II. L’amour homosexuel dans la Recherche.

2.1 L’accueil de l’œuvre.

« On l’a dit souvent : les jugements que nous portons sur nos contemporains sont contrefaits. Outre que nos amitiés nous obligent, nous manquons du recul nécessaire et, suivant notre humeur, dénigrons ou magnifions à l’excès ceux qui œuvrent trop près de nous. » [1]

2.1.0 Introduction.

Avant d’étudier de façon approfondie la représentation de l’homosexualité dans A la recherche du temps perdu, nous nous proposons de présenter brièvement l’accueil réservé à  l’œuvre. Dès lors, nous passerons en revue, en nous appuyant sur les recherches d’Ahlstedt et de Tadié, quelques articles qui commentent le roman-cycle. Nous suivrons la réception de la Recherche à partir de la parution de Du côté de chez Swann jusqu’à l’année 1930. Le choix de nous limiter à cette date s’inspire d’Ahlstedt :

« Si nous avons décidé de poursuivre notre recensement jusqu’en 1930 inclus, c’est pour être à même d’accueillir ici les premiers jugements d’ensemble sur La Recherche. »[2]

2.1.1 De Swann à Sodome et Gomorrhe.

2.1.1.1 Avant le Prix Goncourt.

Une fois prise la décision de se faire éditer, Proust envoie aux éditeurs des lettres d’avertissement. Nous lisons dans une lettre à Eugène F

« Je voudrais très honnêtement vous avertir d’avance que l’ouvrage en question est ce qu’on appelait autrefois un ouvrage indécent et beaucoup plus indécent même que ce qu’on a l’habitude de publier. »[3]

Les tentatives de la part de Proust de se faire publier n’aboutissant pas à bonne fin –aucun éditeur ne veut ni n’ose franchir le pas-, Du côté de chez Swann paraît finalement en novembre 1913 à compte d’auteur chez Grasset. Livre difficile, livre virtuellement choquant. En effet, Louis de Robert avait encore essayé de convaincre Proust de changer la scène de Montjouvain, mais celui-ci refuse en faisant valoir que « c’est justement ce qui détournera de [lui] peut-être hélas ! les cœurs sensibles, mais aussi, mais surtout les sadiques. Des gens qui cherchent la cruauté, leur dire : ‘vous êtes des sensibles pervertis’ rien ne peut leur être plus désagréable ».[4] Et Proust semble avoir eu raison puisque les critiques sont plutôt élogieuses. Lucien Daudet (Le Figaro, le 27 novembre 1913) range le livre parmi les chefs-d’œuvre et Marcel Drouet (La Dépêche de l’Est, le 2 décembre 1913) loue les qualités ‘morales’ de Proust. Néanmoins, ce premier tome d’A la recherche du temps perdu ne plaît pas à tout le monde. Paul Souday (Le Temps, le 10 décembre 1913) par exemple qualifie le livre d’inutile et de naïf et il exprime l’opinion qu’il contient des épisodes qui ne sont pas nécessaires. En juin 1919, Du côté de chez Swann est réimprimé. Giraudoux accueille chaleureusement cette réimpression et il dédicace Elpénor à Proust avec les mots : « J’aime son livre, je l’adore »[5].

2.1.1.2 Après le Prix Goncourt.

A l’ombre des jeunes filles en fleurs reçoit peu d’attention de la presse (juste quelques articles favorables de Vandérem, d’Hermant, de Binet-Valmer) jusqu’à ce que Proust gagne le Prix Goncourt (le 10 décembre 1919). Ceci aura une grande répercussion sur l’accueil ultérieur de l’œuvre. Tadié écrit :

« Le prix Goncourt donné à A l’ombre des jeunes filles en fleurs, en 1919, a eu quelque chose d’une provocation, après que Les plaisirs et les jours, deux traductions, quelques articles et Swann en 1913 furent passés presque inaperçus: la critique aime montrer la lente ascension, de livre en livre, vers la maturité du génie ; A la recherche du temps perdu a masqué sa genèse. »[6]

Le Prix Goncourt fait donc renaître les commentaires aussi bien positifs que négatifs. Ces derniers prédominent : beaucoup de critiques désapprouvent le choix du jury d’accorder le Prix à un ‘vieil’ écrivain (Proust a 48 ans). Dorgelès, son concurrent n’a que trente-trois ans. Son livre (Les Croix de bois) témoigne de l’engagement volontaire de l’écrivain dans la Grande Guerre. Beaucoup reprochent au jury d’avoir préféré le volume ‘mondain’ de Proust à l’œuvre ‘patriotique’ de Dorgelès. Jacques Rivière, par contre, s’efforce de procurer au deuxième tome de la Recherche un accueil favorable et loue le 1er janvier 1920 dans La N.R.F. l’originalité et le renouvellement de « toutes les méthodes du roman psychologique »[7]

2.1.2 Préparation et parution de Sodome et Gomorrhe.

Lors de la publication de la partie intitulée Le côté de Guermantes I, les éloges commencent vraiment à l’emporter. Remarquons cependant la réaction de Souday : après avoir reçu de Proust une lettre qui annonce et justifie la suite moins ‘conforme’ de son livre (« C’est encore un livre ‘convenable’. Après celui-là, ça va se gâter sans qu’il y ait de ma faute. Mes personnages ne tournent pas bien ; je suis obligé de les suivre là où me mène leur vice aggravé. »[8]), Souday écrit dans Le Temps (le 4 novembre 1920) :

« Cette troisième partie qui nous est offerte aujourd’hui n’est qu’un volume de transition, moins complet en soi que les deux précédents, et servira surtout à préparer les deux derniers tomes, déjà sous presse, lesquels seront terribles et nous entraîneront, d’après ce qu’on annonce, jusqu’à Sodome et Gomorrhe. »[9]

Proust est profondément blessé et, comme Sodome et Gomorrhe I est en effet prêt à paraître, il s’inquiète des réactions. Afin de pouvoir publier ce quatrième tome dans les meilleures conditions possibles, l’auteur de la Recherche demande à Boulenger (le directeur de L’Opinion) de citer l’article élogieux de Mauriac. Voici ce qu'écrit Proust:

« Dans la Revue Hebdomadaire (…), Mauriac a fait sur « l’art de Marcel Proust » un article où il a tâché de me servir préventivement de bouclier contre les attaques qui ne manqueront pas, je pense, de se produire, à l’occasion de mon prochain livre intitulé Guermantes II. Sodome et Gomorrhe I. Il dit notamment qu’avec moi, la question de moralité et d’immoralité n’a pas à se poser. J’aurais été très content que dans les « On dit » (…) on citât ce fragment de lui (pas rien que la phrase sur la moralité, ce qui aurait l’air trop tendancieux, mais celle-là avec une ou deux précédentes ou suivantes. »[10]

Cette demande est agréée le 12 mars 1921 et l’ouvrage annoncé paraît en mai de la même année. Gide publie dans La N.R.F. du 1er mai 1921 un article dans lequel il défend le style de Proust et met l’accent sur la parenté de l’œuvre avec celle de Balzac et de Montaigne. Néanmoins, le Journal de Gide ne cache pas son opinion négative de la peinture proustienne de l’homosexualité :

« J’ai lu les dernières pages de Proust (…) avec, d’abord, un sursaut d’indignation. (…) il m’est difficile de voir là autre chose qu’une feinte, qu’un désir de se protéger, qu’un camouflage, on ne peut plus habile, car il ne peut être de l’avantage de personne de le dénoncer. Bien plus : cette offense à la vérité risque de plaire à tous : aux hétérosexuels dont elle justifie les préventions et flatte les répugnances ; aux autres, qui profiteront de l’alibi et de leur peu de ressemblance avec ceux-là qu’il portraiture. Bref, la lâcheté générale aidant, je ne connais aucun écrit qui, plus que la Sodome de Proust, soit capable d’enfoncer l’opinion dans l’erreur. »[11]

L’inquiétude de Proust se confirme donc : la description de l’inversion dans Sodome et Gomorrhe I suscite l’étonnement et même des attaques. Souday (Le Temps, le 12 mai 1921) voue un article entier au Côté de Guermantes pour éviter ainsi de s’attarder sur le « récit [qui] s’engage dans une direction où il devient un peu difficile de le suivre »[12]. Binet-Valmer (Comœdia)  accuse Proust de renforcer l’image négative que la France a déjà en Europe[13]. André Germain (Les Ecrits nouveaux, juillet 1921) attaque Sodome et Gomorrhe I assez violemment et Frédéric Mallet (L’Esprit nouveau, décembre 1921) est de l’opinion que « l’art littéraire n’a rien à voir à cela »[14].

A ces critiques négatives s’ajoutent bien des comptes rendus laudatifs. Vandérem (La Revue de France, le 15 juin 1921) parle de « La Comédie mondaine »[15]. Jacques Rivière, qui a témoigné dès Du côté de chez Swann de son admiration, ne peut qu’applaudir le discours sur l’inversion sexuelle. D’après lui, ces « pages terribles » font savourer « une espèce de vengeance » et il ajoute :

« J’avais besoin de l’espèce de décongestion que me donnent ces pages. Sans en être nullement ébranlé, j’avais entendu trop souvent autour de moi fausser la notion de l’amour pour ne pas éprouver une détente délicieuse : écouter parler là-dessus quelqu’un d’aussi sain, d’aussi heureusement équilibré que vous »[16].

Edmond Jaloux prend la défense de Proust en insistant sur l’attitude ‘objective’ de l’auteur vis-à-vis de ce tabou.

La façon dont Sodome et Gomorrhe I a été accueilli montre que, malgré les réticences de nombreux critiques français face au traitement tellement ouvert de l’inversion, l’opinion publique est prête à accepter le sujet. Ceci est prouvé par le fait que bien des mois après la parution du volume, la discussion ne s’est toujours pas tarie. Le livre a donc réussi à éveiller la curiosité.

L’acceptation de la mise en scène de l’homosexualité se remarque aussi dans l’accueil positif réservé à Sodome et Gomorrhe II –encore que celui s’exprime surtout par allusions obliques; seuls Allard, Binet-Valmer et Germain osent dire le nom de cet amour. Allard loue Proust pour sa « relativité morale » :

« Le héros de M. Proust reçoit avec répulsion les avances du baron de Charlus, mais après que l’aventure du giletier lui a révélé la nature vraie de son noble ami, il lui voue une sympathie bizarre qui prend des nuances changeantes. »[17]

Edmond Jaloux (L’Eclair) fait aussi l’éloge de ce « grand moraliste » :

« A la recherche du temps perdu risque bien de paraître un jour le plus extraordinaire monument que l’on ait dressé à la nature humaine depuis les Essais de Montaigne et les Confessions de Jean-Jacques. »[18]

Même Souday rend compte favorablement de Sodome et Gomorrhe II. Il apprécie avant tout que le sujet annoncé par le titre ne tienne pas tellement de place dans le volume et que Proust ne mette pas tout à nu.

Il serait pourtant inexact de prétendre que Sodome et Gomorrhe II n’est l’objet que de louanges. Car l’on constate ce fait remarquable : le malaise qu’éprouvent certains contemporains à la lecture du livre ne s’exprime pas toujours dans la presse. Citons par exemple Charles Du Bos qui n’exprime pas dans les journaux la répulsion qu’il éprouve en lisant le livre, mais il la confie à son journal intime.

Alors que les critiques ont fait peu ou pas d’allusion aux ‘goûts’ de Proust du vivant de l’auteur, cela change après sa mort : la figure de l’écrivain est alors attaquée abondamment. Souday (Le Temps, le 20 novembre 1922) par exemple répète son étiquette peu flatteuse et qualifie Proust à nouveau de ‘féminin’. Dans le Cri de Paris (le 10 décembre 1922), on écrit : « Mais ce détraqué splendide a fait bien des détraqués vulgaires, et c’est en partie à cause de lui que nous sommes submergés par les romans pornographiques.»[19]. Ce qu’on reproche avant tout à Proust, c’est d’avoir osé parler de façon explicite de l’inversion sexuelle. D’après Ghéon (Le Gaulois), par exemple, l’erreur capitale de Proust a été de « peindre et nommer (…) des vices jusqu’à lui secrets ou réprouvés »[20]. Néanmoins, les défenseurs de Proust et de son œuvre se font entendre aussi et insistent sur le côté moral de l’ouvrage : Thibaudet (La N.R.F., le 1er janvier 1923) voit « à quel point il se relie à la pure lignée des grands moralistes français » et Boylesve comprend « l’éminent mérite littéraire qu’il y a à organiser le spectacle des hommes tels qu’ils sont »[21] .

2.1.3 Les réactions aux volumes posthumes de La Recherche.

D’après Tadié, la parution de La Prisonnière met en valeur une loi critique journalistique: « un chef-d’œuvre méconnu fait, tôt ou tard, l’unanimité, même parmi ceux qui l’avaient d’abord combattu »[22]. Pourtant lors de la parution d’Albertine disparue, le point culminant des louanges est dépassé : Les frères Leblond (L’Amour sur la montagne, 1925) avouent admirer Proust pour sa psychologie, mais se demandent « pourquoi cette corruption à ne peindre que le déchet de notre société »[23]. Saurat (Les Marges, le 15 novembre 1926) est l’un des nombreux critiques qui commencent à s’irriter de l’ouvrage. De plus, beaucoup de critiques s’offensent du passage où Robert de Saint-Loup se révèle être homosexuel. Même Jacques Rivière et Léon Daudet, autrefois les plus fidèles défenseurs de l’écrivain, se retournent contre Proust : ils lui reprochent de simplifier et de fausser la réalité en omettant la dimension morale dans son œuvre.

Toutes ces critiques négatives ne signifient toutefois pas que Proust n’ait plus de partisans. Raphaël Cor (Le Mercure de France, le 15 mai 1926) invoque la tradition littéraire en se fondant sur Boileau pour défendre l’écrivain de la Recherche. Gillouin (Esquisses littéraires et morales, 1926) à son tour n’hésite pas de ranger Proust parmi les « psychologues et moralistes de première grandeur »[24]. En 1925, Léon Pierre-Quint est le premier à étudier à fond l’homosexualité dans A la recherche du temps perdu. Il loue Proust pour son attitude nuancée vis-à-vis des invertis et, toujours d’après Ahlstedt, reproche aux  critiques de n’avoir pas donné à l’œuvre l’accueil convenable. Pierre-Quint parle d’une « conspiration du silence »[25]. En 1926, la revue Les Marges publie une enquête sur ‘L’homosexualité en littérature’. Gérard Bauer répond :

« Marcel Proust a été comme le Messie de ce petit peuple et les a, au prix d’une sorte de génie, libéré de leur esclavage. Ce n’est pas que son œuvre prône l’homosexualité, mais elle lui a donné ses lettres de noblesse. Le premier, dans le monde moderne et actuel, il a abordé le problème de front et en a parlé sans gêne ni réticence. Il a ouvert la route à ceux qui n’osaient pas s’y engager. »[26]

La même année, Bernanos prétend que « le romancier  a un rôle apologétique. C’est tellement vrai que l’œuvre de Proust, par cette espèce d’anxiété qui fait le fond des immenses joies intellectuelles qu’il nous donne, a pu être tenue pour bienfaisante. Elle a réveillé le désir de chercher. Elle a ouvert le champ. » Plus tard, il écrit cependant : « La terrible introspection de Proust ne va nulle part. »[27]

Le Temps retrouvé paraît en volume en novembre 1927 après avoir été publié sous forme de feuilleton dans La N.R.F. Si la publication dans la revue ne suscite pas de commentaires remarquables, la sortie du livre en volume le fait d’autant plus. Les critiques sont divisés une fois de plus et la tendance défavorable qui s’était manifestée depuis Albertine disparue se poursuit. Ce sont surtout les passages sur l’inversion qui font problème. Ainsi, Robert Kemp (La Liberté, le 1er octobre 1927) accorde une place importante à la Recherche, mais il regrette certains passages oiseux :

« J’abandonne aussi l’affreux épisode d’une nuit de berloque, où Marcel surprend M. de Charlus dans une maison mystérieuse… L’immonde baron y satisfait les goûts que vous connaissez, et quelques autres, plus douloureux. Voilà des ignominies inutiles !… »[28].

Paul Souday (Le Temps, le 17 novembre 1927) partage cette opinion et insiste encore une fois sur la ‘féminité’ de Proust. Edmond Jaloux prend la partie de la défense et considère les passages sur l’inversion comme « des pages capitales de l’œuvre »[29].

2.1.4 A la recherche du temps perdu vu comme roman-fleuve.

            Dès 1928 apparaissent les premiers comptes rendus d’A la recherche du temps perdu en tant que roman-cycle complet. Henri Massis (La Revue Universelle, le 15 avril 1930) interprète l’œuvre comme une confession dissimulée de la part de l’auteur et considère pour cette raison l’inversion comme le sujet principal de la Recherche. Crémieux (Candide, le 28 avril 1930) voit le cycle romanesque comme un voyage spirituel. Pour Henry Hirsch (Le Mercure de France, le 15 décembre 1929), les livres proustiens « sont le fait d’un malade, certes fort à plaindre, mais que l’on n’eût pas essayé de déifier en quelque sorte, si la pédérastie n’avait depuis la guerre, conquis une déplorable importance dans la littérature, ce reflet des mœurs»[30].

Rivers se concentre sur les réactions négatives à la présence de l’homosexualité dans le livre. Il réfute les thèses des critiques qui attaquent la Recherche à cause de son image fausse (l’homosexualité ne serait d’après eux pas si répandue) et son sujet ‘affreux’ (ils disent que le livre « commits the sin of dwelling on a subjet that is distasteful »[31]). Rivers affirme que de telles critiques ont été faites « by critics who refused to look below the surface of the narrative to see what Proust is doing with the theme »[32].

Bien que le texte cité se situe au-delà de notre cadre chronologique, nous mentionnons encore, avant de passer à une conclusion, l’avis de Jean Cocteau. Admirateur de l’œuvre proustienne, il définit la Recherche en 1959 dans Poésie critique comme suite : « Une cathédrale de papier (…) d’où la recherche du temps perdu s’élevait et bâtissait en l’air une nef dont Albertine serait l’ange au sourire détruit, et les autres, les saints, les damnés et les gargouilles »[33].

2.1.5 Conclusion.

Résumons les réactions aux différents volumes de la Recherche afin d'esquisser une vue globale de la manière dont l’œuvre a été recueillie.

Dans un premier temps, rien ne laisse deviner les réactions ultérieures d’indignation. On parle de Proust comme un moraliste du niveau des moralistes classiques français. Ou pour reprendre les mots d’Ahlstedt : « Avant la publication de Sodome et Gomorrhe, c’est surtout Proust qui parle de ‘l’indécence de son œuvre’ ».[34]

Avec la publication de Sodome et Gomorrhe « l’on peut parler de la pudeur en crise »[35]. La plupart des réactions est négative et les critiques –à l’exception de Germain, Binet-Valmer et Allard- emploient tous les mêmes procédés : ils font référence au sujet tabou des volumes par allusions obliques ; de plus, les attaques contre Sodome et Gomorrhe se font souvent de manière détournée (en recourant à l’insinuation, les critiques jouent sur les préjugés des lecteurs). Néanmoins, Proust reçoit de part et d’autres des commentaires constructifs : il y a des critiques qui « louent la grande retenue avec laquelle Proust aborde son sujet »[36]. Après la mort de l’écrivain, l’œuvre est de plus en plus attaquée. Le reproche principal consiste à dire que Proust a osé désigner par son nom le phénomène de l’inversion sexuelle dans ses livres. Par la suite, l’hostilité commencera à se manifester également contre la personnalité de l’auteur.

Les critiques blâment dans les volumes posthumes de la Recherche le manque de progrès spirituel. Ils déplorent en outre que les invertis deviennent toujours plus importants dans l’œuvre. Vers la publication du Temps retrouvé cependant, les critiques semblent avoir triomphé quelque peu de leur pruderie : les périphrases concernant l’inversion s'utilisent moins fréquemment. Ahlstedt conclut :

« La Recherche reçut un accueil favorable dans Le Figaro, (…), L’Opinion, (…), La Revue de France, L’Intransigeant et la Revue hebdomadaire. Parmi les rédacteurs de ces périodiques, Proust avait des amis personnels, mais cela n’empêche pas qu’on trouve, de temps en temps, même dans ces publications, des articles défavorables à l’œuvre et qui portent souvent sur le sujet de l’homosexualité. »[37]

         

2.2 Sodome et Gomorrhe : typologie.

« les homosexuels (…) [sont] stigmatisés sous le signe des deux cités bibliques, proches de la mer(e) Morte. »[38]  

2.2.1 Sodome.

2.2.1.1 Introduction générale : Sodome et Gomorrhe I.

2.2.1.1.1 Le titre, le sommaire et l’épigraphe.

A.     Le titre : Sodome et Gomorrhe.

Le titre Sodome et Gomorrhe fait allusion à la Bible, et plus particulièrement aux deux cités de la Plaine qui portent ces noms. Ce titre rappelle la destruction de ces deux cités bibliques à cause des ‘mœurs sexuelles’ de leurs habitants. Ce châtiment est décrit dans la Genèse. Nous lisons dans la Bible : « Yahvé fit pleuvoir sur Sodome et sur Gomorrhe du soufre et du feu venant de Yahvé et il renversa ces villes et toute la plaine, avec tous les habitants des villes et la végétation du sol. » [39]. Avant d’accomplir le châtiment, Dieu envoie deux anges pour sauver les chastes (nous reviendrons sur la présence des anges sous le point 2.2.1.1.2 la théorie de l’inversion).

B.      Le sommaire : « Première apparition des hommes-femmes, descendants de ceux des habitants de Sodome qui furent épargnés par le feu du ciel. »[40]

Ce sommaire renvoie clairement à l’histoire telle qu'elle a été racontée dans la Genèse (cf. Supra). Il met aussi l’accent sur le fait que, dans Sodome et Gomorrhe I, il ne sera question que des ‘sodomites’ (donc pas des ‘gomorrhéennes’) et que ce n’est que la première apparition des hommes-femmes.

Eells remarque l’influence darwinienne dans Sodome et Gomorrhe. En reliant le sommaire aux théories de Darwin, le critique conclut  que « Proust fait des ‘hommes-femmes (…)’ une race forte qui a dû lutter pour survivre »[41]. Nous reviendrons sur le darwinisme dans la Recherche sous le point 2.2.1.1.2 La théorie de l’inversion. Remarquons déjà que l’interprétation du sommaire par Eells réunit un double pilier de l’œuvre, à savoir la science (Darwin) et le mythe (pour le sommaire, il s’agit bien entendu d’un mythe biblique).

Pour Zagdanski, Proust prend « la liberté toute talmudique de carrément réécrire un épisode biblique »[42] quand il choisit de pourvoir Sodome et Gomorrhe I du sommaire en question.

Muller, de sa part, considère ce sommaire comme la synthèse d’un développement dialectique à schéma classique : la scène de Montjouvain constitue la thèse (elle sert à indiquer l’importance de l’inversion dans la Recherche) à laquelle répond le silence absolu autour de l’homosexualité dans la suite de l’histoire (Charlus dissimule sa vraie nature). Ce silence est « la condition nécessaire à [la] manifestation ultime et suprême [de l’homosexualité] »[43]. Sodome et Gomorrhe I, intitulé « Première apparition… » composerait ainsi la synthèse, la « réconciliation nécessaire »[44]. Afin d’éclairer les choses un peu plus, nous schématisons: (Pour des raisons pratiques nous omissons le schéma dans la versions web de notre travail).  Le schéma montre la structure triangulaire de l’approche dialectique de l’inversion dans la Recherche. La scène de Montjouvain fonctionne en tant que thèse comme un ‘accord initial’, une introduction de l’homosexualité dans la Recherche. Après cette présentation de l’inversion dans l’œuvre, le phénomène est passé sous silence. Pour Muller, ce silence remplit la fonction d’antithèse dans la dialectique. La thèse et l’antithèse se rencontrent dans la synthèse constituée par Sodome et Gomorrhe I où l’inversion réapparaît et figure au premier plan.

