<V> DANS MA TÊTE

 

- "Oui docteur Landré, hier Paul Tardif, notre patient

comateux s'est enfin réveillé. Mais à part son visage il est encore paralysé. Il était temps, croyez-moi! Hier

après midi, quand il a ouvert les yeux et m'a

parlé pour la première fois, ça m'a fait tout drôle..."

 

Penchée sur son bureau, Denise Landré écoute avec

beaucoup d'intérêt les propos de sa physiotherapeute. Âgée d'une cinquantaine

d'années environ, elle exerce sa profession essentiellement avec les patients de

l'Institut de Réadaptation de Montréal depuis plus de vingt ans maintenant et elle

sait très bien que pour les physiatres de l'Institut, il est capital de toujours s'appuyer

sur la collaboration des physiothérapeutes qui ont un contact quotidien très étroit

avec leurs patients. Elle a appris à respecter au plus haut point les avis et les

remarques de Claudine. Celle-ci travaille en effet depuis plus de cinq ans

maintenant sous ses ordres et Denise a pu se rendre compte de la qualité

extraordinaire du sens de l'observation de Claudine, nettement supérieur à ceux de

toutes les autres physiothérapeutes qu'elle a cotoyées jusque là. Ce qui lui permet

de poser de diagnostics officieux pratiquement toujours irréprochables.

Probablement plus justes d'ailleurs que ceux de certains médecins de l'Institut et

non les moindres... pense Denise. Mais ça c'est une autre histoire.

 

Comme toujours, pendant qu'elle manipule

machinalement sa vénérable plume fontaine Montblanc, qui lui sert depuis toujours

pour rédiger ses rapports et ses ordonnances, Denise ne quitte pas son

interlocutrice des yeux et se penche régulièrement en avant en opinant de la tête

pour manifester sa compréhension et son intérêt. Son regard gris d'acier ne perd

aucune des expressions tour à tour théatrales, dubitatives, enjouées, pudiques,

intriguées ou intérrogatives de la jeune femme.

 

"Depuis neuf mois que je le soignais sans qu'il puisse

me dire un seul mot ni esquisser un seul geste, dans ma tête j'en étais venue

à croire qu'on se connaissait depuis toujours! Pendant les traitements, je lui

parlais sans arrêt, parce que, comme vous le savez bien, je parle

continuellement avec mes patients. En dernier je croyais presque l'entendre

me répondre! Dans ma tête, il m'avait déjà tout dit de lui... Alors quand j'ai

entendu sa vraie voix pour la première fois, je n'ai pas été surprise une

seconde! Elle était presque comme je l'avais toujours imaginée, dans ma

tête... ce qui fait que, sur le coup, j'ai eu l'impression de l'avoir entendue

depuis toujours. J'étais incapable de réaliser..."

"À tel point que je me suis même demandé s'il ne

faisait pas semblant d'être inconscient ces derniers temps! Par exemple, dans

l'après midi après son réveil, il m'a même passé une remarque à propos de ce

que je pensais de mes parents; oh je lui avais déjà parlé d'eux, mais

seulement la semaine dernière, quand il était encore inconscient!"

" Je me trompe probablement; parce qu'on ne sait

jamais vraiment jusqu'à quel point l'esprit de quelqu'un d'inconscient entend

et enregistre ce qu'on lui dit, mais quand même... ça me gêne."

 

- "Rassures-toi Claudine: je suis certaine qu'il était

toujours vraiment inconscient hier matin, quand je l'ai examiné avant sa

physio avec toi! Mais c'est vrai que l'inconscient d'une personne endormie ou sous anesthésie enregistre

parfois tout ce qu'on dit en sa présence, souvent

beaucoup mieux qu'on ne le pense généralement."

"Je te le laisse donc encore à temps complet. Mais

bientôt, je vais aussi lui faire voir régulièrement ma consoeur la

neuropsychologue Charlotte Jeannoit, pour qu'elle puisse évaluer l'étendue

des dommages que son cerveau a subis à la suite de presque un an de

coma!"

 

- "Bien docteur, le patient en question m'attend déjà.

Venez avec moi. Vous pourrez le réexaminer tout de suite, maintenant qu'il est

conscient!"

 

Elles sortent toute deux du bureau de Denise Landré en

même temps et elles font tranquillement quelques pas ensemble en remettant de

l'ordre dans leurs cartables respectifs. Puis, elle accélèrent toutes deux le pas en

direction des locaux mis à la disposition des physiothérapeutes et leurs patients.

 

Complètement inerte, Paul est couché sur le dos sur le

matelas du petit local de physio où un infirmier l'a mené ce matin là comme

d'habitude. Il est tout absorbé dans l'étude et le comptage des tuiles acoustiques qui composent le plafond

au-dessus de lui.

