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<I> UN PETIT SERVICE

 

- "Aaaaah, uuum, il fait soleil aujourd'hui, et il y a un bon moment qu'il est levé.

Il fait déjà chaud; quelle belle journée en perspective.

Je crois que je vais me lever tout de suite moi aussi.

Je vais aller préparer un petit déjeuner sucré pour "mes femmes".

J'espère que l'odeur va les réveiller!"

 

Silencieusement et tout en faisant bien attention pour ne pas réveiller sa compagne qui dort à ses côtés,

Jean s'étire voluptueusement et s'extrait de sous leurs couvertures.

Sur la pointe des pieds, il sort de la cabane

et s'en éloigne un peu pour goûter aux chauds rayons du soleil.

 

- "Que ça fait du bien! S'il faisait toujours aussi beau et chaud,

je crois bien que je passerais ma vie entière ici, tout nu au soleil!"

 

Tout en se délectant des chauds rayons qui caressent son corps nu encore engourdi de sommeil,

il se frictionne vigoureusement pour chasser les dernières lourdeurs de la nuit.

De taille moyenne, les cheveux châtains clairs plutôt longs et encore hirsutes,

il porte une barbe et une moustache que le rasoir ou les ciseaux n'ont pas approchés depuis longtemps.

Il fait rapidement quelques flexions et exercices pour stimuler la repise de contrôle de son corps encore endormi.

Puis, après avoir ramassé une grande serviette de bain, il descend au bord de la rivière toute proche.

Il enfile alors une paire de palmes, met un masque de plongée ainsi qu'un petit tuba et se jette à l'eau à côté du quai.

Il parcourt à la nage quelques centaines de mètres le long de la rive, et revient ensuite au quai.

Après y être remonté, il s'y dépouille de son équipement de plongée, s'essuie tout le corps soigneusement

et remonte vers la cabane où dorment encore sa compagne et leur fille.

Il s'agit en fait d'une minuscule construction de 16 mètres carrés à peine,

aux murs strictement constitués pas des pannaux de mousticaire métalllique

recouverts par des pans de toile amovibles,

fixés grâce à un système ingénieux d'attaches repides comme pour les ouvertures d'unne tente standard.

Construite à une cinquantaine de mètres d'une habitation beaucoup plus importante mais toujours en construction,

elle surplombe la rive d'une rivière déserte dont les eaux paresseuses traverse une contrée boisée à peu près inhabitée.

 

- "L'odeur des bonnes crêpes au sirop d'érable,

y a que ça de vrai pour réveiller sa belle le matin!"

 

Pendant qu'il s'affaire ainsi à préparer sa "fameuse" recette de crêpes,

en partie parce que leurs narines sont titillées par le fumet de ce plat qu'elles adorent toutes deux

et en partie parce que Jean ne prend vraiment pas soin d'éviter de faire du bruit en cuisinant,

les dormeuses commencent à émettre divers grognements caractéristiques d'un réveil bien entamé.

 

- "Pour qui la première crêpe?

Le cuisinier est occupé à ses fourneaux!

Est-ce qu'on va d'abord servir la chatte?

C'est encore le seul client à l'horizon."

 

- "Des crêpes pour déjeuner, quelle bonne idée Jean!

Je voudrais rester couchée encore un petit peu pour repenser à mon rêve et je me lève tout de suite après.

En attendant, tu peux bien t'asseoir et manger la première toi-même.

Je me charge de faire cuire les autres."

 

- "Bonjour papa! Je me lève tout de suite.

Gardes-moi la première, j'ai tellement faim!

Elles sont tellement bonnes tes crêpes et en plus j'avais tellement le goût d'en manger ce matin!"

 

Bientôt, toute la famille est attablée en train de se régaler.

"Pschchchuit" fait la cafetière espresso et la franche odeur du café frais fait se mêle aux relents de crêpes rôties

et aux parfums subtils des fleurs sauvages et des conifères environnants.

Les trois convives, encore tous nus tous les trois, s'occupent à engoufrer goûluement

au fur et à mesure les crèpes fourrées aux fruits sauvages

que Jean place dans les assiètes dès qu'elles sont prêtes.

 

- "Ce matin, il faut que j'aille au moulin à bois pour commander le bois qui nous manque pour finir la maison.

Je sais bien quependant l'été, c'est encore ici dans le gasebo qu'on est le mieux,

mais si on espère pouvoir vraiment quitter la ville et déménager sur "la terre" un jour,

il faut encore travailler un peu et rendre notre "château" en construction habitable et confortable même l'hiver!

Et il va falloir qu'elle soit grande la maison,

si je veux y installer un studio de son pour moi et un atelier de graphisme pour toi!"

 

- "C'est vrai Jean, mais même lorsque la maison sera finie,

je pense que je voudrai encore passer mes étés ici, dans le gasebo:

quand il fait chaud, on y dort tellement mieux que dans une maison fermée!

C'est vrai que pour l'hiver, c'est impensable."

 

Dès qu'il a fini de manger sa dernière crèpe,

Jean se lève et va sortir du gazebo quand Marie-Elfe, sa fille de dix ans ans à peine lui saute sur le dos en riant

et lui colle un baiser sonore dans l'oreille gauche.

Il s'arrête alors un moment et se retourne pour embrasser Christiane, sa femme,

qui s'est approchéepour le saluer avant son départ.

La jeune femme qui porte des cheveux noirs presqu'aussi longs que ceux de sa fille,

quasi blonde quant à elle, est un peu plus petite que son compagnon

et son corps bien bronzé et parfaitement proportionné respire la santé et l'énergie.

 

Après avoir troqué son costume d'Adam pour celui d'un motard tout de cuir vêtu,

Jean enfourche sa moto et démarre en pétaradant.

Il va traverser les champs qui le séparent de la route,

quand il aperçoit son ami Paul, le célibataire endurci,

qui sort de son propre "shack" en construction et qui lui fait des grands signes de la main.

 

Agé d'un peu plus de trente ans comme Jean,

Paul est un jeune homme de taille moyenne lui aussi et qui, sans avoir le physique parfait d'un

athlète, est tout de même doté d'une saine musculature, exempte de graisse et suffisante.

Tout nu lui aussi, il s'appoche à grande enjambées du petit sentier qui

passe devant sa propre habitation avant de ralier le chemin public du rang un kilomètre plus loin.

 

- "Jean, est-ce que tu vas au village?

Peux-tu me rendre un petit service?"

 

- "Oui, je vais passer par-là en allant au moulin à scie."

 

- "OK. J'aurais besoin d'un rouleau de film à diapositives.

Mais si tu vas au moulin à scie, j'aimerais en profiter pour passer une commande moi aussi...

Je n'ai pas fini de faire ma liste, j'allais m'y remettre tout de suite.

J'en aurais pour une heure environ...

Alors plutôt que te faire attendre que j'aie fini, c'est moi qui pourrais te rendre un petit service:

si tu voulais me donner ta propre liste et me prêter la moto et ton casque,

je pourrais y aller à ta place et passer nos deux commandes à Ronald.

Profite du beau temps pour moi pendant ce temps là!"

 

- "Comme tu voudras.

Avec le temps qu'il fait aujourd'hui,

j'avoue que je ne serais pas fâché de me baigner plutôt que d'aller me faire secouer sur les routes de terre du coin.

Alors si tu veux souffrir à ma place, vas-y,

je te laisse mes clefs, la moto, le casque, les listes et tout le reste."

 

Après avoir donné sa commande de bois à Paul,

Jean lui remet les clefs de sa BMW, son casque, sa veste et son pantalon de cuir.

Puis il retourne à pied chez lui pour finir de se déshabiller et replonger dans la fraîche rivière.

Une heure plus tard, il entend Paul partir et il continue à savourer sa baignade avec "ses femmes".

 

Il n'y pense déjà plus, quand il a tout d'un coup la surprise de voir apparaître au bout du champ une voiture de police.

Il s'habille aussitôt en toute hâte pour recevoir cette visite inopinée dans une tenue plus appropriée.

La voiture n'est conduite que par un seul agent,

agé d'une cinquantaine d'années environ et dont le crâne est très dégarni.

Il stationne sa voiture entre le gazebo et la maison en contruction

et, après avoir logé un appel grâce au poste de radio de sa voiture pour avertir son poste de commande de son arrivée,

il descend du véhicule et se retourne pour s'adresser à Jean qui lui fait maintenant face.

 

- "Bonjour monsieur. Je cherche Monsieur Jean St- Pierre, vous le connaissez?"

 

- "C'est moi. En quoi puis-je vous être utile?"

 

- "Vous êtes bien le propriétaire d'une moto BMW bleue immatriculée MG 7950?"

 

- "Oui, pourquoi?"

 

- "Il faut que je vous annonce une bien triste nouvelle: elle vient d'avoir un accident.

Très léger, rassurez-vous: la moto n'a presque rien. Par contre, son chauffeur...

Un certain monsieur Tardif, Paul tardif. Vous le connaissez? ...

Bien. Alors, il n'est pas question de vol? ... Un emprunt tout simplement? ...

Bon. Les détails de l'accident maintenant:

il n'a pas vraiment eu de collision:

il a simplement perdu le contrôle à basse vitesse et il a chuté.

Il ne semblait pas avoir rien de cassé, il ne portait pas son casque

ou alors il était mal attaché et il l'aura perdu en tombant...

En tous cas, il semble qu'il a subi un traumatisme crânien,

parce qu'il est tombé dans le coma peu après l'accident.

Une ambulance l'a amené tout de suite à l'Hôpital Général d'Ottawa."

 

 


<II> COMA

 

Pendant quinze jours, Jean, sa famille et les autres amis de Paul se relayent à l'hôpital

en attendant qu'il se réveille de son coma.

Complètement intubé, il est gardé sous surveillance médicale à l'unité des soins intensifs.

Au cours de ces quinze jours d'inconscience et de coma plus ou moins prononcé,

il lui arrive parfois de prononcer quelques mots presque intelligibles mêlés de geignements, grognements

et parfois même quelques cris, qui glacent toujours le sang de ses amis.

 

- "Ne vous inquiétez pas pour ces cris, leur dit le médecin responsable.

Il ne souffre pas; il est inconscient, il rêve sans doute.

J'espère juste que son coma ne se prolongera pas trop longtemps:

on ne peut prévoir dans quel état sera son cerveau si ça se prolonge trop longtemps..."

 

Le docteur Hearthbound,

le médecin à qui incombe la responsabilité du patient Paul Tardif est en fait un chirurgien

spécialisé dans les soins des patients victimes d'accidents

nécéssitant des soins de chirurgie d'urgence plus ou moins importants.

Âgé de cinquante-quatre ans à peine, il exerce la chirurgie depuis quelques années déjà;

en fait depuis sa sortie de l'école de médecine puisqu'il s'était spécialisé tout de suite.

Aussi, l'essentiel de son expérience se situe-t-elle à ce niveau.

Comme Paul a été amené la veille inconscient

mais avec une clavicule cassée nécéssitant peut-être une opération d'urgence,

c'est au docteur Heartbound qu'on a fait appel

pour répondre immédiatement aux besoins de chirurgie le cas échéant.

Heureusement, une telle opération n'etait pas essentielle en fait

et on s'est contenté de replacer l'épaule de Paul pour l'immobiliser dans une position propice à une bonne guérison.

 

L'hôpital en question est situé dans une ville où aucun des amis de Paul n'habite,

ses visiteurs doivent donc avoir recours à l'hospitalité de

l'oncle d'un ami de Jean pour les abriter pendant leur séjour!

Leurs hôtes, tous deux tetraités et extremmement disponibles pour aider leurs invités impromptus

se révèlent être des gens charmants et très compréhensifs bien sûr,

mais ceux-ci n'en commencent pas moins à ressentir une certaine gêne

à leur imposer un tel envahissement de leur vie privée.

 

Aussi, lorsque le médecin traitant de Paul, le docteur Hearthbond toujours,

leur suggère de retourner chez eux,

parce qu'il lui est "impossible de dire combien de temps encore va durer le coma de Paul..."

qu'ils seront "avertis dès que l'état du malade aura changé..."

que "de toute façon, il semble hors de danger maintenant..."

que, "bien qu'encore inconscient, son comas est devenu plus léger,

puisqu'on a même pu le débrancher de son respirateur..."

mais que "son coma a déjà duré suffisamment longtemps et avec une profondeur telle

que le patient n'est pas assuré de retrouver sa pleine lucidité à son réveil..."

ils décident donc d'un commun accord d'abandonner la veille continuelle qu'ils ont menée à tour de rôle jusque là.

 

Il n'en est pas moins résolu de prendre contact régulièrement avec le docteur Hearthbond

pour s'assurer de la qualité des soins qui seront prodigués à Paul.

De cette façon, dès que leur copain reprendra conscience,

un de ses amis pourra accourir pour l'aider à se re-situer totalement.

De plus, on compte bien essayer alors de le faire transférer à Montréal dès que possible,

pour qu'il soit plus près de tous ses amis et sa famille.

 

Ce conseil du docteur Hearthbond aux amis de Paul,

bien que d'apparence totalement gratuit,

vise tout bonnement à lui laisser le champs libre pour pouvoir soigner son patient

d'une façon qui lui semble plus appropriée à son état, qui s'obstine à demeurer larvaire.

 

Ainsi, après le départ des amis de Paul,

Hearthbond entreprend de lui offrir l'aide des services de physiothérapie

pour empêcher la musculature de son patient de s'atrophier complètement

à cause d'une période d'inactivité aussi prolongée.

Il veut aussi prévenir la possibilité d'une calcification irréversible des articulations du patient.

En effet, le coma de ce dernier dure depuis quinze jours déjà

et tout porte à croire qu'il pourrait encore se prolonger longtemps.

Alors il faut absolument que ses membres et ses muscles recommencent à bouger et à travailler régulièrement.

 

En plus de lui administrer des massages réguliers,

on le stimulera donc localement avec des stimulateurs électriques artificiels

comme ceux utilisés lors de cas de paralysie quand le patient perd tout contrôle conscient sur ses muscles.

De plus, on fera bouger et fléchir ses articulations quotidiennement.

Le médecin savait bien que devant le spectacle d'un être cher, encore inconscient,

réagissant de façon désordonnée et par soubresauts à l'action des stimulateurs artificiels,

les proches du patient pourraient en être troublés et peut-être exiger que les traitements soient interrompus.

Le docteur Hearthbond est pourtant bien convaincu que de tels traitements sont essentiels si la léthargie doit se prolonger.

 

Puisque les systèmes respiratoire et circulatoire du patient fonctionnent enfin normalement,

il espère que son coma est maintenant assez léger

pour que l'action des stimulateurs soit sans danger pour son système nerveux.

De plus, pense-t-il, peut-être leur action contribuera-t-elle à enclencher une reprise de conscience du patient.

 

De cette façon, il compte donner à son patient une meilleure chance de ne pas rester handicapé physiquement

à la suite d'un tel coma interminable.

Mary-Lou Fairlight, une physiothérapeute de l'hôpital à la mine plutôt austère,

peu bavarde mais très compétente,

spécialisée dans ce genre de traitement avec stimulateurs électriques artificiels sur des patients paralysés,

est donc chargée de dispenser régulièrement à Paul toute une batterie de traitements appropriés,

pour prévenir l'atrophie complète de sa musculature,

complètement amorphe autrement.

Très grande et osseuse, les cheveux poivre et sel,

Mary Lou est agée de quarante huit ans et depuis près de vingt ans qu'elle exerce la profession de physiothérapeute,

elle s'est très vite spécialisée dans un type de soins qu'elle pouvait dispenser

sans avoir à expliquer en détails à ses malades ce qu'elle allait leur faire ou ce qu'elle attendait d'eux.

Quand à discuter avec eux de la pertinence du traitement, il n'en avait jamais été question bien entendu...

 

 

 


<III> ÉVEIL?

 

 

Dès le début, Mary-Lou entrecoupe ses séances de

traitement au stimulateur électrique avec des sessions de massages et de

"mobilisations" où elle impose aux membres de Paul des séries de flexions et

d'élongations destinées à leur permettre de conserver toute leur flexibilité. Elle

maintient un tel programme pendant plus de douze mois. Pour elle, c'est vraiment

la première fois de sa vie qu'elle a à se charger intégralement de tous les soins

dispensés à un malade totalement inconscient pendant une aussi longue période.

 

D'un naturel assez taciturne, au fil des mois à travailler

avec ce patient inusité du Dr Hearthbound, elle développe tout de même à un degré

de complicité avec le physiatre suffisant pour qu'elle en vienne un jour à se confier

sincèrement à lui. Celui-ci, qui n'a quant-à lui jamais eu à prendre en charge de tels

patients au coma interminable, en est venu à se fier presque totalement au

jugement de la physiothérapeute puisqu'elle est la seule personne qui aie eu

l'occasion de voir le patient problème pratiquement tous les jours pour lui appliquer

un quelconque traitement. Aussi se sent-il presqu'obligé d'obtempérer lorsqu'elle

lui demande un jour de bien vouloir chercher à placer leur patient inconscient dans

un institut spécialisé, à Montréal ou ailleurs, puisque "son état lui permet un

transport en ambulance et que ses amis ne demandent sûrement pas mieux,"

et la libérer ainsi de ses obligations envers le malade, car, dit-elle, "elle ne se sent

plus de taille à s'en occuper". Elle lui confie alors qu'à force de travailler avec lui,

elle en est arrivée à éprouver de "fortes angoisses lorsqu'elle le manipule" et

commence à craindre pour sa propre santé mentale si elle continue à travailler

avec ce patient inconscient. Elle en est venue à avoir de telles hallucinations

pendant ces traitements qu'elle commence à redouter une dépression nerveuse à

cause de ce travail insensé!

 

Aussi, le docteur Hearthbond demande-t-il à Jean, lors de

l'appel téléphonique subséquent de ce dernier, de bien vouloir l'aider dans ses

démarches pour faire admettre Paul à l'Institut de Réadaptation de Montréal.

L'amélioration de l'état du patient peut enfin permettre, dit-il, son déplacement vers

cette institution dont "les services et la situation géographique conviendront

mieux aux besoins de votre ami", dit-il. Celui-ci fera le voyage dans une

ambulance spécialement aménagée pour le transport de tels malades.

 

C'est ainsi, qu'à cause des états d'âme dépressifs de Mary- Lou et grâce à la

détermination et l'entêtement de Jean, qui n'a pas craint de

contacter et rencontrer individuellement à tour de rôle tous les physiatres travaillant

à l'Institut de Réadaptation de Montréal, Paul peut enfin prendre le chemin de

Montréal où le docteur Denise Landré, très intriguée par l'histoire médicale de ce

patient inusité, a accepté de le prendre en charge.

 

 

 


<> ENTENDU

 

- " Claudine, vient un peu ici, s'il te plaît. Je voudrais te présenter ton nouveau

patient. Le voici, il s'appelle Paul Tardif. Il est

cameraman de profession. C'est une victime d'un accident de moto. Il a subi

un traumatisme crânien."

"Il a trente cinq ans, presque trente six. Comme tu peux

voir, il n'est pas très parlant: ça fait à peu près douze mois qu'il est

inconscient. À Ottawa, on lui a prescrit un traitement de physiothérapie

passive, avec diverses manipulations et des traitements au stimulateur

électrique. Tu pourras en trouver tous les détails dans ce dossier que m'a

envoyé l'hôpital d'Ottawa."

"Je voudrais que tu continues le traitement en le

modifiant au besoin selon le diagnostic que tu pourras poser en travaillant

avec lui. Son coma, bien que toujours présent, est maintenant très léger. Avec

un peu de chance, tu pourras sûrement parler avec lui bientôt."

"Je compte évidemment sur toi pour me communiquer toutes les

observations que tu feras au cours de tes traitements, et surtout tous les

changements perçus, aussi mineurs soient-ils. Les infirmiers vont te l'amener

dans une de vos petites salles de physio. Il sera en thérapie avec toi en physio

de 9h Am à 5h Pm, cinq jours par semaine pour commencer."

 

- " Bien docteur Landré, j'y vais tout de suite. Je

l'examine et je commence les traitements. Merci.

 

Quand elle se retrouve seule avec son patient dans la salle

de physio, Claudine De Lacoët entreprend tout de suite de faire réaliser aux

membres de son patient divers mouvements de flexion et d'élongation pour

s'assurer de leur souplesse. Âgée de trente ans à peine, c'est une mince jeune

femme toute menue mais pétante de santé et dont chacun des mouvements

dénote une énergie et une vitalité peu commune. Ses cheveux clairs mi-longs

laissent paraître deux petites boucles d'oreilles en or ornées de deux petites

émeraudes sculptées en forme de chats. De grands yeux verts aux longs cils qui

papillotent à chaque fois qu'une touffe de ses cheveux lâches lui tombe dans le

visage, elle ouvre sporadiquement la bouche et se mordille un peu les lèvres

lorsqu'elle entreprend de réaliser une nouvelle série de manoeuvres sur son

patient, décidément peu communicatif!

 

- "Et bien mon cher Paul, c'est aujourd'hui que maman Claudine va commencer à

te traiter. Aujourd'hui, j'ai bien peur que ça va être à moi à travailler le plus fort de nous deux! Mais

attention, ça ne durera pas

toujours, monsieur Paul! Tu sais que je n'ai pas l'habitude d'être la seule à

m'épuiser comme ça ici: à un moment donné, il va falloir y mettre du tien.

D'ordinaire c'est le patient qui a besoin d'exercice et qui devrait travailler le

plus fort. Pas sa physiothérapeute! Nous autres on est en bonne santé pis on

manque pas d'exercice, tandis que nos malades, on est plutôt là pour les faire

se dépenser. Mais attention, pas n'importe comment. Se dépenser de façon

constructive. Assez, mais jamais trop. Dans ton cas Paul, pour le moment le

jamais trop, il est vite atteint. Mais attention, j'ai bien dit: pour le moment!"

 

Née à Quiberon en Bretagne, Claudine de Lacoët a

immigrée au Canada à l'âge de cinq ans avec ses parents. Après vingt-cinq ans de résidence à Montréal,

elle a pour ainsi dire perdu l'essentiel de son accent breton.

Pourtant, une oreille attentive détecterait bien-sûr encore quelques couleurs

indubitables de son Morbihan natal. Dans le choix des mots de son vocabulaire et

de ses constructions de phrase par contre, elle a adopté un style franchement

québécois. Tout ceci intégré dans un débit et un clarté d'expression bien

typiquement français donne à son discours un fini très particulier, ce qui fait ressortir

toute la musicalité presque chantante de sa voix chaude.

 

"Ah! pis j'espère que ça te dérangera pas si je te parle

tout le temps mon Paul: j'ai l'habitude de toujours jaser avec mes patients.

D'ordinaire ça les détend... et pis moi aussi, c'est sûr. Pour moi, c'est comme

essentiel si je veux être efficace. Ça ne m'est pas arrivé trop souvent d'avoir à faire un monologue complet,

autant physique que verbal, toute la journée

avec un patient, mais tiens-toi bien Paul, c'est ça que vais être obligée de

t'imposer par les temps qui courent. Si tu veux changer ça Paul, la meilleure

solution pour toi ce serais de me le dire. Surtout, gêne-toi pas mon Paul. Je

suis tout ouïe Paul, et pis même que ça va me faire bien plaisir si tu le fais

Paul. Ouf..."

 

Tout en administrant des manipulations, mobilisations,

inhibitions et massages divers, Claudine continue à entretenir ainsi Paul au fil des

heures jusqu'à la fin de sa journée de travail.

 

Par la suite, jour après jour, Claudine reprend son dialogue

à sens unique avec Paul. Même si celui-ci n'a pas encore ouvert ni les yeux, ni la

bouche depuis un mois qu'elle le traite, Claudine en est déjà venue à penser qu'il lui a répondu et parfois

même fait des commentaires concernant ses propres

remarques. Ainsi, elle va jusqu'à répondre à des questions qu'elle sent en lui.

 

Aussi est-elle à peine surprise au bout de neuf mois de ce

régime lorsque, un jour enfin, il ouvre les yeux et lui dit simplement:

 

- "Bonjour Claudine."

 

 

 


<> DANS MA TÊTE

 

- "Oui docteur Landré, hier Paul Tardif, notre patient

comateux s'est enfin réveillé. Mais à part son visage il est encore paralysé. Il était temps, croyez-moi! Hier

après midi, quand il a ouvert les yeux et m'a

parlé pour la première fois, ça m'a fait tout drôle..."

 

Penchée sur son bureau, Denise Landré écoute avec

beaucoup d'intérêt les propos de sa physiotherapeute. Âgée d'une cinquantaine

d'années environ, elle exerce sa profession essentiellement avec les patients de

l'Institut de Réadaptation de Montréal depuis plus de vingt ans maintenant et elle

sait très bien que pour les physiatres de l'Institut, il est capital de toujours s'appuyer

sur la collaboration des physiothérapeutes qui ont un contact quotidien très étroit

avec leurs patients. Elle a appris à respecter au plus haut point les avis et les

remarques de Claudine. Celle-ci travaille en effet depuis plus de cinq ans

maintenant sous ses ordres et Denise a pu se rendre compte de la qualité

extraordinaire du sens de l'observation de Claudine, nettement supérieur à ceux de

toutes les autres physiothérapeutes qu'elle a cotoyées jusque là. Ce qui lui permet

de poser de diagnostics officieux pratiquement toujours irréprochables.

Probablement plus justes d'ailleurs que ceux de certains médecins de l'Institut et

non les moindres... pense Denise. Mais ça c'est une autre histoire.

 

Comme toujours, pendant qu'elle manipule

machinalement sa vénérable plume fontaine Montblanc, qui lui sert depuis toujours

pour rédiger ses rapports et ses ordonnances, Denise ne quitte pas son

interlocutrice des yeux et se penche régulièrement en avant en opinant de la tête

pour manifester sa compréhension et son intérêt. Son regard gris d'acier ne perd

aucune des expressions tour à tour théatrales, dubitatives, enjouées, pudiques,

intriguées ou intérrogatives de la jeune femme.

 

"Depuis neuf mois que je le soignais sans qu'il puisse

me dire un seul mot ni esquisser un seul geste, dans ma tête j'en étais venue

à croire qu'on se connaissait depuis toujours! Pendant les traitements, je lui

parlais sans arrêt, parce que, comme vous le savez bien, je parle

continuellement avec mes patients. En dernier je croyais presque l'entendre

me répondre! Dans ma tête, il m'avait déjà tout dit de lui... Alors quand j'ai

entendu sa vraie voix pour la première fois, je n'ai pas été surprise une

seconde! Elle était presque comme je l'avais toujours imaginée, dans ma

tête... ce qui fait que, sur le coup, j'ai eu l'impression de l'avoir entendue

depuis toujours. J'étais incapable de réaliser..."

"À tel point que je me suis même demandé s'il ne

faisait pas semblant d'être inconscient ces derniers temps! Par exemple, dans

l'après midi après son réveil, il m'a même passé une remarque à propos de ce

que je pensais de mes parents; oh je lui avais déjà parlé d'eux, mais

seulement la semaine dernière, quand il était encore inconscient!"

" Je me trompe probablement; parce qu'on ne sait

jamais vraiment jusqu'à quel point l'esprit de quelqu'un d'inconscient entend

et enregistre ce qu'on lui dit, mais quand même... ça me gêne."

 

- "Rassures-toi Claudine: je suis certaine qu'il était

toujours vraiment inconscient hier matin, quand je l'ai examiné avant sa

physio avec toi! Mais c'est vrai que l'inconscient d'une personne endormie ou sous anesthésie enregistre

parfois tout ce qu'on dit en sa présence, souvent

beaucoup mieux qu'on ne le pense généralement."

"Je te le laisse donc encore à temps complet. Mais

bientôt, je vais aussi lui faire voir régulièrement ma consoeur la

neuropsychologue Charlotte Jeannoit, pour qu'elle puisse évaluer l'étendue

des dommages que son cerveau a subis à la suite de presque un an de

coma!"

 

- "Bien docteur, le patient en question m'attend déjà.

Venez avec moi. Vous pourrez le réexaminer tout de suite, maintenant qu'il est

conscient!"

 

Elles sortent toute deux du bureau de Denise Landré en

même temps et elles font tranquillement quelques pas ensemble en remettant de

l'ordre dans leurs cartables respectifs. Puis, elle accélèrent toutes deux le pas en

direction des locaux mis à la disposition des physiothérapeutes et leurs patients.

 

Complètement inerte, Paul est couché sur le dos sur le

matelas du petit local de physio où un infirmier l'a mené ce matin là comme

d'habitude. Il est tout absorbé dans l'étude et le comptage des tuiles acoustiques qui composent le plafond

au-dessus de lui.

 

- "Bonjour Paul, je me présente: je suis le docteur

Denise Landré, ta physiatre. Maintenant que tu as enfin ouvert les yeux,

j'aimerais qu'on se parle un peu. Écoutes bien ce que j'ai à te dire. Vois-tu,

même si c'est ta physiothérapeute qui se démène avec toi depuis neuf mois

pour te faire bouger un peu, vis-à-vis de l'hôpital, c'est moi qui assume la

responsabilité médicale des soins et des thérapies que tu reçois."

"Jusqu'à présent, tout ce que Claudine pouvait faire,

c'est d'empêcher tes muscles de fondre complètement pendant que tu étais

inconscient et incapable du moindre effort. Mais à partir de maintenant, il va

falloir que tu commences à y mettre du tien un peu plus!"

"Je vais t'examiner à nouveau, mais d'après ce que me

dit Claudine, il semble qu'à part ton visage tu es encore complètement

paralysé du côté gauche tout au moins. Je ne crois pas que ce soit déjà

irréversible. Je ne peux évidemment pas t'assurer que tu vas retrouver à coup

sûr tous tes moyens. Mais une chose est absolument certaine: si tu ne fais

rien toi-même pour t'en sortir, tu resteras impotent toute ta vie! Ta guérison

dépend d'abord et avant tout de toi-même et, en temps normal, il te resterait à peu près un an pour y

arriver, deux peut-être. Dans ton cas, à cause de la

durée extraordinaire de ton coma - au fait tu a été inconscient pendant près de deux ans - il serait

présomptueux de ma part de prétendre connaître le

temps qui te reste pour récupérer tes facultés, mais une chose est certaine: si tu ne t'y mets pas toi-même à

fond et tout de suite, crois-moi, alors c'est

foutu! Bien sûr, Claudine, moi-même et tous les autres thérapeutes de l'hôpital

allons essayer de t'aider du mieux que l'on peut. Mais je te le répète encore,

sans ta participation active: nous sommes totalement impuissants à te

guérir."

"Claudine va continuer à te seconder dans ce travail et tu pourras toujours

compter sur elle pour te guider dans ta réadaptation. Tu

peux être certain qu'elle s'y connaît! Tu pourras donc compter sur elle cinq

jours par semaine, toute la journée. S'il y a des questions qui te tracassent,

n'hésites pas à les lui poser."

"Il est important que tu lui fasses bien confiance, si tu veux t'en sortir.

Jusqu'à date, c'est elle qui s'est épuisée à te faire bouger,

mais maintenant ça va être à toi de faire le gros des efforts!"

"Dis-toi que les physiothérapeutes comme elle ont des

mains "magiques" qui peuvent parler au corps de leurs patients et décoder le

langage de ces corps. Mais ça ne pourra se passer de façon satisfaisante que

si tu le veux bien, alors laisses les mains de Claudine te parler et te sonder. Ne te fermes pas et n'essaie pas

de tricher avec les indications de ton corps.

Avec la paresse et le découragement devant l'effort, sache que les mauvaises

compensations sont les pires ennemis du paralysé en processus de

réadaptation. Elle saura t'en protéger si tu la laisses t'aider. Plus votre

communication sera bonne, meilleure pourra être l'action de ta thérapeute

pour favoriser le déblocage de tes paralysies. Au travail!"

 

Claudine s'accroupit à côté de Paul et une nouvelle

session de physiothérapie commence. Elle place sa main gauche sur l'épaule droite

de Paul et, pendant qu'elle lui tient le poignet droit, elle lui demande:

 

- "Essaie de plier ton bras."

 

L'avant bras de Paul commence à s'élever

imperceptiblement pendant que Claudine lui tâte rapidement tous les muscles de

l'épaule et du bras. Le visage de la physiothérapeute s'éclaire d'un sourire réjoui

lorsqu'elle lui annonce:

 

- "Bravo! Voici un membre qui veut déjà. Voyons pour

l'autre maintenant."

 

Même procédure pour tester le bras gauche de Paul. Mais

celui-ci reste cette fois totalement inerte.

 

- "Sur le côté gauche, ça va moins bien. Voyons les

jambes maintenant."

 

Puis, sous les yeux de Denise Landré, la thérapeute et son

patient se livrent à toute une série de tests sur divers autres muscles de Paul. Une

heure plus tard, la physiatre glisse une note dans le carnet médical de son malade:

15 juin 1985,

le patient Paul Tardif, accidenté du 11

août 85, a repris conscience hier après-midi, après un peu plus

de 21 mois de coma. À l'Hôpital Général d'Ottawa

pendant douze mois et ici par la suite, il a été soigné par des

traitements de physiothérapie passive normaux. Souffre

d'hémiparésie sur le côté gauche. Sur le côté droit, semble capable d'une certaine motricité, sur le côté gauche par contre,

aucune. Quant à sa sensibilité cutanée, elle parait être tout à

fait fonctionnelle des deux côtés. Il continuera donc à recevoir

des traitements de physiothérapie cinq jours/semaine. Sera

également suivi par une ergothérapeute, un neuropsychologue et peut-être vu en orthophonie."

 

 


<> SENS

 

- "Au touché, je sens que ta peau a gardé un bon tonus.

Elle est restée assez douce et saine, Paul. Les massages et les frictions l'ont

bien préservée. Mais je ne te sens plus aussi détendu que d'habitude.

Pourquoi? As-tu froid? Tu n'es pas gêné, j'espère. Tu n'as pas à t'en faire: ça

fait déjà une éternité que mes mains l'effleurent et ton épiderme ne semble

pas s'en porter trop mal. Non? Sens-tu bien mes doigts. Les muscles que je

frotte en ce moment sont ceux que tu devrais essayer de contracter pour

réussir l'exercice que je t'ai demandé de faire. Voilà, c'est déjà mieux. Oh! Mais

comme ils sont encore faibles. Il va falloir faire beaucoup travailler ça. Je vais

t'aider à plier tes chevilles quelques fois. Laisses-toi mou et sens. Essaies de

me refaire la même chose encore dix fois."

"Depuis plus de six mois que je te soigne et que je

parle sans que tu ne me dises un mot. Je suis une incorrigible bavarde: je

sens que c'est ça que tu veux me dire. C'est vrai, je veux bien essayer de me

taire un peu, mais toi, sens et laisse tes muscles encore me parler. Je sais que

tu aurais le goût d'aller vivre à l'extérieur de l'hôpital tout de suite, mais avant

cela, il va falloir que tu travailles encore beaucoup, si tu veux pouvoir te

déplacer seul. Dès que possible, je veux bien te faire prêter une canne par

l'hôpital et je pourrai t'accompagner dehors au soleil, au moins au début,

parce que si tu y vas tout seul, ce serait trop dangereux pour toi. Mais avant

d'en arriver à ça: travailles, travailles et retravailles; pour le moment

apprendre à utiliser seul ta chaise roulante, c'est plus réaliste!"

 

La journée se continue ainsi, Claudine guidant Paul de ses

conseils et tâtant sans arrêt les muscles de son patient pour mesurer la qualité des

efforts qu'il déploie et détecter à coup sûr toute mauvaise "compensation" à

combattre avant qu'elle ne soit devenue une seconde nature. Cinq jours par

semaine, ils travaillent ensemble dans les salles de physio; elle l'entretient sans

arrêt, pendant qu'il s'échine à réaliser les exercices qu'elle lui prescrit. Résidant à

l'hôpital depuis plus de sept mois déjà, Paul peut maintenant se déplacer seul avec

sa chaise roulante. Ses semaines normales comportent donc près de trente heures

de travail sur les matelas de gymnastique des salles physiothérapie ou alors sur les

appareils d'exercice spéciaux qui s'y trouvent également.

 

Le mercredi avant-midi par contre, il commence sa journée avec la neuropsychologe

à la voix nasillarde et au parfum pénétrant Charlotte

Jeannoit. Celle-ci l'occupe alors pendant près de deux heures avec une session de jeux vidéos spéciaux et

de jeux d'esprit essentiellement mnémotechniques pour

réactiver les parties de son cerveau encore léthargiques. Puis, il change d'étage

pour passer à une session de vie pratique au cours de laquelle Nicole Lanteigne,

l'ergothérapeute de trente-cinq ans à peine mais aux cheveux grisonnant toujours

retenus par un fichu blanc, lui apprend à se débrouiller avec une seule moitié de

son anatomie vraiment valide et réussir tout de même à faire face aux difficultés

usuelles de l'existence, dans un local qui comporte divers coins aménagés comme

les pièces stratégiques d'une résidence: cuisine, salle de bain, salon, chambre à

coucher, salle lavage, etc.

 

Depuis quelques temps, il a commencé à apprivoiser la

canne que Claudine lui a fait prêter par l'hôpital. Il s'est même lié d'amitié avec

certains autres patients avec qui il prend généralement ses repas à la cafétéria. Glen Shadwick, l'un de

ceux-ci, est un universitaire très loquace qui vient

régulièrement à l'Institut de Réadaptation pour recevoir des traitements en

physiothérapie, ergothérapie, neuropsychologie et orthophonie. Âgé de quarante

deux ans, il cache un sourire semi-narquois derrière une grande barbe hirsute et

une grosse voix caverneuse. Si ce n'était de ces éléments oursoïdes de sa

personne, avec son éternelle paire de bermudas multicolores beaucoup trop

grands pour lui et ses multiples chandails à manches courtes bigarrés et très

amples également, il ressemblerait un peu à un jeune enfant espiègle affublé des

vêtements de son grand frère.

 

D'origine britannique, il a lui-même subi un traumatisme

crânien l'an dernier lorsqu'un chauffard l'a renversé comme il traversait la rue. Il a

alors été quelques jours dans le coma. À son réveil, il avait lui-aussi une hémiplégie

complète. Dans son cas par contre, la paralysie est apparue sur le côté droit.

Comme il était normalement droitier, le lobe dominant de son cerveau était atteint.

Sa réadaptation est donc presque aussi complexe que celle de Paul avec ses vingt

et un mois de coma. Ainsi, il a été atteint d'aphasie temporaire et doit même

réapprendre à parler, tant sur le plan intellectuel des structures linguistiques que sur

celui de la maîtrise physiologique du langage parlé. D'abord plongé dans un

environnement francophone, c'est évidemment la langue française qu'il a conquise

en premier. Anthropologue de formation, spécialisé en ethnolinguistique, il en est

maintenant presque venu à considérer son épreuve comme une chance inouïe,

parce qu'elle lui a donné l'occasion de se confronter avec les structures primaires

du langage humain à partir de rien, ce qu'aucun autre spécialiste des langues

comme lui n'a jamais vraiment eu l'occasion d'expérimenter lui-même auparavant.

 

Avant son accident, il était enseignant à l'Université de Montréal, principalement en

inuktituk et en montagnais, deux langues qu'il parlait

alors couramment, comme l'anglais et le français. Aujourd'hui, même s'il ne

possède plus ces langues, sa mémoire recèle tout de même encore des traces très

profondes des connaissances très étendues de sa vaste culture. C'est donc avec

beaucoup d'intérêt que Paul écoutait, sans mot dire la plupart du temps, ses propos

lorsqu'il se laissait aller à analyser à haute voix les divers petits détails de leur

quotidien et à philosopher sur l'aventure humaine dans son ensemble. Glen quant à lui appréciait beaucoup

cette écoute attentive lorsqu'il pensait ainsi tout haut et

discourait comme s'il était devant sa classe à l'Université.

 

- "Le toucher Paul! Le toucher! Ici les patients comme

toi et moi, nous sommes tous plongés dans un univers où le sens du toucher

est fondamental. Dans pratiquement toutes les civilisations primitives, autant

les contemporaines que les préhistoriques et les antiques, la plupart du temps

c'est le côté auditif du cerveau humain qui est dominant. Dans notre

civilisation moderne, c'est plutôt le côté visuel qui a la suprématie, bien qu'il

se manifeste toujours une opposition très forte de l'auditif. Complémentarité

plutôt, me diras-tu. Soit. Vois-tu Paul, les études en neurologie sur le sujet

nous apprennent que les lobes de notre cerveau sont spécialisés à cet égard:

l'auditif et le langage d'un côté, le visuel de l'autre. La gauche versus la droite.

Un concept qui déteint même en politique, c'est dire! Par contre, ici, je crois

que c'est probablement un des rares endroits où, pour beaucoup de gens,

c'est le sens du toucher qui devient absolument fondamental. Autant pour les

professionnels soignants que pour les patients d'ailleurs. Mais je me demande

dans quelle partie de notre cerveau on devrait localiser cette faculté... Peut-être devrions nous parler plutôt

de l'intelligence du corps tout entier dans ce

cas là?"

 

Le midi, Paul mange aussi à l'occasion en compagnie de Claudine

et du groupe des thérapeutes. D'un naturel peu loquace mais très attentif,

il adore en effet écouter en silence ceux-ci discuter des problèmes qu'ils ont avec

tel ou tel patient ou décrire les progrès remarquables qu'une approche donnée a pu permettre par opposition

à telle autre, etc... Lors de ces échanges à batons

rompus entre professionnels, il lui semble toujours que c'est encore sa chère Claudine qui comprend le

mieux les situations et elle qui tient les propos les plus

clairs et sensibles, pour ne pas dire les plus intelligents... C'est au cours d'un de ces

dîners, un vendredi midi précédent une longue fin de semaine de congé, que Paul

déclare à Claudine:

 

- "Demain, j'aimerais sortir d'ici et passer quelques

jours à l'extérieur, chez des amis. Tu crois que ce serait possible en fin de

semaine?"

 

- "Bravo Paul, bien sûr que oui! Cela te fera sûrement

beaucoup de bien. Si tu veux, je pourrais aller te reconduire à la fin de la

journée et te reprendre mardi matin. Ça me permettra de rencontrer tes amis

et de leur expliquer comment te venir en aide quand tu seras seul avec eux."

 

À cinq heures ce jour là, après avoir placé la chaise

roulante de Paul dans le coffre arrière de l'automobile qu'elle a empruntée à sa

collègue Paule, Claudine l'aide à s'installer sur le siège, en lui indiquant comment

s'y prendre avec un seul côté de son anatomie de valide.

 

- "Voilà, on est rendu. Jean habite ici, au troisième

étage."

 

- "Ne bouges pas Paul. Je vais d'abord aller voir de

quoi a l'air l'escalier, et je reviens te chercher."

 

Quelques minutes plus tard, Claudine revient et informe

Paul que personne ne répond chez Jean. Peut-être est-il momentanément sorti

pour faire quelques courses... Leur rendez-vous avait pourtant été convenu au

téléphone quelques heures plus tôt. Après une demi-heure d'attente dans la

voiture, la thérapeute décide donc d'amener Paul manger chez elle. On rappellera

Jean après le repas pour vraiment synchroniser l'opération transfert du malade. Claudine doit se hâter, car elle a invité son amie Paule à souper. Celle-ci doit

reprendre possession de sa voiture par la même occasion.

 

Toutes deux physiothérapeutes à l'Institut de Réadaptation,

elles sont les meilleures amies du monde. Elles songent même à s'associer pour

démarrer ensemble une clinique privée de physiothérapie. Cadette de Claudine de

quelques années, Paule Sauvageau est une grande jeune femme très svelte aux

cheveux blonds coupés très courts mais dont la beauté insolente n'aurait

absolument pas paru déplacée sur un plateau de cinéma ou sur les podiums de

grands couturiers. Physiothérapeute diplomée travaillant à temps plein depuis cinq

ans à peine, pendant ce temps elle n'en a pas moins presque terminé une

formation parallèle à temps partiel en ostéopathie. Très dynamique, c'est elle qui

administre la majorité des traitements en piscine à l'Institut de Réadaptation. Aussi

la voit-on régulièrement courir à droite et à gauche dans les corridors intérieurs de

la section d'hydrothérapie; de la piscine aux douches, du vestiaire patients à celui

des thérapeutes ou du petit gymnase au local d'accessoires de la section vêtue simplement d'un maillot de

bain, deux pièces le plus souvent, qu'elle porte toujours

très serré. Puisqu'elle en porte plusieurs heures pratiquement tous les jours, elle

dispose évidemment d'un assortiment assez varié de ceux-ci, à partir du petit bikini

fluo à la mode de la côte d'azur jusqu'au maillot long moulant de style nord- américain, en passant par le quasi-string brésilien. Dans le petit milieu fermé de

l'Institut, elle en était donc venue à avoir une réputation de terrible séductrice sinon

de mangeuse d'homme qu'elle-même ne comprenait pas vraiment, mais qu'elle

n'avait jamais cherché à réfuter non plus.

 

Tout au long de la préparation du repas, les trois convives

discutent de choses et d'autres. Lorsqu'ils s'assoient pour se mettre à table, Paule

lève son verre en disant:

 

- " Je propose un toast à la santé de Paul que j'ai

entendu ici pour la première fois dire autre chose que " Oui. Non. Bien.

Bonjour untel." Depuis près de deux mois que je le voyais se démener sans

dire un mot à côté de moi avec sa pie de physio qui parle tout le temps!"

 

Claudine et son patient, assis face à face, se regardent

alors mutuellement. Ils sont tous les deux persuadés d'avoir vraiment toujours

dialogué abondamment au cours de leurs sessions de thérapie.

 

- "Tu déconnes Paule. Ce dont tu parles, ça a peut-être

duré neuf mois pendant qu'il était encore inconscient, mais depuis qu'il m'a dit " bonjour Claudine" pour la première fois il y a deux mois, j'ai de la misère à placer un mot quand je le soigne, tellement il est bavard et curieux, mais on

s'y fait..."

 

Après le souper, puisque Jean brille toujours par son

absence au bout du fil, Paule aide Paul à s'installer au salon devant la télévision.

Puis, elle entraîne son hôte à la cuisine pour desservir la table.

 

- "Claudine, tu m'excuseras si je ne me mêle pas de

mes affaires. D'abord, disons que c'est sûr que je ne suis pas toujours à côté

de toi, quand je suis à la piscine par exemple, mais sinon, on travaille quand

même presque tout le temps dans le même gymnase, à dix pas l'une de

l'autre! Ça n'est peut-être pas très grave, mais permets que je libère ma

conscience professionnelle et que je te parle franchement: je crois que cette

habitude particulière que tu as développée lorsque tu soignes Paul, n'est peut-être pas tout à fait positive. Je veux parler de ta manie de lui parler

absolument sans arrêt. Quand il était inconscient, c'était sans doute une

excellente idée, si ça t'aidait à passer le temps, mais maintenant..."

"Tu lui parles, tu lui poses des questions, tu te réponds

à sa place, tu te poses même souvent des questions à sa place, tu y réponds

ensuite, quelques fois même tu rougis, mais la plupart du temps tu y réponds

aussi, non sans lui avoir dit qu'il est un peu trop curieux et que "ses"

questions sont plutôt indiscrètes! J'ai bien peur que cette pratique ne puisse

devenir un peu malsaine: tout à l'heure au souper, j'ai cru comprendre que

Paul était persuadé que vous aviez vraiment dialogué sans arrêt tous les deux

depuis deux mois, sinon plus! Toi aussi peut-être? Je n'aimerais pas que ma

future associée devienne folle avant que notre clinique soit ouverte!"

 

Incapable de répondre à cette remarque qu'elle ne

comprend pas clairement, Claudine ne sait que répondre. Elle voit bien que Paule n'essaie pas de lui faire une blague et se rend bien compte que son amie est très

sérieuse, sinon carrément inquiète. Depuis le début, ou presque, elle-même a bien

senti que sa relation avec ce curieux patient comateux avait quelque chose de "pas

normal".

 

Pourtant ça fonctionnait bien semblait-il; le docteur Landré

le lui disait régulièrement:

 

- "Lâches pas Claudine. Tu vas y arriver. Il va reprendre

conscience et même si la première chose qu'il te dit c'est que tu es une vraie

pie, tu auras enfin réussi à le faire parler!"

 

Pendant cette période d'inconscience de Paul, elle avait eu de plus en plus fréquemment l'impression de l'entendre lui parler. Son esprit

logique avait vite conclu que tous ces "échanges" verbaux n'étaient que le fruit de

son imagination. " Rien d'inquiétant, ça fait passer le temps ", s'était-elle dit.

 

Par contre, depuis deux mois il avait repris conscience et

elle s'était bien convaincue de la réalité de ses "vraies" conversations

ininterrompues avec Paul. Lui aussi, semblait-il. Pourtant, d'après Paule, qui

travaillait avec ses propres patients pratiquement toujours juste à côté d'eux, Paul

était presque muet pendant ses traitements depuis un mois! Claudine n'avait

pourtant pas l'impression que la présence ou l'absence de sa consoeur à ses côtés

aie jamais changé quoi que ce soit dans ses rapports avec Paul. Peut-être que Paule s'est trompée... qu'elle était distraite... qu'elle ne prêtait pas assez l'oreille...

que Paul ne parlait jamais assez fort... que... Claudine décide donc de procéder à

une vérification plus approfondie au cours des prochains traitements de Paul, mais

pour le moment elle préfère essayer d'oublier tout ça, pour se consacrer plutôt à

détendre l'atmosphère qu'elle sent un peu tendue depuis la fameuse remarque de Paule.

 

La soirée se continue sans nouvel accroc et les sujets de

discussion les plus divers et anodins sont abordés et chacun semble rivaliser

d'imagination pour ironiser à tout propos. Même Paule, d'ordinaire si sérieuse, se

laisse aller à pousser quelques bonnes blagues politiques. À intervalles réguliers,

Paul essaie de rappeler chez Jean. Toujours aucune réponse.

 

- "Et bien mes chers amis je dois vous quitter, il est

déjà assez tard pour une vieille physio comme moi avec une bonne journée

dans le corps! Je te remercie Claudine pour cette agréable soirée. On se revoit

mardi prochain à l'Institut. D'ici là, essaies de repenser un peu à ce que je t'ai

dit plus tôt, mais ne te casses pas trop la tête à ce sujet là pour le moment. On

pourra en reparler à tête reposée la semaine prochaine. Bonsoir Paul, à mardi.

J'espère que ton ami Jean sera bientôt de retour, parce que le "couvre-feu"

est déjà sonné à l'Institut pour les patients résidants sortis pour la soirée."

 

Après avoir essayé en vain à plusieurs reprises, de

rejoindre Jean, Paul finit par s'assoupir profondément sur le grand divan en velours

vert du salon. Claudine étend délicatement une grande couette bien épaisse sur lui,

en prenant bien soin de ne pas l'éveiller. "Il doit être complètement épuisé, le

pauvre", pense-t-elle. Puis, après avoir pris une bonne douche, elle se laisse couler

dans son propre lit.

 

 


 

<> QUEL RÊVE!

 

Le lendemain matin, quand Claudine ouvre les yeux, il est

déjà neuf heures. Elle se lève, enfile son peignoir japonais en soie fine, et va se

passer une débarbouillette mouillée dans le visage, pour s'éveiller complètement.

Puis, elle se dirige sur la pointe des pieds vers son "patient en résidence", car elle

ne veut pas le réveiller tout de suite: il a sûrement besoin de récupérer ce matin.

 

Machinalement, elle pose la main sur le front de Paul pour

vérifier si la fatigue du voyage et l'heure tardive de coucher du "chérubin" ne lui

aurait pas donné une petite montée de fièvre. Celui-ci est maintenant étendu sur le

côté, le dos cambré et le bras droit entre les jambes. La couverture qui le recouvrait

hier est presque toute racotillée autour de sa main droite entre ses genous.

Soudainement, Claudine sent son univers basculer. Elle est maintenant couchée

sur une plage, au soleil. Elle entend une voix vaguement familière, qui prononce

sans arrêt des mots indistincts. Elle tourne la tête en direction de la personne qui

parle. Il s'agit bien d'une femme, assise en tailleur, qui parle sans arrêt en pétrissant

ce qui ressemble à de la pâte à pain. Le flot de ses paroles se transforme en un

courant d'air sinueux, visible comme une sorte de nuée. La femme est toute

enveloppée par ce "brouillard"; puis celui-ci se lève et Claudine s'aperçoit qu'il s'agit

d'elle-même assise par terre sur le sable, complètement nue, en train de pétrir du

pain et parlant sans arrêt à sa pâte. En fait, son point de vue oscille continuellement

entre celui d'un observateur extérieur à la scène et une vue subjective où elle serait

elle-même la pâte que l'on pétrit. Pendant tout ce temps, elle ressent d'étranges

chatouillis inconnus dans son bas-ventre. Tout à coup, son double tourne les yeux

vers elle. "Claudine... Claudine..." et le son de la voix change brusquement lorsque

leurs regards se croisent. L'univers de Claudine s'écroule encore complètement.

 

- "Claudine! Claudine! Qu'est-ce que tu fais? Réveilles

toi! Qu'est-ce qui t'arrive? Tu es tombée? As-tu passé la nuit là? Réponds-moi, tu me fais peur!"

 

Quand elle ouvre les yeux, elle s'aperçoit qu'elle est

étendue sur le tapis de son salon, à côté du divan où Paul s'était assoupi la veille.

Celui-ci s'est maintenant assis sur le bord de son fauteuil. Il s'appuie sur la petite

table du salon avec sa main droite et est penché tant bien que mal au-dessus d'elle.

 

- "Claudine! Claudine!" lui répète-t-il.

 

- "Hummpff... Bonjour Paul, bien dormi? As-tu faim ce

matin? Ne t'inquiètes pas pour moi. Je viens tout juste de m'endormir. Je crois

que je suis tombée de sommeil. Je n'ai pas de mal. J'ai même rêvé. Et quel

rêve! C'était si réel, j'y étais vraiment!"

 

 


 

 

<> SANS PLUS

 

- "Des oeufs pour déjeuner, ça te va? Tu ne m'as pas

répondu, alors tant pis pour toi si tu n'en veux pas! Au fait, tu ne m'as toujours

pas dit non plus si tu avais bien dormi..."

 

Pendant que Claudine s'affaire devant sa vieille cuisinière

au gaz en chantonnant, Paul cherche de nouveau à rejoindre son ami Jean.

Toujours en vain.

 

- "Ne t'en fais pas si ton ami ne peut pas te recevoir en

fin de semaine. Je peux te garder ici si tu veux, même jusqu'à mardi! Mais ne

vas pas t'imaginer que je vais jouer les thérapeutes zélées! Lorsque je prends

congé, il n'est pas question que je travaille, et je voudrais que tu oublies que je suis ta physio. Je veux bien t'aider à fonctionner, mais comme le ferait

n'importe quelle personne normale, sans plus! Tu es reçu ici comme un ami,

sans plus! Tu n'as donc pas à avoir peur que je te fasse forcer non plus.

J'espère que la présence de ta "bourreautte" de physio ici ne t'a pas causé de

cauchemars trop cruels la nuit dernière. Tout à l'heure tu ne m'as pas répondu

à propos de tes rêves... Est-ce que tu aurais rêvé en mal de moi par hasard?"

 

À ces mots, Paul rougit un peu, puis répond:

 

- "Effectivement, tu faisais partie de mon rêve... Mais je ne m'en souviens pas trop bien... Je ne pourrais pas vraiment te raconter

tout en détails... Tout ce dont je me rappelle, c'est que tu étais parfaite, sans

rien, ou plutôt "sans plus", comme tu dis."

 

Un peu gênée par ce lapsus de Paul qui lui rappelle trop

bien quelque chose, Claudine feint de ne pas l'avoir entendu. Mais comme elle a

arrêté de chantonner quelques instants, son invité reprend:

 

- "Tu sais, c'est une expérience totalement nouvelle

pour moi d'être tâté sans arrêt par une jeune femme, jolie en plus, douée d'un

toucher "magique" qui lui permet de lire en moi comme dans un livre ouvert!"

 

- "Ne t'en fais pas avec cette histoire de toucher

"magique". Tout ce que les doigts d'une physio peut lire chez son patient,

c'est: quels muscles travaillent et le font-ils bien, oui ou non, sans plus. Par

contre dans ton cas, c'est un peu plus compliqué, c'est vrai; mais j'avoue que

je ne comprends pas très bien ce qui ce passe moi-même. Il faut que j'y

réfléchisse. On en reparlera plus tard, si tu veux, mais pas maintenant. En

attendant, je vais te faire couler un bain. Ça va te faire du bien, tu m'as l'air

encore complètement tendu et "fripé".

 

Pendant que Paul clapote dans l'eau de sa baignoire, Claudine s'affaire à nettoyer les restes de leur petit déjeuner. Ce faisant, elle a

recommencé à chantonner, comme elle a l'habitude de le faire quand il faut qu'elle

réfléchisse pour résoudre un problème qui la dépasse. Elle achève tout juste de

ranger les derniers morceaux de vaisselle qu'elle vient de laver, quand un bruit

sourd résonne en venant de la salle de bain.

 

- "Paul, tout va bien?" Hurle-t-elle. Aucune réponse.

Immédiatement, Claudine s'élance vers la salle de bain, en s'exclamant: "Mon

Dieu! Mon Dieu! Pourvu que..."

 

Lorsqu'elle pénètre dans la salle de bain, elle aperçoit Paul

étendu dans la baignoire, un vieux bain tombeau très profond. Sa tête encore en

majeure partie sous l'eau, il tente en vain de s'agripper au rebord glissant du bain

avec sa seule main valide pour s'extirper de sa position fâcheuse. Aussitôt Claudine

attrape le poignet gauche inerte de Paul et, d'un mouvement vif, l'extrait de la

baignoire en tombant elle-même à la renverse. Elle lui administre ensuite de

grandes claques dans le dos, pendant qu'il crachote et toussote en essayant de

reprendre son souffle. Puis empoignant Paul à bras le corps, Claudine l'aide à se

relever debout et à sortir complètement de la baignoire. Après avoir passé son bras

sous celui du rescapé pour qu'il puisse s'appuyer sur elle, Claudine l'aide à sortir de la salle de bain. Elle l'amène s'étendre sur le divan du salon. Pendant que Paul

reprend son souffle, Claudine s'écrase dans le fauteuil voisin et se laisse enfin aller

à se détendre un peu.

 

- "Ouf... que j'ai eu peur... mon Dieu que j'ai eu peur...

s'il avait fallu..." Dit-elle enfin. Les yeux encore complètement dans le vague, elle

reste prostrée dans son fauteuil, en face de Paul, à marmonner sans cesse la

même chose.

 

Paul est maintenant tout à fait revenu de sa mésaventure

et il a enfilé la petite robe de chambre en ratine que Claudine garde toujours

accrochée derrière la porte de sa salle de bain quand la jeune femme commence

enfin à émerger peu à peu de sa stupeur.

 

- "Ça va mieux Claudine? Je ne risque plus rien

maintenant. Reprends-toi! Si ça peut te changer les idées, je vais te raconter

un peu mon rêve. C'était beau tu sais, nous étions ensemble sur une plage

magnifique. Claudine, m'entends-tu? Claudine! Réponds-moi, tu

m'inquiètes..."

 

Ces quelques mots achèvent enfin de la ramener de sa

stupeur. Mais ils la replongent une fois de plus dans ses interrogations à propos de

sa "vision" du matin. Ses yeux s'allument soudain, elle se relève d'un bond et

s'approche du divan où est assis son patient.

 

- "Paul, fermes les yeux, laisses-toi aller, sans plus,

détends-toi et laisses-moi faire une expérience avec mes "doigts magiques",

comme tu dis. Ne dis rien, même si je te pose une question."

 

Claudine s'accroupit à côté du divan, attend quelques

secondes pour qu'elle et son patient puissent se détendre, puis elle pose sa main

délicatement sur le genoux droit de Paul en fermant les yeux. Sur le champs, elle

se sent envahie par un curieux état de trouble intérieur. Elle chancelle et pose son

autre main sur le haut de la cuisse devant elle pour ne pas tomber. Aussitôt, elle

ressent une étrange et enivrante vague de chaleur l'envahir en rayonnant de sa

colonne vertébrale en même temps qu'elle perçoit à nouveau un bizarre

chatouillement au bas ventre, semblable à celui qu'elle avait ressenti ce matin.

C'est très agréable et, les yeux toujours clos, elle oublie tout et se laisse aller à

savourer cette sensation étrange pendant de longues secondes, mais l'espèce de

jouissance animale qu'elle éprouve maintenant la déconcerte tellement qu'elle se redresse soudain dans un mouvement vif, se prend la tête à deux mains et ouvre

les yeux pour s'apercevoir que le bras droit et la jambe droite de Paul ne sont pas

les seuls membres à ne pas être paralysés...

 

 

 


 

 

<> UNE AUTRE FOIS

 

 

- (...)

- "Mais puisque je vous dis que Jean St-Pierre, c'est

moi. Il faudrait que je parle à Paul Tardif; vous savez: c'est le patient du

docteur Landré qui est arrivé d'Ottawa il y a neuf mois dans le coma."

- (...)