C.     L’épigraphe : « La femme aura Gomorrhe et l’homme aura Sodome. ALFRED DE VIGNY »[45]

Par cette épigraphe, Proust souscrit à la prophétie de Vigny, qui dans le poème La colère de Samson ( dans le recueil Les Destinées ) écrit : 

                                    "Bientôt se retirant dans un hideux royaume,

                        La Femme aura Gomorrhe et l’Homme aura Sodome,

                        Et, se jetant, de loin, un regard irrité,

                        Les deux sexes mourront chacun de son côté. "(vv77-80)[46]

Proust avait déjà cité Vigny dans l’article « A propos de Baudelaire » (La NRF, juin 1921) duquel nous extrayons cette citation :

« c’est lui-même Vigny qu’il a objectivé en Samson, et c’est parce que l’amitié de Mme Dorval pour certaines femmes lui causait de la jalousie qu’il a écrit : ‘La femme aura Gomorrhe et l’homme aura Sodome’ »[47]

En ce qui concerne ces amitiés, il s’agirait avant tout de la relation entre Marie Dorval (la comédienne dont Vigny était amoureux)[48] et George Sand (pour les mœurs de George Sand, Cf. 2.2.2 Gomorrhe). Soulignons cependant le caractère incertain de cette donnée puisqu’il ne s’agit que de rumeurs. Quoi qu’il en soit, les vers de Vigny expriment une noirceur douloureuse – une ambiance ressentie par Proust qui dit à propos de Sodome et Gomorrhe dans une lettre à Natalie Clifford Barney (début mai 1920) :

« La paix divine des Bucoliques, du Banquet, la liberté de Lucien, n’y règnent pas mais plutôt le sombre désespoir des deux vers de Vigny que je lui avais donnés, il y a tantôt cinq ans comme épigraphe. »[49]

Zagdanski interprète l’épigraphe par rapport à Marcel qui préfère le mot ‘inverti’ à celui d’‘homosexuel’ (Pour la dénomination des homosexuels, Cf. 2.3 Les dénominations des homosexuels). Ainsi, « l’homosexuel serait un fanatique de la virilité, l’homme qui réfute toute bisexualité, qui croit fermement en une faille infranchissable entre les deux sexes (« La femme aura Gomorrhe et l’homme aura Sodome », Vigny, (…)), l’homme qui abhorre les folles, l’homme qui n’aime que les hommes. »[50]

Mingelgrün accorde une fonction programmatique à l’épigraphe. Il dit :

« Titre ‘fantastique’ renouant avec le mythe de l’androgyne et la tradition biblique, suggérant une association étrange et fabuleuse, une variété baroque d’individus dont l’apparition est troublante en raison du mélange mystérieux qu’elle manifeste. Titre-programme aussi qui annonce que seront abordés à la fois Sodome et Gomorrhe d’où l’importance du renvoi à Vigny dont le vers rassemble et sépare simultanément les deux ‘races’. »[51] 

D’après Mingelgrün, l’épigraphe s’inscrit donc dans la même lignée que l’œuvre. Rivers, tout comme Compagnon[52], ne partage pas cette opinion. Il oppose l’épigraphe au corps du texte : dans la Recherche, Marcel essaye de montrer que la ‘séparation’ des hommes et des femmes dépend du point de vue tandis que ce vers de Vigny semble la poser comme fixe – une thèse soutenue également par Leriche[53] qui dit que l’épigraphe crée un horizon d’attente. Néanmoins, le texte n’y répond pas : Sodome n’est pas mis en parallèle avec Gomorrhe, du moins pas complètement. Leriche affirme :

« symétrie non certes en termes de condamnation, puisque telle n’est pas l’attitude de Proust vis-à-vis de Sodome[54], mais symétrie de nature psycho-physiologique, et surtout, symétrie en termes de comportement. »[55]

 D’après le critique, le Protagoniste évoque donc ces mots afin de les réfuter. 

Le danger est, comme on l’a vu, dans la séparation des sexes qui peut mener en fin de compte à une extinction de la race. Or, ce n’est pas ce que pense Proust. Bem le montre en s’appuyant sur la métaphore de la grossesse (Cf. 2.2.1.2 Métaphores) : si un homme peut être ‘enceint’ dans la Recherche, comment se peut-il que l’épigraphe en question, qui oppose tellement les deux sexes, figure en tête ? Il n’y a qu’une réponse d’après le critique : « la coupure des sexes cesse d’être pertinente »[56].

Les critiques se divergent donc en ce qui concerne l’épigraphe. Fraisse résume comme suit :

« Sous l’égide de Vigny, Sodome et Gomorrhe sont posés au départ comme inconciliables ; mais comme les deux côtés de la Recherche, celui de Swann et celui des Guermantes, ils se rejoignent peu à peu au cours du volume. La conjonction et du titre change donc progressivement de valeur, tour à tour distinctive ou au contraire unifiante. »[57]

L’épigraphe n’est pas l'unique référence à Vigny. Dans Sodome et Gomorrhe, nous lisons :

« Comme pour le poète la veille fêté dans tous les salons, applaudi dans tous les théâtres de Londres, chassé le lendemain de tous les garnis sans pouvoir trouver un oreiller où reposer sa tête[58], tournant la meule comme Samson et disant comme lui: "Les deux sexes mourront chacun de son côté". »[59]

 

Samson, trahi par Dalila, proclame la séparation des sexes. Ainsi, les rencontres homosexuelles sont rendues possibles sans pour autant les légitimer. Par conséquent, l’homosexualité se trouve dans une situation contradictoire, comparable à celle des Juifs selon Mingelgrün :

« Tantôt éveillant la pitié en tant que victime autour de laquelle on se rassemble comme les Juifs autour de Dreyfus, tantôt encore comme les Juifs se fuyant les uns les autres, tantôt enfin ayant pris par une persécution semblable à celle d’Israël, les caractères physiques et moraux d’une race. »[60]

Pour Kristeva, le contenu de la citation de Vigny constitue la situation finale de tout un parcours qui consiste en « les ‘conjonctions’ les plus diverses, osées, improbables quoique possibles et surtout voluptueuses. »[61] On pourrait d’ailleurs se demander si ceci n’implique pas que Kristeva considère l’amour homosexuel comme un écart par rapport à la norme hétérosexuelle. Deleuze propose une lecture opposée. Il distingue trois amours : Sodome, Gomorrhe et l’Hermaphrodite. A première vue, on pourrait penser que l’Hermaphrodite réunit Sodome et Gomorrhe, mais ce n’est pas le cas. Au contraire, l’amour hétérosexuel « possède la clef de la prédiction de Samson (…) Au point que les amours intersexuelles sont seulement l’apparence qui recouvre la destination de chacun, cachant le fond maudit où tout s’élabore. »[62] Malabou s’inscrit dans la même lignée en accordant une valeur causale à ‘de son côté’. Ainsi, le sexe meurt à cause du côté duquel il se trouve. Elle conclut : « ‘Les deux sexes mourront chacun de son côté’ résonne (…) comme un tocsin qui met un point final à la logique de la dégénérescence pour en révéler la vérité : l’obstacle que le ‘côté’ oppose à la fusion reproductrice. »[63]

Malabou propose encore une seconde interprétation de ce vers de Vigny qui détruit la notion de ‘genre’. Si on lie la citation aux mots de Swann à la fin d’Un amour de Swann («Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre! »[64]), on peut « mettre en lumière l’un des aspects les plus énigmatiques et les plus importants de la Recherche : la substitution du ‘côté’ au ‘genre’. Cette substitution est l’un des éléments décisifs de l’écriture proustienne de la fin de l’amour. »[65]

            Afin de compléter la présentation de l’épigraphe, nous ajoutons encore Compagnon qui qualifie les références à Vigny de surprenantes puisque ces vers vont à l’encontre de « l’odi et amo qui fascine [Proust] et qui allait devenir le thème majeur de la fin de la Recherche du temps perdu. »[66]

 

2.2.1.1.2 La théorie de l’inversion.

Dans cette partie, nous présenterons et commenterons la théorie de l’inversion élaborée par Marcel dans Sodome et Gomorrhe I. Nous nous concentrerons notamment sur le double fond sur lequel la description de l’homosexualité se base et sur les métaphores pour évoquer celle-ci.

La trentaine de pages qui constitue Sodome et Gomorrhe I a fait l’objet de beaucoup d’attention de la part de la critique proustienne. Dans ce qui suit, nous tentons de présenter les principales interprétations qui ont été formulées dans le but d’éclairer cette partie capitale de la Recherche.

Avant de passer à l’analyse concrète, nous nous arrêtons un instant aux réflexions de Schehr. Il voit dans cette description générale des hommes-femmes un mélange de fiction et d’essai – un aspect que nous cataloguons sous le double fond (la mythification et la scientificité) de l’approche de l’homosexualité dans Sodome et Gomorrhe I (Cf. Infra). Le critique attire aussi l’attention sur le caractère problématique de cette ouverture de Sodome et Gomorrhe : elle complique l’interprétation de l’inversion par la suite. Schehr se demande comment le lecteur va pouvoir lire l’homosexualité (de Charlus) de façon objective après cette théorie généralisante pleine de stéréotypes.  Les mots suivants de Sollers montrent que Schehr a eu raison de craindre la ‘réaction’ du lecteur : « Presque toujours les situations sont vaudevillesques ou grotesques »[67]. Cairns signale à ce propos qu’il faut percer cette représentation parfois ridicule, voire négative : « The narrative is so riven with ambiguities and paradoxes, even conceptual ruptures, that a contestatory subtext emerges. »[68]

 

A. Typologie.

a) Plusieurs types d’homosexualité.

Dans cette partie, nous évoquerons d’abord la typologie élaborée par Kristeva après quoi nous jetterons un coup d’œil sur quelques oppositions concernant l’homosexualité (p.ex. l’inversion est-elle innée ou acquise selon Marcel ?, s’agit-il d’un phénomène culturel ou naturel dans la Recherche ?,…) 

En s’inspirant de critères historiques et moraux, Kristeva distingue deux types d’homosexualité esquissés dans la Recherche : il y aurait une homosexualité de coutume et une homosexualité anti-historique. L’homosexualité de coutume qui s’inspire de Platon et des bergers de Virgile paraît avoir disparu : 

« Il ne voulait pas voir que depuis dix-neuf cents ans toute l'homosexualité de coutume - celle des jeunes gens de Platon comme dess bergers de Virgile - a disparu,  que seule surnage et se multiplie l'involontaire,  la nerveuse,  celle qu'on cache aux autres et qu'on travestit à soi-même. »[69]

L’homosexualité anti-historique doit son nom au fait qu’elle n’ « obéit [pas] aux modes du temps »[70]. Elle est coupable et condamnée :

« Race sur qui pèse une malédiction et qui doit vivre dans le mensonge et le parjure, puisqu'elle sait tenu pour punissable et honteux, pour inavouable, son désir, ce qui fait pour toute créature la plus grande douceur de vivre; qui doit renier son Dieu, puisque même chrétiens, quand à la barre du tribunal ils comparaissent comme accusés, il leur faut, devant le Christ et en son nom, se défendre comme d'une calomnie de ce qui est leur vie même; fils sans mère, à laquelle ils sont obligés de mentir toute la vie et même à l'heure de lui fermer les yeux »[71].

Les deux types n’ont donc rien à voir l’un avec l’autre, ou pour reprendre les mots d’Entrevaux : « [l’homosexualité anti-historique] est le résultat ou le symptôme d’un dérèglement pathologique, [l’homosexualité de coutume] (…) ne faisait qu’obéir aux coutumes de l’époque. (…) En somme, les homosexuels pensent avoir leurs racines plongées dans l’histoire la plus ancienne, et cela explique tout selon eux. »[72] Les invertis ne partagent donc pas l’opinion de Marcel : comme nous verrons plus loin dans cette partie, ils « se rattachent volontiers à l’âge d’or de la Grèce. »[73]

Les critères sur lesquels se base Kristeva ne sont pas les seuls à permettre de discerner plusieurs types d’homosexualité. On peut se tourner vers le monde médical par exemple et se demander si l’homosexualité est considérée comme une maladie par Marcel.[74] L’inversion est tellement comparée à une maladie dans la Recherche que nous sommes encline à affirmer qu’il s’agit bel et bien d’une maladie pour le Protagoniste. Le premier passage que nous avons cité sous ce point indique que l’inversion constitue une maladie nerveuse, une névrose pour Marcel. En effet, il y fait référence à l’homosexualité en se servant du terme « la nerveuse »[75]. Regardons également l’extrait suivant :

« Sans doute la vie de certains invertis paraît quelquefois changer, leur vice (comme on dit) n'apparaît plus dans leurs habitudes; mais rien ne se perd: un bijou caché se retrouve; quand la quantité des urines d'un malade diminue, c'est bien qu'il transpire davantage, mais il faut toujours que l'excrétion se fasse. (…) Comme il en est pour ces malades chez qui une crise d'urticaire fait disparaître pour un temps leurs indispositions habituelles, l'amour pur à l'égard d'un jeune parent semble, chez l'inverti, avoir momentanément remplacé, par métastase, des habitudes qui reprendront un jour ou l'autre la place du mal vicariant et guéri. »[76]

Ce passage établit clairement un rapport d’analogie entre l’inversion et la maladie. Le passage est également frappant :

« Bien que d'autres raisons présidassent à cette transformation de M. de Charlus et que des ferments purement physiques fissent "travailler chez lui" la matière, et passer peu à peu son corps dans la catégorie des corps de femme, pourtant le changement que nous marquons ici était d'origine spirituelle. A force de se croire malade, on le devient, on maigrit, on n'a plus la force de se lever, on a des entérites nerveuses. A force de penser tendrement aux hommes on devient femme, et une robe postiche entrave vos pas. L'idée fixe peut modifier (aussi bien que dans d'autres cas la santé) dans ceux-là le sexe. »[77]

Cet extrait nous amène vers un autre élément : l’homosexualité est-elle innée ou acquise ? Il est vrai qu’une maladie ne doit pas être innée – elle peut être attrapée. Reste à savoir si cela signifie que l’inversion elle aussi peut être ‘attrapée’, acquise. Le Protagoniste parle souvent d’une ‘tare’. Ce mot met l’accent sur le côté héréditaire de l’homosexualité et c’est ce que confirme Marcel :

« Dans cette dernière hypothèse, qui confine à l'histoire naturelle, ce ne serait pas M. de Charlus qu'on pourrait appeler un Guermantes affecté d'une tare et l'exprimant en partie à l'aide des traits de la race des Guermantes, mais le duc de Guermantes qui serait dans une famille pervertie l'être d'exception, que le mal héréditaire a si bien épargné que les stigmates extérieurs qu'il a laissés sur lui y perdent tout sens. »[78]

Si l’on qualifie l’inversion d’héréditaire, cela revient-il à dire qu’elle est innée ? Marcel paraît répondre affirmativement à cette question. Il propose deux arguments. Tout d’abord, il remarque que l’homosexualité de coutume –c.-à-d., l’homosexualité ‘acquise’- a disparu (Cf. Supra). Si Marcel exclut la notion d’une homosexualité acquise, il ne reste qu’une homosexualité innée. Un second argument réside dans le fait que Marcel attribue aux invertis un ‘embryon féminin’. Voici le passage :

« Mais il suffit qu'ils n'appartiennent pas au sexe féminin dont ils ont en eux un embryon dont ils ne peuvent se servir, ce qui arrive à tant de fleurs hermaphrodites et même à certains animaux hermaphrodites, comme l'escargot, qui ne peuvent être fécondés par eux-mêmes, mais peuvent l'être par d'autres hermaphrodites. »[79]

Bien que l’homosexualité semble donc être innée d’après le Protagoniste, l’inverti a prise sur la façon dont sa nature remonte à la surface :

« Mais à peine y était-il parvenu que, ayant pendant le même temps gardé les mêmes goûts, cette habitude de sentir en femme lui donnait une nouvelle apparence féminine née celle-là non de l'hérédité, mais de la vie individuelle. »[80]

Revenons à nos moutons : l’homosexualité comme maladie. Reste à savoir si cette maladie peut être guérie. Comme d’habitude, la réponse est double : pour le Protagoniste, il y a des cas guérissables et des cas inguérissables. Les mots suivants le montrent : « Le délaissé [l’homosexuel solitaire][81] pourtant ne guérit pas (malgré les cas où l'on verra que l'inversion est guérissable). »[82]

Mentionnons encore un troisième critère pour distinguer différents types d’homosexualité : l’opposition nature-culture. Marcel donne l’impression de mettre en scène une inversion naturelle. La métaphore végétale (Cf. 2.2.1.2 Métaphores) le montre. Contrairement aux réticences de Platon dans Les Lois (Cf. 1.1 L’homosexualité du point de vue mythique), la nature permettrait donc d’arriver à une telle conclusion. Ce n’est pas tout : d’après Marcel, ce serait l’hétérosexualité qui est contre nature. C’est du moins l’opinion formulée par Zagdanski à partir de ce passage :

« Et même, celui qui nous répugne est le plus touchant, plus touchant que toutes les délicatesses, car il représente un admirable effort inconscient de la nature: la reconnaissance du sexe par lui-même, malgré les duperies du sexe, apparaît, la tentative inavouée pour s'évader vers ce qu'une erreur initiale de la société a placé loin de lui. »[83]

L’hétérosexualité est présentée comme complexe et irrationnelle (Cf. Swann qui aime Odette parce qu’elle « n’était pas [son] genre »[84]) et même comme vicieuse : « Pour l’inverti, le vice commence (…) quand il prend son plaisir avec des femmes. »[85] L’amour homosexuel serait donc plus pur que sa variante hétérosexuelle ou pour reprendre les mots de G. Deleuze : «objectivement, les amours intersexuelles sont moins profondes que l’homosexualité, elles trouvent leur vérité dans l’homosexualité. »[86] Leriche rejoint cette idée et elle remarque que dans l’homosexualité, l’amour et la sexualité, qui « n’est ni exhibée, ni glorifiée »[87], se séparent. D’après Zagdanski, Marcel va encore plus loin : par le nombre élevé d’homosexuels qui figurent en fin de compte dans la Recherche et en affirmant qu’au fond l’homosexualité n’est pas un vice, le narrateur viserait à suggérer que « l’inversion est le lot commun de l’espèce humaine. »[88] L’hétérosexuel constituerait donc l’exception qui confirme la règle. Ainsi, nous dit Cairns, il est impossible au lecteur de conserver l’opinion –s’il l’a- que les homosexuels constituent une minorité.

Quoi qu’il en soit de l’inversion, la condamnation de l’homosexualité est, elle, clairement considérée comme un fait culturel par Marcel (Cf. Freud). Il dit : « il n'y avait pas d'anormaux quand l'homosexualité était la norme, pas d'anti-chrétiens avant le Christ »[89]. A. de Lattre signale à ce propos : «C’est la société qui fait d’un fait qui n’a pas droit de société un fait qu’elle condamne et ne veut pas connaître. »[90] Cette idée est confirmée par Kristeva qui signale que Marcel exprime l’opinion que l’inversion est « un artefact social »[91]. L’expression homosexuelle par excellence serait donc « L’enfer c’est les autres » (Sartre).

b) Plusieurs types d’homosexuels.

Dans Sodome et Gomorrhe I, Marcel distingue non seulement de différents types d’homosexualité, mais aussi des catégories d’homosexuels. Cette catégorisation sera le sujet de nos analyses dans cette partie.

Avant de distinguer les différents types, esquissons avec Zéphir la constitution physique et psychique des homosexuels dans la Recherche puisque, bien qu’il y ait plusieurs catégories, les homosexuels contiennent un nombre d’éléments convergents. Le sort de l’inverti est tragique : en proie à un hermaphrodisme poussé, l’homosexuel s’efforce de cacher ses traits féminins. Il se « [recouvre] (…) d’un masque trompeur »[92] en prenant « une attitude opposée à [sa] nature pour se faire accepter de [son] milieu. »[93] Psychiquement, l’inverti est une femme. Ceci fait qu’il est doté non seulement de qualités intellectuelles masculines, mais aussi de celles des femmes. Il jouit d’un sens artistique « qui se rencontre rarement parmi les hommes ordinaires. »[94] Du point de vue affectif, les choses sont moins positives : l’inverti aurait « un caractère de femme avec tout ce que ce caractère comporte d’hypersensibilité, d’impulsivité, de tendresse excessive, de bonté exagérée et d’illogisme dans le comportement. »[95]

Passons à la catégorisation des homosexuels. Nous empruntons les dénominations à la classification proposée par Kristeva, expliquée sous le point précédent. D’après elle, le Protagoniste distingue quatre types d’invertis : l’homosexuel monovalent, l’homosexuel ambivalent ou fétichiste, le travesti et le solitaire. L’homosexuel monovalent n’a pas de préférences en ce qui concerne l’espèce de plaisir recherché, à condition qu’il lui soit procuré par un homme. Marcel le définit comme suite : « Ceux qui ont eu l'enfance la plus timide sans doute, (…) ne se préoccupent guère de la sorte matérielle de plaisir qu'ils reçoivent, pourvu qu'ils puissent le rapporter à un visage masculin. »[96]

L’homosexuel ambivalent ou fétichiste se préoccupe plus du type de plaisir que du sexe de son partenaire. S’il a un partenaire masculin, mais s’adonne entre-temps à des rapports avec une femme, il est condamné à la jalousie de son ami qui ne parvient pas à s’imaginer la jouissance éprouvée avec une femme (Cf. la lettre de Léa à Morel qui incite la jalousie de Charlus (4.1.2 Le baron de Charlus)).  Marcel écrit :

« d'autres, ayant des sens plus violents sans doute, donnent à leur plaisir matériel d'impérieuses localisations. (…) Ils vivent peut-être moins exclusivement sous le satellite de Saturne[97], car pour eux les femmes ne sont pas entièrement exclues comme pour les premiers, (…) [Ils] recherchent celles qui aiment les femmes, (…) ils peuvent, de la même manière, prendre avec elles le même plaisir qu'avec un homme. De là vient que la jalousie n'est excitée pour ceux qui aiment les premiers que par le plaisir qu'ils pourraient prendre avec un homme et qui seul leur semble une trahison puisqu'ils ne participent pas à l'amour des femmes, ne l'ont pratiqué que comme habitude (…) ; tandis que les seconds inspirent souvent de la jalousie par leurs amours avec des femmes. Car dans les rapports qu'ils ont avec elles, ils jouent pour la femme qui aime les femmes le rôle d'une autre femme, et la femme leur offre en même temps à peu près ce qu'ils trouvent chez l'homme, si bien que l'ami jaloux souffre de sentir celui qu'il aime rivé à celle qui est pour lui presque un homme, en même temps qu'il le sent presque lui échapper, parce que, pour ces femmes, il est quelque chose qu'il ne connaît pas, une espèce de femme. »[98]

En troisième lieu, Kristeva mentionne le type des travestis qui est défini comme suit dans la Recherche : « ces jeunes fous qui par une sorte d'enfantillage, pour taquiner leurs amis, choquer leurs parents, mettent une sorte d'acharnement à choisir des vêtements qui ressemblent à des robes, à rougir leurs lèvres et noircir leurs yeux »[99].

Quant au quatrième type, celui des solitaires, Kristeva le définit comme suit : le solitaire se rebelle contre l’éducation et la domestication. Il est immature et voué à la mélancolie à cause d’une recherche constante d’« un plaisir trop singulier, trop difficile à placer. »[100] C’est que le solitaire désire un partenaire masculin hétérosexuel (Cf. 1.2.1 Ulrichs). Charlus illustre ce phénomène (Cf. 4.1.2 Le baron de Charlus). Marcel dit de lui qu’« il recherche essentiellement l’amour d’un homme de l’autre race, c’est-à-dire d’un homme aimant les femmes (et qui par conséquent ne pourra pas l’aimer) »[101]. Dubois remarque qu’il n’y a que deux issues pour sortir de cette ‘contradiction’ : ou bien, l’inverti se contente d’un inverti en s’imaginant qu’il s’agit d’un ‘vrai homme’, ou bien, il utilise son argent comme moyen de séduction. Cette thèse s’inspire clairement des propos de Marcel qui dit de ce type d’homosexuels que « leur désir serait à jamais inassouvissable, si l'argent ne leur livrait de vrais hommes, et si l'imagination ne finissait par leur faire prendre pour de vrais hommes les invertis à qui ils se sont prostitués. »[102] Eribon[103] résume le tout magistralement :

« Les hommes de la ‘race des tantes’, (…) ne sont certainement pas attirés les uns par les autres – au contraire, ils se détestent les uns les autres, ne cesse de dire Proust, et ont horreur de l’efféminement chez les autres -, mais la nécessité ou l’amour leur font oublier – réciproquement – que l’autre avec qui ils couchent n’est pas un vrai homme mais une ‘infâme tante’. »[104]

Tout ceci n’empêche cependant pas que l’inverti soit un être exceptionnel, un artiste. Voyons comment le solitaire est décrit par Marcel :

« Peut-être, pour les peindre, faut-il penser sinon aux animaux qui ne se domestiquent pas, aux lionceaux prétendus apprivoisés mais restés lions, du moins aux noirs que l'existence confortable des blancs désespèrent et qui préfèrent les risques de la vie sauvage et ses incompréhensibles joies.(…) Tenant leur vice pour plus exceptionnel qu'il n'est, ils sont allés vivre seuls du jour qu'ils l'ont découvert, après l'avoir porté longtemps sans le connaître, plus longtemps seulement que d'autres.[105] Car personne ne sait tout d'abord qu'il est inverti, ou poète, ou snob, ou méchant. (…) Alors le solitaire languit seul. Il n'a d'autre plaisir que d'aller à la station de bain de mer voisine demander un renseignement à un certain employé de chemin de fer. »[106]

Cet extrait montre que Marcel recourt à la nature pour décrire ce quatrième type d’homosexuel. Cairns remarque l’allusion que fait ce passage au mythe rousseauiste du bon sauvage.[107] Ainsi, l’homosexuel serait plus près de la nature que n’importe quel homme.[108] Eribon signale que Marcel oppose les solitaires à ceux qui appartiennent à des « organisations professionnelles »[109]. Le Protagoniste ajoute aussitôt qu’ « il est bien rare en effet qu'un jour ou l'autre, ce ne soit pas dans de telles organisations que les solitaires viennent se fondre »[110] (Cf. 1.4.2 L’amitié dans l’urbanité).