 

- "Bonjour Paul, je me présente: je suis le docteur

Denise Landré, ta physiatre. Maintenant que tu as enfin ouvert les yeux,

j'aimerais qu'on se parle un peu. Écoutes bien ce que j'ai à te dire. Vois-tu,

même si c'est ta physiothérapeute qui se démène avec toi depuis neuf mois

pour te faire bouger un peu, vis-à-vis de l'hôpital, c'est moi qui assume la

responsabilité médicale des soins et des thérapies que tu reçois."

"Jusqu'à présent, tout ce que Claudine pouvait faire,

c'est d'empêcher tes muscles de fondre complètement pendant que tu étais

inconscient et incapable du moindre effort. Mais à partir de maintenant, il va

falloir que tu commences à y mettre du tien un peu plus!"

"Je vais t'examiner à nouveau, mais d'après ce que me

dit Claudine, il semble qu'à part ton visage tu es encore complètement

paralysé du côté gauche tout au moins. Je ne crois pas que ce soit déjà

irréversible. Je ne peux évidemment pas t'assurer que tu vas retrouver à coup

sûr tous tes moyens. Mais une chose est absolument certaine: si tu ne fais

rien toi-même pour t'en sortir, tu resteras impotent toute ta vie! Ta guérison

dépend d'abord et avant tout de toi-même et, en temps normal, il te resterait à peu près un an pour y

arriver, deux peut-être. Dans ton cas, à cause de la

durée extraordinaire de ton coma - au fait tu a été inconscient pendant près de deux ans - il serait

présomptueux de ma part de prétendre connaître le

temps qui te reste pour récupérer tes facultés, mais une chose est certaine: si tu ne t'y mets pas toi-même à

fond et tout de suite, crois-moi, alors c'est

foutu! Bien sûr, Claudine, moi-même et tous les autres thérapeutes de l'hôpital

allons essayer de t'aider du mieux que l'on peut. Mais je te le répète encore,

sans ta participation active: nous sommes totalement impuissants à te

guérir."

"Claudine va continuer à te seconder dans ce travail et tu pourras toujours

compter sur elle pour te guider dans ta réadaptation. Tu

peux être certain qu'elle s'y connaît! Tu pourras donc compter sur elle cinq

jours par semaine, toute la journée. S'il y a des questions qui te tracassent,

n'hésites pas à les lui poser."

"Il est important que tu lui fasses bien confiance, si tu veux t'en sortir.

Jusqu'à date, c'est elle qui s'est épuisée à te faire bouger,

mais maintenant ça va être à toi de faire le gros des efforts!"

"Dis-toi que les physiothérapeutes comme elle ont des

mains "magiques" qui peuvent parler au corps de leurs patients et décoder le

langage de ces corps. Mais ça ne pourra se passer de façon satisfaisante que

si tu le veux bien, alors laisses les mains de Claudine te parler et te sonder. Ne te fermes pas et n'essaie pas

de tricher avec les indications de ton corps.

Avec la paresse et le découragement devant l'effort, sache que les mauvaises

compensations sont les pires ennemis du paralysé en processus de

réadaptation. Elle saura t'en protéger si tu la laisses t'aider. Plus votre

communication sera bonne, meilleure pourra être l'action de ta thérapeute

pour favoriser le déblocage de tes paralysies. Au travail!"

 

Claudine s'accroupit à côté de Paul et une nouvelle

session de physiothérapie commence. Elle place sa main gauche sur l'épaule droite

de Paul et, pendant qu'elle lui tient le poignet droit, elle lui demande:

 

- "Essaie de plier ton bras."

 

L'avant bras de Paul commence à s'élever

imperceptiblement pendant que Claudine lui tâte rapidement tous les muscles de

l'épaule et du bras. Le visage de la physiothérapeute s'éclaire d'un sourire réjoui

lorsqu'elle lui annonce:

 

- "Bravo! Voici un membre qui veut déjà. Voyons pour

l'autre maintenant."

 

Même procédure pour tester le bras gauche de Paul. Mais

celui-ci reste cette fois totalement inerte.

 

- "Sur le côté gauche, ça va moins bien. Voyons les

jambes maintenant."

 

Puis, sous les yeux de Denise Landré, la thérapeute et son

patient se livrent à toute une série de tests sur divers autres muscles de Paul. Une

heure plus tard, la physiatre glisse une note dans le carnet médical de son malade:

15 juin 1985,

le patient Paul Tardif, accidenté du 11

août 85, a repris conscience hier après-midi, après un peu plus

de 21 mois de coma. À l'Hôpital Général d'Ottawa

pendant douze mois et ici par la suite, il a été soigné par des

traitements de physiothérapie passive normaux. Souffre

d'hémiparésie sur le côté gauche. Sur le côté droit, semble capable d'une certaine motricité, sur le côté gauche par contre,

aucune. Quant à sa sensibilité cutanée, elle parait être tout à

fait fonctionnelle des deux côtés. Il continuera donc à recevoir

des traitements de physiothérapie cinq jours/semaine. Sera

également suivi par une ergothérapeute, un neuropsychologue et peut-être vu en orthophonie."

 

 


 

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