"Non, il n'est pas chez moi. S'il-vous-plaît, cherchez-le

et faites-lui un message. Je ne peux pas rester en ligne trop longtemps: je

vous appelle de Toronto. Voici: j'ai dû prendre l'avion hier après-midi. Un

contrat surprise. Il n'y a personne à la maison. Ma femme et ma fille m'ont

accompagné. Je ne pourrai donc pas recevoir Paul Tardif en fin de semaine. Je pensais aller le chercher moi-même cet après-midi mais c'est impossible,

je dois rester ici plus longtemps que prévu. "

- (...)

- "Merci et dites-lui bien que j'en suis navré. "

- (...)

- "C'est ça. Et dites-lui que ce sera pour une autre fois."

- (...)

- "Non, je le rappelle dès mon retour."

- (...)

- "Merci. Au revoir."

 

Après l'avoir cherché suffisamment dans l'Institut de

Réadaptation pour être bien persuadé que Paul n'est pas rentré hier soir ou au

cours de la nuit dernière, on téléphone chez Claudine de Lacoët pour éclaircir la

situation, car on sait que c'est elle qui est allé le reconduire hier.

 

...

 

- "Allô, Claudine de Lacoët à l'appareil.

- (...)

- " Oui, je sais. Il est ici. (...) J'ai décidé de le garder en

attendant de rejoindre son ami.

- (... )

- "Ha bon. ... Tant pis, ça n'est pas un problème, je le

garderai pour la fin de semaine au complet!.

- (...)

- "Non, je vais en profiter pour le faire travailler un peu,

(...), oui, en milieu naturel.

- (...)

- Oui c'est ça, je vais jouer les ergothérapeutes,

histoire de rendre Nicole un peu jalouse!

- (...)

 

- "OK. OK. Je le ramènerai mardi matin. (...) Merci! (...)

Bon c'est ça, à mardi, bye."

 

Claudine pose le téléphone et va se cantonner dans sa

chambre à coucher. Elle est encore troublée et songeuse à cause de ce qu'elle a

ressenti et cru comprendre ce matin. Quand elle croise son propre reflet dans la glace qui est placé juste à côté de la porte de sa chambre, elle s'arrête un instant

devant, se regarde dans le blanc des yeux. Puis relevant la tête d'un geste vif, elle

dit:

 

- "Non! Ma petite Claudine, non! C'est ridicule de fuir la réalité comme ça. Dans le fond, c'est fantastique ce qui arrive. Il faut

regarder la vérité en face. Tu dois absolument revenir et continuer à faire des

tests. Tu as la chance de disposer maintenant de circonstances absolument

idéales pour ce faire!"

"Prends un peu sur toi, ma grande!"

 

Quand il la voit enfin revenir dans le salon, Paul, qui ne

comprend pas très bien ce qui s'est passé ce matin, laisse exhaler un soupir de

soulagement, qui se veut tout de même discret car il se revoit encore tout nu sur le

divan, le pénis dressé lorsqu'il a rouvert les yeux et qu'il s'est vu seul dans le salon.

Il rougit un peu de honte, car, ce faisant, il craint d'avoir blessé Claudine. Il sent que

celle-ci est maintenant la personne la plus importante dans sa vie.

 

- "Bonjour Claudine." Dit-il en détournant les yeux,

gêné.

 

- "Bonjour Paul. Excuse-moi pour cet avant-midi. Je

n'aurais pas dû te laisser en plan tout seul dans le salon, mais j'ai été

complètement dépassée par les événements. Il faudrait qu'on se parle

sérieusement. Maintenant, si tu veux. Je suis prête."

"Ce qui s'est passé ce matin m'a surpris autant que toi.

Mais ne t'inquiètes pas trop pour ça: j'en vu d'autres et puis je sais très bien

que tu étais totalement inconscient, alors en rêve tout est possible et il n'y a

pas de tabou qui vaille, donc t'as pas à rougir comme un homard ce matin! ...

Mais... Heu... Je ne sais pas trop comment formuler tout ça... Disons... Heu...Je

crois qu'il peut exister entre nous une qualité de communication que je

n'aurais jamais crue possible avant. Tu comprends? À quoi ou à qui ça tient-il? À toi, à moi, à nous deux? Je dois t'avouer que je n'en sais strictement rien:

c'est aussi neuf pour moi que pour toi, tu comprends."

 

Elle lui raconte alors avec force détails ce qui s'est passé

lorsqu'elle lui a touché le front pendant son sommeil ce matin. Puis, elle lui décrit de son mieux les sensations qu'elle a éprouvées plus tard dans le salon, lors de

leur dernier contact tactile. Lorsque finalement elle lui décrit précisément le

spectacle qui s'offrait à elle quand elle a enfin ouvert les yeux avec les sensations

qu'elle avait alors éprouvées, ni lui ni elle n'arrivent à masquer leur gêne

réciproque. Un long silence suit ces récits, tous deux complètement interloqués à

l'idée que ces événements suggèrent. C'est Paul qui sort le premier de cette

réflexion.

 

- "Si je comprends bien ce que tu me dis: lorsque tu

m'as touché, tu as éprouvées à peu près exactement ce que j'éprouvais alors

moi-même semble-t-il. J'espère que c'était au moins aussi agréable pour toi

que pour moi... OK, excuse-moi, je ne disais pas ça pour te mettre mal à

l'aise...

(...)

"Mais dis-moi: comment est-ce possible? Est-ce que

ça vous arrive souvent avec vos patients?"

 

- "Comment est-ce possible? Ça, je n'en sais rien. En

tout cas, je n'ai jamais rien vécu de tel avec personne et je n'ai jamais rien vu,

lu, ni entendu à ce propos. Et pourtant ça n'est pas d'hier que je pratique

comme physiothérapeute! Toi non plus ça ne t'était jamais arrivé avant, je

crois. Ça faisait un bout de temps que je me doutais que quelque chose de pas

ordinaire nous arrivait. À vrai dire, dès le premier jour de ta thérapie avec moi,

j'avais le pressentiment qu'elle ne se passerait pas de façon entièrement

normale. La remarque de Paule qui m'intriguait tant hier, prend maintenant

une couleur plus ahurissante mais si logique après ce qu'on a vécu ce matin. Il est certain que mon esprit cartésien s'est toujours servi de ma facilité

verbomotrice pour se protéger pendant toutes les phases de ta thérapie à

l'Institut. Pour se défendre et pour nous protéger. Tous les deux."

 

Pendant de longues secondes, ils restent muets, regardant

droit devant eux dans le vide. Claudine avance alors doucement un doigt vers la

main droite de Paul.

 

- "Je peux? Essayons une autre fois. On n'arrive plus à se dire un mot maintenant. Peut-être que comme ça?"

 

Pour toute réponse, Paul prend la main de Claudine, la

dépose délicatement sur sa propre bouche pour lui donner un baiser. Elle laisse

ensuite glisser sa main sur sa joue couverte d'une barbe un peu forte.

 

Elle lui prend alors la tête avec son autre main, et

s'approche pour déposer à son tour un baiser sur la bouche de celui avec qui elle

partage maintenant toutes les pensées, les émotions et les sensations, même les

plus intimes.

 

 

 


 

<> L'ÉCHANGE

 

- "Bonjour Claudine. Alors, tu as passé une bonne fin

de semaine? Je ne sais pas si tu as pu réfléchir un peu à ce que je t'ai dit

vendredi, mais moi j'y ai repensé de mon côté. J'en suis venu à la conclusion

qu'on devrait échanger un peu nos patients pour nous permettre d'y voir plus

clair dans tout ça. Si on essayait ce matin. Qu'en penses-tu?"

 

Claudine, qui est arrivée dans le vestiaire des thérapeutes

quelques minutes avant Paule, allait en ressortir juste au moment où celle-ci passe

le pas de la porte. Un sourire radieux illumine alors son visage.

 

- "Bonjour Paule. Non, je t'avoue que je n'y ai pas

vraiment réfléchi... Mais ça m'a tout de même amenée à comprendre et à vivre

beaucoup... Tu ne croiras jamais ce qui m'est arrivé depuis vendredi soir. Si je commence à te raconter ça maintenant, on en a pour l'avant-midi et les

patients attendent. Je vais tout de suite au gymnase et on en reparle là-bas,

d'accord?"

 

Tout en marchant dans le corridor, Claudine chantonne un

air gai, pour mieux réfléchir à la dernière demande de son amie. Elle ne sait pas

trop quoi lui répondre. Bien sûr, elle est certaine maintenant que les appréhensions

de Paule ne peuvent plus vraiment être fondées. Ce qu'elle sait à coup sûr par

contre n'en est pas moins totalement ahurissant, au point même d'être inquiétant.

Pourtant une très grande curiosité la caractérise sur le plan professionnel (le

docteur Landré ne lui a-t-elle pas d'ailleurs confié son nouveau et inusité patient

comateux précisément pour cette raison, il y a plus de neuf mois?). Aussi est-elle

très curieuse de voir ce qui pourrait ressortir de l'essai d'un tel échange.

 

Quand elle pénètre dans le grand gymnase, Paul est déjà

couché sur un matelas, sur le dos, les yeux fermés, en train d'essayer de se

détendre complètement avant de commencer sa journée d'exercice, comme il le

fait tous les jours depuis plus de deux mois. Il ne se rend donc pas compte de

l'arrivée de Claudine. Celle-ci se dirige d'un pas désinvolte vers les armoires du

gymnase où sont rangés les divers accessoires dont les physiothérapeutes

disposent pour faire travailler leurs patients. À cause du bruit qui règne comme

toujours dans le gymnase, il n'entend pas non plus les chantonnements de Claudine, qui est maintenant en arrêt devant l'armoire entre-ouverte des

instruments thérapeutiques. Elle semble indécise quant au type d'exercices qu'elle

va proposer à son patient aujourd'hui. Comme Paul ouvre les yeux, Paule passe

justement le pas de la porte du gymnase.

 

- "Bonjour Paul. Ce matin, si tu veux bien, je t'emprunte

ta physio. J'aimerais qu'elle travaille un peu avec un de mes patients. J'aurais

besoin de son avis sur la prochaine étape thérapeutique à entreprendre avec

lui. Alors j'ai proposé à Claudine d'échanger nos patients ce matin. Nous

pourrons ensuite, elle et moi, nous éclairer mutuellement sur votre état

respectif. Ça ne peut qu'être bon pour tout le monde! Entre professionnels, il

faut savoir s'entraider, non? Et puis y a pas de raison pour que Madame Claudine garde toujours les plus beaux mâles pour elle seule. Na! "

 

À ces mots, Paule éclate de rire et lance une serviette au visage de Paul.

 

L'arrivée inopinée de Paule et sa répartie enjouée sortent Claudine de sa rêverie. Elle se retourne pour regarder ses deux amis. Puisque Paul

reste sans mot dire à la proposition de Paule et que cette dernière semble avoir pris

le contrôle de la situation, Claudine opine de la tête et se dirige donc vers le

matelas où le patient de sa consoeur l'attend. Elle se sent dans le fond soulagée de ne pas avoir à réagir elle-même à la suggestion de Paule, ni à expliquer à Paul

les raisons de leur "séparation" momentanée.

 

- "Alors monsieur Paul, ce matin pour commencer on

va voir ce que tu peux faire maintenant avec ton bras. Essaye d'étirer cet

élastique le plus que tu peux."

(...)

"Fort bien. Ça n'est plus tout à fait mort, mais ça n'est

pas non plus très fort. Maintenant, essaie de faire un beau push-up."

 

Paul tente de s'exécuter en peinant beaucoup pendant de

longues secondes, mais sans y parvenir complètement.

 

- "Ça va, ça va. Maintenant reposes-toi un peu avant de continuer. Tiens, pour passer le temps, racontes-moi comment s'est passé

ta fin de semaine de congé chez ton ami. Et surtout ne me cache aucun détail

croustillant de ta première fin de semaine de gars célibataire en cavale après

deux ans de purgatoire!"

 

En disant cela, Paule touche au triceps gauche de Paul

pour le masser un peu et faciliter sa relaxation à la suite de l'effort important qu'il

vient de fournir. Sur le champs, elle se sent envahie par une vague de chaleur

indescriptible très agréable qui la pénètre insidieusement dans tout son corps. Elle

est tout d'un coup submergée par une joie de vivre sans borne et un bonheur

immense. Sa vue est brouillée par la vision d'un visage familier qui s'approche plus

près du sien qu'elle ne l'avait jamais vu auparavant. Au même moment,

concurremment avec les "souvenirs-jouissances" d'un orgasme comme elle les

connaît, elle ressent aussi d'étranges voluptés nouvelles dans son bas-ventre, qui

se répandent ensuite dans tout son être, en irisant à partir de sa colonne vertébrale

comme autant de raz-de-marée.

 

- "Paule! Hé! Ho! Paule, réveilles-toi! Qu'est-ce qui

t'arrive? Je te confie mon patient quelques minutes et voilà que tu tombes toi-même dans les pommes à côté de lui! Ça n'est vraiment pas sérieux. Je parie

que tu as encore abusé de ton corps hier! Allez, viens te reposer dans la salle

de détente des physios, je crois que cela te fera du bien. Nos patients vont

nous faire un peu de bicyclette stationnaire pendant ce temps-là. Il y en a deux

de libres en ce moment. Je les installe et je te retrouve tout de suite après."

 

Après avoir rejoint sa copine assise sur une chaise droite

dans la salle de détente, Claudine s'agenouille devant elle et scrute son visage. Paule, bien que paraissant parfaitement éveillée, a toujours les yeux dans le vague

et affiche un air hagard mais béat.

 

- "Claudine, oh Claudine, je m'excuse; je ne sais pas ce qui m'a pris. Je crois que je commence à avoir... comment dire?... des

hallucinations moi-aussi. Est-ce que c'était toujours comme ça pour toi avec ce patient là? Je... je... Quand je lui ai touché, pendant un moment, c'était

comme si je faisais l'amour et quelle expérience, mon Dieu! Ça ne ressemblait

pas vraiment tout à fait à quoi que ce soit. Bien sûr, j'avais déjà joui

auparavant, mais ça n'était vraiment pas pareil... D'une certaine manière,

c'était exactement comme un orgasme tout ce qu'il y a de plus vrai, mais dans

un certain sens ça n'avait rien à voir avec tout ce que j'ai déjà vécu avant.

Mais en tous cas, j'avoue que " j'y ai pris mon pied pas à peu près! " Si tu vois

ce que je veux dire. Et je crois même que dans mes hallucinations, c'était toi

qui...qui... était ma partenaire enfin. Mais pas comme tu pourrais l'imaginer. Je m'exprime mal... je ne sais comment t'expliquer. Excuse-moi. Je... "

 

- "Laisses et arrêtes de t'excuser constamment. Il n'y a pas de honte à éprouver du plaisir! Tais-toi quelques instants. Je crois que

tu devrais comprendre maintenant réellement ce qui m'est arrivé en fin de

semaine et pourquoi je ne voulais pas essayer de t'expliquer plus tôt ce matin.

Je crois que Paul a été plus explicite et clair que moi. Malgré lui bien sûr. Mais,

ça se passe de mots."

"Ainsi il devient évident que c'est Paul qui est la clé.

Quand tu m'as proposé un échange de patients ce matin, j'ai recommencé à

me demander si ce que je vivais avec lui dépendait de moi, de lui ou de nous-deux. Ma curiosité professionnelle maladive aidant, grâce à toi, j'ai pu vérifier

avec ton patient que mon "toucher" n'était pas vraiment différent. D'après ce

que tu me racontes, j'en conclue que c'est bien Paul qui... qui..."

 

 

 


 

<> CHALEUR

 

_ "Tu ne m'en veux pas, j'espère, Claudine si j'ai

demandé ce midi au docteur Landré de me laisser devenir patient externe et si je lui ai dit que tu avais accepté de me reconduire à mes "nouveaux

appartements" dès ce soir."

 

- "Bien sûr que non et quand elle m'en a parlé, j'ai tout

confirmé sans hésiter. Je dois avouer que je me demandais depuis un bon

moment déjà comment je pourrais organiser "ta fuite" de l'Institut, pour qu'on

ne soit pas séparés cette nuit. Je n'étais vraiment pas très "chaude" à l'idée

de passer la nuit seule ce soir. Mais excuses moi, il faudrait que j'aille à la

cuisine préparer le souper, si on veut pouvoir manger."

 

Pendant que Paul regarde le bulletin de nouvelles télévisé, Claudine s'affaire devant sa cuisinière. Elle prépare un de ses plats sud-américains

"muy sabroso!" qu'elle adore. Elle avait pu en apprendre la recette lors de sa

dernière tournée avec les Grands Ballets Canadiens. À l'époque, elle travaillait

comme physiothérapeute attitrée avec la troupe et la suivait toujours lors de ses

longues tournées à l'extérieur. Elle adorait l'emploi bien sûr en bonne partie à cause

des occasions de voyager qu'il offrait, mais à force de toujours soigner les corps de

gens qui étaient dans une forme physique exceptionnelle de toute façon et dont les

problèmes requérant ses soins finissaient toujours par se ressembler, un jour elle

avait eu l'impression d'être enfermée dans une espèce de routine. Elle avait donc

donné sa démission pour entrer au service de l'Institut de Réadaptation de Montréal,

où elle avait trouvé amplement satisfaction à son besoin de nouveauté.

 

- "Aie!" S'exclame-t-elle soudain. Elle vient de s'échapper

une petite giclée d'huile brûlante sur le pied. Mais comme elle est trop occupée à

réussir une importante opération dans la préparation de son plat "muy sabroso!",

elle se contente de grimacer de douleur et continue stoïquement ses préparatifs

culinaires.

 

- "À table! Le souper est prêt! Viens manger pendant

que c'est chaud! Roules ta chaise jusqu'ici Paul, pendant que je fais le

service."

 

Quand il fut installé avec sa chaise roulante en face de

l'assiette qu'elle lui a servie, Claudine lui dit, toute fière:

 

- "Goûtes moi un peu ça. Cuisine typiquement

chilienne. C'est un plat très épicé. Un peu "chaud" peut-être, mais tu m'en

donneras des nouvelles mon grand!"

 

Comme Paul prend sa première bouchée, Claudine lui

touche la main. Peut-être pour savoir "vraiment" ce qu'il pense de ses talents de

cuisinière.

 

- "Aie! C'est bon, et c'est vrai que c'est "chaud", mais

c'est épicé d'une drôle de façon: ça me brûle plus le pied que la langue!"

 

 

 


 

<> OSÉ

 

- "Bonjour Claudine, ce matin j'aimerais que tu

rencontres ton nouveau "client", Ismaël Maheux, 10 ans. Pour ce qui est de

ton patient régulier, Paul Tardif, je l'ai examiné hier après-midi. Félicitations! Il a fait des progrès considérables; je te le laisse toujours, mais je pense qu'il

est assez habitué à la routine de la physio maintenant pour que tu puisses

commencer à travailler aussi avec un nouveau malade. Il semble même avoir

déjà réussi à s'adapter parfaitement à sa nouvelle vie extra-hospitalière.

D'ailleurs, il a rendez-vous ce matin avec Charlotte Jeannoit à son bureau du

sous-sol pour une évaluation neuro-psychologique. On se tient mutuellement

au courant de tout nouveau développement, bien sûr."

"En ce qui concerne notre nouveau "cas problème", je

voudrais que tu le rencontres ce matin. Tu trouveras un dossier le concernant

dans ton casier de votre salle commune des physios. Il te faudra d'abord

gagner sa confiance, aussi au début Paule pourra te relayer un peu avec Paul:

je crois qu'elle connaît bien ta démarche avec lui. Par la suite, j'aimerais que tu les prennes tous les deux en même temps; j'ai l'impression que la présence

d'un patient qui a pleinement confiance en toi pourra t'aider avec Ismaël. Il

t'attend dans le petit isoloir de physio no 4. Ce midi tu me diras ce que tu en

penses."

 

Cinq minutes plus tard, quand Claudine pénètre dans

l'isoloir no 4, elle ne voit pas tout de suite son patient. Celui-ci est assis par terre

derrière l'armoire aux instruments. Bien qu'assez grand pour un enfant de son age,

comme il s'est tout recroquevillé en boule, il échappe d'abord complètement aux

regards de Claudine. Cette dernière va ressortir du petit local lorsqu'elle l'aperçoit

enfin.

 

-"Bonjour!" Lance-t-elle joyeusement.

 

Pas de réponse. Elle fait alors un mouvement dans sa

direction pour s'approcher de lui, l'aider à se relever et l'amener au matelas

d'exercice, mais il se recroqueville en boule encore plus serrée. Décontenancée, Claudine recule d'un pas et s'assied sur le matelas avec son dossier médical et

commence à le parcourir pour essayer d'en apprendre un peu plus sur ce nouveau

"cas-problème" que le docteur Landré lui a confié.

 

Quelques heures plus tard, quand Claudine entre à la

cafétéria de l'institut, Paul est déjà attablé en face de Paule. Elle s'assied donc à

leur table, en poussant un profond soupir d'épuisement.

 

- " Qu'est-ce qui t'arrive Claudine? À t'entendre

soupirer, on dirait que tu viens de courir le marathon! Le travail avec le

nouveau patient du docteur Landré a-t-il été si dur que ça? Pourtant, je croyais

qu'il s'agissait d'un petit enfant de 10 ans; pas d'un pachyderme!"

 

- "Oui Paule, c'est bien un petit enfant de 10 ans. Mais

il a si peur de moi, comme de tout le monde d'ailleurs, si j'ai bien compris, que

je n'ai simplement pas osé lui toucher. J'ai passé l'avant-midi à le regarder

m'éviter, ou plutôt non: m'ignorer! Ça me tue! Je ne sais vraiment pas quoi

faire avec lui: je ne peux même pas lui parler! Un vrai mur... J'avais presque l'impression qu'il se moquait de moi et de mes efforts pour lui parler. Même

toi, Paul, tu étais plus "causant" que lui, pendant ton coma: avec toi je

monologuais bien sûr, mais tu étais clairement inconscient ça me paraissait

normal. Tu ne m'intimidais pas: je sais maintenant qu'en fait on communiquait

malgré tout. D'autant plus qu'en fait, toi et moi, on sait bien tout les deux que

dans le fond on communiquait mieux que personne... Enfin, ça ne se compare

pas du tout. Ma comparaison est tout à fait boiteuse! En tous cas... ... Tandis

que lui... Cette fois, le docteur Landré ne m'a pas manquée et elle n'est même

pas ici pour me conseiller ce midi! Bof. Il ne faut pas se décourager: après

tout, ça n'est que le premier jour!"

 

Sur ce, Claudine se lève pour aller se chercher à dîner au

comptoir de la cafétéria. Pendant qu'elle s'éloigne en chantonnant un air

vaguement tristounet, Paule et Paul continuent à manger en silence, ne sachant

comment interpréter les propos de leur amie, qu'ils sentent plutôt démoralisée.

 

- "Paul, je crois qu'aujourd'hui Claudine va avoir plus

besoin de ton aide que l'inverse... Je ne l'ai jamais vue avoir la mine aussi

dépitée après une session de thérapie avec un nouveau patient! Cet après-midi, je crois que tu devrais essayer de l'aider à << toucher >> son nouveau

protégé. On se comprend? ... Bien. Quand elle reviendra, je vais lui demander

de te reprendre avec elle après le dîner, parce que... disons que mon propre

patient me réclame. Ah oui, si tu peux, évites de lui dire que tu veux l'aider: elle

est si fière que je ne suis pas certaine qu'elle voudra, tant qu'elle n'aura pas

tout essayé; quitte à se démolir elle-même! Il parait que ça s'appelle de la

"fierté professionnelle"... mais de toute façon, je ne sais pas pourquoi je te dis

ça: tu jugeras, puisque je crois que tu la connais maintenant mieux que moi..."

 

Chantonnant toujours mais d'un ton apparemment

"guilleret et désinvolte" maintenant, Claudine revient s'asseoir avec ses amis et

commence à attaquer son assiette sans piper mot.

 

- "Claudine, puisque ton nouveau patient n'est pas trop

exigeant aujourd'hui, tu me rendrais service en acceptant de reprendre aussi

Paul cet après-midi. Mon propre patient me réclame, parait-il... Il veut essayer

de monter des escaliers et je ne suis vraiment pas certaine qu'il est bien prêt

pour ça, alors tu comprends... Merci. Et puis ça ne te nuira pas d'avoir

quelqu'un avec qui parler. Non?"

 

(...)

 

Lorsque Paul ouvre la porte de la petite salle de physio no

4, la première chose qu'il aperçoit c'est Claudine assise sur le matelas d'exercice.

Un doigt sur la bouche, elle lui fait signe d'entrer avec l'autre main. Sur la foi des

explications de Paule, elle a bien-sûr accédé à sa demande mais elle a préféré

précéder Paul pour rejoindre son petit patient problème. À première vue, elle

semble seule dans son local, pourtant elle lui montre du doigt l'armoire aux

accessoires de physio. Paul aperçoit alors la jambe d'un enfant qui dépasse. Claudine se lève et vient l'accueillir en poussant sa chaise roulante à l'extérieur du

local.

 

- "Ismaël s'est endormi dans son coin. Lorsque je suis

partie dîner, comme je n'avais pas encore osé lui toucher, je n'ai même pas

essayé de le persuader d'aller manger. Je ne pense pas qu'il l'aie fait. À mon retour, il y a une minute, il était toujours recroquevillé dans le même recoin.

Maintenant, il s'est endormi; j'hésite à le réveiller. Peut-être que tu devrais

t'installer dans l'isoloir no 5 en face; tu pourrais travailler seul la même

séquence qu'on a vu hier. Si tu as besoin d'aide, fais-moi signe j'irai te

retrouver."

 

Pour toute réponse, Paul qui s'est retourné dans sa chaise

pour l'écouter, se tourne encore un peu plus, et pose simplement sa main droite sur

une de celles qui tiennent sa chaise roulante. Ils restent ainsi quelques minutes,

muets et immobiles mais jetant tous deux occasionnellement un regard en direction

de l'isoloir dont ils viennent de sortir plus tôt. Claudine lève ensuite les yeux au pLacoët et commence à chantonner à voix très basse. Puis, elle baisse les yeux,

ouvre la porte précautionneusement et pousse la chaise roulante à l'intérieur. Elle

l'arrête juste devant la jambe étendue par terre; elle agrippe la main gauche de

Paul et la serre fermement, pendant que celui-ci se penche et tend la main droite

en direction de la cheville nue qui gît sur le plancher.

 

 


 

 

<> COMPRENDRE

 

 

- "Como te llamas? Ola chico, como te llamas?"

 

Devant cette question répétée sans cesse dans une langue

qu'il ne comprend pas, Ismaël se recroqueville encore un peu plus sur lui-même

pour mieux se cacher le visage et les yeux.

 

Il se souvient clairement de la joie qu'il a éprouvée quand,

pour la première fois, Aude et Bernard, ses parents, ont fini par se résoudre à

l'amener en voyage avec eux. Il ne se doutait pas alors que ceux-ci, tellement

absorbés par leur travail de reconnaissance in situ, qu'ils mènent pour une agence

touristique, allaient le négliger à ce point! Depuis toujours, il a espéré ne pas être

laissé à la maison à tout bout de champs comme un vieux jouet usé pour occuper

une gardienne pendant au moins deux semaines à chaque fois, une éternité pour

lui.

 

C'est alors qu'il avait compris qu'en boudant obstinément

et en faisant le mort pendant ces éternités, Aude et Bernard allaient revenir un peu

plus vite peut-être. Ou sinon, la gardienne qui devait s'occuper de lui pendant ces

absences leur ferait sûrement comprendre qu'ils devaient absolument espacer et

raccourcir leurs voyages sinon l'amener avec eux. Ça avait bien marché; Priscilla,

son dernier instrument-gardienne avait réussi à les convaincre: cette fois il les a

accompagné. Mais ils se sont bien vengés: ils l'ont oublié là, au restaurant dans un

pays étranger, entouré de gens qui baragouinent sans arrêt dans un jargon

impossible à comprendre!

 

Heureusement, il n'y a pas que les mots pour se faire comprendre. Lui Ismaël, a toujours eu de meilleurs résultats en se taisant et en n'écoutant rien de ce qu'on

lui dit: les adultes ne peuvent rien contre ça et ils se font toujours de bons

instruments pour lui. Ah Aude et Bernard se croient supérieurs? Il ne compte pas

pour eux?

 

Il va leur montrer de quoi il est capable. Jamais plus il ne leur dira un mot,

comme quand il était encore tout petit et il faudra bien qu'ils s'occupent de lui! Ils lui doivent bien ça... Et maintenant ils l'ont laissé seul au milieu de plein de martiens.

Soit, mais il va leur faire comprendre que tous les adultes qu'il ne veut pas

connaître sont tous des étrangers qui parlent martien pour lui. Il va devenir dur

comme une balle de baseball! On ne peut rien contre une balle de baesball: on

peut la frapper avec un baton même, elle n'a pas de mal, elle ne dit rien et elle a

toujours tout plein de gens qui se tuent à la servir! Tous ces gens qui désirent

l'attraper et la relancer au loin. Elle qui n'entend rien de leurs appels et va où elle

peut, quand elle veut. Il sera une vraie balle de baseball!

 

- "Ismaël! Ismaël!"

 

Hein? Qui est sont ces gens qui lui parlent et qui connaissent son nom? C'est

impossible. Il a dû rêver. Mais ça ne marche pas: ça fait une éternité qu'il vit et revit

le même rêve et jamais il n'a tourné comme ça! Lui, une balle de baseball

insensible et indestructible, voilà qu'on le tâte doucement et qu'on le flatte comme

par l'intérieur. Son petit coeur de balle de baseball en est même tout chatouillé! Que c'est agréable et comme ça fait du bien. Il sent qu'on l'aime même; comment

est-ce possible? Il n'y comprend rien! Pourtant ce ne sont pas Aude ni Bernard! De

toute façon ils n'auraient jamais osé lui toucher vraiment: depuis qu'il a appris à

parler, ils ne le caressent plus jamais! Et cet affreux restaurant plein d'étrangers

qu'il ne pouvait pas comprendre est disparu. Qu'est-ce qui lui arrive tout d'un coup?

Il doit être en train de se réveiller; pourtant ça lui semble être aussi réel que dans

son bon vieux rêve familier. Pour la première fois depuis une éternité, Ismaël est

vraiment curieux de voir la réalité qui l'entoure lorsqu'il ouvre les yeux. Il se sent un

sourire heureux au visage comme il ne pensait plus pouvoir en faire, jamais...

 

 

 


 

<> PARLER

 

- "Oui c'est vrai Claudine, je sais que je t'avais donné

rendez-vous au dîner hier midi... qu'on devait se parler. Mais tu sais ce que

c'est: je n'ai pas pu venir. Une urgence..."

"Ça dû être raide pour toi avec Ismaël au début, mais il semble que l'après-midi s'est beaucoup mieux passé. Tu l'aurais même vu te sourire. Tu m'étonneras donc toujours! J'arrive à peine à y croire. D'après le dossier psychiatrique détaillé que sa psychothérapeute m'a fait parvenir ce

matin, il semble qu'à sa connaissance, il n'a jamais plus rien fait de tel depuis

l'âge d'environ trois ans! En fait, il a abouti ici presque par erreur! Si je l'ai

accepté ici à l'essai, c'était surtout pour rendre service à une amie

psychothérapeute qui s'occupe d'enfants autistiques. Trois ans: c'est

d'ailleurs à peu près l'age qu'il avait quand il a commencé à montrer des

symptômes certains d'autisme. Je t'avoue qu'en lisant ce dossier ce matin, je

commençais à me demander si on arriverait à faire quelque chose pour lui.

Mais après ce que je t'avais vu réussir avec le comateux Paul Tardif,

j'espérais... Je me disais que si une de mes physios avait des chances de

toucher Ismaël, tu étais probablement celle-là."

"Je suis si heureuse que tu aies réussi à l'approcher

sans qu'il s'enferme complètement dans son monde. Il t'a laissé pénétrer sa

carapace dès la première journée, c'est merveilleux!"

"Dans son dossier, j'ai appris que, dans son cas, même

les contacts tactiles sont souvent difficiles quand il est contrarié, parce que

confronté à de trop grands changements. J'avais de la peine à visualiser une

de mes physios devant soigner un patient sans lui toucher! Je vois que j'avais

raison de te le confier et de te conseiller de t'occuper de ton autre patient,

Paul, en même temps. Il te fait aveuglément confiance, celui-là. La force de

l'empathie et de l'exemple ça opère parfois des miracles! Ton Paul, tu as bien

réussi à lui causer et le faire te "parler" même quand il était dans le coma...

alors peut-être que tu arriveras à délier aussi la langue d'Ismaël!"

"La psychothérapeute qui le soignait encore avant son

arrivée ici m'écrit qu'elle était arrivée à le faire parler un peu de temps en

temps, quand il se sentait particulièrement bien. Alors quand tu lui auras enfin

délié un peu la langue, avertis-moi. Je meurs de curiosité d'essayer de

découvrir pourquoi il a pu devenir autistique. Si l'origine de tout ça n'est pas

déjà enfoui trop profondément, bien sûr!"

 

Quand Claudine sort du bureau de Denise Landré, elle se

sent un peu coupable d'avoir un peu "arrangé" la vérité et d'avoir aussi escamoté

certains faits qu'elle connaissait... Elle sait déjà par exemple qu'en plus des

phénomènes physiologiques qui sont en général toujours associés avec l'autisme,

le "toucher total" de Paul leur a permis d'identifier des éléments "contextuels" et

psychologiques qui ont pu activer ces symptômes d'autisme chez Ismaël. Avec

Paul, elle a si bien pu rencontrer l'autistique dans sa tête qu'elle espère même

réussir à neutraliser l'action de ces éléments déclencheurs non physiologiques à

proprement parler. Elle a pénétré les pensées et les émotions les plus intimes de

son patient, mais elle ne se sent pas encore le courage ou le droit de "trahir" le

secret de Paul. Elle se demande tout de même comment elle va expliquer au

docteur Landré ce qui lui permet d'affirmer tout ce qu'elle sait concernant Ismaël,

sans être obligée de tout lui dévoiler en même temps au sujet de Paul et de leur

relation à tous deux...

Lorsqu'elle s'approche en chantonnant gaiement de

l'isoloir no 4, où doivent la retrouver Paul et Ismaël tout à l'heure, elle aperçoit une

chaise roulante stationnée juste à côté de la porte. "Celle qui a amené Ismaël ce

matin?" Se demande-t-elle.

 

Quand elle entre dans le petit local, elle découvre avec

surprise Ismaël tout pelotonné en boule sur les genoux de Paul, dont il tient la main

droite. À son arrivée, Ismaël soulève la main gauche de Paul et la tend vers elle. Claudine prend cette main tendue très doucement, sans geste brusque et pose son

autre main plus doucement encore sur la joue d'Ismaël. Puis d'un mouvement

calme et onctueux elle s'assied tranquillement sur la commode aux instruments de

physio qui fait face à la chaise de Paul. Ils passent ainsi l'heure suivante, muets et

presque sans bouger, tout absorbés dans un dialogue intérieur à trois très intense.

C'est finalement Claudine qui rompt le silence la première:

 

- "Oui Ismaël, je sais bien que c'est agréable de

communiquer comme ça, que c'est plus vrai. Mais malheureusement, Paul est

la seule personne que je connaisse qui puisse permettre de réaliser ça.

Autrement, pour le monde ordinaire comme moi, toi, Aude et Bernard même

j'en suis sûre, il est pratique de pouvoir se servir de sa bouche et parler. Il est

certain que notre toucher a aussi son importance, mais... moi en tout cas, je

sais que parler ça m'aide à penser. Tu veux bien que je continue? Et me parler

aussi un peu s'il-te-plaît?" ...

"Merci. Maintenant, je crois que je commence à me

sentir un peu ankilosée. J'ai besoin de bouger. Vous aussi, d'ailleurs. Sinon on va tous les trois devenir aussi mous que des ballons de football dégonflés!

J'ai si souvent dû soigner des gens rendus comme ça, que ça me fait peur! Toi

par exemple, Paul, rappelles-toi de ce dont tu avais l'air quand tu as ouvert les

yeux, après 15 mois de léthargie. Plutôt navrant, hein?"

 

Aussitôt, elle les voit se sentir subjugués par un sentiment

d'impuissance inconfortable et l'impression de sortir enfin prendre une bouffée d'air

au dessus d'une mer de mélasse épaisse dans laquelle leur corps est encore tout

agglutiné. Claudine, qui avait laissé la main de Paul juste après avoir parlé, les

regarde quelques instants revivre le désespoir impuissant de Paul à sa sortie de

coma. Elle voit dans le visage d'Ismaël se dessiner la surprise et l'incompréhension,

qui font progressivement place à l'anxiété et à l'horreur puis à la rage et au besoin

de réagir.

 

- "Bonjour les enfants!" Leur dit-elle enfin, en reprenant

la main de Paul qu'elle serre maintenant tendrement. "Tu te souviens aussi du

travail obstiné auquel ta physio têtue t'a astreint par la suite. ... Bien. Ça n'est

pas encore fini. Il serait temps de s'y remettre, si tu veux t'en sortir

complètement. Et toi, ne ris pas Ismaël. Toi aussi il va falloir que tu

réapprennes à bouger un peu plus. Oh c'est bien sûr que de ce côté là, tu

reviens de moins loin! Mais pour une grande balle de baseball de dix ans

comme toi, je te trouves encore un peu mou! Claudine l'abominable

"bourreautte" de physio est bien décidée à ne pas te ménager non plus! Si

vous voulez, on va jouer à un jeu tous les trois: je vais aller sur le matelas

dans le coin et je vais vous montrer un exercice. Regardez bien ce que je fais,

parce que tout de suite après vous allez essayer de m'imiter. Tous les deux. Le premier qui réussit aura la chance d'aider l'autre, comme un vrai physio. Et

ne vous inquiétez pas pour moi: pendant ce temps là, je vais jouer l'arbitre et

vous tâter les muscles de temps en temps, pour être sûre que vous ne trichez pas. Quant à toi, monsieur Ismaël "Balle-de-Baseball" faudrait aussi que tu me

refasses travailler les muscles de cette belle grande langue là. Alors pour

équilibrer les choses, comme tu n'es pas paralysé sur un côté mais dans le

moulin à paroles, il va falloir que tu joues les commentateurs sportifs et que tu me décrives la "partie" au fur et à mesure, mes "démonstrations" y

compris! Attention... c'est parti! Regardez bien."

 

 


 

 

 

<> IDÉE BARBARE

 

- "Je lève mon verre à la santé de Paul, notre revenant

d'outre-tombe et à celle de Claudine, l'ange courageux qui nous l'a ramené!"

 

À ces mots, Jean, Paule, Claudine et Paul entrechoquent

leurs verres en riant. Ce soir, ils fêtent chez Claudine le retour de Jean à Montréal

après plusieurs mois d'exil à Toronto et la "libération" de Paul qui peut enfin se

déplacer autrement qu'en chaise roulante. Bien sûr, il doit encore s'aider d'une

canne, mais Claudine l'a assuré que cela ne devrait être que temporaire. S'il

continue à travailler à fond de train sans se laisser distraire évidemment.

 

- "J'avais tellement hâte de te revoir, autrement qu'en

"légume" sur un lit d'hôpital! À la CORPO, on m'avait dit que tu étais beaucoup

mieux, mais que tu étais encore très diminué. Trop pour pouvoir reprendre le

travail avec nous. Michel Tocard, celui qui te remplace comme cameraman,

est très gentil bien sûr et presqu'aussi compétent que toi, (il apprend très

vite), mais depuis mon retour de Toronto j'ai toujours senti que notre bonne

vieille Corporation Cinéma n'était pas la même sans toi pour m'aider à

matérialiser toutes mes idées barbares! Quand est-ce que tu nous reviens?

Est-ce que le cinéma ne te manque pas un peu ou si ton nouvel ange gardien

t'en a complètement détourné? Même si c'était le cas, j'aimerais que tu nous

fasses la faveur immense de nous rendre un petit service... quasiment illégal...

Nous: le cinéma et moi s'entend."

"Parce que moi j'ai encore toujours plein "d'idées

barbares" dans la tête, comme on dit. Je voulais d'ailleurs t'en parler. J'avais

pensé préparer un scénario pour tourner des histoires qui se dérouleraient

dans un univers que tu commences à bien connaître maintenant, bien malgré

toi: le monde hospitalier de la réadaptation. Je voudrais écrire des scénarios

pour un projet de téléroman. Ça devrait bien marcher: côté physiothérapie, Claudine tu accepteras sûrement de me servir de conseillère pour ce faire.

Côté "patient", j'espère que je peux compter sur toi. Les urgences je connais

un peu depuis que je t'ai veillé moi-même à Ottawa. Par contre il y a un aspect

de ce microcosme que ni elle, ni toi, ni moi ne connaissons vraiment bien,

c'est celui des grands manitous de ce monde: les médecins. Aussi tu me

rendrais un grand service en planquant discrètement quelques-uns de mes

gadgets de preneur de son. Voici à quoi je pensais: j'aimerais te voir cacher

un micro dans le bureau d'un de ces intouchables, probablement un micro-radio et tu dissimulerais le récepteur et un petit magnétophone dans ta case,

pour pouvoir enregistrer ce que les médecins se racontent quand ils sont

seuls. Je n'aurais pas besoin d'avoir une qualité sonore parfaite; juste assez

pour pouvoir comprendre ce qu'on raconte et m'aider à rédiger mes scénarios.

J'ai rapporté quelque chose de ce genre-là, lors de mon dernier voyage en

Suisse, qu'est-ce que tu en penses?"

"Pourrais-tu me planquer ça pendant que tu as encore

l'opportunité de t'en servir facilement à l'Institut ou si tu compte maintenant

abandonner le monde du cinéma pour de bon? Sinon, quand est-ce qu'on te

revois à la CORPO mon gros?"

 

 

- "Non Jean, je n'ai pas l'intention d'abandonner le

cinéma, rassures-toi. Mais je ne compte pas revenir à la Corpo tout de suite. De toute façon, je ne vous serais pas d'une grande utilité, d'autant plus que

Michel est un garçon parfaitement compétent et qu'il peut très bien me

remplacer, tandis que moi actuellement... Tu me vois faisant de la caméra à

l'épaule avec une canne? D'ailleurs, il s'est passé tellement de choses

nouvelles dans ma vie ces derniers temps, que je préfère me concentrer sur

ce qui m'arrive pour en tirer vraiment toutes les leçons qui s'en dégagent. Ce

qui m'est arrivé est assez incroyable... je te raconterai ça une autre fois...

quand j'en aurai bien compris tout le sens... Mais pour ce qui est de "votre"

petit contrat d'espionnage, vous pouvez compter sur moi, messieurs Jean et

le Cinéma. J'accepte de bonne grâce, mais c'est bien parce que c'est vous!"

 

Claudine accepte aussi volontiers d'épauler les deux

conspirateurs, alors Jean est absolument ravi. Tandis qu'il discute avec Paul

pendant la suite du repas, de la meilleure stratégie à suivre pour réussir l'opération

projetée, les deux physiothérapeutes engagent une conversation parallèle au sujet

des divers événements qui se sont déroulés à l'Institut ces derniers temps.

 

- "Comme ça, le docteur Landré t'a retiré Ismaël dès

que toi et Paul l'avez débloqué suffisamment pour pouvoir le confier à une

autre physio. Tu réussissais peut-être trop bien avec lui... Elle te l'a laissé

juste pendant qu'il était intouchable; pour une physio ordinaire évidemment...

Ça me parait un peu vache! Tu ne trouves pas? D'abord Paul le comateux,

ensuite Ismaël l'autistique: on dirait que le docteur Landré s'évertue à te refiler

tous ses cas impossibles! C'est à croire qu'elle t'en veut! Peut-être qu'elle n'a

pas digéré que tu court-circuites ses instructions avec sa patiente, la vieille

Mme Duguay. Tu sais bien, celle à qui tu avais conseillé l'an dernier d'aller

consulter un acupuncteur avant d'accepter de subir l'opération chirurgicale de la colonne qu'elle lui proposait. C'était pour restaurer la sensibilité de ses

jambes, puisque ses progrès avaient plafonné en physio à cause précisément

de cette insensibilité. Heureusement pour toi et Mme Duguay, ça avait très

bien marché avec l'acuponcture et l'opération avait pu être évitée... C'est à se

demander ce qu'elle te prépare maintenant!"

 

- "C'est le dernier de mes soucis. Elle sait bien qu'elle

ne pourra pas m'enlever Paul et c'est à peu près la seule chose qui compte

pour moi en ce moment. Écoutes-moi, ce que je vais te dire est encore un

secret: c'est une primeur, personne n'est au courant à l'Institut, alors je

compte sur ta discrétion pour le moment. J'aimerais mieux que le docteur

Landré l'apprenne de ma bouche. Voici: j'ai l'intention de laisser l'Institut un

certain temps bientôt. Je vais y rester encore un peu pour aider Paul à réaliser

son projet d'espionnage et terminer sa réadaptation. Ensuite, je pense que je

vais devoir prendre un long congé... de maternité."

 

 

 


 

 

<> MAUVAIS CONTEUR

 

- "Bonjour Claudine, tu as bien dormi? À quoi as-tu

rêvé cette nuit?"

 

- "Bonjour Paul. Oui j'ai très bien dormi et comme

d'habitude, je ne me souviens pas très bien de mes rêves. Nous avons dormi

bien collés comme toujours et je suis sûre que toi tu te souviens clairement de tous nos rêves, alors ne me fais pas languir: racontes-les moi, car je suis

certaine que tu t'en rappelles mieux que moi!"

 

- "Je ne sais pas si je me rappelle vraiment de tes

rêves à toi. Vois-tu, de mon côté, je crois avoir rêvé que j'étais complètement

plongé dans une sorte de... bain flottant. C'était très confortable, bien chaud,

parfaitement sécurisant. J'étais sous l'eau et je ne ressentais même pas le

besoin de respirer; je n'avais pas l'impression de faire quoi que ce soit,

pourtant, ce matin il me semble que je n'ai pas arrêté de travailler de la nuit.

Vois-tu, il m'a semblé tout le temps que j'étais très pressé; comme si j'avais...

un univers entier à construire. J'avais l'impression que mon corps au complet

était en train de... bourgeonner de partout. À part quelques sons très diffus

que j'entendais comme par l'intermédiaire de tous mes os, la presque totalité

de mes sensations étaient tactiles. J'étais totalement euphorique et j'aurais

voulu crier: "que je suis bien!" Mais je ne trouvais plus ni mes mots, ni ma

voix. J'étais handicapé comme pour mes jambes lorsque je suis sorti du

coma! Je ne sais pas comment décrire ça: c'était si étrange et pourtant ce

n'est pas la première fois que nous rêvons à quelque chose comme ça: ça fait

plusieurs semaines que ça dure. Jusqu'ici, je ne t'en ai jamais parlé et

j'essayais de ne pas y faire attention; mais il me semble que ce rêve étrange,

toujours le même à peu près, devient de plus en plus clair. Ces derniers mois,

J'ai passé toutes mes nuits baigné continuellement dans un contexte

identique et je crois que mes sensations, mes idées et mes émotions même

deviennent de plus en plus claires. C'est comme une espèce de vie

léthargique épuisante mais très douce dans un cocon si confortable... J'ai

l'impression d'être en train de vivre une session intensive de... comment dire?

... "pré-rebirth"... Je ne sais pas si tu comprends? Je suis un si mauvais

conteur..."

 

À ces mots, Claudine éclate de rire. Elle pousse devant lui

l'assiette avec les toasts et les oeufs qu'elle vient de préparer pour lui en disant d'un

ton moqueur: "tenez monsieur le mauvais conteur, mangez, ça vous

empêchera de dire des âneries pendant ce temps là!"

 

Elle s'assied et ils commencent à manger goulûment en

silence, aussi affamé l'un que l'autre ce matin. Paul, qui a fini de manger le premier,

décrit à Claudine comment il compte s'y prendre pour réussir à espionner les

conversations secrètes des médecins de l'Institut à propos des physiothérapeutes et de leurs patients. Il espère ainsi permettre à Jean de se faire une idée plus juste

du type de rapports existant entre tous les acteurs qui évoluent dans ce milieu un

peu spécial, où il entend situer son prochain projet de film.

 

- "Hier soir, comme tu sais, Jean est revenu me porter

l'équipement d'espionnage qu'il m'avait demandé de placer. Aussi, ce matin, tout de suite en entrant à l'Institut, je vais aller trouver le docteur Landré à la

clinique et lui demander de me dire franchement son opinion quant à la

possibilité éventuelle pour moi de marcher sans canne, avec un bilan détaillé

de mon évolution depuis mon accident. J'espère qu'elle ne va pas devoir me

tâter pour me répondre: tu sais que je ne pourrai rien lui cacher, ni lui mentir...

Si tout va bien, pendant qu'elle va chercher mon dossier dans sa filière, elle va forcément me tourner le dos. J'essaierai d'en profiter pour planquer

"l'espion" de Jean sous son bureau. Il me faut une seconde à peine pour le

coller en place. Quand elle m'aura répété ce que je sais déjà, je prendrai congé

en la remerciant poliment.

"Par la suite, si tu veux bien, tu iras la voir à ton tour

dès que possible et tu lui diras que tu aimerais prendre rendez-vous avec le

physiatre en chef, le docteur Gignac, pour qu'il t'explique lui-même pourquoi

Ismaël t'a été enlevé. Tu pourrais en même temps en profiter pour lui faire

rapport de ce que tu as appris toi-même sur monsieur "Balle-de-baseball" en

le soignant: pour l'aider à orienter les futurs soins de ce patient. Tu devrais,

par exemple, lui expliquer ce qu'il t'a "raconté" au sujet de sa pénible

expérience au Chili, qui semble avoir été un point tournant dans son

processus de fermeture autistique. Comme le docteur Landré est au courant

qu'Ismaël est à peu près sorti de son mutisme intégral depuis quelques temps

déjà, grâce à toi, elle te croira sans se poser trop de questions concernant la

façon dont tu l'as appris... Et comme le grand chef ne rentre jamais avant midi,

le docteur Landré aura sûrement le temps de lui parler, privément, avant que

tu ne le rencontres à ton tour."

 

Ils en sont maintenant au café. Claudine se lève de table

pour aller chercher la cafetière. Elle la rapporte avec deux tasses, puis retourne

chercher le sucrier et le lait, tout en chantonnant d'un ton frivole. Une fois rassise,

elle fait le service tout en fredonnant le même air gai. Elle s'interrompt soudain,

pose la main sur celle de Paul et lui chuchote à l'oreille:

 

- "Mon mauvais conteur favori, ce que tu viens

d'essayer de me dire à propos de nos "rêves" est très étrange et ça me laisse

songeuse. En t'écoutant, il m'est venu toutes sortes d'idées... fantastiques. Tu

vois ce que je veux dire. Et toi aussi sans doute, si tu n'essayais pas de me

faire marcher, bien sûr. Maintenant cher "mauvais conteur", s'il-vous-plaît,

soyez plus "touchant" et racontez-moi vraiment tout..."

 

 

 


 

<> AUDITION

 

- "Bonjour Denise, comment ça va aujourd'hui? Tu

m'attendais pour aller dîner? Comme c'est gentil."

 

- "Bonjour Fred, ça va. Enfin presque... Oui, je

t'attendais. Il faut qu'on se parle ce midi. Claudine de Lacoët est venue me voir

tout à l'heure. Elle voulait prendre rendez-vous avec toi. Elle veut que tu lui

expliques pourquoi on lui a retiré le cas du petit autistique Ismaël."

 

- "Et qu'est-ce que je devrais lui répondre? Je suis

absolument incapable de mentir à mes collaborateurs thérapeutes, quelle

qu'en soit la raison et tu le sais! Est-ce que je peux lui révéler tout de suite que

cette décision était en fait la tienne ou si tu préfères que je me déguise en

courant d'air pour le moment? Tu sais que je n'aime pas non plus avoir

recours à de tels procédés très longtemps."

 

- "Je ne sais pas comment elle va prendre ça, mais je

crois qu'il vaut sans doute mieux jouer franc-jeu avec elle. Tu sais très bien

pourquoi je voyais les choses de cette façon alors... Je suis convaincue plus

que jamais d'avoir eu raison: Claudine est bien la seule personne qui pourrait

nous aider à sauver Olivier."

"La réussite étonnante qu'elle a eu avec ses deux

derniers patients impossibles me l'ont prouvé mieux que toutes les savantes

dissertations qu'elle aurait pu nous servir en entrevue! Tu imagines: neuf mois

à tripoter un patient comateux depuis douze mois déjà et arriver à lui faire

retrouver ensuite une telle qualité de fonctionnement...!"

"Après quoi, se retrouver confrontée avec un véritable

autistique, soi-disant en phase de libération, mais en fait encore

complètement imperméable à toute communication, et même allergique au

contacts physiques; puis réussir, contre toute attente, à le sortir de sa tour

d'ivoire en un temps record. Elle m'a même expliqué tout à l'heure, dans

quelles circonstances Ismaël était devenu autistique et ça, personne n'avait pu encore le découvrir. Apparemment, il le lui aurait même expliqué lui-même!

Tu te rends compte? La description qu'elle m'a faite des circonstances en

question semblait si réaliste, qu'on aurait cru qu'elle l'avait vécu elle-même!

Elle avait réussi à le faire revenir sept ans en arrière, alors qu'Ismaël avait à

peine trois ans, comme Olivier maintenant, et il semble que le fatal événement

déclencheur remonte à cette époque, du moins elle en est convaincue. À en

juger par les déblocages auquel elle est arrivée avec lui, je suis sûre qu'elle a

dû voir juste."

"Je suis donc certaine plus que jamais qu'elle

représente mon dernier espoir véritable, même si je ne sais vraiment pas

comment elle s'y est pris... Ce n'est pas très scientifique, tu me diras, mais... Il va falloir que je lui parle moi-même, j'en conviens, mais aujourd'hui je sens que je ne pourrai pas, aussi, je préférerais que tu repousses son rendez-vous

à demain. Il faut que je réfléchisse encore cette nuit à tout ça. Je lui avouerai

tout demain matin... tu sais que je suis toujours plus d'attaque le matin de

bonne heure."

 

- "Ça va, ça va, j'ai compris! Je n'ai pas d'autres rendez-vous pour cet après-midi; aussi, je vais en profiter pour aller visiter

des confrères à l'hôpital Ste-Justine. Ça fait longtemps que je me le promets

et c'est l'occasion ou jamais! Dis-lui tout à l'heure que je la verrai demain et

prends-lui un rendez-vous avec moi dans mon agenda."

"Mais j'ai bien peur que tu ne te berces d'espoirs

impossibles: Olivier n'a que trois ans, il a été autistique depuis toujours et

personne n'a jamais réussi à trouver le moindre indice qui permette d'en

deviner les causes; encore moins le remède! Il était condamné dès la

naissance; c'est sans doute en partie génétique! D'ailleurs pendant ta

grossesse, je t'en avais bien averti: j'ai soixante ans passés, toi plus de cinquante et même si grâce aux hormones tu as pu tromper la ménopause,

nos cellules reproductrices ont quand même pris de l'âge... alors avec des

parents aussi âgés, comment veux-tu qu'il soit parfaitement normal! (...) Je

sais, ça reste à prouver, tu me diras; et moi je te répondrai qu'Olivier en est la

preuve vivante! (...) On n'y peut rien: tout dans la vie nous sépare, je suis déjà

marié et on ne va tout de même pas briser nos deux carrières pour essayer de

lui procurer un foyer à peu près normal! Pour moi, nos devoirs envers les

dizaines de patients ici qui comptent sur nous primera toujours sur ceux

envers Olivier, même s'il est notre enfant. Il y a tellement de malades à

l'Institut qui ont besoin de nous..."

"D'ailleurs, je te l'ai toujours dit: tu aurais dû te faire

avorter. Maintenant qu'Olivier est là, totalement autistique depuis toujours, il

va falloir que tu te rendes à l'évidence: tu ne peux rien pour lui."

" Mais c'est bon, je me cache aujourd'hui; tu pourras

parler à ta "physio-miracle" demain matin. Mais promets-moi que, quand elle

aura refusé de quitter l'Institut pour venir habiter chez toi à St-Bruno et se

vider en vain complètement avec Olivier, tu me laisseras placer notre fils dans

une institution spécialisée pour incurables dans son genre..."

 

- "Merci, c'est promis. Allons manger maintenant."

 

Après avoir arrêté le petit cassetto-phone, Paul reste interdit, debout à côté de la table sur laquelle il s'appuie

pour assurer son équilibre, encore précaire. Le lourd silence qui a suivi l'audition de

sa bande "pirate" n'est finalement rompu que par la voix de Claudine qui fredonne

maintenant un de ses airs gais favoris. Paul, qui aimerait bien parler à Claudine

pour sonder ses sentiments vis-à-vis de ce qu'elle vient d'entendre, se sent

totalement incapable de trouver les mots adéquats pour ce faire. Avec une

démarche toujours gauche, il s'approche donc laborieusement de son amie et pose

une main doucement sur celle de Claudine. Celle-ci tourne les yeux vers lui et ils

restent ainsi de longues minutes à se dévisager mutuellement en silence.

 

 


 

 

<> ÉDEN

 

- "Quelle magnifique demeure! Et quel site splendide!

C'est à vous couper le souffle."

 

Débarqués à l'instant de la fourgonnette qui vient de les

amener, Claudine et Paul restent pantois à la vue de ce qui va devenir leur nouvelle

résidence pour les prochains mois.

 

La demeure du docteur Landré est une immense maison

solitaire, savamment située au coeur d'une vieille forêt domaniale dont les grands

arbres centenaires la cernent de toute part. Construite en pierre, selon une

architecture complexe qui la fait ressembler à un château antique, elle

impressionne toujours les visiteurs qui la découvrent au bout du petit chemin privé

sinueux qui y mène.

 

Encore tout plongés dans la contemplation de l'ouvrage et un peu transi par le froid piquant de février, Claudine et Paul ne se sont pas

aperçu de l'arrivée de Denise Landré qui sort à l'instant du bois derrière eux par un

sentier bien tapé et s'approche sans mot dire. Celle-ci reste plantée quelques

instants à cinq pas d'eux et scrute intensément leurs visages, comme pour essayer

d'y découvrir leurs sentiments. Bien qu'aucun mot ne soit prononcé, Denise est très

intriguée car elle croit deviner qu'une sorte d'étrange communication se déroule

entre Paul et Claudine qui lui tient la main. Elle voit leurs traits changer plusieurs

fois d'expression plus ou moins simultanément. Puis, quand elle constate que les

états d'âme qui se lisent sur leurs visages sont restés parfaitement sereins depuis

un bon moment, semble-t-il, elle rompt enfin le silence.

 

- "Impressionnant n'est-ce-pas? Voilà à quoi ressemble

la retraite de "l'abominable doctoresse" Landré et vous êtes maintenant ici

chez vous. Suivez-moi, je vais vous faire visiter la maison. Vous verrez que du

troisième étage, on a une vue magnifique sur les environs et la plaine qui

entoure la montagne."

"Tout ça m'a été légué par mon père, il y a plusieurs

années et j'avoue que je ne serais plus capable de m'en séparer. Quand j'ai fini

ma journée de travail à l'Institut avec la dose massive de misère humaine et de douleur qui s'y trouve, c'est grâce à cet Éden de paix que je réussis à tenir

le coup, en me ressourçant de son calme et de sa quiétude. Je fais

régulièrement de grandes marches en forêt, pour aboutir le plus souvent

jusqu'à un petit piton rocheux, situé un peu plus haut dans la montagne. Il y a là une telle qualité de silence que j'y reste généralement pendant de très

longs moments pour oublier; car même dans ma maison de rêve, la tristesse

de la condition humaine a réussi à s'incarner et à me poursuivre..."

 

(...)

 

 

- " Welcome home. Entrez, je vous en prie. "

...

". Madame est servie. Je vous ai préparé un bon potage

de légumes bien chaud. Jacqueline et moi-même avons déjà dîné; elle vous

attend dans la salle à manger. Vous pouvez y aller tout de suite avec vos invités; je me charge de monter leur bagages pendant ce temps-là. "

 

En disant cela, l'homme, un rouquin d'âge mûr parlant

avec un léger accent anglais, ouvre la porte de côté de la fourgonnette et se saisit

des deux plus grosses valises de Paul et Claudine. Ceux-ci se mettent donc en

route derrière Denise Landré qui se dirige en direction de la maison. Quand ils

pénètrent dans la salle à manger, une jeune femme vigoureuse d'environ 25 ans

les y accueille avec un grand sourire radieux et leur sert un plat de soupe fumant. À peine un peu plus grande que Claudine, elle porte une robe claire très courte qui

met en valeur le teint cuivré de sa peau et la couleur noire de jais de ses cheveux

qu'elle porte retenus derrière la tête par une grosse barette en ivoire.

 

- "Hum! Que ça sent bon, Ray s'est encore surpassé! Il est déjà presque deux heures, mangeons tout de suite pendant que c'est

encore bien chaud, ça va nous faire du bien. Il fait si froid dehors aujourd'hui

et je suis affamée!"

 

Tous trois commencent à manger en silence, trop occupés

à soulager leurs estomacs qui criaient famine depuis un bon moment. Une musique

douce venant de la pièce voisine baigne l'atmosphère tandis qu'ils ingurgitent leur

repas avec satisfaction.