Avant de passer au point suivant, nous remarquons encore que le solitaire est en proie à une homosexualité inguérissable : « Le délaissé pourtant ne guérit pas »[111].

B.Une esquisse à double fond

Les critiques ont remarqué que, pour bâtir sa théorie de l’inversion dans Sodome et Gomorrhe I, Marcel se fonde sur un double fond : d’une part le fond mythologique, d’autre part le recours au savoir scientifique. Rivers remarque :

« In order to recapture lost time in art, in order to make his work a history of the race as well as a history of an individual life, the narrator must rediscover and exploit in his book something of, on the mythic level, the androgyny of primal humanity, and, on the scientific level, the hermaphroditism of the first plants and animals. And then he must show how the two relate. This he does in Sodome I. »[112] 

C’est que la mise en parallèle de la mythologie et de la science permet à l’auteur de peindre l’homosexualité à la fois de façon suggestive (mythologique) et objective (scientifique).

Dans cette partie, nous envisagerons ces deux approches de l’inversion. Nous commencerons par le phénomène de la mythification avant de nous concentrer sur l’aspect scientifique.

a)Mythification

La mythification de l’inversion a effarouché beaucoup de critiques (Cf. 2.2.2 Gomorrhe). Il est vrai que le texte est saupoudré d’allusions mythiques. Si celles-ci semblent tenter de créer des stéréotypes d’invertis, il est important de remarquer que ce procédé ne vise pas à les ridiculiser. Nous renvoyons ici à Rivers qui dit : « Proust seems to create homosexual stereotypes only so that he can knock them over »[113]. D’après d’Entrevaux, la mythification des homosexuels est due au fait que l’inversion contemporaine ne peut pas s’enraciner dans l’histoire: « L’histoire n’étant qu’un leurre, le narrateur situe cette origine dans le mythe, qui peut seul donner au groupe des invertis le caractère d’une confrérie et lui établir un acte de naissance. »[114]

On peut distinguer deux types de mythification : l’un remonte à la Bible ; l’autre s’enracine dans l’Antiquité.

§         Mythification biblique.

Dans Sodome et Gomorrhe I, Marcel propose une interprétation originale de l’histoire de la Genèse[115]. Regardons d’abord ce qu’écrit le Protagoniste :

« Car les deux anges, qui avaient été placés aux portes de Sodome pour savoir si ses habitants, dit la Genèse, avaient entièrement fait toutes ces choses dont le cri était monté jusqu'à l'Eternel, avaient été, on ne peut que s'en réjouir, très mal choisis par le Seigneur, lequel n'eût dû confier la tâche qu'à un Sodomiste. Celui-là, les excuse: "Père de six enfants, j'ai deux maîtresses, etc." ne lui eussent pas fait abaisser bénévolement l'épée flamboyante et adoucir les sanctions; il aurait répondu: "Oui, et ta femme souffre les tortures de la jalousie. Mais quand ces femmes n'ont pas été choisies par toi à Gomorrhe, tu passes tes nuits avec un gardeur de troupeaux de l'Hébron." Et il l'aurait immédiatement fait rebrousser chemin vers la ville qu'allait détruire la pluie de feu et de soufre. Au contraire, on laissa s'enfuir tous les Sodomistes honteux, même si, apercevant un jeune garçon, ils détournaient la tête, comme la femme de Loth, sans être pour cela changés comme elle en statues de sel. De sorte qu'ils eurent une nombreuse postérité chez qui ce geste est resté habituel (…) Ces descendants des Sodomistes, si nombreux qu'on peut leur appliquer l'autre verset de la Genèse[116]: "Si quelqu'un peut compter la poussière de la terre, il pourra aussi compter cette postérité," se sont fixés sur toute la terre, »[117].

La comparaison avec la version de la Genèse révèle que Marcel réécrit le récit biblique : bien qu’il y ait des éléments fidèlement repris (il emploie presque littéralement quelques tournures de phrase et quelques mots de la Bible), le Protagoniste introduit également des différences, des ‘adaptations’. Ainsi, il n’y a qu’un réchappé de Sodome dans la Genèse (Loth), tandis qu’ils échappent tous dans la version de Marcel. La dernière phrase offre également une dissemblance avec l’histoire de la Genèse. Ces mots ont été pris de l’histoire qui raconte l’origine des Juifs. Ainsi, Sodome est donc rapproché de Sion (Cf. La métaphore juive que nous développons plus loin dans ce travail) et les homosexuels sont considérés comme un large groupe. Ainsi, la Recherche rend possible la question suivante, relevée par G. Deleuze : « Comment concevoir un peuplement, une propagation, un devenir sans filiation ni production héréditaire ? »[118] Malabou répond : « l’écriture proustienne fonde une nouvelle entente de la progéniture qui bouleverse en profondeur l’union contrastée, mais traditionnellement tranquille, du Même et de l’Autre. »[119]

Une autre différence entre l’histoire de Marcel et celle de la Genèse est que la version biblique ne parle pas d’une ‘épée flamboyante’. Il s’agit probablement d’une contamination de deux histoires : dans la Bible, il y a une ‘épée flamboyante’ dans l’histoire qui relate l’excommunication d’Adam et d’Eve du paradis. Par cette contamination, Sodome prendrait la place d’Eden – une idée soutenue par Muller qui considère la rencontre homosexuelle entre Charlus et Jupien comme une « victoire du particulier sur le quelconque »[120], rendue possible par un retour aux sources. Muller explique cette vision par le biais de l’évolution de la conception du monde : autrefois, chacun pouvait être soi-même (« Il fut un temps où, libre et nu, l’être humain pouvait se montrer tel qu’il est. »[121]) ; à présent, tous ceux qui ne sont pas hétérosexuels, seraient ‘anormaux’ ou comme le dit Marcel : « Il n’y avait pas d’anormaux quand l’homosexualité était la norme. »[122] Nous revenons sur le sujet que nous avons déjà abordé lors de l’explication des types d’homosexualités (Cf. Supra) pour montrer que, d’après la Recherche, c’est l’homosexuel qui a conservé l’esprit de la création en tête et qu’il ne s’est pas détourné du « Bien originel »[123]. Dès lors, « Sodome et Gomorrhe sont ainsi homologués au Paradis Terrestre, et la destruction par le feu à Adam et Eve. »[124] Sodome se substitue donc à Eden ou comme le dit Rivers :

« By thus conflating the myth of Sodom with the [myth] of Eden (…), the narrator effects a transvaluation of one of the primary sources of the Western prejudice against homosexuality. He cleverly turns the biblical story of Sodom from a fantasy of homosexual genocide into an affirmation that homosexuality can never be destroyed. In A la recherche the Sodomites live on, love on, and elude their enemies and oppressors just as they did when they originally escaped the fire from heaven. And Sodom itself rises from its ashes to be continually reborn in different forms.»[125]

Mingelgrün partage l’opinion de Muller et de Rivers. Le critique suit Marcel qui remonte la piste jusqu’aux origines pour y retrouver l’androgynie sommeillante :

« j'entrais dans le sommeil lequel est comme un second appartement que nous aurions, et où, délaissant le nôtre, nous serions allé dormir. (…) La race qui l'habite, comme celle des premiers humains est androgyne. Un homme y apparaît au bout d'un instant sous l'aspect d'une femme. »[126]

Rivers remarque que Marcel se permet de se moquer de la force divine: Dieu aurait pris une décision erronée en ce qui concerne le choix des anges puisque les sodomites échappent. Ceci n’est qu’une coutume d’après Kristeva : les anges constituent souvent un objet de rire dans la Recherche. Ces êtres seraient considérés comme « naïfs et privés de ruse »[127]. Eribon élargit l’aspect ironique et affirme que la mythification entière relève de l’humour. E. Wilson[128] oppose cette tonalité humoristique aux lamentations sur le sort dur des homosexuels qui colorent le reste de Sodome et Gomorrhe I.

Dans Sodome et Gomorrhe I, l’inverti est l’objet d’une autre mythification biblique encore: Marcel le compare à Dieu[129]. Il écrit : « Mais les dieux sont immédiatement perceptibles aux dieux, le semblable aussi vite au semblable, ainsi encore l'avait été M. de Charlus à Jupien. »[130] Cairns signale à ce propos que, si elle n’aboutit pas réellement à déifier l’inverti, cette analogie tend du moins à l’exalter.[131] Cependant, le critique tient compte de la plaisanterie possible qui se cache dans cette mise en équivalence.

Finalement, nous ajoutons l’allusion à Daniel (V, 25-28) par les mots suivants : « Aussitôt apparaissent, comme un Mane, Thecel, Pharès … »[132] D’après Daniel, ces mots prophétiques sont gravés dans le mur du palais du roi Belsassar par une main invisible pendant la fête de Balthazar. Le prophète dit : « Voici l'interprétation de ces mots: "Mané": Dieu a mesuré ton royaume et l'a livré; Thécel: tu as été pesé dans la balance et ton poids se trouve en défaut; "Pharès": ton royaume a été divisé. »[133]

§         Mythes antiques.

« Sodome et Gomorrhe (…) amène un (…) flux de références à l’Antiquité »[134].

Dans « Proust et la descente aux enfers », Letoublon et Fraisse situent les références à l’Antiquité dans un vaste ensemble. D’après eux, ces renvois constituent un retour aux origines afin de réagir contre le tabou qui frappe l’inversion. Ce tabou a été créé par une espèce d’oppression, née avec la culture judéo-chrétienne qui a son berceau dans les civilisations classiques (Cf. 1.3 L’homosexualité du point de vue historique).

Dans cette partie, nous analysons les tentatives de mythification dans Sodome et Gomorrhe I qui font référence à l’Antiquité.

Les références aux philosophes classiques : Platon, Socrate

            Dans la Recherche, Marcel fait plusieurs fois référence à Platon et à ses idées sur l’homosexualité. Regardons par exemple la phrase suivante : « La race qui l’habite, comme celle des premiers humains est androgyne »[135] ou ce passage :

« les invertis, qui se rattachent volontiers à l'antique Orient ou à l'âge d'or de la Grèce, remonteraient plus haut encore, à ces époques d'essai où n'existaient ni les fleurs dioïques, ni les animaux unisexués, à cet hermaphroditisme initial… »[136]

Comme beaucoup d’autres critiques, Eribon a donc raison de signaler que la théorie des hommes-femmes élaborée par Marcel s’inspire probablement de Platon. Dans le premier chapitre (1.1 L’homosexualité du point de vue mythique), nous avons évoqué le mythe narré par Aristophane dans Le Banquet qui parle des trois sexes de base. Quand Eells dit que le but de la Recherche est de « réunir les deux parties scindées de l’hermaphrodisme initial »[137], les idées platoniciennes y résonnent clairement. Rivers quant à lui, met l’accent non sur les convergences entre la théorie de Platon et celle de Marcel, mais sur les divergences et il inventorie les oppositions. Regardons les différences les plus marquées de cette énumération[138]:

Aristophane

Marcel

Les jeunes homosexuels sont les ‘meilleurs’ garçons, les plus ‘masculins’.

Les garçons homosexuels sont faibles et efféminés (P.ex. le jeune inverti qui s’éveille et est comparé à Galatée[139] (nous analysons ce passage plus loin dans ce travail)) 

Les homosexuels ne cachent pas leurs désirs.

Les homosexuels sont obligés de vivre en cachette par la société (p.ex. le baron de Charlus).

Les homosexuels occupent des postes élevés dans la société.

Les homosexuels vivent souvent dans la misère et la solitude[140] (Cf. le baron de Charlus dans Le temps retrouvé).

Les homosexuels apprécient la compagnie de leurs semblables.

Les homosexuels préfèrent ne pas rencontrer d’autres homosexuels (Cf. le baron de Charlus qui n’aime pas la compagnie d’e.a. M. de Vaugoubert).

D’après Leriche, « le recours au mythe platonicien de l’hermaphrodite (…) [fait que] l’homosexuel serait (…) le survivant d’une ‘race’ antéhistorique, antérieure à la division des sexes. »[141]

Platon n’est pas le seul philosophe antique auquel il est fait référence dans la Recherche. Socrate est également mentionné. Marcel semble même préférer les idées de Socrate à propos de l’inversion à celles de Platon puisqu’il dit : « [Brichot] ne comprenait pas qu'alors aimer un jeune homme était comme aujourd'hui (les plaisanteries de Socrate le révèlent mieux que les théories de Platon) entretenir une danseuse,  puis se fiancer. »[142] Marcel remarque que ce sont les homosexuels-mêmes qui, par la figure de Socrate, mythifient leur existence. Il note : « allant chercher comme un médecin l'appendicite l'inversion jusque dans l'histoire, ayant plaisir à rappeler que Socrate était l'un d'eux »[143]. C’est pourquoi Zagdanski parle d’un « argument socratique par quoi se normalise l’homosexualité. »[144] Puisque Socrate définit la philosophie comme une maïeutique, l’inverti ne serait plus considéré comme un homme efféminé, mais comme ‘un sage-homme’. D’Entrevaux signale à ce propos que Marcel « se désolidarise de cette vision d’eux-mêmes qu’ont les homosexuels, car ce n’est en fait qu’une tradition intellectuelle, qui ne rend pas compte de la réalité. »[145] C’est que Marcel distingue deux types d’homosexualité et d’après lui l’homosexualité contemporaine n’a rien à voir avec l’Antiquité (cf. Supra).

            En guise de conclusion, citons Zagdanski qui résume le principe de l’homosexualité en s’appuyant sur la civilisation grecque : « L’homosexualité est aristotélicienne. Son principe est l’identité, son style la modération, sa valeur la tradition, sa langue naturelle la philosophie »[146]. Cette idée est certes présente dans la Recherche

 Andromède

Dans Sodome et Gomorrhe I, Marcel fait référence à la légende d’Andromède. Voici le passage :

« le solitaire ne pourra plus aller lui demander l'heure des trains, le prix des premières, et avant de rentrer rêver dans sa tour, comme Grisélidis[147], il s'attarde sur la plage, telle une étrange Andromède qu'aucun Argonaute ne viendra délivrer »[148].

Andromède est la fille de Céphée, le roi d’Ethiopie, et de Cassiopée. Cette dernière se vante de ce que ses filles et elle sont plus belles que les nymphes de l’Océan, ce qui provoque la colère de Poséidon. Celui-ci envoie un monstre marin auquel Andromède doit être offerte. La princesse est sauvée par Persée – et non par un Argonaute comme le dit Marcel. Persée, déjà vainqueur de la Méduse dans un autre mythe, tue le monstre et épouse Andromède.

Avec plusieurs critiques, nous nous posons la question de savoir pourquoi Marcel substitue un Argonaute à Persée. Letoublon et Fraisse attribuent cette substitution à des raisons de sonorité. Schuerewegen aborde la question à la lumière de la métaphore gastronomique (Cf. 2.2.1.2 Métaphores) et il dit :

« Proust se trompe de mythe : c’est Persée, et non l’Argonaute, qui est venu au secours d’Andromède. Mais l’argonaute est aussi le nom d’un mollusque et il n’est pas interdit de penser que le romancier s’est peut-être délibérément servi de ce terme afin de ne pas quitter le registre gastronomique »[149].

Pygmalion

Dans Sodome et Gomorrhe I, le Protagoniste écrit :

« Quelques-uns, si on les surprend le matin encore couchés, montrent une admirable tête de femme, tant l'expression est générale et symbolise tout le sexe; les cheveux eux-mêmes l'affirment, leur inflexion est si féminine, déroulés, ils tombent si naturellement en tresses sur la joue, qu'on s'émerveille que la jeune femme, la jeune fille, Galathée qui s'éveille à peine, dans l'inconscient de ce corps d'homme où elle est enfermée, ait su si ingénieusement, de soi-même, sans l'avoir appris de personne, profiter des moindres issues de sa prison, trouver ce qui était nécessaire à sa vie. »[150]

A propos de ce passage, Compagnon remarque qu’il s’agit d’une allusion au mythe de Pygmalion[151]. Pygmalion, le roi de Chypre, est un sculpteur de grand talent. C’est un célibataire endurci qui ne vit que pour la sculpture. Un jour, il tombe amoureux d’une statue de femme qu’il a faite. Il prie Vénus, la déesse de l’amour, de donner la vie à sa belle statue. Quand Pygmalion embrasse la statue, elle devient vivante. Pygmalion l’appelle Galatée et l’épouse.

            Miguet-Ollagnier signale que la Galatée mentionnée dans la Recherche ne doit pas nécessairement être la Galatée de Pygmalion. Cependant, Y. Baudelle et E. Nicole confirment l’explication de Compagnon dans la Pléiade et lient le nom de Galatée au mythe en question. Il se peut que le passage suivant les ait convaincus puisque le mythe de Pygmalion parle d’un passage de la nature morte à un être vivant. Regardons ce qui se passe avec Charlus :

« Pâle comme un marbre, il avait le nez fort, ses traits fins ne recevaient plus d'un regard volontaire une signification différente qui altérât la beauté de leur modelé; plus rien qu'un Guermantes, il semblait déjà sculpté, lui Palamède XV, dans la chapelle de Combray. (…) Clignant des yeux contre le soleil, il semblait presque sourire. »[152]

Ce passage donne l’impression que l’inverti passe prudemment d’un état inanimé à un état animé. Charlus parcourt donc le même trajet que la statue de Pygmalion. Miguet-Ollagnier n’est pourtant pas persuadée. Elle se base sur deux éléments : en premier lieu, elle dénonce l’argument que nous venons d’évoquer. Ainsi, le critique ne voit pas comment le mythe de Pygmalion pourrait entrer en jeu dans la Recherche puisqu’il « dénote le passage du marbre à la chair, de l’inanimé au vivant. »[153] Miguet-Ollagnier remarque en outre que la version d’Ovide (la version la plus courante du mythe) ne mentionne pas le nom de la femme. C’est pourquoi le critique conclut : « la référence au sculpteur amoureux de son œuvre ne me paraît pas vraiment éclairer le texte de Proust »[154].

            Si ce n’est pas à Pygmalion que renvoie le nom de Galatée, alors à quoi fait-il référence ? En s’appuyant sur Compagnon, Miguet-Ollagnier exprime l’opinion qu’il s’agit de la nymphe marine aimée par Polyphème, le fils de Poséidon. Cette nymphe est par ailleurs le sujet d’un tableau de Gustave Moreau : Galatée en plein sommeil. D’après le critique, cette Galatée s’inscrit mieux dans le cadre de la Recherche puisque le contexte qui accompagne la référence à la figure mythique traite également du sommeil. Quoi qu’il en soit, Galatée s’inscrit dans la mythification et sert donc à mythifier l’inverti.  

b)Scientificité

                                                           « C’est épouvantable, le vice est devenu une science exacte ! »[155]

            Dès le début, Marcel montre au lecteur qu’il n’est pas en train d’écrire un mythe, mais de la science. Il le fait en plaçant tout simplement la mythification de l’homosexualité parallèlement à l’observation scientifique de la fécondation de l’orchidée. Comme le Protagoniste veut raconter la vérité sur l’inversion, il ne se contente donc pas de mythifier le phénomène. Cependant, il ne sera pas question du Protagoniste dans cette section : nous partons de l’idée que c’est l’auteur qui s’est documenté et qu’il a ensuite transmis son savoir au Protagoniste.

Afin de représenter de façon correcte le monde homosexuel, Proust recourt au savoir scientifique de l’époque. Néanmoins, ce n’est pas seulement le désir de la vérité qui amène l’auteur à avoir recours à la science. Proust avait tout simplement la coutume de bien se documenter avant de traiter un sujet (Cf. 1.2 L’homosexualité du point de vue scientifique). Le père et le frère de l’auteur jouent sans doute également un rôle important dans la base scientifique de la théorie de l’inversion : c’est qu’ils étaient tous les deux des médecins fameux et vu que Proust était très sujet à l’influence familiale… A cela s’ajoute encore que Proust était peut-être conscient du fait qu’il heurterait l’opinion publique s’il ne mettait pas en scène le savoir commun de l’époque. Nous avons vu sous le point 2.1.1.1 Avant le Prix Goncourt que Proust avait peur de mettre en scène l’inversion. Il se peut donc que l’auteur s’appuie sur la science comme mesure de sécurité : s’il raconte ce que tout le monde sait déjà, il y aura peut-être moins de réactions négatives. 

Avant de passer à l’analyse du savoir scientifique que Proust utilisait dans la Recherche, nous mentionnons que cette base n’empêche pas Marcel de se moquer de l’approche médicale, scientifique de l’homosexualité. Regardons par exemple le passage suivant:

« Mais Cottard qui n'avait jamais laissé voir au Baron qu'il eût même entendu courir de vagues mauvais bruits sur ses mœurs, et ne l'en considérait pas moins, dans son for intérieur, comme faisant partie de la classe des "anormaux" (même avec son habituelle impropriété de termes et sur le ton le plus sérieux, il disait d'un valet de chambre de M. Verdurin: "Est-ce que ce n'est pas la maîtresse du Baron?") personnages dont il avait peu l'expérience, il se figura que cette caresse de la main était le prélude immédiat d'un viol pour l'accomplissement duquel il avait été, le duel n'ayant servi que de prétexte, attiré dans un guet-apens et conduit par le Baron dans ce salon solitaire où il allait être pris de force. N'osant quitter sa chaise où la peur le tenait cloué, il roulait des yeux d'épouvante, comme tombé aux mains d'un sauvage dont il n'était pas bien assuré qu'il ne se nourrît pas de chair humaine. »[156]

D’après Rivers, une telle remarque satirique cadre dans l’approche double qui est typique de la Recherche : d’une part, toute la théorie de l’inversion est influencée par la médecine ; d’autre part, ces savoirs médicaux sont ridiculisés. Tout est donc relatif (Cf. le perspectivisme de Nietzsche).        

Dans Sodome et Gomorrhe I, la description de l’inversion est intimement liée à la botanique. Comme un véritable botaniste, Marcel décrit la fécondation d’une orchidée (Jupien) par un bourdon (Charlus). Le Protagoniste adopte une attitude objective, scientifique devant le(s) phénomène(s)[157] ou pour reprendre les mots de Rivers : « The narrator watches Charlus and Jupien in the same way that a naturalist would study plant life »[158]. Miguet-Ollagnier rejoint cette idée et indique que Marcel « a une curiosité purement scientifique devant Sodome »[159].  Afin de mettre en scène un Protagoniste qui a un tel point de vue, Proust se base sur plusieurs sources. Nous les envisageons dans cette partie.

§         Darwin

Il n’y a aucune preuve que Proust ait lu les théories de Darwin. Néanmoins, bien des références portent à croire qu’il a connu les idées du scientifique. Ainsi, il y a l’expression darwinienne par excellence ‘struggle for life’ qui figure dans la Recherche : « "Ce struggle for lifer [sic] de Gondi" »[160]. Le concept de la ‘sélection naturelle’ est également  présent: « "Sélection", même pour le golf, me parut aussi incompatible avec la famille Simonet qu'il le serait, accompagné de l'adjectif "naturel" avec un texte antérieur de plusieurs siècles aux travaux de Darwin. »[161] Un autre indice de l’influence darwinienne peut se cacher dans le genre de fleur auquel Marcel compare les homosexuels qui désirent les hommes d’un autre âge : « -par un phénomène de correspondance et d'harmonie comparable à ceux qui règlent la fécondation des fleurs hétérostylées trimorphes comme le Lythrum salicoria,- »[162]. Coïncidence ou pas, c’est du Lythrum salicoria que se sert Darwin pour prouver la fécondation des fleurs hermaphrodites. Rivers voit une influence darwinienne dans une des nombreuses références à la Grèce antique[163] :

« Par là les invertis, qui se rattachent volontiers à l'antique Orient ou à l'âge d'or de la Grèce, remonteraient plus haut encore, à ces époques d'essai où n'existaient ni les fleurs dioïques, ni les animaux unisexués, à cet hermaphroditisme initial »[164]

Le critique insiste sur le côté ancestral de l’homosexualité : le passage que nous venons de citer met l’accent sur l’hermaphrodisme[165] des ancêtres des invertis, un concept darwinien.

