UNE VIEILLE DAME TRÈS DIGNE

Le navire de croisière était plein : de retraités pour beaucoup, tous partant pour trois jours de détente. Devant moi, une passagère se faufilait dans la coursive. C’était une petite femme aux cheveux blancs et aux épaules voûtées, qui portait un pantalon brun.

Une chanson jaillit soudain du haut-parleur. Et j’eux la surprise de ma vie. Ignorant que quelqu’un se trouvait derrière elle, la dame se déhancha, claqua des doigts et esquissa quelques gracieux pas de danse, en arrière, de côté, en avant.

En atteignant la porte de la salle à manger, elle s’arrêta net et entra, de nouveau drapée dans sa dignité.

Cette image m’a gantée souvent depuis. J’y pense encore maintenant, à la veille de célébrer un anniversaire de plus, à un âge où la plupart des jeunes n’oseraient pas croire que je danse encore, moi aussi.

Les jeunes s’imaginent en effet volontiers que la passion, la danse et le rêve ne sont plus de notre âge. Ils ne voient de nous que l’empreinte du temps : les rides, la silhouette empâtée, les cheveux gris.

Jamais ils n’entrevoient les personnages tapis derrière cette façade, parce que la coutume nous oblige à ne montrer aux autres qu’une facette de nous-mêmes. Nous devons être de vieux messieurs sages, de vieilles dames dignes, un point c’est tout.

Personne ne se doute que je suis encore la fillette maigrichonne, benjamine d’une famille très gaie, qui a grandi dans la banlieue ombragée d’une grande ville entre une mère ravissante et un père qui nous communiquait sa joie de vivre. Peu importe que mes parents soient morts depuis longtemps ou que, de leurs quatre enfants, trois seulement vivent encore.

Je reste aussi l’adolescente romantique qui rêvait du grand amour, la jeune femme ambitieuse qui tenait à faire son chemin dans la société, mais à qui pourrais-je le confier?

Dans ma profession, je rencontre des experts, j’assiste à des réunions, je tape des articles sur ma machine de traitement de textes. Personne ne soupçonne qu’au-dedans de moi vit une aspirante-journaliste qui se voyait voler de capitale en capitale, ébranlant les gouvernements avec ses analyses perspicaces et ses exclusivités percutantes.

Ces parties de moi-même, je ne les montre jamais. Elles n’ont pas droit de cité dans ma vie d’aujourd’hui. Nous sommes pourtant tous et toutes, comme la passagère qui vibrait encore au son de la musique, la somme de ce que nous avons vécu.

Nous ne montrons de nous-mêmes que la partie la plus récente, mais, derrière la vieille dame ou le vieux monsieur, l’enfant exubérant, l’adolescent timide, le jeune homme ou la jeune femme enthousiaste existent toujours, car ils sont à la source de tout ce que nous sommes ou avons rêvé d’être. Les anniversaires passent, la musique reste. Et quand nous sommes seuls, nous dansons.


Auteur inconnu.

 

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