La protoindustrialisation

Le mot "protoindustrialisation" a été inventé par Franklin F. Mendels et utilisé la première fois dans sa dissertation de doctorat en 1969. En général en entend pour protoindustrialisation la phase d'expansion des industries rurales en beaucoup de parties de l'Europe, entre le XVII et le XVIII siècle. Une expansion qui se faisait sans grandes technologies et sans concentration de la main-d’œuvre en usines à la ville.

C'est depuis 1970 donc, que beaucoup d'historiens ont commencé à s'intéresser au phénomène de l'"industrie avant l'industrialisation".

D'abords c'étaient les idées de Mendels qui voit la protoindustrialisation comme la première phase de l'industrialisation moderne. Durant cette phase, selon lui, qui avait étudié le cas des Flandres, une main-d’œuvre paysanne commença à pratiquer de l'industrie rurale de produits de basse gamme destinés à l'écoulement sur un marché mondial ou au moins supra-régionale. Le temps pour se dédier à ces travaux non-agricoles venait du fait que le paysan disposait de beaucoup de temps morts, où il ne faisait rien de rentable, entre les travaux agricoles.

Dans les années '80 David Levine, dans son étude sur deux villages du XIX siècle du Leichester, a vu la protoindustrialisation comme une phase de la prolétarisation du fait qu'elle cassait les structures sociales et de propriété foncière de la société traditionnelle. À fur et à mesure que l'ouvrier-paysan se limitait désormais seulement à l'industrie rurale afin d'obtenir un revenu et abandonnait les travaux agricoles il devenait partie d'un premier prolétariat.

Le débat sur la théorie de la protoindustrialisation tant que période de transition entre féodalisme et capitalisme a été intensifié en Allemagne avec la publication des trois historiens Kriedte, Medick et Schlumbohm. Leur théorie voit dans la protoindustrialisation un modèle général du changement social et économique de l'Europe entre Moyen-Âge et XIX siècle. Pour eux la protoindustrialisation est la seconde phase de cette transition, la première étant celle qu'on a appelée la "bifurcation" entre production agricole commerciale et production agricole de subsistance. On avait à ce stade deux types de paysans: ceux qui possédaient assez de terre pour pouvoir vivre seulement de la production agricole et ceux qui ne pouvaient pas vivre seulement d'agriculture, faute de terre. Ces derniers trouvèrent dans l'industrie rurale une possibilité de revenu supplémentaire.

Suivant encore les trois allemands, dès que la protoindustrie arriva aux campagnes trois étapes d’organisation du travail se suivirent: avant tout ce qu'ils appellent le "Kaufssystem", les productions rurales étaient assez autonomes et geraient eux-même la production et la vente. La deuxième étape fut provoquée par la croissante pénétration des marchands dans la campagne, où il se créa alors une forte dépendance des producteurs ruraux, qui n'avaient maintenant plus accès au marché, et le marchand putters-out qui faisait d'intermédiaire entre la campagne et le marché. Ce dernier apportait aux producteurs ruraux le capital et les outils nécessaires au travail. C'est le "Verlagssystem", ou "putting out sistem". La troisième et dernière phase d'organisation est la concentration de la production en manufactures ou en usines mécanisées.

Tous ces études ne visent pas à nous montrer une situation bien définie sans marges d'erreurs et c'est Mendels qui nous dit que la théorie de la protoindustrialisation est un modèle et, tant que modèle, "elle est une simplification et une réduction d'une réalité dont la complexité dépasse l'entendement, mais ce modèle semble s'être reproduit dans un nombre de cas importants pour continuer à s'offrir non pas comme moule stricte et rigide, mais comme type idéal". La théorie de la protoindustrialisation a été développée en vue d'intégrer dans une perspective de longue durée les diverse problématiques liées à la période de transition du féodalisme au capitalisme. On observera alors que les grandes régions que subirent l'industrialisation au XIX siècle connurent d'abord une phase d'industrie rurales. Le schéma de la protoindustrie a pu permettre le développement d'une première industrialisation dans beaucoup de régions mais ça ne signifie qu'elle est obligatoire à la révolution, en effet il existe aussi des régions qui connurent une protoindustrialisation assez marquée, mais qui ont subi au XIX une forte désindustrialisation. Il existe aussi des régions qui, sans une véritable phase de protoindustrie, ont pu faire la révolution industrielle.