D’après Compagnon, « tout le savoir de Proust sur la fécondation des orchidées par les insectes repose sur [la] préface, où le professeur Coutance résume l’ouvrage de Darwin (…), Des effets de la fécondation croisée et de la fécondation directe dans le règne végétal »[166]. Compagnon fonde cette thèse sur une phrase qui n’a pas été reprise dans la version ‘définitive’ de la Recherche. Dans le Cahier I du Manuscrit, il trouve les mots suivants:

« Certes, je ne pourrais pas oublier l’attitude ridicule, les minauderies et les manèges de Jupien quand il avait aperçu M. de Charlus et debout devant sa boutique avait semblé lui dire (comme ‘la pauvre fleur au papillon céleste’ et oubliant qu’ils étaient ‘fleurs tous deux’) : ‘ne fuis pas’ »[167] 

Compagnon remarque que ces vers figurent également chez Coutance. En outre, nous apprend Eells, c’est Coutance qui « établit un parallèle explicite entre la sexualité florale et la sexualité humaine »[168], un parallèle omniprésent dans Sodome et Gomorrhe I, comme nous verrons plus loin dans ce travail lorsque nous développons la métaphore végétale.

            Les critiques sont d’accord pour dire que le mot ‘beauté’, qui revient à plusieurs reprises dans Sodome et Gomorrhe I, cache également une influence darwinienne. Regardons par exemple l’extrait suivant qui esthétise manifestement la rencontre de Charlus et de Jupien:

« M. de Charlus m'avait distrait de regarder si le bourdon apportait à l'orchidée le pollen qu'elle attendait depuis si longtemps, qu'elle n'avait chance de recevoir que grâce à un hasard si improbable qu'on le pouvait appeler une espèce de miracle. Mais c'était un miracle aussi auquel je venais d'assister, presque du même génie, et non moins merveilleux. Dès que j'eus considéré cette rencontre de ce point de vue tout m'y sembla empreint de beauté. »[169]

            Nous concluons avec Eells que Proust s’est bien documenté pour élaborer une métaphore végétale (Cf. Infra). Comme nous venons de le montrer, certains éléments soutiennent l’hypothèse que l’auteur se serait appuyé sur les travaux botaniques de Darwin. Avant de passer au point suivant, nous remarquons encore que Darwin n’est sans doute pas l’unique source à avoir procuré des informations botaniques à Proust. Néanmoins, Eells remarque que c’est à Darwin que Marcel attribue ses descriptions :

« Je trouvais la mimique d'abord incompréhensible pour moi de Jupien et de M. de Charlus aussi curieuse que ces gestes tentateurs adressés aux insectes, selon Darwin, non seulement par les fleurs dites composés haussant les demi-fleurons de leurs capitules pour être vues de plus loin, comme certaine hétérostylée qui retourne ses étamines et les courbe pour frayer le chemin aux insectes, ou qui leur offre une ablution, et tout simplement même aux parfums de nectar à l'éclat des corolles qui attiraient en ce moment des insectes dans la cour. »[170]

§         Les sexologues de l’époque : Ulrichs, Krafft-Ebing

Dans le premier chapitre, nous avons éclairé les différentes théories de l’inversion en vigueur à l’époque proustienne. Reste à savoir si et comment Proust les a intégrées dans son œuvre – une question que nous espérons résoudre ici.

Concentrons-nous d’abord sur Ulrichs. Rivers part du constat qu’Ulrichs a formulé la théorie de l’inversion la plus généralement acceptée à l’époque de Proust. En s’appuyant sur les nombreux indices qui montrent que Proust connaissait les idées du scientifique, Rivers ajoute : « Proust (…) was aware that there was more than one way of understanding homosexuality. But (…) he had decided (…) that the most widely accepted theory (…) was also the true one. »[171] Comme nous verrons plus loin dans cette partie, il y a des critiques qui ne sont pas tout à fait d’accord avec ce point de vue.

Regardons d’abord avec Cairns les indices qui font supposer que les idées d’Ulrichs aient influencé Proust. Premièrement, il y a l’épigraphe (Cf. 2.2.1.1.1 Titre, sommaire, épigraphe) qui, en parlant d’hommes-femmes, introduit la notion de l’inversion du genre – le centre de la théorie ulrichsienne. Cette notion est à plusieurs reprises illustrée dans la Recherche. Ainsi, le baron de Charlus, le paradigme de l’homosexualité (Cf. 4.1.2 le baron de Charlus), fait penser Marcel à une femme avant que le Protagoniste ne réalise qu’il/elle en est une :

« Ce à quoi [le baron de Charlus] me faisait penser tout d'un coup, tant il en avait passagèrement les traits, l'expression, le sourire, c'était à une femme.(…) je comprenais maintenant pourquoi tout à l'heure, quand je l'avais vu sortir de chez Mme de Villeparisis, j'avais pu trouver que M. de Charlus avait l'air d'une femme: c'en était une! »[172]

Ajoutons encore un extrait de la Recherche, qualifiée par Cairns de « réflexion transparente de la théorie d’Ulrichs »[173] : « la femme qu'une erreur de la nature avait mise dans le corps de M. de Charlus. »[174].

Un autre indice de l’influence ulrichsienne est l’encadrement pathologique de l’inversion (Cf. Supra) qui est manifeste dans la Recherche. Tout d’abord, il y a les nombreuses références à l’hérédité de l’homosexualité (Cf. Supra) :

« Ce ne serait pas M. de Charlus qu'on pourrait appeler un Guermantes affecté d'une tare et l'exprimant en partie à l'aide des traits de la race des Guermantes, mais le duc de Guermantes qui serait dans une famille pervertie l'être d'exception, que le mal héréditaire a si bien épargné que les stigmates extérieurs qu'il a laissés sur lui y perdent tout sens. »[175]

Rivers remarque également l’hérédité de l’homosexualité. Il s’appuie sur le fait que les invertis constituent une ‘race’ – un argument réfuté par Eribon :

« La notion de ‘race’ chez Proust n’a pas toujours une connotation biologisante. S’il décrit parfois l’homosexualité dans les termes, quasiment physiologiques, d’une erreur de la nature qui a placé une âme de femme dans un corps d’homme, il utilise aussi la notion de ‘race’ comme une métaphore pour décrire comme un produit de l’histoire le ‘collectif’ que forment les homosexuels. »[176]

L’hérédité permet de renouer avec la théorie de l’inversion dressée par Krafft-Ebing. Nous reviendrons tout de suite sur l’influence de Krafft-Ebing.

Cairns cite encore les comparaisons avec la maladie comme indices d’un cadre pathologique : « leur amour (…) découle non d'un idéal de beauté qu'ils ont élu, mais d'une maladie inguérissable. »[177]

Remarquons aussi que les invertis de la Recherche n’aiment pas à se lier à d’autres invertis. Ils vont à la recherche d’un homme hétérosexuel. L’influence ulrichsienne y résonne clairement.

Avant de passer à l’influence de Krafft-Ebing, nous remarquons que c’est Eribon qui couronne le tout : il analyse la théorie de l’inversion telle qu’elle figure dans la Recherche en fonction des idées ulrichsiennes. Le critique raisonne comme suite : il existe une inversion intérieure –l’homosexualité telle que nous la connaissons- et une inversion extérieure –ce qu’on appelle aujourd’hui ‘le travestissement’ et qui peut se produire aussi bien chez les homosexuels que chez les hétérosexuels. Bien que ces deux ordres ne soient jamais tout à fait séparés, ils sont en toute logique contradictoires :

« si l’homosexuel est un ‘inverti’ au sens d’une inversion intérieure, c’est-à-dire qu’il est en fait une ‘femme’ dans un corps d’homme, il n’est pas possible de lui imputer en même temps une ‘inversion’ de l’objet du désir et de le considérer comme un homme qui, au lieu d’être attiré par les femmes, l’est par les hommes. »[178]

La conclusion qui s’impose est qu’au fond il n’y a pas d’homosexuels puisqu’il ne s’agit pas d’un amour pour le même sexe, ou le même genre, mais pour l’autre sexe, ou l’autre genre : si le soi-disant homosexuel est au fond une femme, comme le dit Eribon, il ne serait pas étonnant que cet être soit attiré par un homme. A ce moment-là, il s’agirait donc d’une attraction qu’on pourrait qualifier d’hétérosexuelle. Ce n’est qu’une illusion qui fait croire qu’un inverti aime le même sexe et, dans les Esquisses de la Recherche, Marcel en est conscient : « Un homosexuel, ce serait ce que prétend être, ce que de bonne foi s’imagine être, un inverti »[179]. Ladenson conclut : « Homosexuality, in this view, is nothing but a chimerical rationalization on the part of the invert, a self-invention designed to preserve the illusion of masculinity. »[180] C’est leur féminité fondamentale qui fait qu’ils ne désirent pas leur égal (les femmes), mais leur contraire (les hommes). Ainsi, on est loin de l’homosexualité. C’est pourquoi nous nous posons la question de savoir  à quoi sert alors ce travail  s’il n’y a donc pas d’homosexualité? Eribon remarque qu’il ne faut pas conclure trop vite . C’est que l’homosexualité est réintroduite dans l’œuvre, mais à un autre niveau : si les invertis veulent trouver un partenaire, ils sont obligés de se tourner vers d’autres invertis (les ‘vrais hommes’ se trouvent bien entendu dans l’impossibilité de répondre aux sentiments d’amour des invertis). Ainsi, les pratiques homosexuelles rentrent en jeu. Nous reviendrons sur cette matière.

Probablement, Krafft-Ebing a également influencé Proust. Remarquons d’abord que le scientifique considère l’homosexualité comme « un phénomène de dégénérescence »[181]. Compagnon signale que cela n’est pas le cas pour Marcel :

« Nous en sommes venu à voir dans l’inversion de Charlus le produit de l’hérédité au travail sur plusieurs siècles. Mais cette hérédité ne se conçoit pas comme une dégénérescence, plutôt comme une résurrection, et ce déplacement par rapport à la médecine, ou à son expression littéraire comme chez Zola, suffit à expliquer que Proust ait rejeté le terme allemand d’homosexualité, qu’il utilisait dans les brouillons d’avant-guerre, pour celui d’inversion. »[182]

Marcel ne conçoit l’homosexualité héréditaire donc pas comme une déchéance. En remarquant cela, le lecteur comprend qu’il s’agit de la réfutation de la thèse de Krafft-Ebing.

Nous avons déjà parlé de l’aspect héréditaire de l’homosexualité en le liant à Ulrichs. Krafft-Ebing ajoute un aspect par rapport à Ulrichs : d’après lui, l’homme qui porte en soi l’élément héréditaire de l’inversion ne ‘deviendra’ homosexuel que s’il se trouve dans une situation favorable au ‘développement’ de l’amour du même sexe (Cf. 1.2.1 Ulrichs). Selon Rivers, cette théorie est illustrée dans la Recherche par le discours suivant à propos de Mlle Vinteuil[183] :

« une de ces situations qu'on croit à tort être l'apanage exclusif du monde de la bohème: elles se produisent chaque fois qu'à besoin de se réserver la place et la sécurité qui lui sont nécessaires, un vice que la nature elle-même fait épanouir chez un enfant, parfois rien qu'en mêlant les vertus de son père et de sa mère, comme la couleur de ses yeux. »[184]

Comme dernier indice d’une possible influence de Krafft-Ebing sur Proust, nous revenons sur la question de savoir si l’homosexualité est oui ou non innée (Cf. Supra). Dans le premier chapitre de ce travail (1.2.2 Krafft-Ebing), nous avons expliqué que le scientifique est de l’opinion que l’inverti porte en soi des ‘souvenirs’ du sexe féminin. Proust met des mots parallèles dans la bouche de Marcel : « Mais il suffit qu'ils n'appartiennent pas au sexe féminin dont ils ont en eux un embryon »[185].

Ainsi, la théorie de l’inversion de la Recherche aurait été fondée sur les idées du phénomène en vigueur à l’époque – une conclusion contredite par Zéphir : « Proust ne semble pas avoir tout à fait suivi ce courant d’idées en vogue à son époque »[186].

C. Métaphores dans Sodome et Gomorrhe I.

Dans Sodome et Gomorrhe I, Marcel se sert d’un langage métaphorique pour décrire la rencontre de Charlus et Jupien. Dans cette partie, nous examinerons les métaphores présentes dans la première partie de Sodome et Gomorrhe.

a) La métaphore végétale.

Comme nous l’avons vu sous le point A. Une esquisse à double fond, il y a des éléments qui indiquent que Proust a lu la préface de Coutance. Nous avons déjà dit que cette préface dresse un « parallèle explicite entre la sexualité florale et la sexualité humaine. »[187] Dans Sodome et Gomorrhe I, c’est également le cas. Par le biais de la métaphore végétale, les homosexuels sont comparés à des fleurs ; Compagnon parle de « la métaphore botanique autour de laquelle se développe ‘La race des tantes’ »[188]. Les exemples sont multiples dans Sodome et Gomorrhe I. Regardons par exemple l’extrait suivant :

« Or Jupien, (…) - en symétrie parfaite avec le baron – (…) prenait des poses avec la coquetterie qu'aurait pu avoir l'orchidée pour le bourdon providentiellement survenu. »[189]

Les invertis ne sont pas comparés à n’importe quelle fleur, mais seulement à des fleurs hermaphrodites (qui ont un double sexe), telle l’orchidée[190], le lythrum salicoria ou la primula veris :

« pour que la fleur soit réservée au pollen qu'il faut, qui ne peut fructifier qu'en elle, lui fait sécréter une liqueur qui l'immunise contre les autres pollens, -ne me semblaient pas plus merveilleuses quue l'existence de la sous-variété d'invertis destinée à assurer les plaisirs de l'amour à l'inverti devenant vieux: les hommes qui sont attirés non par tous les hommes, mais, -par un phénomène de correspondance et d'harmonie comparable à ceux qui règlent la fécondation des fleurs hétérostylées trimorphes comme le Lythrum salicoria,- seulement par les hommes beaucoup plus âgés qu'eux. De cette sous-variété, Jupien venait de m'offrir un exemple moins saisissant pourtant que d'autres, que tout herborisateur humain, tout botaniste moral, pourra observer, malgré leur rareté, et qui leur présentera un frêle jeune homme qui attendait les avances d'un robuste et bedonnant quinquagénaire, restant aussi indifférent aux avances des autres jeunes gens, que restent stériles les fleurs hermaphrodites à court style de la Primula veris tant qu'elles ne sont fécondées que par d'autres Primula veris à court style aussi, tandis qu'elles accueillent avec joie le pollen des Primula veris à long style. »[191]

Marcel met lui-même l’accent sur la présence d’une métaphore végétale :

« J'avais perdu de vue le bourdon, je ne savais pas s'il était l'insecte qu'il fallait à l'orchidée, mais je ne doutais plus, pour un insecte très rare et une fleur captive, de la possibilité miraculeuse de se conjoindre, alors que M. de Charlus (simple comparaison pour les providentiels hasards, quels qu'ils soient, et sans la moindre prétention scientifique de rapprocher certaines lois de la botanique et ce qu'on appelle parfois fort mal l'homosexualité) »[192] 

Il la renforce encore en disant que les invertis ont des « relations qui ne végètent qu'à la faveur d'un mensonge. »[193]

D’après Ton-That, la métaphore végétale fonctionne de façon bilatérale : il s’agit non seulement d’assimiler des êtres humains au monde végétal, mais aussi de personnifier des éléments végétaux – une thèse qui s’appuie sur le passage suivant :

« … de même la fleur femme qui était ici, si l'insecte venait, arquerait coquettement ses "styles" et pour être mieux pénétrée par lui ferait imperceptiblement, comme une jouvencelle hypocrite mais ardente, la moitié du chemin. »[194]

Reste à savoir quel est l’effet recherché par la création de cette métaphore végétale. Ton-That remarque la double fonction de la fleur : d’une part, c’est un « moyen de metaphoriser l’innommable et le motif du secret »[195] ; d’autre part, elle détourne l’attention afin de masquer une « faute »[196]. La fleur cache donc le soi-disant scabreux, qui serait en ce cas l’homosexualité. Néanmoins, cela ne revient pas à dire que la métaphore végétale sert à condamner l’inversion. Au contraire : Viers remarque que Marcel « cherche dans le domaine végétal (…) une preuve au fait que l’homosexualité existe dans la nature »[197]. Viers touche ici un élément important dans la Recherche, « un des thèmes conducteurs de la première partie de Sodome et Gomorrhe »[198]  : la nature. Regardons d’abord l’extrait suivant:

« Quel que fut le point qui pût retenir M. de Charlus et le giletier, leur accord semblait conclu et ces inutiles regards n'être que des préludes rituels, pareils aux fêtes qu'on donne avant un mariage décidé. Plus près de la nature encore - et la multiplicité de ces comparaisons est elle-même d'autant plus naturelle qu'un même homme, si on l'examine pendant quelques minutes, semble successivement un homme, un homme-oiseau ou un homme-insecte, etc. - on eût dit deux oiseaux, le mâle et la femelle, le mâle cherchant à s'avancer, la femelle - Jupien - ne répondant plus par aucun signe à ce manège, mais regardant son nouvel ami sans étonnement, avec une fixité inattentive, jugée sans doute plus troublante et seule utile, du moment que le mâle avait fait les premiers pas, et se contentait de lisser ses plumes. »[199]

Ce passage semble confirmer la thèse de Viers (Marcel se base sur la nature pour prouver le côté naturel de l’inversion et insiste sur les deux sexes), mais il est interprété autrement par Kristeva. Celle-ci remarque le caractère alambiqué de la métaphore végétale qui relève des deux composantes (un élément mâle et un élément femelle) qui se cachent derrière l’apparence unifiée de chaque sexe. Elle conclut : « Méduse, orchidée, homme ou femme, dit en substance Proust, nous sommes tous bisexués »[200]. Cette thèse est confirmée par le passage suivant qui met nettement en parallèle l’animal, la végétation et l’homme[201]  :

« Méduse! Orchidée! quand je ne suivais que mon instinct, la Méduse me répugnait à Balbec; mais si je savais la regarder, comme Michelet[202] du point de vue de l'histoire naturelle et de l'esthétique, je voyais une délicieuse girandole d'azur. Ne sont-elles, pas avec le velours transparent de leurs pétales, comme les mauves orchidées de la mer? Comme tant de créatures du règne animal et du règne végétal, comme la plante qui produirait la vanille, mais qui, parce que, chez elle, l'organe mâle est séparé par une cloison de l'organe femelle, demeure stérile si les oiseaux-mouches ou certaines petites abeilles ne transportent le pollen des unes aux autres ou si l'homme ne les féconde artificiellement, M. de Charlus (et ici le mot fécondation doit être pris au sens moral…) »[203]

Retournons à la notion de ‘nature’ avec Muller qui explique que la nature cache toute une complexité dans la Recherche. Pour tout le raisonnement qui va suivre, Muller se base sur une seule phrase :

« Cette scène n'était, du reste, pas positivement comique, elle était empreinte d'une étrangeté, ou si l'on veut d'un naturel, dont la beauté allait croissant. »[204]

Tout d’abord, il y a le lien entre la nature et le naturalisme. Les critiques sont d’accord pour dire que Marcel observe, décrit de façon naturaliste la fécondation de la fleur (Jupien) par le bourdon (le baron de Charlus). Kristeva signale la fonction de moteur du bourdon qui, en « se jou[ant] de la bipartition des fleurs que sa nescience n’ignore pas »[205], survole et conjoint les fleurs. Sans le bourdon, il n’y aurait pas de fécondation, qu’elle soit morale (l’homosexualité) ou génitale.

Muller développe ensuite une seconde signification de la nature, à savoir la physis ou le naturel. En s’opposant ainsi à l’artificiel, la métaphore végétale de l’inversion a pour effet que « l’homosexuel, dans cette perspective, se trouvera promu au rang d’être ‘naturel’ du fait même qu’il est en rupture avec la majorité de ses semblables »[206]. La comparaison de l’homosexualité à la fécondation végétale mettrait l’accent sur l’élément vital chez l’inverti – la vitalité étant une marque de l’être naturel puisqu’elle s’inscrit dans la volonté humaine d’entrer en contact. C’est cette signification du concept de ‘nature’ qui permet à Muller d’expliquer la phrase de Marcel (« Etrangeté, ou si l’on veut, naturel »[207]) : en renversant la situation hétérosexuelle et homosexuelle (la dernière se fait ‘naturelle’), la métaphore végétale fait que l’homosexuel « se voit octroyer la grande naturalisation ; l’anti-physis devient la véritable physis. »[208] Cette thèse est largement contredite par Compagnon. D’après lui, la nature n’est « ni Dieu ni diable chez Proust »[209] : à cause de la position ‘neutre’ de la nature (elle n’est ni bonne ni mauvaise), elle ne justifie pas l’amour du même sexe, elle ne génère pas de ‘naturalisation’ de l’homosexualité.

b)      Autres métaphores.

Comme les autres métaphores (la métaphore animale/gastronomique, la métaphore linguistique, la métaphore de la grossesse et la métaphore juive) dépassent les ‘limites’ de Sodome et Gomorrhe I, nous avons choisi de les analyser plus loin dans ce travail (2.2.1.2 Métaphores).

D.A l’anglaise.

Dans Sodome et Gomorrhe I, l’homosexualité est peinte avec bien des références à la littérature anglaise, et plus particulièrement à l’œuvre de Shakespeare et de Walter Scott.  Oscar Wilde reçoit aussi de l’attention. Faut-il remarquer que plusieurs œuvres de ces écrivains touchent l’androgynie ?

Dans cette partie, nous regarderons de plus près ces références à la littérature anglaise. Nous imposons deux limites : il ne s’agit que de références à la littérature anglaise qui se trouvent dans Sodome et Gomorrhe I.[210] Pour fixer cette limite, nous nous inspirons du travail d’Eells qui formule la thèse suivante : « Proust utilise ainsi l’intertextualité pour parler de l’intrasexualité, créant un genre d’anglo-sexualité, caractérisée par l’inversion et l’androgynie. »[211] Les références à la littérature anglaise ne sont donc pas sans fonction.

Tout d’abord, Shakespeare. Cet écrivain anglais est évoqué une première fois pour expliquer le désappointement qu’éprouvent les femmes amoureuses d’un inverti quand elles découvrent qu’au fond, il est femme : 

« Le jeune homme que nous venons d'essayer de peindre était si évidemment une femme, que les femmes qui le regardaient avec désir étaient vouées (à moins d'un goût particulier) au même désappointement que celles qui, dans les comédies de Shakespeare, sont déçues par une jeune fille déguisée qui se fait passer pour un adolescent. La tromperie est égale, l'inverti même le sait, il devine la désillusion que, le travestissement ôté, la femme éprouvera, et sent combien cette erreur sur le sexe est une source de fantaisiste poésie. »[212]

Le passage cité fait allusion à une coutume dans l’œuvre shakespearienne : tout rôle de femme était joué par un homme ou un garçon. Ceci était dû au fait que les œuvres shakespeariennes étaient destinées au théâtre : comme les femmes n’avaient pas le droit d’exercer la profession de comédien, les hommes jouaient les rôles des femmes. Grâce aux nombreux personnages androgynes (p.ex. dans Comme il vous plaira) les acteurs peuvent jouer un rôle de leur sexe : un personnage féminin se travestit souvent en homme.

Une autre référence à l’auteur anglais, consiste dans les deux allusions à Roméo et Juliette. Regardons d’abord le passage :

« Pour des hommes comme M. de Charlus, (…) l'amour mutuel, en dehors des difficultés si grandes, parfois insurmontables, qu'il rencontre chez le commun des êtres, leur en ajoute de si spéciales, que ce qui est toujours très rare pour tout le monde devient à leur égard à peu près impossible, et que si se produit pour eux une rencontre vraiment heureuse ou que la nature leur fait paraître telle, leur bonheur, bien plus encore que celui de l'amoureux normal, a quelque chose d'extraordinaire, de sélectionné, de profondément nécessaire. La haine des Capulet et des Montaigu n'était rien auprès des empêchements de tout genre qui ont été vaincus, (…); le Roméo et cette Juliette peuvent croire à bon droit que leur amour n'est pas le caprice d'un instant, mais une véritable prédestination préparée par les harmonies de leur tempérament. »[213]

Cette allusion à Roméo et Juliette met l’accent sur la désapprobation sociale dont souffrent aussi bien le couple de Shakespeare que Charlus et Jupien[214] – et tout couple homosexuel. En parlant des ‘empêchements de tout genre qui ont été vaincus’, cette allusion à l’œuvre de Shakespeare raconte également combien il est difficile pour l’inverti de rencontrer l’homme de sa vie et de devenir heureux. Ou pour reprendre les mots de Dubois : « l’idée est que les obstacles et difficultés qui entravent [les rencontres homosexuelles] sont si tenaces que la conjonction harmonieuse est plus improbable encore qu’entre partenaires hétérosexuels. »[215]

            Passons maintenant aux références à Walter Scott. Voici le passage :

« Comment croirait-il n'être pas pareil à tous, quand ce qu'il éprouve il en reconnaît la substance, en lisant Mme de Lafayette, Racine, Baudelaire, Walter Scott, alors qu'il est encore trop peu capable de s'observer soi-même pour se rendre compte de ce qu'il ajoute de son crû, et que si le sentiment est le même, l'objet diffère, que ce qu'il désire c'est Rob Roy et non Diana Vernon? »[216]

Eells signale que cette allusion au livre de Scott (Rob Roy) est due au caractère ambigu de l’héroïne Diana Vernon : elle se déguise souvent en homme et agit en conséquence. Elle pousse l’homme qui l’épouse à la fin du roman jusqu’à l’appeler Tom et à lui parler de la même façon qu’il dialogue avec ses amis. En évoquant Scott et son livre, Marcel met donc encore une fois l’accent sur l’instabilité sexuelle.