 

- "Jacqueline, viens que je te présente mes amis Claudine et Paul, dont je t'avais déjà parlé. Ils emménagent ici pour nous

donner un coup de main avec Olivier. J'ai eu l'occasion de les voir à l'oeuvre

avec un patient autistique à l'Institut et j'ai une totale confiance en eux. Tu

apprécieras sûrement leur aide avec notre petit chéri."

"C'est un cas trop compliqué pour une simple

infirmière spécialisée en psychiatrie et une pauvre maman médecin comme

nous! C'est un miracle qu'il lui faudrait, c'est bien simple! Claudine et Paul

sont mes magiciens de service!"

 

 


 

 

<> GESTATION

 

 

 

Lorsque Claudine et Paul pénètrent pour la première fois

dans la chambre d'Olivier, le seul son qu'ils entendent c'est le squiik... squiik...

incessant de la chaise berçante dans laquelle l'enfant est blotti. Bien qu'âgé de trois

ans depuis plusieurs mois déjà, il est toujours affublé d'une couche imperméable

car il est encore incontinent. Les cheveux bouclés assez longs pour lui couvrir en

partie les oreilles, il a des traits fins qui lui donnent un air raffiné mais qui tranchent

un peu avec son regard absent, un peu hébêté, presque vide en fait.. Jacqueline est

assise sur le rebord de la fenêtre et le laisse se bercer sans arrêt sans essayer

d'intervenir de quelque façon que ce soit.

 

- "Bonjour Jacqueline, nous venons te relayer. Paul va

rester ici pour veiller sur ton patient. Viens avec moi; Denise a préparé du café

et elle nous attend en bas dans la salle à manger. Tu pourras me raconter tout

ce que tu as appris sur Olivier depuis que tu t'en occupes. À tout à l'heure,

Paul."

 

Après la sortie de Claudine suivie de l'infirmière, Paul

s'approche de l'enfant sans mot dire. Il s'accroupit en face d'Olivier pour bien

scruter son visage. Puis, il se penche vers lui, ferme les yeux et tend la main droite

très lentement vers l'enfant, pour lui toucher délicatement le genoux. Une suite

informe d'images imprécises, de sons sourds et diffus ainsi que de sensations

tactiles plus ou moins vagues déferlent alors dans son cerveau. Il reste ainsi de

longues minutes à essayer de décoder le sens de ces impressions, toutes teintées

d'un sentiment de refus, de rejet très violent, sur fond de désespoir pitoyable.

 

Toujours plongé dans le flot de ce magma informe, il n'a

même pas conscience du retour de Claudine. Celle-ci reste quelques instants dans

l'embrasure de la porte, debout à les regarder. Elle entre enfin sans bruit et

s'accroupit à côté d'eux. Elle ferme les yeux et pose la main sur la joue de Paul.

 

Olivier sent alors son univers comme glauque embrasé par

les feux d'un puissant rayon de lumière chaude et aveuglante. Surpris au plus

profond de son être par ce courant de joie inconnue, il essaie mentalement de

plonger encore plus profondément à l'intérieur de lui-même. Deux êtres inconnus

viennent de pénétrer dans l'enceinte de son monde secret. L'un d'eux ne le laisse

pas un instant et l'enveloppe complètement de ses effluves exubérantes. Des

émanations de joie de vivre envahissante et de sourde résolution le pénètrent

complètement. Il est subjugué par un sentiment d'urgence devant la nécessité

impérieuse de se construire sans attendre. Il se laisse emporter par le courant

irrésistible d'euphorie qui le submerge et un dialogue absolument non-verbal

s'engage entre les deux êtres encore en gestation. Entre celui qui va venir

réellement au monde dans quelques mois et celui qui refuse de le faire depuis près

de quatre ans.

 

- "Madame! Madame! À l'aide! Ah Doctoresse Landré,

enfin vous voilà! Je ne comprends pas ce qui se passe. Ils sont complètement

"partis" tous les trois! Qu'est-ce qu'ils lui font? On dirait que vos deux amis

ont "attrapé" la maladie d'Olivier! Ils ont l'air aussi absents que lui! Comme ça

faisait déjà plus d'une heure qu'ils étaient seuls avec lui, tout à l'heure je me

suis approchée de la chambre d'Olivier, pour essayer d'écouter ce qui se passait à l'intérieur. Rien. Rien, pas un mot, pas un son. Je n'entendais même

pas l'éternelle rengaine de la chaise berçante d'Olivier. Au début, ça m'a

inquiétée un peu, mais je me suis dit qu'ils l'avaient probablement couché ou

qu'ils l'avaient peut-être emmené dehors, comme j'ai moi-même déjà essayé

de le faire. J'ai ouvert la porte sans faire de bruit. Alors je les ai aperçus, assis

par terre, tout collés contre lui. D'abord je suis restée complètement

interloquée. Puis, j'ai essayé de les appeler à voix basse: "madame Claudine...

monsieur Paul..." Ils n'ont même pas bronché. J'ai répété plusieurs fois, de

plus en plus fort. Toujours rien. J'étais sur le point de crier, quand j'ai pris

peur. Je suis descendue vous voir tout de suite. Venez vite! Je vous en prie."

 

 

Elles montent l'escalier quatre-à-quatre et Denise pousse

un soupir de soulagement quand elle aperçoit Claudine qui ouvre justement la porte

de la chambre d'Olivier en se tenant l'abdomen d'une main. Celle-ci referme la

porte derrière elle et, prenant la main du docteur Landré, elle l'entraîne à l'écart.

 

- "Qu'est-ce qui s'est passé? Jacqueline était

complètement affolée, quand elle est venue me voir tout à l'heure! Qu'est-ce

que vous faites? Expliques-moi!"

 

- "C'est trop ahurissant et je préfères ne pas essayer

de t'expliquer tout de suite: je ne saurais pas; tu ne comprendrais pas et tu ne

me croirais probablement pas. Il s'est passés quelque chose d'absolument

extraordinaire! Paul va ressortir d'un instant à l'autre et il va tout t'expliquer, si Jacqueline veut bien reprendre en charge Olivier pendant ce temps-là.

Comme tu n'étais pas là quand ça s'est passés, tu auras sûrement la tête plus

claire que nous pour réfléchir à tout ça, parce que, vois-tu: j'ai beau être bien

préparée, je suis moi-même un peu dépassée par les événements."

"Paul sera là dans une minute et j'ai besoin de son aide

pour que tu puisses vraiment comprendre tout ce que j'ai à t'expliquer. Je sais

bien que j'ai probablement plus de crédibilité à tes yeux que Paul pour parler

de questions médicales, mais dans le cas qui nous occupe, il faut que tu me

fasses confiance les yeux fermés pour le moment. Cela n'est sûrement pas

facile pour quelqu'un à l'esprit scientifique et rigoureux comme toi. Acceptes

de patienter quelques instants encore et ça va devenir parfaitement clair et

limpide pour toi dès que Paul sera là. Tu ne le regretteras pas, j'en suis

certaine. Je compte bien sur toi pour m'aider à y voir plus clair moi-même.

Merci. "

 

Quelques minutes plus tard, quand Jacqueline croise Paul

dans l'embrasure de la porte et qu'elle entre pour le remplacer auprès d'Olivier, elle

ne peut s'empêcher de le regarder longuement avec curiosité comme il s'éloigne en compagnie de Denise et Claudine, qui chantonne maintenant gaiement.

 

Guidés par Denise qui leur indique la voie par gestes, ils se dirigent vers une vaste pièce du premier étage, où sont disposés çà et là

plusieurs groupes de fauteuils capitonnés de cuir, apparemment très confortables.

 

- "Denise, à présent il est temps que l'on te mette au

courant de quelque chose de très important. Si tu veux, je vais jouer les

maîtresses de cérémonie, je crois que tout sera plus facile comme ça. Je

peux? Bien, merci. Asseyez vous tous les deux ici. Bon. Maintenant Denise,

s'il-te-plaît, détends-toi et donne la main à Paul."

 

- "Ah non, j'espère que vous n'allez pas essayer de me

donner un cours de toucher thérapeutique. Je vous préviens, je connais trop

bien le système et je sais parfaitement ce que ça vaut, je l'ai même déjà

enseigné! Si c'est tout ce que vous avez à me proposer, préparez-vous à être

déçus: je suis très peu réceptive. Ceci étant dit, voici ma main et à vous de

jouer!"

 

 

 

 


 

 

<> RENAISSANCE

 

Le lendemain matin, lorsque Paul et Claudine sortent de

leur chambre, ils descendent l'escalier en se tenant par la main. Ils prennent la

direction de la cuisine pour aller déjeuner et ils chantonnent gaiement tous les deux.

Paul essaie, avec toute la grâce d'un pachyderme cacochyme, de suivre son amie

qui lui tient la main, en sautillant elle-même au gré du rythme de leur chanson avec

la légèreté d'une ballerine.

 

(...)

 

"Tu avais raison, Claudine, de ne pas vouloir

m'expliquer toi-même ce qui s'est passé hier matin: sans le "témoignage" de

Paul, je n'aurais pas compris et je ne t'aurais jamais crue. J'avoue que c'est

tellement incroyable!..."

"Hier soir, comme je la sentais tellement curieuse de

comprendre, j'ai moi-même essayé d'expliquer un peu ce qui s'était passé plus

tôt à Jacqueline et elle m'a regardée avec l'air de dire: "elle est complètement

folle ma parole, ou alors elle essaie de me faire marcher!" Je la comprends,

pour des professionnels de la santé, comme elle et moi, c'est totalement

invraisemblable, une histoire comme ça. Je lui ai conseillé de faire la grasse

matinée aujourd'hui, Olivier allait avoir besoin de beaucoup de sommeil lui

aussi ce matin... dès que vous en aurez l'occasion, je vous en prie "touchez"-lui en un mot elle aussi, comme ça, ma crédibilité de professionnelle sérieuse

aura une chance d'être restaurée. Après tout le temps qu'elle a passé à me

remplacer auprès d'Olivier, je lui dois bien ça! Merci."

"Il est bien certain maintenant que je vous donne carte

blanche pour continuer à traiter Olivier. Je suis persuadée, quant à moi, que

seule une répétition régulière de prises de contact comme celle d'hier, entre

lui et votre Emmanuelle pourra peut-être réussir à le sortir vraiment de la

retraite où il s'est réfugié depuis toujours. Et surtout, continuez à aimer

Emmanuelle autant que vous le faites actuellement, vous ne le ferez jamais

trop. En ce moment, elle va avoir besoin de vous comme jamais. C'est encore

envers elle que doivent s'organiser l'essentiel de vos préoccupations. Tout le

reste vient ensuite. même Olivier et moi... S'il fallait qu'Emmanuelle perde

confiance en vous et qu'Olivier arrive à lui refiler son credo de désespoir, elle

en viendrait sans doute à désespérer de la vie... et moi-aussi probablement..."

 

- "Assez de mélodrame Denise, s'il-te-plaît! C'est bien

certain que nous allons devoir nous tenir proche d'Emmanuelle comme

jamais... Mais il faut que tu saches aussi que lorsque que le contact "direct"

s'établit entre Paul et quelqu'un d'autre, le courant passe souvent dans les

deux sens: de moi vers lui et vice versa, par exemple. Avec Ismaël c'était

pareil, nous avons très souvent "discuté" à trois. Quand je le traitais, Paul ne

se contentait pas de me faire pénétrer les défenses de mon patient

hermétique pour découvrir ses pensées, mais nous avons réellement pu

dialoguer avec lui. Nous lui avons "parlé" et même sa dure carapace de "balle

de base-ball", - c'est comme ça qu'il se voyait -, ne pouvait pas nous retenir.

On dit souvent qu'il n'y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre et

bien avec Paul, cela n'est plus vrai..."

"Aussi, j'aimerais que tu profites de ton jour de congé

aujourd'hui pour venir avec nous pour le traitement d'Olivier. Attention, pas seulement pour assister à la chose comme spectatrice! Mais plutôt et surtout

même, pour essayer de rétablir vraiment la communication entre toi et lui. Il

est maintenant en age d'apprendre à parler et s'il peut dépasser son stade

psychologique prénatal, nous pourrons bientôt laisser quelqu'un d'autre

prendre la relève. C'est un peu comme pour Ismaël par exemple. Mais dans le

cas d'Ismaël, même si au début j'étais enragée qu'on nous l'enlève,

apparemment sans raison... je n'ai pas trop rechigné, parce que je savais qu'il

repartait quand même de moins loin... qu'il était probablement rendu assez

fort pour ne pas revenir en arrière... et je me disais qu'à long terme il valait

peut-être mieux pour lui qu'il en soit ainsi."

"Dans le cas Olivier par contre, je vais carrément

exiger que ce soit toi qui assure la relève. Prends-toi un congé, sans solde si

nécessaire, et revis avec lui ta grossesse comme il faut! Je crois que tu

devrais comprendre ce que je veux dire... Hier, tu n'as pas voulu nous dire qui

était ce père qui voulait tellement que tu te fasses avorter. Soit, gardes ton

secret, si tu veux. On s'en fout, ça n'a pas vraiment d'importance pour nous:

puisqu'il a déjà choisi d'exclure son fils de sa vie, et bien tant pis pour lui, je

ne vais pas me poser en juge de moralité et Paul non plus. Pour nous et pour

Olivier c'est pareil, c'est toi qui est la seule personne importante! ... "

" Ainsi, pendant un certain temps, tu avais espéré faire

une fausse couche. Tu avais peut-être de bonne raisons à l'époque... Mais

maintenant, que ton foetus est devenu un enfant de trois ans, il est un peu

tard, tu ne penses pas? il va falloir que tu assumes pleinement ton rôle de

mère et que tu donnes enfin à Olivier un accueil vraiment maternel!"

"Mais je suis certaine que ton supérieur à l'Institut,

l'illustre docteur Gignac pourra enfin comprendre quelque chose si tu lui dit

que la thérapeute d'Olivier exige ta présence, le temps qu'il faudra, et qu'elle

ne tolère pas que l'on discute ses ordres! Il faudra bien qu'il te laisse partir: en temps que spécialiste responsable, j'affirme que c'est essentiel pour que

nous puissions vous libérer, toi et.. votre fils... Il n'est pas question que je

reviennes là dessus! S'il ose refuser, le fameux docteur ne mérite sûrement

pas toute l'admiration dont il est l'objet à l'Institut! De toute façon, si ça se

trouve, Paule et moi serions enchantées d'accueillir "l'abominable doctoresse

Landré" pour qu'elle travaille avec nous dans notre clinique comme associée...

nous formerions une équipe du tonnerre!"

 

 

 


 

 

<> ÉCHANGER ET CHANGER

 

Squiik... squiik... Quand ils pénètrent dans la pièce,

l'éternelle rengaine de la chaise berçante d'olivier est le seul son qui y résonne,

comme toujours. Jacqueline, qui était assise sur le rebord de la fenêtre, se lève à

leur arrivée et fait mine de sortir pour les laisser seuls avec leur patient. Claudine

l'arrête d'un geste de la main et la prie de rester, pour assister au traitement.

 

Puis, elle prend la main de Denise et serre tendrement

celle de Paul. Ils s'approchent ensuite à la queue-leu-leu de la chaise berçante

dans laquelle Olivier est toujours en train de se bercer sans arrêt. Quand il se trouve

à portée, Paul ferme les yeux et pose délicatement sa main libre sur le front de

l'enfant. Les mêmes sensations visuelles, sonores et tactiles que la veille

commencent à l'envahir à nouveau. Elles sont partagées également par Claudine

qui a aussi fermé les yeux.

 

Pendant ce temps, Denise, demeurée étrangère à cette

descente dans le maelström d'Olivier, reste à leur coté et les observe intensément,

tout en tenant toujours la main de Claudine. Un curieux dialogue recommence à

s'engager entre Emmanuelle et Olivier.

 

Celui-ci semble écouter aujourd'hui plus volontiers son

interlocutrice, qui veut lui faire partager sa hâte et son impatience de vivre. Pourtant,

quand Emmanuelle essaie d'évoquer pour Olivier tout le merveilleux qu'elle ressent

à se sentir attendue, désirée et aimée par ses parents qu'elle connaît si bien, surgit

d'Olivier une vague de négation et de refus d'une force inouïe. Débalancé par ce

ras-de-marée de rejet et d'impuissance maladive, mêlés d'un douloureux sentiment

de culpabilité, Paul chancelle et va s'écroulera par terre. Claudine, qui est aussi

assaillie intérieurement au même moment de façon identique, va également perdre

pied car, bien qu'en meilleure forme physique que son compagnon, elle ressent en

plus dans sa chair les contrecoups de la réaction d'Emmanuelle qui se cabre

violemment dans son sein.

 

Tout de suite, Denise, qui est toujours étrangère à cet

échange intérieur très intense, voit bien que ses compagnons ont absolument

besoin d'aide pour ne pas tomber par terre ensemble à ses pieds. De sa main libre,

elle agrippe fermement le poignet de Paul pour essayer d'empêcher qu'il ne les

entraîne tous trois dans sa chute. Aussitôt, elle se sent envahie par la vague de

désespoir émanant de son fils. Elle ne peut s'empêcher de hurler:

 

- "Non Olivier! Non! Je suis là! Je t'aime plus que tout

au monde et je te veux de tout mon coeur! Aides-moi, je t'en prie! Je sais que

je t'ai fait beaucoup de mal, pardonnes-moi et reviens-moi, mon amour!"

 

Jacqueline, que le cri de sa maîtresse a fait bondir de peur,

accoure aussitôt. Elle saisit Paul et Denise par la taille et c'est maintenant elle qui

les empêche de s'écrouler ensemble. Claudine, qui a lâché la main de Paul dès

que l'infirmière a pris la relève, est maintenant assise par terre à coté d'eux et se

frotte l'abdomen en essayant de communiquer à sa chère enfant tout l'amour dont

elle est capable pour la rassurer et la calmer.

 

 

 


 

 

<> HOMME NOUVEAU

 

Plus tard, quand Jacqueline, Denise et ses invités se

retrouvent ensemble dans la salle à manger pour souper, ils font figure de

voyageurs au long cours revenant à la maison à la suite d'une expédition très

éprouvante en territoire vierge. C'est du moins l'impression très nette que retiendra

Ray, qui fait le service ce soir-là. Pour lui, c'est encore sa maîtresse Denise qui

semble la plus durement marquée. Pourtant, malgré qu'elle aie l'air

particulièrement épuisée, il se dégage maintenant d'elle une impression de

plénitude resplendissante comme le vieux domestique n'en avait plus vu chez elle

depuis très longtemps.. Il ne manque pas également, de remarquer le contraste

frappant entre sa maîtresse, qui n'a pas encore touché à son assiette et ses invités,

qui ont déjà presque tout vidé les leurs avec appétit.

 

- "Du champagne! S'il-te-plaît Ray, du champagne!

Rien de moins! Il y en a deux bouteilles au cellier. On a bien mérité ça! Va les

chercher tout de suite et sers-nous-les, je t'en prie, mon ami! Je suis si

énervée ce soir, que sans ça je ne serai pas capable de goûter à tes plats. Je

suis comme un ressort qui va péter! J'espère qu'avec un verre ou deux, je

pourrai enfin réussir à me relaxer un peu et vraiment dormir tout à l'heure, je

suis si épuisée... Et surtout, n'oublies pas d'en donner d'abord une grande

coupe à Claudine, il faut qu'elle en prenne aussi pour une amie chérie qui vient

de flatter un dragon pour l'apprivoiser! Un pauvre petit dragon malheureux et

triste comme c'est pas possible d'accord, mais un dragon tout de même!"

 

Pendant que Ray est parti chercher le champagne, Denise

continue à jouer distraitement avec sa fourchette dans son assiette, l'esprit

complètement absorbé par le souvenir de l'expérience étrange qu'elle a vécue

aujourd'hui. Après que Ray soit revenu avec les bouteilles et que celles-ci eurent

succombé, nos trois spéléologues de l'âme humaine se laissent aller régulièrement

sans raison apparente dans de grands accès d'hilarité folle qui n'en finissent plus.

Jacqueline qui n'a assisté à toute leur aventure qu'en spectatrice, les regarde en

silence. Bien qu'elle soit pleinement consciente que quelque chose d'extraordinaire

s'est déroulé sous ses yeux aujourd'hui, elle n'en comprend pas encore

parfaitement le sens. Ils vont finalement tous se mettre au lit et c'est trois bûches

totalement inertes qui gisent ensuite dans les lits de Denise, Paul et Claudine.

 

Le lendemain matin, quand Denise descend enfin

retrouver ses amis dans la salle à manger, ceux-ci ont déjà fini de déjeuner depuis

longtemps et seul Ray y est encore pour l'accueillir. Celui-ci ne peut que constater

la sérénité resplendissante et le calme exceptionnel qui émane de toute la

personne de sa maîtresse.

 

Elle achève tout juste de boire son café lorsque Jacqueline

entre dans la pièce à son tour. Complètement perdue dans ses pensées, celle-ci

semble flotter au dessus du sol et, un sourire béat sur les lèvres, elle vient s'asseoir

en face de sa maîtresse. Après l'avoir interpelle en vain doucement à plusieurs

reprises, Denise réussit enfin à la ramener sur terre en lui donnant une petite

pichenette sur la joue.

 

- "Oh pardon! Bonjour madame, excusez-moi: j'étais

dans la lune... Vos amis magiciens viennent de me permettre de... de... communiquer avec leur petite Emmanuelle. C'était fantastique! Je ne sais pas

comment ils font, mais..."

"Ils n'ont pas voulu me laisser essayer de prendre

contact avec Olivier tout de suite, mais ils m'ont dit que c'était possible et que

c'était précisément cela que vous aviez fait hier. Est-ce vrai? Comment ça

s'est-il passé? J'étais là et j'ai tout vu, mais je n'ai rien compris du tout quand

c'est arrivé. Racontez-moi tout ce que vous avez senti... s'il-vous-plaît!"

 

- "Avec plaisir, mais pas maintenant Jacqueline, je t'en

prie. Excuses-moi, j'en suis encore toute retournée moi-même... Ils sont déjà

en haut avec lui? Il faut que j'aille les rejoindre tout de suite: j'ai dormi trop

tard ce matin, mais ça faisait tellement longtemps que je ne m'étais pas

reposée aussi bien!"

 

En disant cela, Denise s'est levée de table et se dirige d'un

pas alerte vers la chambre où l'attendent ses amis. Elle marque un temps d'arrêt

devant la porte avant d'ouvrir et essaie de reprendre son souffle avant d'entrer, car

elle réalise maintenant qu'elle va avoir besoin de toutes ses énergies pour plonger à nouveau dans l'abîme insondable qui l'attend.

 

- "Bonjour Denise, bien dormi cette nuit? Tu as eu

raison de faire la grasse matinée ce matin, tu en avais bien besoin!

Aujourd'hui, vous allez devoir prendre contact avec Olivier sans moi et

Emmanuelle, je vais me tenir en dehors de tout ça quelques temps. Le choc

d'hier a été très dur pour Emmanuelle et je n'ai pas du tout le goût que tout ça

se termine par une fausse couche... Nous avons besoin de nous parler sans

interférences tous les deux. Je sais maintenant que nous pouvons

communiquer intimement seuls sans aide: on l'a fait hier quand l'intervention

de Jacqueline m'a permis de lâcher Paul et qu'Emmanuelle avait besoin de

moi."

 

- "Tu as bien raison, Claudine, et je t'approuve. De

toute façon, j'ai bien vu hier que la communication entre Olivier et moi ne se

produisait que si je touchais Paul directement. C'est de lui que j'ai encore

vraiment besoin ce matin parce que tu ne me transmettais absolument rien

quand tu étais entre nous. Rien ne passait au travers de toi, même avec Paul

comme relais! D'autre part, le contact que vous aviez établi entre Emmanuelle

et Olivier plus tôt a sûrement été bon pour Olivier, mais pour Emmanuelle, par

contre... Tu dois absolument penser à elle avant tout! Il ne faudrait pas que tu

fasses avec elle comme nous avons nous-mêmes fait avec notre fils: la

négliger sous prétexte d'aider " les Autres " , avec un grand A..."

"De toute façon, je suis convaincue que tu avais raison,

comme toujours: dans le fond, c'est à moi seule de dialoguer franchement

avec mon fils. Tout ce que Paul peut faire, c'est me permettre d'engager la

communication, d'ouvrir un canal et ensuite c'est toute seule que je dois

arriver à le maintenir ouvert. Notre problème trouvera une solution en nous

deux, pas ailleurs. Je dois lui faire sentir tout mon amour et lui demander de

pardonner, si c'est possible, la monstruosité de ma bêtise passée."

"Pendant ma grossesse, si j'ai résisté à son père et ne

me suis pas fait avorter, comme il le voulait tant, c'était uniquement parce que

je ne me sentais pas capable d'en assumer le poids moral. Ça ne m'empêchais

pas du même souffle de prier Dieu pour qu'il m'accorde une " vraie fausse

couche " non provoquée. J'ai même essayé " inconsciemment " de l'aider un

peu à exaucer ma prière... Bien timidement. Par exemple, j'ai fumé comme une cheminée, tout le temps de ma grossesse, même si je détestais la cigarette.

J'ai essayé un peu d'équitation... Quelle idiote! J'en étais presque venue à le

haïr: il ne devait pas naître, je ne voulais pas devoir le tuer et lui, l'affreux, il

refusait de mourir tout seul! Ça m'aurait alors paru tellement plus " naturel "

et moins culpabilisant si j'avais eu une " vraie fausse couche " , mais voilà, une

vieille guenon médecin comme moi, ça connaissait trop bien ce qui aurait pu

en provoquer une, et ça... je ne voulais pas devoir vivre ensuite en sachant

que j'avais provoqué sa mort froidement et en toute connaissance de cause...

J'étais partagée entre des périodes de négligence plus ou moins grande pour

les précautions élémentaires requises par une femme enceinte. C'était comme

si j'avais voulu le punir de s'accrocher à moi aussi obstinément. À d'autres

moments, j'essayais de faire taire mon sentiment de culpabilité en me

comportant en future maman parfaite!"

"Aujourd'hui, j'ai besoin de lui, même si je ne le

connais pas encore vraiment: hier, au cours de notre voyage intérieur, quand

j'ai rencontré son âme, j'ai compris que je n'étais encore qu'une enfant idiote

et que c'était lui qui allait être mon maître et me faire découvrir le sens de ma

vie."

"Il faut que je retrouve ce fils que, pendant un certain

temps, j'ai tant souhaité perdre, par pure lâcheté, pour lui demander

humblement pardon. Je dois lui faire sentir que nous avons besoin l'un de

l'autre et que je voudrais tant le retrouver. Je dois le mettre enfin au monde de

façon correcte et l'accueillir comme une vraie mère..."

"C'est pourquoi, j'ai hâte de replonger dans le bain

avec Paul pour ramener mon Olivier à l'air libre. Mais avant de tout oublier, Claudine, j'aimerais te confier quelques hypothèses ahurissantes avec

lesquelles mon esprit scientifique tordu me harcelle depuis un bon moment:

puisque tu sembles toi-même incapable d'agir comme conductrice du " flux "

que te transmet Paul, alors Emmanuelle est probablement douée elle aussi

des mêmes facultés extraordinaires que son père. Sinon Olivier et elle

n'auraient jamais pu se rencontrer... De plus, tu m'as clairement dit que, quand

tu étais restée seule, avec elle dans ton sein, le " contact " s'était bien établi

entre vous, quand elle en avait senti le besoin..."

"S'il en est vraiment ainsi, on peut penser que son père

lui a transmis son curieux don. La mutation de Paul, déclenchée à l'origine par

un malheureux accident, aurait donc fini par être transmise génétiquement!

D'un autre côté, peut-être ce don existe-t-il, à l'état latent, en tout le monde et

l'accident de Paul en a-t-il simplement favorisé l'émergence. Dans ce cas-là, le contact intime entre ton " mutant " et votre enfant en gestation aurait fait

office de nouveau déclencheur! Il s'agirait dans ce cas-là d'un " sens " qui

peut s'apprendre et s'enseigner!"

"Autant d'hypothèses séduisantes que seul l'avenir

pourra départager... Les paris sont ouverts! Penses un peu, Claudine, tes

amours seront peut-être à l'origine d'une superbe race d'hommes nouveaux en mutation! La face du monde en serait totalement changée! Le mensonge et la mauvaise communication inter-personnelle n'ont qu'à bien se tenir!"

"Mais assez rêvé! S'il-vous-plaît, monsieur " l'homme

nouveau " , la vieille dinosaure que je suis a encore besoin de votre aide

aujourd'hui. Aidez-moi, je vous en supplie! Après tout, n'oubliez pas que

j'appartiens désormais à une espèce menacée que, malgré moi, j'espère en

voie d'extinction! Maintenant, au travail!"

 

 

 


 

<> RETROUVAILLES

 

Denise ouvre la porte et entre dans la chambre d'Olivier,

suivie de Paul et Claudine. Pendant que celle-ci va s'étendre sur le petit matelas à

exercice pour faire un peu de gymnastique prénatale, Denise s'approche à pas

feutrés de la chaise berçante où Olivier se berce sans relâche. Squiik... Squiik.. Elle

glisse un bras sous les genoux de son fils, tout recroquevillé en boule comme

d'habitude, et une autre derrière ses épaules, puis elle soulève doucement l'enfant

et s'assied dans la chaise berçante en le serrant contre elle tendrement. Paul

s'approche un siège qu'il place à côté de leur chaise. Il pose ensuite une main sur la nuque d'Olivier et l'autre sur celle de sa mère.

 

Au cours de cet avant-midi de traitement, ils poursuivent

ainsi sans relâche leur "dialogue" à trois et Olivier reste toujours roulé en boule très

serrée. Au début, il essaie même de se recroqueviller encore plus, les traits toujours

complètement atones. Lorsqu'ils reprennent après le dîner, l'expression de son

visage et tout son corps commencent à être progressivement plus détendus. Les

yeux de Denise, qui semblent regarder dans le vide, deviennent de plus en plus

humides et elle affiche maintenant un sourire d'une tristesse à fendre l'âme.

 

Soudain, les traits du visage d'Olivier changent et se

crispent complètement. Il pousse un gémissement plaintif et se détend comme un

ressort. À genoux sur sa mère, il commence à lui marteler le ventre de ses petits

poings. Prise par surprise, celle-ci écarquille les yeux et ne fait rien pour l'en

empêcher. Au bout de quelques minutes de ce manège, il se colle contre elle,

ouvre vivement sa blouse, puis, dégrafant maladroitement son soutien-gorge, il

attrape un de ses seins maintenant découverts et il commence à le sucer

goulûment. Lorsqu'Olivier s'est levé soudainement, Paul a perdu le contact tactile

qu'il avait jusque-là avec eux. Il reste debout à côté de leur chaise et les regarde en

silence sans bouger. Denise a fermé le yeux et elle arbore maintenant un sourire

tendu mais heureux, entrecoupé de petits tics nerveux, occasionnés par la douleur

physique infligée involontairement par son fils. Claudine, qui a cessé ses exercices

dès qu'a retenti la plainte d'Olivier, s'approche du trio et prend délicatement la main

de Paul pour le tirer de sa rêverie contemplative. Elle pose un doigt sur sa bouche

et murmure un "ch-ch-chut" discret en l'entraînant à l'extérieur de la pièce.

(...)

 

 

- "Ah vous voilà, madame Claudine! Je ne pensais pas

que vous auriez fini aussi vite aujourd'hui! Vous avez eu un téléphone de votre

amie Paule, il y a une demi-heure. Comme je ne pensais pas vous voir revenir

avant souper, je lui ai dit que vous pourriez la rappeler vers 6 heures et demie,

mais elle m'a simplement demandé de vous avertir qu'elle s'en venait nous

visiter en fin de semaine et qu'elle pourrait vous parler à ce moment-là."

 

- "Merci Jacqueline. Nous sommes sortis plus tôt

aujourd'hui, parce que les retrouvailles d'Olivier et de sa maman semblent

maintenant assez bien engagées pour qu'ils puissent se passer de notre aide.

Depuis près d'un mois qu'avec l'aide de Paul, sa mère lui apprenait à parler, au niveau de la compréhension intellectuelle s'entend, Olivier a enfin débloqué

aujourd'hui. Bien sûr, il ne sait pas encore prononcer des vrais mots, mais

dans sa tête tout au moins, il est depuis un certain temps capable de parler. D'après ce que j'ai compris, tout à l'heure, il a accepté de " re-venir au monde " et Denise a déjà commencé à lui faire revivre sa prime enfance. Par contre,

tu devrais te rapprocher d'eux, pour pouvoir les aider en cas de besoin. Peut-être pas dans la chambre d'Olivier directement, pour ne pas les déranger,

mais assez près pour pouvoir entendre Denise t'appeler éventuellement... "

 

(...)

 

" Bon, je crois que Denise, Olivier et Jacqueline sont occupés pour le reste

de l'après-midi. Viens Paul, si tu veux, on pourrait retourner dans notre

chambre. Il faudrait que je me repose un peu et j'aimerais que tu me " touches

" un mot de ce qui vient de se passer entre Denise et Olivier. Après, s'il nous

reste un peu de temps libre avant le souper, on pourrait peut-être en profiter

pour... faire un peu l'amour... On a été si occupés ces derniers temps, qu'on a pris très peu de temps pour nous et, après cinq mois de grossesse, elle va

bientôt être assez avancée, que je vais sans doute commencer à hésiter à le

faire..."

 

Quand ils passent devant la porte de la chambre d'Olivier,

ils entendent bien Denise fredonner une vieille berceuse et ils échangent un sourire

complice avant de continuer. Après avoir refermé la porte de leur chambre, Claudine se laisse tomber sur le matelas, en poussant un long soupir jouisseur.

Paul s'étend à côté d'elle et, lui glissant un bras sous la nuque, il caresse

doucement la joue de Claudine et pose un long baiser sur ses lèvres.

 

 

Puis, ils se déshabillent complètement et, pendant que le

retardataire de Paul achève de s'extirper maladroitement de sa chemise, "toujours

trop pleine de trop petits boutons", Claudine qui a empoigné fermement mais

délicatement le pénis d'une main, lui effleure doucement la gland avec l'index de

son autre main. Quelques secondes de ces caresses suffisent pour susciter une

érection complète, avec l'hyper-sensibilisation tactile et le besoin de cambrer les

reins qui l'accompagne. Sa propre jouissance s'accroît donc simultanément avec

celle que Paul savoure avec ravissement.

 

Chacune des caresses de Claudine est absolument

délicieuse pour les deux amants, puisque ses propres entrailles en éprouvent

directement toute la saveur en temps réel. Elle optimise donc facilement le rythme

de ses manipulations et trouve instantanément la fermeté idéale pour masturber

son partenaire. En plus de partager totalement les sensations et les émotions de ce corps masculin qu'elle excite si élégamment, celui-ci partage aussi avec elle

toute l'expérience que des décennies d'auto-masturbation occasionnelle ont pu lui

apporter. Avec ces indications émanant tant du cerveau conscient que de

l'inconscient de Paul, elle réussi à merveille à amplifier chaque instant de délice. Le

corps du pénis de Paul bien au chaud dans la paume de la main gauche de Claudine, ils communient ensemble à la sensation délicieuse de la caresse

intérieure amenée par le mouvement rythmé de l'épiderme supérieur contre la chair

sous-jacente du membre viril dilaté.

 

Guidée par la communion des jouissances qu'elle procure

simultanément aux deux amants, la main chaleureuse fait glisser amoureusement

la peau mince hypersensible en la tirant toujours juste assez pour profiter du jeu

maximum qui existe entre l'épiderme extérieur et le corps même du pénis. Sans

aucun inconfort ni dérapage irritant. Le col du membre bien singularisé par l'étreinte de l'index et du pouce d'une autre main chaude, les deux partenaires savourent

simultanément les pressions bien pulsées que les doigts et la paume de cette main

exerce sur la masse du gland.

 

Simultanément, le majeur et l'index d'une troisième main

caressent doucement les parois intérieures bien lubrifiées du vagin brûlant. Les

sensations délicieuses de ces manipulations électrisent au plus haut point les deux

partenaires. Pendant ce temps, leur quatrième main butine effrontément les lèvres

dégoulinantes et le clitoris dressé de façon provoquante juste à côté. L'abondance

des sécrétions de la vulve en fleur rendent éminemment savoureuses toutes ces

manipulations. Les doigts coquins ne font qu'effleurer eux-mêmes très

sporadiquement le clitoris frémissant, mais ils ne cessent de le stimuler

délicatement par l'intermédiaire des grandes lèvres interposées. Ainsi, l'une des

mains batifole de manière impévisible autour de divers endroits stratégiques et

empêche ainsi leurs organes génitaux féminins de sombrer dans la tiédeur de l'accoutumance, tandis que l'autre maintien constante la pression de la jouissance

qui se construit inexorablement par la répétition incessante de stimuli subtils

appliqués précisément aux mêmes endroits. Dans la fièvre des hallètements et des

spasmes que suposent les orgasmes qui les traversent, les deux corps en sueur

réagissent, se cambrent, se relâchent et s'arc-boutent simultannément de façon

rythmée avec force pendant que les deux protagonistes laissent exhaler des râles

jouissifs au gré des vagues du plaisir sexuel qui les transportent.

 

Leurs deux corps absolument trempés par la sueur, les

deux partenaires sont complètement emportés par les formidables élans que la

communion des extases suscitent jusque dans les tréfonds de leurs êtres. Claudine

amène ainsi très vite son alter ego à la frontière de l'orgasme et l'y maintient

constamment, tout en se gardant bien de le faire éjaculer tout de suite de façon à

prolonger au maximum leur plaisir commun. Paul est lui-même absolument grisé

par la profondeur, la durée et le nombre d'orgasmes que ses caresses suscitent

dans son propre corps lorsqu'il excite sa maîtresse. Claudine et lui savourent

évidement en temps réel ce sublime échange masturbatoire ressenti simultanément

par l'un et l'autre. La synergie de leurs orgasmes est absolument totale et défie

toute description...

 

Enfin libéré du corset inhibant de sa chemise, Paul se

penche à son tour vers sa compagne, l'entraîne sur le dos sur le lit et se met en

frais de l'enjamber à rebours pour plonger goulûment son visage entre les cuisses

chaudes et humides de sa partenaire. À partir de ce moment là, ils se fondent dans

une masse de chair jouissante et soupirante, qui halète, réagit, suce, sue et

tressaute avec un synchronisme parfait jusque dans les orgasmes. Des orgasmes,

masculins et féminins, qui se suivent et se complètent parfaitement.

 

Paul a même l'occasion de connaître directement le goût

de son propre sperme tout chaud via les papilles gustatives de Claudine. Tout

comme elle-ci se délecte aussi du parfum musqué et de la saveur salée que les

sécrétions de sa propre vulve procure aux sens surexcités de son homme

gourmand.

 

Tous ces préambules des plus agréables ne

s'interrompent finalement que lorsque les deux partenaires se retournent pour

s'entre pénétrer avidement pour le feu d'artifice final... Aussi vidés que rassasies, ils s'étendent ensuite côte à côte, bien collés dans les bras l'un de l'autre, pour que

chacun ne perde rien de ce que l'autre éprouve.

Pendant que Paul se refait des forces à la suite des

éjaculations qu'il vient d'avoir à l'extérieur et à l'intérieur de Claudine par les deux

ouvertures qu'elle lui a offertes, il continue tout de même à la masturber

tendrement. Il lui caresse tendrement le clitoris avec des effleurements délicats

pour en provoquer l'érection une fois de plus. Simultanément il lui titille l'anus, les

contreforts du vagin et tout l'extérieur de la vulve avec les doigts. Sa bouche passe

et repasse sur l'auréole des seins de son amie, dans son cou et ses oreilles pour

finir par se clouer amoureusement sur sa bouche. Si bien qu'ils se sentent bientôt

complètement emportés tous les deux par une nouvelle lame de fond irrésistible.

 

C'est pour Paul un ravissement sans borne de voir qu'une

fois de plus, en vivant de l'intérieur les orgasmes-pâmoisons de sa partenaire

exactement comme s'ils lui appartenaient en propre, il réussit à éprouver un

nombre d'apothéoses éblouissantes et une intensité de jouissance tels qu'aucun

homme n'a jamais pu en éprouver avant lui... Comblés et totalement rassasiés, ils

s'endorment finalement d'un sommeil réparateur et vraiment aussi empreint de

plénitude que faire se peut...

 

 

 


 

<> TRISTE NOUVELLE

 

- "Tu es tout à fait resplendissante ce soir Claudine; la

grossesse te va à merveille! Tu m'en parleras tout à l'heure et tu me

raconteras où tu en es de ce côté-là et avec ton nouveau patient ici. Mais

avant, il faut que je t'apprenne une bien triste nouvelle: hier après-midi, le

docteur Gignac m'a informée que les parents d'Ismaël étaient morts dans un

accident d'avion dans la Cordillère des Andes. Je lui étais reconnaissante

d'avoir attendu à la fin de ma journée de traitement avec Ismaël pour m'en

aviser, parce qu'autrement je ne sais pas si j'aurais été capable de travailler

avec lui sans faire de gaffes..."

" Ah oui, je ne te l'avais peut-être pas encore dit, Claudine, mais depuis votre départ, c'est moi qui suis chargée de le faire

travailler, parce que l'ergothérapeute à qui on l'avait confié quand on te l'a

enlevé n'arrivait à rien avec lui... C'était la grande Ghislaine, tu te souviens

d'elle: très gentille dans le fond quand on la connaît bien, mais si bourrue, à

force de travailler avec des personnes âgées, qu'Ismaël avait peur d'elle et il

régressait au lieu d'avancer. Le docteur Gignac voulait alors l'expédier dans

une " institution spécialisée pour incurables dans son genre " , comme il

disait. Ça me crevait le coeur, je l'ai donc supplié pour qu'il me donne une

chance d'essayer à mon tour. Tu m'avais raconté tellement de choses à

propos d'Ismaël quand tu le soignais, que je savais un peu comment le

prendre."

"J'avais de bons arguments, alors le docteur Gignac

s'est laissé convaincre. Avec moi, ça allait assez bien heureusement et dès le

début Ismaël avait recommencé à progresser. Je l'ai comme patient depuis

plus de trois semaines déjà; mais maintenant, j'ai peur que tout ça ne

s'écroule comme un château de cartes. Officiellement, le pauvre petit ne sait

encore rien mais je crois qu'il se doute probablement de quelque chose, parce

qu'il n'était pas tout à fait le même avec moi hier. Je n'ai pas encore été

capable de lui parler et j'aimerais que ce soit vous qui lui appreniez la triste

nouvelle. Je suis sûre que vous saurez comment le rassurer: il me parle

tellement souvent de vous! Si vous êtes d'accord, je vous l'amènerai lundi et,

si vous voulez bien docteur Landré, il pourrait peut-être rester ici quelque

temps..."

 

- "Certainement Paule, Ismaël est le bienvenu ici, aussi

longtemps que nos deux magiciens de thérapeutes le jugeront bons, et même

plus! Parce qu'il faut que je te dise qu'ils m'ont permis de rejoindre mon fils

assez bien pour pouvoir espérer le tirer de son propre autisme et réparer un

peu ma bêtise passée. En plus, comme c'est à cause de moi qu'Ismaël leur a

été retiré, il y a un mois, je me sentirais tellement coupable s'il tournait mal lui-aussi. Alors, tu comprends que je serais on-ne-peut-plus ravie, si je pouvais

collaborer un peu à le sauver! Mais ceci étant dit, oublions un peu nos tristes

histoires de thérapie et mangeons avant que ça ne soit trop froid, sinon je vais

encore me faire gronder par Ray, mon grand cuisinier irascible!"

 

Le lendemain matin, pendant que Claudine et Paule vont

faire une promenade dans la montagne, Paul accompagne Denise pour l'assister

une nouvelle fois dans sa relation avec Olivier. Hier soir, Claudine et lui ont discuté

longuement à propos de la façon dont ils pourront réussir à emmener Ismaël ici

sans qu'il ne soit perturbé outre mesure par ce nouveau bouleversement majeur dans sa vie. Au cours des derniers mois, l'enfant a déjà été confronté à un très

grand nombre de changements; il a toujours eu beaucoup de mal à les affronter,

surtout lorsqu'ils étaient accompagnés d'événements un tant-soit-peu chargés

émotivement. Une grande partie de son énergie et de son enthousiasme étaient

alors simplement drainés par sa difficulté à intégrer de tels changements, aussi

mineurs soient-ils.

 

Il devra bientôt faire face à une épreuve absolument

capitale et aura alors besoin de toutes ses énergies pour ce faire. Aussi Claudine a-t-elle suggéré à Paul d'assister Denise auprès d'Olivier ce matin, de façon à

"prendre le pouls" de leur relation une nouvelle fois. À la lueur des résultats de cet

examen, on pourra décider s'il lui sera possible de partir demain avec Paule pour

l'accompagner lorsqu'elle ira chercher Ismaël.

 

 


 

<> FIDÈLE

 

- "Et bien, bonne route les enfants, et à demain soir. Ne

t'inquiètes pas pour maman Claudine, Paul. Je vais te la soigner aux petits

oignons, sois en certain. Occupes-toi plutôt du pauvre Ismaël: un nouveau

déménagement va sûrement l'insécuriser beaucoup! Et sois gentil avec la

belle Paule, mais attention quand tu iras coucher chez elle ce soir, d'après les

autres physios de l'Institut, c'est une "tombeuse" incorrigible! Alors, essaie de

rester bien fidèle à notre chère Claudine surtout!"

 

Claudine, qui est alors en train de donner un grand baiser

prolongé à son amoureux avant son départ, prolonge encore son étreinte et lui

serre un peu plus la main en lui faisant un clin d'oeil entendu. Après quoi, les

portières de la voiture se referment et Paule démarre en direction de Montréal avec

son passager. Au cours de leur petit périple sans surprises, ils discutent à battons

rompus de tout et de rien. Paule, contrairement à son habitude, semble rivaliser

d'esprit avec Paul dans sa façon d'ironiser à tout propos. Quand ils arrivent enfin

chez elle, à côté du marché Jean-Talon, elle stationne sa voiture en face de la

porte de sa maison. Elle tend ensuite les clefs de son logement à Paul et l'invite à y monter seul tout de suite, pendant qu'elle-même va se rendre au marché faire

quelques emplettes pour leur souper.

...

 

Depuis quelques minutes déjà, ils ont fini de manger leur

plat de résistance, agrémenté de la bouteille de vin que Paule a rapportée de ses

courses et en sont maintenant à siroter leur deuxième café. Pendant tout le repas,

ils se sont informés mutuellement des différents événements qui ont marqué leurs

derniers mois respectifs.

 

- "Alors comme ça, hier quand tu as touché le docteur

Landré et son fils, tu as "vu" que tout progressait pour le mieux et Claudine et toi avez décidé de te libérer pour m'aider demain avec Ismaël; comme je

suis contente! Pendant ce temps-là Claudine et moi avons parlé longuement

en se promenant en raquettes dans les bois magnifiques qui entourent le

château du docteur Landré. On avait tellement de choses à se dire!"

"On a parlé de nous, de notre vie passée, présente et à venir, d'Emmanuelle aussi; de tes futurs enfants en général!"

" On a même beaucoup parlé de toi... et de moi."

 

- "Je sais, Claudine m'a tout raconté hier soir."

 

- "Alors, tu sais aussi que je viens tout juste de passer

des examens médicaux... appropriés. Négatifs sous toute la ligne, côté

contrindications s'entend. Depuis je... jeûne consciencieusement. Par contre

au niveau fertilité: pas de problèmes. "

 

En entendant cela, Paul pose la main sur celle de Paule et ils restent de longues minutes à se regarder mutuellement sans parler à haute

voix, mais à communiquer intensément de l'intérieur. Puis, ils se lèvent tous les deux

en même temps et se dirigent ensemble vers la chambre à coucher de Paule.

 

(...)

Toute la nuit, les deux complices se livrent à toutes sortes

de caresses, manipulations, fellations et masturbations réciproques qui se

couronnent immanquablement par une pénétration et une éjaculation, puisque c'est

bien là le but ultime de ces ébats. Paule s'emploie diligemment à stimuler son

compagnon, et déploie une infinité de ruses de sioux pour le faire vite bander à

nouveau après chaque éjaculation. Pour ce faire, elle a habilement recours à toutes

les techniques qu'elle a apprises au cours de ses multiples aventures de célibataire

"libérée". Elle est si experte dans l'art de stimuler et masturber un homme qu'elle

réussi plus d'une fois à le surprendre et enrichir ses connaissances. C'est pour elle

un ravissement sublime de pouvoir enfin ressentir elle-même toute la qualité et

l'intensité du plaisir qu'elle a toujours su intuitivement donner à un homme.

 

Sa conscience plane en pleine synergie de plaisirs en

survolant sa propre jouissance et l'échos de celle de son partenaire. Pour le

moment, ce dernier titille avec un doigté parfait le gland et la hampe de "leur"

clitoris, tout en les drapant dans l'étreinte pulsée, chaleureuse et humide des

grandes lèvres gorgées de sang. Des lèvres palpitantes que d'autres doigts

fouineurs et complices relèvent en les étreignant. Tous ces doigts espiègles

bougent à l'unisson, guidés par la curiosité et l'imagination de Paul ainsi que par

toute la propre science de Paule. Celle-ci maîtrise pleinement l'art de se masturber

le clitoris pour "aller chercher" son orgasme même pendant le coït. C'est en

participant à des sessions de Bodysex Workshops organisées par un groupe

féministe actif à l'Institut et animés par Betty Dobson elle-même, qu'elle l'avait

appris. Comme son clitoris est situé particulièrement loin en haut de l'ouverture du

vagin, elle ne pouvait pas espérer atteindre un orgasme très satisfaisant par les

seuls mouvements et pressions du pénis lors d'une simple pénétration. Elle avait

alors pris pleinement conscience du fait qu'elle n'avait absolument aucune raison

de se culpabiliser pour les activités d'auto-érotisme qu'elle avait toujours pratiquées

occasionnellement depuis sa plus tendre enfance. Elle avait appris à accepter et à aimer jouir. Dorénavant elle saurait comment rendre ses ébats sexuels avec les

hommes de son choix aussi jouissants que possible pour elle-même comme pour

ses partenaires, aussi malhabiles soient-ils! Par la suite, elle ne devait jamais plus

accepter de s'en priver...

 

En ce moment elle savoure aussi, littéralement "in vivo",

l'émerveillement de Paul qui ne cesse d'être ébloui par cette faculté, inédite pour un homme, de ressentir une telle cascade enivrante d'orgasmes intenses et

gourmands.

 

- " Oui je t'aime Paule, tu le sais bien. Tu m'aime, je le

sais bien aussi... Nous aimons tous les deux Claudine, chacun à notre façon

ça va de soi, et ça on le sait tous les trois. On le sait parce qu'on "habite" un

système de conscience " à aire ouverte " . Angoissant? Insignifiant? Parfait?...

Oui, parfait, n'est-ce pas? Je sais que tu ne tiens pas à être complètement

happée par une relation intime. Bien. De ton côté, tu sais que c'est avec Claudine et Emmanuelle que je sens ma vie, mais nous savons tous que

l'enfant que nous faisons aujourd'hui nous unira tous lui aussi par des liens

indestructibles. Tous les cinq en fait. Mais tu le sais aussi bien que moi. Claudine aussi d'ailleurs... Bon, OK, OK, J'avoue que je suis une belle "

mémère " en déblatérant comme ça, puisque tu sais ce que je vais penser

presqu'avant moi! Tes pensées sont tellement alertes! Mais j'avoue aussi que

ça me fait tout de même d'autant plus plaisir de me l'entendre formuler soi-même que je sais vraiment " comment " ça va être compris avant même que

j'aie essayé de le dire. Ouf.. N'est-ce pas " Madame la Conscience Féminine " ?

 

- ...

 

- Je te le répète sans hésitation: je t'aime Paule. Et

nous savons tous les deux ce que ça signifie réellement...-"

 

- " Moi aussi je t'aime et j'aime faire l'amour avec toi.

N'en déplaise à dame Claudine. D'ailleurs j'aime aussi beaucoup me rappeler

de ses impressions à elle de vos orgasmes communs. À travers le filtre de ta

propre mémoire à toi Paul, bien sûr... Mais à en juger par tes souvenirs

brûlants et la toute puissance de l'amour que vous ressentez l'un pour l'autre,

je suis hors-jeu! Et c'est absolument parfait. Ça me laisse toute ma liberté. J'y

ai beaucoup pensé ces derniers temps. Ce que j'ai, ou plutôt nous avons,

vécu, ce sera toujours pour moi une mine inépuisable de souvenirs de

bonheur, d'intensité. D'intensité, de sincérité et de communion. Ça n'a pas de

prix!"

" Ça n'a pas de prix, OK, mais je place encore plus haut

ma liberté d'être et de faire ce que je suis et ce que je fais de ma vie. Il n'y a

que moi qui puisse vivre ma propre vie. Je peux bien la rater complètement ou

en faire une oeuvre d'art, sait-on jamais? Je peux être coupable de paresse, de ceci ou de cela. OK, OK! Mais si je suis la seule coupable, je tient à rester la seule responsable! "

 

...

 

- " Moi aussi, je t'aimes Paul et ça ne me gène pas de le dire, puisque je n'ai jamais aimé un gars autant que je t'aime. Et bien sûr,

j'adore faire l'amour avec toi, Paul. Tout comme j'adore revivre tes ébats avec

ma chère Claudine et vos orgasmes... Mais si je me défonce au lit comme une

bête aujourd'hui avec le conjoint de ma meilleure ami, c'est bien parce que

j'espère vraiment avoir un enfant de toi, Paul, et tu sais que je suis sincère."

...

" Pour ce qui est du reste...Mes amours... Laissez-moi

vivre ma vie moi-même les petits amis! Aimes-moi, c'est chouette et puis

après laisses-moi vivre! Oh, je sais bien qu'on pourrais dire que je te

considère comme un homme-objet. Un simple instrument de plaisir. Mais ce

n'est pas vrai. Tu le sais. À partir de maintenant tu as les souvenirs qu'il faut

pour que même Claudine puisse partager. Partager ma jouissance comme elle

a partagé la tienne. Comme tu m'as fait partagé certains de vos meilleurs

souvenirs d'ailleurs. Merci. Partager nos sincérités, c'est pas rien! C'est

flippant de se rappeler des souvenirs d'un autre, mais de s'en rappeler comme

si on les avait vécus soi-même. Quand en plus on se rappelle aussi des

souvenirs des orgasmes d'une tierce personne comme si on les avait

éprouvés dans sa propre chair également, j'avoue que ça devient assez

enivrant. Pourtant, pour la suite du monde et de nos futures relations

réciproques, les intimes comme les autres, il faut se garder une bonne dose

de temps pour soi. Pour méditer. Pour méditer et mettre de l'ordre dans son

album de souvenirs collectifs. "

 

Le corps encore tout humide de sueur, salive, sperme et

sécrétions vaginales, Paule se blottit contre le flanc de Paul qui est couché sur le

dos. En position f�tale, elle a la tête appuyée contre la poitrine de son partenaire

et, même si elle garde les yeux fermés, son regard va se perdre beaucoup plus profondément que dans son seul fors intérieur. La tête appuyée dans la paume de

ses mains, Paul quant à lui a le regard perdu dans le lointain, bien au delà du pLacoët...

 

- " En fait, si tu jettes un coup d'oeil dans ma tête, tu

vas peut-être pouvoir m'aider à y mettre de l'ordre. Des fois, je me demandes

si le plus grand danger qui guette un mutant comme moi, ça n'est pas de

manquer vite de circuits enregistreurs pour fixer de nouveaux souvenirs, à

cause de la surcharge de mes inputs. De mes inputs et de mes engrammes

déjà enregistrés! Manquer de circuits et ne plus pouvoir apprendre. Ou alors

ne plus pouvoir retenir longtemps. "

" Mais c'était sans compter avec la faculté humaine de

classer. Classer et choisir. Choisir quand on a ses endogrammes comme ses

inputs multipliés par 2, 3 ou...? Ça devient tout un trip! Alors tant qu'à partager

ta conscience Paule, j'aimerais assez que tu essaies aujourd'hui de

m'apprendre à méditer. MÉDITER et arrêter mon dialogue intérieur. " Donner

congé à mon mental " , comme tu dis. Tu veux bien me servir de guide pour ça Paule? Aujourd'hui ou un autre jour, quand ça te sera possible..."

 

- " OK. Je veux bien. J'aime assez la méditation.

Presqu'autant que de faire l'amour! Alors tant qu'à partager les plaisirs de

l'un... Et sans vouloir nous flatter, c'était vraiment mieux que tout ce que

j'avais pu expérimenter avant... et tu sais très bien que ça n'est pas faute

d'avoir assez de points de comparaisons... Mais passons... Pour revenir à ta

question, oui Paul ça va me faire un immense plaisir de " méditer ton mental

avec le mien " , si c'est possible. De toutes façons, je vais au moins te

montrer comment faire, ne t'inquiète pas, c'est très facile: ça s'apprend en le

faisant, comme aller en bicyclette quoi! Pour toi, ce sera comme de

l'apprendre en commençant sur un tandem! ... Dans ton cas, je suis bien

consciente qu'il faut absolument que je t'initie à libérer ton mental, sinon tu va " péter au frette " un de ces jours! Dans mon cas, ça a complètement

changé ma qualité de vie. Ça m'a permis de retrouver le sentiment d'être aux

commandes de ma propre existence, plutôt qu'une simple spectatrice et une

passagère inerte de mon corps en route pour une destination inconnue... Mais

tu connais le vieil adage: " c'est en forgeant, que... " Je n'ai pas avec moi dans

mon sac à malice de comprimés genre " Instant Méditation " , et qu'on va

continuer à se voir encore longtemps, alors je te promet que je n'oublierai pas

de t'aider à apprendre à contrôler ton mental. ... Hum ... mais trêve de

considérations édifiantes! ... Pour le moment, j'ai bien hâte que vous me

laissiez goûter à ... votre fameuse détente " post- coït " mon bon monsieur...

mais... après ça, attention: je remets le courant! OK? ... mmhmm... mmerci."

 

Après de longues heures passées à se brancher

essentiellement sur le système "à piles auto-rechargeantes et inépuisables" de Paule, ils s'endorment finalement du sommeil du juste sur le système "à décharge

profonde" de Paul... Nimbés d'une aura d'amour expérientiel et viscéral, ils dorment

blottis l'un contre l'autre, leurs rêves complices baignant dans une mer de quiétude.

Une mer dont la surface est à peine animée ici et là par quelques petites vagues

d'humours concurrents... Lorsqu'ils s'éveillent enfin, le jour est déjà levé depuis

longtemps.

 

- " Dans quel état on a mis ta chambre! Un vrai champs

de bataille! Après la bataille... ...au fait: la bataille tu penses qu'on l'a gagnée?"

 

- " On a fait c'qui fallait en tous cas... Je crois qu'on

peut dire que si ça ne marche pas, ce ne sera sûrement pas faute d'avoir

essayé! Avec tout le jus que tu m'as mis entre les jambes, si j'étais coquette et plus peureuse face à l'embonpoint... je crois que j'aurais peur de prendre du

poids! "

 

...

 

- " désolée. OK, j'admets que c'est d'un goût douteux

comme blague. L'humour et moi... tu sais ce que c'est. "

 

Finalement, il fait presque jour, quand les deux complices

absolument vidés sombrent enfin dans un sommeil aussi profond que réparateur.

Pourtant, même endormis, ils n'en continuent pas moins d'évoluer

ensemble,puisqu.ils partagent maintenant leurs univers oniriques réciproques avec

tous les personnages, les décors les fantasmes et les situations qu'ils comportent.

Heureusement, ils ne mettent pas en scène de cauchemard ni l'un, ni l'autre. Aussi

c'est une nouvelle série de souvenirs positifs et agréables, aussi variés que

surprenants puisqu'ils découlent de deux esprits originalement très différents, qu'ils

pourront ajouter à leur répertoires personnels demain matin.

 

 


 

<> INTIMITÉS

 

- "M'mm...man, m'man, mm'mma, aamman, maman!"

 

- "Oui Olivier! Oui, maman est là, mon chéri! Maman a

compris. Bravo Olivier! Mon amour, mmm, viens que maman te serre fort!"

 

Denise serre son enfant dans ses bras et lui couvre tout le visage de baisers. Elle est tellement heureuse qu'elle en a les yeux tout inondés

de larmes de joie. Depuis que Paul est parti, Olivier essaie de retrouver une façon

de communiquer avec celle chez qui il a enfin pu sentir tout l'amour maternel qui lui avait fait défaut jusque-là.

 

Au cours des sessions de "contact intime" à trois qui ont

lieu depuis un mois déjà, l'enfant a déjà commencé à formuler mentalement ses

pensées en mots plutôt que simplement en images, sons et émotions pures.

Pourtant, tout au long de ces traitements, il est toujours resté muet extérieurement.

Mais puisque l'absence de Paul l'a à nouveau enfermé dans une prison

d'incommunicabilité, il tente à présent d'apprivoiser les subtilités du langage parlé

pour s'en sortir. Il doit apprendre à contrôler et coordonner tous ces éléments du

corps humain qui permettent à l'homme de communiquer verbalement. Jusque-là,

Denise a toujours entrevu avec un peu d'appréhension le jour où elle devra se

passer de l'aide de son "magicien" Paul. Elle sait maintenant que son fils est enfin

sorti du cul-de-sac de son autisme. Elle compte bien faire tout ce qui est en son

pouvoir pour que cette libération soit dorénavant irréversible quoi qu'il arrive.

