèrent et attendirent.
Une question semble restée laissée ouverte par nos sources: comment les Carthaginois pouvaient-ils se ravitailler? Pour ce qui est des Romains on sait qu'ils bénéficiaient du soutien en vivre de Hiéron de Syracuse depuis le traité de 262 av. J.-C. De la part des assiégés, les informations qu'on possède laissent croire que le port de Lilybée était désormais inaccessible, donc impossible de recevoir approvisionnements par voie de mer. Le doute reste. On peut penser que Lilybée possédait des grands entrepôts26 de froment à l'intérieur de ses murs, mais en tout cas il semble improbable qu'ils contiennent vivres pour soutenir des milliers de personnes27 pendant un siège d'une dizaine d'années. Le problème n'est pas résolu.
Dix années d'attente pour se voir battus
Pendant l'année qui suit (249 av. J.-C.) l'événement le plus important est la bataille de Drépane. Le consul chargé du commandement était P. Claudius qui, entendu les nouvelles de l'incendie de Lilybée dans lequel une grande partie des équipages et de la flotte avait péri, réuni en toute vitesse des matelots et les porta sur Lilybée. Ici il décida que le moment d'attaquer Drépane était venu (Pol. I 49,1-3).
Drépane était sous le commandement de Adherbal, qui était retourné à la ville après avoir ravagé des côtes italiques et siciliennes. Personne ne s'attendait une telle offensive romaine mais, encouragé par le commandant, les troupes s'appareillèrent pour soutenir le combat. La bataille fut marine et sans histoire; les Carthaginois prirent rapidement le dessus (51,3) grâce soit à l'énorme expérience des choses de la mer, soit à la supériorité de leurs navires et soit encore à la bravoure d'Adherbal ou plutôt à l'incapacité de P. Claudius (Cf. p. e. I 50,1-3; I 52,1). De l'escadre romaine, qui avait pris part à la bataille avec toutes ses unités (49,3), on n'en resta qu'une trentaine de navires (51,11).
«Cependant les Romains, malgré ce grand désastre, dans leur ambition de dominer le monde, ne négligeaient aucune des mesures possibles et s'appliquaient à poursuivre les opérations» (52,4)
Les assiégeants à Lilybée pendant ce temps avait été ravitaillés par une expédition de l'autre consul en charge en 249/8 av. J.-C.: L. Junius, qui se dirigea tout de suite sur Syracuse pour attendre d'autres navires. Ce nouvel aide provenant de Rome ne suffit pas à éviter aux assiégeants de Lilybée un autre lourde défait. Adherbal, après la bataille de Drépane, avait en effet envoyé une escadre de 100 vaisseaux, aux ordres d'un certain Carthalon, en direction de Lilybée «avec la mission de surprendre les navires ancrés devant [la ville]» (53,3). Carthalon se démontra tout à fait habile dans son métier: «à la pointe du jour» il déclencha l'attaque, il mit le feu à une partie des bâtiments et il s'empara du reste de l'escadre (53,4). Le désordre dans le camp romain fut grand et Himilcon, le commandant de la garnison, lança ses mercenaires au combat. Les Romains étant dans le désarroi plus total, vraisemblablement subirent à nouveau des grandes pertes.
Carthalon s'éloigna bientôt de Lilybée et se posta près de Héraclée pour en bloquer l'accès. La guerre continua avec encore des désastres navals pour les Romains, avec les opérations de Hamilcar Barca; tout semblait tourner contre les Romains. La République était convaincue que les seules forces terrestres lui auraient donné la victoire, mais la détermination de Barca bloquait toutes ses offensives, c'est pourquoi en 242 av. J.-C. que les Romains appareillèrent une nouvelle flotte désormais sûr que la guerre se devait décider sur mer (59,1-3). Les vaisseaux de la flotte furent construits sur le modèle du navire utilisé par Hannibal le Rhodien à Lilybée et les financements furent en grande partie assurés par les privés. À la tête de l'expédition le consul C. Lutatius; les navires «s'acheminèrent au début de l'été» (59,8) du 241.
La soudaineté des opérations permit à C. Lutatius de s'emparer du «port de Drépane, des positions et des mouillages de Lilybée». Peut-être que l'acharnement avec lequel Hamilcar Barca défendait son mont Eryx l'avait détourné de l'importance des place de Drépane et Lilybée? Possible, mais quand même il semble plus probable que le fait que toute la flotte carthaginoise était «retournée dans son pays» (59,9) soit à cause d'un ordre venu de Carthage. Cette naïveté coûta chère aux Carthaginois. Patron des deux lieux stratégiquement plus importants C. Lutatius se préparait à la bataille décisive, laquelle aurait dû avoir lieu en mer.
Passé à l'Histoire sous le nom de bataille des îles Égates elle donna la victoire aux Romains. Les Carthaginois ne s'attendaient pas à un nouvel assaut sur la mer car ils croyaient être incontestablement plus forts parmi les vagues, mais les Romains eurent l'audace et trouvèrent une marine carthaginoise quasi-inutile vu qu'elle avait été négligée pendant des années entières. Selon Polybe, mais les chiffres changent d'un auteur à l'autre, 50 vaisseaux carthaginois furent coulés et 70 capturés avec 10.000 hommes (61,6 et 8).