            Oscar Wilde est également présent dans Sodome et Gomorrhe I, bien que ce ne soit que par une allusion oblique : Marcel introduit l’écrivain anglais en renvoyant abstraitement au procès et à la condamnation qui ont eu lieu à cause de l’homosexualité de Wilde. Voici ce que le Protagoniste en écrit :

« Sans honneur que précaire, sans liberté que provisoire, jusqu'à la découverte du crime; sans situation qu'instable, comme pour le poète la veille fêté dans tous les salons, applaudi dans tous les théâtres de Londres, chassé le lendemain de tous les garnis sans pouvoir trouver un oreiller où reposer sa tête tournant la meule comme Samson et disant comme lui: "Les deux sexes mourront chacun de son côté" »[217]

2.2.1.2 Métaphores.

« La métaphore est pour Proust un instrument de métamorphose (…) C’est ‘un mythe en petit.’ »[218 

A. La métaphore végétale.

Comme cette métaphore surgit avant tout dans Sodome et Gomorrhe I, nous l’avons expliquée sous le point 2.2.1 Introduction générale : Sodome et Gomorrhe I.

B. La métaphore animale/gastronomique.

C’est chez Eribon que nous trouvons le point de départ nous permettant de parler d’une ‘métaphore animale’ : « [les invertis sont] tous des escargots ! »[219] Les homosexuels sont donc comparés à des animaux et plus particulièrement à des mollusques, connus comme des animaux hermaphrodites. Même si la perspective est différente, on trouve une thématique analogue chez Schuerewegen. Remarquons cependant la différence de comparé et de comparant que cette théorie contient par rapport à celle d’Eribon : la façon dont Marcel voit les invertis est comparée à ses goûts pour les huîtres. En analysant les Esquisses de la Recherche, Schuerewegen remarque qu’au début, le jeune Marcel n’aime pas vraiment les huîtres, mais qu’il finit par vaincre ce dégoût : « L’huîtrophobe est devenu huîtrophile »[220]. Une évolution pareille semble s’accomplir en ce qui concerne la position de Marcel devant les homosexuels. C’est ce qui prétend également Muller : Charlus serait d’abord décrit en termes négatifs (Marcel dit par exemple que la voix, l’attitude,… de monsieur de Charlus, « tout (…) avait paru jusque-là incohérent à [son] esprit »[221]), après quoi le Protagoniste lui accorde des descriptions positives. Ceci est dû au fait que Marcel passe d’un état d’incompréhension à celui de compréhension :

« Dès le début de cette scène une révolution, pour mes yeux dessillés, s'était opérée en M. de Charlus, aussi complète, aussi immédiate que s'il avait été touché par une baguette magique. Jusque-là parce que je n'avais pas compris, je n'avais pas vu. Le vice (on parle ainsi pour la commodité du langage), le vice de chacun l'accompagne à la façon de ce génie qui était invisible pour les hommes tant qu'ils ignoraient sa présence. La bonté, la fourberie, le nom, les relations mondaines, ne se laissent pas découvrir, et on les porte cachés. Ulysse lui-même ne reconnaissait pas d'abord Athéné. »[222]

L’analogie avec l’analyse de Schuerewegen, qui constate que la Recherche semble suggérer une évolution, « un passage à un niveau supérieur, un apprentissage si l’on veut »[223], est nette. Aussi bien dans le (dé)goût pour les huîtres que dans la position vis-à-vis de l’homosexualité, il y a une évolution vers un ‘plus’, ce qui, dans le second cas, serait l’acceptation de l’amour du même sexe. Schuerewegen conclut : « On peut surmonter l’homosexualité de la même manière qu’on peut vaincre une répulsion alimentaire. Apprendre à manger des huîtres ou devenir hétéro, en somme, cela se fait de la même façon, suggère Proust. »[224]      

En insistant sur le côté culinaire, « Les huîtres gays de Monsieur Marcel » permettent le passage de la métaphore animale à la métaphore gastronomique. Passons directement au dessert avec la Petite Madeleine, trempée dans le thé. Hayes nous propose les connotations homosexuelles de l’acte de tremper un biscuit dans une tasse de thé. Il note au début de son article « Proust in the Tearoom » [225] les termes argotiques suivants :

Tasse n.f.

Urinoir public. On dit parfois tasse à thé. Syn. : théière

Thé n.m.

        Prendre le thé

 

Copuler, notamment entre homosexuels

Théière n.f.

Urinoir public (fréquenté par les homosexuels)

 

Si l’on connaît la connotation homosexuelle de ‘prendre le thé’, tout épisode dans lequel les personnages vont prendre le thé est suspect. Regardons par exemple le passage suivant :

« L'heure faisait souvent que je rencontrais dans la cour,  en sortant de chez Mme de Guermantes,  M. de Charlus et Morel qui allaient prendre le thé chez Jupien,  suprême faveur pour le baron. Je ne les croisais pas tous les jours mais ils y allaient tous les jours. Il est du reste à remarquer que la constance d'une habitude est d'ordinaire en rapport avec son absurdité. (…) Les vices sont un autre aspect de ces existences monotones que la volonté suffirait à rendre moins atroces. Les deux aspects pouvaient être également considérés quand M. de Charlus allait tous les jours avec Morel prendre le thé chez Jupien. »[226]

S’agit-il tout simplement de ‘rendre visite’ ou la connotation homosexuelle entre-t-elle en jeu ? Le lecteur n’a qu’à deviner puisque le narrateur ne le tire pas au clair (consciemment ou inconsciemment ? Voilà une question que nous tenterons de résoudre sous le point 4.1.1 Marcel). Ce ne sont pas les seules questions à poser. Voici le problème suivant : que faire de l’épisode de la Petite Madeleine ? Hayes remarque : « If in the rest of the novel prendre le thé can mean ‘to have homosex,’ the Madeleine cannot be spared this possibility. »[227] Regardons  d’abord la scène de la Madeleine :

« Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse: ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie? »[228]

Les critiques sont d’accord sur la jouissance érotique que provoque le goût de la madeleine[229], mais ils ne procèdent pas tous par le biais de la connotation homosexuelle du biscuit trempé dans le thé. Erman par exemple dit que le lien entre la jouissance de la madeleine et le plaisir érotique est dû à l’aspect visuel : « L’oral et le scopique se soutiennent, s’appellent l’un l’autre. C’est ainsi que la description de la petite madeleine allie des sèmes gustatifs et corporels : dodu, valve, coquille, gras, sensuel, ceux-là mêmes qui servent à représenter le ventre d’Albertine. Cette relation d’équivalence établie entre le gâteau et le sexe féminin induit que les activités sexuelle et alimentaire se confondent. »[230]  Reste à savoir s’il s’agit d’activités hétéro- ou homosexuelles. Les critiques sont divergentes, mais comme cette question affecte l’identité sexuelle du narrateur, nous la développons sous le point 4.1.1 Marcel.

C. La métaphore linguistique.

« Maintenant l'abstrait s'était matérialisé, l'être enfin compris avait aussitôt perdu son pouvoir de rester invisible et la transmutation de M. de Charlus en une personne nouvelle était si complète, que (…) tout ce qui avait paru jusque-là incohérent à mon esprit, devenaient intelligibles, se montraient évidents, comme une phrase, n'offrant aucun sens tant qu'elle reste décomposée en lettres disposées au hasard, exprime, si les caractères se trouvent replacés dans l'ordre qu'il faut, une pensée que l'on ne pourra plus oublier. »[231]

Lors du développement de la métaphore animale/gastronomique, nous avons vu la difficulté de l’expression ‘prendre le thé’. Afin d’éclairer le langage homosexuel, nous envisageons ici la métaphore linguistique.

Bem lie l’homosexualité à une métaphore linguistique, en s’appuyant sur une double argumentation. Tout d’abord, il y a la plus longue phrase de la Recherche (1500 mots) qui figure dans Sodome et Gomorrhe I et qui parle de l’homosexualité.[232] En outre, tout proviendrait de et retournerait à l’écriture dans la Recherche – une idée qui se rapproche de la thèse suivante de Schehr qui note : « The act of interpretation of the narrator is the written equivalent of the sex act »[233]. Ainsi, « la ‘révolution’ homosexuelle trouve (…) sa métaphore linguistique. »[234] La métaphore linguistique s’enracine dans le fait que l’homosexualité est un langage qui se voit obligé de « changer le genre de bien des adjectifs »[235] - une thèse théorique qui est mise en pratiique dans la Recherche. Regardons par exemple le passage suivant :

« [M. de Vaugoubert] mettait tous les noms d'hommes au féminin (…) "Cette petite télégraphiste, disait-il en touchant du coude le baron renfrogné,  je l'ai connue,  mais elle s'est rangée,  la vilaine! Oh! ce livreur des Galeries Lafayette, quelle merveille! Mon Dieu, voilà le directeur des Affaires commerciales qui passe. Pourvu qu'il n'ait pas remarqué mon geste. Il serait capable d'en parler au Ministre qui me mettrait en non-activité, d'autant plus qu'il paraît que c'en est une." »[236]

La lettre de l’actrice Léa à Morel est un autre exemple : « On peut mentionner que Léa ne lui parlait qu'au féminin en lui disant: "grande sale! va!",  "ma belle chérie,  toi tu en es au moins,  etc." »[237] Les homosexuels auraient donc un propre langage, une idée rejointe par Eells. D’après elle, les ‘hommes-femmes’ emploient un langage qui se caractérise par le pronom personnel de l’ambiguïté sexuelle par excellence, à savoir ‘on’. C’est pourquoi Eells parle de l’« ondrogynie »[238]. Ce qui est remarquable, d’après Eells, est que Sodome et Gomorrhe I s’ouvre sur le pronom personnel indéfini : « On sait que bien avant… »[239]. Eells conclut : « On pourrait faire une formule proustienne selon laquelle un et une font ‘on’. »[240]

            Il est clair que, si l’on veut comprendre les gens qui parlent leur propre langue, il faut concevoir ce langage. En d’autres mots, il faut ‘en être’, une expression à connotation homosexuelle chez Proust[241]. Regardons d’abord ce qu’elle signifie exactement :

« Le baron était surtout troublé par ces mots "en être". Après l'avoir d'abord ignoré,  il avait enfin,  depuis un temps bien long déjà,  appris que lui-même "en était". Or voici que cette notion qu'il avait acquise se trouvait remise en question. Quand il avait découvert qu'il "en était",  il avait cru par là apprendre que son goût,  comme dit Saint-Simon,  n'était pas celui des femmes. Or voici que pour Morel cette expression "en être" prenait une extension que M. de Charlus n'avait pas connue,  tant et si bien que Morel prouvait,  d'après cette lettre,  qu'il "en était" en ayant le même goût que des femmes pour des femmes mêmes. (…) Ainsi les êtres qui en étaient n'étaient pas seulement ceux qu'il avait crus,  mais toute une immense partie de la planète,  composée aussi bien de femmes que d'hommes,  aimant non seulement les hommes mais les femmes,… »[242]

D’après Hayes, les homosexuels ont un langage particulier –un « langage codé »[243] nous apprend Kristeva- pour se reconnaître entre eux[244]. Van de Ghinste[245] pousse ce ‘langage homo’ jusqu’à être un système de signes[246]. Il se base sur les mots suivants de la Recherche : « les membres mêmes, qui souhaitent de ne pas se connaître, aussitôt se reconnaissent à des signes naturels ou de convention, involontaires ou voulus »[247]. Néanmoins, le système n’est pas sans faille : parfois ceux qui ‘n’en sont pas’ réussissent à percer le secret d’où la peur continuelle des gays d’être mis à nu. La tournure peut donc prêter à confusion. Pensons par exemple à Charlus qui craint d’avoir perdu le secret de son homosexualité quand Verdurin emploie l’expression. Verdurin accorde à l’expression le sens ‘d’appartenir à une élite esthétique’ tandis que Charlus l’interprète comme référant à sa nature homosexuelle :

« Mais d'abord [M. Verdurin] tint à montrer à M. de Charlus qu'intellectuellement il l'estimait trop pour penser qu'il pût faire attention à ces bagatelles: "(…) les gens qui en sont vraiment, s'en fichent. Or dès les premiers mots que nous avons échangés, j'ai compris que vous en étiez!" M. de Charlus qui donnait à cette locution un sens fort différent, eut un haut-le-corps. (…) l'injurieuse franchise du Patron le suffoquait. "Ne protestez pas, cher Monsieur, vous en êtes, c'est clair comme le jour, reprit M. Verdurin. Remarquez que je ne sais pas si vous exercez un art quelconque, mais ce n'est pas nécessaire. (…) Dechambre qui vient de mourir jouait parfaitement avec le plus robuste mécanisme, mais n'en était pas, on sentait tout de suite qu'il n'en était pas. Brichot n'en est pas. Morel en est, ma femme en est, je sens que vous en êtes..." -"Qu'alliez-vous me dire, interrompit M. de Charlus qui commençait à être rassuré sur ce que voulait signifier M. Verdurin, mais qui préférait qu'il criât moins haut ces paroles à double sens. »[248]

Bem n’est pas d’accord avec la thèse qui accorde un langage particulier aux homosexuels. D’après elle, « l’homosexualité n’a pas de discours propre »[249]. C’est que le soi-disant langage homosexuel ne peut se manifester qu’au détriment d’un autre discours : celui des juifs. Le critique explique cette thèse en s’appuyant sur les nombreuses citations de Racine. Nous développons le lien entre l’homosexualité et la judéité plus loin dans ce travail.

            Remarquons encore que Proust introduit déjà la métaphore linguistique des homosexuels tout simplement en optant pour la dénomination d’« inversion » quand il est question d’homosexualité, un terme en vigueur également dans la linguistique.[250] Le lien avec Barthes n’est pas loin. Il évoque l’inversion textuelle : au début, plusieurs personnages sont (apparemment) hétérosexuels tandis qu’ils se révèlent homosexuels par la suite. Nous reviendrons sur cette matière plus loin dans ce travail.

 

D. La métaphore de la grossesse.

Pour Bem, ce n’est qu’un petit pas de la métaphore linguistique à la métaphore de la grossesse puisque la dernière constituerait un dédoublement de la première. Bem se base sur le passage suivant :

« Jusqu'ici je m'étais trouvé en face de M. de Charlus de la même façon qu'un homme distrait, lequel devant une femme enceinte dont il n'a pas remarqué la taille alourdie, s'obstine, tandis qu'elle lui répète en souriant: "Oui, je suis un peu fatiguée en ce moment," à lui demander indiscrètement: "Qu'avez-vous donc?" Mais que quelqu'un lui dise: "Elle est grosse", soudain il aperçoit le ventre et ne verra plus que lui. (…) Tout (…) devena[it] [intelligible]»[251]

D’après Bem, la grossesse renvoie dans ce contexte à l’inverti qui est enceint de sens. L’homosexuel est donc gros, enceint, tout comme l’écrivain est « gros de son livre, le nourrissant comme la graine nourrit l’embryon de la plante, comme la mère nourrit l’enfant. »[252]. Kristeva ajoute à cette explication encore une autre : d’après elle, la métaphore de la grossesse « désigne un secret, évident tout autant que dissimulé, celui de l’inverti. »[253]

            Compagnon ne met pas en rapport la métaphore de la grossesse avec la métaphore linguistique, mais avec l’aspect héréditaire et maladif de l’inversion (Cf. 2.2.1 Sodome). L’homosexuel serait enceint de son ‘vice’, comme la femme est enceinte de son enfant. C’est la langue française qui impose l’équation de la grossesse et de la maladie : Compagnon remarque qu’on dit ‘tomber enceinte’ comme on dit ‘tomber malade’.

E. La métaphore juive : Sodome versus Sion.[254]

« Il n’est pas question de décrire la réalité sociologique d’un juif ou de sa communauté, ni même de maîtriser la réalité psychologique de l’inverti. En entrechoquant les deux marginalités, en cumulant les critiques et les médisances dont elles sont couvertes par la ‘bonne société’, Proust retourne la calomnie. »[255]

Les homosexuels ne sont pas le seul ‘peuple refoulé’ à figurer dans la Recherche : les Juifs sont présents également. Les deux ‘races’ sont souvent mentionnées d’une seule haleine dans la Recherche. Le comment et le pourquoi seront examinés ici.

Commençons par la question suivante : les sodomites et les Juifs ont-ils quelque chose en commun ? Dans Contre Sainte-Beuve, Proust écrit qu’il y a un antisémite dans tout juif, tout comme il y a un homophobe dans tout homosexuel. Kristeva évoque une convergence en remarquant que les Juifs et les homosexuels sont tous les deux victimes d’une norme intolérante (Cf. la condamnation de l’homosexualité que nous avons examinée sous 2.2.1.1.2 La théorie de l’inversion). Bem signale également une similitude : les Juifs et les homosexuels sont en proie à une persécution semblable. Rivers évoque la même idée, mais il ne s’arrête pas à la persécution. D’après lui, Marcel essaye de montrer que les réactions à ces persécutions se ressemblent aussi.  Diamant s’inscrit dans la même lignée et évoque les mots suivants qui disent que les sodomites constituent une « race sur qui pèse une malédiction et qui doit vivre dans le mensonge et le parjure » à cause d’une «  persécution semblable à celle d'Israël »[256]. Diamant utilise le terme d’« assimilation »[257]. Mingelgrün part de la même idée tout en ajoutant que la présence de Vigny dans la Recherche renforce le lien entre l’inverti et le Juif (Cf. 2.2.1.1.1 titre, sommaire, épigraphe). Compagnon signale que l’application d’une phrase de la Genèse sur les Juifs aux sodomites (« Si quelqu’un peut compter la poussière de la terre, il pourra aussi compter cette postérité. »[258]) met les Juifs et les homosexuels en rapport tandis que Leriche argumente que les deux groupes souffrent d’une cause physiologique non approuvée par la société : « Même innocent d’un point de vue métaphysique, l’inverti rejeté par les normes morales ne peut que se sentir coupable. Comme les juifs. »[259] Bem indique la similarité entre les deux en disant que l’homosexuel est l’alter ego du Juif. Cependant, le terme utilisé par Bem semble un peu fort si l’on prend en considération la remarque suivante de Diamant :

« The similarity between Jews and homosexuals is thus clearly established, but on a rather superficial level, and it breaks down almost immediately. The narrator may consider Jews and homosexuals a race, but the latter pay allegiance to Sodom – the city of sin destroyed because it did not follow the commands of the Hebrew God. There cannot be an identity between the two groups; on the contrary, the inhabitants of Sodom are ‘other’ to the Jews. »[260]

Néanmoins, ceci n’empêche pas la comparaison des deux groupes, d’après le critique, puisque la Recherche introduit une figure de médiateur, une passerelle entre les deux : Abraham. Pour arriver à cette thèse, Diamant part du passage suivant :

« On ne pouvait pas remercier mon père; on l'eût agacé par ce qu'il appelait des sensibleries. Je restai sans oser faire un mouvement; il était encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le cachemire de l'Inde violet et rose qu'il nouait autour de sa tête depuis qu'il avait des névralgies, avec le geste d'Abraham dans la gravure d'après Benozzo Gozzoli[261] que m'avait donnée M. Swann, disant à Sarah qu'elle a à se départir du côté d'Isaac. »[262]

A partir de cet extrait, Diamant accorde deux aspects à la figure paternelle. D’une part, le père est décrit comme une femme. Le critique déduit cela du fait qu’il porte une robe de nuit – c’est peut-être solliciter un peu le texte - et parce qu’il a un cachemire sur la tête, ce qui serait typiquement féminin. D’autre part, le père est comparé à Abraham. C’est le contexte de cette comparaison qui amène Diamant chez les Juifs : le passage cité fait allusion à l’offre qu’Abraham doit faire afin de montrer à Dieu qu’il lui est fidèle jusqu’au fond. Sarah, la femme d’Abraham prend congé d’Isaac parce que Dieu a commandé à son mari de tuer son fils comme preuve de son dévouement. Abraham est prêt à effectuer l’acte quand Dieu l’arrête : il ne doit pas tuer son fils puisqu’il a passé le test. Comme signe de joie, Isaac est circoncis – la circoncision étant un symbole d’élection. En se caractérisant des deux éléments que nous venons d’expliquer, le père rapproche l’inversion et la judéité. A travers la Recherche, il n’est pas le seul personnage médiateur : le baron de Charlus (la scène de flagellation (Cf. 3.1.3 La scène de flagellation) est liée à l’épisode biblique que nous venons d’expliquer) et Swann (sa liaison avec Odette peut être lue comme une version de l’épisode biblique en question) sont dotés de la même fonction puisqu’ils sont également mis en rapport avec Abraham, le médiateur fondamental.

            Tandis que Diamant appuie sa thèse sur des figures intermédiaires du roman, Bem part de l’idée que la Recherche sépare l’homosexualité et la judéité par un personnage-tampon : « Marcel est le gardien de l’écart »[263]. C’est que la rencontre entre un Juif et un homosexuel engendre « un drame de la contiguïté »[264] qui s’exprime par les mots « Quelle horreur ! »[265] Ou pour citer Kristeva : « Sodome et Sion se contaminent et se brouillent, de telle sorte qu’on pourrait y entendre un brouillage tout autant qu’une insoutenable hostilité. »[266] Marcel nuance, atténue les discours ‘anti-juifs’. Cela se remarque entre autres dans la façon dont le narrateur encadre les mots antisémites. Un exemple : « Charlus feignit de mépriser Bloch »[267]. Bem met donc l’accent sur le langage des deux groupes. Comme nous avons vu sous le point C. La métaphore linguistique, le discours homosexuel se constitue en parasitant le discours juif : puisque le référent du discours juif est détruit, il n’en reste que « le code de la différence »[268], ce qui constitue la base du discours homosexuel. Reste à savoir ce que c’est que ce discours homosexuel. Pour Bem, c’est clair : « les homosexuels parlent le langage de Racine »[269] - une thèse largement soutenue par Kristevaa et par Compagnon. Ce dernier va jusqu’à parler d’un « leitmotiv pédérastique des chœurs d’Esther et d’Athalie »[270]. Ces mots montrent déjà que la Recherche ne rapproche pas n’importe quel texte racinien des homosexuels – une idée confirmée par Bem[271]. Avec Compagnon, nous observons quatre apparitions du leitmotiv qui composent un ensemble sur trois plans. Regardons d’abord les quatre occurrences. Dans un premier temps, des citations d’Esther sont attribuées au personnel de l’ambassade de X… quand Charlus raconte à de Vaugoubert qu’ils appartiennent à la ‘race maudite’[272]. Racine se manifeste une deuxième fois au Grand-Hôtel de Balbec où des citations d’Athalie sont attribuées aux jeunes chasseurs de l’Hôtel[273]. Lors de la troisième apparition, il s’agit de nouveau de vers d’Athalie qui servent cette fois-ci à décrire le jeune commis de l’Hôtel de Balbec[274]. Racine apparaît une dernière fois quand M. de Charlus murmure le début d’Esther lors d’un dîner[275]. Compagnon signale trois convergences entre ces quatre occurrences. Tout d’abord, c’est toujours le Protagoniste qui cite Racine et associe ainsi des gens aux jeunes filles des chœurs d’Esther ou d’Athalie. La quatrième apparition fait un peu l’originale : ici, c’est Charlus qui produit les vers raciniens. Deuxièmement, « il s’agit de tableaux homosexuels caricaturaux », sauf lors de la deuxième occurrence dans laquelle le Protagoniste « est seul à contempler le manège des chasseurs, donnant une sorte d’objectivité à la comparaison, par delà Sodome »[276]. Finalement, les quatre apparitions renvoient les unes aux autres, comme « une métaphore filée ou une allégorie »[277].