 

Pendant ce temps-là, Jacqueline aide Claudine à pratiquer

ses exercices prénataux sur le petit matelas dans un coin de la même pièce. Après

le départ de Paul, les deux jeunes femmes ont en effet décidé de n'intervenir dans

la relation mère-fils de leur amie, que si cela était absolument nécessaire.

 

- "Madame Claudine, c'est extraordinaire: quand je

vous touche aujourd'hui, je crois que je commence à ressentir des messages

qui me viennent de votre Emmanuelle, comme quand monsieur Paul était là!

Pourtant je croyais que vous m'aviez dit que l'aide de monsieur Paul vous était

essentielle pour ça! C'est peut-être mon imagination... ça n'est pas aussi net

qu'avec monsieur Paul, mais il me semble que je reçois quand même quelque

chose... c'est merveilleux!"

 

- "Ouf... je vais arrêter mes exercices, pour le moment.

Je commence à être un peu crevée. Je crois que je vais aller m'étendre dans le solarium et me faire chauffer la couenne au soleil comme un lézard... le

soleil de décembre est absolument resplendissant aujourd'hui! Viens-tu avec

moi Jacqueline? On va être tranquilles: les deux hommes sont sortis et tout a l'air d'aller pour le mieux entre Denise et son fils. Je crois qu'elle et Olivier

apprécieront sûrement un peu d'intimité. Viens, allons-y!"

 

Les deux jeunes femmes se lèvent et sortent discrètement

de la pièce. Elles se dirigent ensemble vers le solarium du troisième étage en

gambadant légèrement au son de la chanson gaie que fredonne Claudine. En

arrivant là, Claudine se dépouille de tous ses vêtements et s'étend voluptueusement

sur le dos dans une grande chaise longue qui s'y trouve, en poussant un long soupir de satisfaction. Elle est imitée par Jacqueline, qui s'étend à son tour sur un autre

chaise longue placée tout à côté. Complètement épuisée, Claudine s'endort au bout

de cinq minutes à peine. Jacqueline tend alors la main dans sa direction et, avec

des précautions infinies, pose un doigt délicatement sur le ventre rond de la

dormeuse.

 

Lorsque Paul, Paule et Ismaël entrent dans la maison, il n'y a personne pour les accueillir. Ils vont donc à la cuisine pour prendre une petite

collation en attendant de retrouver les autres occupants de la maison. Sur la table,

ils trouvent la note écrite par Claudine à l'intention de Denise.

 

 

-"Suis allée m'étendre dans le solarium.

Jacqueline avec moi."-

Claudine.

 

Paul laisse donc Ismaël avec Paule qui lui a déjà servi un

grand bol de crème glacée et se dirige tout de suite vers le solarium. Quand il entre,

il aperçoit les deux jeunes femmes nues qui dorment au soleil. Une main posée sur

le ventre de Claudine, Jacqueline s'est assoupie sur la chaise longue placée

immédiatement à côté de celle de cette dernière. Gêné de troubler ainsi leur

intimité, il reste quelques instants à les regarder, en se demandant quoi faire.

Finalement, il décide de retourner à la cuisine et sort du solarium aussi

silencieusement qu'il y était entré.

 

Après quoi, il retourne à la cuisine rejoindre Paule et

Ismaël. Ils discutent ensuite de leur emploi du temps à tous les trois pendant que

Paul boit son café. Puis, accompagné d'Ismaël, Paul se dirige vers la chambre

d'Olivier pour y retrouver Denise et son fils et leur présenter Ismaël. Pendant ce

temps-là, Paule se rend au solarium pour y retrouver Claudine et rencontrer

Jacqueline. On pourra discuter "entre femmes" en toute intimité de diverses

questions d'intérêt spécifiquement féminin...

 

 

 

 


 

<> TOUT

 

- " Alors mon Paul, tout s'est bien passé à Montréal?

Pas de problèmes avec Ismaël, par exemple? Ne me fais pas languir, viens te

coller sur moi et racontes-moi tout! N'oublies aucun détail! Je veux tout

savoir! Surtout comment se sont passées tes nuit chez Paule... Est-ce que

vous avez pu... comme on s'en était parlé avant ton départ? N'oublies pas mon

grand escogriffe d'homme nouveau, que c'est à cause de ma curiosité

maladive que... Ça n'était pas trop dûr j'espère! Allons viens vite et fais-moi

vivre tout ça comme si j'y étais! "

" De mon côté, je me suis tellement ennuyé de toi! Je

me sentais tellement seule sans toi, que j'avais beaucoup de difficulté à

m'endormir. Ah, et puis j'ai moi-aussi des choses extraordinaires à te

raconter. Ça a rapport avec toi, moi, Emmanuelle et Jacqueline pendant que tu n'étais pas là. Il faudrait aussi que je te parle de mes projets pour les

prochains jours... Mais je n'en dis pas plus! Colles-toi et tu sauras tout, car je

ne parlerai qu'en présence, vraiment intime, de mon " homme nouveau " ..."

 

Paul achève de se déshabiller, se glisse sous les

couvertures de leur lit et enlace tendrement son amie. Ils restent de longues

minutes en silence à échanger de l'intérieur, d'abord au niveau de leurs sentiments

réciproques, puis des informations strictement factuelles. Finalement, comme ils en

viennent à se communiquer des détails plus intimes de leurs expériences

réciproques des derniers jours, leurs corps commencent à vibrer de façon plus

intense et, très bientôt, ils sont tous deux plongés dans une rafale orgasmes-souvenirs tout puissants qui les submerge complètement.

 

(...)

 

Le lendemain matin, ils déjeunent tous ensemble dans la

grande salle à manger. Puis Paul, Ismaël et Denise, qui porte son fils dans ses

bras, se retirent dans la chambre d'Olivier pour entamer leur session d'exercices.

Les deux physiothérapeutes et l'infirmière finissent de prendre un deuxième café.

Puis elles se dirigent toutes trois vers le solarium pour profiter du beau soleil

hivernal qui luit encore de tous ses feux.

 

- "Ma belle Paule, avoues qu'on est quand même bien

ici, à se faire rôtir toute nues au soleil, en plein mois de décembre. C'est ce

que Jacqueline et moi avons fait pratiquement tous les jours pendant que toi

et Paul étiez partis. Comme quoi, tout en étant bien sage, on peut quand même

bien profiter de la vie! Oh je sais bien que tu ne t'es pas trop ennuyée non plus

pendant ce temps-là avec mon homme... On ne peut rien se cacher, lui et moi!

Mais, n'aies pas peur, je ne vous en veux pas pour ça: Paul m'a tout raconté si bien hier soir, comme lui seul sait le faire, que j'y étais presque... grâce à toi,

j'ai vécu hier des instants tout à fait délicieux! D'ailleurs, tu en sais quelque

chose de ses dons de raconteur: je me souviens de ce tu m'avais déjà dit à

propos de certaines expériences qu'il t'avait fait vivre à l'Institut, lorsque nous

avions échangé nos patients... Hier soir, ça a été mon tour de bénéficier de

certaines indiscrétions. Moi aussi, j'ai bien aimé jouir avec toi! Et puis, après

tout, n'est-ce pas ce dont nous avions convenu la semaine passée?"

" De mon côté, pendant ce temps-là j'ai bien réfléchi et j'ai aussi appris des choses extraordinaires grâce à Jacqueline. Si tu veux en avoir un aperçu, pose un peu ta main ici sur mon ventre, fermes les yeux et tiens-toi bien...

...

Il fallait s'y attendre, tu me diras? Peut-être. Mais moi je trouve tout de même que c'est à vous jeter par terre! Surtout que cela risque

éventuellement de prendre un sens bien particulier pour toi aussi un de ces

jours..."

 

D'abord un peu décontenancée par les propos crus et

directs de Claudine, Paule est restée muette pendant tout le temps qu'elle

l'écoutait. Puis, elle a été très intriguée par les dernières paroles de son amie et

c'est fort craintivement, qu'elle tend ensuite la main vers le ventre de cette dernière.

Elle ne peut retenir un cri de surprise quand elle sent la communication s'établir

entre elle et Emmanuelle.

 

 

 

 


 

<> AMI - STUPIDE

 

- "Mmm...an, mmaa...man, maman, maman! Hhol, h...ol,

P...ol, Paul! a...ené aa, a...am, iii, ammi, ami? Ami?"

 

- "Oui mon chéri, Paul est revenu avec maman. Il t'a

amené un ami. Ismaël, l'ami s'appelle Ismaël. Is-ma-ël!"

 

- "Ami Iii...le, I...ma...le, ssss, Ismaël. Ismaël ami

mmmoi!"

 

Au son de son nom, qu'il entend prononcer avec difficulté

mais aussi avec tant d'efforts, le visage d'Ismaël s'illumine d'un sourire gêné mais

radieux et il se rapproche un peu plus de la chaise berçante où Denise vient de

prendre place avec son fils sur les genoux. Paul qui lui tient toujours la main s'est

approché lui aussi et prend celle qu'Olivier lui tend. La sérénité qui caractérise

maintenant Olivier traverse Paul et inonde Ismaël qui rougit. Celui-ci tend à son tour

sa main libre en direction de celles de Paul et Olivier. Denise prend leurs trois mains

entrelacées et les serre tendrement.

 

...

 

Tout au long de l'avant-midi, une relation extrêmement

chaleureuse s'installe de plus en plus entre les quatre partenaires. Bien sûr Olivier

et Ismaël sont tous deux absolument ravis de pouvoir communiquer à nouveau

facilement avec le monde extérieur en ayant Paul comme intermédiaire. Pourtant,

comme ils ont tous deux récemment eu l'occasion de vivre des situations où ils

étaient privés de son aide, en dépit de la différence d'âge physique qui les sépare, il semble se créer entre eux une complicité indéniable pour arriver à communiquer

verbalement sans son support. Aussi, quelques heures plus tard, quand Jacqueline pénétre dans la pièce pour les avertir de descendre dîner, quelle n'est pas sa

surprise de les trouver tous les quatre à jouer par terre: les enfants à califourchon

sur le dos des deux adultes à quatre pattes. Les deux petits garçons se lancent tous deux des mots et des phrases décousues plus au moins incohérentes. Ils essaient

ensuite de s'imiter mutuellement et ils tentent de répéter ce que l'autre vient de dire,

en y mettant différentes intonations, à plusieurs reprises et avec plus ou moins de

succès dans le cas d'Olivier, il faut bien le dire. Ces tentatives d'élocution

maladroites provoquent souvent chez eux, comme chez leurs montures, de

bruyants éclats d'hilarité folle.

 

Lorsqu'ils se retrouvent tous autour de la grande table de

la salle à manger, Olivier et Ismaël sont encore tellement emportés par le vent de

folie verbale du matin, qu'ils ne cessent pratiquement jamais de parler. Ce qui

ressemble souvent plus à des gazouillis informes, surtout quand Olivier marmonne

la bouche encore pleine... Dès qu'ils ont fini de manger, les deux enfants

commencent tout de suite à harceler Denise et Paul pour retourner immédiatement

reprendre leurs jeux. C'est donc d'un trait que ceux-ci avalent leur café, avant de

remonter dans la chambre à exercices d'Olivier.

 

À la fin de la journée, les deux jeunes lurons, aussi épuisés

l'un que l'autre par leur harassante journée d'activités fébriles, réclament

pratiquement d'eux-mêmes le privilège de se coucher plus tôt que d'habitude. Leurs deux compagnons sont donc particulièrement heureux de pouvoir se retrouver enfin

libres aussi tôt, car ils sont eux-mêmes complètement fourbus à la suite de cette

journée épuisante.

 

- "Ouf! Quelle journée! Je suis absolument crevée. Je

n'aurais jamais cru le métier de cheval si difficile! Mais ça ne fait rien, je suis si heureuse qu'Ismaël et mon petit "tocson" aient réussi à s'entendre aussi

bien. Tout ce débordement d'activités physiques nous a fait un peu perdre de

vue la raison qui nous a poussé à amener Ismaël ici... J'y repensais tout à

l'heure et j'en suis venue à me dire que je pourrais peut-être l'adopter

légalement, maintenant qu'il est devenu complètement orphelin. Je ne sais

pas ce que vous en pensez..."

"Le peu que je connais de lui me le font maintenant

voir comme un compagnon idéal pour Olivier. Je suis certaine qu'il serait lui-aussi ravi de l'avoir comme frère pour jouer; surtout que la vieille maman

Denise ne pourra pas longtemps s'investir autant dans ses jeux. Et puis dans

les environs, les compagnons de son âge sont plutôt rares... inexistants en

fait. D'ailleurs, quel âge a-t-il? Il a un corps de trois ans bien sûr, mais avec

l'âge mental d'un nouveau-né? Un nouveau-né qui, par certains aspects, est

déjà plus mûr que sa propre mère... Alors dans ces conditions, avec Ismaël, ils deviendraient un peu comme le cadet et son grand frère aîné, tout en étant

pour ainsi dire du même âge. Alors pourquoi pas? D'ailleurs, comment cela se passerait-il s'il essayaient de jouer avec d'autres enfants "ordinaires" de

leurs âges? Tandis qu'avec Ismaël... Je crois qu'ils partagent assez de

similitudes dans leurs expériences vécues, qu'ils s'entendent comme larrons

en foire... On l'a bien vu aujourd'hui, n'est-ce pas Paul? Un jour sans doute, ils

pourront s'intégrer avec d'autres galopins de leurs âges, mais pour le

moment, je pense qu'ils pourront s'aider mutuellement à faire le passage."

- "Oh, pour ça oui! Pour en revenir à ta première

question, je crois bien que ton projet représenterait probablement ce qui

pourrait leur arriver de mieux à tous les deux. Même dans mes rêves les plus

fous, je n'aurais jamais pu imaginer meilleur développement... Merci Denise.

Je suis certain que tu ne le regretteras pas. Si tu veux, demain on pourrait

commencer à leur en parler. Je veux bien me charger d'Ismaël si tu acceptes

d'en glisser un mot à Olivier. Par la suite je pourrai toujours sonder aussi

Olivier pour nous assurer que tout va vraiment bien."

 

Au cours des journées suivantes, Denise et Paul

commencent graduellement à sonder les deux enfants. Olivier est absolument

transporté à l'idée que son ami pourrait éventuellement toujours habiter chez lui et

devenir " son propre grand frère à lui tout seul ". Quant à Ismaël, lorsque Paul lui

parle de l'idée de Denise, sans l'informer de la triste nouvelle concernant ses

parents bien sûr, son visage s'illumine d'abord d'un air absolument épanoui. Puis,

ses traits prennent progressivement un caractère plus dur et triste. En même temps,

il semble recommencer de nouveau à se couper du monde extérieur. Ce qui ne

manque pas d'inquiéter assez Paul pour qu'il prenne tout de suite la main de

l'enfant, dans l'espoir d'arriver à comprendre de l'intérieur la nature et les raisons de cette réaction mitigée.

 

- "Comme les autres! Comme tous les autres! Ils veulent se débarrasser de moi! J'en suis sûr. C'est pour ça qu'il m'a dit ça. Je sais bien que

ça n'est pas possible. Ils veulent me faire peur. Ils veulent que j'aie peur de ne plus

revoir Maude et Bernard, et que je demande à partir pour les retrouver. Ils sont stupides, tant pis pour eux! Je n'ai même pas peur. De toutes façons, je ne les aime même plus eux-autres. Ils ne m'ont jamais aimé eux-autres non-plus. J'ai toujours

été juste "Ismaël, leur gros problème". Si Maude et Bernard se sont toujours occupé

de moi, c'est juste parce qu'ils pensaient qu'ils étaient obligés. Je le sais bien. Ça a toujours été comme ça! Ah ici ils veulent que j'aie peur de ne plus pouvoir

retourner à la maison. Ensuite, ils vont me dire: qu'est-ce qu'il y a, Ismaël? Tu

t'ennuies de Maude et Bernard, Ismaël? Oh ça tombe bien, Ismaël, on va te

renvoyer là-bas. On t'aime bien tu sais, Ismaël, mais on a pas le temps de

s'occuper de toi. Tu t'amusais bien, Ismaël, mais ça ne peut pas durer toujours. Il

faut que tu comprennes, Ismaël, que tu fasses ton grand. Eux-aussi, je les déteste

maintenant d'abord! J'avais tellement confiance. J'ai été stupide! Ils étaient si

gentils. Mais cette fois ils ne m'auront pas! Même monsieur Paul ne pourra pas

venir me chercher. Quand ils vont m'obliger à repartir, cette fois je vais disparaître

en orbite, comme un satellite. C'est bien plus fort qu'une stupide balle de base-ball,

un satellite. Je ne veux plus retourner dans un hôpital stupide. Je ne veux pas

retourner vivre tout seul dans une stupide maison vide, non plus. Avec juste une

gardienne plate qui ne sait pas ce que c'est que de jouer pour vrai. Une maison

pleine des "traineries" stupides que Maude et Bernard rapportent toujours de leurs

voyages stupides... ...Non Ismaël, non! arrête de t'imaginer toutes sortes de choses!

C'est toi qui est stupide. Ça ne se peut pas! Non, pas madame Claudine et

monsieur Paul! Ils ne peuvent pas être comme ça! Pas eux! Non! Il faut que tu

essaies de leur parler! Il faut que tu leur dises que tu veux rester avec ton seul vrai

ami, Olivier! Tu es capable de parler maintenant. Il faut qu'ils t'écoutent! S'il le faut,

je vais demander à Olivier de me défendre. Sa mère elle l'aime pour vrai, elle!"

 

Tout à coup, il ressent une onde de chaleur et d'amour qui

s'insinue dans tout son être. C'est alors qu'il se rend compte que Paul était entré en

lui depuis le début de sa crise de panique. "Il sait tout!" Il ressent aussi maintenant

la vague d'amour et d'amitié que Denise et son fils lui envoient, depuis qu'ils ont

tous deux pris la main de Paul. Ils l'entourent tous les trois et le serrent tendrement

dans leurs bras. " - Non Ismaël! Non, ne nous rejettes pas! Si tu veux de nous,

nous allons te garder toujours. - C'est toi que je veux comme frère. - Tu peux

m'appeler maman, je veux te garder toujours. Nous avons besoin de toi. Nous

t'aimons vraiment. Il faut que tu restes avec nous!"

 

 


 

<> LA TRIBU

 

- "Téléphone pour vous, madame Claudine."

 

- "Merci Jacqueline, je viens tout de suite.

 

Encore vêtue seulement de sa grande robe de chambre en soie japonaine, Claudine avale en vitesse la dernière gorgée de son café de

céréales du matin, puis elle se lève et va prendre le combiné téléphonique que lui

tend Jacqueline.

 

- " Allô. "

 

(...)

 

- " Ah, bonjour Paule. Comment ça va ce matin? "

 

(...)

 

- " Moi aussi, merci. Il fait un froid sibérien ici, mais la

campagne est si belle! Il y a beaucoup de neige et elle est tellement blanche!

 

(...)

 

- " Ismaël? Je crois qu'il va bien lui aussi, maintenant.

 

(...)

 

- " Oui, il s'est adapté très bien à sa nouvelle famille.

 

(...)

 

- " Oui, on lui a dit à propos de ses parents. Au début

ça a été dur, mais Denise et Olivier l'ont beaucoup aidé. Ils l'adorent et Ismaël

le sent bien. Je pense qu'il le leur rend bien d'ailleurs. Ils sont devenus

inséparables. "

 

(...)

 

- "Oui, lui aussi. D'ailleurs, cette semaine ils ont

commencé à jouer dehors. "

 

(...)

 

- "Non, ni moi, ni Paul ne nous mêlons presque plus

jamais de leur relation. On dirait maintenant qu'Olivier et Ismaël sont deux

enfants absolument sans histoires. Ils bougent tout le temps et ils n'arrêtent

pas de jacasser! De vraie pies!

 

(...)

 

- " Pires que moi, tu imagines! "

(...)

 

- "Bien sûr, au début, Paul a dû prendre contact avec

Ismaël très souvent, plusieurs fois par jour même; le pauvre petit était

tellement insécure! Il passait continuellement par des états d'euphorie totale à des moments de déprime complète. Mais maintenant, ça s'est stabilisé et ils

ne se contactent plus que très occasionnellement. Et généralement c'est

surtout pour rassurer Denise ou moi. Tu sais comment sont les

professionnels de la thérapie! "

 

(...)

 

- " Oh lui, il va à merveille. Sa réadaptation est

pratiquement terminée. Depuis un mois, les enfants l'ont obligé à se dépenser

physiquement plus que toutes les physios du monde! "

 

(...)

 

" Non. On dirait qu'il ne pense à peu près plus au projet

de Jean sur un téléroman dans le milieu hospitalier. Ni au cinéma d'ailleurs.

Par contre, je crois qu'il commence à avoir très hâte à l'été pour pouvoir

retourner à son " shack " , comme il dit. Il veut absolument qu'Emmanuelle y

passe au moins les premiers mois de sa vie. C'est elle qui est devenue le

centre de toutes ses pensées. "

 

(...)

 

- " De ce côté-là? À merveille, ma grossesse est

toujours aussi enivrante. Ma bedaine commence à être bien ronde. Tout le

monde ici est très prévenant avec moi. Le flatteur de Paul me dit "qu'elle me

va à ravir"! Un vrai gamin! "

 

(...)

 

- " Si je le laissais faire, il resterait collé sur moi toute la journée. Mais dans le fond, je sais bien que c'est surtout parce qu'il adore

contacter Emmanuelle. Il dit que sinon, il se sent exclu de notre relation. Le

pire c'est que je sais qu'il a raison! Parce qu'entre Emmanuelle et moi, et

bien... "

 

(...)

 

- " Comment ça? De toutes façons, tu va bientôt

connaître ça toi aussi. Au fait, est-ce que tu as déjà commencé à ressentir

quelque chose? "

 

(...)

 

- " Quoi? C'est pas vrai! Et qu'est-ce que ça te fait? "

 

(...)

 

- " Oui je comprends. J'en parle avec Paul ce soir et je te rappelle demain matin. O.K.? "

(...)

 

- " Tu m'excuseras, je dois te laisser. Les enfants me

réclament pour aller jouer dehors dans la neige. Je vais encore me faire traiter

de bavarde! "

 

(...)

 

- " O.K. salut. À demain."

 

Elle raccroche et se hâte d'aller s'habiller pour sortir

dehors et aider les enfants à construire leur igloo. Avec la vieille égoïne que Ray

leur a prêtée, ils passent tout l'avant-midi à découper des blocs dans la croûte de

neige durcie par le froid mordant. Pendant le dîner, les enfants s'amusent

beaucoup à affubler tous les mots qu'ils utilisent d'un suffixe en -uk ou en -uit, "comme les vrais Inuits". Aidés par Denise, Paul et Claudine, qui égaye leur travail

de ses chansons gaies, ils réussissent au cours de l'après-midi à ériger un

magnifique igloo, "assez grand pour sauver toute la tribu, même les vieux!"

 

 

 


 

 

<> COMPRIS?

 

Sous l'oeil un peu triste d'Ismaël, Olivier, Denise et Jacqueline, les partants Paul et Claudine, aidés de Ray, placent leurs valises dans

le coffre de la voiture de Paule. Puis, après avoir embrassé tous leurs amis, ils

montent tous deux dans l'auto avec cette dernière.

 

- "Soyez prudents sur la route et prends bien soin de

tes invités, Paule. N'oublie pas que je ne te les prête que pour une journée ou

deux, pas plus! Je veux absolument vous avoir ici tous les trois pour fêter

l'arrivée du printemps! Parce qu'après ça, l'igloo de mes petits Inuits va

commencer à fondre. Il faudra bien que quelqu'un les aide à construire un

nouvel abri pour l'Été. " Dans l'arctique, avoir un bon abri, c'est une question

de vie ou de mort! " On ne rit pas avec ça! Tous les petits Inuits vous le

diront!"

 

Pendant le trajet vers Montréal, Paule et Paul se racontent

les diverses péripéties qui ont meublé leur dernier mois respectif, émaillant tous

deux leurs récits de nombreuses pointes d'humour. Assise sur la banquette arrière,

à cause de sa grossesse avancée qui lui interdit d'utiliser une ceinture de sécurité, Claudine fredonne sans arrêt ses chansons gaies favorites et semble

complètement absorbée par la contemplation du paysage de printemps qui défile

sous ses yeux.

 

Lorsqu'ils arrivent enfin chez Paule, Claudine monte la

première chez son amie avec la clef du logement, pour ouvrir la porte à ses

compagnons qui la suivent, les bras chargés. Puis, Paule s'éclipse pour aller à

l'épicerie du coin faire quelques emplettes. Lorsqu'elle revient, Paul a déjà

commencé à déballer leurs bagages dans le salon, alors que Claudine est dans la

cuisine et prépare du café en chantonnant.

 

- "Des huîtres pour souper, ça t'irait Paul? Il y en avait

en vente à l'épicerie et j'en ai pris une montagne, j'espère que vous aimez-ça!

Mais qu'est-ce que tu fais-là? Je vous prête ma chambre, pendant que vous

serez ici, voyons! Il n'y a qu'un petit divan dans mon salon et vous êtes deux.

Et Claudine qui est enceinte en plus! Installez-vous dans ma chambre: il y a un grand lit double; vous y serez très bien. C'est moi qui vais coucher ici sur le divan!"

 

- "Hé là, les conspirateurs! Arrêtez de parler dans mon

dos! Venez plutôt ici! Il ne faut jamais laisser une handicapée toute seule!

N'importe quelle physio qui se respecte sait ça! Il y a du bon café frais qui

vous attend dans la cuisine."

" Venez voir maman Claudine! On va discuter tous les

trois confortablement assis devant une bonne tasse de café chaud pour vous

et un grand verre de lait pour moi!"

 

Quand ils sont tous assis autour de la table de la petite

cuisinette de Paule, celle-ci répète les remarques qu'elle avait faites à Paul en

entrant.

 

- "Ah non par exemple! ça ne se passera pas comme ça! Je n'ai pas arrêté d'y penser, depuis qu'on s'est parlé au téléphone l'autre

jour. Paule, je t'aime bien, tu le sais. Mais là franchement: il faut qu'on se

parle! Alons, venez ici, et assoyez vous qu'on discute. Maman Claudine a

quelque chose d'important à vous dire, pour que tout soit bien clair!

...

" Bon, Paule, tu es ma meilleure amie et mon associée

en plus! En temps que femme, tu voudrais enfanter pendant que tu en est

encore capable. Bien. Par contre, tu ne veux pas t'embarrasser d'un père, peut-être trop possessif. Bon. Et puis quoi encore? Pour te rendre service, je

t'ai déjà prêtée mon " homme nouveau " une fois, pour qu'il te fasse un enfant.

Un deuxième petit mutant en perspective? Tu as toujours su comment profiter

de ma curiosité maladive. Bon. N'empêche que c'était déjà bien gentil de ma

part, tu l'avoueras! Ça n'a pas marché, puisque tu viens d'être menstruée à

nouveau. C'est bien triste. J'ai accepté que vous recommenciez votre

tentative. Soit. C'est pour ça qu'on est venu ici aujourd'hui. Mais cette fois-ci,

je veux être là! Vous allez faire ça sérieusement! Tu pensais peut-être que je

vous laisserais vous amuser tous seuls dans le salon pendant que la grosse

handicapée de Claudine resterait à poireauter toute seule dans un grand lit

vide! Non! Si ça doit se passer comme ça, je ne marche pas! Si je suis venue

ici avec Paul ce matin, ça n'est pas pour rien , ne vous en déplaise mes

gaillards! "

...

" OK? Sinon, je m'en vais tout de suite et je ramène

mon homme avec moi! Il n'est pas question que l'on me tienne à l'écart,

pendant que vous faites ça à la sauvette! Oh bien sûr, la dernière fois j'ai eu

droit à une rediffusion en différé, c'était pas si mal... mais cette fois j'exige du

direct! Compris? Cette semaine, on va coucher tous les trois ensemble dans

le grand lit de la comtesse. Comme ça, je pourrai être certaine d'assister

quand ça va se passer... "

...

" De plus, cette fois, j'entend bien diriger moi-même

tout le déroulement des opérations. Je dis bien " des " opérations, parce que

pour moi faire l'amour, c'est deux choses bien distinctes, mais oh combien

complémentaires: les préliminaires, ça c'est pour moi, et la pénétration

proprement dite, ça c'est pour toi Paule! Bien sûr on pourra toutes les deux

vivre l'opération manquante par procuration et en direct, mais je ne veux pas

être la seule à me contenter de simili! Au souvenir, je crois que je préférerai

toujours le présent, surtout s'il est agréable... De toutes façons, si chacun y

met un peu du sien, ça ne peut qu'être meilleur pour tout le monde! Ce sera

comme ça; et c'est pour la dernière fois! Compris? C'est à prendre ou à laisser!"

 

- "!?!?!?"

 

- "Et puis à part de ça, vous allez dire que j'ai l'esprit

absolument tordu. OK, si vous voulez! Mais moi je suis bien curieuse de savoir

avec quelle sorte de jouissance ça peut carburer un VRAI trio amoureux!? ...

Puisque la vie m'offre une chance de le vivre réellement, je m'en voudrait de

laisser passer une telle occasion! ... Je ne pense pas que personne l'aie

jamais vécu avant aujourd'hui? ... Non, bon... OK, on va devenir des pionniers

une fois de plus! ... Mettez-vous ça dans la tête les petits copains! C'est une

journée vraiment historique aujourd'hui, OK là! ... Surtout que j'espère bien

que ça va être la dernière fois que je vais pousser mon amoureux

extraordinaire dans les bras d'une autre! ... Compris?!!"

...

"En tous cas, pensez-y bien cette nuit, parce que si ça

doit se passer, c'est demain que ça va arriver, aujourd'hui on est tous trop

crevés pour faire quelque chose de vraiment bien! OK là! ... Ce soir, on relaxe!

... Compris?"

 

- " !?!?!!?!!! "

 

Un silence total suit l'envolée de Claudine pendant

quelques secondes. Ses deux interlocuteurs sont compêtement interloqués. Puis

les yeux en larmes, Paule se lève, s'accroupit à côté de son amie et elle la serre

dans ses bras, en l'embrassant avec ferveur.

 

- "Merci... merci... merci... Oui Claudine... oui... Comme

tu voudras. Je comprends. Tu es merveilleuse. Tu seras toujours la meilleure... la meilleure! ... Je ne sais pas comment te dire..."

 

- " Eh bien dans ce cas là, ne dis rien ma grande! Et

puis fais-nous donc à bouffer: c'est qu'on commence à avoir la dent creuse,

Emmanuelle et moi... Allez hop, au boulot miss!

 

Paule se relève en essuyant les larmes de son visage et

commence sur le champs à préparer leur souper. Elle chante à tue-tête l'air des

Bijoux de la Castafiore, pendant que Claudine est assise et communique avec Paul

en lui tenant les mains et en le regardant droit dans les yeux.

 

 


 

 

<> REVENANT

 

- "Bonjour les amoureux. Alors vous avez passé une

bonne journée? ... Je vois que vous avez commencé à préparer vos bagages

pour repartir. Mais il faut absolument que je vous parle de la journée que j'ai

passée à l'Institut aujourd'hui. Il m'est arrivé quelque chose d'absolument

extraordinaire! "

" Imaginez-vous donc que j'ai revu cet après-midi un de mes anciens patients qui vous connaît bien tous les deux: Glen Shadwick.

Je ne sais pas si vous voyez qui je veux dire? Glen Shadwick l'Inuit

britannique qui ne parlait que le français... et qui nous donnait régulièrement

de grands cours " historico-philosophico-anthropologico-linguistico- ethnographicos-coco... " ouf, et j'en passe! Il est sorti de l'hôpital depuis un

bon moment déjà, mais il revient quand même nous visiter de temps en temps,

comme aujourd'hui."

"Quand je lui ai dit que vous étiez chez moi ces jours- ci, il m'a dit qu'il tenait absolument à vous revoir. J'espérais beaucoup que

vous accepteriez de rester à souper avec moi ce soir, alors je me suis permis

de l'inviter. Ok? "

 

À ces mots, Paul et Claudine opinent de la tête et à la vue

des sourires qui apparaissent sur leurs visages, Paule sait qu'elle a bien fait.

 

" OK. ... Mais, je vous ai promis d'aller vous reconduire

à Saint-Bruno quand vous voudrez et j'entends bien respecter mes

promesses: on peut repartir tout de suite si vous voulez... "

 

- " Paule, nous savons très bien tous les trois pourquoi

nous sommes là. Alors inutile de tourner autour du pot. Si on est ici ma chère Paule, c'est d'abord pour que " mon " homme puisse t'engrosser, non? ... Je

m'excuse, c'est un peu cru... Disons que si je t'ai amené mon cher Paul, c'est ... pour que vous puissiez faire l'amour et concevoir un petit demi-frère, ou une

demie-soeur pour ma petite Emmanuelle. Bien.Alors il est évident que Paul

doit coucher ici ce soir! Soit.

" Par ailleurs, je sais que lors de votre première

tentative, Paul a vécu avec toi une relation sexuelle extrèmement jouissante et agréable. Je m'en souvient très bien... ça m'a permis de profiter moi-aussi

de ta gende expérience et comme tu le sais bien, j'adore apprendre... "

...

"Quant à moi, je tiens à assister au grand événement. Alors, tout à l'heure quand je vous ai dit que je ne voulais pas me retrouver

dans la pièce à côté pendant que vous alliez me faire cocue une fois de plus,

j'étais parfaitement sérieuse! Compris! Je maintiens tout ce que je disais à ce

moment là! Je tiens même mordicus à y participer, compris! Y participer et

collaborer à écrire une des pages les plus importantes de l'amour humain, de

l'érotisme et de la sexualité. Je tiens absolument à participer à cette première

vraie relation sexuelle à trois de l'histoire connue de l'humanité."

 

...

 

- " Ok. Alors, c'est parfait! Alors, d'ici là qu'avez vous à nous proposer madame la comtesse? Le sire Glen s'en vient vous voir ce soir?"

 

- " Oui, mais je lui ai dit que je le rappellerais avant six

heures ce soir, si vous décidiez de repartir tout de suite et que mon invitation

tombait à l'eau. Sinon, il devrait arriver un peu plus tard. "

" Je ne savais pas si vous comptiez coucher ici encore

cette nuit ... une fille peut toujours changer d'idée au dernier moment... puisque ce n'est pas le cas d'après ce que tu viens de dire, Claudine: je vous

garde au moins jusqu'à demain, ce qui va me faire le plus grand des plaisirs

cela va sans dire! Bon, maintenant que ce détail est réglé, on peut commencer

à s'organiser pour souper. "

 

...

 

" ... OK. Je suis contente que vous restiez une nuit de

plus. Autrement, Glen ne serait venu que demain soir. Et puis de toute façon,

doctoresse Claudine, vous ne pouvez pas m'abandonner et me laisser

recevoir ici mon " ex- patient " toute seule: qui sait où ça peut mener une

thérapeute des familiarités comme ça avec un patient du sexe opposé... On

connaît des précédents... D'autant plus que mon " patient " a déjà repris

beaucoup de poil de la bâte et qu'il n'est peut-être plus très " patient " ... Allons Claudine, je t'en prie: tu sais bien que les pauvres originaux mâles ne peuvent

résister longtemps tout seuls aux charmes de la " tombeuse incorrigible " ,

comme disait l'autre!"

 

- "D'accord Paule, on veut bien rester pour souper.

Après, on verra, côté détails... ... J'ai hâte de revoir Glen. Il est probablement la personne idéale pour nous aider à réfléchir un peu à tout ce qui nous arrive

ces temps-ci. Tout ça est tellement compliqué pour des petits québécois et

québécoises bien ordinaires et sans histoires comme nous! Mais maintenant,

il serait peut-Être temps que vous commenciez à penser à ce que vous allez

servir à vos convives tout à l'heure madame la comtesse. Pas encore des

huîtres j'espère!"

 

- "Non, rassurez-vous! En revenant du travail tout à

l'heure, je suis passée au marché Jean-Talon et j'ai acheté tout ce qu'il faut

pour préparer une fondue chinoise avec de la viande chevaline. Vous m'en

direz des nouvelles! Chef Paule s'occupe de tout! Vous ne touchez à rien,

compris! Regardez plutôt dans ma discothèque et mettez-nous de la musique,

s'il-vous-plaît. Merci."

 

Au son de la musique entraînante d'un disque de salsa

colombienne, cadeau de Claudine à son amie au cours de la première année après

leur rencontre, les préparatifs culinaires vont bon train.

 

- "On sonne à la porte! Vous voulez bien être assez

gentils pour aller répondre s'il-vous-plaît?"

 

Drapé dans une ample cape de toile mince , Glen

Shadwick entre et se jette sur Claudine et Paul, qui viennent de lui ouvrir. Tel un

ours polaire il les serre tous les deux dans ses grands bras. Les joyeuses

retrouvailles se déroulent dans une exubérance de poignées de mains,

embrassades, accolades, - Allô! -s, - Comment ça va? -s, - Que je suis content! -s

et rires sonores. C'est ainsi qu'ils se dirigent tous trois vers la cuisine. Pendant la suite du repas, on se raconte mutuellement les divers événements qui ont meublé

les existences.

 

- " Fantastique! Extraordinaire les amis! Alek Tukatuk,

l'Inuit que je dois aller retrouver le mois prochain me disait justement hier au

téléphone qu'il avait hâte que je revienne " pour me serrer la main et qu'il

pourrait alors savoir si ma conception du monde avait changé depuis la

dernière fois " . Je trouvais l'image très belle, et j'étais sûr que ça n'était que

ça: une image. Peut-être pas, après tout. Mais si toi tu peux vraiment lire dans

les pensées des gens en leur touchant Paul, tu n'as pas dû apprendre

beaucoup de secrets quand on s'est serré la main tout à l'heure. Je ne pensais

à rien d'autre qu'à la joie de nos retrouvailles, vous autres aussi je crois."

" Et vous dites que la communication marche aussi

dans l'autre sens? J'ai toujours pensé que tu n'étais pas tout à fait ordinaire,

Paul! Mais là... Pour me convaincre vraiment Paul, il faudrait qu'on échange

sur des choses que nous ne connaissons pas tous les deux d'avance. Là, ça

serait un test déjà presque scientifique! Tu veux bien essayer tout de suite?

Allons, serrez-moi la pince, monsieur le grand sorcier blanc!"

" Racontez-moi en détails, comment s'est passée

votre vie à Saint-Bruno... disons avec vos deux autistes, par exemple. Et

joignez-vous à nous, mesdames. Plus on est de fous..."

 

Les quatre joyeux convives entremêlent leurs mains au

centre de la table et un échange effréné d'impressions, émotions, idées et

sentiments s'engagent entre eux. Glen écarquille les yeux et tombe presque à la

renverse avec sa chaise.

 

- "Holà! Pas si vite! Vous parlez tous en même temps!

J'y perds mon inuktituk!"

 

Puis les échanges se font plus ordonnés et se poursuivent

tard dans la soirée sans qu'aucun mot ne soit prononcé de vive voix.

 

- "Deux heures du matin. Il commence à se faire tard! Il va falloir que je vous quitte. C'est entendu, je descends vous retrouver à

Saint-Bruno demain après-midi. Vous m'avez si bien... montré comment m'y

rendre, que je ne devrais pas avoir de problèmes à trouver la place, si vos

souvenirs sont bons, évidemment... "

" Je suis très curieux de revoir cette chère doctoresse

Landré dans son " habitat naturel " . Vos deux petits Inuits ex-autistiques

aussi, bien sûr! Salut, et à demain!"

 

 

 

 


 

<> MULTIPLES ET HYBRIDES

 

Après le départ de Glen, Paule se charge de nettoyer la

cuisine, pendant que ses invités vont préparer la chambre à coucher et le grand lit

de Paule pour leur seconde nuit à trois. Puis, Paule vient rejoindre ses amis,

amoureusement enlacés sous les couvertures de son lit. Elle se déshabille

complètement, se glisse doucement entre les draps et colle timidement son corps

encore transis contre ceux tout chauds qui s'y trouvent déjà.

 

- "Oh que vous êtes froide madame la comtesse!

Allons venez-ici qu'on vous réchauffe! Venez partager notre plaisir, il n'y a pas

de gêne à y avoir, au point oß en est notre relation à trois. L'expérience de la

nuit dernière n'était pas trop désagréable pour personne. Mais cette fois-là, je vous en prie essayez d'y mettre un peu plus du vôtre, comtesse! Après tout,

vous avez un corps vous aussi; servez vous-en pour vous... je veux dire

"nous", faire jouir. Toutes les physios savent qu'un malade est toujours son

propre meilleur thérapeute, non? Encore une fois, il n'y a pas de gêne à y

avoir: Si vous savez bien vous faire jouir ça n'en sera que plus jouissant pour

nous aussi... Un pour tous, tous pour un!"

 

- " Oui: " un pour touche, touches pour un... " "

 

- "Paule!..."

 

- " Sic, excusez-la... "

 

Perfectionnistes jusqu'au bout des ongles, Claudine, Paule

et leur étalon se succèdent tour à tour dans la salle de bain pour des retouches à

leur maquillage, un lavage à fond des organes génitaux, seins et anus susceptibles

d'être visités par les langues des deux autres partenaires.

 

Les trois amis en profitent aussi pour se singulariser l'un

l'autre en s'enduisant le corps ici et là, avec les diverses crèmes à saveurs et

odeurs variées que Paule garde toujours précieusement à côté de son assortiment

de condoms, crèmes spermicides et autres accessoires anti-conceptionnels, en

fonction d'agrémenter ses folles nuits d'amour...

 

Jusqu'à ce jour, Paule s'en était surtout servi pour enrichir

quelques unes de ses fréquentes sessions de plaisir solitaire pour commencer et ou alors pour animer les quelques séances de masturbation en groupe lors des

"ateliers" d'expression physiques et sexuels à l'intention des femmes de son groupe

féministe. Ces ateliers dont plusieurs étaient pilotés par Betty Dodson elle-même,

lui avait appris à vivre ses phantasmes et savourer avec bonheur toutes les facettes

sensorielles du plaisir sexuel.

 

Ceci étant dit, la presque totalité des autres expériences

sexuelles antérieures de Paule a quand même toujours été de nature strictement

hétérosexuelle "à peu près classique". Comme elle a toujours été très craintive face

au risque de maladies vénériennes, encore plus qu'à celui d'une grossesse-surprise

en fait, ses multiples fioles d'adjuvants érotiques gustatifs et olfactifs sont encore

presque pleines.

 

" OK. On s'en sert. Mais pas n'importe comment: il y a des intimités que je ne se partage pas, c'est comme ma brosse à dents. Il

vaut mieux ne pas tenter le diable!" disait-elle toujours à ses amants curieux d'y

recourir.

 

Cette fois par contre, chacun essaie de rivaliser d'originalité

pour parsemer son propre corps des touches de saveurs et d'odeurs les plus

susceptibles de surprendre et séduire les trois partenaires lors de leurs ébats. Ils

ressemblent bientôt à trois mosaïques multi-sensorielles surprenantes: un cocktail

de goûts les plus appétissants chez Claudine, un affriolant bouquet de fleurs

capiteuses chez Paule et un pot-pourri surprenant parsemés de fines touches de

musc, d'épices ou de fines herbes sur Paul. Ils le font par petites touches subtiles,

posées stratégiquement, surtout autour de leurs parties les plus intimes, pour

séduire les langues et les narines qui vont venir y batifoler tout à l'heure...

 

Paule, qui a placé une de ses musiques préférées dans le lecteur, son disque de salsa colombienne, cadeau de Claudine, est maintenant

grimpée sur une chaise oß elle danse en ondulant des hanches avec des attitudes

des plus lascives. Tout sourire et avec des yeux qu'elle espère des plus pervers,

elle se fait très aguichante, suggestive et même provoquante par des gestes

parfaitement explicites d'auto-érotisme de façon à exciter au maximum ses

partenaires et ainsi les inciter à abréger leurs préparation...

 

Ces préparatifs enfin terminés, ses deux spectateurs

agrippent leur hôtesse par la taille et Paul la soulève de terre d'une étreinte plutôt

gauche mais toute théâtrale pour la déposer sur le grand lit d'amour. Ce faisant, il roule lui aussi des hanches et caresse l'anus de sa captive avec le gland tout

chaud de son pénis turgescent. Il est précédé par Claudine qui chantonne en

caracolant au rythme de la musique sud-américaine jusque dans la chambre de Paule pour ensuite prendre part à leur nuit d'amour à trois. Ils ont bien l'intention de

la vivre comme " la première vraie nuit d'amour à trois de l'histoire de l'humanité " ...

 

Couchée sur le dos, les genoux pliés, Paule serre les

coudes le long du corps et se blottit en soupirant entre ses deux complices dont les

corps lui enserrent les flancs. Le bras droit de Claudine entrelacé dans le bras

gauche de Paul sert d'oreiller pour la tête de Paule. De sa main droite, celle-ci

masturbe le pénis de Paul comme il lui a déjà appris à le faire si bien lors de leur

première rencontre au lit... Toute en finesse et en dextérité, sa main gauche est

occupée à stimuler le clitoris de Claudine. Celle-ci en est absolument enchantée et elle roucoule d'aise puisque la main de Paule est vraiment experte dans l'art de

provoquer à coup sûr une jouissance intense et des orgasmes clitoridiens

incomparables, même lorsqu'elle fonctionne en mode de " pilote automatique " "...

 

Pendant ce temps, les jolis seins fermes, les fesses bien galbées, l'anus

aujourd'hui aromatisé à l'anis , le cou effilé, les oreilles délicates et la vulve avide de Paule sont tour à tout visités, tâtés, caressés, pétris et stimulés de très agréables

façons par les deux mains libres de ses partenaires.

 

En quelques minutes à peine, le niveau d'excitation de Paul

est tel que les amants doivent changer de position en vitesse. Prestement, il se

retourne pour venir se placer entre les cuisses de Paule. Aussitôt, pendant qu'il lui

donne un long baiser profond, avec l'aide de quatre mains fébriles qui le guident

vers l'ouverture, son pénis vient s'enfoncer entre les lèvres dégoulinantes du vagin de son amante et y décharge sans plus tarder un premier filet de spermatozoïdes

agités.

 

Grâce à l'énergie inépuisable de Claudine qui n'a

maintenant de cesse de se masturber sans aucune gêne avec une qualité de

concentration incomparable dans les circonstances, les trois partenaires sont

transportés d'un orgasme à l'autre presque sans coup férir et ils halètent

profondément avec un synchonisme parfait pendant que leurs corps sont agités par

des spasmes puissants et irrésistibles . Le pénis sucé et manipulé adroitement par Paule pour le stimuler, Paul étreint amoureusement ses deux amies et savoure

quelques secondes furtives de paix post-coïtale, avant de sentir monter en lui une

nouvelle érection. À mesure que son pénis se dresse à nouveau, plus haut, plus

massif et plus ferme que jamais, la sensibilité de Paul, son excitabilité et son plaisir

augmentent en proportion. Son plaisir est aussi ressenti par ses deux amantes en

même temps, ce qui stimule d'autant leur propre excitation et abaiise la tonalité de

leur respiration saccadée d'un ton au moins...

 

À chaque nouvel orgasme partagé de l'intérieur, les trois

complices s'en trouvent inondés un peu plus encore par la sueur et les nouvelles

sécrétions vaginales qui débordent toujours plus abondamment des deux vulves

palpitantes; le tout mêlé avec le surplus de sperme de la dernière éjaculation de

Paul et les restes de salive déposés ici et là par les bouches gourmandes des trois

partenaires...

 

Peu de temps encore et Paul pénètre à nouveau Paule

pour essayer de la faire profiter de la prochaine décharge de son sperme. Cette fois

par contre, il devra s'évertuer à aller et venir beaucoup plus longtemps dans le

vagin déjà dégoulinant de sperme et de sécrétions vaginales avant d'éjaculer une

nouvelle fois.

 

Puisque chacun des partenaires ressent très intimement

les délices de ce manège, aucun d'eux ne trouve évidemment rien à redire à une

telle prolongation... Même qu'à la suggestion mentale de Paule, Claudine, qui s'est

maintenant placée les jambes écartées, à califourchon au dessus du visage de son

amie, présente le bouquet de sa vulve et le cocktail de son clitoris à portée de la

langue et de la bouche de sa copine. Elle se fait aussi masser les seins par Paul

dont le torse est intimement collé dans son dos et qui lui dévore le cou goulûment.

 

Tout en pelotant et en bécotant avec amour sa chère Claudine, Paul continue inlassablement le va-et-vient de son pénis dans le vagin de Paule. Après une longue session de plaisirs partagés, lorsque l'éjaculation arrive

enfin, ils s'effondrent tous les trois, pêle-mêle sur le lit. D'un commun accord, ils

décident donc d'interrompre là leurs ébats amoureux car, de deux heures à peine

après le début de leur partouze, ils sont maintenant tous trois carrément épuisés

par tous ces exercices pourtant si agréables. Ils ne tardent pas à s'endormir d'un

sommeil réparateur.

 

Pour quelques heures à peine; parce que, d'un commun

accord, le premier des trois amants à se réveiller après un somme, réveille ses

deux complices et c'est reparti! bénéficiaire périphérique de leurs orgasmes

communs, et douée d'une perception du temps tellement plus jeune et rapide... que

les trois amants, c'est Emmanuelle qui assume en fait le rôle de déclencheuse pour

la plupart des réveils et c'est la conscience de Paule qui lui sert de relais.

Évidemment, au cours des heures qui suivent, les sessions subséquentes de sexe et d'accouplement ne comporteront pas plus d'une seule éjaculation, mais au petit

matin ils sont finalement vaincus par l'épuisement profond de Paul qui les habite

tous trois.

 

La presque totalité de la nuit est donc passée en une série

interminable de préliminaires couronnés par une cascade d'orgasmes à la chaîne

tous plus agréables et enivrants les uns que les autres. Une bonne partie de ce

temps est donc ponctuée par les halètements profonds et les spasmes de plaisir

des trois partenaires en symbiose parfaite. Après quelques pauses nécessaires et

quelques récidives toujours aussi hallucinantes d'extase, les trois partenaires

tendrement entrelacés s'endorment finalement en même temps d'un sommeil

profond, très réparateur et bien mérité... qui se prolonge jusque tard dans l'après-midi suivant.

 

C'est pourquoi, quand ils se réveillent en douceur, un à un,

de leur dernier somme très apprécié et où les avait finalement amenés Paul dont

l'épuisement profond les habitait alors tous trois, les amants sont bien confiants

d'avoir vraiment fait de leur mieux pour protéger une " nouvelle espèce en voie d'apparition " . Et ce, avec la complicité totale de sa plus jeune représentante;

encore à naître et à dégager l'essence de sa propre réalité, elle en est toute amour,

empathie, curiosité et éblouissement...

 

 

 


 

<> INUIT

 

- "Bonjour doctoresse Landré. On m'a dit que votre

propriété abritait maintenant un campement de petits réfugiés inuit. Comme

vous savez, je m'intéresse beaucoup au peuple Inuit depuis longtemps. Il

parait que j'ai déjà été une sorte de sommité en ethnographie boréale. Il faut

justement que je re-potasse mes notes sur leur culture; ré-apprendre un peu

tout ce que j'ai déjà su... Les coutumes et la langue! J'ai une très mauvaise

mémoire... mais ça n'est pas votre problème; passons. Alors je me suis dit que

je pourrais peut-être venir rencontrer vos visiteurs ici même."

 

- "Bonjour Glen. Je suis si contente que tu aies

accepté de venir! Ce qu'on t'a dit est vrai: oui, mon royaume abrite bien un

campement de petits Inuits. Ils seront sûrement ravis de te rencontrer. L'iglou

qu'ils ont construit cet hiver était parfait quand il faisait froid, mais maintenant

il est complètement fondu. Le problème c'est que Ismaëluk et Oliviuk ne se

souviennent plus très bien de la façon de se construire un abri pour l'été...

Malheureusement, ni Ray, ni Jacqueline, ni moi ne sommes compétents pour

les aider. Je pense que tu pourrais peut-être rafraîchir un peu leur mémoire?

Ils m'ont dit "que dans l'Arctique, avoir un bon abri c'est une question de vie

ou de mort!" Alors, si tu pouvais demeurer ici quelques temps et nous éclairer

de tes lumières avant de repartir pour le grand-Nord, tu sauverais la vie à

notre misérable communauté! Tu peux t'installer dans la maison, tout le temps

que tu voudras."

 

- "À trois, jamais je ne croirai qu'on n'arrivera pas à se

débrouiller... De toute façon, on ne m'attend pas à Inugniitunut avant le mois

prochain. Et si j'y retourne sans me rafraîchir la mémoire, mes amis là-bas se

demanderont pourquoi je refuse de comprendre ce qu'ils me disent, puisque je suis "le seul blanc qui comprend toujours assez bien l'Inuktituk!" Je ne

voudrais pas qu'ils interprètent mal. Il faut que je sois à la hauteur de ma

réputation, que diable! C'est donc avec le plus grand plaisir que j'accepte

votre invitation, doctoresse. J'ai avec moi de beaux livres qui nous

expliqueront comment construire de bons abris pour l'été. Ça me fera une

bonne répétition et Alek ne pourra pas rire de moi le mois prochain quand j'irai

en expédition avec lui! Mais si je reste, il est bien entendu que je devrai aussi

passer pas mal de temps à étudier mes notes... Mon Inuktituk en aurait

sérieusement besoin! Mais le traumatisme crânien qui m'avait mené en

réadaptation à l'Institut a sérieusement diminué mes talents naturels pour ce

genre d'étude... Alors il va falloir que j'y consacre pas mal d'heures et vos

chéris risquent de me trouver vite un peu plat..."

 

Tout le monde collabore ensuite pour transporter les

bagages des nouveaux arrivants de la voiture de Paule jusque dans la maison.

Deux petites paires d'yeux inquisiteurs les espionnent de l'orée du bois et ne

manquent rien de tous leurs mouvements. Ce soir-là, toutes les conversations

tournent autour de la vie dans l'arctique et les réalités inuit. Après le souper, Glen

sort de ses bagages quelques-uns des livres qu'il a amenés. Puis, il s'installe

confortablement dans un fauteuil profond et est vite flanqué des deux enfants, qui

examinent attentivement son livre par dessus son épaule. Ils sont totalement

captivés par tout ce qu'ils voient et bientôt ils sont assis tous les trois côte à côte et

parcourent ensemble un magnifique album de photos. Sous chacune d'elles, Glen a déjà inscrit en alphabet syllabique le nom inuktituk de chaque sujet représenté.

 

 

Complètement muets dans leur contemplation quasi- béate, les enfants écoutent Glen prononcer les vocables inuktituk qu'il avait inscrits

sous chaque image, plusieurs années plus tôt, quand il apprenait la langue pour la

première fois. En même temps, il pointe avec son index le sujet concerné et répète

plusieurs fois chaque mot pour en graver le souvenir dans sa mémoire le plus

profondément possible. Quant à Claudine et Paul, ils sont montés se coucher très

tôt. Ils sont bientôt imités par Paule, que les émotions de la journée et de la nuit

précédente ont épuisée elle- aussi.... Denise en profite alors pour coucher les deux

enfants. Peu de temps après, tout le monde dort enfin du sommeil du juste.

 

- "Bonjour madame Denise. Il y a longtemps que vous

ne vous étiez permis de faire la grasse matinée comme ça!"

 

- "Bonjour Jacqueline. Oui, je l'avoue: je me lève tard

ce matin. Oh bien sûr je me suis réveillée une première fois beaucoup plus tôt

ce matin. Quand Olivier et Ismaël se sont levés, j'ai bien failli sortir du lit moi

aussi. À ce moment-là, je les ai entendus aller harasser Glen, qui s'est levé

tout de suite de très bonne grâce, m'a-t-il semblé. J'ai compris qu'ils allaient

sortir et construire ensemble un abri d'été inuit. Alors, j'ai préféré faire la

morte. De toute façon, j'avais bien besoin de sommeil. Quand les autres se

sont levés par la suite, je me suis contentée de me retourner un peu dans mon

lit! Au fait, où sont-ils tous allés?"

 

- "Monsieur Glen est toujours dehors avec les enfants.

Je pense qu'ils sont allés voir les restes de l'igloo. Ray est parti faire des

courses à Montréal. Monsieur Paul et madame Claudine sont partis prendre

une marche dans la montagne, je crois. En sortant, ils m'ont dit qu'ils

rentreraient pour dîner. Et mademoiselle Paule est montée au solarium. Je

m'en allais justement la rejoindre."

 

- "Bon, vas-y. Ne t'occupes pas de moi ce matin. Je

vais me démerder toute seule pour déjeuner. Ce ne sera pas compliqué: juste

un petit café. Ensuite, j'irai probablement vous rejoindre là-haut. À tout de

suite."

 

Jacqueline attrape un grand sac en toile et part rejoindre Paule au solarium. Elle y trouve celle-ci confortablement étendue sur une grande

chaise de plage. Paule s'est endormie sur le dos et continue à prendre son bain de

soleil intégral, sans broncher, quand Jacqueline pénètre sans bruit dans la pièce.

La jeune femme hésite un peu, puis se dévêt complètement elle-aussi et prend

place dans la chaise longue située immédiatement à gauche de celle de Paule.

Quand Denise entre à son tour dans le solarium, Jacqueline rougit un peu et

remonte pudiquement sa grande serviette de plage pour se couvrir.

 

- " Relaxe! Ne te déranges pas pour moi. De toutes

façons, je vais vous imiter tout de suite. Quelle bonne idée: après tout, on est

entre nous, il n'y a pas de gêne à y avoir! Tous les hommes de la maison sont

sortis et on a tout le reste de l'avant-midi à nous. Profitons-en! Oh pardonnes-moi, Paule: je t'ai réveillée. "

 

- " Bonjour doctoresse Landré. Excusez-moi, avec le soleil magnifique qu'on avait ce matin, je n'ai pas pu résister à l'attrait de votre

solarium privé. "

 

Pendant que Denise se déshabille à son tour et s'installe

sur la chaise longue à la droite de Paule, celle-ci la met au courant des derniers

événements qui se sont déroulés à l'Institut de Réadaptation de Montréal depuis le

départ de la doctoresse. Puis, leur conversation dévie ensuite sur les problèmes et

les joies de la maternité.

 

Jacqueline souligne la transformation extraordinaire du

climat humain qui règne dans la maison, depuis l'intervention de Paul et Claudine.

Le miracle de la renaissance d'Olivier. Denise décrit la griserie de la relation qui se

développe entre elle et son fils. On parle de l'intelligence d'Ismaël. On évoque les

qualités particulières que la communication mère-fille semble prendre chez Claudine. Denise élabore même sur son hypothèse de l'émergence d'une race

nouvelle d'êtres humains. De fil en aiguille, Paule en vient à confier à ses

compagnes tout ce qui l'unit à Claudine et Paul. Elle parle même de leurs récentes

expériences, mais sans trop entrer dans les détails évidemment...

 

Pendant ce temps-là, ces derniers sont assis côte à côte

au bord d'un petit promontoire dans la montagne; celui-là même où Denise aime

tant se rendre quand elle a besoin de calme pour se "ressourcer". Collés l'un contre

l'autre et la main dans la main, ils restent muets et semblent complètement plongés

dans l'admiration du paysage magnifique qui s'offre à leurs yeux. Quand finalement

ils descendent de leur point d'observation pour aller dîner, ils rencontrent en chemin

Glen et les enfants qui s'en retournent également vers la maison.

 

- "Ouf, quel avant-midi! Je ne remercierai jamais assez

Ismaël qui s'est acharné à décoder patiemment les schémas maladroits que

j'avais griffonnés dans mes vieilles notes de recherche. Il a compris assez

bien pour nous montrer par l'exemple comment s'y prendre. On a fini par

construire, à la mode Inuit, un abri de printemps qui me semble, ma foi, pas

trop mal..."

 

Quand ils arrivent à la maison, Jacqueline s'affaire déjà à

préparer le repas, alors que Denise et Paule sont lancées dans une discussion

animée à propos de l'avenir de l'humanité.

 

- "Encore une demi-heure avant que ce soit prêt!"

 

Claudine va s'asseoir avec Ismaël et Paul avec Olivier. Ils

feuillettent deux des livres illustrés de Glen. Ce dernier remonte d'abord à sa

chambre, puis reviens se caler dans le fauteuil qui fait face au divan de Claudine et

Ismaël. Ceux-ci sont plongés dans l'Étude du manuel que l'ethnologue avait lui-même montré aux enfants la veille. L'enfant rayonne de fierté pendant qu'il récite à sa compagne, en pointant du doigt ce qu'ils représentent, les "vrais noms inuit"

des sujets représentés dans les nombreuses illustrations du volume de Glen.

 

- "Iglu... tu vois, c'est une maison toute en neige;

inuk... ça c'est un homme; les autres, c'est des animaux de chez nous: aputi...

siku... qingmeq... tuktuk... nanoq... ukpik..."

 

- "À table tout le monde! C'est prêt!"

 

Après avoir dîné en vitesse, l'équipe des "Inuits" retourne

continuer ses activités de l'avant-midi. Denise et ses autres invités restent assis

autour de la table et la maîtresse de maison a relancée la discussion du matin à

propos de la nouvelle race d'êtres humains, qui est en train de voir le jour selon elle.