La protoindustrialisation doit s'observer à niveau régional, une approche national risquant de masquer les interactions intra-régionales et entre ville et campagne, et une approche par village étant trop limitée pour mettre en évidence les relations sociales des migrations et les rapports avec les marchés éloignés. La définition de région proposée par Mendels pour son analyse est celle de l'historien Roger Brunet: "La région est un ensemble du rélation entre ses composantes, non pas le territoire sur lequel la structure est réalisée". Les composantes des régions sont d'abord la campagne et la ville, si on veut, la campagne et ses villages sont les électrons tandis que la ville est le noyau d'un atome. C'est pour cela qu'on ne peut pas parler d'une protoindustrialisation qui mette au centre de sa théorie l'industrie rurale et la manufacture dispersée sans tenir compte du rôle très important joué par la ville dans ce phénomène.

La ville est le centre où la structure régionale de la protoindustrialisation est organisée et coordonnée. Les marchands qui déclenchent le Verlagssystem sont issus du milieu urbain où auparavant eux-même faisaient partie du système de production géré par les corporations de métiers. Ces organes, associations enracinées dans les villes depuis le Moyen-Âge, regroupaient tous les artisans d'un même métier en les contraignant avec règles rigides. Le but des corporations était de défendre ces associés contre les outsider en évitant de telle sorte toute concurrence mais aussi toute forme de progrès. À la parution des premières innovations, qui auraient permis une majeure productivité, les corporations, souvent politiquement assez importantes, en interdirent l'emploi. De cette façon la production urbaine ne pouvait pas faire face à l'expansion du marché que s'était crée. C'est à ce moment là que des marchands se séparèrent des corporations pour aller à la campagne où la production ne pouvait pas être contrôlée par les corporations et où existait une main-d’œuvre presque illimitée.

Il y a en outre à ajouter que le travail effectué à la campagne n'était pas spécialisé et le marchand, fournisseur, en un premier temps, de la matière première, collectait de l'industrie rurale des produits qu'il transportait à la ville pour les dernières phases d'élaboration. Travail, ce dernier, exécuté par des ouvriers qualifiés. C'est probablement à ce niveau que les premières manufactures sous un même toit, progressivement liées au machinisme, se formèrent.

On ajoute encore que c'est bien à la ville que les produits de l'industrie rurale trouvent leur marché d'écoulement international, c'est à la ville que le marchand-fabricant réside et à ses connaissances et, en beaucoup de cas, les autorités urbaines s'occupent de contrôler les produits de l'industrie rurale. La ville résulte donc être socialement, économiquement et politiquement aussi nécessaire au développement d'une forte industrie domestique à la campagne. Étant donné tout ça pourquoi alors ne conviendrait-il pas de voir dans la ville le mobile principal de la transition au capitalisme? Domenico Sella, historien américain, nous rend attentifs au fait que "dans toute l'Europe, aucun des anciens centre du premier capitalisme (soit Anvers ou Venise, soit Amsterdam ou Gêne, soit Bordeaux ou Florence) n'a joué un rôle dirigeant dans l'avènement de l'industrialisation moderne" et que "pour trouver les sources de l'économie moderne, c'est vers la campagne que nous devons nous tourner".

La protoindustrialisation permis l'acquisition de la part des marchands de l'expérience du négoce, et le développement de ce premier capitalisme lié à la campagne aida l'urbanisation par l'écoulement des produits alimentaires sans augmentation excessive des prix sur le marché de la ville. Dans cette optique le capitalisme est le résultat d'une progressive transition des hommes liés à l'agriculture vers la ville pour s'employer dans le système (appelé industrialisation) qu'est le naturel développement du système de l'industrie domestique qui les avait employés à la campagne. Se justifie de cette façon une vision marxiste, prolétarisante de la protoindustrie. Les paysans ouvriers laissent lentement de côté leur travail agricole et se dédiant à l'industrie domestique à temps plein, en dépendant des marchands qui leur offrent les moyens de production.