Après avoir consacré quelques mots à la présence de Racine dans la Recherche, nous nous posons la question de savoir comment le lecteur doit interpréter ces allusions. Bem remarque : « le lecteur, s’il veut faire cadrer les vers de Racine avec la situation, doit transposer, en les renversant, des évocations féminines dans le sexe masculin. »[278]. Ainsi, la parodie entre en jeu (Esther et Athalie sont déformés en hommes et plus particulièrement en hommes invertis) – une parodie qui est qualifiée par Bem de « facétieu[se] ou profanat[rice] »[279] à cause de la collaboration qu’elle met en scène entre « le juif racinien et l’(homo)sexuel proustien »[280]. Tout comme Leriche (« dans le désir des invertis (…) les jeunes gens convoités sont identifiés aux jeunes juives des pièces de Racine… : profanation de la religion chrétienne (…), mais aussi profanation de l’héritage juif, en transformant l’appartenance sémitique en un indice d’érotisme, de prostitution et d’homosexualité »[281]), Kristeva s’inscrit dans la même lignée en parlant d’une ‘désacralisation’ du texte racinien. La parodie ne s’arrête pas à Racine : lors de la quatrième apparition, Racine est remplacé par Halévy (La juive), comme le remarquent Bem et Brun, ce qui s’inscrit dans la désacralisation du texte racinien dont parle Kristeva.

2.2.1.3Conclusion.

Après notre analyse de Sodome, résumons brièvement. Tout d’abord, nous remarquons le caractère infiniment double de la représentation de Sodome : d’une part, l’homosexualité est mythifiée ; d’autre part, elle est décrite de façon scientifique. Sodome est à la fois belle (Marcel attribue le mot ‘beauté’ à Sodome : « c'était un miracle aussi auquel je venais d'assister, presque du même génie, et non moins merveilleux. Dès que j'eus considéré cette rencontre de ce point de vue tout m'y sembla empreint de beauté. »[282]) et laide (Sodome est coupable et condamnée). Le « rythme binaire »[283] affecte également la catégorisation de l’homosexualité : est-elle innée ou acquise, guérissable ou inguérissable, culturelle ou naturelle ? Rien n’est simple, ni sûr, ni stable. Schehr avance la question pertinente : « And what if homosexuality were initially, textually that is, a matter of vision, sight perspective ? »[284]

Un deuxième élément frappant est l’emploi abondant de métaphores. L’homosexualité est liée et comparée à toutes sortes de phénomènes – de la nature par la langue jusqu’aux Juifs. A cela s’ajoute la mythification des invertis. Ces deux éléments font que Zagdanski écrit :

« Proust imagine –en réécrivant concrètement la Bible avec une audace digne du Talmud, mêlant de manière très logique l’Éden et Sodome- ce que donnerait une terre promise invertie, ce à quoi aboutirait une Sodome sioniste, il en vient à la conclusion que ce serait la plus commune des capitales, ‘c’est-à-dire, que tout se passerait en somme comme à Londres, à Berlin, à Rome, à Pétrograd ou à Paris.’ »[285]

En réunissant tous les éléments que nous venons de récapituler, Marcel élabore une sorte de théorie de l’inversion. Kristeva la décrit comme suit :

« La théorie que le narrateur développe (…) sur une homosexualité non pas de ‘coutume’ mais diffuse, ‘involontaire’ (comme la mémoire), ‘nerveuse’, ‘celle qu’on cache aux autres et qu’on travestit à soi-même’, laisse penser que le narrateur est un adepte du transsexualisme : appartenance de chaque individu à (au moins) deux sexes, et passage implicite, sous-jacent, ‘involontaire’ de chacun de nous à travers la cloison, officiellement infranchissable, de la différence sexuelle. »[286]

Leriche met l’accent plutôt sur la façon dont Marcel approche l’inversion. Bien que le phénomène « appara[isse] peu à peu comme un réseau parallèle, un mécanisme social insoupçonnés qui agit silencieusement dans les coulisses et explique d’inexplicables promotions, de mystérieuses protections, en bref, le dessous des cartes », Marcel adopte une « perspective sociologique dépourvue de jugement moral »[287]. Le critique résume l’homosexualité dans la Recherche comme suit :

« Quand bien même l’orientation homosexuelle serait, à l’origine, le résultat d’une altération nerveuse purement biologique, cette sexualité n’est pas représentée par Proust comme un simple plaisir physique, mais comme un processus mental. »[288]

Il s’agit d’une théorie personnelle qui permet bon nombre d’interprétations. Elle ne se limite pas à un point de vue restreint. Ceci fait qu’elle devient assez complexe et entraîne selon Compagnon que « le narrateur demande la complicité du lecteur, c’est-à-dire justement qu’il ne pose pas trop de questions. »[289]

 

2.2.2. Gomorrhe.

                                                           « Tout homme devrait nécessairement envier les lesbiennes. »[290]

2.2.2.1  La représentation de Gomorrhe dans la Recherche.

« I would suggest (…) that Gomorrah be read as the signpost of fictionality in the Recherche. It is his lesbophilia that sets Proust’s narrator apart from the author, that marks the novel as a novel rather than a perverse exercise in selective autobiography»[291]  

La Gomorrhe mise en scène dans la Recherche, est la Gomorrhe perçue par le Protagoniste. C’est sans doute ce principe que Cairns garde en tête quand elle écrit que « lesbianism in Sodom and Gomorrah is rarely unfettered by the male gaze. »[292] Les ‘gomorrhéennes’ seraient peintes de façon imaginaire (Cf. 2.2.2.2 Gomorrhe comparée à Sodome) comme « corrupt, licentious, menacing »[293] - une peinture issue de l’esprit d’un Protaagoniste masculin qui craint de perdre à ce monde Albertine, son grand amour. Cette peur inspire la jalousie – une jalousie aveugle puisqu’il est impossible au Protagoniste d’identifier précisément ce dont il est envieux : afin de garder Albertine pour lui, Marcel veut lui faire éprouver exactement ce qu’elle ressent lors d’un contact avec des femmes, mais il ne parvient pas à en percer le secret. Il ne réussit donc pas à ‘offrir’ à Albertine ce qu’elle ‘reçoit’ d’une femme puisqu’il ne connaît pas du tout ce sentiment, cette expérience. D’après Ladenson, la jalousie du Protagoniste construit une passerelle entre Gomorrhe et l’amour de Swann pour Odette. C’est que Swann dit : « Ce qui est affreux c’est ce qu’on ne peut pas imaginer »[294]. Cette passerelle n’est pas un hasard selon Ladenson : Un amour de Swann comporte la clé de Gomorrhe. Juste après que Swann avait reçu une lettre anonyme, racontant qu’Odette a été l’amante de plusieurs hommes et femmes, Marcel note  :

« Swann comme beaucoup de gens avait l'esprit paresseux et manquait d'invention. Il savait bien comme une vérité générale que la vie des êtres est pleine de contrastes, mais pour chaque être en particulier il imaginait toute la partie de sa vie qu'il ne connaissait pas comme identique à la partie qu'il connaissait. Il imaginait ce qu'on lui taisait à l'aide de ce qu'on lui disait. »[295]

Un homme ne peut donc jamais savoir ce que c’est que l’amour lesbien.

Comme Marcel est incapable d’imaginer Gomorrhe, il lui est par conséquent impossible de décrire adéquatement l’homosexualité féminine. Le côté incorrect de l’image de Gomorrhe esquissée par Marcel est donc inhérent au sexe masculin du Protagoniste : « the pleasure women experience with other women is something inconceivably different from what men know, and from what women have with men »[296]. Ou pour reprendre les mots du Protagoniste :

« Cette autre jalousie provoquée par Saint-Loup, par un jeune homme quelconque, n'était rien. J'aurais pu dans ce cas craindre tout au plus un rival sur lequel j'eusse essayé de l'emporter. Mais ici le rival n'était pas semblable à moi, ses armes étaient différentes, je ne pouvais pas lutter sur le même terrain, donner à Albertine les mêmes plaisirs, ni même les concevoir exactement. »[297]

L’(in)visibilité du lesbianisme constitue un autre aspect de la représentation de Gomorrhe : le Protagoniste est constamment à la recherche de compréhension, mais il n’y parvient pas puisque l’homosexualité féminine lui échappe sans cesse. Leriche note que Gomorrhe « étale avec complaisance sa paradoxale invisibilité »[298]. C’est que le lesbianisme doit s’exposer pour être vu (« Gomorrah would be entirely invisible in the novel if it did not deliberately display itself »[299]). Regardons par exemple les organes génitaux : le corps féminin en montre beaucoup moins que le corps masculin. C’est pourquoi Marcel, qui contemple dans la Recherche Albertine nue, au fond, ne voit rien. Ladenson conclut : « she is there, in front of him, willing to take off everything, and yet he still cannot see what defines her.»[300] L’aspect de visibilité se présente souvent comme une luminescence ou ‘un effet de miroir’ – comme si la gomorrhéenne était une extraterrestre. Ainsi, le Protagoniste découvre qu’Albertine regarde deux lesbiennes dans un miroir au casino de Balbec :

« Quant à Albertine, se mettant à causer avec moi sur le canapé où nous étions assis, elle avait tourné le dos aux deux jeunes filles de mauvais genre. (…) - Mais vous ne pouvez pas le savoir, lui diis-je, vous leur tourniez le dos. - Eh bien, et cela?" me répondit-elle en me montrant encastrée dans le mur en face de nous, une grande glace que je n'avais pas remarquée, et sur laquelle je comprenais maintenant que mon amie, tout en me parlant, n'avait pas cessé de fixer ses beaux yeux remplis de préoccupation. »[301]

Nous remarquons que c’est grâce à Albertine que Marcel sait qu’elle a vu les filles et non pas parce que le Protagoniste s’en était aperçu lui-même. Cela confirme ce que nous avons vu : Gomorrhe doit s’exhiber volontairement pour être vue (Cf. Supra).

Marcel a l’impression que Gomorrhe est un monde tout à fait à part, où les habitantes communiquent à l’aide de la lumière :

« Souvent, quand dans la salle du casino, deux jeunes filles se désiraient, il se produisait comme un phénomène lumineux, une sorte de traînée phosphorescente allant de l'une à l'autre. Disons en passant que c'est à l'aide de telles matérialisations, fussent-elles impondérables, par ces signes astraux enflammant toute une partie de l'atmosphère, que Gomorrhe dispersée, tend, dans chaque ville, dans chaque village, à rejoindre ses membres séparés, à reformer la cité biblique. »[302]

A ce sujet, Deleuze remarque que ces « signes astraux »[303] permettent aux gomorrhéennes de se reconnaître entre elles. L’intensité de leur ‘signe’ compenserait le secret qu’elles gardent. Comme non-initié il est très difficile d’interpréter les signes de façon correcte puisqu’ils ne sont pas univoques : « chaque représentation porte en soi un gouffre angoissant. »[304] L’homme peureux d’être trompé par sa femme avec une ‘gomorrhéenne’ doit donc « tout soupçonner, épier le moindre geste… »[305]

Le Protagoniste est pris de panique quand l’épisode suivant se déroule :

« Un autre incident fixa davantage encore mes préoccupations, du côté de Gomorrhe. J'avais vu sur la plage une belle jeune femme élancée et pâle de laquelle les yeux, autour de leur centre, disposaient des rayons si géométriquement lumineux qu'on pensait devant son regard à quelque constellation. (…) ses yeux, plus nobles pourtant que le reste du visage, ne devaient rayonner que d'appétits et de désirs. Or le lendemain, cette jeune femme étant placée très loin de nous au casino, je vis qu'elle ne cessait de poser sur Albertine les feux alternés et tournants de ses regards. On eût dit qu'elle lui faisait des signes comme à l'aide d'un phare. »[306]

Il est vrai que, cette fois-ci, Marcel parvient à intercepter les signaux lumineux. Néanmoins, il lui est impossible de les ‘décoder’ : il ne saura jamais la vérité définitive de la nature d’Albertine.

Les extraits précédents montrent que Gomorrhe est un univers en soi, impénétrable à ceux qui ‘n’en sont pas’. Nous verrons plus loin que, d’après bon nombre de critiques, le Protagoniste ne parvient pas à portraiturer une Gomorrhe ‘réaliste’. La cause en est donc à chercher ici. Ou pour reprendre les mots de Ladenson :                                        

« Gomorrah is the only example in the novel of a sexuality in control of itself and able to play with, rather than be played by, the image it projects. Lesbian sexuality thus escapes the dynamics of the closet which present Sodom as an unwitting spectacle.  (…) Gomorrah represents precisely what [the narrator] is unable to attain: a coincidence of desire and fulfilment. »[307]

Une dernière facette de la représentation de Gomorrhe dans la Recherche est métaphorique : la joue équivaut au sein. A. Roger voit là une « équitation métaphorique »[308] : la joue fonctionne pour lui comme un sein maternel. Pour le montrer, il s’appuie sur les nombreux passages qui mentionnent le sein et la joue à la fois. Nous nous limitons à l’extrait suivant :

« Quand j'avais ainsi ma bouche collée à ses joues, à son front, j'y puisais quelque chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais l'immobilité, le sérieux, la tranquille avidité d'un enfant qui tète. »[309]

Roger attire également l’attention sur le fait qu’à chaque fois que le texte mentionne les joues de Gilberte ou d’Albertine, la description peut être interprétée comme ayant trait non aux joues des filles, mais à leurs seins.

Roger est un des critiques à parler du passage célèbre au casino d’Incarville :

« Tenez, regardez, ajouta-t-il en me montrant Albertine et Andrée qui valsaient lentement, serrées l'une contre l'autre, j'ai oublié mon lorgnon et je ne vois pas bien, mais elles sont certainement au comble de la jouissance. On ne sait pas assez que c’est surtout par les seins que les femmes l’éprouvent. Et voyez, les leurs se touchent complètement. »[310]

Cette façon de valser (Cf. ‘dancing cheek to cheek’) fait que le docteur Cottard analyse le monde de Gomorrhe, tout comme Roger le fait pour la métaphore en question: « N’est-il pas remarquable que ce sein ‘oublié’ ne trouve à s’insinuer dans le réseau des mots que sous le couvert d’un discours sexologique d’ailleurs suspect, comme pour éveiller le soupçon de Gomorrhe ? »[311] La mise en métaphore du sein et de la joue est confirmée par Silverman qui remarque que « female cheeks also represent a privileged site for voluptuous grazing. [312]»

            La métaphore des joues permet de dresser un lien vers une approche florale de Gomorrhe : d’après Ton-That, « la sexualité féminine[313] est associée à des motifs floraux »[314] et ce serait « la femme-fleur [qui] annonce les jeunes filles en fleurs de Balbec et les comestibles joues de la rose Albertine »[315]. En ce qui concerne la floraison de l’homosexualité, nous renvoyons au point 2.2.1.1.2 La théorie de l’inversion. Ajoutons encore que Proust n’est pas le seul à comparer Gomorrhe au monde des fleurs : pour Freud les fleurs « désignent les organes génitaux de la femme »[316] d’après R. Viers ; Balzac (Le lys dans la vallée (« Elle était (…) le lys de cette vallée »[317])) et Baudelaire (« Pour chanter le secret de ses vierges en fleurs »[318]) ont dressé la même comparaison.

2.2.2.2  Gomorrhe comparée à Sodome.

« Lesbianism is, if not ‘simply’ a displacement of male homosexuality, at least one more instance of things being at once precisely what they seem and their contrary. »[319]

Dans cette partie, nous regarderons les thèses les plus importantes qui traitent du monde de Gomorrhe. En ce qui concerne l’homosexualité féminine dans A la recherche du temps perdu, les théories sont plutôt convergentes. Les critiques envisagés ici empruntent tous le même point de départ, à savoir celui de la comparaison avec Sodome.

Kristeva propose une approche double en affirmant un parallélisme entre Sodome et Gomorrhe[320] avant de le réfuter. Elle part de la scène dans le casino d’Incarville dans laquelle le docteur Cottard analyse la façon enlacée de valser d’Albertine et d’Andrée (Cf. 2.2.2.1 La représentation de Gomorrhe dans la Recherche) pour se poser la question de savoir d’où pourrait venir une telle jouissance causée par les seins. Pour la réponse, Kristeva recourt à la relation entre une mère et son enfant – une démarche soutenue par le passage suivant :

« Vous vous rappelez que je vous ai parlé d'une amie plus âgée que moi qui m'a servi de mère, de sœur, (…) cette amie (…) est justement la meilleure amie de la fille de ce Vinteuil, (…). Je ne les appelle jamais que mes deux grandes sœurs. (...)" A ces mots prononcés (…) une image s'agitait dans mon cœur, (…) d'avoir laissé mourir ma grand'mère, (…) comme un Vengeur, afin d'inaugurer pour moi une vie terrible, méritée et nouvelle, peut-être aussi pour faire éclater à mes yeux les funestes conséquences que les actes mauvais engendrent indéfiniment, non pas seulement pour ceux qui les ont commis, mais pour ceux qui n'ont fait, qui n'ont cru, que contempler un spectacle curieux et divertissant comme moi, hélas! en cette fin de journée lointaine à Montjouvain, caché derrière un buisson où (…), j'avais dangereusement laissé s'élargir en moi la voie funeste et destinée à être douloureuse du Savoir. (…) Albertine amie de Mlle Vinteuil et de son amie, pratiquante professionnelle du Sapphisme »[321]

Cet extrait montre qu’Albertine permet de comparer sa ‘liaison’ (les guillemets insistent sur le caractère hypothétique de la relation entre les deux femmes) avec l’amie de Mlle Vinteuil à une relation entre une mère et son enfant. De plus, le Protagoniste se rappelle sa grand-mère qu’il évoque comme ‘une inauguratrice de vie’. Il met donc l’accent sur l’aspect maternel de la grand-mère, un aspect qui est d’ailleurs examiné par Ladenson (Cf. Infra). D’après Leriche, la présence de la grand-mère indique la culpabilité de Gomorrhe. Rappelons à ce propos que Mlle Vinteuil est dite avoir tué son père par ses mœurs (Cf. 3.1.1 La scène de Montjouvain).

            L’on pourrait soupçonner que Kristeva se sert de l’élément de la jouissance par les seins pour prouver que Gomorrhe serait plus pure, plus innocente que Sodome. Rien n’est moins vrai : le sein maternel ne fonctionne pas comme symbole de pureté, mais comme « trahison de la mère »[322]. Ainsi, Gomorrhe est aussi vicieuse que Sodome et Kristeva écrit : « Le sexe entre femmes n’a rien d’innocent : Proust dépeint Gomorrhe aussi blasphématoire et vulgaire que Sodome. »[323] Néanmoins, la proximité du plaisir infantile et maternel fait que « le vice gomorrhéen semble plus innocent que les amours folles de Charlus avec Jupien et Morel »[324]. Dubois confirme cette thèse en notant qu’une telle propension se manifeste à plusieurs reprises dans l’œuvre. Ainsi, Sodome diverge de Gomorrhe. Une nuance s’impose donc et Kristeva l’approfondit par la suite en remarquant que Gomorrhe se distingue de Sodome par sa capacité de dépression (rappelons p. ex. la description d’une Mlle Vinteuil à l’« air las, gauche, affairé, honnête et triste»[325]). Une autre différence : «les lesbiennes oscillent alors que les sodomites flagellent »[326].

En ce qui concerne ce non-parallélisme entre Sodome et Gomorrhe, Kristeva reçoit un accueil favorable de bon nombre de critiques. Cairns s’inscrit clairement dans cette lignée : « Marcel’s treatment of same-sex love among women is certainly less inspiring and less verisimilar than his treatment of that among men »[327]. Cairns attribue la représentation peu crédule des lesbiennes dans la Recherche à la mythification plus élaborée de Gomorrhe que de Sodome. Elle apporte deux éléments pour expliquer pourquoi les lesbiennes se trouvent tellement mythifiées dans l’œuvre : tout d’abord, elle suit Shari Benstock qui explique « Proust’s descriptions of Gomorrah as constituting ‘a homosexual male fantasy of the homosexual female’s world – that is, constituted by Proust’s hatred of and fascination with the ‘woman’ in himself, the spirit that accounted for his own homosexuality.»[328] Cairns renvoie également aux exigences de l’intrigue: un des fondements de l’histoire est constitué par le caractère inaccessible des amours de Marcel. Si Albertine est lesbienne, elle est inaccessible, impénétrable au Protagoniste 

« Cette autre jalousie provoquée par Saint-Loup, par un jeune homme quelconque, n'était rien. J'aurais pu dans ce cas craindre tout au plus un rival sur lequel j'eusse essayé de l'emporter. Mais ici le rival n'était pas semblable à moi, ses armes étaient différentes, je ne pouvais pas lutter sur le même terrain, donner à Albertine les mêmes plaisirs, ni même les concevoir exactement. »[329]

La position de Cairns est claire : l’homosexualité féminine est représentée autrement que sa variante masculine – une thèse confirmée par Sollers qui, en insistant sur la « complexité sournoise »[330] de Gomorrhe écrit:

« Gomorrhe est infiniment plus troublante, noire, détournée, que Sodome. (…) A l’agitation bavarde de Sodome, correspondent les silence et la dérobade de Gomorrhe. Sodome est un ‘moyen’ de Gomorrhe. Là est la vision de Proust.»[331]

Colette emprunte la même voie. Elle ne croit pas à une Gomorrhe telle qu’elle a été peinte dans la Recherche : « on n’est que diverti, indulgent et un peu ennuyeux, ayant perdu la lumière magnifique de vérité qui nous guide à travers Sodome. Ceci est du au fait que, avec toute la référence à l’imagination ou à l’erreur de Marcel Proust, Gomorrhe n’existe pas ! »[332]. Leriche signale encore une autre différence entre Sodome et Gomorrhe :

« tandis que Sodome se contente de satisfactions physiques passagères et, par ailleurs, d’amour platonique, Gomorrhe n’existe que dans la mise en acte de fantasmes pervers. Dont Sodome serait indemne. »[333]

Clifford-Barney s’étonne de l’incipit de Sodome et Gomorrhe : « La femme aura Gomorrhe et l’homme aura Sodome. »[334] D’après elle, ce vers de Vigny mettrait en parallèle Sodome et Gomorrhe, ce qui constitue une faute fondamentale puisque l’homosexualité féminine ne partage pas son radical avec sa variante masculine. En ce qui concerne les origines de Gomorrhe, nous suivons Ladenson qui situe la racine de Gomorrhe chez la grand-mère de Marcel. Elle n’intervient non seulement toujours dans la relation entre sa fille et son petit-fils, mais procure aussi deux textes à coloration lesbienne, à savoir François le Champi de George Sand et la correspondance de Mme de Sévigné avec sa fille. En ce qui concerne Sand, Ladenson remarque qu’il s’agit d’un clin d’œil en direction de Gomorrhe à cause des tendances bisexuelles de l’auteur. Peu importe le sujet du livre – c’est la présence de George Sand qui est capitale : « the grandmother’s thwarted desire to transmit her taste for George Sand (one of whose works, Lélia, involves an incestuous passion between sisters) suggests a buried Gomorrhean intertext.»[335] Le second texte offert par la grand-mère est la correspondance de Mme de Sévigné avec sa fille. La grand-mère donne un exemplaire à son petit-fils, et elle ne cesse de citer Mme de Sévigné. Ladenson semble considérer les lettres entre Mme de Sévigné et sa fille comme des lettres d’amour lesbien (« Although she had a son, Sévigné’s letters are love letters to her grown daughter, Mme de Grignan… »[336]). Une autre raison pour situer la grand-mère au berceau de Gomorrhe réside dans le fait que le Protagoniste la compare à Albertine, qui reste, malgré l’incertitude, le personnage gomorrhéen par excellence.          

Retournons à la comparaison de Gomorrhe à Sodome avec Dubois qui voit des différences de représentation entre les deux : le lecteur sait beaucoup plus du baron de Charlus (le représentant de Sodome) que de la gomorrhéenne Albertine. Le critique va même jusqu’à affirmer que l’œuvre n’aborde pas vraiment la question de Gomorrhe. Néanmoins, il ajoute que « de la façon la plus patente et la plus durable, le spectre du lesbianisme hante le texte »[337]. Contrairement à Sodome, Gomorrhe ne serait donc traité que de manière énigmatique – une thèse défendue également par Cairns qui attribue ce traitement du sujet à la jalousie du Protagoniste : à cause de son incompréhension (cf. « terra incognita »[338]) « the narrator paints a highly artificial, almost oneiric picture of lesbians »[339] (Cf. 2.2.2.1 La representation de Gomorrhe dans la Recherche).

            Il est clair que le côté ‘irréel’ de la peinture de Gomorrhe dans A la recherche du temps perdu est condamné fermement. De ce qui précède résulte que le problème fondamental est constitué par la mythification de l’homosexualité féminine : nous avons vu que Cairns parle d’une représentation peu crédule (« While the references to Sodom and Gomorrah generate a mythopoeia of both female and male homosexuality, the mythification of lesbians in Sodome et Gomorrhe is more febrile and fantastical than that of male homosexuals »[340]) ; d’après Colette, la Gomorrhe de la Recherche n’existe pas et si Dubois emploie des mots tels « le spectre du lesbianisme »[341], le message ne souffre pas d’ambiguïté. Mentionnons encore Clifford Barney qui ne mâche pas ses mots quand elle parle des gomorrhéennes dans la Recherche : « Je les trouve surtout invraisemblables»[342]. Apparemment, la critique proustienne n’apprécie pas tellement la représentation presque ‘rêvassée’ de Gomorrhe qui, d’après les critiques envisagés ici, contrasterait violemment avec l’image de Sodome dans l’œuvre. Rappelons cependant que la critique n’a pas toujours su gré à Proust de la peinture sodomite (Cf. 2.1.2 Préparation et parution de Sodome et Gomorrhe (surtout Gide)).