Un peu gênés, Paul et Claudine racontent à leur tour comment ils ont vécu leur

dernier séjour chez Paule.

 

-"Est-ce que je peux vous parler franchement? Même

de questions... très intimes? ... C'est très important pour moi: il faut que je le dise. ... "

"Oui... Bon, très bien. Ce que j'ai à vous dire me gêne

beaucoup, alors vous voudrez bien pardonner mes hésitations..."

 

À ces mots, tous les regards se tournent vers Claudine,

qui se racle un peu la gorge et regarde intensément Paul quelques instants en lui

serrant la main nerveusement. Puis elle tourne les yeux vers Paule et lui adresse un long monologue que personne n'osera interrompre.

 

- "À dire vrai, si j'ai accepté " aussi facilement " semble-t-il, (et c'était bien vrai!) que Paul te fasse un enfant, ma chère Paule,

c'est parce que j'espérais qu'ainsi ma petite Emmanuelle ne serait peut-être

pas toute seule pour grandir parmi les dinosaures que nous sommes."

"Bien sûr, elle a un père qui lui ressemble et qui pourra

l'aider à assumer sa différence, mais je voulais lui donner la chance d'avoir un,

ou une, allié ou allié-e, à peu près de son âge." ...

"J'ai également pensé un peu à moi. Quand

Emmanuelle grandira et que je devrai inventer comment être une bonne mère

avec elle, je me disais que si ton enfant était doué des mêmes facultés

qu'Emmanuelle, on pourrait s'aider et se soutenir toi et moi, Paule." ...

...

"Je comprends que pour n'importe qui de normal, le

fait pour une femme de jeter son homme dans le lit d'une autre, surtout si elle

l'aime comme je l'aime, ça peut paraître curieux. Mais dans mon cas, je n'ai

aucun mérite à ne pas être vraiment jalouse et craintive: je connais Paul mieux

que moi-même."

"Bien sûr, la première fois, quand il est allé seul chez

toi, j'admets que j'ai été un peu inquiète. Je ne vais pas commencer à

énumérer tous les <<on dits>> entendus à l'Institut ... Je suis sûre que tu sais

ce que je veux dire, Paule... ... Mais j'espérais qu'en revenant, Paul accepterait

de tout me raconter <<en détails et en "toucher-scope">>... ... Je n'ai pas été

déçue: il m'a fait revivre intensément son expérience avec toi Paule. Merci. ...

Et bien aujourd'hui, je peux bien te le dire: ta réputation de " virtuose de la chose " à l'institut n'était vraiment pas surfaite... Tu fais TRÈS bien l'amour

ma belle."

 

À ces mots, Paule rougit légèrement, et se replace un peu

sur sa chaise. Mais pas un instant, elle ne détourne les yeux du regard de Claudine.

 

- " Grâce à lui, j'ai vraiment su que tu étais tout à fait

sincère quand tu m'a parlé avant de ton désir d'avoir un enfant de lui, et rien

d'autre! Il m'a permis de ressentir tout ce que toi comme lui aviez senti, pensé

et éprouvé dans ton lit. Tu savais que ça pourrait arriver, n'est-ce pas? "

 

Pour toute réponse, Paule se contente d'opiner de la tête et de faire un clin d'oeil entendu à son amie, tout en arborant un grand sourire

radieux.

 

- " Vous allez peut-être penser que je suis bien

perverse... ça ne me fait rien, mais quand nous sommes allés tous les trois

chez toi cette semaine, j'avoue que j'avais déjà décidé, bien avant d'arriver à

Montréal, de m'impliquer plus sérieusement et participer moi-même

activement... "

" Peut-être que j'espérais ainsi faire partie de la

première expérience d'amour vraiment à trois de l'histoire... "

" Peut-être qu'après tout, ma curiosité est vraiment

trop maladive. Non? "

... ...

Claudine hésite quelques instants, toute à l'affût des

réactions de se auditeurs, et cherche un peu ses mots avant de continuer. Elle a

maintenant fermé les yeux et ne s'aperçoit pas que Jacqueline l'examine

furtivement ainsi que Paul et Paule.

 

- " Faire l'amour avec Paul, c'est déjà très grisant, tu

l'avoueras, Paule: on partage alors avec lui toute sa jouissance et lui vit la

nôtre tout aussi intensément! Son plaisir et ses orgasmes sont toujours

également nôtres et vice-versa. "

...

" Mais à trois, c'est bien simple: ça ne se décrit même

pas! Surtout le deuxième soir, lorsque tu n'étais plus aussi gênée Paule.

J'avais compris la veille que tu faisais bien attention pour ne pas me toucher

vraiment toi-même. Que tu essayais de te tenir bien tranquille et passive

pendant que Paul et moi étions l'un à l'autre. Tu étais gênée par la vieille Claudine. Une pudeur bien compréhensible et qui t'honore. C'était pareil pour

moi: je t'ai toujours bien aimée, comme copine, mais les relations

homosexuelles et moi, ça m'est toujours apparu comme ... inconciliables, tu

comprends? Et puis, ça me gênais de jouer dans le même ensemble qu'une...

virtuose, c'est bien le mot qui me venait à l'esprit. ...OK, OK, j'ai compris, tu

vas dire que je radote encore... Ça n'est pas un secret entre nous: on

s'entendait penser l'une l'autre... "

...

" Pourtant, puisque nous étions continuellement en

contact tous les deux avec Paul, je suis sûre que tu as pu éprouver pleinement

toute la saveur des préliminaires que lui et moi vivions... Puis, quand il t'a

pénétrée, que vous avez eu vos orgasmes, je les ai vraiment tous sentis aussi

comme parfaitement miens. "

...

" Oh ce fut très jouissant des le premier soir; mais

finalement, le deuxième soir, quand tu as commencé à te caresser toi-même,

une jambe toujours collée sur celle de Paul pendant que lui et moi "

préliminions " , mon plaisir est devenu indescriptible. Le vôtre aussi j'en suis

sûre." J'avais l'impression qu'il n'était pas simplement triplé, mais qu'il était

plutôt porté au cube! "

...

" Surtout ne le prends pas mal Paule, mais c'est fou ce

tu as du talent: si je n'ai pas perdu connaissance cette nuit là, c'est

qu'Emmanuelle ne m'aurait jamais laissée manquer un tel bonheur, puisqu'elle

y goûtait bien un peu elle-aussi... "

...

" À ce moment là, je ne voulais penser qu'au moment

présent, et je jouissait trop... mais depuis, je me suis demandé comment les " nouveaux enfants " allaient assumer de telles expériences d'orgasmes,

multiples et hybrides masculins-féminins en plus, vécus avant même de venir

au monde! "

 

Claudine reste encore quelques instants les yeux fermés,

sans bouger ni parler, puis elle ouvre tout grand les yeux et se lève debout à côté

de sa chaise. Elle fait une courbette, comme pour saluer et dit en regardant

successivement chacun dans les yeux:

 

- " Comme quoi l'humanité, même en mutation, n'a pas

fini d'avoir des problèmes philosophiques et éthiques! Merci encore pour

votre patience et votre attention. "

...

" Vous excuserez la verdeur de mes propos,

mesdames, mais la franchise est devenue comme une seconde nature pour

moi! "

...

" Je me vois confrontée actuellement avec la nécessité

de répondre à des questions qui se posent à moi de façon toute crue. Dans ce

temps-là, j'ai toujours tendance à penser tout haut! Tu en sais quelque chose,

hein mon Paul?"

" De toute façons, je sens que j'aurais bien besoin de

conseils pour m'aider à y voir clair.... Je compte donc sur vous pour me

donner vos opinions aussi franchement que possible! "

...

" Allons les amis, relâchons nos sphincters et cessons

d'être constipés, de grâce! J'ai besoin de vos lumières, que diable! "

 

 

Après cette envolée oratoire, Claudine éclate de rire, fait

une nouvelle courbette en guise de salut, se rassied et commence à manger sans

plus attendre. Aussitôt, les autres convives, gênés, font de même et semblent

complètement absorbés par leurs assiettes, mais tout au long du repas, qui se

déroule presqu'en entier en silence, Claudine interroge du regard chacun des

convives, tour à tour. Ce qu'elle sent dans les yeux de chacun la rassure un peu

quant à la façon donc sa diatribe a été perçue...

<> SOUVENIRS

 

Pendant que les enfants sont montés à leurs chambres

pour changer leurs vêtements rendus tout boueux par leur travail de construction,

les adultes discutent autour de la table en attendant le souper.

 

- " Alors Glen, que penses-tu de mes petits réfugiés?

Je crois que tu n'as pas eu trop de difficultés à les intéresser. "

 

- " Ça, tu peux le dire! Ils se sont embarqués tellement

bien dans leur aventure Inuit, que ce midi Ismaël s'est même laissé aller à

m'enseigner les noms inuits qu'il avait inventés pour chacun des sujets des

illustrations de ton livre. Ça avait l'air tellement vrai que j'y ai presque cru!

Évidemment, je ne pouvais pas le contredire et le corriger puisque je ne sais

pas déchiffrer les caractères étranges des vrais noms inuits que tu avais

inscrits dans ton livre! "

 

- " Vos protégés sont tout à fait incroyables,

doctoresse Landré. Ils sont très motivés et ils apprennent tellement vite! Et

toi, tu aurais eu tord d'essayer de contredire Ismaël, Claudine, parce qu'il

n'inventait rien! Il te répétait très exactement les vrais noms inuits qu'il m'avait

entendu lui dire hier soir. Quand je vous ai vu plongés dans l'étude de mon

bouquin et que j'ai entendu Ismaël, j'ai été absolument sidéré par la facilité

avec laquelle il avait pu mémoriser tout ce que je lui avais dit hier. Il se

rappelait de tout et je ne l'ai pas entendu faire une seule erreur ni hésiter une

seule fois! Que j'aimerais pouvoir apprendre les langues aussi facilement que

lui! "

" Même que, si j'osais... je vous inviterais, doctoresse

Landré, vous et vos deux protégés à venir passer quelques temps avec moi

chez mes amis à Inugniitunut. C'est Alek, mon professeur de langue là-bas,

qui serait complètement abasourdi devant les performances d'Ismaël en Inuktituk! Quand il m'enseignait, il respectait mes efforts bien sûr, mais il me

disait souvent de ne pas me faire d'illusions: aucun blanc ne pourrait jamais

parler la langue de son peuple parfaitement! Ça devenait vexant à la fin... Mais

si Ismaël pouvait venir là-bas avec moi, je pense bien qu'avec un vrai Inuit

comme professeur, il me permettrait assez vite d'obliger " Monsieur Alek

Tukatuk le superbe " à avouer son erreur! "

 

- " Holà! Comme tu y vas Glen! Te rends-tu compte de

ce que tu me demandes? Je ne peux évidemment pas laisser Ismaël partir tout

seul. Et même si j'aimerais bien partir avec toi et amener les enfants là-bas, je ne pense pas que mon patron, le docteur Gignac, accepterais de me voir

laisser encore l'Institut! Cette foi-ci par exemple, une chance que ma

thérapeute Claudine s'est montrée intraitable là-dessus! Parce que si j'avais

écouté Fred, jamais je n'aurais pu rester ici à me consacrer entièrement à mon

fils! Alors tu imagines ce qu'il dirait si je lui demandais un congé pour "

permettre à mes protégés d'apprendre l'Inuktituk " , langue courante et utile

entre toutes. À eux qui, il y quelques mois à peine refusaient ostinément de

prononcer un traitre mot de français!"

...

" Bon, par simple curiosité, je veux bien essayer de lui

demander demain... Mais il est certain que s'il ne veut pas, je n'oserais jamais l'affronter à ce propos: j'ai trop besoin de mon poste à l'Institut pour ça, tu

comprends! Autrement, j'aurais l'impression de fuir mes responsabilités... "

 

- " Comme ce serait merveilleux! Si tu veux Denise, Paule et moi on pourrait aller voir le docteur Gignac avec toi demain. Qui sait?

Peut-être que trois femmes décidées pourront arriver à convaincre le

redoutable " Grand Manitou " de l'Institut... "

 

_ " Bon, tope-là, les filles! On essaye! Après tout, le

pire qui peut arriver, c'est... rien du tout! Mais de votre côté, Claudine, est-ce

que Paul et toi nous suivriez là-bas, chez les Inuits, le cas échéant? J'aimerais

beaucoup ça, évidemment... Mais si vous décidez de rester, ce que je

comprendrais aisément dans les circonstances, je vous prête ma maison tout

le temps que vous voudrez. "

 

- " Merci Denise. Non, je ne crois pas que nous irions

avec vous. Nous pensons que tu n'as plus vraiment besoin de nous avec les

enfants. Aussi, nous allons probablement laisser Saint-Bruno de toutes

façons d'ici quelques jours, parce que Paul meurt d'envie de m'amener voir

son " Vaisseau Spécial " en Haute-Gatineau. J'ai bien hâte de le visiter moi- même: je n'y suis jamais allé pour vrai, mais Paul et moi avons quand même

quelques bons souvenirs communs qui s'y rattachent... "

 

 

 

<> TOUR DU PROPRIÉTAIRE

 

- " Si on prend le petit sentier qui est là-bas, on pourra

descendre jusqu'au bord de la rivière. Viens, Claudine! Allons-y tout de suite!

Je suis curieux de voir si le niveau de l'eau est très haut ce printemps. Suis-moi! Je t'amènes pour un " tour du propriétaire " . "

 

Paul guide Claudine jusqu'à un quai aménagé sur la rive

derrière sa petite maison. Ce dernier est encore complètement submergé, à cause

de la montée des eaux, qui s'est produite à la fonte des neiges. Debouts sur la

berge, ils regardent ensemble la rivière, ses rives et la végétation qui revient à la vie.

Paul a passé un bras autour de la taille de sa compagne et lui montre du regard les

divers points d'intérêt qui s'offrent à leur yeux. Claudine a posé sa main sur celle de

son compagnon. Ils communiquent donc en silence, ce qui leur évite d'effaroucher

les petits animaux qui peuplent les abords. Un écureuil roux fait bruyamment sa

cour à une femelle haut perchée et un rat musqué très affairé plonge et replonge

près de l'autre rive sans se soucier de la présence des spectateurs silencieux et

immobiles, pendant que de nombreux oiseaux piaillent à qui mieux mieux dans les

fourrés.

 

Après de longues minutes de contemplation muette, Paul

entraîne Claudine vers la maison. Il s'agit d'une minuscule construction en bois à

deux étages en forme d'icosaèdre. À côté de celle-ci, une construction sommaire

abrite les outils de Paul, son matériel de jardinage, ses divers matériaux de

construction non encore utilisés, une pile de bois de chauffage, un antique poêle à

bois et la "cuisine d'été". Devant la maison, une clôture délimite le terrain où il

cultive habituellement quelques légumes pour sa consommation personnelle. De

l'autre côté du champs qui est derrière le jardin potager de Paul, s'élève la maison

de Jean, encore déserte à ce temps-ci de l'année. Ils entrent dans la maison de

Paul et se déshabillent complètement. Après avoir déposés leurs vêtements sur

une chaise, ils ressortent avec une couverture et vont l'étendre sur l'herbe jeune en

face de la maison. Leur chair nue frissonnant un peu dans l'air encore frisquet, ils

s'installent bien collés, côte à côte sur la couverture déployée et ils ferment les yeux

pour se faire dorer la couenne au chaud soleil du printemps.

 

Construite à environ un demi-kilomètre de la route, dont

elle est isolée par une lisière de forêt touffue, la maison de Paul est située

complètement à l'écart du petit chemin public; ce qui lui assure une tranquillité

parfaite. Claudine est couchée sur le dos, les jambes ouvertes légèrement pliées et flatte doucement les rondeurs de son ventre protubérant.

 

- " Avant de partir de Saint-Bruno, j'ai téléphoné à la

Corpo. On m'a dit que Jean devrait arriver ici dans le courant de la semaine.

J'ai bien hâte d'entendre ce qu'il a de neuf à nous raconter. Ça fait une éternité

que je n'ai pas reçu de ses nouvelles. Je me demande où en est son projet de

film sur le milieu hospitalier! J'espère qu'il n'a pas l'impression que je l'ai

laissé tomber! "

 

- " Ne t'occupes pas de ça, Paul. Je suis sûre qu'il

comprendra aisément qu'avec ton enfant qui s'en vient, tu as de bonnes

raisons de t'occuper d'autre chose! Tes enfants, en fait... Même si Jean ne le sait pas encore. "

 

- " Il le saura peut-être bientôt: je lui ai laissé un

message pour qu'il communique avec Paule avant de monter ici. Avant qu'on

la quitte à Saint-Bruno, elle m'avait dit qu'elle aimerait bien venir ici ce

printemps pour t'aider pendant les derniers jours de ta grossesse et t'assister

après la naissance d'Emmanuelle. Elle pensait essayer d'amener avec elle une

amie sage-femme. Elle disait que comme ça, tu pourrais accoucher à la

maison. Qu'est-ce que tu en penses? "

 

- " Si ça se pouvait, j'en serais tout à fait ravie. C'est

d'ailleurs moi qui lui ai demandé si elle voulait bien contacter son amie

Isabelle et lui en parler. Je suis bien contente qu'elle s'en soit occupé, parce

que notre conversation s'est passée de façon tellement impromptue, que je

l'avais complètement oubliée moi-même! "

" Isabelle est une sage-femme très sensible et

compétente, même si elle n'est évidemment pas reconnue par le collège des

médecins... "

" J'aimerais beaucoup mieux pouvoir me tenir loin du

milieu hospitalier pour accoucher. Avec tout ce que je sais de l'esprit plutôt

tordu des médecins aujourd'hui, je préfère ne pas les mêler à " l'événement historique " qui s'en vient. Seule la doctoresse Landré aurait pu comprendre...

mais elle est encore chez les Inuits. "

" Emmanuelle n'est pas un foetus ordinaire et sa naissance risque de ne pas être tout à fait " ordinaire "

non-plus. Et pour ce qui est de la réaction des médecins au " pas-ordinaire " , j'ai des doutes... Par contre, je sais que pour Isabelle, le plus important lors

d'un accouchement, c'est d'aider la femme à être sereine et bien à l'écoute de

son corps. Et puis, elle te fera participer aussi et tu pourras me soutenir dans

mon travail. Emmanuelle, c'est ensemble, avec toi, que je veux qu'elle vienne

au monde. Je sais que ta présence à mes côtés me sera beaucoup plus utile

que celle d'un mécanicien diplômé de l'accouchement. Il serait probablement

plus intéressé par ce que ses chers moniteurs lui diraient que par mes

remarques ou les tiennes. "

" Isabelle fait toujours l'impossible pour favoriser la

communication entre le père, la mère et leur enfant naissant. Et ça, dans le

cas d'Emmanuelle et nous, c'est absolument capital! "

 

Paul s'est retourné sur le flanc et il pose un tendre baiser

sur les lèvres de sa compagne. C'est maintenant lui qui caresse doucement le

ventre de Claudine. Celle-ci a fermé les yeux et affiche un sourire béat tandis qu'ils

sont plongés dans un agréable échange global à trois.

 

 


 

<> UN VAISSEAU SPÉCIAL

 

- " Le " shack " de Paul, c'est la petite construction

bizarroïde que vous voyez là-bas, de l'autre côté du champs. Elle a été

construite par un vieux garçon solitaire, alors elle est absolument minuscule!

Si vous voulez coucher chez nous ce soir, vous êtes les bienvenues: on a de

la place pour recevoir des invités, nous! "

 

Jean stationne la voiture devant chez lui et tout le monde

descend. Lui et sa femme prennent quelques bagages et entrent dans leur maison,

tandis que Paule et Isabelle se dirigent vers celle de Paul, accompagnées de la

petite Marie-Elfe, qui gambade devant elles. Isabelle est plus grande que sa

compagne de quelques centimètres. Elle porte ses long cheveux noirs nattés sur le dos, à l'Indienne, tandis que la chevelure blonde de Paule est coupée très courte

et lui donne un petit air garçonne. Légèrement plus âgée que sa compagne,

Isabelle présente un visage plus osseux et plus sérieux, en dépit de son large

sourire. Quant à Marie-Elfe, avec ses cheveux tellement blonds qu'ils en paraissent

presque blancs et ses vêtements aux couleurs très vives, elle fait parfaitement

honneur à son deuxième prénom.

 

Les deux visiteuses marchent d'un pas tranquille et elles

arrivent à la maison de Paul quelques instants après l'enfant, qui a déjà eu le temps

d'entrer en coup de vent et qui est repartie en courant vers la rivière, à la recherche

de Paul et Claudine. Quand ces derniers sortent enfin du bois, précédés de Marie-Elfe, Paule et Isabelle sont arrêtées devant la petite résidence et sont encore

plongées dans l'examen de l'étrange construction.

 

- " Bonjour Claudine! Bonjour Paul! J'adore ton " shack

" mon vieux, il a un style plutôt spécial. Il est assez petit que ça ne doit pas

être long d'y faire le ménage... Une chance que Jean nous a invitées à coucher

chez lui ce soir, parce que tu ne dois pas avoir beaucoup de chambres d'amis,

dans ton petit... " Vaisseau Spécial " ! "

 

- " Ha, des chambres... non. Mais il est très fonctionnel,

mon petit "Vaisseau Spécial", comme tu dis... c'est une sorte de petit voilier

pour navigateur solitaire. Mais attention! Même solitaires, les navigateurs

savent recevoir! Je peux toujours rescaper une ou deux naufragées au besoin:

entrez, vous allez voir! En bas, j'ai une magnifique " cuisine-salle-à-manger- salon-salle-de-séjour-bibliothèque " à aire ouverte, qui peut se transformer

facilement en " -chambre-d'ami-e-s " . Une " naufragée " peut coucher là sur

mon gros " coffre-au-trésors-lit-d'ami-e-s " . Je peux toujours étendre aussi un

petit matelas de mousse, à côté, pour une deuxième. Mais si j'ai bien compris,

le flibustier Jean, qui navigue dans la grosse goélette en face voudrait bien

m'en kidnapper une, sinon deux? Il va falloir parlementer sérieusement! "

 

- " Oui! Oui! " Répond prestement Marie-Elfe, qui agrippe Paule par la manche. " On veut garder au moins une naufragée pour nous, bon!

"

 

- " Hum, je vois que ce coquin de Jean a envoyé une

partie redoutable de son équipage pour me voler mes invitées! Bon. Dans ce

cas, je m'incline devant le nombre. Que Dieu te protège, Paule! Viens ici, que je t'embrasse une dernière fois... "

" Blague à part, de toutes façons, c'est parfait: j'avoue

que je comptais bien sur lui pour te recueillir ce soir dans sa grande goélette.

Mais je garde l'autre naufragée ici, c'est compris, petite pirate d'amour! OK là?

OK. Ouf, la guerre est évitée!"

" Comment s'est passé le voyage? La mer n'a pas été

trop mauvaise? La moussaillonne Elfe ne vous a pas joué trop de mauvais

tours? Avez-vous mangé? J'ai pêché du poisson frais ce matin et je vous

invite toutes et tous à souper! Mais trêve de bavardages; venez, on va aller

avertir le capitaine Jean et son maître d'équipage Christiane. En même temps,

on pourra en profiter pour récupérer vos affaires, dame Isabelle. J'ai déjà à

mon bord, une noble passagère qui a bien besoin d'une dame de compagnie

telle que vous."

 

 

 


 

<> COMME CHEZ VOUS

 

- " Faites comme chez vous. Tirez-vous chacune, et

chacun, une bûche et venez vous asseoir dans ma cuisine d'été. Je mets le

poisson à rôtir tout de suite. Les crosses de violons seront prêtes dans un

instant. Vous m'en direz des nouvelles de mon petit souper de célibataire! "

 

Christiane, Paule et Isabelle s'assoient sur les bûches que

Paul a préalablement placées autour de la petite table de sa " cuisine d'été " ,

abritée par l'espèce de toit situé à côté de sa petite habitation principale. Pendant ce temps-là, Jean installe Marie-Elfe sur la grosse bûche basse qu'il a rapprochée

pour elle. Puis, il s'assied lui-même à côté et commence à déboucher la bouteille

de vin blanc qu'il a apportée.

 

- " Alors comme ça, Claudine, tu vas bientôt donner

une descendance à notre cher Paul. Paule nous a dit que la petite " boucanière

" était déjà baptisée. Emmanuelle, parait-il. Je ne sais pas comment tu as fait

pour amener notre vieux garçon "national" à se laisser aller... lui qui s'est

toujours vanté de ne jamais " contribuer personnellement à la surpopulation

du globe " ! Ha! le charme fou de la thérapeute, ça doit être magique! "

 

- " Oui Jean. C'est vrai, je devrais accoucher bientôt.

Avec le ventre que j'ai, il est très facile de s'en rendre compte... non? Oh, mais

je n'ai pas de mérite, en ce qui concerne le changement d'attitude de votre " vieux garçon national " . J'ai triché un peu: je l'ai persuadé qu'Emmanuelle va

changer la face de l'humanité à venir. "

 

- " Mais le pire, Jean, c'est que Claudine a raison. La

naissance de leur petite Emmanuelle va vraiment marquer le début d'une ère

nouvelle. Je suis tout à fait persuadée que nous allons être témoins d'un

événement absolument capital pour l'avenir de l'humanité!

"Et ça ne fait que commencer! Je suis bien placée pour

le savoir... "

 

Et la conversation continue ainsi, sur un ton mi-sérieux mi- blagueur, pendant que Paul et Claudine terminent la préparation et le service du

repas. En aparté, Marie-Elfe s'est lancée pour Paule dans la description détaillée de toutes les merveilles que l'on peut trouver sur " sa terre " . Christiane parle très

peu; mais elle intervient quelques fois pour pondérer les affirmations de sa fille,

sans plus. Dès que le repas est servi, Isabelle est plongée dans la dégustation de

ces mets "sauvages", tout à fait nouveaux pour elle et ne se mêle pratiquement pas

aux diverses conversations en cours.

 

- " Alors mon vieux, où en es-tu avec ton scénario "

médical " ? Ça va bien? J'espère que tu ne m'en veux pas si je ne t'ai pas aidé

plus?"

 

- " Ah, ne m'en parles pas, s'il-te-plaît! Quand vous êtes

partis pour votre ermitage de la rive-sud, je me suis trouvé tout à coup

désemparé: je n'avais plus ni conseillers ni lecteurs critiques sous la main!

Alors j'ai pour ainsi dire laissé tomber. Ça n'est que pour un temps, peut-être...

mais j'ai tout de même abandonné mon histoire. J'en suis venu à me dire que le documentaire présentait probablement plus d'intérêt dans le fond... Avec ce que Paule m'a raconté la semaine dernière au sujet de tes " dernières aventures " , Paul, je pense que je n'aurai pas trop de difficultés à trouver un

sujet intéressant. Pour un hybride documentaire/fiction tout au moins. Je n'ai

pas compris grand chose à ce qu'elle essayait de me dire... mais ça m'a paru...

tellement ahurissant! À l'entendre, la réalité peut parfois dépasser la fiction

parait-il! Un documentaire, teinté de... science-fiction: moyen défi! Ça devrait

commencer par un accouchement naturel, celui de Claudine en l'occurrence. J'ai eu comme l'impression que quelqu'un était en train de me monter un

canular monstre. Mais je me suis dit qu'après tout l'histoire avait l'air très

bonne et que Paule allait faire une très bonne actrice là-dedans! Je ne te mens

pas, elle m'a presque convaincu de la véracité de son conte de fée pour

adulte! Ça m'a paru être un histoire intéressante, mais d'après Paule, il te reste

encore à convaincre quelques acteurs... importants, ou plutôt " importantes " . Est-ce que j'ai bien compris? Qu'en penses-tu Claudine? "

 

- " Je ne sais pas comment ma sage-femme Isabelle voit ça, mais

personnellement je n'ai pas d'objections à ce que tu immortalises sur pellicule

la venue au monde d'Emmanuelle. Au contraire. Je suis certaine que Paul non

plus. Si Isabelle n'a pas d'objections, je pensais accoucher ici, sur " la terre " , alors je crois que ça ferait très joli pour ton film. Ça pourrait peut-être se

passer dans ta grande maison, Jean, on y serait moins serrés. Surtout si tu

veux assister et filmer l'accouchement. "

 

- " Ça serait sûrement très bien! Marie-Elfe n'a pas

terminé son année scolaire, alors il faudrait que je laisse Christiane retourner

à Montréal seule avec elle et que je reste ici pour ne pas manquer

l'accouchement. C'est pour très bientôt, d'après ce que je vois. Mais avant de

m'embarquer dans ton projet, Paul, il faudrait que tu m'en parles un peu plus.

Je ne sais pas comment tu pensais arriver à faire passer l'élément "

fantastique " de ton histoire! Pas pendant l'accouchement j'espère: je ne me

vois pas disant: " un instant s'il-vous-plaît, mademoiselle bébé, ne bougeons

plus, il faudrait retoucher votre maquillage " . Ça n'est pas sérieux! Bien sûr, à entendre parler Paule, on croirait que tu es presqu'arrivé à convaincre tes

amies de la " vérité " de ton histoire rocambolesque, mais en réalité, il faudrait

que tu t'entendes aussi avec "le gars des vues", si tu veux qu'il te rende tout

ça plausible! Si tu veux mon avis: ça prend tout de même un peu de mise en

scène et de trucages, " la science-fiction " ou " le fantastique " , enfin...

appelles-ça comme tu voudras: à ce niveau là, c'est aussi compliqué! J'admire

l'originalité de ton histoire, et je suis prêt à marcher avec toi pour lui faire

prendre corps, mais il va falloir que tu m'expliques mieux: les aventures de "

mutants " , je n'y connais pas grand chose... Évidemment, si c'est toi qui te

charges des élucubrations du scénario, alors j'ai confiance! Je veux bien

essayer de m'y intéresser: ça nous rappellera " le bon vieux temps " !"

 

- " Parfait Jean. J'avoue que je n'avais pas vraiment

pensé graver tout ça sur film avant. Mais je pense que Paule a eu une bonne

idée de t'en parler. Après tout, tu es sûrement le " gars des vues " , comme tu

dis, en qui j'ai le plus confiance... OK, puisque tu veux t'embarquer avec nous

dans l'aventure, viens ici qu'on se serre la main pour sceller notre entente! Je

vais tout te raconter. Promis! Et pas plus tard que tout de suite, tu vas TOUT

comprendre, crois-moi! "

 

Jean prend la main tendue de Paul en riant. Aussitôt, il se sent envahi par une averse d'images, d'impressions, de sons et de souvenirs

vivants, qui se déversent pêle-mêle de la mémoire de Paul. "Hein!?" Fait Jean, qui

écarquille les yeux et dont l'expression enjouée change tout d'un coup, pour devenir

complètement abasourdie. Il redresse la tête, place son autre main sur son poignet

et commence à balbutier des mots inintelligibles.

 

- " Et c'est reparti, une fois de plus! Tout à l'heure,

Isabelle ce sera ton tour. Quand tu seras toute seule avec nos deux héros, je

suis certaine qu'ils se feront un plaisir de t'initier toi aussi, tu ne perds rien

pour attendre! Pour toi, la belle Claudine va sûrement accepter de se mouiller

aussi. Après tout, en ce qui te concerne, c'est surtout elle qui est importante!

En attendant, laissons ici nos deux conspirateurs et faites-nous visiter votre

terre, madame Christiane; Marie-Elfe m'en a tellement vanté les charmes! "

 

 

 

 

<> POUSSES!

 

- " S'il-te-plaît Paule, pourrais-tu nous rapporter le

chaudron d'eau qu'on a mis à chauffer tout à l'heure sur le poêle du gazebo?

Merci. "

" Alors Claudine, comment ça-va? Et Emmanuelle? Est-ce qu'elle a hâte de sortir? Tes eaux ont crevé, alors c'est aujourd'hui le

grand jour! Tu vas voir: tout va très bien se passer. Tu es en pleine forme. Les

muscles de ton ventre et de tes cuisses sont bien fermes. On est là, avec toi.

Tu es bien confortable? Ton dos est bien soutenu? Oui. Parfait... Détends-toi...

"

...

" Tu restes toujours bien en contact avec elles, hein

Paul? En tâtant ton bas-ventre, Claudine, j'ai l'impression qu'Emmanuelle n'est

pas encore positionnée correctement pour sortir. Alors n'essaies pas encore

de forcer tout de suite, sinon elle va se présenter par le siège. "

" Ne t'en fais quand même pas pour ça, ma belle. Paul

et moi on va lui faire comprendre qu'elle devrait se retourner. Je vais l'aider

aussi par des petites pressions bien placées sur ton abdomen. Ensemble,

essayons tous les trois de nous imaginer et de nous visualiser en position

foetale en train de nous retourner dans l'eau. J'espère qu'Emmanuelle va

capter l'image et comprendre le message. "

...

" D'après l'impression qu'elle nous renvoie, je sens

qu'elle a bien compris. Elle gigote déjà pour changer de position. Tout va bien:

je sens que mon cordon, ou plutôt son cordon... n'est pas entortillé autour du

cou. "

...

" Respires calmement Claudine. Toi aussi Paul. Aides

ta belle à prendre un bon rythme. Essayez de bien vous détendre en attendant

la prochaine contraction. Tes lèvres ne sont pas encore suffisamment

ouvertes pour commencer à pousser tout de suite, Claudine. "

...

" Merveilleux, Emmanuelle a réussi à se retourner.

C'est quand même extraordinaire de pouvoir communiquer aussi bien avec

l'enfant qui va naître! Depuis près de quinze ans que je suis sage-femme, je

n'aurais jamais pensé vivre une expérience comme ça un jour! J'éprouve

vraiment toute la hâte, la curiosité et un peu l'inquiétude de celle qui va enfin

venir au monde sous peu... Et ça n'est pas rien! Ne t'en fais pas, ma belle

Emmanuelle, on est avec toi. On t'attends. Tout va très bien. Maman ne force

pas encore pour te faire sortir. Mais ça va venir. Ne t'inquiètes pas, sa

dilatation n'est pas encore suffisante. "

...

" Continuez à respirer bien régulièrement les amis. La

prochaine contraction est pour très bientôt... Cette fois tu peux commencer à pousser un peu Claudine, la dilatation est presque parfaite. L'ouverture est

rendue assez grande... Bon, c'est beau; vas-y. Ahan! Ahan! Ok, maintenant,

on se détend. On respire à nouveau calmement... comme ça... c'est beau.

Éponge un peu le front de Claudine, Paul. Merci, ça fait du bien. Relaxez... "

...

" La prochaine contraction approche. Ok. Ahan! Ahan!

Pousses bien fort ma belle Claudine. Emmanuelle s'est très bien placée, tu ne lui fais pas mal du tout. Pousses Claudine! Pousses Emmanuelle! Bon... Ça va

très bien. Maintenant détendez-vous, respirez calmement... Bien... À la

prochaine contraction, je devrais commencer à voir un peu le haut de ta tête,

Emmanuelle. "

...

" Bon. On sort encore un petit peu plus, Emmanuelle...

C'est ça, Claudine. C'est ça... Pousses! Pousses! Encore. C'est ça... Bon. Ok,

maintenant, relaxes un petit instant... "

...

" Ok, on remet ça Claudine. Pousses! Pousses! Toi

aussi Emmanuelle, vas-y. Forces fort pour aider maman. Ahan! Ahan! C'est

beau les amies, on se relaxe.... on se relaxe... Régulier, la respiration, régulier.

Bien. Les contractions vont commencer à se rapprocher de plus en plus. "

...

" Ok? ahan! Ahan! C'est reparti! On force... Vas-y Claudine... Toi aussi Emmanuelle... Encore.. Encore... Bon, c'est beau... Ok,

maintenant on relaxe. Ok... On respire bien... "

...

" Prêtes? Allez-y, quand vous voudrez! Je t'attends

Emmanuelle... Ma tante Isabelle est prête à te recevoir... Bon. Un dernier

sprint. Ok? .... on pousse! On pousse... ça s'en vient... Encore... Encore un

peu... Bravo-o-o... Ça y est...! Oh, elle est mignonne comme tout... Bonjour

Emmanuelle! Bienvenue dans notre monde! Paul prends les ciseaux et coupe

nous le petit cordon... Ok, là... Merci. Petits noeuds... Tiens, voilà... Claudine...

Prends-la sur ton sein... Allez, Emmanuelle, donnes un petit vagissement à

Maman... Oh, quelle belle voix! Merci! Faites connaissance. C'est ça...

Maintenant, déten-en-en-dez-vous, toutes les deux... Vous l'avez bien mérité! "

...

" Oui Emmanuelle, c'est bien lui ton papa Paul. Tu peux

le regarder. Ne sois pas gênée... Je sais que vous vous connaissez déjà assez

bien, même si c'est la première fois que vous vous voyez pour vrai... de vos

propres yeux... Est-ce que les yeux de maman te l'avaient déjà bien montré,

Emmanuelle... C'est assez ressemblant? Allez Paul, prends-la dans tes bras;

soutiens-lui bien la tête... Ok, comme ça... c'est bon. Comme elle te dévore des

yeux! Qu'est-ce que tu es en train de lui raconter là? "

...

" Il y a un plat d'eau chaude tiédie à point ici;

approches et je vais t'aider à la laver comme il faut, pendant que Paule va

s'occuper de maman Claudine. "

 

 

 

 

 

<> " MÉDECINE " IDÉALE

 

- " Décidément, elle n'habite pas dans un taudis, la

fameuse doctoresse Landré!"

 

- " Oui, c'est vrai: joli petit shack! Impressionnant

comme propriété! Mais, ne t'en fais pas pour ça, Isabelle, ça lui est venu par

héritage. En fait, elle-même est beaucoup plus simple et accessible que sa

demeure! De toute façon, elle a un respect absolument total pour Claudine,

Paul et Paule. D'ailleurs, quand Claudine devait accoucher, c'est d'abord à

Denise qu'elle avait pensé faire appel pour l'aider. Mais, malheureusement

pour elle et heureusement pour toi peut-être, la doctoresse Landré n'est pas

revenue de chez les Inuits en temps... "

" Alors si Paule t'a dit qu'elle s'était entendu elle-même

avec Denise pour que tu viennes ici et que tu t'occupes de diriger

l'accouchement, je crois que tu peux avoir confiance: ça n'est certainement

pas une mise en scène de la corporation des médecins destinée à te piéger!

La doctoresse Landré, même si elle ne m'a jamais rencontré vraiment, je la

connais tout de même un peu, par ouï-dire mettons... De toutes façons, nous

sommes rendus, descendons et tu verras bien! "

 

Jean stationne sa voiture en face de la maison; il descend

et se dirige vers le porche d'entrée, accompagné par Isabelle. Ils vont frapper à la

porte quand celle-ci s'ouvre devant eux et c'est Paule qui leur saute dans les bras.

 

- " Bonjour les amis! Ah enfin vous voilà! Je vous

attendais avec impatience. Entrez! "

" Jean et Isabelle, je vous présente la doctoresse

Denise Landré, votre hôte, de même que Jacqueline et Ray, ses gens de

confiance. Dès qu'ils reviendront de leur expédition de chasse, vous pourrez

aussi faire la connaissance d'Ismaël et Olivier, nos petits Inuits de service!

Vous prendrez bien un petit café, je viens tout juste d'en faire! Venez, on a tant

de chose à se raconter! "

 

Paule entraîne vivement les nouveaux arrivants vers la

salle à manger en les tenant tous les deux par la taille. Denise s'assied en face

d'eux pendant que Ray et Jacqueline s'occupent de servir du café à tout le monde.

 

" S'il-vous-plaît, Isabelle, racontez-moi un peu

comment s'est déroulé la naissance d'Emmanuelle, parce que le récit que Paule a pu m'en faire était... comment dire, très sommaire... Le peu qu'elle a pu me raconter a simplement réussi à piquer ma curiosité. Je connais bien Claudine et Paul, pour ce qu'ils ont, de spécial... disons. Alors j'aimerais

beaucoup que vous me racontiez vous-même comment s'est déroulé

l'accouchement "historique". D'autant plus que, d'après ce que Paule m'a

raconté, l'embryon qu'elle porte elle-même serait lui- aussi doué de facultés à peu près identiques à celles d'Emmanuelle... "

" Paule voudrait que vous l'accouchiez. Parfait. Je vous

offre avec plaisir ma maison et mon humble collaboration pour ce faire. Je

compte sur vous pour prendre le contrôle le moment opportun; Paule a une

parfaite confiance en vos compétences. Je l'ai moi-même examinée ce matin

et elle m'a paru en pleine forme physique. Je sais bien qu'ici, dans le sud, les sages-femmes ne sont pas reconnues, mais je reviens tout juste d'un séjour

dans le grand-nord, chez les Inuits, et j'ai pu rencontrer là-bas plusieurs sages-femmes qui font régulièrement des accouchements. Très bien et en

toute légalité... Comme quoi, le primitif aux traditions inhibantes n'est pas

toujours celui qu'on pense... Tout est relatif. "

" Je suis moi-même médecin diplômée et reconnue,

alors je peux bien prendre la responsabilité officielle de l'accouchement, au

cas ou il adviendrait un problème nécessitant une entrée d'urgence à l'hôpital.

De toutes façons, j'ai bon espoir que tout va bien se passer. Après tout,

l'accouchement c'est un phénomène tout ce qu'il y a de naturel: les femmes

ont su accoucher bien avant que les hommes pensent à inventer la médecine!

"

" En ce qui me concerne, les accouchements, j'en

connais en fait si peu de chose: il y a longtemps que je suis sortie de l'école

de médecine et j'ai rarement eu l'occasion d'en vivre pour vrai. À part celui de

mon Olivier, bien sûr! Mais ça, c'est une autre histoire... je pourrai vous la

raconter un de ces jours. Au des derniers mois par contre, j'ai eu plus d'une

fois l'occasion d'assister des sages-femmes inuits en action, alors si vous

voulez de moi comme assistante, j'en serait ravie. Plus tard, si vous voulez,

quand tout sera fini, je suis bien prête à témoigner ouvertement, et à qui vous

voudrez, que c'est bien par vous, sous ma surveillance si vous voulez, que tout aura été fait. Et " bien fait " , je n'en doute pas! "

 

" Excellent! Excellent! Tu vois Isabelle que j'avais

raison, Denise, (je peux vous appeler Denise?) est vraiment " une médecine " idéale! Alors mesdames et monsieur, en grande première mondiale, si vous

voulez, je peux vous montrer les images vidéo que j'ai tournées lors de

l'accouchement de Claudine! Un peu de mon " cinéma-vérité " , ça devrait vous

permettre de partager quelques connaissances de base concernant le

phénomène " mutants " . Où est-ce qu'on peut s'installer pour ça? "

 

À la demande de Denise, Ray guide Jean jusqu'au petit

vivoir où sont situés le magnétoscope et la télévision de la maison. Tandis que Jean

prépare son vidéo, les autres viennent prendre place sur le tapis devant le téléviseur

et dans le fauteuil moelleux qui lui fait face. Jacqueline est allée chercher un grand

plat de croustilles et chacun se prépare pour la "grande première".

 

 

 

 

<> TOUTE SEULE

 

- " Bonjour Paule! Comment ça va ce matin, Madame

La Grande Cachottière? Alors, comme ça Madame a des contractions en

pleine nuit, à l'improviste, Madame va n'importe où, et Madame accouche

dans le premier hôpital venu, en cachette, sans prévenir, ni les amis, ni même

le papa... Franchement, c'était quoi l'idée? Dire qu'on était descendu tous les

trois de notre petit paradis du nord, qu'on est resté en ville depuis déjà une

semaine, pour pouvoir être là et t'assister pendant l'accouchement. On t'avait

pourtant bien avertie d'avance qu'on comptait être là pour ton accouchement!

Mais voilà, pendant toute la semaine, madame Paule s'est déguisée en courant

d'air! On va chez elle: personne. On lui téléphone: on n'entends jamais sa voix

que sur le répondeur. On laisse des messages: jamais de rappel. "

" Je commençais à être inquiète alors j'ai appelé à

l'Institut, puis chez Denise, pour savoir où tu étais. La docte Denise Landré était encore partie chez les Inuits, puisque tu avais fini par lui dire que "

finalement, tu ne pensais plus avoir besoin de ses services pour ton accouchement " parait-il, mais Jacqueline m'a tout de même dit qu'elle avait

parlé à Madame Paule au téléphone le matin même, que d'après ce que

Madame Paule lui avait dit, "tout allait très bien pour Madame Paule... Que

Madame Paule devait rappeler dès qu'il y aurait du nouveau." Ça m'a un peu

rassurée, bien sûr, mais... "

" Et pourquoi se donner tout ce mal? Pour rien?! Je

sais bien que dans le fond, chaque femme voit l'accouchement à sa façon,

mais enfin... "

" Quand tu m'as finalement appelée ce matin. Que tu as commencé à me raconter que tu avais accouché cette nuit... Ici... Toute

seule. Avec le premier médecin généraliste venu... L'interne de service, quoi! Médecin que tu n'as d'ailleurs rencontré pour la première fois que pour ton

accouchement lui-même... Mais, " qu'en fait, tout c'était vraiment passé

exactement comme tu l'avais toujours souhaité " ! J'étais persuadée que tu me

faisais une farce! Même quand tu m'as passé l'infirmière de garde et qu'elle

s'est mise à me parler du " gentil docteur... A'isss " ; pour qui " accoucher Madame cette nuit avait été un petit accouchement tout simple! Sans aucune complication.>> Qu'il lui avait même dit que tu avais fait ça, " toute seule,

comme une grande! " D'ailleurs le bon docteur " A'isss " était déjà reparti. Lui

qui était toujours " d'une telle délicatesse " , s'il vous plaît! " Il l'a accouchée

pratiquement sans lui toucher " encore! " Madame a vraiment tout fait toute seule! Comme une vraie Haïtienne... " Ha, tiens donc, vous m'en direz tant!

J'ai encore pensé pendant de nombreuses minutes que tu avais drôlement

bien manigancé ta blague! Mais assez râlé: l'important c'est que tu sois bien

et ton enfant aussi. S'il-te-plaît, racontes-nous tout, maintenant qu'on est là! "

 

- " Baptiste. Le docteur Baptiste, c'est un haïtien. Comme l'infirmière de garde à ce moment là d'ailleurs. Et c'est vrai qu'il est

très gentil! Tu vas l'adorer. Et l'accouchement s'est effectivement très bien

passé. J'ai pu avoir un accouchement parfaitement naturel. J'étais toute seule

avec le docteur Baptiste, comme je lui avais demandé en arrivant. Merci

encore, docteur Baptiste! Tout s'est passé exactement comme je l'avais

souhaité. "

" Je n'ai pas averti personne, parce que... parce que pour moi, l'accouchement c'est personnel! Ça se vit toute seule, bon! Moi et

mon enfant, c'est tout! Et avec juste un brave médecin à portée pour couper le cordon et faire des noeuds (et puis, on ne sait jamais). Comme tu vois,

même quand j'essaie de m'assumer, j'ai toujours tendance à me sentir un peu insécure... Je ne suis pas aussi forte que toi, moi! Je ne suis pas toujours

aussi sûre de moi, moi! Je voulais avoir un sympathique médecin à portée,

mais il fallait qu'il se borne à assister. Faire ce que je lui dit. Qu'il s'occupe du

cordon mais qu'il me laisse accoucher, sans donner continuellement des

ordres comme s'il se prenait pour un fier capitaine à la tête de son armée! "

" Avec personne d'autre autour pour me déconcentrer,

me dévisager pendant que je peine comme une bête! Accoucher, c'est pas un

show! N'en déplaise à tous les cinéastes du monde, Jean y compris! "

" Je ne voulais voir personne autour! Surtout pas vous

autres, toi et Paul! J'avais besoin de le mettre au monde toute seule, cet

enfant-là! D'abord, quand je l'ai fait, il y a neuf mois, je savais ce que je faisais

et je voulais l'avoir! Je voulais qu'il soit MON enfant, pas celui d'un " chum " , pas celui de la bonne sage femme, pas celui de ma chère bonne amie la "

Grande Claudine " , pas celui de son père non plus, même s'il est... un mutant

lui aussi. Surtout, s'il est mutant lui aussi en fait! Mon petit René (il s'appelle

René et c'est bien un "il") et moi, après ces neuf mois à vivre ensemble, l'un

dans l'autre (toi, tu sais bien ce que je veux dire, n'est-ce pas Claudine?), je

me suis sentie... comment dire? très... possessive... Je ne trouve pas d'autre

mot. "

" Je crois que dans le fond, même si je n'en étais pas

vraiment consciente, j'ai toujours été un peu jalouse de cette relation

privilégiée qui existe entre Paul et toi... et avec Emmanuelle aussi maintenant,

je l'ai bien vu. Vous ne m'en voulez pas trop, j'espère? "

" Mais maintenant, je suis on-ne-peut-plus contente

que vous soyez venus! Donnez-moi la main, tous les deux, que l'on puisse se

communiquer vraiment toute la joie de ces retrouvailles! Vous allez me

raconter vos premiers mois de vie à trois. De mon côté, je vais vous montrer

une avant-première de mon cher ange. Je peux vous aussi parler de ma propre " vie à deux " avec René dans mon ventre. Et pour finir, si tu veux, dans ma

tête, je pourrai aussi te " présenter " le bon docteur " A'isss " comme tu dis.

La garde doit m'amener René d'un moment à l'autre pour que je lui donne le

sein. Elle est venu le chercher tout à l'heure pour le laver. Vous verrez comme

il est adorable. Tout le portrait de sa mère, quoi! Ah, et il est... doué... du même

don que son père bien sûr... Quand il s'en va, c'est... c'est exactement comme

si on m'enlevait une partie de moi-même, c'est bien simple! "

" Mais de toutes façons le voici en chair et en os: c'est

l'heure du lunch pour monsieur René! "

" Merci garde. Parfait, je le tiens bien. Je ne devrais

pas avoir trop de difficulté à le nourrir: d'après ce que j'ai vu ce matin, il a déjà

un très bon appétit. Je vais le nourrir tout de suite et je vais le garder pour

l'endormir après. Dans le jour j'aime mieux la garder avec moi. Bien. Merci, à

tout à l'heure. Pendant sa tétée, Claudine racontes-moi un peu comment ça va

pour vous avec Emmanuelle. À quoi puis-je m'attendre avec mon propre petit

mutant d'amour? "

 

- " Une enfant comme Emmanuelle, c'est un parfait

délice! On la touche et on sait illico tout ce qu'elle ressent, Éprouve ou pense.

D'un autre côté, on peut lui suggérer facilement toutes sortes d'images et de

sensations, d'impressions et de sentiments. La communication avec elle est si intense... Bien sûr, on n'échange pas encore vraiment ensemble de conversations intérieures avec des idées-mots; pas beaucoup plus que quand

je la portais, même si l'éventail des mots qu'elles comprend et retient

s'agrandit avec une rapidité impressionnante. Elle apprends à toute allure et

moi-aussi... à mon rythme de tortue... Elle m'a amenée à vivre une façon toute

simple d'aborder univers, somme toute encore non-verbale, absolument

fascinante. Elle a un regard tout à fait clair... comment dire... perçant,

"décapant" même sur les gens, les choses et les situations! Et quelle

sensibilité auditive j'ai avec elle!. Par elle, j'entend les paroles comme une

sorte de musique... C'est bien simple: en fait tous mes sens en prennent un

sérieux coup de jeunesse quand on se touche! C'est absolument grisant! Même que c'est parfois assez déroutant... Si on conjugue ensemble nos

quatre oreilles, ça donne une perspective sonore... inouïe, c'est bien le mot!

En connectant ses deux lobes, notre vieux cerveau a intégré les trois

dimensions de l'espace; qu'est-ce qui va sortir de la connexion de deux, trois

ou X mutants humains ensemble? Est-ce que le produit sera toujours

simplement égal à la somme des parties? Rien n'est moins sûr... Comme dirait

la docte Denise: nos pauvres cerveaux de dinosaures vont avoir de sérieux

apprentissages à faire, côté intégration des sensations! "

" Avec un bébé mutant, on est constamment confronté

avec l'inimaginable! Et le pire c'est qu'apprivoiser l'inconnu, c'est toujours tout

naturel pour lui! Une surprise n'attend pas l'autre. Autant pour moi que pour

Emmanuelle. Pour toutes sortes de raisons d'ailleurs. Par exemple, je me

rappellerai toujours de la première fois où Emmanuelle m'a transmis

l'impression très nette que je venais de " faire pipi dans ma couche " . Sans y

penser, elle m'avait transmis la sensation parfaite du liquide chaud qui

l'inondait! "

" Mais rassures-toi: aujourd'hui, la vie avec elle est

déjà beaucoup plus facile. Ainsi, elle n'a maintenant que quatre mois à peine

et il est déjà très, très rare que nous ayons à changer sa couche, pendant le

jour. Je n'ai qu'à lui toucher la peau n'importe où pour savoir si elle a envie. Il

me suffit alors de l'asseoir sur son petit pot! Au début, pour lui communiquer

ce que j'attendais d'elle, je l'ai amené avec moi à la salle de bain et quand elle

m'a sentie faire pipi dans la toilette, elle a aussitôt fait de même dans son petit

pot. Aujourd'hui elle n'est donc pratiquement plus incontinente, dans le jour

tout au moins.... Pour parler comme à l'Institut, on dirait que je lui ai appliqué

un traitement de " bio-feedback effectif " ... mais pour mutants seulement! "

" Actuellement, comme je la nourris au sein, nous

sommes encore en contact tactile prolongé très souvent. Je ressens alors

comme parfaitement mien tout le plaisir que je lui donne, ça en devient

presque gênant parfois, parce qu'à cet âge-là, la tétée, c'est un véritable

orgasme! "

" À part de ça, je me suis aperçu que je sers

maintenant de pont pour permettre la communication entre elle et quelqu'un

d'autre. Tout comme quand elle étais dans mon ventre! Souvent, j'ai même

l'impression que maintenant je peux "communiquer" un peu par le toucher moi-même avec d'autres personnes que Paul ou Emmanuelle sans l'aide de

mes deux mutants! C'est peut-être à cause du fait que je lui donne encore le

sein. Je ne sais pas. Cet été en tout cas, ça fonctionnait assez bien avec Jean,

Christiane et Elfe, à chaque fois qu'on a essayé, quand ils venaient passer

quelques jours à leur maison sur " la terre " . J'espère que je ne vais pas

perdre mon nouveau don après. C'est une perspective qui me fait peur... Par

égoïsme pur et par peur, je vais donc probablement la nourrir au sein encore

plusieurs mois! Après, on verra... "

" Depuis qu'on est à Montréal, on habite chez Jean. Tu devrais voir la relation privilégiée qui s'est établie entre Emmanuelle et la

petite Elfe! Quand elles se sont touchées pour la première fois, Elfe a d'abord

sursauté. La communication directement avec Emmanuelle est tellement plus

nette que quand je lui servais de canal! C'est comme rencontrer quelqu'un en

personne plutôt qu'au téléphone! Elle a prestement retiré sa main, puis elle l'a

rapprochée timidement. Elle est restée ébahie plusieurs secondes; les yeux

grands comme... comme des soucoupes, c'est bien simple! Mais il fallait voir

l'expression rigolote qui lui est venue, quand Emmanuelle a commencé à jouer

avec ses petits pieds en glougloutant! Maintenant elles sont devenues

inséparables! Relation privilégiée donc, entre Emmanuelle et toute la famille

Major en fait: Elfe, Christiane et même Jean ont été littéralement séduits! "

" C'est toi Paul, qui me disait que l'évolution de ses

rapports avec les autres te rappelait les premiers mois après ton réveil à

l'Institut. tu me disais que, la première vague de surprise passée, avec la

curiosité il se développait spontanément une sorte de confiance très spéciale.

Une " empathie infinie " , comme disait Glen, ton chaman. "

" Bla, bla, bla. O.K. Paul! Tu as raison. Décidément, je

suis vraiment incorrigible! Ah, il y a de ces jours, comme ça, où je comprends

pourquoi vous me traitiez de bavarde à l'institut! "

 

Claudine et Paul, qui se tiennent par la main, comme

toujours, se penchent sur le lit de Paule et lui donnent à tour de rôle un long baiser

de retrouvailles. Puis ils s'assoient tous deux sur le rebord de son lit et ils prennent

ensemble la main que leur tend Paule.

 

 

 

 

<> EN ROUTE

 

- " Décidément Paul, elle est vraiment au bout du

monde, votre Terre! À chaque fois que je fais le parcours, il me semble que

c'est un peu plus long! ... C'est encore loin? "

 

- " On devrait arriver dans... disons, à peu près une

heure trente. Mais on va s'arrêter d'ici cinq minutes pour manger. À

l'Annonciation, il y a un merveilleux petit restaurant, qui sert de très bons

repas, pas trop chers et de l'excellent café. Jean s'arrête toujours là, lorsqu'il

fait la route et je vais l'imiter. Je comprends qu'Emmanuelle a bien besoin

qu'on la mette sur son petit pot au plus tôt, sinon elle va finir par faire dans sa

couche et je sais qu'elle trouve ça très désagréable et humiliant. Retiens-toi

encore un tout petit peu ma grande, ce ne sera pas long, papa a bien besoin

de faire une petite halte lui-aussi. Je vais te faire goûter tout ce que je vais

manger de bon, c'est promis! ! Tu vas voir comme c'est agréable de bien

bouffer! Et, je suis sûr que ta gourmande de maman va te communiquer avec

joie tout le plaisir qu'elle va avoir à s'empiffrer elle aussi! Même que son lait va en être meilleur que jamais! "

" Je suis crevé. Il faut dire que je n'ai pas conduit

d'auto très souvent pendant tout le parcours à partir de Montréal. Je faisais

habituellement le trajet en autobus, ou sur le pouce, ou alors je montais avec

un autre associé de la Terre avec qui je partageais généralement la conduite.

Comme célibataire, habitant une grande ville, j'ai toujours préféré utiliser le

métro ou un taxi à Montréal et ne pas m'embarrasser d'une auto, avec toutes

les complications que cela suppose en hiver... Je ne voulais pas contribuer à

la pollution de la ville non plus. Donc, pour monter sur la terre, la plupart du

temps je dormais dans l'autobus jusqu'à Grand-Remous et quelqu'un venait

habituellement me chercher là, ou alors je faisais le reste sur le pouce. "

" Mais depuis que je suis devenu... une famille,

demeurant à la campagne en plus, il est bien évident qu'il nous fallait une

voiture! Elle n'est pas ce que je pourrais appeler " un bolide " , mais pour le

moment je crois qu'elle fera l'affaire. Quand j'ai serré la main du vendeur hier,

tu sais que je l'ai sondé, de l'intérieur. Il n'a pas trop sursauté. Il a comme

pensé qu'il parlait tout seul dans sa tête ou qu'il faisait simplement une espèce

de rêve éveillé. Il a donc marché tout naturellement. En même temps, je lui ai

dit qu'il me fallait absolument une " bonne voiture " pas trop chère, pour faire " l'achat du siècle " , il a immédiatement visualisé celle-ci. Aussi, quand nous

sommes sortis dans son stationnement et qu'il m'a montré ce petit " chameau

" , tout blanc, propre mais l'air de rien, en même temps que trois autres

véhicules usagés, plus luxueux mais plus dispendieux évidemment, je l'ai

reconnu tout de suite. La transaction conclue, quand je lui ai serré la main de

nouveau avant de partir, j'ai su qu'il pensait vraiment que je venais de faire une

affaire en or. "

" Bon, "Le Versant Nord, Fine Cuisine", nous y voilà. "

 

Paul stationne la voiture devant le restaurant, puis il prend

le petit pot d'Emmanuelle et le sac de couches propres sur la banquette arrière

pendant que Claudine sort de l'auto en tenant la petite dans ses bras.

 

" Hum... comme ça sent bon! Je vais aller tout de suite à la toilette pour changer la couche d'Emmanuelle, avant que ses écluses ne

craquent, la pauvre chérie! Commandes à dîner pour moi pendant ce temps-là,

je suis affamée. Je me fie sur toi: tu connais mes goûts aussi bien que si

c'étaient les tiens... Alors pour moi ce sera quelque chose de rapide mais

copieux, avec une bonne soupe chaude pour commencer. Et pour boire, pas

de café mais un grand verre de lait, s'il-te-plaît! Merci, à tout de suite. "

 

 

 

 

<> UN GRAND, GRAND GARS

 

- " Bonjour Miche. "

 

- " Bonjour Paul. Comment ça va aujourd'hui? Le

voyage à Montréal s'est bien passé? Alors, vous avez assez fêté en ville? "

 

- " Oh non. On a été bien sages. En fait on a passé la

semaine avec une bonne amie qui vient d'accoucher. Alors ni elle ni Claudine

ne pouvaient faire trop d'excès: tu sais ce que c'est quand on allaite, alors je

leur ai donné le bon exemple. Pourquoi tu ris Claudine? Oh j'ai bien bu

quelques petits verres de vin de temps en temps. Mais c'était mon soporifique

à moi pour réussir à me rendormir la nuit. Bref, une semaine avec beaucoup

de catinage et de changements de couches, quoi! Avec deux jeunes enfants

qui se réveillent régulièrement pour la tétée pendant la nuit, on a eut une

semaine de sommeil difficile. En plus, depuis que je suis déménagé ici, j'ai

perdu l'habitude du bruit de la ville et ça me prenait toujours une éternité pour

me rendormir! Mais ça ne fait rien, Je vais me rattraper cette semaine! Ah oui

Miche, as-tu vu passer d'autre monde de la Terre cette semaine? "

 

- " Juste le grand, grand gars de votre " gang " . Je ne

me souviens plus de son nom... Il est arrivé pas longtemps après votre départ,

la semaine dernière. Il est passé encore ce matin. Il m'a dit qu'il comptait

rester dans le coin encore un petit bout de temps. Du moins c'est ce qu'il m'a

dit. "

 

- " Parfait, on va aller le voir demain. Merci et à bientôt.

