<IV> ENTENDU
- " Claudine, vient un peu ici, s'il te plaît. Je
voudrais te présenter ton nouveau
patient. Le voici, il s'appelle Paul Tardif. Il est
cameraman de profession. C'est une victime d'un accident
de moto. Il a subi
un traumatisme crânien."
"Il a trente cinq ans, presque trente six. Comme tu peux
voir, il n'est pas très parlant: ça fait
à peu près douze mois qu'il est
inconscient. À Ottawa, on lui a prescrit un
traitement de physiothérapie
passive, avec diverses manipulations et des traitements au
stimulateur
électrique. Tu pourras en trouver tous les
détails dans ce dossier que m'a
envoyé l'hôpital d'Ottawa."
"Je voudrais que tu continues le traitement en le
modifiant au besoin selon le diagnostic que tu pourras
poser en travaillant
avec lui. Son coma, bien que toujours présent, est
maintenant très léger. Avec
un peu de chance, tu pourras sûrement parler avec
lui bientôt."
"Je compte évidemment sur toi pour me communiquer
toutes les
observations que tu feras au cours de tes traitements, et
surtout tous les
changements perçus, aussi mineurs soient-ils. Les
infirmiers vont te l'amener
dans une de vos petites salles de physio. Il sera en
thérapie avec toi en physio
de 9h Am à 5h Pm, cinq jours par semaine pour
commencer."
- " Bien docteur Landré, j'y vais tout de suite. Je
l'examine et je commence les traitements. Merci.
Quand elle se retrouve seule avec son patient dans la
salle
de physio, Claudine De Lacoët entreprend tout de
suite de faire réaliser aux
membres de son patient divers mouvements de flexion et
d'élongation pour
s'assurer de leur souplesse. Âgée de trente
ans à peine, c'est une mince jeune
femme toute menue mais pétante de santé et
dont chacun des mouvements
dénote une énergie et une vitalité
peu commune. Ses cheveux clairs mi-longs
laissent paraître deux petites boucles d'oreilles en
or ornées de deux petites
émeraudes sculptées en forme de chats. De
grands yeux verts aux longs cils qui
papillotent à chaque fois qu'une touffe de ses
cheveux lâches lui tombe dans le
visage, elle ouvre sporadiquement la bouche et se mordille
un peu les lèvres
lorsqu'elle entreprend de réaliser une nouvelle
série de manoeuvres sur son
patient, décidément peu communicatif!
- "Et bien mon cher Paul, c'est aujourd'hui que maman
Claudine va commencer à
te traiter. Aujourd'hui, j'ai bien peur que ça va
être à moi à travailler le plus fort de nous
deux! Mais
attention, ça ne durera pas
toujours, monsieur Paul! Tu sais que je n'ai pas
l'habitude d'être la seule à
m'épuiser comme ça ici: à un moment
donné, il va falloir y mettre du tien.
D'ordinaire c'est le patient qui a besoin d'exercice et
qui devrait travailler le
plus fort. Pas sa physiothérapeute! Nous autres on
est en bonne santé pis on
manque pas d'exercice, tandis que nos malades, on est
plutôt là pour les faire
se dépenser. Mais attention, pas n'importe comment.
Se dépenser de façon
constructive. Assez, mais jamais trop. Dans ton cas Paul,
pour le moment le
jamais trop, il est vite atteint. Mais attention, j'ai
bien dit: pour le moment!"
Née à Quiberon en Bretagne, Claudine de
Lacoët a
immigrée au Canada à l'âge de cinq ans
avec ses parents. Après vingt-cinq ans de résidence
à Montréal,
elle a pour ainsi dire perdu l'essentiel de son accent
breton.
Pourtant, une oreille attentive détecterait
bien-sûr encore quelques couleurs
indubitables de son Morbihan natal. Dans le choix des mots
de son vocabulaire et
de ses constructions de phrase par contre, elle a
adopté un style franchement
québécois. Tout ceci intégré
dans un débit et un clarté d'expression bien
typiquement français donne à son discours un
fini très particulier, ce qui fait ressortir
toute la musicalité presque chantante de sa voix
chaude.
"Ah! pis j'espère que ça te dérangera
pas si je te parle
tout le temps mon Paul: j'ai l'habitude de toujours jaser
avec mes patients.
D'ordinaire ça les détend... et pis moi
aussi, c'est sûr. Pour moi, c'est comme
essentiel si je veux être efficace. Ça ne
m'est pas arrivé trop souvent d'avoir à faire un
monologue complet,
autant physique que verbal, toute la journée
avec un patient, mais tiens-toi bien Paul, c'est ça
que vais être obligée de
t'imposer par les temps qui courent. Si tu veux changer
ça Paul, la meilleure
solution pour toi ce serais de me le dire. Surtout,
gêne-toi pas mon Paul. Je
suis tout ouïe Paul, et pis même que ça
va me faire bien plaisir si tu le fais
Paul. Ouf..."
Tout en administrant des manipulations, mobilisations,
inhibitions et massages divers, Claudine continue à
entretenir ainsi Paul au fil des
heures jusqu'à la fin de sa journée de
travail.
Par la suite, jour après jour, Claudine reprend son
dialogue
à sens unique avec Paul. Même si celui-ci n'a
pas encore ouvert ni les yeux, ni la
bouche depuis un mois qu'elle le traite, Claudine en est
déjà venue à penser qu'il lui a répondu
et parfois
même fait des commentaires concernant ses propres
remarques. Ainsi, elle va jusqu'à répondre
à des questions qu'elle sent en lui.
Aussi est-elle à peine surprise au bout de neuf
mois de ce
régime lorsque, un jour enfin, il ouvre les yeux et
lui dit simplement:
- "Bonjour Claudine."
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