            Contrairement à ce qu’on pourrait croire après tout ceci, pas tous les critiques partagent ces positions. Une adversaire acharnée est Ladenson. Tout d’abord, elle ne voit pas de parallèles entre Sodome et Gomorrhe dans la Recherche –s’il y a des parallèles, ils se situent à l’intérieur de Gomorrhe, entre les relations féminines. Clifford Barney fait une remarque pertinente en renvoyant au vers de Vigny qui mettrait en analogie Sodome et Gomorrhe (Cf.2.2.1.1.1 Le titre, le sommaire et l’épigraphe), mais d’après Ladenson l’incipit n’a pas pour fonction de mettre en parallèle les deux mondes homosexuels : il s’agirait uniquement d’une symétrie dans le titre et non pas dans le livre. Par conséquent, la théorie de l’inversion élaborée dans les pages d’ouverture de Sodome et Gomorrhe ne s’applique pas aux femmes de la Recherche. Elle fournit une double argumentation : tout d’abord, les lesbiennes ne sont pas simplement ‘objet de désir’, mais en même temps ‘sujet’. Pour reprendre les mots de Ladenson :

« Proust’s theory of inversion (…) does not and indeed cannot apply to women in the Recherche because they are never only subjects but always, potentially at least, also objects of desire. The fact that Gomorrah, unlike Sodom, figures in the novel not for ‘sociological’ reasons but for purely personal ones also means that the Gomorrheans depicted will almost inevitably figure at once as both objects of male heterosexual desire and as subjects and objects of lesbian interest.” »[343]

Deuxièmement, il y a le phénomène de la mise en mystère des lesbiennes : les femmes doivent rester énigmatiques. C’est une des lois de l’amour proustien. Par conséquent, il est impossible d’accorder à Gomorrhe les principes de Sodome puisque les sodomites sont largement décrits et volontiers mis à nu. Il faut remarquer que le caractère énigmatique des lesbiennes sur lequel insiste Ladenson ne revient pas à dire qu’elles sont mythifiées. D’après Ladenson, il n’y a qu’une seule allusion à une mythification de Gomorrhe dans la Recherche : Mme de Vaugoubert (Cf. 4.1.7 Mme de Vaugoubert). C’est que la mythification par excellence est constituée par les femmes masculinisées : « Mme de Vaugoubert, c'était un homme. »[344] Comme Mme de Vaugoubert (rappelons qu’elle est mariée avec l’inverti M. de Vaugoubert, ce qui serait caractéristique de ce type d’inverties) est la seule femme masculine dans la Recherche, Ladenson remarque que Gomorrhe n’est pas peuplée de telles femmes. Il y a avant tout deux types de lesbiennes dans l’œuvre : « the anodyne type »[345] (p.ex. Mlle Vinteuil) , sujet aux lois d’amour proustiennes ; « the second type goes by the name Gomorrah »[346] et constitue ‘la classe forte’ des gomorrhéennes qui infectent non seulement le monde hétérosexuel, mais aussi Sodome (p.ex. Albertine, Andrée, Léa). Ladenson conclut que « in this respect, Proust’s depiction of lesbianism, unlike his version of male homosexuality, is strikingly modern (…) Proust’s Gomorrheans tend to correspond more to the type that is now referred to as lipstick lesbians (that is to say, to women whose style is more or less feminine, and who do not conform to a butch-femme scenario) »[347]. Pour Ladenson, il n’est donc pas question d’une représentation irréelle, imaginaire ou mythifiée.

2.2.2.3 La transposition des sexes.

Dû à ce qu’a dit Proust à Gide[348], bon nombre de critiques empruntent la voie de la transposition des sexes pour expliquer l’homosexualité féminine dans la Recherche. Ainsi, Albertine serait Albert, la liaison entre les deux protagonistes serait  homosexuelle et les amours suggérées d’Albertine seraient hétérosexuelles. Voilà pourquoi Ladenson se plaint : le lesbianisme dans la Recherche reçoit (trop) peu d’attention des critiques. Regardons par exemple O’Brien (Albertine the Ambiguous, 1949), pour qui Albertine n’est rien d’autre qu’un garçon déguisé – une thèse largement contredite après. Quand O’Brien note « If Albertine had been named Albert and Marcel had been homosexual, Marcel would have suffered intensely from Albert’s relations with women. In order for the travesty, or transposition of the sexes, to be considered, Albertine had to be bisexual. »[349], Ladenson réplique qu’une telle remarque n’est possible que quand on ignore les nombreux passages qui insistent sur le caractère inaccessible de Gomorrhe (et non pas d’Albertine en tant qu’individu). D’après Rivers il est clair que certaines femmes de la Recherche ont des caractéristiques masculines, mais

« we must, however, leave the ‘Albert’ within ‘Albertine’ rather than taking it out and displaying it as a revelation of what the author ‘really’ means. If we transpose and retranspose the sexes in an attempt to force Proust’s work to make sense in conventional sexual terms, we miss the point. »[350]

Harry Levin (The Gates of Horn) s’inscrit dans la même lignée en suggérant que la transposition des sexes est un jeu sans fin :

« To argue that we should read Albert for Albertine, raises more questions than it answers. It is tantamount to arguing that the most indubitable female in the novel should nonetheless be denominated François. If we transpose the sex of Albertine, should we not likewise assume that her most intimate friend, Andrée, was similarly a masculine André? »[351]

Ladenson n’est pas trop convaincue de cette argumentation, mais avoue que Levin a raison en ce qui concerne Andrée : si Andrée était André, il n’y aurait pas le drame causé par la coloration lesbienne dans la relation triangulaire (Marcel – Albertine – Andrée). Pour Compagnon, la transposition des sexes se révèle problématique puisque cette théorie néglige les deux côtés qui constituent la construction de l’homosexualité dans la Recherche. Citons aussi Eve Kosofsky Sedgwick qui, tout comme Levin, remarque que cette théorie soulève bien des questions qui restent sans réponse :

« If Albertine and the narrator are of the same gender, should the supposed outside loves of Albertine, which the narrator obsessively imagines as imaginatively inaccessible to himself, then, maintaining the female gender of their love object, be transposed in orientation into heterosexual desires? Or, maintaining the transgressive same-sex orientation, would they have to change the gender of their love object and be transposed into male homosexual desires? Or, in a homosexual framework, would the heterosexual orientation after all be more transgressive? »[352]

Silverman défend une position pareille, à cette différence près qu’elle ne rejette pas tout à fait la théorie de la transposition des sexes, mais en propose une interprétation moins évidente. C’est qu’elle range le Protagoniste et Albertine du côté du même sexe : « Why not think of Marcel simply as a lesbian ? »[353] Silverman argumente que la Recherche met en scène bon nombre de « anima muliebris virili corpore inclusa »[354]. En outre, le Protagoniste semble avoir des problèmes avec son corps :

« Et quelle difficulté plus grande, quand il s'agit d'une souffrance comme de sentir celle qu'on aimait éprouvant du plaisir avec des êtres différents de nous qui lui donnent des sensations que nous ne sommes pas capables de lui donner, ou qui du moins par leur configuration, leur aspect, leurs façons, lui représentent tout autre chose que nous. »[355]

Ce ‘malheur anatomique’ se termine par une fantaisie lesbienne :

« Maintenant je la voyais à côté de la blanchisseuse, jeunes filles au bord de l'eau, dans leur double nudité de marbres féminins au milieu d'une touffe de végétations et trempant dans l'eau comme des bas-reliefs nautiques. »[356]

A cela s’ajoutent encore le complexe d’Œdipe (cf. le baiser de nuit de maman), l’absence du père dans la Recherche et la répulsion éprouvée par Marcel devant son pénis (« le ventre [dissimule] la place qui chez l'homme s'enlaidit comme du crampon resté fiché dans une statue descellée »[357]). Silverman pourrait donc bel et bien avoir raison de considérer Marcel comme une femme. Reste à savoir pourquoi elle pousse son analyse jusqu’à typer Marcel comme une femme lesbienne. Silverman admet qu’il est vrai que Marcel ne s’associe jamais explicitement aux homosexuels. « Nevertheless, he does come perilously close at one point to acknowledging that Albertine’s lesbianism is not so much a difficulty within their relationship as its precondition. »[358]. Un second et dernier argument réside dans l’importance de l’oralité dans l'œuvre. La Recherche propose deux types d’homosexuels[359] : les homosexuels ‘stricts’ qui se réservent aux hommes et les ‘bisexuels’. En ce qui concerne la seconde catégorie, Silverman note que « what is at issue (…) is less the partner’s genitals than a particular kind of sexual conjunction.»[360] Dans la Recherche, cette ‘particular kind of sexual conjunction’ est présente dans le baiser (donc dans l’oralité), qui remonte au baiser de nuit de maman. Ainsi, Silverman conclut à la priorité de la bouche dans la liaison lesbienne entre Marcel et Albertine. Silverman inverse donc la théorie de la transposition des sexes : ce ne sont pas les femmes du roman qui sont considérées comme des féminisations d’hommes ; pour Silverman, il s’agit d’un homme qui est en fait une femme – une lecture du Protagoniste qui se range du côté (quoique moins ‘extrême’)  de Georges Bataille. Celui-ci regarde la famille Vinteuil comme une transposition de Marcel et ses prochains : « La fille de Vinteuil personnifie Marcel et Vinteuil est la mère de Marcel »[361]. C’est du passage suivant que part Bataille pour arriver à une telle conclusion :

« les fils, n'ayant pas toujours la ressemblance paternelle, même sans être invertis et en recherchant des femmes, ils consomment dans leur visage la Profanation de leur mère. Mais laissons ici ce qui mériterait un chapitre à part: les mères profanées. »[362]

La clé de ce « titre de tragédie »[363] se trouve dans la scène de Montjouvain. Cet épisode et l’extrait que nous venons de citer montrent le lien entre Mlle Vinteuil et Marcel (qui ressemble à sa mère : « -Comme il ressemble à sa mère, dit-elle »[364]). De plus, il y aurait un parallélisme entre l’installation de l’amie de Mlle Vinteuil dans la maison de son père et celle d’Albertine dans l’appartement de Marcel. Kristeva paraît rejoindre une telle transposition parce qu’elle voit également des convergences entre Marcel et Mlle Vinteuil :

« Tandis que le plaisir l’envahit, le Protagoniste sent qu’il ‘fait pleurer l’âme de sa mère’. Comme Mlle Vinteuil, qui est une artiste du sadisme, il considère même le plaisir sensuel comme une méchanceté dans laquelle il s’abîme et entraîne son idéal. »[365 

La lecture proposée par Silverman se heurte aux objections de Ladenson qui pense avoir ses raisons pour réfuter la théorie d’un Protagoniste lesbien. Tout d’abord, Marcel ne s’inscrit pas dans la catégorie ulrichsienne : il décrit les âmes féminines enfermées dans le corps d’un homme, sans que cela le concerne. Ladenson attire aussi l’attention sur les problèmes de compréhension contre lesquels Marcel ne cesse de lutter quand il s’agit du lesbianisme possible d’Albertine. Ceci prouve d’après Ladenson que le Protagoniste n’est pas une femme, ni physiquement, ni psychiquement.



[1] GIDE A, Journal 1889-1939, NRF, Gallimard, Paris, 1939, p693.

[2] AHLSTEDT E., La pudeur en crise : un aspect de l’accueil d’A la recherche du temps perdu de Marcel Proust 1913-1930, Göteborg, 1985, p8

[3] Ibid.,  p15.

[4] ROBERT de, L., Comment débuta Marcel Proust, Paris, Editions de la N.R.F., 1925, p74.

[5] TADIE J.-Y., Proust, le dossier, Pocket, Belfond, 1983, p191.

[6] Ibid., p180.

[7] Ces mots de Rivière sont cités dans TADIE J.-Y., Proust le dossier, Op. Cit., p183.

[8] AHLSTEDT E., Op. Cit., p47.

[9] Ibid.

[10] Ibid., p49

[11] GIDE A., Op. Cit., p705.

[12] AHLSTEDT E., Op. Cit., p55

[13] Binet-Valmer partage l’idée, fortement répandue dans les milieux d’extrême droite à cette époque, que la France est considérée comme immorale et décadente avant la première guerre mondiale .

[14] AHLSTEDT E., Op. Cit., p76.

[15] Ibid., p61. C’est une allusion à Balzac qui sera par la suite faite par beaucoup de critiques.

[16] Ibid., pp70-71.

[17] AHLSTEDT E., Op. Cit p85.

[18] Ibid., p94.

[19]AHLSTEDT E., Op. Cit., p120. Ahlstedt (p121) remarque que « par l’expression ‘détraqué splendide’, le critique attaque Proust d’une manière détournée, puisque l’homosexualité était à l’époque considérée comme une maladie mentale. »

[20] AHLSTEDT E., Op. Cit., p128.

[21] Ibid., pp.115-116.

[22] TADIE J.-Y., Proust le dossier, Op. Cit., p183.

[23] AHLSTEDT E, Op. Cit., p163.

[24] Ibid., p185.

[25] AHLSTEDT E., Op. Cit., p160.

[26] ERIBON D., Op. Cit., p337-338.

[27] TADIE J.-Y., Proust, le dossier Op. Cit., p194

[28] Ibid., p203 Leriche dit à propos d’une telle affirmation qu’elle « ne résist[e] pas à l’examen. La question de l’inversion sexuelle est intimement liée à la genèse de la Recherche. » (LERICHE F, « Préface » in : Sodome et Gomorrhe, Paris, Le livre de poche, 1993, pXXIII)

[29] Ibid., p207

[30] TADIE J.-Y., Proust, le dossier, Op. Cit., p225.

[31] RIVERS J.E., Proust & the Art of Love. The aesthetics of sexuality in the life, times, & art of Marcel Proust, New York, Columbia University Press, 1980, p22.

[32] Ibid.

[33] TADIE J.-Y., Proust, le dossier, Op. Cit., p193

[34] AHLSTEDT E., Op. Cit., p51.

[35] Ibid., p233

[36] Ibid., p99.

[37] Ibid., p234.

[38] ROGER A, Proust, les plaisirs et les noms, Paris, Denoël, 1958, p138.

[39] Genèse, XIX, 24 -25

[40] SGI, vol. 3, p3.

[41] EELLS E, « Proust ‘ondrogyne’ » in : La Revue des Lettres Modernes, Série Marcel Proust, n°2, 2000, p336.

[42] ZAGDANSKI S., Le sexe de Proust, Gallimard, Paris, 1994, p23

[43] MULLER M, "Sodome I ou la naturalisation de Charlus" in: Poétique 8 (1971), p473

[44] Ibid., p476

[45] SGI, vol. 3, p3.

[46] CASTEX P.G., ‘Les destinées’ d’Alfred de Vigny, Paris, Société d’Edition d’Enseignement Supérieur, 1964, p86

[47] SGI, vol. 3,  p1265, note 2.

[48] Castex note à propos de cet amour : « cette nature de comédienne a d’emblée séduit Alfred de Vigny » (CASTEX P.G., Op. Cit., p86.). Comme les sentiments du poète ne sont pas partagés, il qualifie Dorval « d’être une ‘Sapho’ » (Ibid., p88).

[49] KOLB Ph, Op. Cit., p255.

[50] ZAGDANSKI S, Op. Cit., p35

[51] MINGELGRÜN A, Thèmes et structures bibliques dans l’œuvre de Marcel Proust, Lausanne, l’Age d’Homme, 1978, pp 147-148.

[52] COMPAGNON A, « Préface » Op. Cit., pXVI.

[53] LERICHE F, « Préface » Op. Cit., pXIV.

[54] Leriche contredit ainsi ceux qui lisent la Recherche comme une condamnation de l’homosexualité. Bucknall partage l’opinion de Leriche et dit à ce propos : « We are given to understand, at several points in the novel, that this type of sexual behavior, while it may be more grotesque, more comic, and more pathetic in its manifestation, is not intrinsically more disreputable. » (BUCKNALL B.J., The religion of art in Proust, Urbana/Chicago/London, University of Illinois Press, 1969, p110.) Afin d’illustrer cette thèse, Bucknall renvoie à la rencontre entre le baron de Charlus et Jupien, décrite par Marcel avec une certaine sympathie (3.1.2 La rencontre entre Charlus et Jupien)

[55] LERICHE F, Op. Cit., pXIV

[56] BEM J, « Le juif et l’homosexuel dans ‘A la recherche du temps perdu’ » in : Littérature, n°37, février 1980,  p109.

[57] FRAISSE L., Sodome et Gomorrhe de Marcel Proust, Paris, Sedes (Agrégations des Lettres), 2000, p42.

[58] Il s’agit d’Oscar Wilde.

[59] SGI, vol. 3, p17

[60] MINGELGRÜN A, Op. Cit., p149. Nous analysons le lien entre les invertis et les Juifs sous le point 2.2.1.2 Métaphores

[61] KRISTEVA J, Le temps sensible, Paris, Gallimard, 1994. pp110-111

[62] DELEUZE G, Proust et les signes, Paris, PUF, 1964, p18

[63] MALABOU C, “Une écriture de la fin de l’amour: Proust ou le genre mis à côté”, p75-88 in Bertho-Sophie. Proust contemporain, Amsterdam, Rodopi, 1994.p81

[64] CS, vol. 1, p375.

[65] MALABOU C, Op. Cit., p79

[66] COMPAGNON A, Proust entre deux siècles, Op. Cit., p105

[67] SOLLERS Ph, « Proust et Gomorrhe » in: Théorie des exceptions, Folio Essais, 1986, p77

[68] CAIRNS L, « Homosexuality and Lesbianism in Proust’s Sodome et Gomorrhe » in: French Studies – Quarterly Review, 1997, vol. 51, 1,  p45.

[69] PRIS, vol. 3, p710 Ce passage montre que Marcel est bel et bien conscient du fait que l’homosexualité du début du XXe siècle n’est pas celle de l’époque platonicienne.

[70] PRIS, vol. 3, p710.

[71] SGI, vol. 3, pp16-17.

[72] D’ENTREVAUX M.B., « Sodome et Gomorrhe : M. de Charlus et les confréries » in : BIP, 31, 2000, p104

[73] SGI, vol. 3, p31.

[74] Pour l’influence ulrichsienne en ce qui concerne ce sujet, Cf. Infra.

[75] PRIS, vol. 3, p710.

[76] SGI, vol. 3, pp26-27.

[77] SGII, vol. 3, pp300-301.

[78] AD, vol. 4, p265.

[79] SGI, vol. 3, p31.

[80] SGII, vol. 3, p300.

[81] Cf.  le point suivant

[82] SGI, vol. 3, p26.

[83] SGI, vol. 3, p23.

[84] CS, vol. 1, p375.

[85] SGI, vol. 3, p23.

[86] DELEUZE G, Op. Cit., p17.

[87] LERICHE F, Op. Cit., pXII

[88] ZAGDANSKI S, Op. Cit., p24

[89] SGI, vol. 3, p18.

[90] LATTRE A de, Le personnage proustien, Librairie José Corti, 1984, p156 Cf. Schopenhauer

[91] KRISTEVA J, Op. Cit., p114

[92] ZEPHIR J.J., La personnalité humaine dans l’œuvre de Marcel Proust, M.J. Minard, Paris, 1959, p172. Nous reviendrons sur ‘le masque homosexuel’ lors de l’analyse du baron de Charlus (4.1.2 le baron de Charlus).

[93] Ibid., p173                                                                             

[94] Ibid., p174

[95] Ibid., p175

[96] SGI, vol. 3, p23.

[97] Dans l’astrologie, Saturne préside aux amours ‘contre nature’. Cf. Poèmes saturniens (Verlaine)

[98] SGI, vol. 3, pp23-24.

[99] SGI, vol. 3, p24.

[100] SGI, vol. 3, p32.

[101] SGI, vol. 3, p32.

[102] SGI, vol. 3, p17.

[103] Nous remarquons entre parenthèses que le critique complique les choses en posant que les rapports entre deux invertis doivent être qualifiés de ‘gomorrhéens’ puisque –les invertis ayant une âme féminine- il s’agit de deux femmes.

[104] ERIBON D, Op. Cit. p126

[105] Miguet-Ollagnier dit à ce propos que dans l’homosexuel sommeille longtemps une femme (“Portrait du héros en duelliste et Galatée” in: Bulletin Marcel Proust. Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray, n°41, Paris, 1991, p62.)

[106] SGI, vol. 3, p26.

[107] CAIRNS L, Op. Cit., p49. Nous signalons la remarque suivante de Muller : « Plus on approfondit la méditation sous-jacente à la Recherche du temps perdu, plus on retrouve les thèmes essentiels du grand Genevois. » (MULLER M, “Sodome I ou la naturalisation de Charlus”, Op. Cit., p474.)

[108] Cf. La métaphore végétale que nous développons plus loin dans ce chapitre. Nous nous demandons d’ailleurs si ce raisonnement ne permet pas de conclure à la naturalité de l’homosexualité – une question laissée ouverte il y a quelques instants.)

[109] SGI, vol. 3, p21.

[110] SGI, vol. 3, p21.

[111] SGI, vol. 3, p26.

[112] RIVERS J.E., “The Myth and Science of Homosexuality in A la recherche du temps perdu” in: STAMBOLIAN G. [ed.], Op. Cit., p273

[113] RIVERS J.E., Proust & the Art of Love. Op. Cit., p203

[114] D’ENTREVAUX M.B., Op. Cit., p104

[115] Genèse XIX, 1-29

[116] Cette partie correspond à Genèse, XXVIII, 14: "Yahvé se tenait devant lui et dit: "Je suis Yahvé, le Dieu d'Abraham - ton ancêtre et le Dieu d'Isaac. La terre sur laquelle tu es couché, je la donne à toi et à ta descendance. Ta descendance deviendra nombreuse comme la poussière du sol". Nous y reviendrons lors de la métaphore juive (Cf. Infra).

[117] SGI, vol. 3, pp32-33.

[118] DELEUZE  est cité dans MALABOU C, Op. Cit., p78. Une réponse possible à cette question se rapproche de Platon qui prêche la synthèse intellectuelle comme la forme d’amour la plus pure, la plus haute.

[119] MALABOU C, Op. Cit., p78.

[120] MULLER M, « Sodome I ou la naturalisation de Charlus », Op. Cit., p474

[121] Ibid.

[122] SGI, vol. 3, p18.

[123] MULLER M, « Sodome I ou la naturalisation de Charlus », Op. Cit., p474

[124] Ibid.

[125] RIVERS J.E., Proust and the art of love, Op. Cit., p225

[126] SGII, vol. 3, p370

[127] KRISTEVA J, Op. Cit., p192

[128] Nous avons trouvé cette idée de Wilson dans ERIBON D, Op. Cit., p 342.

[129] Nous remarquons entre parenthèses (puisque nous dépassons les limites de Sodome et Gomorrhe I ici) que le fils de Dieu, Jésus-Christ, sert également à mythifier l’inversion. Regardons par exemple le passage suivant où, à partir d’une plaisanterie, l’image du Christ rapproche l’homosexualité de la folie :

« C'est l'homosexualité survivante malgré les obstacles,  honteuse,  flétrie,  qui est la seule vraie,  la seule à laquelle puisse correspondre chez le même être un affinement des qualités morales. On tremble au rapport que le physique peut avoir avec celles-ci quand on songe au petit déplacement de goût purement physique,  à la tare légère d'un sens,  qui expliquent que l'univers des poètes et des musiciens,  si fermé au duc de Guermantes,  s'entr'ouvre pour M. de Charlus. Que ce dernier ait du goût dans son intérieur,  qui est d'une ménagère bibeloteuse,  cela ne surprend pas;  mais l'étroite brèche qui donne jour sur Beethoven et sur Véronèse! Cela ne dispense pas les gens sains d'avoir peur quand un fou qui a composé un sublime poème leur ayant expliqué par les raisons les plus justes qu'il est enfermé par erreur,  (…), conclut ainsi: "Tenez,  celui qui va venir me parler dans le préau,  dont je suis obligé de subir le contact croit qu'il est Jésus-Christ. Or cela seul suffit à me prouver avec quels aliénés on m'enferme;  il ne peut pas être Jésus-Christ,  puisque Jésus-Christ c'est moi!" Un instant auparavant on était prêt à aller dénoncer l'erreur au médecin aliéniste. » (PRIS, vol. 3, pp 710-711.)