"

 

- " À bientôt et bonne année. "

 

Âgée d'environ 55 ans, Miche, de son vrai nom Micheline,

est maintenant propriétaire du "dépanneur" du village. Paul et les autres gens de la Terre vont souvent s'approvisionner chez elle. Elle opère ce commerce depuis

quelques mois déjà. Avant d'en faire l'acquisition, elle était institutrice pour les

enfants du village. L'hiver dernier, elle s'est remariée. Or, le printemps suivant, son

mari, qui est biologiste de formation, a vu son contrat se terminer sans être

renouvelé. Récession oblige. Micheline et lui ont alors pensé acheter le dépanneur,

à vendre depuis deux ans déjà. De cette façon, ils se trouveraient à lui créer un

emploi fiable même si toutes les compagnies et les ministères s'entêtent à ne plus

engager personne.

 

Cette année, Micheline s'est pris un an de congé

sabbatique. Elle peut donc aider son mari pour redémarrer le commerce.

Heureusement, Micheline a toujours été une excellente institutrice et tous ses

élèves l'adoraient. Heureusement, parce que le dépanneur du village marchait alors

très peu et il avait fallu la popularité exceptionnelle de Miche auprès des jeunes et

de tous ses anciens élèves pour relancer le commerce. En effet, le coeur de Marie-Paul, l'ancienne propriétaire, avait cessé d'y être quand elle avait appris que son

mari souffrait de cancer généralisé. Elle avait négligé son commerce et les ventes

avaient périclité.

 

Après avoir fait quelques achats, Paul et "ses femmes",

comme aurait dit Jean, repartent pour son "Vaisseau Spécial".

 

- " Dis-moi Paul, qui c'est " le grand, grand gars " de la Terre? Est-ce que je le connais? "

 

- " Jacques. Jacques Dubé. Ça doit être Jacques: avec

ses 6 pieds et 6 pouces, c'est sûrement lui le " grand, grand gars " de la Terre.

Non, je ne penses pas que tu le connaisses: tu ne l'as jamais rencontré et je

ne crois pas que l'occasion se soit présentée pour que je t'en touche un mot...

La roulotte verte qu'on voit du bord du chemin du rang sur la Terre, c'est à lui.

Ça fait juste quelques années qu'il est devenu actionnaire de la Terre et depuis

ce temps-là, il est presque toujours parti! Un vrai coup de vent! Maintenant,

par exemple, il revient tout juste d'un contrat de coopérant en Afrique et déjà,

je suis certain qu'il va nous parler de repartir encore! Mais il est très gentil, tu

verras. On pourrais aller chez lui pour l'inviter à passer le jour de l'an avec

nous, comme ça vous pourriez faire connaissance. En attendant, donnes-moi

la main, je vais te le présenter à ma façon... Je revois son sourire narquois et

j'entends son rire sonore assez clairement dans ma tête pour que tu puisses

le reconnaître dès que tu le rencontreras pour vrai. "

 

 

 

 

<> JACQUES LE TÉMÉRAIRE

 

- " Qu'est-ce que je te disais, Claudine: il vient tout

juste d'arriver d'Afrique; on a à peine le temps de l'inviter à prendre un petit

souper d'amitié, que déjà il parle le plus sérieusement du monde de repartir au bout du monde! Un vrai courant d'air. Et instable l'air, en plus! "

 

- " Allons Paul, cesses de râler!

Je suis ici pour au moins une ou deux semaines encore. Après, dépendament

du résultat d'un téléphone, je retourne à Montréal ou je reste ici quelque temps

encore pour profiter un peu de mon "home". Si je vais à Montréal, ce sera: soit

pour y rester un an et étudier pour enfin décrocher un diplôme; soit pour faire

mes derniers préparatifs et repartir comme coopérant une fois de plus. Au lieu

de dire des anneries, finis de mamger ton falafel , si tu veux que tonton

Jacques te serve un bon petit café! "

 

L'interlocuteur de Paul, un homme d'une quarantaine

d'années à la voix très grave mais chaude, s'approche de la petite table oblongue

où sont attablés Claudine et son compagnon. Grand de plus de deux mètres, il doit

marcher le dos légèrement vouté dans cette section de la vieille cantine de chantier

qui lui sert de résidence sur la terre. En effet, Jacques a acheté d'occasion cette

vieille roulotte deux ans auparavant, juste avant de partir en Affrique et il n'a donc

pas eu l'occasion de la réaménager convenablement en fonction de sa propre

taille, nettement supérieure à celles des anciens propriétaires qui avaient encombré

une partie du pLacoët avec des compartiments divers pour gagner de l'espace. Malgré le ton qu'il essaie de rendre bourru, on voit bien à son sourire enjoué qu'il

est dans le fond "un grand tendre". Il s'assied à côté d'eux après avoir rempli leur

trois tasses d'un café fumant qu'il vient de prendre sur un petit poële au gaz trônant

sur un comptoir minuscule coincé entre l'évier et le petit réfrigérateur. À le voir

manilpuler du bout des doigts ses petites tasses espresso, on pourrait facilement le prendre pour un adulte égaré dans une maison de poupée.

 

- " OK, ça va, je n'insiste pas. Mais avant de repartir, au moins racontes-nous un peu comment ça se passe tes contrats de

coopérants. Qu'est-ce que tu faisais exactement en Afrique à ton dernier

voyage? "

 

- " Je m'occupais principalement de l'aspect graphique

et visuel de diverses campagnes d'information nationales. J'étais en fonction

en Ethiopie dans la province du Tigré. Je n'étais pas le seul responsable, en

fait je travaillais toujours en collaboration avec Amadou, un Africain que

j'avais la responsabilité d'entraîner et de former. Au début, il me regardait plutôt aller, sans rien faire, ni même poser de questions. Il n'osait pas je crois. Peut-être que sa foi musulmane lui avait trop bien appris à garder son rang...

Ou peut-être que mes 6 pieds et sept l'impressionnaient... Je ne sais pas. De

toutes façons, je n'ai pas vraiment compris pourquoi et Amadou ne m'en a

jamais parlé, alors je fabule simplement! Mais heureusement j'ai quand même

réussi à le dégêner un peu, assez vite. Une fois qu'il a commencé à se laisser

aller, les choses ont évolué assez vite. "

" Quand j'ai vu qu'il voulait bien prendre sa place et

commencer à dessiner lui-même pour répondre aux commandes, j'ai décidé

de m'effacer un petit peu. On se rencontrait chaque matin au bureau; on discutais ensemble du travail au menu de la journée, des problèmes à

résoudre, des solutions possibles, puis je le laissais généralement se charger

de la réalisation proprement dite; j'en ai profité pour parcourir tout le pays de

fond en comble en jeep avec mon chevalet, mes couleurs et un appareil-photo.

"

" J'ai constitué toute une banque d'images locales et

régionales, bien classées et répertoriées pour Amadou. Le soir même, ou

parfois après quelques jours, dépendamment de la distance à laquelle je me

rendais, je regardais avec lui ce qu'on avait fait tous les deux; on en discutais;

de son côté, il m'aidait à identifier ce que j'avais vu; du mien j'évaluait le degré

de réussite de son travail; parfois, j'apportais moi-même des modifications à

ses essais; la plupart du temps, c'était lui qui s'en chargeait; je l'aidais à

terminer ce qu'on s'était fixé plus tôt; à de rares occasions on se rendait

compte tous les deux que ça ne pouvait pas marcher, alors on décidait de tout

recommencer à zéro. "

" Au début, il se faisait en fait plus de travail effectif le

soir et la nuit ou la fin de semaine que durant le jour pendant la semaine, mais

ça n'a pas duré longtemps: Amadou était vraiment très doué finalement! Oh il avait bien sûr encore tendance à se sentir très insécure et ma tâche la plus

ardue, fut sans conteste celle de lui apprendre à apprécier la qualité de son

travail sans se laisser dénigrer par des supérieurs hiérarchiques qui, de

toutes façons, n'y connaissaient rien! Je crois que je les ai tous surpris quand

j'ai commencé à discuter avec les bonzes de l'administration et à rejeter

plusieurs remarques faites à l'endroit de son travail. C'était rendu que même

son supérieur immédiat, monsieur Ali, avait peur de moi, le " redoutable géant étranger " : j'avais osé tourner en ridicule une de ses critiques

particulièrement oiseuses, donc j'étais peut-être susceptible de

recommencer... devant témoins cette fois, sait-on jamais ! Cette fois là, je ne

l'avais pas fait devant Amadou, ni devant aucun de ses confrères, mais seul à seul avec lui, Ali, sinon il m'en aurait sûrement voulu à mort! "

" Cette fois là donc, il avait compris que je ne

m'embarrassait pas de ma propre " réputation " , que je m'en sacrait en fait,

mais que je n'étais pas vraiment méchant, puisque j'avais pris soin de faire

mes critiques en privé... Je lui ai démontré en deux temps trois mouvements

que je pourrait facilement le tourner en tête de Turc devant ses employés ou

même devant ses propres supérieurs s'il le fallait... qu'Amadou travaillait très

bien, et que la qualité de son travail ne pouvait qu'honorer son service à lui,

Ali... qu'Amadou et moi étions devenus de bons amis... que j'étais toujours

prêt à défendre un ami accusé injustement... et qu'enfin qu'Amadou et moi ne

demandions pas mieux que devenir SES amis à lui également. À partir de ce

moment-là, le climat de travail dans notre service est devenu particulièrement

serein et l'esprit de collaboration inter-équipe exemplaire! M. Ali avait bien sûr

plus tendance que jamais à fuir ses responsabilités, mais à part ça, tout allait

à merveille! "

 

- " Comme ça, tu as eu l'occasion de parcourir tout le

pays; alors comment c'est? Désertique j'imagine? "

 

- " Oui, c'est très désertique. Mais ça n'empêche pas

que tu rencontres du monde absolument n'importe où: tu es au milieu de nulle

part, tu t'arrêtes après des heures et des heures de route dans le désert sans

avoir rencontré âme qui vive, et ça ne prend pas un quart d'heure que tu

t'aperçois qu'il y a une famille de campée à quelques centaines de mètres à

peine; qu'un groupe de nomades est aussi à portée de voix, etc... Où que tu ailles, tu peux être à peu près certain de toujours pouvoir trouver quelqu'un de

tout près! C'est ahurissant! Ce qui ne m'empêchait pas de me sentir assez

seul quand même: la presque totalité des habitants des campagnes ne

comprennent pas un traître mot de français ou d'anglais. "

" Ah et puis quand je repense à toute la misère que j'ai

eu l'occasion de voir, j'en ai encore des sueurs froides et je sais qu'il faut

absolument que j'y retourne... "

 

- " Mais dis-moi, Jacques: d'après ce que les gens te

disient et d'après ce que tu as pu voir dans tes safaris-images, la misère, tu

crois qu'ils vont s'en sortir, ou si c'est irrécupérable?"

 

Jacques s'est levé et tout en demeurant attentif à la

question de Claudine, il s'est levé et va rajouter une bûche bois sec dans le gros

poële à combustion lente qui occupe le centre de la roulotte et dont la chaleur

bienfaisante réchauffe l'air froid du matin. Il fourrage maintenant dans le grand

coffre fourre-tout qui lui servait de siège l'instant d'avant.

 

- " J'avoue que je ne le sais pas vraiment. Par certain

côtés, tu as parfois l'impression de vivre au Moyen-Age, ou dans l'Antiquité,

quand ce n'est pas la préhistoire! "

 

Le visage de Jacques s'éclaire d'un sourire quand il met

enfin la main sur un gros album photos ficelé serré parce que tout rondouillard à

force d'être plein. Il referme son coffre et se rassied en démaillotant son trésor...

 

- " Regardez, j'ai plein de photos sans Âge dans mon

album. Des fois, par contre, et peut-être précisément à cause de cet

environnement sec et sans vie, tu as quasiment la sensation d'être sur une

autre planète et que tu pénètres dans l'enceinte d'une base extra-terrestre du

vingt-et-unième siècle, tellement certains méga-projets subventionnés par

l'Étranger sont impressionnants et construits dans des endroits surprenants!

"

 

- " Ah oui?! Tu pourrais nous en décrire un pour voir? "

 

- " Tenez. Par exemple, une fois que je m'étais aventuré

seul en jeep dans une vallée assez encaisse et plutôt désertique, en suivant

une route qui me semblait assez passante. Il faut dire que là-bas, une route

passante c'est n'importe où quand il y a assez d'ornières pour qu'on puisse

reconnaître un tracé... Je roulais donc dans une vallée perdue à la recherche

d'un bon point de vue pour une photo, quand je débouche tout à coup sur un

complexe industriel du genre énorme et impressionnant. Je n'avais aucune

idée de ce que ça pouvait être. Ça avait l'air d'être encore en construction. J'en étais encore loin, alors d'où j'étais, ça donnait une impression d'irréel

consommé... Des bâtiments aussi énormes, au milieu du désert, c'était comme

une gigantesque usine et assez moderne qu'elle n'avait même plus besoin de

main d'oeuvre! J'ai pris quelques photos, sans m'approcher beaucoup, parce

qu'il était déjà tard et que je ne voulais pas être pris dans le désert par la

noirceur. Il faut dire aussi que ma jeep marchait assez bien, mais que ses

circuits électriques étaient plutôt foireux... C'était une jeep pour les

promenades " de jour " , pas les explorations de nuit! Mais, attendez, j'ai les

photos ici, à la dernière page de mon album, regardez. "

...

 

- " Spécial! "

 

- " Et est-ce que tu as su par la suite ce que c'était? "

 

- " Oh oui, mais ça m'a pris quand même un peu de

temps: Amadou ne connaissait pas l'endroit, Ali non plus et personne d'autre

au bureau en fait! Finalement, grâce à son frère, qui était bien placé dans un

quelconque service du Ministère de l'Intérieur, Ali a pu me fournir quelques

explications, concernant " mon complexe lunaire " . D'après ce que j'ai su, ce

serait un des éléments fondamentaux de la stratégie de développement de

l'agriculture. L'argent viendrait de riches pays arabes producteurs de pétrole.

On construit là deux usines: l'une produira des perturbations importantes des

différentes couches de l'atmosphère en projetant loin dans les airs divers sels

choisis pour, espère-t-on, provoquer la pluie. De loin, le bidule ressemble à un gigantesque canon pointé vers le ciel. En même temps, on construit à côté

une usine pour la production des engrais qui deviendront nécessaires si la

stratégie de pluie provoquée fonctionne. Je ne sais pas si ça va vraiment

marcher, mais si c'est le cas, ça promet! "

" Mais au fait, tu me fais parler, tu me fais parler et toi

tu ne m'a pas encore présenté ni ta blonde, ni ta fille, mon espèce de sauvage

de Paul. Ah et puis parles-moi aussi un peu de toi: il parait que tu relèves d'un

sombre accident de moto. C'est la femme du dépanneur au village qui m'a

raconté ça. Oublies ta pudeur du cameraman qui n'ose pas se montrer! C'était

plutôt vague son histoire, sinon un peu mystérieux... Tu prépares le monde

pour un autre de tes projets de film échevelés, j'imagines? Allons, déballes

ton sac Paul et contes-moi tout toi-même! "

 

- " Tu essaies de changer de sujet, hein. OK, OK... Tu

veux que je te racontes tout, n'est-ce pas? "

 

- " J'y tiens mordicus! "

 

- " Soit. Vous l'aurez-voulu monsieur Jacques le

téméraire! Mais attention, quand j'aurai fini de raconter mon histoire, le monde

ne vous semblera jamais plus le même! Je sais que ça va te paraître

absolument invraisemblable Jacques, mais je suis certain que Claudine pourra

corroborer mes dires si tu veux. Et en plus je pourrai te faire une petite

démonstration fort convaincante si tu doutes toujours. À dire vrai, je ne savais

pas par où commencer mais à bien y penser, je devrais peut-être commencer

précisément par là, tu ne crois pas Claudine? Bon OK, cales-toi bien dans ton

fauteuil mon coco et donnes- moi gentiment la main... "

 

 

 

<> BANDIT

 

Ce matin-là, Claudine patauge à quatre pattes dans la neige, une petite

Emmanuelle morte de rire accrochée sur son dos. À quelques mètres de là, Paul

achève de corder le bois de chauffage qu'il vient de fendre. Soudain, ils sont tirés de leurs occupations matinales par l'arrive inopinée d'un véhicule automobile qui

s'approche laborieusement du "shack" de Paul.

 

- " Tiens, on a de la visite. Un petit pick-up rouge, tu sais qui c'est Paul? "

 

- " Je pense que c'est Jean-Louis, le chef des pompiers volontaires. Ah, mais il n'est pas tout seul. Il y a un gros chien dans la boîte de son camion. Je vais aller

voir ce qu'il veut. "

 

Jean-Louis Lavigne, leur visiteur est un vieux garçon bien connu du village. Il est implique dans toutes sortes d'activités sociales de la paroisse: soit comme chef

des pompiers volontaires, ou comme président du club Optimiste local, ou alors

comme grand organisateur de danses sociales pour le club de l'âge d'or, les

adolescents, les célibataires à marier, les autres... enfin n'importe qui. Ancien

motard plutôt mal vu lorsqu'il était jeune, il avait quitté le village à dix-sept ans pour

aller vivre sa vie en ville. Il s'était alors joint à une bande de motards plutôt

coriaces, les Paradise Devils, dont les membres pilotaient diverses activités plus ou

moins illégales. Pendant plusieurs années, il avait alors eu l'occasion de voyager,

voir du pays, connaître beaucoup de monde, vivre intensément quoi! Très

intensément. Au cours d'un de ses périples d'est en ouest et du nord au sud, ou

bien vice-versa... il s'était retrouvé implique dans une histoire de trafic de drogue. Il est arrêté le jour de son vingt-cinquième anniversaire, près de la frontière US,

avec en sa possession une bonne quantité de hachisch." Une quantité suffisante

pour faire du trafic! ", avait dit le juge. Condamné à cinq ans de prison, il n'en avait

purgé que deux et avait été libéré avant terme, pour bonne conduite.

 

Depuis, il est revenu au village, s'est marié et est devenu père de deux enfants.

Puis il a fini par divorcer de sa femme et éduque maintenant son fils tout seul, sa

femme ayant gardé leur fille aînée. il a beaucoup vieilli depuis et on peut dire qu'il

s'est presque complètement assagi: Presque, parce que, bon an mal an, il réussit

quand même toujours à se dégoter une moto à rafistoler pendant l'été. Et bien sûr,

qui dit réparations de moto dit tests de moto... Il s'agit généralement d'une moto

de plus petite taille que son ancienne Harley, revendue depuis longtemps, mais

toujours assez grosse tout de même pour avoir le goût de la pousser à fond pour

voir ce qu'elle a dans le ventre! et... se prendre une fouille méchante presqu'à

chaque été! Il sait depuis longtemps qu'il devrait y renoncer, mais la fièvre de la

moto est toujours la plus forte. Aussi, au fil des années, des chutes, des sessions de thérapie et de l'accumulation de petites incapacités qui s'en suivent toujours, il a fini par être aussi raide et perclus qu'un vieillard, quoiqu'âgé de quarantaine cinq

ans à peine. Sa dernière fouille par exemple lui a "mangé" si cruellement la peau

des mains et des avant bras lorsque sa longue glissade sur l'asphalte s'était

prolongée sur près de cent mètres, qu'il préfère maintenant porter une paire de

gants protecteurs quasi en permanence pour protéger sa nouvelle peau

hypersensible.

 

- " Aie, le monde! Laissez-moi vous présenter mon ami " Bandit " . Il vient

quant on l'appelle " Bandit " , mais j'imagine que vous pouvez changer son nom si vous voulez. Et puis, ne vous en faites pas avec son nom, vous verrez,

il est très gentil. Il appartenait à Marc Comte. Ça fait à peu près un an et demie

que Marc l'a amené au village. Je pense qu'avec une job de bûcheron, son

maître était pas souvent là pour le nourrir: ça fait que Bandit mangeait pas

tous les jours... Comme c'est quand même un assez gros chien, il réussissait

souvent à se sauver en cassant sa chaîne pour courir les poubelles; alors les

voisins ont souvent porté plainte... M. le maire a averti Marc qu'il ne pourra

pas le garder quand il va emménager dans son H.L.M. Alors si vous voulez

toujours un chien, il est à vous: Marc se marie dimanche et il va déménager dans le H.LM. Municipal avec sa femme, ça fait qu'il cherche à divorcer de son

chien... "

" Comme c'est moi qui ai la job de m'occuper des chiens errants dans le

village, il va falloir que je le gaze si personne n'en veut. Trucider des animaux, même " sans douleur " , j'aime pas ça plus qu'y faut... Ça fait que... Comme il y a un mois vous m'aviez demandé de vous trouver un chien... Si ça vous

intéresse toujours, vous pouvez le garder cet après-midi. Ok? Comme ça,

vous pourrez faire connaissance. Je dois repasser dans le rang vers cinq

heures. J'arrêterai en passant. Si vous changez d'idée, je pourrai le reprendre

à ce moment-là. Ok? "

 

- " Ça marche. Merci Jean-Louis. Il est bien beau avec ses grands yeux

tristes. Et puis, avec le masque noir qui est dessiné autour de ses yeux, c'est

vrai qu'il ressemble à un bandit! Tu peux nous le laisser, on va s'en occuper.

On doit rester ici toute la journée de toutes façons, y a pas de problème.

Emmanuelle a bien hâte de toucher enfin à " son " chien. Depuis le temps

qu'elle l'attend: un mois ça fait tout de même une bonne partie de sa vie! J'ai

bien hâte de voir comment elle et ton " Bandit " vont s'entendre! Mais au fait,

qu'est ce que c'est comme race de chien? "

 

- " Un cocktail de berger allemand et de doberman. "

 

- " C'est un mâle? "

 

- " Oui, c'est bien ça que vous m'aviez demandé? Il a sûrement déjà

quelques rejetons dans la paroisse ou en route, parce que c'était un tombeur

de toutes les petites chiennes du village. Comme je vous le disais: il se

sauvait souvent, et dans ce temps-là, inutile de vous dire qu'il ne s'intéressait

pas qu'au lunch et aux poubelles... "

 

- " Et, quel âge il a? "

 

- " Oh, à peu près deux ans, je pense. "

 

- " D'oß il vient? Comment est-ce qu'il a été élevé? "

 

- " En fait, c'est le père de Marc qui le lui avait donné. Son père reste sur

une ferme dans le rang trois. Bandit est venu au monde là, dans la grange. Il a passé les 6 premiers mois de sa vie libre autour de la maison. Il a donc eu

l'occasion de s'habituer à côtoyer d'autres animaux domestiques sans les

attaquer. Puis, quand Marc a pris son petit appartement au village, Bandit est

venu avec lui. C'était un bien petit appartement, mais avec un accès sur la

cour. Bandit y avait une niche isolée et il vivait dehors toute l'année. Il a le poil

plutôt ras mais très dense. Il n'est pas agressif pour deux sous: les enfants du

village venaient régulièrement jouer avec lui et même quand ils le martyrisaient de toutes sortes de façons, tout ce que Bandit faisait c'était de

japper, japper, quelques fois grogner quand ils lui faisaient trop mal, sinon

japper et re-japper! évidemment, les voisins n'aimaient pas trop ça... Comme

je vous le disais en arrivant tantôt, son maître Marc se marie dimanche et il

déménage au H.L.M. cette semaine. M. Comte père ne veut pas reprendre de

chien, alors Bandit devient orphelin, si je puis dire... Ça fait que je vous l'ai

amené... Je vous le laisse: faites connaissance... Salut, et pis, à tantôt le

monde! "

- " Ok. Merci Jean-Louis. Salut. ¸A plus tard. "

" Bandit! Bandit! Viens mon beau Bandit. Sautes, sautes! Bravo... Ça c'est

un bon chien. C'est ça, viens ici! Bandit! Viens sentir et lécher la main au

monsieur. Approche Bandit! Je ne te mangerai pas. Viens, qu'on fasse

connaissance... Bandit, viens mon chien! "

 

 

 

 

 

<> UNE PETITE PLACE

 

Comme une tache blanche au milieu de l'incendie du

feuillage automnal, une camionnette louée était stationnée devant la maison de

Jean. Celui-ci s'affaire à la décharger. Une chaîne humaine, constituée de

Christiane, Marie-Elfe, Claudine et Paule en relaye tout le contenu à Paul dans le

sous-sol du "château" de son ami.

... ... ...

- " Tu vois, je pensais installer le centre de la table anti-vibrations juste ici ... le laser principal, là, à côté du sismographe ... et sur

les étagères le long du mur là-bas, je placerai tous les autres accessoires...

Qu'est-ce que t'en penses Jean? "

 

- " Parfait. Il faudra aussi s'assurer que la porte de

cette pièce est absolument et totalement imperméable à la lumière, parce

qu'avec des expositions de plusieurs heures en perspective, on ne peut se

permettre aucune pollution lumineuse, quelle qu'elle soit! "

" Demain on commence l'installation de tout le bazar.

Après tout, si tu veux lancer les " Hologrammes du Mutant " avant Noël, il n'y

a pas de temps à perdre, surtout que tu ne connais pas vraiment ça et qu'il va

te falloir apprendre sur le tas, sans aucun guide pour t'aider! "

" Moi, il faut que je retourne à Montréal dans trois

jours. J'ai un gros contrat de son sur un long métrage qui m'attend. Ça promet

d'être très payant, mais ça ne se reporte pas! Surtout que si ça va bien, je vais peut-être travailler aussi pour l'enregistrement de la série télé qui doit suivre.

Et ça mon vieux, ça fait beaucoup de jours de tournage! "

" De toutes façons, en attendant, ma maison c'est ta

maison. Je ne penses pas y revenir avant un bon bout de temps, alors tu t'y

installes avec ta famille tout le temps que tu voudras. "

 

Pendant les jours suivants, Paul et Jean s'échinent donc à assembler les divers éléments de la massive table anti-vibration essentielle à la

réalisation de leur projet d'holographie: les chambres à air, les planches,

contreplaqués, madriers et les lourds parpaings de béton, etc... Par la suite Paul

finalisera seul les détails de l'installation.

 

(.. ... ...)

 

- " Et puis? Paule: ta rencontre avec Monsieur Denis

Boucher, le directeur de l'hôpital, comment ça s'est passé? Racontes-moi

tout! "

 

- " Impec, ma fille. Impec! Absolument impeccable

quoi! Il m'a dit qu'il était tout à fait ravi à l'idée de voir apparaître une nouvelle

clinique, privée, de physiothérapie en Haute-Gatineau; que oui, il y avait

sûrement un besoin criant pour des services comme ceux qu'on veut offrir; et, enfin, que oui il allait être enchanté de nous refiler des clients, surtout si on accepte d'être affiliées à son hôpital ou au CLSC, parce que dans ce cas là, on ne sera pas obligées d'imposer de frais à nos clients: ils pourront nous

régler avec leur carte d'assurance-maladie! C'est-tu pas merveilleux? J'ai

aussi fait le tour du quartier autour de l'hôpital et je pense que j'ai trouvé une

maison à louer pas trop cher. Elle est tout près de l'hôpital; alors j'ai pensé que je pourrais la louer pour me loger, moi et René. Son sous-sol est fini et on

pourrait facilement y installer notre clinique. Ah et puis au fait: le directeur de

l'hôpital m'a dit aussi qu'il ne veut rien savoir de se mêler de la façon dont on

va administrer notre clinique: il en a déjà plein les bras avec son hôpital! Je te donnerai plus de détails tout à l'heure si tu veux. Pour tout de suite, je meurt

d'impatience d'aller me laver pour me débarrasser de toute cette croûte de

rimmel, fonds de teint, fards de tout acabit, déodorants et autres cosmétiques - " relations publiques " obligent - dont j'ai dû m'affubler ce matin! "

 

- " OK. À tantôt.

 

Encore toute transie et les cheveux tout mouillés par l'averse copieuse qui l'a

surprise à sa sortie de l'hôpital, c'est une grande Paule toute fébrile et grelottante

qui lance son sac et son long manteau de daim sur la patère de l'entrée.

Impatiemment elle se hâte vers la grande salle de bain semi-souterraine de la

maison de Jean. Pour gagner du temps, elle se déshabille en chemin et sème ses

vêtements humides ça et là en cours de route...

 

- " Oh, mais la grande baignoire familiale est déjà

pleine et fumante! Chouette alors! Je ne sais pas pour qui elle était, mais il

faudra compter avec moi: je m'installe!"

 

En disant cela, elle quitte son slip et se coule en soupirant

de bonheur dans l'immense baignoire - " presqu'une piscine intérieure " - disait

volontiers Jean. Quelques minutes plus tard, somnolant déjà à moitié, elle ouvre

les yeux quand elle entend Claudine entrer dans la salle d'eau, portant dans les

bras Emmanuelle et René, qui rigolent d'aise avec un air complice.

 

- " Tiens, s'il-te-plaît, les prendrais-tu une minute, le

temps que j'entre dans l'eau moi-aussi. Merci. "

 

Quelques minutes plus tard, quand Paul pénètre dans la

maison, il devine au son des éclats de rires de ses amies, des clapotis et des

gargouillis joyeux qui lui parviennent des profondeurs de la partie semi-souterraine

de la maison que "c'est dans la salle d'eau que ça se passe "!

 

- " Allô! Qui est là? Paul? Paul, c'est toi qui vient

d'entrer? On est dans la salle de bain. On prend un bain en famille et l'eau est

absolument délicieuse! Viens nous voir: on peut bien te faire une petite place,

si tu veux! Allez, viens. Allons, les enfants, on se tasse un peu pour faire une

petite place pour le papa le plus gentil de la maison! C'est ça. parfait... merci. "

 

 

 

 

 

<> " JE << PICOSSE >>"

 

- " Merci. "

 

- " Il n'y a vraiment pas de quoi! Tout le plaisir est pour

moi. Tu sais bien que tu seras toujours absolument le bienvenu pour un petit

massage ostéopathique, Roland. Tant que ma copine accepte de s'occuper

toute seule de nos deux enfants, il n'y a aucun problème! Et puis on te doit

bien ça: sans ton aide précieuse, ni Jean ni Paul ne seraient venu à bout de la finition de leur maisons aussi vite. Et surtout de la façon dont tu l'as fait

pour eux, parce qu'avec la quantité de pierres que tu as dû déplacer pour

recouvrir les murs de leurs maisons... "

 

Agé de quarante-huit ans, Roland Mirette est encore doté

d'une vitalité à toute épreuve. Presque chauve depuis des années, il se rase

maintenant complètement la tête, à l'exception d'une petite couette tressée sur la

nuque, un peu à la façon des samouraïs japonais. Bien que de taille tout à fait

moyenne, il réussit pourtant à mener à bien tout seul des tâches qui normalement

rebuteraient même des équipes complètes de travailleurs expérimentés, d'un

gabarit nettement supérieur... Aussi, Paule doit-elle dépenser beaucoup d'énergie

lorsqu'elle lui prodigue un massage.

 

- " Maintenant que c'est fini, est-ce que tu as une idée

de la quantité de pierres que ça t.'a pris au fait?

 

- " Cent cinquante tonnes, à peu près. "

 

- " Hein? Quoi? "

 

- " De cent vingt-cinq à deux cents tonnes à peu près.

C'est du moins l'évaluation que j'en fais. D'après le volume que j'ai charrié

pour ça et le poids approximatif d'un seul voyage de mon camion. Tu vois: ça

m'a pris une centaine de voyages pour transporter toutes les pierres

accumulées sur les lignes de rang de votre voisin cultivateur. Je sais qu'un

voyage pèse quelque part entre une tonne et demie et deux tonnes, alors le

calcul est facile à faire! Ça fait que moi j'arrondis à cent cinquante tonnes à

peu près; on va pas chipoter pour vingt-cinq ou cinquante tonnes quand

même! "

 

- " Ouais, c'est encore pire que je pensais! Tu es

vraiment effrayant! Encore heureux que tu aies un dos solide. "

 

- " L'idée c'est que mon dos est fabriqué avec des

atomes, des électrons et un paquet d'autres particules dont les éons sont

particulièrement riches en informations... Alors, vois-tu, c'est assez facile pour

moi de puiser de l'énergie dans leur dimensions d'espace/ temps imaginaires!

Tu comprends? "

 

- ?!?!?...

 

- " Oh oui, dans le fond c'est facile. Pour moi, il me

semble que c'est facile à comprendre, mais faut dire que, en premier, quand j'ai voulu lire les équations de Jean Charron qui expliquent tout ça, j'en ai

d'abord sué un moyen coup, (pis là c'est vrai!), pour mais c'est fatiguant à

s'expliquer juste avec des mots ordinaires... et pour ce qui est de se faire bien

comprendre... Ça fait qu'à la limite je me retrouve quand même toujours un

peu tout seul dans mon trip... Tellement seul que parfois j'ai l'impression d'être fou!

(...) Alors à un moment donné je finis par retomber

dans la facilité: et hop me v'la retombé dans des " ici-maintenant " tout ce

qu'il y a de plus réels: dans ce temps là, je ressens bien que j'ai vraiment un

dos! Il me fait mal... "

 

- " Et ça mon p'tit père, c'est mon rayon, c'est ça? Même que c'est pour ça messire Roland, que nous nous voyons aussi

assidûment. Ça n'est sûrement pas pour mes vieux yeux, n'est-ce pas? Tant

pis. J'ajouterais que, même si je ne dispose que de mon " good old " sixième

sens de physio pour traiter d'aussi insignes ...zé-ons... c'est véritablement un

traitement royal que vous leur payez-là! Et puis, tant mieux si ça te convient,

parce que des bons clients comme toi qui acceptent de venir jusqu'ici, au fond

d'un rang perdu, à toutes les semaines pour se faire traiter, pour moi c'est de

l'or! Parce que quand j'ai appris que madame Gauthier, qui acceptait de me

louer sa maison près de l'hôpital, avait décidé de reprendre sa maison au bout

de quelques mois à peine après être déménagée, " elle s'en ennuyait tellement! " parait-il. " Et puis ma fille accepte de revenir vivre à la maison

avec moi, maintenant. C'est parfait! " Parfait pour elles oui, mais moi j'étais

vraiment coincée! J'avoue que ça m'a complètement prise par surprise! Je

n'avait rien à dire: je n'avais jamais signé de bail. Je n'avais pas prévu aucune

solution alternative non-plus! Et surtout: où installer notre clinique

dorénavant!"

" Mais passons. Ça n'est pas ton problème! Voici mon

diagnostic pour aujourd'hui en tout cas: Ton dos m'a l'air de fonctionner très

bien mon grand. Et, d'après tout ce que j'ai pû voir, c'est comme tout le reste

de ton corps d'homme... ou presque. Enfin on se comprend... Le pronostic

maintenant: tout à fait excellent! Alors souriez preux chevalier. Une bonne

grande rasade de sourire tous les jours, avant, pendant, après et entre chaque

repas! C'est encore la meilleure prescription que je peux vous donner, messire

Roland..."

 

- " Oui je sais bien Paule que je n'ai pas l'air trop mal

en point, et je remercie le ciel à chaque jour pour ça! Mais même si ça ne

parait pas beaucoup, vu comme ça... je sais qu'il faut être très prudent dans la façon de forcer avec son dos. Alors je suis prudent. Prudent et content.

Content, parce que rien n'empêche que je lui impose tout de même un sacré

stress à mon vieux dos! Et presqu'en permanence, c'est vrai! C'est pour ça

que notre petit échange a une telle valeur pour moi! Échanger du bête travail

de bête de somme contre les services éclairés d'une professionnelle de la

santé qui vous fait un bien tellement tangible quand elle s'occupe de vous...

pour moi c'est une aubaine extraordinaire! Crois-moi: j'apprécie, surtout que

la professionnelle en question n'est pas bête du tout et que ses " vieux yeux

de physio", comme elle dit, sont tellement jolis que je ne peux plus me passer

d'eux ... "

 

- " Alors assez déconné, on finit de se déshabiller et

on s'étend! Voilà. Allez hop à plat sur le ventre sur le matelas. Bien. On garde

la pose maintenant. Parfait, merci."

 

Après s'être mis nu, conformément aux instructions de sa

thérapeute, Roland pousse un soupir d'aise et s'étend sur la table de massage. Il

ferme les yeux et se laisse aller à la délectation des sensations agréables que lui

procure maintenant le massage ostéopatique de Paule.

 

Une fois que son évaluation précise du patient est

complétée et que les " noeuds " du problème sont identifiés avec certitude, son

approche vise toujours à rétablir la mobilité relative de chacun des éléments de la

carapace humaine; pour dissoudre ces noeuds, elle doit vaincre les blocages et "

imposer " leur liberté aux diverses parties du corps de ses patients. Pour ce faire,

elle doit toujours exercer de très fortes pressions et elle se prend souvent à

souhaiter être elle-même dotée d'une plus grande force musculaire! Pour

commencer, elle préfère généralement opérer un simple massage musculaire,

mais donné avec beaucoup de vigueur et " forcer " les muscles noués et raidis pour

les libérer des les tensions diverses, tant psychologiques ou émotives que

physiologiques, qui s'y logent et incommodent tellement leur "propriétaire". Aussi,

qu'elle s'applique par des manipulations ostéopathiques à restituer aux différentes

masses osseuses leur mobilité relative ou que son traitement soit plut_t un simple

massage s'exerçant au niveau musculaire, Paule doit toujours déployer une bonne

dose d'énergie lors de ses traitements. "Ça me fait au moins autant de bien qu'à

mes patients, et ça ne me coûte rien à moi!" dit-elle souvent. Lors des premières

séances de traitement d'un patient, Paule se concentre généralement sur la

libération des tensions musculaires avant toutes choses, de façon à éviter que ces

noeuds nuisent à son approche ostéopathique ultérieure. Aussi les premières fois

qu'un patient, surtout s'il est très stressé, s'étend sur la table de massage de Paule,

il doit souvent s'attendre à des manipulations au niveau des "noeuds" musculaires

qui vont l'amener au seuil du tolérable en termes de douleur. "C'est ça ou c'est un

abonnement d'un an à te masser en espérant que l'on finisse par évacuer ces

vilaines tensions, et encore là, si je te dorlote trop c'est vraiment pas sûr

qu'on va y arriver tout de même!"

 

Tous les muscles du corps de Roland sont quant à eux

beaucoup plus durs et forts que ceux de tous les autres patients auxquels elle a eu

affaire précédemment. Comme les massages, osthéopatiques ou musculaires, que

prodigue Paule exigent donc de traiter le patient "très en profondeur", elle doit

dépenser une énergie très importante pour ce faire. Même si elle éprouve

généralement beaucoup de pudeur à l'avouer, ces traitements "choc" la laissent à

chaque fois absolument vannée après une séance. La semaine dernière après une

session de traitement particulièrement laborieuse pour elle, elle a même accepté

que Roland lui rende un peu la monnaie de sa pièce et lui prodigue à son tour un

massage à sa façon.

 

Depuis quatre mois déjà qu'elle le traite, à raison d'une ou

deux sessions par semaine, ils se parlent maintenant comme deux vieux copains de toujours! Et cela, même s'ils ne se connaissent en fait que depuis quatre mois

exactement. Roland avait alors été référé à la clinique de physio privée par le

docteur Kermit, médecin traitant du CLSC. Celui-ci ne savait vraiment pas quoi faire

avec cet énergumène, qui lui paraissait être en parfaite santé et d'une vitalité rare,

mais qui lui réclamait l'accès à des soins en physio pour " m'empêcher d'être

handicapé par mes excès de picossage ", lui avait-il dit. Le docteur Kermit savait

que Claudine avait déjà soigné plus d'un danseur étoile des Grands Ballets

Canadiens. Son nouveau patient si particulier lui semblait être lui-aussi un de ces

athlètes exceptionnels qui, bien que dans une forme physique à faire pâlir d'envie à peu près n'importe qui, n'en éprouvaient pas moins de temps en temps le besoin

de recevoir des massages ou des traitements de physio à cause des efforts

exagérés auxquels ils s'astreignaient continuellement.

 

Pourtant, la première fois que Roland s'était présenté à la

clinique, sans rendez-vous bien sûr, c'est par Paule qu'il avait été reçu et soigné; Claudine étant absente ce jour-là. Comme l'expérience lui avait paru tout à fait

satisfaisante, il avait continué à venir la voir, elle. Quand Paule et la clinique avaient

re-déménagé "temporairement" sur la terre, Roland avait suivi et il continuait à venir

régulièrement pour ses massages. Au fil des semaines de traitement et des

conversations, elle avait appris qu'il n'était résident de la région que depuis

quelques années à peine et qu'il subsistait essentiellement en vendant les

magnifiques plats, pots, assiettes et autres poteries utilitaires qu'il cuisait dans son

énorme four à bois en même temps que les pièces de ses sculptures. Il résidait sur

un lopin de terre acheté plusieurs années auparavant par son père. Celui-ci n'avait

jamais rien fait ni aménagé sur ce terrain. Aussi à sa mort, son épouse avait-elle

offert à leur fils Roland la propriété dans l'espoir de le voir se fixer un peu et peut- être envisager de s'établir pour de vrai avec quelqu'un et lui donner enfin des petits-enfants.

Quand les revenus de ses ventes de pièces céramiques n'étaient pas suffisants et qu'il avait besoin d'un surcroît d'argent, comme pour

réparer son camion par exemple, il travaillait à droite et à gauche à faire à peu près

n'importe quoi. " Moi, j'travaille jamais, mais " je picosse " tout le temps par ci

par là! " disait-il.

 

Autodidacte, il s'était toujours passionné pour l'étude des

théories cosmiques et des systèmes mathématiques entourant des concepts

comme "espace-temps", "relativité", "énergies fortes", "énergies faibles", "quantas",

et surtout les fameux "éons", bien informés... Il en était maintenant à essayer

d'intégrer dans sa vie sa compréhension de la "Relativité complexe" avec ses trois

dimensions d'espace et sa dimension temps imaginaires qui s'ajoutent aux quatre

dimensions de l'espace-temps réel telles que définies par Albert Einstein. Les

sculptures en terre cuite qu'il aimait le mieux dans l'ensemble de sa production de

céramique artistique et de subsistance, étaient d'ailleurs des tentatives de "représentations quadri-dimensionnelles concrètes" de divers concepts de la

théorie de la Relativité Complexe, telle qu'il l'avait comprise...

 

Bien qu'il ne posséda vraiment aucune carte de

compétence valide pour les divers métiers dont relevait les " picossages " qu'il

faisait, dans la région on s'était vite aperçu qu'il n'avait rien à envier aux

professionnels de ces métiers. Que, par ailleurs, en bon solitaire, il était

parfaitement autonome et responsable. D'autre part, ses "picossages" habiles ne

laissait jamais rien à désirer, pas plus en termes de qualité qu'en ceux de quantité

ou de rapidité d'exécution... Par conséquent, on l'a rapidement identifié comme un

type solitaire et indépendant, original et doué d'un franc-parler, mais efficace,

autonome et responsable.

 

Très vite, il avait cessé de présenter sa carte d'Assurance

Maladie pour régler ses traitements de physio à la clinique. D'abord parce que,

comme il ne souffrait apparemment de rien, le docteur Kermit ne pouvait pas

décemment lui prescrire un très long traitement de physio aux frais du

contribuable... Ensuite, parce que Roland avait très vite senti qu'il pouvait aider Paule en lui échangeant "du travail de son corps contre du travail sur son corps". À la suite de la perte de la maison située à proximité de l'hôpital à Maniwaki où elle comptait originalement emménager et partager le logement avec son associée ainsi

que "LA" clinique, à l'invitation de Paul et Claudine, Paule avait donc investi avec

son fils le petit "Vaisseau Spécial" de Paul. Ce dernier habitait maintenant avec Claudine et Emmanuelle dans la grande maison de Jean, le "Vaisseau Amiral", où

se trouvait maintenant la clinique des physiothérapeutes. Roland s'était donc mis à "picosser" pour eux et avait tôt fait de rendre complètement leurs demeures

parfaitement convenables...

 

C'est ainsi qu'avait commencé ce troc thérapie/"picossage"

qui somme toute satisfaisait pleinement chacune des parties. Roland avait agi

comme cela toute sa vie. Ce qui lui avait donné l'occasion d'apprendre et d'exercer

une impressionnante collection d'emplois les plus divers: journalier, menuisier,

charpentier, peintre, plâtrier, plombier, potier, maçon etc. ou alors animateur,

professeur en enseignement spécialisé, préposé aux malades, infirmier ou

thérapeute avec des enfants handicapés, des adolescents suicidaires ou des

délinquants, etc., ici au Québec ou même en Europe au cours de ses longs

voyages à l'aventure.

 

Il aimait rendre service et, comme il était très conscient de

la qualité supérieure de son travail, il lui plaisait de pouvoir l'offrir ainsi à ceux qu'il

aimait s'ils en avaient besoin, même s'ils ne pouvaient pas le payer comme tel.

 

Dès leurs premières rencontres, malgré la douleur

presqu'intolérable que les massages "musculaires" de Paule lui donnaient sur le coup, lors de ses premiers traitements en partculier, Roland s'était bien rendu

compte toute cette douleur disparaissait complètement une fois le traitement

terminé et qu'après un nombre minimal de séances, il s'était senti rajeunir et

retrouver enfin une aisance et une liberté de mouvement qu'il croyait avoir perdue

depuis au moins dix ans! Ainsi. Paule réussissait à lui apporter un bien-être

exceptionnel dont l'intensité avait parfaitement satisfait son propre besoin de

perfection. Par la suite quand les traitements ostéopathique avait commencé à

proprement parler, il avait fini par vouer à Paule une admiration et une

reconnaissance carrément sans bornes!

 

Aujourd'hui, à la suite de sa grossesse, pendant laquelle

elle avait vécu en symbiose constante et totale avec son petit mutant à naître, Paule était restée avec des vestiges du Toucher Total vécu pendant la gestation de René;

une sorte de sixième sens qui lui permettait de dispenser avec une efficacité

incomparable des soins en physio et en ostéopathie; soins pour lesquels elle avait

au départ toute la stricte compétence professionnelle voulue de toutes façons...

 

Depuis quatre mois maintenant qu'elle traitait Roland, ils s'étaient bien sûr sentis fortement attirés l'un par l'autre, ce que chacun savait

d'ailleurs très viscéralement. C'est précisément pour ça qu'ils n'avaient jamais osé

se laisser aller complètement: ils étaient tous deux si effrayés, à l'idée de risquer de

perdre leur chère liberté de célibataire... Chacun redoutait de s'engager dans une

relation plus intime. Une relation qu'ils ne pourraient probablement pas abandonner

à volonté par la suite... Ils avaient chacun un plan de vie qui exigeait une

indépendance totale, pour quelques années encore tout au moins... À cause de la

sensibilité particulière de Paule, son "sixième sens" comme elle se plaisait à

l'appeler, chacun d'eux était tout aussi conscient des réticences de l'autre face à un

engagement avec un partenaire que des siennes propres. Leur relation était donc

toujours restée thérapeutique et très amicale, mais essentiellement platonique. Bien

sûr, Paule avait déjà accepté une fois que Roland lui rende la monnaie de sa pièce et lui prodigue un massage à sa façon pour la détendre aussi après une session

particulièrement éreintante pour elle. Elle avait alors gardé tous ses vêtements et

cette fois là, leurs contacts physiques étaient toujours restés strictement au niveau

thérapeutique, comme lorsqu'elle le soignait elle-même...

 

À plusieurs reprises, Roland, totalement fanatique de l'escalade dans ses temps libres, était venu chercher Paule pour l'amener en

expédition avec lui. Elle avait vite développé un amour certain pour ce type d'activité.

Elle se souviendrait toujours de sa première ascension comme si c'était hier! Elle

l'entendait encore la sermonner amicalement à leur arrivée au sommet.

 

- " Il n'y a pas beaucoup de moments dans la vie qui

soient aussi satisfaisants que celui où tu arrives enfin au sommet d'une

montagne comme ça et où tu peux te laisser couler par terre, comme ça, tout

en étant plus haut que tout ce qui t'entoure. Tu peux contempler le paysage

autour, comme ça, en grignotant les quelques provisions que tu as amenées

avec toi ou les petits fruits sauvages que tu as cueillis en montant. Dans ces

moments-là, d'habitude on ne dit jamais un mot. On médite. Comme ça. ... On

savoure et on se laisse habiter par l'instant qui passe dans le vacarme du

silence si particulier qui règne sur les sommets. Comme ça. ... Non, ne dis

rien. Restes comme ça. Tais-toi, écoutes et regardes! J'ai déjà beaucoup trop parlé... ...

( ...)

" Ici on se rend bien compte que dans le fond, on est

toujours seul avec soi-même, pour donner un sens à sa vie aussi bien qu'à sa

mort. "

 

Elle avait quand même rétorqué:

 

- " C'est vrai que c'est beau! Et je comprends bien

maintenant pourquoi tu adores l'escalade, maisJe ne suis pas absolument

sûre que tu vas continuer à parler de solitude de la même façon quand tu

connaîtras mieux mes amis... mais ça n'a pas d'importance! De toute façon,

aujourd'hui je pense que tu as raison: il vaut mieux ce taire et " être " tout

simplement! Je voudrais pouvoir t'aimer aussi bien que tu m'aimes en

respectant ta vie intérieure comme tu respecte la mienne, parce que pour moi

ça n'a pas de prix. J'adore. ... Merci. "

 

- " Sh-sh-sh-sh..."

 

Depuis ce temps, ils avaient tous deux toujours respecté

cet espèce de voeu tacite de silence au sommet...

 

... ... ...

 

- " Psitt! "

 

- ...

 

- " Psitt. Ro-o-o-lll-and. HÉ, ho! C'est fini mon gars, tu

peux te rhabiller... "

 

- "Hein, quoi? C'est déjà fini? ... OK. ... Ils sont quand même devenu beaucoup plus agréables maintenant tes massages ma belle Paule; tellement qu'on en redemande! Mais ça serait de la gourmandise... Tu

as fini de t'éreinter? Alors c'est maintenant l'heure pour moi de te donner un

bon massage! OK? ... Bon... Alors maintenant c'est toi la patiente et moi le

thérapeute. Bon. Alors on se tient les oreilles molles et on écoute le monsieur.

Comme ça. Aujourd'hui on va faire ça sérieusement! OK. Ça fait quatre mois

madame que je me flanque à peu près à poil sous vos yeux et vos mains parce

que " c'est comme ça que vous travaillez toujours quand vous voulez donner

un vrai bon masage " , parait-il. OK. Je suis encore vivant... Alors ça doit être

vrai. Bien. Alors aujourd'hui c'est votre tour, chère patiente. On va faire

comme ça On commence par se déshabiller COMPLÈTEMENT et on s'étend sur le ventre sur la table de massage. Et surtout, prenez garde de ne pas

impatienter votre thérapeute! Allez hop, " Chair " patiente... "

 

_ !?!?...

 

- " Allons, pas de discussions! Et n'impatientez pas

votre thérapeute. Je vais sortir un instant, il faut que j'aille soulager ma vessie

aux toilettes. Pendant ce temps-là, préparez-vous pour votre traitement, chère

patiente, parce qu'à mon retour je veux vous voir couchée sur la table de

massage. Étendue sur le ventre et en tenue adéquate pour votre traitement,

s'il-vous-plaît! À tout de suite."

 

- ? !!! ?

 

 

 

 

<> DE L'AUBE A L'AURORE

 

La lumière blafarde de l'aube n'a encore réussi qu'à

éclipser celle des étoiles et elle n'a pas encore fait place à celle, plus chaude, de

l'aurore automnale. La campagne est toujours nimbée d'un frais brouillard qui

s'étire paresseusement au gré des vallées, des poches d'humidité et du relief plus

ou moins élevé des environs.

 

Le grand chien noir se faufile lestement entre les buissons.

Le nez au raz du sol, il remonte la piste d'un raton laveur qui s'est approché

insolemment de la maison alors que Bandit était "retenu" à l'intérieur,

complètement accaparé par son amie la petite humaine si extraordinaire.

 

Non.

 

À en juger par la fraîcheur de l'odeur.

 

Quelques heures d'âge au maximum!

 

Et encore.

 

Peut-être quelques minutes à peine.

 

Peut-être même qu'en humant l'air ambiant, le vent va

apporter l'odeur de l'insolent en chair et en os?

 

Humm, non.

 

Rien encore, dommage.

 

Surtout, ne pas perdre la piste au sol.

 

Notre visiteur a bien dû passer ici y'a vraiment pas

longtemps.

 

Y'a pas de temps à perdre.

 

C'est toujours vers la fin de la nuit qu'il rôde autour.

 

Cette nuit, rien de plus facile, puisque Bandit l'a passé

presqu'au complet au chaud dans la maison!

 

Même que, quand maître Paul lui a ouvert la porte tout à

l'heure, il faisait encore presque nuit.

 

Quand le soleil levant réussit enfin à faire lever les dernières poches de brume matinale, Bandit rebrousse chemin vers la maison de sa petite copine humaine, après avoir serpenté autour des constructions d'à peu

près tous les habitants de la terre. évidement, il en a parsemé les abords de

quelques gouttes d'urine laissées ici et là, histoire de restaurer le marquage de son

territoire...

 

L'odeur était tellement provocante pour son flair de gardien

qu'il avait bien espéré réussir à rattraper son insolent visiteur.

 

Il ne s'était laissé distraire par aucune rencontre.

 

Par aucun animal, ni aucun humain.

 

Pas de raton laveur non-plus...

 

Tant pis, maintenant c'est le temps d'aller jouer avec la

petite humaine.

 

Pas de raton laveur à lui montrer. Dommage: elle aime

voir.

 

Juste un peu d'odeur.

 

Quelques rayons de soleils rendus tangibles par les

courants de brume.

 

Le trémolo matinal des oiseaux diurnes déjà bien éveillés

se mêle aux notes ultimes du chant des rapaces nocturnes.

 

Quelques bruits épars. Scritch... scritch...crack...clic...

 

À part ça, presque rien.

 

Juste la piste fraîche d'un raton-laveur insolent qui n'a

laissé que son odeur, et un vague visiteur humain à l'odeur très forte. Trop occupé

pour être intéressant... rh-rh-rh-vroom-rhvroooom... Puanteur certaine. Ça masque

tout. ...Scrouic-clac...

Vroom-chik chik... cri-ik... crouch...vroom

Il est temps de rentrer voir ce que fait ma meute.

 

 

 

 

 

<> " ÇA FAIT QUE LÀ... "

 

- " Heille! Y-a-tu quelqu'un? Heille, le monde! Avez- vous vu Jacques? Je reviens de chez lui, pis y'est pas là. Pis y'a juste un gros

homme mort sur son lit. Heille, le monde! Aidez-moi, quelqu''un! La police s'en

vient! Ça pue la charogne dans son autobus, que ça'se peut pas! "

 

Ameuté par les cris et les appels de Michel Tocard qui

vient d'entrer au rez-de-chaussée, Paul laisse sa table de travail et descend le

rencontrer. D'abord amusé par l'histoire sans queue ni tête que Michel essaie de lui

raconter parce que, connaissant assez bien le tempérament frondeur de Michel

maintenant, il est persuadé que celui-ci est en train de lui monter un bateau

ÉNORME. Maintenant actionnaire de plein droit de la Corpo, Michel Tocard, qui

remplace dorénavant Paul comme cameraman à Montréal, est venu sur la terre il y a quelques semaines, pour y passer ses vacances. Il réside dans la maison de

Robert Malin. Ce dernier est un des associés de Paul et Jean, tant dans la propriété

de la Corpo que dans celle de la terre où se trouvent leurs maisons.

 

- " Allô! Tu veux un café Michel? Viens. Assieds-toi,

j'en étais justement rendu au moment de prendre une pause-café, de toutes

façons. Assieds-toi, pis répètes-moi ça ton histoire pendant que je nous

prépare deux bons cappuccini. C'était pas très clair ta salade. "

 

- " C'est pas des blagues Paul. Tout à l'heure je suis

allé chez Jacques. Pour commencer, j'ai cogné à sa porte. Pas de réponse. J'ai

appelé. Pas de réponse. J'me suis dit: Y'est pas là. J'ai pensé allez voir si

y's'rait pas dans son atelier à côté. Pis en même temps j'me suis dit que

j'pourrais jeter un coup d'oeil pour voir si la génératrice de Robert ne serait

pas là. Parce qu'en fait, c'est une des raisons qui m'avaient amené là. Pour

tout de suite, mettons que c'est pour ça que j'allais voir Jacques: je cherchais

la génératrice de Robert Malin. À Pâques, au party de la Corpo, on s'était

entendu Robert pis moi pour un échange: y m'laissait sa maison tout

l'automne, pis moi j'y fait ses armoires de cuisine."

" Ça fait que là, comme je disait, j'avais absolument

besoin de sa génératrice pour finir de construire son comptoir, mais j'savais

pas où elle était. Robert n'avait pas eu le temps de me le dire quand il est

reparti lundi, il y a deux semaines. J'savais qu'la semaine d'avant Jacques

avait demandé à Robert si y pourrait lui emprunter sa génératrice à un

moment donné pour faire des travaux dans son autobus avant de repartir en

Afrique. Ça fait que j'me suis dit qu'c'était peut-être Jacques qui l'avait

empruntée, la fameuse génératrice. Ou sinon qu'y s'rait peut-être au courant d'où Robert la cachait habituellement, sa machine. "

" En tout cas, y étaient pas là ni l'un ni l'autre. Pas de

génératrice, pas de Jacques. J'suis retourné à son autobus. J'ai cogné encore.

Pas de réponse. J'ai appelé autour. Pas de réponse. Ça fait que j'me suis

penché pour regarder en dedans par la petite vitre de la porte. Je l'ai frottée un peu avec ma manche pour la nettoyer. Pis là, y m'a semblé voir comme

quelqu''un d'assis sur son lit. Tu sais bien comment est arrangé son lit: au

fond du bus, de côté parce que Jacques est bien trop grand pour coucher

dans l'autre sens, derrière la voilure de sa moustiquaire. Ça fait que j'voyais

comme la silhouette de quelqu''un. Quelqu''un qui était assis sur le bord du lit,

de profil derrière la moustiquaire."

" J'voyais pas bien, mais j'étais pas mal sûr que c'était Jacques! "

"Ça fait que j'comprenais pas pourquoi y m'répondait

pas. J'me suis dit qu'y avait peut'être les oreilles de son walkman sur la tête

pis qu'c'était pour ça qu'y m'avait pas entendu. Ça fait que j'ai tâté la poignée

de porte. Était pas barrée. Ça fait que j'ai entrouvert en appelant encore: "

Jacques! Jacques! " "

" Toujours pas de réponse. "

" Ça fait que là j'me suis dit: coup donc, y m'fait-tu une

blague, ou ben quoi? Ça fait que là, j'ai ouvert la porte pour vrai, mais j'suis rentré tout de suite pour être ben sûr que je'l'pognait pas à un mauvais

moment, t'sé là . Pis c'est à ce moment-là que j'ai senti une odeur de charogne

absolument écoeurante. "

" Ça fait que là, j'suis rentré pour vrai en disant: " Heille

Jacques, pour moi ça fait un bout que t'as pas vidé tes trappes à souris pis tes

pièges à rats. Tu dois avoir pogné de quoi: ça pue la viande en décomposition

à plein nez, pis même qu'y-a un maudit paquet de mouches chez-vous! "

" Y disait rien pis y bougeait toujours pas non plus. "

" Ça fait que là j'me suis rapproché du lit en furetant

dessous ses meubles, pis j'y ai répété en blaguant: pour moi, t'as de quoi de

mort quelque part! Mais j'le surveillais tout le temps pareil du coin de l'oeil. "

" Y s'passait toujours rien. À part le maudit paquet de

mouches qui volaient partout. Rien. "

" Ça fait que là j'ai ouvert le rideau de sa moustiquaire,

pis j'y ai touché à une épaule. Pis c'est là qu'y est tombé sur le côté. "

" Mais là, là, j'te mens pas! C'est là que j'ai été comme

assommé par une odeur absolument écoeurante en même temps que le plus

vrai maudit gros paquet de mouches que j'avais jamais vu de ma vie s'en v'nait

me buzzer ça dans la face. J'ai manqué de perdre connaissance, c'est pas

mêlant. "

" J'ai essayé de me protéger la face des mouches pis

d'la puanteur avec mes bras. Mais par en dessous je regardais tout le temps

pour essayer de comprendre c'qui arrivait avec Jacques. Ben, c'était pas

Jacques. Y'était aussi grand qu'lui, pis ça c'est pas rien, mais c'était pas

Jacques. C'était un gros bonhomme, tout boursouflé. Mais y était mort. Pis ça

d'vait faire un bout! Parce que j'ai même vu des mouches sortir des trous de

sa face. C'était un gros, gros bonhomme. Grand comme Jacques. Pis tu sais

comment grand il est! Ben le bonhomme, y était grand pareil. Mais y était bien

plus gros que Jacques. Bien, bien plus gros que Jacques. Tu sais combien

Jacques est maigre! "

" Ça fait que là, j'suis ressorti à toute vitesse. J'ai pris

peur, j'ai sauté dans ma bagnole. J'savais pas quoi faire. J'ai pris une pilule de

nitro pour mon coeur. J'ai essayé de me raisonner... de me calmer. "

" Ça fait que là, j'ai appelé la police avec le téléphone

cellulaire qui est dans ma bagnole. Y m'ont dit d'les attendre ici, sur la terre.