À permettre l'essor en certaines régions européennes de l'industrie rurale a été aussi l'élargissement du marché, c'est à dire le nouveau débouché des colonies d'outre-mer mais aussi, en Europe, la croissance démographique du XVI siècle surtout. Les diverses crises du XVII, soit épidémies soit guerres, bien qu'elles aient freiné la croissance démographique, elles n'ont pas excessivement entravé les industries rurales. En tout cas l'élargissement du marché permis l'essor des industries rurales et signa le commencement de la fin du féodalisme à la campagne et des corporations à la ville. C'est à cause aussi de l'obstructionnisme des corporations que des marchands-fabricants se détachèrent des villes pour aller chercher main-d’œuvre à la campagne. Ces marchands fournissaient le capital, les outils et la matière première à l'industrie rurale et en retiraient le produit à demi-fini pour aller le compléter à la ville où il le plaçait sur le marché international obtenant le maximum des profits grâce à ses connaissances.

Venons au véritable protagoniste de la protoindustrialisation: le paysan-ouvrier. Qu'est-ce que poussait ces paysans à faire de l'industrie? Première chose à mettre en évidence c'est le fait que les travaux agricoles laissaient beaucoup de temps morts où les paysans étaient à la maison à rien faire, sinon cultiver un lopin de terre. Ça signifie qu'au moment qu'un marchand du putting-out system leur procurait du travail ils acceptaient: c'était mieux de faire quelque chose, avec rémunération en plus, que de se tenir dans l'inaction! De plus les gages qui leur payait le marchand leur permettaient d'augmenter leur pouvoir de consommation en enclenchant de telle façon un circuit de croissance du bien-être. On doit ici distinguer cet artisanat rémunéré de l'artisanat que les hommes et les femmes de la campagne faisaient depuis toujours pour avoir de se vêtir, de se chausser ou pour construire les outils pour le travail aux champs.

On l'a vu: la protoindustrialisation, selon Mendels, aida l'urbanisation par l'écoulement de produits alimentaires ordinaires vers la ville. Qu'est-ce que ça signifie? Important avant tout de noter qu'une région pour pouvoir développer une industrie rurale avait besoin de rentrer dans un certain paradoxe: la cohésion de la région et donc son autonomie pouvaient exister seulement si la région était à son intérieure assez diverse, en pratique: il fallait une différentiation spatiale en zones de grandes fermes ou les structures agricoles permettaient de faire une agriculture commerciale d'une part, et des petites fermes où existait seulement une agriculture de subsistance de l'autre part. Une ville ou une bourgade dans la région permettant aux paysans des zones agricoles défavorisées de s'attacher à un système d'industrie domestique. Ce phénomène, qu'auparavant on a appelé du nom de "bifurcation", est une prérogative du modèle de protoindustrialisation. Les relations entre ses trois entités territoriales maintenaient l'équilibre qu’en beaucoup de cas porta à l'industrialisation et en d'autre cas s’écrasa causant la désindustrialisation de la région.

On a fait un survol de la théorie de la protoindustrialisation, on a cherché de faire comprendre les enjeux d'un tel modèle et les limites qu'il pose à soi même. On n'a pas traité de la controverse question du lien de la protoindustrialisation avec la croissance démographique: Mendels veut que ce système ait permis l'effondrement du plafond malthusien par le biais de la baisse de l'âge au mariage, hypothèse très contestée chez beaucoup d'historiens et en particulier Schlumbohm.

Le modèle est applicable dans des régions où, en période préindustrielle, existaient trois éléments qu'on a cherché de expliquer: des industries rurales, des débouchés extérieurs et une symbiose avec le développement régional d'une agriculture commercialisée. Sur ces bases il semble être possible faire poser l'industrialisation ou au moins l'adoption du machinisme.


Copyright © 2002, Davide Giamboni
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