L’image du Christ mythifie également l’homosexualité d’Albertine. Mingelgrün interprète le passage suivant à la lumière de la mort du Christ :

 « Son vice maintenant ne faisait pas de doute pour moi. La lumière du soleil qui allait se lever en modifiant les choses autour de moi me fit prendre à nouveau, comme en me déplaçant un instant par rapport à elle, conscience plus cruelle encore de ma souffrance. Je n'avais jamais vu commencer une matinée si belle ni si douloureuse. En pensant à tous les paysages indifférents qui allaient s'illuminer et qui la veille encore ne m'eussent rempli que du désir de les visiter, je ne pus retenir un sanglot quand, dans un geste d'offertoire mécaniquement accompli et qui me parut symboliser le sanglant sacrifice que j'allais avoir à faire de toute joie, chaque matin, jusqu'à la fin de ma vie, renouvellement solennellement célébré à chaque aurore de mon chagrin quotidien et du sang de ma plaie, l'œuf d'or du soleil comme propulsé par la rupture d'équilibre qu'amènerait au moment de la coagulation un changement de densité, barbelé de flammes comme dans les tableaux, creva d'un bond le rideau derrière lequel on le sentait depuis un moment frémissant et prêt à entrer en scène et à s’élancer, et dont il effaça des flots de lumière la pourpre mystérieuse et figée » (SGII, vol. 3, pp 512-513.)

Les références au sang, renforcées par un « substrat liturgico-biblique : geste d’offertoire, sanglant sacrifice, … » (MINGELGRÜN A, Op. Cit., p82) font allusion au coup de lance au flanc du Christ crucifié – ce coup étant la preuve de la mort du Christ d’après Saint Jean.

[130] SGI, vol. 3, p15.

[131] CAIRNS L, Op. Cit., p46.

[132] SGI, vol. 3, p16.

[133] Daniel, V 25-28

[134] LETOUBLON L, FRAISSE L « Proust et la descente aux enfers. Les souvenirs symboliques de la Nekuia d’Homère dans la Recherche » in : Revue d’Histoire littéraire de la France, 97(1997), 6, p1060.

[135] SGII, vol. 3, p370.

[136] SGI, vol. 3, p31.

[137] EELLS E, Op. Cit., p345

[138] RIVERS J.E, Proust and the art of love, Op. Cit., pp168-169. Nous avons traduit et adapté le schéma de Rivers.

[139] SGI, vol. 3, p22.

[140] Zagdanski adopte un point de vue contraire et remarque que « l’homosexualité ne s’organise (…) pas comme une marginalité, elle s’est élaborée en une véritable société transversale » (ZAGDANSKI S, Op. Cit., p26)

[141] LERICHE F, Op. Cit., pXLVIII.

[142] PRIS, vol. 3, p710.

[143] SGI, vol. 3, p18.

[144] ZAGDANSKI S, Op. Cit., p28

[145] D’ENTREVAUX M.B., Op. Cit., p103.

[146] ZAGDANSKI S, Op. Cit., p28.

[147] Compagnon signale dans l’édition de la Pléiade qu’il s’agit d’une figure de la Decamérone de Boccace.

[148] SGI, vol. 3, pp27-28.

[149] SCHUEREWEGEN F., “Les huîtres gay de Monsieur Marcel” in : Littérature, septembre 2000, 119, p70.

[150] SGI, vol. 3, p22.

[151] COMPAGNON A, Préface à Sodome et Gomorrhe, Op. Cit., pXVI.

[152] SGI, vol. 3, p5.

[153] MIGUET-OLLAGNIER M, Op. Cit., p62

[154] Ibid.

[155] Ces mots de Proust sont cités dans PAINTER G.D., Marcel Proust, Paris, Mercure de France, 1966, tII, p337.

[156] SGII, vol. 3, pp458-459.

[157] Le pluriel renvoie à la fécondation florale d’une part et à la rencontre homosexuelle d’autre part. Cependant, nous ne le mentionnons qu’entre parenthèses puisqu’au fond il s’agit d’un seul phénomène qui est dédoublé à l’aide d’un langage métaphorique (pour la métaphore végétale, Cf. plus loin dans ce travail).

[158] RIVERS J.E. , « The Myth and Science of Homosexuality in A la recherche du temps perdu », Op. Cit., p263

[159] MIGUET-OLLAGNIER M, Op. Cit., p67

[160] SGII, vol. 3, p269. C’est Brichot qui parle. Il attribue l’expression à Gondi à cause de sa participation à la Fronde, ce qui lui a procuré une vie mouvementée.

[161] CG, vol. 2, p651.

[162] SGI, vol. 3, p30.

[163] Le phénomène de référer à l’Antiquité a été analysé dans le point précédent de ce travail.

[164] SGI, vol. 3, p31.

[165] Nous remarquons que Proust emploie le mot ‘hermaphroditisme’.

[166] COMPAGNON A, Proust entre deux siècles,  Op. Cit., p138

[167] COMPAGNON A, Proust entre deux siècles,  Op. Cit., p138

[168] EELLS E, Op. Cit., p337

[169] SGI, vol. 3, p29.

[170] SGI, vol. 3, p31.

[171] RIVERS J.E., “The Myth and Science of Homosexuality in A la recherche du temps perdu”, Op. Cit., p267

[172] SGI, vol. 3, p16.

[173] CAIRNS L, Op. Cit., p44 Nous avons traduit.

[174] SGII, vol. 3, p300.

[175] AD, vol. 4, p265.

[176] ERIBON D, Op. Cit., p190

[177] SGI, vol. 3, p18.

[178] ERIBON D, Op. Cit., pp120-121.

[179] Cette partie de l’Esquisse IV est citée dans LADENSON E, Op. Cit., p38.

[180] LADENSON E, Op. Cit., p39 L’inspiration ulrichsienne est claire dans cette vue de l’homosexualité (pour la théorie d’Ulrichs : Cf. 1.2.1 Ulrichs)

[181] HARTWICH A., Op. Cit., p236

[182] COMPAGNON A, Proust entre deux siècles, Op. Cit., p274. Cf. 2.3 Les dénominations des homosexuels.

[183] Il est vrai que Mlle Vinteuil ne figure pas dans Sodome et Gomorrhe I. Néanmoins, nous avons décidé de mentionner ici la mise en pratique de la théorie de Krafft-Ebing puisqu’elle cadre dans la base scientifique que nous sommes en train d’expliquer. 

[184] CS, vol. 1, p146.

[185] SGI, vol. 3, p31.

[186] ZEPHIR J.J., Op. Cit., p166.

[187] EELLS E, Op. Cit., p337

[188] COMPAGNON A, Proust entre deux siècles, Op. Cit., p138

[189] SGI, vol. 3, p6.                    

[190] A l’aide d’Eells, nous remarquons que ce mot signifie ‘petit testicule’ en grec (EELLS E., Op. Cit., p336).

[191] SGI, vol. 3, pp29-30.

[192] SGI, vol. 3, p9.

[193] SGI, vol. 3, p17. C’est nous qui soulignons.

[194] SGI, vol. 3, pp 4-5.

[195] TON-THAT T, « Faune et flore proustiennes » in : Littératures, Presses Universitaires du Mirail Toulouse, n°43, 2000,  p148

[196] Ibid.

[197] Ces mots de Viers sont cités dans Ibid., p147 Ceci nous ramène à la question de savoir si l’homosexualité est un phénomène naturel ou culturel d’après (Cf. Supra).

[198] MULLER M "Sodome I ou la naturalisation de Charlus", Op. Cit., p471

[199] SGI, vol. 3, p8.

[200] KRISTEVA J, Op. Cit., p110

[201] Nous remarquons le lien avec la métaphore animale (Cf. Infra) que dresse cette mise en parallèle.

[202] Dans l’édition de la Pléiade (p 1286, note 4), nous trouvons la note suivante : « Michelet évoque longuement la méduse dans La Mer, chap. 6, "Filles de mers" (Lausanne, L'Age de l'homme, 1980, p. 99-100): "Au milieu d'elles [des coquilles], sans coquille, sans abri, tout éployée gisait l'ombrelle vivante qu'on nomme assez mal "la méduse". Pourquoi ce terrible nom pour un être charmant?" »

[203] SGI, vol. 3, p28.

[204] SGI, vol. 3, p7.

[205] KRISTEVA J, Op. Cit., p111

[206] MULLER M, "Sodome I ou la naturalisation de Charlus", Op. Cit., p471

[207] SGI, vol. 3, p7.

[208] MULLER M, "Sodome I ou la naturalisation de Charlus", Op. Cit., p476 Ces mots rejoignent la réponse positive à la question de savoir si l’homosexualité est quelque chose de naturel (Cf. Supra).

[209] COMPAGNON A, Proust entre deux siècles, Op. Cit., p181

[210] Nous sommes cependant consciente du fait que la littérature française (Baudelaire, Balzac,…) a influencé également la représentation de l’homosexualité dans la Recherche, mais nous avons déjà largement commenté la littérature française qui parle de l’inversion dans le premier chapitre de ce travail. Nous mettons juste l’accent sur le fait que beaucoup de critiques considèrent Balzac comme un précurseur de Proust. Regardons par exemple Cattaui : « à l’origine, Proust avait voulu, dans son roman, remplir tout l’espace que Balzac avait laissé plus ou moins disponible, vacant, peindre les types et les milieux que le créateur de Vautrin, de La Fille aux yeux d’Or avait volontairement négligés, ou que les préventions de son siècle ne lui permettaient pas de décrire avec insistance. (Ainsi seraient nés les Charlus et les Morel). » (CATTAUI G, Proust et ses métamorphoses, Paris, Nizet, 1972, p89.) Pour plus d’informations sur Proust vs Balzac : Cf. le chapitre VII (Balzac et Stendhal, précurseurs de Proust) dans l’ouvrage que nous venons de citer et BOREL J, Proust et Balzac, Paris, José Corti, 1975.

Jullien signale que l’homosexualité dans la Recherche doit beaucoup aux Mémoires de Saint-Simon : « Le thème de Sodome semble inséparable des références au livre modèle ; presque tous les personnages masculins de Saint-Simon cités dans la Recherche, à l’exception du roi, sont liés à Sodome. » (JULLIEN D, Proust et ses modèles, Paris, José Corti, 1989, p150.) Pour plus d’information concernant cette intertextualité : Ibid., pp150-152.

[211] EELLS E, Op. Cit., p343           

[212] SGI, vol. 3, p23.

[213] SGI, vol. 3, pp 28-29.

[214] Erman réfute cette idée : « Dans la Recherche les invertis ne sont pas victimes de l’ostracisme social mais des fantômes qui les hantent et qui font de Charlus, l’homme-femme, un être indéterminé, enfermé dans un corps qui ne correspond pas à sa sensibilité profonde. La subjectivité qui les habite leur donne une densité romanesque en les plaçant sur la scène de l’intériorité. » (ERMAN M, « Poétique du personnage Proustien » in : Poétique, novembre 2000, p402.)

[215] DUBOIS J, Pour Albertine, Paris, Seuil, 1997, p154 Nous avons déjà touché à ce sujet lors du développement des différents types d’homosexuels (Cf. Supra). L’idée de Dubois s’inscrit clairement dans le pessimisme vis-à-vis de l’amour. 

[216] SGI, vol. 3, p25.

[217] SGI, vol. 3, p17.

[218] CATTAUI G, Op. Cit., p243.

[219] ERIBON D, Op. Cit., p122 Nous remarquons que la comparaison des homosexuels à des escargots relève d’après le critique de l’humour avec laquelle l’inversion est décrite dans la Recherche.

[220] SCHUEREWEGENF., Op. Cit., p68.

[221] SGI, vol. 3, p16. c’est nous qui soulignons.

[222] SGI, vol. 3, p15.

[223] SCHUEREWEGEN F., Op. Cit., p66

[224] Ibid., p69.

[225] HAYES J, “Proust in the Tearoom” in: PMLA, octobre 1995, 110:5,  p992

[226] PRIS, vol. 3, p553.

[227] HAYES J, Op. Cit., p1000

[228] CS, vol. 1, p44.

[229] Nous signalons à ce propos que dans la Recherche, beaucoup est érotisé.  C’est pourquoi nous sommes encline à parler d’un ‘archisexualisme’. (Cf. le pansexualisme de Freud)

[230] ERMAN M, L’œil de Proust, Paris, A.-G. Nizet, 1988, p21

[231] SGI, vol. 3, p16.

[232] SGI, vol. 3, pp 16-17. Bem remarque que le thème juif ne cesse de traverser le thème homosexuel dans cette phrase. Nous reviendrons sur le lien entre l’homosexualité et la judéité plus loin dans ce travail.

[233] SCHEHR L.R., The Shock of Men. Op. Cit.,p47.

[234] BEM J, Op. Cit., p101

[235] SGI, vol. 3, p19.

[236] PRIS, vol. 3, p555.

[237] PRIS, vol. 3, p720.

[238] EELLS E., « Proust ‘ondrogyne’ »

[239] SGI, vol. 3, p3.                

[240] EELLS E, Op. Cit., p347

[241] SCHEHR L.R., (Un amour de Charlus, conférence à Nimègue, 14/03/01) signale à ce propos que cette expression prête facilement à confusion qui va jusqu’à l’interchangeabilité de minorités par la majorité : Mme Cottard par exemple pense que, parce que Charlus ‘en est’, le baron est juif.

[242] PRIS, vol. 3, p720.

[243] KRISTEVA J, Op. Cit., p34

[244] Nous y reviendrons dans le dernier chapitre de ce travail.

[245] VAN DE GHINSTE J, Rapports humains et communications dans A la recherche du temps perdu, Paris, Nizet, 1975.

[246] Cf. 2.2.2 Gomorrhe A propos de ces signes de Sodome, d’Entrevaux signale que les invertis sont confrontés à une situation contradictoire : afin de se reconnaître entre eux, ils sont condamnés à émettre des signes, mais en même temps ils doivent les cacher, voire faire disparaître complètement, pour ne pas se trahir. Le critique explique comment les invertis essayent de remédier à la situation par trois éléments : ils se masquent, condamnent leurs confrères en public et ils se font une société entre eux, « un Etat dans l’Etat » (D’ENTREVAUX M.B., Op. Cit., p107)

[247] SGI, vol. 3, p19. C’est nous qui soulignons. Cf. Schehr (Un amour de Charlus, conférence à Nimègue, 14/03/01) qui parle d’un gaydar (Cf. 4.1.3 Morel)

[248] SGII, vol. 3, p332.

[249] BEM J, Op. Cit., p107

[250] Cf. § 224 du Bon Usage (GREVISSE, Le bon usage, Paris, Duculot, 1986).

[251] SGI, p15.

[252] BEM J, Op. Cit., p102

[253] KRISTEVA J, Op. Cit., p274

[254] Nous signalons que pour Rivers, la métaphore juive s’inscrit dans la mythification. Cependant, nous avons décidé de développer la judéité ici puisqu’il s’agit en premier lieu d’une métaphore.

[255] KRISTEVA J, Op. Cit., p190

[256] SGI, vol. 3, p18.               

[257] DIAMANT N, “Judaism, homosexuality and other sign systems in A la recherche du temps perdu”, in Romanic Review, NY, 1991 Mar, 82:2,  p179

[258] Genèse XXVIII,14 & SGI, vol. 3, p33. Cf. 2.2.1.1.2 Théorie de l’inversion

[259] LERICHE F, Op. Cit., pXXXVIII Leriche signale à ce propos que « ce n’est pas un hasard si la découverte des homosexualités se déroule sur fond d’affaire Dreyfus. De quoi Dreyfus est-il coupable, au fond ? D’être juif. » (Ibid.)

[260] DIAMANT N, Op. Cit., pp179-180

[261] C’est un peintre italien du XVe siècle. Il a peint une fresque qui montre l’histoire d’Abraham.

[262] CS, vol. 1, p36.

[263] BEM J, Op. Cit., p111

[264] Ibid.

[265] SGII, vol. 3, p490.

[266] KRISTEVA J, Op. Cit., p190

[267] SGII, p490. C’est nous qui soulignons.

[268] BEM J, Op. Cit., p107

[269] Ibid., p108

[270] COMPAGNON A, Proust entre deux siècles, Op. Cit., p66

[271] D’après Bem, ce n’est pas un hasard s’il s’agit précisément d’Esther et d’Athalie. C’est qu’ils sont marqués par la différence : avec ces tragédies, Racine a voulu rompre avec ses productions antérieures. A cela s’ajoute encore qu’ils constituent de vrais discours juifs à cause des citations parfois littérales de l’Ancien Testament. En ce qui concerne le choix d’Esther, A. Roger signale qu’il pourrait se baser sur Albertine. C’est que Marcel dit d’Albertine qu’elle « n’avait rien lu qu’Esther avant de me connaître » (ROGER A, Op. Cit., p136) 

[272] SGII, vol. 3, pp64-65.

[273] SGII, vol. 3, p171.

[274] SGII, vol. 3, pp236-237.

[275] SGII, vol. 3, p376.

[276] COMPAGNON A, Proust entre deux siècles, Op. Cit., p70

[277] Ibid.

[278] BEM J, Op. Cit., p108

[279] Ibid., p109.

[280] Ibid.

[281] LERICHE F, Op. Cit., pXL.

[282] SGI, vol. 3, p29. Cf. 2.2.1.1.2 La théorie de l’inversion

[283] KRISTEVA J, Op. Cit., p105.

[284] SCHEHR L.R., Un amour de Charlus, ouvrage à paraître, p8.

[285] ZAGDANSKI S, Op. Cit., p27

[286] KRISTEVA J, Op. Cit., p95.

[287] LERICHE F, Op. Cit., pXI

[288] Ibid., pXXXVII

[289] COMPAGNON A, « Le narrateur en procès » in : La Revue des Lettres Modernes, Série Marcel Proust, n°2,2000, p333

[290] KRISTEVA J, Op. Cit., p100

[291] LADENSON E, Op. Cit., p133

[292] CAIRNS L, Op. Cit., p52

[293] Ibid., p50

[294] CS, vol. 1, p359.

[295] CS, vol. 1, p353.

[296] LADENSON E, Op. Cit., p50

[297] SGII, vol. 3, pp504-505.

[298] LERICHE F, Op. Cit., pXVII Leriche se demande si cette invisibilité ne se doit pas à la « naïveté ? ignorance ? ou hypocrisie des pères et des maris, qui préfèrent ne pas savoir ce que font leurs filles ou leurs épouses du moment qu’elles restent entre elles ? » (Ibid.)

[299] LADENSON E, Op. Cit., p69

[300] Ibid., p77

[301] SGII, p198.

[302] SGII, vol. 3, pp 245-246.

[303] SGII, vol. 3, p245.

[304] LERICHE F, Op. Cit., pXV

[305] Ibid., pXVI

[306] SGII, vol. 3, pp 244-245.

[307] LADENSON E, Op. Cit., p80

[308] ROGER A, Op. Cit., p81

[309] JFF, vol. 2, p28.

[310] SGII, vol. 3, p191. En ce qui concerne la ‘suite’ de ce passage (c.-à-d., juste après les « Intermittences du cœur » (le deuil retardé éprouvé par le Protagoniste à cause de la mort de sa grand-mère)), nous suivons Compagnon qui infirme une thèse proposée par Roger. Il s’agit du mot « succinctement » qui, d’après Roger, serait supprimé du texte ‘définitif’ (remarquons que dans le cas de la Recherche, ce terme ne convient pas tellement) malgré son apparence dans le manuscrit :

 

« Il ne me paraît pas insignifiant, en effet, que Proust ait finalement biffé le mot « succinctement », qui, dans le manuscrit, figurait par deux fois à quelques lignes de distance, après « cerfs, cerfs ». (…) succinctement offre en revanche la particularité d’exhiber, en tant que signifiant, cette même contraction qu’il évoque, en tant que signifié ; car il condense en son sein, si j’ose ainsi m’exprimer, les signes de l’allaitement : sein-succion-suintement, suc-saintement » (ROGER A., Op. Cit., p85)

 

Compagnon remarque le côté imaginaire, incorrect de ce fait : il ne s’agit pas d’une biffure effectuée par Proust, mais par un dactylographe qui n’a pas su déchiffrer le mot dans le manuscrit. Il a mis un blanc, ce qui fait que l’adverbe ne figure pas dans le texte ‘définitif’. Ainsi, il n’y a donc pas question d’un « aveu significatif » à cause d’une « biffure symptomatique » (COMPAGNON A., « Ce qu’on ne peut plus dire de Proust » in : Littérature, décembre 1992, n°85, p56)

[311] ROGER A, Op. Cit., p84

[312] SILVERMAN K, Male subjectivity at the margins, NY, Routledge, 1992, p378

[313] La sexualité masculine est également associée au monde des fleurs. Cf. la métaphore végétale dans SGI que nous avons analysée sous le point 2.2.1.1.2 La théorie de l’inversion.

[314] TON-THAT T, Op. Cit., p149

[315] Ibid.

[316] Ces mots de Freud sont cités dans Ibid.

[317] BALZAC H de, Le lys dans la vallée, La comédie humaine, Paris, Gallimard, 1978,tIX, p987 (La Pléiade).

[318] BAUDELAIRE Ch, “Lesbos” in: Les Epaves, pièces condamnées tirées de Fleurs du mal, Oeuvres Complètes, Paris, Gallimard, 1971, p151, v42 (Collection La Pléiade)

[319] LADENSON E, Op. Cit., pp99-100

[320] Dans la préface à Sodome et Gomorrhe de l’édition Folio, Compagnon formule également l’idée d’une symétrie entre les deux univers.

[321] SGII, vol. 3, pp 499-500.

[322] KRISTEVA J, Op. Cit., p102

[323] Ibid., p101 L’ idée que Sodome est décrit de façon blasphématoire et vulgaire est contredite par Leriche Cf. 2.2.1.3 Conclusion Sodome

[324] Ibid, p102

[325] CS, vol. 1, p161.

[326] KRISTEVA J, Op. Cit., p106

[327] CAIRNS L, Op. Cit., p54

[328] Cité dans Ibid., pp54-55

[329] SGII, pp504-505.

[330] KRISTEVA J, Op. Cit., p109 C’est ainsi que Kristeva décrit la position de Sollers.

[331] SOLLERS Ph, Op. Cit., p77

[332] Cité dans LADENSON E, Op. Cit., p9. Nous traduisons.

[333] LERICHE F, Op. Cit., pXVII

[334] SGI, vol. 3, p3. Pour une explication profonde de l’épigraphe, Cf. 2.2.1.1.1 Titre, sommaire, épigraphe

[335] LADENSON E, Op. Cit., p117 Nous signalons à ce propos que Jullien propose encore un autre intertexte en ce qui concerne Gomorrhe : Mille et Une nuits. Cf. JULLIEN D, Op. Cit., pp152-154.

[336] Ibid., p114.

[337] DUBOIS J, Op. Cit., p156

[338] SGII, vol. 3, p500.

[339] CAIRNS L, Op. Cit., p52

[340] Ibid.

[341] DUBOIS J, Op. Cit. p156

[342] Cité dans COMPAGNON A, Préface à Sodome et Gomorrhe, Op. Cit., p5

[343] LADENSON E. Op. Cit., pp45-46

[344] SGII, vol. 3, p46.

[345] LADENSON E, Op. Cit., p104

[346] Ibid.

[347] Ibid., p42

[348] « [Proust] dit se reprocher cette ‘indécision’ qui l’a fait, pour nourrir la partie hétérosexuelle de son livre, transposer ‘à l’ombre des jeunes filles en fleurs’ tout ce que ses souvenirs homosexuels lui proposaient de gracieux, de tendre et de charmant »  GIDE A, Op. Cit. p694.

[349] Ces mots sont cités dans LADENSON E, Op. Cit., p16

[350] RIVERS, Proust and the art of love, Op. Cit., p243.

[351] Cité dans Ibid., p15

[352] Ces mots sont cités dans SILVERMAN K, Op. Cit., p374.

[353]Ibid., p386

[354] « l’âme d’une femme enfermée dans le corps d’un homme ». Nous avons trouvé ces mots d’Ulrichs dans STAMBOLIAN, Op. Cit., p265. Pour la théorie d’Ulrichs de l’homosexualité : Cf. 1.2.1 Ulrichs.

[355] AD, vol. 4, p126.

[356] AD, vol. 4, p108.

[357] PRIS, vol. 3, p587.

[358] SILVERMAN K, Op. Cit., p383

[359] Ces deux types recouvrent les quatre types proposés par Kristeva que nous avons expliqués sous le point 2.2.1.1.2 La théorie de l’inversion.

[360]SILVERMAN K, Op. Cit., p381

[361] BATAILLE G, La littérature et le mal, Paris, Gallimard, 1957, p150.

[362] SGII, vol. 3, p300.

[363] BATAILLE G, Op. Cit., p150.

[364] CS, vol. 1, p75.

[365] KRISTEVA J, Op. Cit., p229.

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