J'ai dit: y faudrait qu'j'retourne ouvrir les fenêtres chez Jacques pour aérer

avant qu'y arrivent, parce que ça puait là comme ça s'peut pas! Mais y m'ont

dit de pas bouger, de toucher à rien. Pis de pas retourner chez Jacques. Y

m'ont dit de rien faire pantoute. Surtout, de toucher à rien là avant qu'y

arrivent. Y fallait juste que j'les attende. Y trouveraient la place tout seuls. Y

m'ont dit qu'y savaient même où qu'on étaient. Mais y m'ont dit qu'y

viendraient me voir après, pis y m'ont demandé dans quelle maison j'voulais

rester en attendant. Ça fait que là, j'leur ai dit: ici, chez-vous. Ça fait que j'ai dit

OK là!"

"Ça fait que là, j'ai couru jusqu'ici, pis me v'là. "

 

 

 

<> UN ACCIDENT À COUP SÛR!

 

Pendant que deux agents munis de masques à gaz et de

survêtements de caoutchouc s'affairent à ramasser la dépouille mortelle à l'intérieur

de l'autobus pour la glisser dans une enveloppe étanche en plastic, deux de leurs

confrères examinent en détails l'autobus sous toutes ses coutures à l'affût du

moindre indice permettant d'aider à solutionner l'énigme. L'un d'eux est muni d'un

détecteur de propane et il prend ça et là des lectures dont il note les résultats dans

un calepin. L'autre, plus âgé, fouine un peu partout dans et autour de l'autobus en

marmonnant à voix basse.

 

Ce dernier, l'inspecteur Jean Villeneuve, en charge de

l'enquête, est persuadé de connaître déjà la cause du décès: aucune trace de lutte,

aucun signe de vol, aucun indice de consommation de drogue, des installation

électriques 12 volts et de gaz propane bricolées par un amateur... Il sait bien

qu'aucune odeur de gaz ne pourrait apparaître avec cette abominable puanteur de

charogne qui couvre tout. D'un tempérament plutôt fier et individualiste, pour ne pas

dire orgueilleux, il préfère ne pas attendre les résultats de l'autopsie qui sera

pratiquée à l'Institut Médico-légal de la Sûreté du Québec à Montréal, de façon à

découvrir tout seul la cause de la mort et passer à autre chose... Aidé d'un assistant

expert en systèmes de gaz propane, il inspecte donc en détail l'installation de gaz

de l'autobus, pendant que ses deux confrères achèvent de porter le corps dans leur

fourgon réfrigéré.

 

Tout semble fonctionner à merveille, sauf que... Non, même les détecteurs électroniques spéciaux n'arrivent pas à renifler de traces de

propane suffisantes pour expliquer un trépas par asphyxie. Bizarre. Tous les ronds

du poêle au gaz sont fermés. Le four également. Pourtant, on a l'impression

étouffante de manquer d'air dès qu'on entre à l'intérieur de l'autobus. Il faut dire que

cette odeur à vous soulever le coeur, ça n'aide pas à dégager la respiration... Très

Étanche cet autobus.

 

- " Étanche? ... Étanche! Voilà la clé! "

 

Villeneuve et son confrère se sont aperçu que Jacques

n'avait jamais terminé l'installation de la cheminée d'évacuation de son frigo au gaz.

Il s'était toujours contenté d'un simple trou de quelques pouces de diamètre dans la tôle de son autobus derrière le frigo pour assurer l'évacuation des gaz de

combustion. Parce qu'à part ce trou, l'autobus est complètement étanche dès que

la porte et les fenêtres sont fermées. Villeneuve ne tarde pas à constater qu'un petit

morceau de tôle normalement placé dehors à angle au dessus du trou d'évacuation

en question est tombé sur la fameuse prise d'air, la bouchant complètement...

 

" Le frigo au gaz fonctionnait en vase clos. Les

mélanges gazeux produits par la combustion du propane sont pratiquement

sans odeur, alors ça ne parait pas. Lentement mais sûrement le frigo a

remplacé l'oxygène par des oxydes de carbone, de la vapeur d'eau et divers

autres gaz. Ça a pu arriver n'importe quand cet été et le gars ne s'en est

jamais rendu compte: cet été, il faisait assez chaud pour toujours garder au

moins une fenêtre ouverte; tandis que cet automne... "

" Il y a trois jours - parce que la mort semble dater de

plusieurs heures déjà et si je me souviens bien, c'est seulement à ce moment- là qu'il a vraiment commencé à faire frais - le gars a dû se coucher après avoir

bien fermé toutes ses fenêtres pour garder sa chaleur. Pendant la nuit, son

frigo à gaz aura brûlé tout l'oxigène de son autobus. Il s'est finalement réveillé

pendant la nuit parce qu'il manquait d'air. Peut-être qu'il avait bu un peu la

veille: il y a encore deux bouteilles de bière vides sur la table. Tiens, des

photos et des dessins sur la table. Prises à l'étranger... Pour moi, ... c'est en

Afrique, on dirait. Il avait dû regarder ses souvenirs de voyage, en buvant sa

bière. Après ça, il a dû se coucher."

" Quand il s'est senti assez mal pour se réveiller, il était

déjà tout engourdi, mais il a tout de même réussi à s'asseoir dans son lit pour

se replacer. Il ne devait pas comprendre ce qui se passait et il a paralysé sur

place avant de réaliser ce qui lui arrivait. Et puis, c'est dans cette position là

qu'il a finalement été retrouvé ce matin, soit trois jours plus tard. Et la

décomposition des chairs a bien eu le temps de faire son oeuvre dans la

fournaise surchauffée qu'a dû devenir l'autobus ces derniers jours. "

" C'est pour ça que son ami a été incapable de le

reconnaître quand il l'a vu ce matin. Il pouvait bien paraître complètement

affolé au téléphone ce matin. Moi-même, quand je suis rentré dans l'autobus la première fois que je suis arrivé, j'ai failli tomber sur le dos! Cette odeur! La

décomposition était quand même assez avancée... Le corps était déjà

tellement boursouflé par le gaz méthane qu'il était absolument

méconnaissable! Ouf, quel tableau ça a dû être pour le gars qui l'a trouvé en premier!"

 

Bien convaincu de la justesse de l'hypothèse qu'il vient

d'échafauder avec l'aide de son assistant, l'inspecteur Villeneuve ne tient pas à la

garder confidentielle, même s'il n'a pas encore en mains les résultats de l'autopsie

pour la confirmer.

 

- " Mourir sans douleur, pendant son sommeil. Assez

belle façon de partir! Il va juste falloir vérifier si le gars avait pas de raisons de

vouloir s'enlever la vie. Qui l'a vu ces derniers jours? Y avait-il quelque chose

qui puisse suggérer qu'il aurait pu vouloir disparaître. Parce que si ça n'est

pas le cas, je crois qu'il devient évident que c'est une mort accidentelle. Un

accident à coup sûr! "

 

 

 

 

 

 

<> ASSEZ FORT POUR RÉVEILLER UN MORT

 

 

Installé devant son bloc-note et un cappuccino fumant,

l'inspecteur Jean Villeneuve se racle la gorge pour attirer l'attention de Michel

Tocard, Paul, Claudine et Paule qui lui font face autour de la grande table

décagonale du living room de la maison de Jean.

 

- " Vous êtes bien certains que votre ami n'était

d'aucune façon dépressif ces derniers temps? "

 

- "Absolument pas inspecteur, voyons! Même qu'il

débordait d'enthousiasme à l'idée de repartir à l'étranger comme coopérant

une fois de plus. Il n'était revenu passer deux semaines sur la terre dans sa

maison, son autobus si vous préférez, que parce qu'il savait devoir attendre

encore deux semaines avant de connaître à coup sûr sa prochaine

destination. Il avait encore tout plein de projets dans la tête. Il ne prévoyait

sûrement pas mourir! "

 

- " Bien. Et vous êtes certains qu'il vous disait

vraiment la vérité? Qu'il ne s'est pas mis à vous raconter tout ça uniquement

pour que vous ne vous doutiez de rien? "

 

- " Écoutez inspecteur, si mon ami Paul vous dit que

Jacques était sincère et qu'il ne nourrissait aucune pensée suicidaire, croyez-moi, vous pouvez vous y fier. Je vous dis cela parce que je SAIS à coup sûr

que Jacques ne pouvait pas mentir à Paul. Surtout que je me souviens très

bien que lui et Jacques se sont longuement serré la main... Pardon. Je crois

qu'il vaut mieux oublier cette dernière phrase, c'est un détail sans importance

pour vous: vous ne pouvez pas comprendre... De toutes façons, une chose

demeure: on ne ment pas à Paul. Personne! Croyez-moi... Bref, Jacques ne

s'est pas suicidé. Pour moi, c'est sûr!"

 

- " Je vous demande ça parce que, à en juger d'après

tous les indices que j'ai pu relever, votre ami a été victime d'un bête accident:

il se serait asphyxié dans son autobus. Asphyxié à cause de son frigo à gaz

qui fonctionnait dans son autobus étanche à l'air, en circuit fermé, sans

cheminée ni prise d'air extérieure. Votre ami a bêtement manqué d'oxigène. Je

vous dis ça évidemment sous toutes réserves: ça n'est encore que mon

hypothèse à moi. L'autopsie qui sera pratiquée par les laboratoires de notre

Institut Médico-Légal devrait nous le confirmer demain. "

" Selon moi, la mort remonterait à trois jours, sans

doute aux petites heures du matin. À première vue, ça n'a pas l'air d'un

meurtre. OK. Probablement une mort accidentelle. OK. Peut-être... Parce que

dans les cas d'asphyxie comme ça, il faut toujours se demander si ça n'était

pas un accident prévu: un suicide quoi. Vous comprenez? Je ne peux pas

écarter cette hypothèse là à priori... Parce que, quand j'ai inspecté son

autobus en détails ce matin, j'ai bien vu qu'il n'avait jamais installé de

cheminée ni de prise d'air pour son frigo à gaz. Il s'était contenté de pratiquer

un simple trou d'aération derrière le fameux frigo. Ceci étant dit, la dernière question est donc maintenant: savait-il que son trou était bouché, oui ou non?

Suicide ou cruel accident? "

 

- " Le pire, c'est que j'aurais bien dû me douter de

quelque chose depuis au moins deux jours! "

 

À ces mots, tous les regards se sont tournés en même

temps vers Michel qui frappe de son poing sur son genoux en maugréant: " de

toutes façons, y était déjà mort, ça n'aurait rien changé! Sauf pour moi quand

je l'ai trouvé! "

 

- " Hein quoi? Qu'est ce que tu as dit? T'en douter!

Pourquoi? "

 

- " Ben, laissez-moi vous expliquer. Comme j'vous l'ai

déjà dit, ça faisait quelques jours déjà que j'cherchais la génératrice de

Robert, ça fait que j'étais déjà allé chez Jacques deux jours avant. Ton chien

Paul était couché là, en face de son autobus, pis y "sillait". Pas fort mais y

"sillait" quand même; vous savez: y faisait du bruit comme une porte qui

manquerait d'huile! Comme si y s'était fait mal. J'connais ton chien, j'sais ben

qu'y est pas méchant pantoute, ça fait que j'suis passé pareil pis j'ai cogné

chez Jacques. Pas de réponse. Y avait pas l'air d'être là. Pis ton chien y s'était

levé pis y'me poussait sur la main avec son museau en "sillant". Ça fait que là j'me suis dit: pour moi y a dû se faire mal. Y s'est peut-être planté quelque

chose dans une patte, pis y veut que j'y enlève ça. Ça fait que là j'y ai r'gardé

les coussins de toutes les pattes. Tout avait l'air correct de ce côté-là. Ça fait

que là, j'suis v'nu pour r'partir. J'me suis levé debout pis j'suis r'parti. Mais là

quand ton chien m'a vu r'partir, ben y s'est mis à japper après moi comme un

bon! Pis des fois, quand y s'arrêtait de japper comme un perdu, c'était rien

que pour r'commencer à "siller". "

" Ça fait que là, j'y ai dit: heille le chien, fermes-toi!

Arrêtes donc de japper comme ça, ta maison à toi c'est même pas ici! Pis à

part de ça, moi, j'suis même pas ton maître! Ça fait que: vas-t-en donc chez

vous! Tu fais peur au monde à japper comme ça! C'est pas mêlant: tu jappes

assez fort pour réveiller un mort! J't'ai assez entendu, OK là. Ah, pis à part de

ça, tu m'fatigues le chien. Salut! ... Ça fait que là, j'suis r'parti sans chercher

plus loin... Beau cave!!"

 

Complètement interloqués, Paul et Claudine se penchent

l'un vers l'autre et elle lui prends la main en lui jetant un regard plein de points

d'interrogation.

 

- " Quand on est parti pour Montréal vendredi dernier,

j'avais été porter Bandit chez Jacques pour qu'il s'en occupe pendant notre

absence. On l'avait attach pour qu'il n'essaie pas de me suivre en partant,

mais Jacques devait le détacher quand il le nourrirait un peu plus tard. Pauvre

bête, quels trois jours il a dû vivre! Il pouvait bien avoir faim et être

complètement fou quand on est revenu hier soir! Je me demande à partir de

quel moment il a pu sentir que quelque chose n'allait pas chez Jacques?

Faudrait lui demander... "

" De toutes façons, c'est probablement lui qui a vu

Jacques en vie le dernier."

 

- " C'est probable, mais pour ce qui est du dernier humain à lui avoir parlé, il faut chercher quelqu'un d'extérieur à votre "terre",

parce que Jacques a eu de la visite la veille de son décès. Votre copain du

village, tu sais bien Paul, l'ancien motard qui t'avait donné ton chien... Je ne

me souviens pas de son nom... "

 

- " Jean-Louis. Jean-Louis Lavigne, le chef des

pompiers volontaires? "

 

- " Oui c'est ça. Il Était arrivé vers la fin de l'après-midi.

Je penses qu'il a dû souper avec Jacques parce qu'il est reparti autour de huit

heures. "

 

- " Vous l'avez vu repartir? "

 

- " Vu? Non inspecteur. Je l'ai pas vu repartir comme

tel, mais je l'ai entendu. Parce qu'à ce moment-là, j'étais sur le bord du

ruisseau, là où ça s'élargit; tu sais où je veux dire Paul? C'est le meilleur

"spot" du ruisseau pour pêcher la truite, hein Paul? En tous cas, toujours est-il

que c'est tout près de l'autobus de Jacques; deux cents pieds à peu près. J'étais là tout seul pis j'pêchais, tranquille. Ça fait que là j'les ai entendu sortir

de l'autobus, pis y était à peu près huit heures. En tout cas, y avaient l'air

d'avoir ben du "fun". Parce que ça riait comme des bons! Ça fait que c'est

pour ça que j'sais que ton "tchum", l'ancien motard, - j'ai ben r'connu sa voix! -

ben, y est r'parti vers les huit heures... Après ça, j'ai entendu Jacques rentrer

chez lui, pis ça fait que là son visiteur est r'monté dans son "pick up". Y a

rincé son moteur comme il faut. Pis y est r'parti. "

 

- " Donc, si j'ai bien compris, vers les huit heures du

soir, vendredi, la victime était encore vivante, de très bonne humeur et son

visiteur, le dénommé... " Jean-Louis Lavigne " , partait. En très bons termes,

semble-t-il. C'est bien ça? "

 

Michel opine de la tête et se tourne vers Paul qui ajoute:

 

- " Ah oui, c'est vrai: Jean-Louis! Je l'avais rencontré

vendredi après-midi chez Miche avant de partir et il m'avais dit qu'il voulait

venir visiter Jacques pendant la fin de semaine pour voir son album de

photos de voyage. Je lui avait raconté que Jacques avait fait beaucoup de

photos pendant ses stages de coopérant et qu'il avait ramené une collection

de photos d'Afrique assez surprenante! Et je savais qu'il n'y avait rien pour

rendre Jacques heureux comme de montrer son album-photos à un nouveau

public. Sacré Jean-Louis! Comme il a déjà vécu en Afrique quelques années,

lorsqu'il était plus jeune, il était très intéressé de voir les images de Jacques. Il disait qu'il était très curieux d'y jeter un coup d'oeil et qu'il pensait venir

visiter Jacques en fin de semaine pour regarder sa fameuse collection. Il

espérait que, comme ça, il pourrait peut-être voir si les choses avaient l'air

d'avoir beaucoup changé là-bas depuis vingt ans. "

 

- " Un instant. Vous voulez dire cet album-photos là,

j'imagine. " dit l'inspecteur Villeneuve en sortant de son porte-document l'album-

photo de Jacques. Il pose le volume au centre de la table. Claudine tend la main et ouvre le livre devant elle.

 

- " Oui, c'est bien ça. ...

... " Je le feuillette et, au fil des pages, je me remémore

toutes sortes d'histoires pittoresques ou totalement abracadabrantes que

Jacques pouvait y rajouter pour leur donner un peu de couleur et de sel quand

il nous le montrait. Quand il faisait ça, on sentait qu'il était heureux. Ses yeux

brillaient... C'est comme ça que je veux me rappeler de lui! Je ne le

connaissais pas depuis aussi longtemps que Paul, mais je l'aimais beaucoup!

"

 

...

 

- " Au fait, c'est vrai qu'elle était attachante et

surprenante sa collection de photos. Il avait photographié des scènes qu'on

aurait pu voir du temps du Christ ou de Mahomet! Jacques était un foutu bon

photographe, et un photographe assez culotté merci! Alors elle renfermait un

bon pourcentage de bizarroïde, d'étrange et d'inusité! C'est vrai ce que tu

racontes Claudine: quand il nous les montrait, il avait un don très spécial pour

nous mettre dans l'ambiance en nous donnant toutes sortes de détails à

propos du contexte ou des circonstances entourant la prise de telle ou telle

photo... "

 

Tout en parlant, Paul tient la main gauche de Claudine

dont le regard est plongé dans l'album photo de Jacques. Il s'interrompt soudain et

se retourne vivement pour jeter un coup d'oeil intrigué dans l'album que tient Claudine, puis il lève un regard interrogatif vers son amie...

 

 

 

 

 

 

<> "LIRE" LES ODEURS

 

- " Ghah ghaaah... "

 

- " HouHiih 'amdihi 'on 'ien. 'On 'ien. "

 

- " Ouin ouin ououinhin. "

 

- " Vos deux mioches ont l'air de s'entendre comme

larrons en foire. On croirait qu'ils se parlent et qu'ils se comprennent

parfaitement tous les deux sans problèmes. Je les regarde jouer ensemble, et

le plus drôle, c'est que votre chien semble être aussi parfaitement de la partie!

"

 

- " Mais c'est que vois-tu Roland, ils se comprennent

effectivement très bien! Même qu'ils sont maintenant parfaitement au courant

pour la mort de leur copain, le grand Jacques. Bandit l'a raconté aux enfants

hier matin et après cala, ils ont été complètement bouleversés durant toute la

journée. C'est Emmanuelle qui a appris la nouvelle la première. Quand on est

revenu de Montréal lundi soir, Emmanuelle et Rend dormaient tous les deux

et on est allé les coucher tout de suite. "

" Bandit avait absolument besoin de se confier à

quelqu'un. Il avait eu le temps de bien se mettre martel en tête: qu'est-ce qui

s'était vraiment passé? Qu'est-ce que les odeurs auraient dû lui apprendre?

Qu'aurait-il dû faire? Et surtout: comment son maître le " chef du clan " , - moi -, allait-il prendre cela? Il savait bien que Jacques était un très bon ami pour

moi. Peut-être que je m'attendais à ce que Bandit le protège? Peut-être que

j'allais le tenir lui, Bandit, comme responsable du drame? Il n'en savait rien... "

" Quand on est arrivé, après un premier accueil

exubérant à courir et à sautiller autour de nous en jappant et en battant de la

queue à se la casser, j'ai eu comme l'impression que Bandit avait l'air pataud,

gêné, inquiet, enfin quelque chose comme ça... Il se tenait un peu à l'écart, les

oreilles basses, la queue entre les pattes. "

" Bien sûr, dès qu'on a été débarqués de l'auto, il nous

a promené sa truffe sur tout le corps. On était tous habillés de vêtements aux

manches longues, alors il n'a pas pu nous toucher la peau directement, même

pas celle de ma main, puisque je tenais Emmanuelle dans mes bras. Je la

portais hors d'atteinte pour lui parce que je ne voulais pas qu'elle se réveille

trop et, en sortant de l'auto, je me suis empressé d'aller la coucher dans son

lit. Paule a fait pareil avec René... "

" Alors tout ce que le pif et la langue de notre copain a pu toucher le soir de notre arrivée, ce sont nos vêtements. Mais même ces

petits vestiges des odeurs multiples de la ville l'ont sans doute quand même

renseigné sur un tas d'événements qu'on avait pu vivre en ville. Assez en tout

cas pour lui changer momentanément les idées. Ça le sortait de ses trois jours

de solitude infernale à la porte de la maison d'un mort. Renifler du neuf, ça

attire toujours son chien! Bref, il nous a senti sous toutes nos coutures... Et ça n'est que le lendemain qu'il a pu échanger vraiment avec les enfants. Quant

à moi, je n'étais toujours pas accessible puisque Michel était venu me

chercher très tôt... et tu connais la suite de l'histoire ce matin-là... "

 

- " Mais depuis ce temps, est-ce qu'il a pu t'approcher

un peu plus? Tu as pu le rassurer? Parce qu'il a l'air d'aller beaucoup mieux

ce matin. "

 

- " Oui, un peu. Mais l'essentiel de ce que je sais

maintenant de ses aventures de la fin de semaine, c'est Emmanuelle qui me l'a communiqué ce matin! Alors comme nos trois lurons ont l'air de très bien

s'amuser pour le moment, sans penser aux événements tragiques des

derniers jours, je préfère les laisser jouer entre eux. Tout à l'heure, j'ai

l'intention de les sortir dehors tous les trois. Je sais que notre copain au

grand pif se fera un plaisir de nous donner un cours sur l'interprétation des

odeurs et le sens des "marques" laissées, volontairement ou non, par les

animaux du coin. Lui-même y compris. "

" En ce qui me concerne, je n'ai qu'un pauvre vieux nez

quasiment bouché en permanence dirait Bandit si on lui demandait un

commentaire! Pourtant à son contact, je découvre avec émerveillement la

richesse et la très haute précision de sa perception à lui des choses, des lieux

et des gens bien-sûr... Une perception tellement fine que même le terme

"hyperréalisme" est nettement insuffisant! Mais il faut avouer que c'est

toujours par l'intermédiaire du nez de Bandit lui-même que je peux sentir

toutes les nuances subtiles qu'il veut m'indiquer... "

" Par contre, pour Emmanuelle et René, c'est tout autre

chose: leurs facultés olfactives ne sont pas encore déterminées et censurées

par l'expérience et toutes les connotations sociales qui accompagnent le sens

de l'odorat dans notre société. Alors s'ils sont aidés par un tel mentor, je

pense qu'ils sont encore en mesure tous les deux d'acquérir une

"compétence" olfactive, à toutes fins pratiques, de beaucoup supérieure à tout

ce qu'on peut trouver de nos jours! Mais bien-sûr, pour en arriver là, il faut

quand même compter avec le niveau d'intérêt des élèves! Jusqu'ici, j'ai

l'impression que c'est Emmanuelle qui est la plus intéressée et captivée par

les leçons de "son" Bandit. "

" Après le dîner, on va donc sortir et Bandit va nous

apprendre à "lire" les odeurs de notre environnement. Ça promet! Si j'ai

l'impression qu'il y a plus à en tirer, je pense que je vais continuer à le sonder

pendant que les enfants vont faire leur sieste, pour ne pas les traumatiser le

cas échéant par ce que Bandit va nous communiquer de neuf à propos de sa

fin de semaine pour le moins macabre... On verra bien ce que ça donnera! "

 

 

 

 

 

 

<> " PLEIN DE BONS SENS "

 

La peau encore toute chaude polie comme du cuivre et

tirant légèrement sur le rouge à la suite de l'après-midi de farniente qu'elle vient de

passer à se prélasser sur la petite plage de La Terre, Claudine salue une dernière

fois Paule et Roland qui s'éloignent de la maison dans le vieux camion pétaradant

de ce dernier. Puis elle entre dans la maison et se dirige en marmonnant

indistinctement vers la pièce où Paul a installé son ordinateur et où il va souvent se

réfugier quand l'inspiration le pousse à écrire.

 

- " Non mais franchement, ils exagèrent! Ça n'a pas de

bon sens. Je veux bien croire que nos enfants sont exceptionnels, mais tout

de même! Si un jour on m'avait dit que je m'inquiéterais pour ma fille à cause

de l'influence... néfaste?... que son chien pourrait éventuellement avoir sur

elle... je crois que je l'aurais envoyé promener! Oh qui dira un jour toutes les

inquiétudes qu'une enfant mutante peut causer au coeur de sa plate maman

très ordinaire, elle! Bon, voyons tout de même ce qu'en pense son mutant de

père! "

 

Elle arrive en haut de l'escalier qui mène à l'étage

supérieur, pousse doucement la porte du bureau de Paul et, s'étirant le cou par la

porte entrebâillée, elle jette un coup d'oeil discrètement à l'intérieur. L'écrivain

nudiste qui s'y cache tourne alors la tête vers elle.

 

" Allô Claudine! Entres vite, Soleil de ma Vie, tu ne me déranges pas: je

viens justement de finir d'écrire pour aujourd'hui. Je sauvegarde une dernière

fois mon texte et je suis à toi. Voilà c'est parti. Oh femme fatale! Que vous êtes

jolie et que vous me semblez belle! Sans mentir, avec votre épiderme si

délicieusement bruni par la chaleur du soleil éblouissant de notre été des

indiens, vous me donnez le goût de vous lécher au complet: je vous veux

comme entrée, plat principal et dessert, c'est pas mêlant! Entrez vite, j'ai faim

de votre corps de déesse!"

 

À ces mots, Claudine pousse un peu plus la porte et le

côté ludique de sa personnalité la pousse à entrer en roucoulant et en se pavanant

avec ostentation. Elle se fige occasionnellement ça et là dans des poses très

"composées", telle un mannequin vedette s'exerçant devant un noble auditoire

admiratif. Amusé et rieur, Paul s'est laissé glisser à côté de sa chaise et, assis par

terre, il applaudit à chaque pose que prend sa vedette qui se tourne et se retourne

devant lui en lui lançant toutes sortes d'oeillades assassines. Sur la pointe des

pieds, celle-ci tend les bras vers le ciel, puis, dans un fluide mouvement de rotation,

elle se rapproche de son auditoire admiratif et se cambre vers l'arrière. Le corps

encore de profil, elle a tourné la tête vers son amoureux et se penche maintenant

vers lui pour déposer un doux baiser sur son front. Effronté, l'admirateur béat a

tendu les mains. Il flatte lentement le galbe parfait des cuisses de son idole et ses

mains remontent lentement le long du corps chaud et frémissant qui s'offre à lui

jusqu'à envelopper amoureusement les deux seins bien fermes et si jolis. Leurs

mamelons dressés réagissent immédiatement à ce contact délicieux et suscitent un

frémissement de plaisir chez les deux partenaires.

 

Tout à fait rassurée sur l'à propos de son arrivée

impromptue dans le bureau de Paul dont elle a vu avec plaisir le membre viril se dresser pendant qu'elle faisait son numéro, Claudine s'est maintenant approchée

de lui et en pliant légèrement les genoux elle amène son sexe à la hauteur du

visage de son ami et sans plus attendre, elle se caresse maintenant avec un doigté

des plus fins, puisqu'elle sait bien que c'est ce qui enchante le plus son amant.

Tous leurs sens communient ensemble totalement dans cette fête du plaisir où

leurs deux corps ne font littéralement plus qu'un. Épuisés par ces agapes

impromptues et exubérantes, ils reposent maintenant sur la tapis tendrement

enlacés dans les bras l'un de l'autre. Finalement, c'est Claudine qui retrouve la

première ses esprits.

 

- " Très agréable comme accueil, merci! Bon, mais ça

n'est pas tout ça! Paul, si je me suis permis de venir te déranger pendant ton

travail c'est parce que j'ai quelque chose d'important à te demander.

Évidemment c'est d'un genre plus sérieux que ce qu'on vient de faire.

Quoique...? "

" Bon, assez tourné autour du pot: Paule et Roland

viennent de partir faire des courses. On a passé pratiquement tout l'après-midi tous les trois sur la plage avec Emmanuelle et René. Les deux complices

n'ont pas arrêté de faire courir et nager Bandit après les battons qu'ils

lançaient constamment dans la rivière. On les avaient bien à l'oeil, mais ils

étaient assez occupés par leurs jeux pour qu'on puisse parler librement entre

adultes. D'ailleurs, ils font leur sieste en ce moment: ils ne se sont pas fait

priés pour aller dormir après tout ce temps à s'énerver avec leur chien, tu peux

me croire! "

" Au fil des conversations, Roland en est venu à me

parler de l'aventure de nos enfants dans l'univers de leur cher Bandit. Dis-moi

sans détour: est-ce vrai? Si oui, est-ce que l'on devrait s'inquiéter? Y a-t-il

risque que sous l'influence de leur chien nos enfants rétrogradent au lieu de

progresser. Est-ce qu'on devrait intervenir? Est-ce qu'on POURRAIT encore

intervenir ou si c'est déjà trop tard? Qu'est-ce que t'en penses? Moi je me

sens complètement dépassée! Mais toi, comment tu vois ça? Après tout: c'est

toi le premier mutant de la famille! Roland disait cet après-midi que c'était

d'ailleurs toi qui lui avait parlé de cette relation particulière qui s'établissait

entre tes enfants et leur chien. Alors s'il-te-plaît: je veux savoir moi-aussi! Oh

bien sûr, mon instinct de mère m'avait déjà mis un peu la puce à l'oreille, mais

je ne voulais pas y croire... j'avais l'impression de m'en faire pour rien!"

 

- " Oui c'est vrai Claudine: c'est moi qui ai parlé de ça

avec Roland. C'est lui qui, inconsciemment sans doute, a amené la

conversation sur ce sujet-là. Mais je pensais que tu étais déjà au courant; ton " instinct de mère " , comme tu dis, et le questionnement intérieur qu'il amenait

en nous a même été le premier indice qui m'a poussé à sonder moi-même

Emmanuelle et son chien. Emmanuelle a déjà du t'en informer, non? C'est vrai

que sur le coup tu n'as peut-être pas réalisé l'importance que pouvait prendre

ce phénomène ni ce qu'il représente pour l'avenir de la race humaine comme

pour notre propre avenir familial. Je ne sais pas si ça peut te rassurer, mais

personnellement j'ai trop confiance en Emmanuelle et René pour m'inquiéter

vraiment. Mais je l'avoue: c'est purement intuitif."

 

- " Non. Paul, non! Ça n'est pas vrai? Dis-moi que c'est

une blague! On fabule, n'est-ce pas? Je n'arrive toujours pas à y croire! En

tout cas, moi ça me dépasse... il n'y a pas d'autres mots: ça me dépasse!

Rassure-moi je t'en prie: dis-moi que je m'inquiète pour rien! Dis-moi que tu

vas suivre son cheminement de près! Que tu va toujours me tenir au courant de tout ce que tu vas trouver!"

 

- " Bien sûr que je vais la suivre d'aussi près que

possible! Et je te promet que tu sauras toujours tout ce que j'aurai trouvé!

Mais c'est le plus que je puis t'offrir pour le moment. Je suis désolé Claudine,

comme je n'en sait pas vraiment beaucoup plus que toi, j'ai bien peur de ne

pas pouvoir t'offrir d'autres certitudes: je ne penses pas que tu fabules du

tout! Je suis bien certain que ton instinct de mère va te permettre de tout

comprendre bien vite - plus vite que moi peut-être - et qu'ensemble on va

trouver comment réagir pour le mieux. Entre parenthèses: je trouve assez

enivrant de pouvoir vivre avec ton intuition en plus de la mienne. Même si ça

devient parfois mêlant... parce qu'on en jase un coup tous les deux dans nos

têtes! Enfin passons, là n'est pas la question aujourd'hui. Bref, je comprends

très bien que tu sois désorientée: moi aussi je le suis probablement autant

que toi sinon plus à dire vrai! Il nous faudrait probablement apprendre à

méditer mieux comme le dit toujours Paule, pour arrêter le dialogue intérieur et sortir des mots? C'est pas à moi de te dire que ta copine Paule, c'est

quelqu'un de... hors du commun. ¨Ça fait plusieurs années qu'elle fait de la

méditation. Elle dit qu'il faut apprendre à sortir du labyrinthe des mots pour

saisir directement toute la finesse du monde. Devenir assez attentifs à la

réalité pour DEVENIR la réalité elle-même. Hyper-réaliste et connecté au point d'ÊTRE tout court! "

 

- ???

 

- " Ok, là je charrie tout de même un peu, c'est vrai.

Mais si peu! Je te dis tout ça parce ce que je vis moi-même avec Bandit

quelques chose de tout à fait ahurissant. Dans mon cas, évidemment, peut-être à cause de mon âge ou tout simplement comme il existe déjà une relation

de type maître/dominé bien installée entre nous deux, jamais Bandit ne se

serait permis d'avoir l'air de quelqu'un qui essaierait de m'éduquer... Pour lui,

ça ne se fait pas, point! Pourtant ce n'est pas faute de pouvoir réellement

m'apprendre encore quelque chose s'il le voulait, je te le jures! "

" Penses à ton expérience avec Emmanuelle par

exemple. Lorsque tu la touches, le fait de partager avec elle toutes ses

sensations t'ont sûrement permis de ressentir un peu de cette euphorie que

procure l'augmentation notable de ton acuité sensorielle, grâce à la

communion avec ses jeunes oreilles par exemple. (Même si l'intégration des

données quadraphoniques de vos quatre oreilles n'est pas toujours simple

pour un vieux cerveau à peine stéréo!) On se comprend? Bien. "

" Mais, si je comprends bien tes propos de tout à

l'heure, je suis sûr qu'Emmanuelle a déjà dû te permettre " d'assister " aussi à quelques unes des sessions d'éducation sensorielle que lui donne son cher

Bandit. Ne serait-ce qu'à titre de souvenir, parce que, quand la leçon est

terminée, un élève attentif repasse souvent dans sa tête ce qu'il a appris pour

mieux " l'intégrer à son vécu " , comme on dit. Tu te doutes bien qu'à côté de

certains des sens de Bandit, même ceux de la chère Emmanuelle font office

de parents pauvres. "

" Grâce à lui, elle a en ce moment l'occasion d'accéder

à un nouvel univers sensoriel inédit pour nous pauvres humanoïdes à la

grosse tête. Le monde des odeurs d'abord et celui des ultrasons ensuite...

Rien que ça! Pour nous, adultes déjà formés, une ouverture comme celle-là, ça équivaut presque à une incursion dans un roman fantastique... mais avec

une portée toute limitée dans le fond, à cause du fait que nos images de nous- même et du monde en général sont plutôt arrêtées! Mais pour bébé

Emmanuelle, ça signifie: un apprentissage de plus à faire, un nouveau

professeur à écouter et pourquoi pas: à dépasser peut-être..." " Bien sûr, elle dispose quant-à-elle d'un ensemble yeux- cerveau infiniment supérieur à celui de Bandit, en couleurs même, alors qu'il

est de son côté normalement condamné à une bien piètre vision, monochrome

en plus! Par contre, si elle se laisse guider par son ami, elle peut pénétrer

dans un nouvel univers qui n'est plus qu'une multiplicité fascinante d'odeurs

dont chacune est dotée d'une spécificité absolument indéniable. Pour qui sait

sentir bien sûr... C'est comme une sorte de courtepointe foisonnante de

"couleurs" et de "textures" olfactives. Tissées serré. Aussi variées que nettes.

Tellement précises qu'elles apparaissent toutes comme assez différentes

l'une de l'autre pour pouvoir être identifiées absolument sans erreur! Tu

avoueras que c'est sûrement assez grisant merci. "

" Alors pour Emmanuelle, qui en est encore à

circonscrire et définir son propre champs de perception et d'intégration

sensorielle, il n'est peut-être pas encore trop tard pour que ses jeunes sens

s'affinent et gagnent encore en précision et en puissance. "

" Parce qu'après tout, pour l'être humain, l'éducation,

ça comporte toujours une part de choix et donc d'auto-fermeture à une partie

des informations que lui donnent ses sens. En tout cas, c'est à peu près ce

que disait Glen à l'Institut. Il disait que pour apprendre une langue par

exemple, il nous faut apprendre à découper la réalité acoustique en fonction

des fenêtres que constituent les phonèmes pertinents de la langue en

question et de devenir " sourd " aux autres nuances sonores subtiles. Une

deuxième langue c'est tout une nouveau fenêtrage sur le monde acoustique.

De la même façon, il disait que le seul fait d'acquérir une nouvelle langue

apporte une nouvelle façon de diviser et d'articuler la réalité au niveau

conceptuel. "

" Maintenant ce qui s'ouvre à Emmanuelle, c'est toute

une nouvelle façon de découper le réel. Un continuum inédit pour l'être

humain. Inédit ou oublié depuis la préhistoire? Après le dilemme "auditif ou

visuel" du docteur Lafontaine, voici l'alternative "olfactif"! Un hyperréaliste

celui-là. "

" Moi en tout cas, j'ai confiance en Emmanuelle. Je

crois qu'elle se développe bien, mais je sais aussi qu'elle vit quelque chose de

capital avec son copain aux grandes oreilles molles et au pif plus sensible

qu'un détecteur de mensonges. À cause de son héritage du toucher total, on

ne pourrait déjà plus la classer comme " auditive " ou " visuelle " . J'aurais eu

quant à moi tendance à lui donner plutôt une étiquette de " tactile " ; " tactile totale " si on veut. Mais maintenant qu'elle déborde dans un univers

carrément olfactif doté d'une " teinte " auditive enrichie, je pense qu'on

pourrait laisser de côté le mot " toucher " et la voir comme un être "Total" tout

simplement! Non?"

 

- " Tu veux dire que je ne rêve pas: Emmanuelle est

bien en train d'apprendre à sentir et à penser en chien! Sacré Bandit! "

 

- " C'est à peu près ça. Mais je sais aussi qu'elle va

avoir besoin de nous comme jamais. Besoin de donner comme de recevoir.

Besoin d'échanger. Besoin d'amour."

 

" Je suis convaincu que lorsqu'on apprend une

nouvelle langue, on peut s'en trouver grandi, dans la compréhension de celles qu'on connaissait déjà, comme dans la diversité de nos façons de voir. Mais

pour ça, ça prend un environnement favorable. Je pense qu'on est embarqués

tous les trois, ou plutôt tous les cinq... dans le même bateau. Celui de

l'accroissement exponentiel de l'envergure de nos qualités de vie... Ouff! "

 

- !!??!!

 

- " Tout un programme, non? Cela est-il assez

séduisant, madame Claudine? Bien. Alors chère amie, soyez la bienvenue à

bord du Vaisseau amiral de la mutation, le " Plein de Bons Sens " , et en route

vers de nouvelles aventures!"

" Mais ça, c'est tout une autre histoire..."

 

_ " Tais-toi Paul. Toi aussi tu parles trop!" Lui dit-elle en lui mettant son doigt sur les livres. Pendant que Paul lui serre la main tendrement

entre ses deux paumes bien chaudes, leurs regards amoureux communiquent dans

un silence des plus touchants...

 

 

 

 

 

<> BRUITS ET BROUILLARD

 

Ce matin-là, Roland est passé très tôt pour amener tous le monde faire un tour dans le parc de La Vérendrye pour visiter un petit lac peu

profond doté d'une grande plage en sable fin et dont l'eau a peut-être été

suffisamment chauffée par le soleil des derniers jours chauds pour qu'on puisse

encore espérer s'y baigner. De toute façon Roland compte bien y louer une ou deux

embarcations. Emmanuelle et René ont bondi de joie à l'idée de changer de terrain

de jeu et de pouvoir peut-être se baigner à un endroit où il n'y a pas du tout de

courant et où l'eau n'est pas encore trop glacée. Leurs deux mamans ont acquiescé

avec joie à cette pincée de variété dans leur vies. Paul de son côté est resté à la

maison pour écrire encore un peu et pour attendre Jean qui doit passer au cours de la journée. Bandit est resté lui aussi car Roland n'était pas certain si les chiens étaient admis près de la plage où il compte amener son monde.

 

Il est près de midi quand Paul entend les aboiements de

Bandit. Celui-ci signale à sa façon l'arrivée de la voiture de Jean qui s'arrête devant

la maison. Ayant sauvegardé son texte, il descend alors à la rencontre de son ami.

Celui-ci est tout occupé à répondre aux avances du chien en le grattant derrière les

oreilles.

 

- " Bonjour Paul. Comment vas-tu vieux? Aussi bien

que ton cerbère de service j'espère! Et la famille aussi? Qu'est-ce que vous

faites de bon? Est-ce que les tristes événements du mois dernier font

maintenant un peu plus partie du passé pour vous comme pour ton clebs? "

 

- " Bonjour Jean. Ça va plutôt bien pour la moment.

Avec un aussi bel été des indiens, comment cela pourrait-il aller mal. L'eau est

toujours un peu froide, mais on dit qu'il y a encore des petits lacs isolés qui

sont déjà très " baignables " dans le parc La Vérendrye. ... As-tu dîné? Non,

parfait: j'allais justement arrêter pour manger, alors entres et viens m'aider à

cuisiner quelque chose. Je suis tout seul avec Bandit; tout le monde est parti

avec Roland à la recherche d'un petit lac mythique à l'eau encore chaude. Ils

ont dû trouver, ça fait au moins trois heures qu'ils sont partis. Ils se baignent peut-être, ou bien ils se promènent en canot... ou alors ils sont en train de

lézarder au soleil tout simplement! "

 

Les deux copains entrent ensemble et s'affairent

maintenant à préparer quelque chose pour dîner. On s'est entendu pour une "

salade du chef " improvisée à partir des légumes frais que Jean a rapporté du

Marché Central de Montréal. Ce faisant, ils se mettent mutuellement au courant des

derniers développements à s'être produits sur la Terre et à la Corpo au cours du

mois dernier. Puis ils s'assoient tous deux et continuent d'échanger tout en

mangeant. Ils en sont rendus au café quand Paul commence à évoquer l'étrangeté

de la relation que Bandit entretien maintenant avec ses maîtres. Fasciné par ce qu'il

vient d'apprendre, Jean presse son ami de lui servir de canal pour expérimenter lui

aussi la grande ouverture sensorielle que maître Bandit peut lui offrir.

 

- " Bon, d'accord Jean. Si tu veux bien faire entrer

monsieur du Pif, je vais ranger la vaisselle pendant ce temps là. "

...

- " Allez, assieds-toi là et poses ta main sur mon bras pendant que je tiens notre gourou par le coup. Bien. Attends, je n'ai pas

encore un bon contact avec lui. Trop de poil! Voilà qui est mieux. Avoues que

c'est tout de même assez " tripant " de savoir vraiment ce qu'un chien

distingue de particulier lorsqu'il sent ta propre odeur corporelle. Fascinant

n'est-ce pas. On peut même " dialoguer " avec lui. Si tu es intéressé, je te

laisse le champs libre. Vas-y mon vieux essaie de "jaser" un peu avec notre

ami. Tu vas voir: il est assez fort! "

 

Pendant de longues minutes, Jean essaie alors de

communiquer avec Bandit par Toucher Total interposé. Au début, il a beaucoup de

peine à s'y retrouver dans le dédale extrêmement complexe des impressions

fugitives et des souvenirs olfactifs de Bandit qui est lui-même complètement dérouté

par cette incursion si étrange dans sa conscience. Pour faciliter la prise de contact,

Jean essaie d'amener son guide à se remémorer quelques uns des souvenirs qu'il

garde encore de son été.

 

Bien sûr, au nombre des souvenirs inoubliables de Bandit

figure en première place la longue veille décourageante qu'il a tenu devant la porte

de l'autobus de Jacques. Bien qu'il s'agisse d'éléments tous aussi incohérents et

étranges les uns que les autres pour leur conscience humaine, les deux amis

suivent tant bien que mal la ré-actualisation essentiellement olfactive et sonore que

Bandit leur offre de la nuit tragique où Jacques est mort. Ils entendent distinctement

la voix grave de Jacques qui discute avec un visiteur dans son autobus, mais sans

pouvoir reconnaître vraiment aucun des mots prononcés, puisque Bandit ne les

comprenait pas lui-même et n'en avait effectivement retenu que la sonorité général

et le ton comme une sorte de mélodie en fait. Ils sentent très clairement l'odeur

d'huile à moteur et d'essence qui caractérise si bien Jean-Louis Lavigne dans le

cerveau de Bandit. Via les images confuses que sa pauvre mémoire visuelle

conserve de ce qu'il a aperçu vaguement, ils voient Jacques debout sur le pas de

sa porte qui dit quelque chose à Jean-Louis. Celui- ci lui répond et farfouille sous le capot de son camion. Beuding, beudang. Jacques lui dit encore quelque chose et rentre chez lui. Clac. Jean-Louis démarre le moteur de son camion, rh-rh-rh-vroom-rhvroooom. L'univers entier est estompé par l'odeur trop forte de

l'échappement. Il ressort de son camion et s'approche de l'autobus de Jacques. On

voit la scène confusément comme dans un nuage, obscurcie en fait dans l'esprit de

Bandit par la forte odeur acide qui agresse ses narines. Scrouic-clac. Jean-Louis

remonte dans son camion et les roues se mettent en mouvement. Vroom-chik chik... cri-ik... crouch... vroom. Il est parti.

 

 

 

 

 

<> SCROUIC-CLAC

 

- " Quelqu'un veut une autre tasse de café? Paule?

Non. Paul? Une. Roland? Non. Jean? Deux. Ok, j'arrive."

 

Un rayon de soleil encore timide traverse la petite bruine

qui enveloppe la maison de Jean. En entrant par la fenêtre la plus à l'est du grand

vivoir décagonal, son éclairage oblique trace une ellipse claire au centre de

l'immense table centrale. Claudine y pose un plateau avec trois tasses de café

fumant. Autour de la table, on est silencieux depuis plusieurs minutes. Les convives

sortent alors de leurs réflexions oniriques et se retournent vers le ballet des volutes

de fine vapeur qui dessine ses blanches spirales dans l'air encore frais du matin.

 

- " Pour pister un raton, mon nez n'est sûrement pas

capable de rivaliser avec votre museau, mon cher monsieur Bandit, mais pour

ce qui est de reconnaître l'odeur d'un bon café, vous pouvez déclarer forfait: je suis un maître! "

...

" Merci Claudine. "

 

Conscient qu'on s'intéresse à lui et rassuré par le ton

amical de la voix de Paul, le grand chien noir qui est couché près de la porte

d'entrée lève la tête et dresse les oreilles en battant le sol de sa queue. Puis

comme son maître détourne son regard et se retourne vers ses compagnons, il

repose la tête sur son tapis et pousse un long soupir en fermant les yeux.

 

- " " Scrouic-clac " ... Qu'est-ce que ça pouvait vouloir

dire un son pareil? Qu'est-ce que t'en penses Jean? C'est intriguant, non?

Moi, ça fait déjà quelques fois que Bandit me refait le show, mais je n'ai

toujours pas réussi à identifier avec certitude ce qui s'est vraiment passé

pendant cet épisode là. L'odeur de gaz d'échappement trop agressive cache

tout dans les souvenirs obnubilés de notre cher pif à pattes! En tout cas, une

chose est sûre, Jean-Louis est redescendu de son camion et il a failli

retourner voir Jacques. Peut-être qu'il se doutait que quelque chose clochait...

Qu'on manquait d'air chez lui... Peut-être que Jacques lui avait dit quelque

chose d'inquiétant... Allez savoir! Mais il n'est pas entré... De quoi il avait l'air à ce moment là? Bandit n'a évidemment pas remarqué ni l'expression de son

visage, ni s'il a parlé à Jacques à travers la porte, ni non plus le détail de ce

qu'il a fait. Dommage. "

 

- " Tu devrais peut-Être lui demander? À ton Jean- Louis. Le sonder, peut-être? Comme ça, on saurait à coup sûr. "

 

Paul émet un han-han sourd, opine de la tête et replonge

son regard dans sa tasse de café.

 

- " " Scrouic-clac " ... " Scrouic-clac " ... Moi aussi, c'est

ce son là qui m'intrigue. Qu'est-ce qui a pu faire ce petit bruit là? Et je t'avoue

que je considère ça comme un défi à mon expérience de preneur de son! J'ai

réussi à identifier la source d'à peu près tout les autres bruits que Bandit a

entendu. Excellente prise de son monsieur du Pif. Prise d'odeurs édifiante... Chapeau!... Mais captation de dialogue nulle... et travail de caméra... plutôt

pauvre. ... Pellicule assez merdique... Sérieux contrat pour un monteur, ça

monsieur! ... Et je ne parle pas de celui du monteur sonore! "

 

Pendant que Jean parlait, Roland s'est levé et il flatte la

chien qui se sent soudainement devenu vedette. La pièce résonne maintenant du ra frénétique que bat la queue sur le plancher.

 

- " Écoutez les copains, la semaine prochaine ça va être l'anniversaire du réveil de Paul entre mes pattes de physio bavarde. Pour

moi en tout cas c'est un anniversaire important! J'ai le goût de fêter ça. Un

bon gros party retro - des années 80, tiens, pourquoi pas - avec bonne bouffe

et bon vin, ça vous va? Vous serez tous là? Bien. Je comptais inviter aussi

Jean-Louis. Vous lui parlerez à ce moment là. Ok. C'est réglé. On peut-tu

parler d'autre chose maintenant?!"

 

 

 

 

<> NOUVEAU PARADIGME

 

- " Bonjour les tourtereaux! Alors bien dormi? Un peu

tout de même? Attention Roland, la belle Paule est bien capable de vous vider

de toute votre énergie avant que vous n'ayez le temps de vous en apercevoir.

C'est du moins la réputation qu'elle avait à l'Institut de Réadaptation! "

 

- " Claudine, s'il-te-plaît, t'as fini de ressasser les

racontars de l'Institut. Ce qui n'était au début qu'un petit gag et baliverne sans

méchanceté a fini par devenir une blague plate qui n'en finissait plus et qui

s'alimentait à toutes sortes de mesquineries jalouses. À l'Institut, j'ai toujours

fait comme si je me fichait de ce genre de réputation, mais à dire vrai, j'ai

souvent souhaité que ça cesse. De toute façon, côté " mangeuse d'homme

dangereuse " , toi et Paul savez très bien ce qu'il en est vraiment! Alors, s'il-te- plaît... "

 

- " Tu as raison Paule, je m'excuse. En voulant

détendre l'atmosphère avec une vieille blague usée, j'ai bien peur d'avoir

commis une bêtise en fait. Je suis désolée. Pour me faire pardonner, je me

charge du déjeuner ce matin. Alors qu'est-ce qu'on vous sert? Un jus d'orange

ou un pamplemousse pour commencer? Des céréales peut-être? Après ça,

des oeufs et du bacon ou simplement des toasts et de la confiture? Et du café,

vous en voulez avant de manger ou simplement après? Je suis à vos ordres! "

 

- " Bon. ...Hum... Pour commencer, je prendrais bien

une bon verre de jus d'oranges - fraîchement pressées s'il-vous-plaît - puis...

ce qui me ferait vraiment plaisir... c'est... que Paul nous prépare quelques

unes de ses crêpes si succulentes! OK Paul? J'ai au fond de votre mémoire

familiale un ou deux très bons souvenirs qui s'y rattachent... OK? ... Merci.

Pour le café, j'attendrai à la fin du repas. Roland aussi je pense? ... Oui, OK?"

 

Pendant que Paul et Claudine s'affairent dans la cuisine, Roland et Paule récapitulent ensemble les derniers événements qui sont venus

bouleverser leur vies. La nuit dernière, pour la première fois Roland a dormi avec Paule, après plusieurs mois de fréquentation où les occasions d'intimité n'ont pas

manqué: qu'il s'agisse des nombreux traitements dispensés par Paule à son patient

nu comme un ver ou les délicats massages que celui-ci a commencé à donner en

retour à sa thérapeute, nue pour l'occasion également. Pourtant, en dépit des

insinuations de Claudine, rien n'a vraiment été consommé la nuit dernière. Roland a en effet préféré opter une fois de plus pour une relation essentiellement tantrique et non totale. Lui-même et Paule ont encore trop peur de cette attirance viscérale

qui les pousse en fait dans les bras l'un de l'autre. Bien sûr, ils n'ont pas dormi

beaucoup car ils ont passé beaucoup de temps simplement à se serrer dans les

bras l'un de l'autre et à se caresser mutuellement avec une délicatesse extrême.

Pendant ce temps, ils se sont ouverts l'un à l'autre pour se confier un bon nombre

de secrets et de désirs cachés qu'ils n'avaient jamais penser révéler un jour à

quelqu'un.

...

- " Il est tout bonnement adorable, ton petit bonhomme

et je serais très fier d'être son père, même si je sais que cette place-là est déjà prise... En fait, j'aimerais beaucoup que tu ou plutôt que vous, m'acceptiez

comme... membre honoraire de votre famille... un peu spéciale. Une sorte de " mon oncle " très familier. Je ne veux m'imposer en aucune façon... et de ce

côté-là, Paule tu sais bien que j'ai assez de contrôle sur moi-même pour ça: je crois te l'avoir amplement prouvé au cours des derniers mois! Je sais qu'il y a toujours quelque chose de latent entre Paul, Claudine et toi. Je n'y pourrai

jamais rien: il y a trop de choses qui vous unissent. Aussi, je ne tiens vraiment

pas à contrecarrer quoi que ce soit de ce côté-là, ce serait vraiment trop idiot!

Vous êtes complètement embarqués dans la création d'un nouveau

paradigme. René et Emmanuelle sont là pour changer la face du monde...

comme jamais! Ils seront issus d'une famille réinventée, aussi inusitée

aujourd'hui que... celle d'un autre changeur de monde l'était pour l'époque, il y a deux milles ans!... C'est pas des blagues! Vous avez en main tous les éléments d'une nouvelle culture et d'une nouvelle conscience. Un nouvel

écosystème parfaitement intégré. Je vous aime trop tous les cinq, et toi d'une

façon toute particulière Paule... pour penser briser votre synergie, car je sais

qu'on perdrait trop pour le peu que je peux espérer gagner en tentant de vous

séparer. Pour moi, tu dois toujours rester maîtresse de ta vie, suivre ta

conscience et ton intuition. Je t'aime vraiment Paule. Je t'aime et... je vous

envie... "

 

- " Attention les conspirateurs! J'arrive avec vos deux

verres de super jus d'orange frais pressé! Les crêpes de mon acolyte s'en

viennent d'un instant à l'autre. On sent déjà l'odeur de cuisson! Ne bougez

pas, j'arrive! "

 

Claudine sort de l'escalier du demi-sous-sol où est située

la cuisine et, après avoir passé un chiffon sur la table du vivoir, elle y dépose deux

grands verres de jus d'oranges devant Paule et Roland. Puis elle redescend à la

cuisine pour préparer du café.

 

...

 

- " Voilà, Roland, tu comprend mon problème? Ce que

Bandit nous a montré m'a laissé avec un goût bizarre. On a compris que Jean-Louis est retourné près de l'autobus de Jacques, qu'il est presque rentré, puis

reparti. Le lendemain matin, ou à peu près, Jacques s'asphyxiait dans son

autobus. Et puis il y a ce " scrouic-clac " non identifié... À part ça, il faut que je te dise que peu de temps avant, Claudine et moi on avait invité Jacques à

souper. Il avait apporté son album de photos de voyage, il nous avait

montrées en y ajoutant toutes sortes de commentaires. Des photos, il en avait

vraiment fait beaucoup, dans tout le pays. Ça lui servait de modèle pour son

travail de graphiste. Il y en avait une, entre autres, qu'il avait prise dans une

vallée du désert où il s'était perdu. Une usine ultra-moderne au milieu de nulle

part. Elle le fascinait et lui rappelait beaucoup de souvenirs, Il l'avait montée

dans son album et semblait y tenir particulièment. Quelques jours plus tard,

quand l'inspecteur euh... Villeneuve, nous a montré l'album de photos de

Jacques pour identification, il a ouvert l'album, et bien je suis à peu près

certain que cette photo, celle-là en tous cas, avait disparu... Claudine pense

comme moi: elle a regardé cette page de l'album avec moi elle aussi, les deux

fois. Je sais que Jacques devait montrer ses photos à Jean-Louis, qui était

très curieux de les voir parce qu'il a déjà vécu en Afrique, mais selon

Villeneuve, Jean-Louis prétend que Jacques ne lui a rien donné cette fois-là.

J'aurais tendance à le croire: Jacques revenait à peine de voyage, il avait trop de monde à voir en peu de temps pour se départir de ses photos. Surtout celle-là. Où est passée cette photo? "

" Alors tu comprends que je ne me sentirai pas en paix

tant que je n'aurai pas sondé notre ami. Mais il y a un hic: monsieur Lavigne

porte absolument tout le temps une paire de gants. Ajoute y des jeans et une

chemise à manches longues, il ne nous reste pas beaucoup de peau à

"contacter"... Donc, si je veux le sonder, il faudra d'abord que je lui en fasse

accepter l'idée. Si je me trompe, il n'y aura pas de problème: dès que j'en serai

certain, je pourrai oublier tout ça. Si mon questionnement est juste par contre,

il ne voudra rien savoir. On se connaît quand même assez bien pour qu'il

sache que je peux être très... touchant. Il m'a déjà laissé lui toucher le front,

alors le Toucher Total, il connaît. Pourtant s'il ne fait que refuser, je reste avec

mon questionnement. Je suis coincé. "

 

- " Si tu veux, je peux t'aider. J'ai déjà eu à immobiliser

des délinquants ou des aliénés. Quand Jean-Louis sera là, au party, tu pourra

lui parler. Je me tiendrai tout près. Il ne pourra pas t'empêcher de le sonder. Je te promet de ne pas lui faire le moindre mal, mais il ne pourra pas

t'empêcher de le sonder, tu peux me faire confiance. Si tu te trompes, on

pourra toujours s'expliquer et s'excuser. Si tu as raison, par contre... "

 

- " Oh ça, c'est un tout petit problème de mise en

scène pour notre ami Jean Vidéo St-Pierre, j'en suis sûr. "

 

- " HÉ ho les gars! Si vous permettez un commentaire

d'une pauvre nana qui est sûrement là par pur hasard: vous faites encore des

plans de gars, entre gars, avec rien'que des gars dedans, et des gars qui se

comportent en gars, en vrais "tough": un peu macho sur les bords votre

histoire! Vous pensez-pas? ... Si j'osais, j'ajouterais peut-être mon grain de

subtilité féminine... Je peux? "

 

- " Pardonnes-nous Paule, tu as raison. Ton grain de

subtilité féminine serait tout à fait le bienvenu. Même qu'il nous le faut

absolument j'en suis sûr! J'ai déjà eu l'occasion de réfléchir avec toi dans ma

tête... J'en sais quelque chose! Dis-nous vite! Nous mourrons de goûter à la

quintessence de la subtilité. Nous sommes tout ouïes! S'exclama Paul en

faisant de grands gestes mélodramatiques. "

 

- " Ok! On se calme... on se calme. D'accord. On

reprendra pas depuis le début ce serait trop long, juste à partir de là où c'est

vraiment important: Paul veux "toucher" Jean-Louis sur la peau. Tu veux sa

peau, quoi? ... Assez longtemps pour répondre à tes inquiétudes. ... Le

problème c'est qu'il est généralement " intouchable " : il est toujours trop

habillés. C'est à peu près ça? "

 

- " Oui... c'est en plein ça! "

 

- " Alors pourquoi ne pas organiser un " beach party " d'automne? On remplit le grand bain, on débarrasse le grand vivoir, on y

installe un petit filet de ballon volant, on joue avec un ballon de fête; il faudrait

un gros ventilateur, quelques-uns de vos gros spots de cinéma déguisés en

soleils... un paquet de serviettes de plage... on sert du punch... tant qu'à

donner dans le kitsch: Roland pourrait peut-être même nous bricoler un ou

deux palmiers en bois ou en carton, et... on déclare le maillot de bain costume de circonstance pour la soirée! "

 

- " GÉNIAL! Le hic c'est que Jean-Louis n'est pas un

gars qui se baigne. Il dit qu'il a peur de l'eau. Si on veut qu'il vienne à coup sûr,

on pourra pas mettre le costume de bain obligatoire... Il n'en met jamais et je

ne suis même pas certain s'il en a un! "

 

- " Peut-Être? Mais on peut toujours essayer. Je

pourrais peut-être essayer d'user de toute ma persuasion féminine pour vous

l'amener en maillot pour le party. Et si ce butor rapplique ici couvert de tissu,

je vais vous le déshabiller moi, il y coupera pas! S'il le faut, tu lui prêtera un

maillot... et je lui mettrai moi-même, tiens! Sinon je vous le flanque à l'eau tout habillé! Vous allez-voir: on va quand même bien s'amuser, c'est moi qui vous

le dit. J'ai l'intention de mettre beaucoup de vie dans cette soirée. Après tout

cet anniversaire est assez important pour moi aussi: ça quand même été le

début de quelque chose qui allait changer totalement ma propre vie... "

" Fiez-vous à nous, on va vous organiser un

anniversaire de réveil absolument inoubliable. Quoi qu'il arrive! Ok? "

" Et puis après tout: quoi de plus drôle qu'un bon gros

beach party quétaine pour réveiller les bêtes en nous et casser la monotonie.