Carthage était désormais à bout de ses forces et laissa Hamilcar traiter la paix.
Lilybée, comme toute l'île hors Syracuse, fut évacuée de tous les puniques et laissée en main romaine. Elle avait résisté pendant dix années. Ni Polybe, ni Diodore, ni Orose informent de la fin que Rome réserva aux habitants de Lilybée. Himilcon retourna peut-être en patrie et fut rempli d'honneurs vu sa détermination, peut-être aussi qu'il fut pris par les Romains massacré pour la même cause: on ne sait pas. Les mercenaires retournèrent sûrement à Carthage et s'y installèrent dans l'attente d'être payés.
La Sicile, excepté Syracuse, était une possession non pas une alliée de Rome, en tant que telle elle devait payer certainement des tributs, mais on ignore le reste de l'organisation administrative mise en place pendant les premières décennies d'occupation. On sait que Lilybée devint une base navale romaine28, au moins elle ne perdit pas sa vocation à la marine.
©Davide Giamboni
1 Tout au long du travail on a utiliser le texte établi et traduit par Paul Pédech en Polybe, Histoires - Livre I, Paris, Les Belles Lettres, 19892
2 Paul Pédech, «Notice» en Pol., op. cit. p. 9 et note 1
3 Pol., op. cit., note à § 12,4
4 Moses I. Finley, La Sicilia Antica, Roma-Bari, Laterza, 2001 (A History of Sicily. Ancient Sicily to the Arab Conquest, Londre, Chatto & Windus, 1968), p. 131; Pol., op. cit., § 16, 10
5 Pol. situe les limites de cette conquête entre 220/19 (seconde guerre punique) et 168/7 (bataille de Pydna) ce qui fait 53 ans (1, 5). On peut sans faire un erreur prolonger cette phase en en anticipant le commencement à l'origine de la première guerre punique: 97 ans donc (264/3-168/7 av. J.-C.).
6 Cette durée est calculée sur les données que Pol. reporte en I 18, 6 et 19, 6.
7 Commandant carthaginois des troupes assiégées (18, 7)
8 F. W. Walbank, A Historical Commentary on Polybius, vol. I, Oxford, 1957
9 ’´ dans le texte (17, 11), terme qui embrasse aussi bien les institutions politique que les lois et les mœurs (P. Pédech)
10 251/50; on compte par années consulaires non pas par années d'olypiades comme a fait Pol..
11 Pour une discussion détaillée sur la vraisemblance de ce nombre de navires v. J. F. Lazenby, The First Punic War. A military history, Londre, UCL Press, 1996, pp. 123-124
12 Himilcon n'est pas autrement connu (Pédech).
13 C'est pas sûr quand cet événement eut lieu. Cf. la note de Pédech à I 43,2
14 I 65,7; III 78,1-4
15 G. Flaubert, Salammbô, Lausanne, Rencontre, 1971
16 Pol. I 44,1
17 Pol. dit que le commandant de ce renfort fut en certain Hannibal (44,1). Celui-ci n'est pas mentionné ni par Diodore ni par Zonaras et il semble avoir été chargé par Adherbal de se diriger avec une partie des navires sur Lilybée (avec vraisemblablement des hommes et le frumentum déstiné par Carthage à la ville assiégée). Qu'il arriva après la trahison des mercenaires est attesté par Zonaras (VIII, 15). Pendant ce temps Adherbal se porta probablement sur les côtes siciliennes et italiques pour les ravager.
18 Tiré ou non de Philinos ce récit remonte en tout cas à un témoin du siège, comme remarque justement Pédech.
19 Ce surnom semble impliquer des qualités: comme on verra notre Hannibal sera habile et intelligent, ainsi pour l'espion Hamilcar envoyé par les Carthaginois chez Alexandre le Grand (m. 323 av. J.-C.), «craignant que le conquérant n'allât passer en Afrique» (Orose IV 6,21).
20 C'est la traduction de Pédech. Celle de Ludovici Dindorfii dans une édition latine (Diodori Siculi, Bibliotheca Historica, Paris, Ambrosio Firmin Didot, 1855) donne la leçon: «lignisque grandibus et ancoris fundum obvallarunt».
21 Cf. Pol., I 44,4 et I 46,6: le système employé par les escadres d'Adherbal, commandées par Hannibal, est le même que celui employé par le Rhodien, et les mots aussi utilisés par Pol. pour décrire la surprise des Romains sont les mêmes: «stupéfaits de cette audace». Les «îlots situé devant Lilybée» sont sans doute les îles égusse.
22 Pol. nous en donne une déscription précise: I 47,1-2.
23 Une tétrère, I 47,5
24 Zonaras (VIII, 15) situe la capture d'un Carthaginois nommé Hannon (Hannibal le Rhodien chez Pol.) pendant l'année consulaire de P. Claudius, 249 av. J.-C. donc.
25 La traduction latine dont on dispose parle de «chostrides».
26 Selon Flaubert, bien que son ouvrage ne revendiquât aucune crédibilité historique, Carthage aurait possédé des entrepôts de ce genre, soit publics soit privés.
27 Seulement les soldats de la garnison étaient 20.000 (10.000 mercenaires et 10.000 du renfort d'Adherbal; v. Pédech note à I 45,8): il reste à compter la population.
28 Moses I. Finley, op. cit., p. 131