Ça fait toujours un peu nostalgique. Nostalgique ou impatient... selon que l'Été

est loin devant ou derrière... Comme ça, c'est Ok? Je vais me charger d'inviter

Jean-Louis. Ha oui, ça va être un "beach party surprise". Toi et Claudine ne

savez rien. C'est une surprise qu'on vous organise. Roland, Jean et moi, on

veut vous fêter Si ça n'est pas une idée à toi, peut-être que notre ami va moins

se méfier, si méfiance il doit y avoir, bien sûr! Ok? Vis-à-vis de Jean-Louis, toi

qui sais toujours tout, au pire tu peux te douter qu'il se prépare quelque chose

dans ton dos, mais tu ne sais pas quoi. Tu n'es sûr de rien. Ok? "

 

 

 

 

<> BEACH PARTY: SURPRISES!

 

- " Est-ce que le bain-piscine est toujours plein? "

 

- " Oui et non. Il y a toujours du monde dedans.

Emmanuelle, René et Marie-Elfe en ce moment, Christiane les surveille. Mais

ils peuvent sûrement te faire une petite place si tu veux, Michel. ... Plus tard?

Ok. "

 

Le grand vivoir de Jean a été vidé et transformé en plage

du sud avec l'eau (le bain), le soleil (un éclairage très chaud et éclatant), on a

installé un vrai carré de sable dans un coin, deux magnifiques palmiers peints sur

des panneaux de " foamcore " découpés, une espèce de filet de ballon volant; la

plupart des convives sont installés dans des chaises de toile pliantes ou alors sur

des coussins et de grandes serviettes de plage étendues sur le plancher. On sirote

du punch glacé, du jus ou de la bière. Jean a mis un environnement sonore

d'oiseaux des îles.

 

- " Jean, est-ce que Claudine et Paul vont bientôt

arriver? Qui s'occupe d'eux? Vous êtes certains qu'ils ne se doutent de rien? "

 

- " Ils ne devraient pas tarder. C'est Jean-Louis qui

s'occupe d'eux. Aujourd'hui, il les a amené voir un site naturel inoubliable en

Haute-Gatineau. On l'appelle " le Pont de Pierre " . Paraît que c'est de toute

beauté. Mais pour le trouver, il faut y aller avec quelqu'un qui connaît bien la

place, parce qu'il faut faire un bon bout dans le bois pour y arriver. C'est une

expédition qui vous occupe un journée complète! Claudine ne l'a jamais vu et

Paul serait incapable de retrouver le chemin tout seul. Alors Jean-Louis a eu

l'idée de les y amener aujourd'hui. Il a fait beau et plutôt chaud... mais les

froids du début de l'automne nous ont déjà débarrassés des moustiques et on

voit mieux à travers les arbres quand ils ont perdu leurs feuilles. "

" HÉ Paule, te voilà. Tout va bien à la cuisine? ... Ah comme ça c'est Michel qui doit prendre les choses en main en bas? ... OK ...

Il s'en vient. ... Parfait. "

...

" Mais le plus drôle de nous tous, c'est encore ton

copain Roland. Est-ce qu'il a déjà vraiment été un G.O.? Dans un Club Med? Peut-être. Ah, tu le sais pas. À le voir diriger les jeux sur "la plage", on jurerais

que oui! Il fait plus vrai que nature! "

" Toi, tu as été trop occupée à organiser ça aujourd'hui

pour mettre ton maillot? Attention, si tu ne te changes pas bientôt, on va te

flanquer à l'eau toute habillée. Tu connais la règle. D'ailleurs c'est toi qui l'a

proposée! "

 

- " Non je ne me suis pas encore changée. Je préfère

attendre que les autres arrivent pour faire ça. Il y en a un que je veux

absolument voir en maillot... Peut-être mon exemple le convaincra-t-il. Sinon,

je compte bien inventer un jeu pour qu'il ne puisse pas s'en tirer! Votre caméra

va nous immortaliser tout ça? Ok."

 

- " Oui, de ce côté-là tout est prêt. Je vais d'ailleurs faire un petit tour du party pour prendre quelques images. Comme ça, mon

vidéo servira au moins à nous rappeler de ce party mémorable, s'il ne devait

Éventuellement pas servir à ce que tu sais... Je vais d'abord aller tourner ton

ami le G.O. qui anime le match de LA CORPO vs L'Institut. Match épique: les

filles de L'Institut sont habituées de jouer à ce jeu-là, mais à la CORPO, sur les

tournages les gars jouent ensemble au aqui assez souvent qu'il ne faudrait

pas les compter pour battus tout de suite: empêcher quelque chose de tomber

par terre, y connaissent! "

 

- " L'esprit est pas mal bon. C'est " tripant " que tout

ce monde aie pu venir. C'est un beau party, Ok. J'espère que l'envers va être

aussi calme..."

 

Paule a bien remarqué que l'idée de Jean d'inviter à un

même party lui, ses confrères, célibataires pour la plupart, et elle, ses consoeurs,

presque toutes aussi célibataires, donne déjà à la fête un allant remarquable.

Puisque plusieurs d'entre eux et elles avaient accepté de venir, Paule avait préféré

limiter ses invités et oublier ceux de ses nouveaux patients de la région qui auraient

pu venir. Sauf Roland bien sûr... Son cher Roland est d'ailleurs fortement courtisé

en ce moment par la sournoise Pascale, capitaine de l'équipe des physios, qui

cherche à gagner la faveur de l'arbitre-animateur. Mais l'heure n'est sûrement pas à la jalousie... Les voix cristallines des trois enfants qui fusent de la salle de bain

ajoute une touche de gaieté très juvénile. Ils semblent tous les trois ravis de leurs

retrouvailles.

 

...

 

" Ah mais un véhicule arrive... C'est le camion de Jean- Louis! ... Ce sont eux! ... Ils descendent et... merde, je pense qu'il va me falloir

éplucher un oignon ce soir. Ok mon gars, attends un peu pour voir..."

 

Quand ils entrent enfin et se débarrassent de leurs

manteaux d'automne, les trois nouveaux arrivants sont accueillis chaleureusement,

l'un par un groupe de physios qui, l'assaillent en bonnes professionnelles, de

questions et de commentaires sur sa forme physique et sa santé, toutes sortes de

remarques sur la qualité de la posture, la couleur du costume, la longueur des

manches; l'autre par une équipe de techniciens zélés qui discutent autour d'elle de

technicités de mise en scène, couleurs de fards et détails d'éclairage etc. pour la

mettre en valeur; le troisième enfin est assailli par une jeune sylphide et deux petits

chérubins tout nus et dégoulinants qui lui grimpent littéralement sur le dos. Jean

alterne entre un groupe et l'autre avec sa caméra et essaie de fixer sur vidéo toute

la pagaille de ce moment magique. Au bout de quelques minutes d'effusions

démonstratives, en partie improvisées, en partie "théatralisées", c'est finalement Paule qui revient de la cuisine en battant vigoureusement dans une grande poëlonne avec une grosse cuillère de métal qui réussit finalement à enterrer le

tintamarre ambiant et à imposer une sorte de "silence".

 

- " Holà tous le monde! Vous voyez bien que nos

visiteurs du nord ont encore leurs costumes d'esquimaux! Ayez pitié d'eux et

laissez les se changer! ... Allez les copains, venez en haut, on va enfiler nos

maillots. Tout le monde a son maillot? ... Non. Jean, tu peux lui en prêter un?

... Une paire de bermudas... Ok. Il y a des touristes qui viennent sur nos plage

habillés de toutes sortes de façons! Habillés ou... déshabillés! Hein les

enfants? ... On y peux rien! À chacun sa façon de voir, où d'être vu... Ok, mettons que les bermudas, ça va faire pareil: on va pas être plus crétin,

pardon catholique, que le pape tout de même. Michel, s'il-te-plaît, tu peux

commencer à servir les amuse-gueule pendant ce temps là. Merci. À tout de suite, le monde!"

 

...

 

- " Sers-moi un autre verre de punch, s'il-te-plaît Paul.

... Ok, merci. La fête se déroule bien. Tout le monde s'amuse ferme. Je pense

qu'il s'est même révélé de nouvelles passions. Tu as vu comment la petite

Nicole et ton copain Sylvain ne se sont pas lâchés un instant depuis que Jean

les a présentés l'un à l'autre? Et Robert? Tu penses pas qu'il est pas rigolo à

essayer de draguer toutes les jeunes physios l'une après l'autre! ... Le démon

du midi, oui! Et les enfants dans tout ça! Des vraies petites guêpes, qui

butinent d'un groupe à l'autre; en piquant les susceptibilités ici et là pour

secouer le monde. ... Heu... Est-ce que tu as eu l'occasion de... prendre

contact?... "

 

- " Oui et non. En fait, on s'est un peu touchés tout à

l'heure, pendant le repas. Pas assez longtemps pour que je puisse aller bien

loin, mais assez longtemps pour que j'aie envie de creuser plus profondément.

J'ai essayé de faire ça discrètement et j'espère qu'il ne se doute pas trop de

mes intentions. Je vais continuer de guetter les occasions de contact même

superficiel, mais j'ai bien peur que pour régler vraiment la question, il va falloir

que je change de stratégie à un moment donné. Je ne pourrai pas encore

longtemps tourner autour du pot."

" Mais assez conspiré, viens Paule, on va remonter

rejoindre les autres, Les enfants me suggéraient tantôt un grand jeu de colin-maillard pendant que tout le monde est encore là et... qu'il n'y a encore

personne de saoul. Ça promet d'être amusant et ça devrait me permettre de

solutionner tous nos proplèmes, tu ne penses pas?... Viens avec moi, on va

proclamer que " l'heure du grand Colin Maillard " est arrivé!"

 

- " Ok. Tope là! Attends, je reprends la " poëllonne de

parole " et j'arrive."

 

C'est transformée en batteuse de gong absolument fébrile

que Paule remonte de la cuisine, suivie de Paul qui s'avance en levant une main en

signe d'apaisement, pour indiquer clairement que c'est pour lui obtenir l'attention de

tout le monde pour une déclaration, que Paule fait tout ce tintamarre. En quelques

instants, tout le monde s'est tû, ou à peu près, trop curieux de savoir ce que leurs

hôtes leur ont préparé comme suite.

 

- " Oyez! Oyez tout le monde! On a bien mangé? ... Le

punch était pas trop vilain? ... Alors on peut sortir le hibachi dehors et mettre

tout en place pour une bonne partie de colin-maillard. Ok? Fermez toutes les

portes. Mettez vos assiettes et vos verres en sécurité, s'il-vous-plaît! Marie-Elfe, est-ce que tu veux choisir notre premier aveugle? ... Roland? Ok. Marie-Elfe, Toi et tes deux assistants, vous voulez-bien lui mettre un bandeau sur les

yeux. Ok? Vous allez être nos " officiers du bandeau " pour commencer. Et

assurez-vous bien qu'il ne verra rien du tout! On a un bandeau? ... Merci

Christiane, ça va être parfait. Ah oui, pour que notre aveugle soit libéré, il faut

absolument qu'il vous donne le prénom de celui ou celle qu'il a capturé. S'il ne

s'en souvient pas et même s'il pense savoir qui il a pris, ça ne vaudra rien. On ne veut pas de descriptions: on veut des noms! Tant pis pour lui! Il faudra qu'il

capture quelqu'un d'autre. Compris? ... Officiers du bandeau? "Officez", je

vous prie !"

 

Dès que les enfants ont voilà les yeux de Roland, une demi-douzaine de mains le font tournoyer énergiquement pour le mêler un peu plus

et lui faire perdre le nord. Quand on le laisse, il en est tout groggy. Il déambule alors

les mains tendues, en réponse à toutes sortes d'appels ou de petits bruits furtifs,

faits par les multiples convives, qui s'évertuent à lui donner toutes sortes

d'indications trompeuses.

 

- " Ah toi je te tiens! ... Mais qui c'est ça? ... C'est... un

gars! Lequel? ... Je pense que je te vois dans ma tête. C'est toi qui porte une

casquette des Expos, et tu t'appelles... Il n'y a pas quelqu'un qui veux m'aider?

Non? Vous Êtes durs! Je ne connaissais pratiquement personne de votre

gang moi avant aujourd'hui."

...

"Tu t'appelles... Pierre? ... Jean? ... Jacques? ... Paul?

... Arthur?... Albert? ... Simon?... Gilles? ... Euclide, calvaire? ...

"Ouais... Tant pis, vas-t-en mon gars, je ne me souvient

absolument pas de ton nom! Va falloir que j'en attrape un autre. ... HÉ les

copines, gênez vous pas: continuer à venir me chatouiller à la sauvette si vous

voulez, comme ça je vais avoir moins de difficultés à attraper une nouvelle

proie. ... Ah j'en tiens un autre. ... Non UNE autre, pardon. Excuser mes mains

polissonnes mademoiselle, mais votre maillot est si petit... Quel curieux

maillot d'ailleurs. C'est... Claudine? Non, alors c'est... c'est... la féroce

capitaine des physios, je pense. Attends que je tâte un peu mieux ton visage,

ma belle, mes doigts de potier vont t'identifier à coup sûr. ... Oui... C'est bien

toi: c'est Pascale! "

 

Quelques instants plus tard, Roland est libéré de son

bandeau et c'est maintenant Pascale que erre à droite et à gauche à la poursuite

des nombreux fantômes qui tournent autour d'elle. Elle bondit à tout bout de

champs pour capturer les responsables de toutes sortes de petits bruits et n'arrive à chaque fois qu'à attraper un courant d'air. Elle finit par agripper enfin quelqu'un

qui ne s'est pas esquivé à temps et le tient d'une main pendant qu'elle le tâte de

l'autre pour l'identifier.

 

- " Toi, t'es... un gars... attendez, Robert? Non. ... Tu

portes des gants... t'es... le gars en bermudas! C'est toi qui as amené Paul et Claudine tout à l'heure, et tu t'appelles... Jean-Guy! Non? heu... Jean... Jean-Louis! C'est ça? Enfin! J'commençais à avoir peur de

finir la soirée aveugle. "

 

- " Officiers du bandeau? "Officez" je vous prie. "

 

 

...

 

C'est maintenant au tour de Jean-Louis à courir après des

fantômes hilares qui ne se privent pas pour le tourner en tête de turc lui-aussi.

 

 

 

 

<> "RIEN QUE DES MENTERIES"

 

Après avoir capturé un gars de la CORPO et trois physios

qu'il a pourtant tâtées de très près... sans réussir pour autant à se rappeler de leurs

noms, Jean-Louis finit par attraper le seul fantôme dont les esquivades ne sont que

des feintes. Celui-ci le tient maintenant par les genoux et s'est accroupi bien en face

de lui. Jean-Louis a les jambes légèrement pliées et rentre la tête et les épaules,

comme pour esquiver un coup. Ils restent là au milieu de la pièce, sans dire un mot,

à tourner en rond comme dans une danse sociale. L'expression du visage de Paul

ressemble à une sorte de moiré puisqu'il est sans cesse parcouru par de reflets

souvent très nets des feux de l'ahurissement total de Jean-Louis.

 

 

- " Mais il est complètement déconnecté, le mec! HÉ

Ho! " lance le gars de la CORPO que Jean-Louis avait attrapé un peu plus tôt.

"

 

Dès que le contact a été pris, Paule, Jean et Roland se

sont rapprochés du couple. Pendant que Paule demande discrètement le silence,

l'index posé sur la bouche, en tournant furtivement autour du curieux couple qui

danse, Jean les suit de près avec une large focale et essaie de toujours garder un

cadrage assez serré sur Jean-Louis pour être bien certain de ne rien manquer. Roland se colle à eux et s'assure que rien ni personne ne risque de faire trébucher

l'un ou l'autre des protagonistes. Tout le monde est maintenant aux aguets, trop

intrigué par le ballet étrange qui se déroule sous leurs yeux pour souffler mot, si ce

n'est sous forme de murmure interrogatif. Tout à coup, Jean-Louis se redresse et

les mots commencent à débouler de sa bouche:

 

- " Calvaire! Ben non! ... Voyons, c'est même pas vrai!

... Tu ne sais rien de tout ça! T'as rien vu! T'étais même pas là! Y a personne

qui peut savoir. Y a personne qui a rien vu, ça se peut pas... Y a pas de

preuves! ... Ça s'peut pas. ... Un témoin, quel témoin? ... Un bandit. Ouais, un

bandit mon oeil! ... Hein? ... Toi? J'te crois pas. ... De toutes façons l'enquête

est finie! ... la police l'a dit: c'Était un accident. Rien qu'un accident! ... Hein? ... Mais puisque j'te dis qu'c'était un accident pour vrai. ... Bien oui c'est moi

qui a décroché la tôle au dessus de sa prise d'air. ... Pis oui, c'est bien vrai

qu'y est mort à cause de ça, si tu veux, mais c'est rien qu'un accident quand

même! J'voulais pas qu'y en meure! ... Ben oui, j'ai été payé pour faire ça. Mais

le gars qui m'avait payé m'avait dit qu'y serait juste un peu " stone " ! Comme

dopé... pis qu'ça allait même prendre quelques heures avant qu'ça se passe...

pis qu'là y dormirait profondément rien que quelques heures à peine... pis

qu'après Jacques allait se réveiller, comme si de rien n'Était. ... ... Ben non. Le

gars devait juste passer plus tard dans la journée pour reprendre une photo

que Jacques y aurait volée, une photo importante pour lui pis son boss, pis

après y devait déboucher le tuyau!... ... ben non, calvaire! Il me l'avait juré!

L'hostie! ... " Y a pas de danger " , qu'y m'avait dit! " J'va l'déboucher l'tuyau,

inquiètes-toi pas " , qu'y m'avait dit... " J'sais quand y faut revenir, j'ai déjà fait ça. " qu'y m'avait dit. Y m'avait même montré un bout de papier pas lisable,

tout écrit en charabia pis en pattes de mouches, qu'y disait qu'c'était son

diplôme d'ingénieur! L'hostie! ... J'y ai fait confiance! ... Ben, j'y ai fait

confiance, pis y m'a fourré: y est r'venu prendre sa photo, all right, mais y a

jamais débouché le tuyau, l'hostie! ... Ben non, puisque j'te dis qu'j'voulais pas y faire de mal! ... ... Lui, l'hostie, c'était même pas un tchum. ... J'le connaissais

pas personnellement pour vrai. C't'un gars qu'j'avais juste rencontré de même!

... Ben, c't'un indien qui m'l'avait présenté chez Martineau. ... " Chez Martineau

" ... ben oui, t'sé ben: la grosse taverne à Maniwaki. Là où's'que tout l'monde

se tient, calvaire. ... C'était un étrange, ouais un vrai étrange là... tu sais un peu

comme une sorte de nègre, mais en plus pâle un peu... ... Y disait qu'y

s'appelait " Ali Kiéfou " , ou quelque chose comme ça. Y s'appelait Ali en tous

cas. ... Ben y m'avait donné cent piastres d'avance, pis y disait qu'y allait m'en

donner un autre cent quand il aurait sa photo... ... Ben non, y est jamais r'venu

l'hostie! ... Ben non je l'ai jamais r'vu depuis ce temps là... évaporé, l'hostie de

sale! ... J'l'ai jamais r'vu depuis ce jour là, c'est vrai, mais si je descends faire

un p'tit tour à Montréal, j'ai quelques idées d'où's'que je pourrait le trouver. ...

un restaurant arabe où qu'y disait qu'y travaillait, par exemple. ... C'est vrai

calvaire, moi-aussi j'y ai pensé, chu pas un cave! ...Mais y disait qu'son

diplôme d'ingénieur y y manquait de quoi pour pouvoir travailler ici, ça fait

qu'en attendant y travaillait dans un restaurant... ... Ben oui. Y a déjà téléphoné

là, une fois, à son boss, à partir de chez nous. ... Pour l'avertir qu'ça y

prendrait une semaine de plus long d'vacances. ... Ben sûr que non, calvaire,

y'se parlait en arabe ou une autre langue comme ça, ça fait que j'ai rien

compris pour vrai, moi. ... Mais c'est ça qu'y m'a dit qu'y avait dit, calvaire! ...

Ouais! ... Pis y disait qu'y allait r'venir au restaurant, tout de suite après ça! ...

Ouais, calvaire ... Non j'haïrait pas ça y mettre mon poing dans la face si je le repoigne, l'hostie ... Après tout, Jacques c'Était quand même un maudit bon

gars! ... et pis à cause d'un hostie de menteur sale y est mort aujourd'hui,

calvaire. ... Ouais. ... Ouais. ... Bon t'es tu content là, j't'ai tout dit ce que je

savais, calvaire! ... Tu peux tu m'lâcher patience, là? ... ... Quoi?... Témoigner? ... Témoigner en cours, moi! ... Pourquoi qu'j'irais témoigner, hostie? ... ... ...

Tu me connais mal si tu penses que j'va aller faire le singe à témoigner devant

un juge, quand t'as déjà un autre témoin pour faire ça! ... ... Bon, OK c'est

correct d'abord, je te l'avoue, mais si c'est vrai que t'as déjà un témoin qui a

tout vu pis qu'toi tu sais tout, t'as pas besoin d'moi! .. ... Bon OK, OK, T'en sais

bien trop, ça doit être un hostie d'bon témoin que t'as mon gars! ... Ouais,

ouais... ... T'as p't'être raison. ... Ouais, c'est correct... M'a témoigner. ... M'a

témoigner " all right " mais c'est rien que parce que j'veux qu'on sache ben

que c'est rien qu'un accident. C'que j'ai fait, c'est pas c'qu'on pourrait penser,

ça fait qu'y faut qu'j'l'explique. Ça fait que: correct m'a témoigner ... Correct. ... Un meurtre? ... Comment ça un meurtre? ... Ouais. ... Mais... ... correct,

calvaire! ... C'est pas moi qui l'ai fait en tout cas! ... Correct, correct, mais

j'voulais pas ça! ... J'voyais pas ça de même, moi ... J'me suis juste fait fourré

par un calvaire d'hostie de sale qui m'avait dit rien que des menteries! Rien

que des maudites menteries, calvaire! " ...

 

Les yeux de Jean-Louis sont toujours bandés et les deux

hommes sont maintenant à genoux au milieu du vivoir. Paul tient Jean-Louis serré

entre ses bras, comme pour le réconforter, et les épaules de ce dernier tressautent

sans arrêt depuis qu'il est tombé en sanglots. Autour, on garde un silence religieux

et on est absolument fasciné par la scène d'une rare intensité qui s'y déroule.

 

 

 

 

<> "ÇA VOUS VA? ... GOOD"

 

- " Non. Ils sont sortis; mais, ils ne sont pas bien loin,

hein les enfants? ... Où ça les amis? ... C'est ça!. Chez Paul lui-même. C'est ça.

Oui monsieur, c'est ça: dans la drôle de petite maison là-bas. Au revoir. "

 

La voiture de la sûreté du Québec va se stationner juste en face de l'icosaèdre de Paul et Villneuve en descend avec une molette et va

frapper à la porte quand celle-ci s'ouvre d'elle même. Claudine l'accueille à bras

ouverts, avec un grand sourire sur les lèvres mais aussi un mélange d'inquiétude et de point d'interrogation dans les yeux.

 

- " Bonjour inspecteur, entrez vite, il ne fait pas chaud

aujourd'hui. Donnez-moi votre manteau. Merci. Tenez, asseyez vous ici. On

peut vous servir un quelque chose? Un café? ... Non? ... Bon. Pas la peine de

vous demander ce qui vous amène... On peut avoir des nouvelles? Où en sont

les choses? "

 

- " Merci. L'affaire évolue... disons, très bien. Très

impressionnante votre cassette les amis. Quand vos copains nous ont amené

le gars, Jean-Louis Lavigne, il était encore sous le choc de ce qui lui était

arrivé! Je pense qu'il n'avait toujours pas bien compris ce qui venait de se

passer! ... moi non plus d'ailleurs ... Après, j'ai visionné la cassette au complet,

deux fois plutôt qu'une même! Je ne comprends pas comment vous avez pu

arriver à ça, monsieur Tardif et j'vous avoue que j'aimerais bien ça être

capable de faire parler un coupable comme ça... Mais je ne pense pas que je

pourrais jamais y arriver... "

" Madame de Lacoët, vous m'aviez dit, lors d'une de

nos rencontres: " on ne ment pas à Paul, personne! " Je vous ai crû... mais

avec un grain de sel, si on peut dire. Mais ce que j'ai vu sur votre cassette a vraiment dépassé tout ce que j'avais pu imaginer! Un vrai psychodrame!

Comment lui parliez-vous? en chuchotant? Pas fort en tout cas: on n'entend

que le pauvre Jean-Louis Lavigne. En tout cas si ça n'est pas une mise en

scène organisée, à la "Surprise- Surprise", laissez-moi vous dire que je l'ai

trouvée vraiment très impressionnante votre technique! En fait, avec le

nombre de témoignages que j'ai pu recueillir pour corroborer votre version et

votre vidéo, je suis bien certain que ça n'est pas un coup monté. ... J'aurais

bien besoin de voir comment ça se passe pour vrai pour comprendre un peu

plus. ... J'ai d'ailleurs montré votre vidéo à des collègues de la RCMP qui n'en

sont pas revenu eux non plus! Ah oui, il a bien fallu que j'avertisse la police

fédérale: il y a eu un meurtre au Canada, commis par un étranger, sur un

citoyen canadien qui revenait à peine de l'étranger lui-même, un meurtre

habilement maquillé en accident et ça, pour récupérer une photo. Une

mystérieuse photo aujourd'hui disparue! Je n'avais pas le choix! "

" Et bien les gars de la RCMP m'ont dit qu'ils

aimeraient ça vous rencontrer monsieur Tardif pour que vous leur donniez un

peu un coup de main pour interroger quelqu'un peut-être... Un certain

Mustapha Hassan, propriétaire du "Croissant Doré", un restaurant chiite de

Montréal. C'est lui que leurs services ont identifié comme étant le patron du

fameux Ali de Jean-Louis Lavigne. Si vous acceptez, il propose de venir vous

chercher en hélicoptère pour vous amener à leur quartier général d'Ottawa. Ils

ont déjà amené monsieur Hassan à Ottawa, parce qu'il jugent l'affaire très grave au plan de la diplomatie internationale. C'est un dossier pour le SCRS.

Ils m'ont dit que si vous voulez, vous seriez revenu dans la même journée! Ils

comptent beaucoup sur vous... Je peux leur confirmer que vous acceptez? "

 

Pris par surprise par la demande inattendue de l'inspecteur

Villineuve, Paul demande à réfléchir un peu et fais signe à ses amis de s'approcher. Claudine, Paule, Jean et Paul se sont penchés au dessus la petite table centrale et, leurs huit mains réunies au milieu de la table, ils discutent de la chose en

silence. À côté d'eux et pourtant si loin, Villeneuve suit sans bien comprendre le

regard de Paul qui va de l'un à l'autre de ses amis sans qu'un seul mot soi

prononcé.

 

- " Ok, c'est d'accord: il va y aller. Il va vous le cuisiner

votre Mustapha! Nous autres aussi on aimerait bien ça le trouver le fameux

Ali. Si pour ça, Paul doit tirer les vers du nez de... du président des États-Unis

ou du pape tiens, s'il le faut, il va vous le faire, Ok. Il va y aller, mais nous

autres on va pas le laisser partir tout seul. Vous direz à vos RCMP que leur

hélicoptère devra emmener au moins cinq passagers! Ok là? "

 

- " Pas de problème.

 

- " Cinq passagers dont un avec une caméra vidéo?"

 

- " Pas de problème, vous me donnez leurs noms et je vous organise ça. En principe on revient dans la même journée, mais si

vous voulez, vous pouvez rester plus longtemps et en profiter pour visiter les

musées ou faire des emplettes. L'hôtel et tous les frais sont payés, bien

entendu... "

 

- " Hum... Cinq passagers adultes et trois enfants peut- être? "

 

- " Peut-être... Je ne sais pas si leurs hélicos peuvent

enlever autant de passagers avec armes et bagages, il fait que je vérifie. Ah

oui, au fait, moi aussi j'y serai, mais j'y vais en fourgon avec monsieur

Lavigne... On se retrouvera donc là bas. Je vérifie pour l'hélico et puis je vous

rappelle sur votre téléphone cellulaire monsieur St-Pierre. On fait comme ça?

Bien, alors à demain. "

 

... ... ...

 

Le lendemain matin, quand l'hélicoptère se pose pour

prendre ses passagers, le pilote est forcé de redécoler presque tout de suite pour

permettre à trois petites pestes récalcitrantes de faire un petit tour d'hélicoptère au

dessus de La Terre et de la rivière.

 

- " Si on peut même pas faire un tour dans les airs

avant, on vous laisse pas amener nos parents, bon! ... Vous aviez juste à venir

avec un plus gros appareil! ... Tant pis, c'est pas notre problème! ... Nous

autres il faut absolument qu'on vérifie si votre machine marche bien avant de

vous laisser y embarquer nos parents! ... C'est ça ou rien, compris! "

 

Plutôt décontenancé par l'intransigeance des trois enfants,

après avoir demandé et obtenu par radio l'autorisation de ses supérieurs, le pilote s'est fait un plaisir de céder au chantage et il est en fait ravi d'emmener en l'air les

trois enfants, accompagnés de Jean avec sa caméra. Ceux-ci saluent avec moult

"Haaa" et "Hooo" admiratifs chacune des manoeuvres habiles que fait le pilote pour

leur faire voir "leur Terre" aussi en détails que possible dans le peu de temps qui lui est dévolu. Il vont même survoler le village de Montcerf quelques instants. Ils

sont tordus de rire quand ils aperçoivent le petit Danny Dannis courir à droite et à

gauche pour ramasser la pile de prospectus publicitaires qu'il allait distribuer et qui

ont été dispersés en tous sens à cause du vent soulevé par leur hélicoptère.

 

Après ce court intermède, c'est finalement le moment du

départ et les enfants sont réunis autour de Christiane.

 

- " Au revoir les copains! Inquiétez-bous pas pour le

reste de la famille, je m'en occupe. Si vous devez restez plus longtemps,

téléphonez, on va bien s'organiser. Amusez-vous bien! Vous nous

raconterez... "

 

Encore tous joyeux de leur tour de "libellule mécanique",

les enfants la regardent partir en agitant les bras pour saluer leurs parents qui s'en

vont. Après un vol sans histoire d'une demi-heure à peine, l'hélicoptère se pose

enfin à l'héliport situé à côté d'un édifice de la banlieue d'Ottawa. Un constable de

service les y attend et leur demande de le suivre à l'intérieur. Quand ils pénètrent

enfin dans l'antichambre du bureau où les attends l'officier responsable de

l'enquête qui les concerne, ils sont accueillis par l'inspecteur Villeneuve.

 

- " Bonjour messieurs dames. Je vous présente le lieutenant " Ted Thompson " , officier enquêteur de la police montée du

Canada et responsable de " notre " enquête. ... Monsieur Lafrance, collègue

responsable au SCRS. ... Madame Claudine de Lacoët et madame Paule

Sauvageau, physiothérapeutes, monsieur Jean St-Pierre, l'as cameraman,

monsieur Paul Tardif, mon expert en interrogatoire délicat; celui " à qui on ne

ment jamais. Personne " ... Et son assistant, monsieur Roland Mirette. "

...

- " Bonjour messieurs dames. Soyez les bienvenus

dans les locaux de la Gendarmerie Royale du Canada dans la capitale

nationale. Dans des bureaux du " SCRS " , le " Service Canadien de

Renseignement de Sécurité " en fait. Entrez et prenez-vous des chaises, je

vous en prie. Avez-vous déjà déjeuné? Est-ce que je peux vous faire apporter

quelque chose? Thé? Café? Croissants, beignes ou brioches? ... Quatre cafés

seulement? Good. ... avec lait et sucre? ... Good. Monsieur Wier, vous voulez

vous en occuper, s'il vous plaît? ... Good. Merci. "

 

 

Le lieutenant Ted Thomson de la GRC, affiche un air "très

british", avec son costume de tweed de la meilleure qualité et ses cheveux plutôt

courts, bien peignés et presqu'entièrement blancs mais avec tout au plus quelques

reflets gris qui leur donnent un air presque métalique et une moustache abondante

et tombant de chaque côté de sa bouche aux lèvres crispées vers l'avant. Son

collège par contre, M. Lafrance du SCRS, porte un ensemble complet veston noir à rayures et donne vraiment l'impression d'être un jeune étudiant de "College"

américain qui aurait déniché un emploi d'été de caissier de banque.

 

" Je vous ai fait venir pour nous aider à interroger un

témoin un peu, comment dire... délicat, disons délicat à cuisiner. Comme l'inspecteur Villeneuve a dû déjà vous le dire, après vérification, il appert que

le numéro rejoint par le dénommé Ali lorsqu'il a appelé de chez Jean-Louis

Lavigne, c'est celui du restaurant de notre témoin. Or le témoin en question

est aussi le beau-frère de l'ambassadeur d'un pays... disons chatouilleux vis à vie de l'influence de l'occident, l'Iraq. De plus le témoin est aussi un vague

cousin du dictateur dans son pays, Saddam Hussein. Le dit dictateur est bien

connu comme quelqu'un qui a pour habitude de souvent confier à des

membres de sa propre famille et de son propre clan la direction de ses coups

les plus fumants. Jusqu'à quel point Hassan et Saddam Hussein sont-ils

proches? Bonne question. Aussi, nous pensons qu'il y a peut-être quelque

chose d'important qui se cache sous votre histoire, mais nous marchons sur

des oeufs... Comment être certain de ce qui s'est passé vraiment et surtout:

pourquoi? Et tout ça, sans créer d'incident diplomatique pour rien non plus bien-sûr... Idéalement pour nous, il faudrait que monsieur Hassan accepte de

collaborer et nous aide à trouver qui se cache sous le nom d'Ali (?). "

" À partir de là, on pourra peut-être découvrir ce qui se

trame derrière toute cette affaire: apprendre qu'est ce que votre ami avait

photographié de si important pendant son séjour en Afrique, puisqu'il semble

que ce soit là la clef de toute l'histoire. C'est pour ça que nous pensons que

votre " approche psychologique... spéciale " est peut-être la plus appropriée

monsieur Tardif... puisque, lors de votre... " échange spécial " avec le

dénommé Jean-Louis Lavigne, après s'être mis totalement à table et ça sans

usage de violence oumenaces aucune, l'individu en question n'a, semble-t-il

jamais rien compris de ce qui lui était arrivé! "

...

" ... Ça vous va? ... Good!

" Vous voulez voir monsieur Hassan maintenant, il est

dans la pièce à côté; suivez-moi.

...

 

" C'est lui, sur la chaise; en ce moment vous le voyez, mais il ne nous voit

pas. ... Vous parlez anglais? ... Good: lui aussi. Voulez-vous lui parler? ... Vous

concentrer? ... Good. ... Seuls? ... Good, Prenez tout le temps qu'il vous faudra.

Entre-temps, monsieur Wier, l'inspecteur Villeneuve et moi-même allons

traverser voir si le café de monsieur Hassan était à son goût. Dès que vous

êtes prêt vous arrivez. Ensuite, si vous voulez qu'on vous laisse seul à seul

avec lui, vous me faites signe et on disparaît. Les autres, vous pourrez tout

voir et entendre d'ici. Ça vous va? ... Good. Tenez, voici un dossier avec l'essentiel de l'information que nous

avons dans cette affaire. Dans cette enveloppe, vous trouverez des fiches

avec photos sur les autres membres du personnel du " Croissant Doré " . C'est

quand même un assez gros restaurant. Son personnel de base est composé

de deux cuisiniers, trois assistants, deux laveurs de vaisselle, trois garçons

de table, un bus boy, deux autres " types à tout faire " , une caissière et un

gérant; en partant, c'est tout le choix qu'on a... Ça vous va? ... Good. ...

Messieurs, allons-y sans plus attendre. "

 

Les trois policiers sont à peine sortis que chacun des cinq complices se

concentre sur ce qui l'intéresse avant tout: Jean feuillette le dossier laissé par

Thomson, Roland et Paule se sont approchés du miroir sans tain pour voir Hassan

de plus près, pendant que Paul et Claudine se recueillent ensemble avant son

entrée en scène.

 

- " Jean, fais voir les photos un instant. ... Hum... Pour ce qui est d'identifier le mystérieux Ali... je pense qu'on peut faire comme si c'était celui-ci, un des " types à tout faire " , je pense. Ali c'est lui. Je le reconnaît. ... Je l'ai vu par les

yeux de Jean-Louis. Il a une assez bonne mémoire visuelle. Le gars est

beaucoup plus jeune sur la photo, mais c'est le même homme, ou alors son

sosie. ... "

 

- " Comme ça, d'après toi, Ali c'est lui... " Mohamad Ali Kephir " . Bien. Ça

correspond. Voilà toujours une question de réglée. Décidément, ça traîne pas

avec toi! Maintenant, il va te rester à découvrir ce que monsieur Hassan sait. Peut-être qu'il pourra nous dire pourquoi ce meurtre odieux. Tu crois que tu

vas y arriver? "

 

- " Je ne sais pas. Je ne sais même pas dans quelle langue il pense. Pour

les souvenirs ou idées images, ça devrait aller. Pour tout ce qui n'est pas idées-mots en fait, ça ira; par contre côté concepts, je ne sais pas ce que je

pourrai décoder... Ainsi, lors de non expérience précédente, celle avec Jean-Louis, ça s'était finalement avérée une réussite totale, soit, mais avec ce

premier match avec une conscience qui essaie de vous résister en partant, j'ai

compris que le contact via le " Toucher Total " , c'est merveilleux bien sûr,

mais que ça ne règle pas tous les aspects de la communication. J'ai réalisé

qu'il y a parfois des circonstances où sa maîtrise pourrait s'avérer quelque

fois être plus encore plus délicate même que le contact avec un enfant autiste " ordinaire " comme Ismaël ou Olivier."

" Pour amener Jean-Louis à se livrer et à le faire comme il l'a fait,

publiquement et à haute voix, j'ai dû user de stratégie dans ma façon d'investir

sa conscience. Surtout au niveau de la perception que Jean-Louis avait de ce

qui était son idée à lui proprement et de ce qui était une suggestion à moi. J'ai

bénéficié du fait que Jean-Louis était tellement traumatisé à l'idée qu'il ne

pouvait pas avoir de secrets pour moi puisque j'étais à l'intérieur de sa

conscience, qu'il refusait tout ce qui lui semblait venir de moi. Je l'ai d'abord

laissé s'emberlificoter dans sa paranoïa et ses mécanismes de défense ont

été de bonnes barrières mobiles pour l'amener là où je voulais. Il essayais de

tricher avec sa conscience elle-même; il se mentait et refusait à son

intelligence le droit d'utiliser ce qui ne venait pas directement de ses sens

propres. "

" C'est pour ça qu'il se comportait comme si il était aveugle sous son

bandeau, alors qu'il pouvait très bien voir avec mes yeux à moi par exemple.

Je sais maintenant que même dans le Toucher Total, la vérité peut quand

même prendre des dominantes particulières. "

"Éventuellement, il va me falloir trouver une forme de yoga ou de

méditation qui va me permettre de mieux contrôler mon propre esprit, avant

d'essayer de m'insérer dans ceux des autres... Surtout les tordus! Alors,

autant te dire que je suis un peu inquiet face à des Toucher avec des individus

fanatisés(?) qui ont probablement appris depuis longtemps à faire taire leur

conscience ou à remplacer leur capacité d'analyse rationnelle par cette

cohérence certaine qu'assure une logique fermée, aussi " syllogique " soit- elle. Le problème dans le cas présent, c'est que je n'ai jamais eu vraiment à

échanger, même sur un mode normal, avec ce genre d'individus. Alors je me

sens comme un gars tout nu qui va se flanquer dans un tas de ronces! Inexpérimenté et absolument sans protection! "

 

- " Si vous me permettez de m'immiscer dans votre conversation, dont j'ai

entendu les dernières bribes. ... Paul, tu est peut-être inexpérimenté pour ce

qui est d'être confronté avec le fanatisme et la schizophrénie, mais tu ne dois surtout pas angoisser avant de commencer. C'est ce que tu pourrais faire de

pire. Parce qu'alors ton client aurait beau jeu de tabler sur cette inquiétude

pour t'amener à tourner avec lui dans le cercle vicieux de cette cohérence

fermée dont tu parlais il y a un instant. Pour ce qui est de la langue, laisse-moi

te dire que si tu as réussi à tirer les vers du nez à ton chien, je ne m'inquiète

vraiment pas pour toi ici! ... Depuis tout à l'heure que je regarde nos pauvres

amis policiers essayer d'établir un dialogue " diplomatique " avec leur client.

Ça m'a donné comme des relents de déjà vu. J'avais l'impression de me

retrouver témoin d'une tentative d'interaction par des "psy", pleins de bonne

volonté face à un schizophrène non coopératif. Je sais ce que c'est, j'en ai

déjà vues. Lorsque j'ai travaillé en France dans un centre pour délinquants ou

dans celui pour malades mentaux plus ou moins " légers " , j'ai eu souvent à

m'occuper de clients similaires, étanches à l'approche " pachydermique " des

psy- de service! J'en ai " traité " plusieurs dont, entre autres, quelques

maghrébins et un palestinien; en moins criminels peut-être, mais encore là:

tout est toujours question d'échelle de moyens accessibles! J'ai dû apprendre

à contourner les pièges de ce type de logique " reliogiste " fanatique. Alors si tu veux, je pourrait peut-être rester en contact avec toi pendant ce temps là.

Ne serais-ce que pour te permettre de reprendre assez de confiance en toi

pour réussir à dominer la situation. ... Si on patauge, je pourrai toujours me

dégager et intervenir de l'extérieur pour t'aider. Alors ça vous va monsieur Paul? ... Good, comme disait l'autre! Quand tu veux! "

 

Puis, Paul et Roland donnent un dernier baiser à leurs compagnes et traversent

rejoindre les policiers et leur témoin. Celui-ci, un noir à la peau plutôt pâle et aux

cheveux crèpus d'environ cinquante-cinq ans, se tient le dos un peu vouté, assis sur

une chaise droite et grade le regard baissé, fixant ses propres main. Quand les

nouveaux arrivants sont entrés dans la pièce, Thompson s'est levé et il les accueille

d'une poignée de main. Il les présente ensuite au témoin, en lui disant qu'ils sont

des " experts, amis du prophète " qui vont lui poser quelques questions. Roland lui

serre la main le premier en prolongeant sciemment la poignée de main. Pendant ce temps, Paul s'est assis sur la chaise qui fait face au témoin. Aussitôt que la main

de celui-ci est libre, Paul tend la sienne par dessus la petite table qui les sépare. Dès l'instant où le contact tactile s'établit, les expressions des trois protagonistes

changent significativement. Elles commencent à se ressembler par moments et à

réagir en parfait synchronisme. Même lorsqu'absolument différentes l'une de l'autre,

elles réagissent l'une à l'autre en une sorte de point contrepoint saccadé.

 

- " Allah is great! Allah is the greatest! ... Mohamed is his prophet. A good

muslim must acclaim the real religion to the real god Allah. ... Mustapha is a

good muslim. ... The holy war is his combat! Islam is powerfull and Allah is

great! "

...

" Yes. Oh Allah please spesk to me again!"

...

 

" Oh ... Yes, Allah, you're the holy one! ..."

...

"... Allah! Allah! ... "

...

" Is you that realy you that is talking to me again?

Adressing the poor Mustapha? ... "

...

"Oh Allah, please forgive me. I realy beleive. I Know you're the only real one! Forgive me! Please..."

...

"Oh my god, yes, Mustapha will keep shouting his

answer to you because little Mustapha is such a creepy little thing, yes, he will

keep on doing so. ... Yes, Yes.."

... "Please, have mercy on me, please, don't leave me

alone with these evils. Please!"

... ...

" Thank you great one! Thank you! ... Yes, but please...

Help me Allah! Help me! Don't leave me alone again, please Allah! ....

Mustapha is your servant! Allah, please, don't abandon your little Mustapha!

..."

... ...

"Yes, I am proud of being your servant. Yes i want to

acclaim your name everywhere, oh Allah don't leave me alone! ..."

... ...

" Yes, Allah, I know that your the greatest and that one

day Islam will rule the world! ... But, please now Mustapha your little thing

needs you desperatly..."

...

"Yes, the insignificant little Mustapha must not be

induced in treason! ... Help me! Please... I must not! Please ..."

...

"I pray you! ... You must not let it happen! It cannot! ...

To stay silent... say nothing! Nothing. ... "

... ...

"Yes Allah! You rule the time, but... ... We are not ready

yet... Not ready yet... Say nothing or everything is lost! "

... ...

"... Allah...Oh ... Pardon me Allah! Pardon me! Have

mercy! Please. Yes, the miserable Mustapha's pride is enormous... To think

that he is significant enough to have any importance in the views you have for

us..."

...

" Pardon me Allah. ... Pardon my arrogance. Pardon

me. ... Yes, you're to great and powerfull to be realy bugged if an

insignificance like Mustapha is not doing what he is supposed to." ...

... ...

" Yes you can do every thing... Yes I know that if you

want so, nothing is impossible for you! ... Yes, I am fully confident." ...

...

" Yes, I rely on you, I put my trust in you whatever it

means. ... Thank you Allah. you are the source of all blessings. "

... ...

" Yes you command and I obey! "

... ...

" Yes, you are seing all my secret thoughts, yes. ... See,

Mustapha the little gnat still remembers every thing that is important to know

to favor your reign..."

... ... ...

" Thank your, your greatness! Thank you! Yes, I trusted

your powers to protect my feebleness! Thank you again!..."

 

 

Le trio reste ensuite pratiquement sans bouger pendant de longues minutes,

hormis les expressions de leurs visages qui sont très volatiles. Après une bonne

heure de " main à main " , c'est Roland qui se détache le premier du trio; il se lève

et va donner une claque amicale dans le dos du témoin, toujours englué à la main

de Paul.

 

- " Hey my good friend Mustapha, that's very interesting your little chat

with Allah, but that's not all he has to do! Great Allah is a very busy god you

know. ... And that good old Mohamed is also very busy these days: there are

so many peoples who make him say all kinds of things he never really said,

even pure stupidities... I am even sure you know some of these peoples! ...

No? ... Anyway, that's precisely why he asked us to fix all that nonsense. He

asked to Paul the Mahdi, as you say, and to myself, his servant to try to fix

your mess a little bit. So we have an other good muslim to reassure. Your little

friend Ali. Mohamad Ali Képhir, is that his real name? ... Anyway, you have no

idea in what kind of a mess he is stuck in! Poor old chap. He realy needs help

a lot! That's for sure! ... By the way, you know how to contact him? ... Is-he still

working in your greasy spoon, sorry, your grand palace I mean? ... Of course,

we're going to find him, one of these days, but if you ever meet him first -

because you must still see him once in a while. No? ... ... Unless he has

already gone abroad, of course... - anyway, if you see him again, please give

him the best regards from Allah's mahdi... Tell him that "le p'tit Mahdi Paul

aurait deux mots à lui dire!" Ok? ... Got that one?... No? ... Anyway that's

irrelevant... Thank you and that will be all on Allah's channel today. ... Ciao..."

...

" Hé! Ho! Paul, Mahdi fatiguant! ... Arrête de te

prendre pour un autre!"

" Hum... ... J'ai l'impression qu'on pourrait peut-être

couper la communication pour tout de suite. ... Ahem... Paul il y a un autre

appel pour toi. Minerve et Vénus sont en ligne et elles te demandent sur l'autre " toucher-phone " . dépêches-toi, parce que si tu les fais attendre, elle vont être en beau Jupiter! Alors, mahdi lambin tu viens? "

lui dit Roland en lui donnant une poussée sur l'épaule. Ce

qui a pour effet de briser le contact Paul/Hassan.

 

 

 

 

<> LA FÉROCITÉ D'UNE LOUVE

 

- " Non. Puisque je vous dis qu'il faudrait absolument que nous, surtout

Paul en fait, rencontrions quelqu'un qui a un poids politique majeur dans le

gouvernement canadien pour commencer. À partir de là, il faudra peut-être

aller à un niveau encore plus haut que notre gouvernement en fait! Sinon, je

pense vraiment que nous sommes peut-être en train de nous prendre des

réservations pour le grand show... l'Apocalypse enfin. De toutes façons, au

point où on en est rendu maintenant, il y a peut-Être déjà trop de monde qui

sait que nous avons une bonne idée de ce que l'on a essayé de cacher en

assassinant Jacques... Si on est allé jusqu'à l'assassiner à cause d'une simple

photo, prise par hasard de quelque chose qu'il ne pouvait même pas identifier

vraiment lui-même, j'ai froid dans le dos en pensant à la façon dont ces gens

vont réagir s'ils découvrent notre propre secret. Pour eux, c'est pire qu'une

bombe! Par ailleurs, je comprends très bien que pour que nos hôtes

d'aujourd'hui puissent organiser des rencontres avec des interlocuteurs

comme ceux dont je viens de parler, capables d'agir concrètement au niveau

requis, il va d'abord falloir convaincre Thompson et sa clique, que

l'importance de l'affaire le justifie. Qui plus est, j'ai bien peur qu'il n'y aie pas

de temps à perdre, moins en tous cas que leurs délais administratifs et

hiérarchiques ne le permettent en général. Pour contourner ce problème, je

crois qu'il va peut-être falloir mettre nos petits copains policiers vraiment au

parfum sur la façon dont tu fonctionnes mon p'tit Paul... Mais attention, c'est

une pente glissante et si tu commences à te servir essentiellement de ton

Toucher Total pour convaincre ton monde, tu vas te retrouver vite poigné

dans un engrenage incontrôlable."

" Jusqu'ici tu as assez bien réussi à garder ça dans le domaine privé si je

puis dire et je crois que tu as eu raison. Alors je veux être bien certain que vous vous rendez compte de l'impact qu'une telle divulgation peut avoir sur

notre vie familiale à tous. C'est surtout à René et Emmanuelle que je pense en

fait... Pour moi, la vrai question c'est: est-ce que l'importance et l'urgence de

ce qu'on sait justifie de prendre une telle liberté avec la qualité de vie de vos

enfants. Et la nôtre bien entendu... C'est un pensez-y bien! "

 

Après avoir jeté un regard circulaire en direction de ses compagnons, Roland

s'approche ensuite de Paule qu'il serre dans ses bras sans dire un mot de plus.

 

- " Écoutez les gars, je ne sais pas ce que Hassan a pu vous raconter de si important qui pourrait vous obliger à dévoiler clairement notre secret, mais

je vous le dis tout de suite: non! Il n'en est pas question! Qu'on initie quelques

amis ou connaissances de la vie de tous les jours, c'est parfois un peu risqué,

mais... bon, ça va. Que quelques personnes choisies du domaine médical

soient également de la confidence, passe encore. À la limite, qu'un obscur

policier ou magistrat " ordinaire " aie des doutes plus ou moins sérieux, c'est

pas trop souhaitable mais... bon. Ça peut amener de petits tours en

hélicoptère et ça colore un peu la grisaille du quotidien disons. Ça peut encore

passer dans la mesure où on joue bien nos cartes. Ça nous fait vivre un petit

trip de vedettes et ça c'est toujours un peu grisant! Dans le cas présent, il y a en outre une bonne raison: il y a un secret à percer derrière la mort d'un de

nos très bons amis! En plus, cet ami a été assassiné froidement à côté de

nous si on peut dire... On a affaire à des gens qui ne reculent devant rien pour

garder leurs secrets cachés! Par contre, qu'on " garroche " l'information toute crue dans l'arène de la vie policière, de la politique nationale, puis

internationale en plein dans le milieu du fondamentalisme, du terrorisme, de

l'espionnage, du contre-espionnage et tutti quanti, - c'est ça que tu dis? - et

bien, je suis contre. Formellement contre. Ma fille, son frère ou son père ne

deviendront pas des animaux de cirque ou des secrets militaires que l'on

garde et que l'on cache sous peine de se les faire voler ou détruire... Il n'en est

pas question! La condamnation de l'écrivain britannique Salman Rushdie, à

côté de ça, c'était encore de la rigolade! Je vous préviens les gars, je vais

défendre avec toute la férocité d'une louve s'il le faut, notre droit à une vie

familiale de qualité! Aussi peu ordinaire soit-elle... Compris?"

 

Pour bien faire comprendre sa dernière phrase Claudine avait montré les dents

et pris une expression hargneuse en faisant mine de mordre et griffer. Elle se

dirigea ensuite vers Paul et ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Jean qui se

tenait un peu à l'écart des deux couples s'était assis et, donnant un coup de poing

dans l'accoudoir de son fauteuil, il lança:

 

- " Non, les amis, vous avez parfaitement raison: il ne faut pas ouvrir plus

votre propre jeu. Pour le moment, bien que je ne sache pas encore ce que

vous venez d'apprendre, je pense qu'il vaudrait mieux que vous teniez ça mort,

puisque sinon il va falloir que vous expliquiez comment il se fait que vous

savez tout ce que vous savez... Et ça, c'est votre information " Top secret " à

vous! Ce qui implique pour tout de suite que l'on peut laisser à nos amis

policiers une copie des séquences vidéos que j'ai tournées ce matin, elles ne

sont pas trop " compromettantes " , leur confier quelques bribes

d'informations supplémentaires sur les plans de nègres des assassins de

Jacques si vous voulez, mais en prenant bien garde de ne pas éventer votre

propre mâche. Ça ne sera pas facile. Il va falloir jouer de subtilité, mais a-t-on

le choix? "

" Par contre, la question que je me pose, c'est: qu'est-ce que le cher

monsieur Hassan a bien pu comprendre de ce qui lui est arrivé ce matin?

Qu'est-ce qu'il va pouvoir raconter à sa bande en sortant? Pour vous, est-ce

qu'il n'est pas déjà lui-même une bombe à retardement? S'il n'a pas compris

ou réalisé ce qui s'est passé vraiment, on peut toujours prendre le temps de

réfléchir à ce qu'on doit faire et garder nos secrets pour nous. Par contre, s'il

se doute de quelque chose, il va falloir effectivement agir vite pour frapper la

bête à un point vital, parce que c'est une bête qui tue pour un rien semble-t-il.

Alors, qu'en pensez-vous? Qu'est-ce que Hassan sait déjà maintenant? "

 

À ces mots, Paul et Roland se regardent mutuellement d'un air interrogateur et

c'est finalement Paul que répond:

 

- " Je ne pense pas qu'il aie bien compris ce qui s'est passé. Il ne faut pas

oublier que dans nos pensées et nos communications " privées " Roland et

moi on pensait foncièrement en français, langue qu'Hassan ne comprend pour

ainsi dire pas du tout! Quand on voulait qu'il comprenne, par exemple lorsque

la voix d'Allah lui soufflait des choses, alors on traduisait en anglais. Sinon il

pataugeait dans sa tajine le pauvre Hassan! ... Je pense aussi qu'il est encore

convaincu qu'il ne nous a rien dit. Ce qui est vrai dans un sens... Même s'il sait

que leur secret est menacé, que l'on se doute que la mort de Jacques n'était

pas accidentelle et que c'est son agent Muhamad Ali Képhir qui a fait le coup.

Je ne crois pas qu'il se doute qu'on connaît leur projet d'arme secrète aussi

bien que lui. ... Je pense que tu as raison, Jean, mieux vaut ne pas céder à la

panique et risquer de se rendre l'existence invivable sur un coup de tête. ... On fait comme ça! Mon vieux Roland, avec nos petits copains policiers, tu me

laisse parler et tu fais comme si tu ne savais rien de ce que l'esprit tordu de

Hassan pouvait receler. Si j'ai bien compris, dans ton vidéo, Jean, tu ne crois

pas qu'on puisse voir rien de trop compromettant pour nous; c'est ça? ... Bien.

Alors on joue ça mollo. " ...

"Parfait, je pense qu'on peut rappeler Thompson tout

de suite et lui dire qu'on est prêt à lui faire notre rapport. À lui seul pour

commencer, comme ça, si pour une raison ou une autre, on devait l'informer

un peu plus que prévu, ça nous laissera plus de marge de manoeuvre pour

arranger les choses. ... Jean, tu veux bien aller le chercher, s'il-te-plaît? ...

Merci. "

 

 

 

 

 

<> LE FANTÔME DE LA SADIC

 

- " Alors comme ça vous avez trouvé quelque chose d'intéressant?

Good. Nous vous écoutons. "

 

Jean marque un temps d'arrêt avant de répondre, se racle la gorge, puis

annonce d'un ton qu'il tentait de rendre aussi "technique" que possible:

 

- " Bien, il y a un hic. On est pas absolument certains d'avoir tout compris.

En fait, c'est assez technique et très complexe à expliquer messieurs.

Monsieur Tardif aimerait d'abord vous rencontrer seul monsieur Thompson

pour vous faire un premier rapport. Si vous voulez bien me suivre. Ça ne

devrait pas être trop long, nous viendrons vous chercher dans quelques

minutes messieurs. "

 

En entendant la réplique de Jean, les trois policiers réagissent simultanément

avec diverses onomatopées et borborygmes pour exprimer leur désaccord sans

devoir le faire bien clairement. Ils sont totalement pris par surprise et avaient

l'impression très diffuse dans leur for intérieur de policiers aux commandes que

quelque chose cloche dans la proposition de Jean. Pourtant, comme ils réalisent en même temps qu'ils ne sont pas vraiment maîtres de la situation, aucune

protestation claire ne se fait pourtant entendre et Thompson se lève pour suivre

Jean.

 

- " Hum... Good. Allons y sans plus attendre monsieur St-Pierre."

 

Quand ils pénètrent dans l'antichambre de la pièce à interrogatoire, Paule est

penchée par dessus l'Épaule de Claudine qui esquisse un croquis sur la table. Elle

lève la tête vers les nouveaux arrivants et leur indiquant la baie vitrée, elle leur dit

simplement:

 

- " Ils sont de l'autre côté et ils vous attendent monsieur Thompson. Jean,

viens voir; Claudine est en train d'essayer de nous tracer un dessin de "LA"

photo. Tu te souviens que Jacques la lui avait montrée à elle aussi quelques

temps avant sa mort. Depuis le temps qu'on en parle, t'es pas curieux d'avoir

une petite idée de ce dont elle avait l'air, cette damnée photo? "

 

- " Entrez et asseyez-vous monsieur Thompson, je vais essayer de vous

résumer en quelques mots ce qu'on a appris. ... Ah Roland, si ça t'intéresse, à côté Claudine est en train d'essayer de faire un croquis de ce qu'on voyait

sur la fameuse photo volée de Jacques. Si tu veux, tu peux aller y jeter un

coup d'oeil. Et s'il-te-plaît, insiste qu'on nous laisse un peu tranquille, tout ça

c'est une histoire un peu compliquée et il va sans doute falloir que je touche

un mot à monsieur Thompson à propos d'un paquet de détails particuliers

assez longs à expliquer... Alors je pense qu'on va avoir sûrement avoir besoin

de plusieurs minutes si je veux que le message passe bien. ... Tu comprends?

...OK, merci, à tantôt.

 

- "Tu dis que Claudine est en train de tracer un portrait

de LA photo? Tu peux être sûr que ça m'intéresse! Il me semble que tout le

monde parle rien'que de ça depuis une semaine! Certain que je vais aller voir

de quoi elle avait l'air! Tu m'en a tellement parlé qu'il me semble que je vais la reconnaître au premier coup d'oeil! "

" Ah et puis t'en fais pas mec, je vais te filtrer les

distrations: vous aller être tranquille pour parler en paix... Prenez tout le temps

qu'il vous faudra! À tantôt!

 

Sur ces paroles qui ne laissent aucune ambiguité dans la

tête de Paul, Roland fait un dernier petit salut aux deux hommes et sort du local

dont il referme la porte sans bruit derrière lui.

...

 

" Bon. OK, où est-ce qu'on en était? ... Ah oui, OK,

voilà:

" D'après ce qu'on a compris des bafouillages confus

de votre témoin, Jacques a été tué parce qu'il avait par inadvertance

photographié du matériel militaire top secret. C'est une photo qu'il avait prise

en Afrique, au Soudan, mais les installations photographiées ne sont pas

vraiment Soudanaises. Pour lui et ses chefs, il ne pouvait être question que

quiconque, surtout pas des gens comme vous et vos collègues aient le

moindre soupçon de ce projet ambitieux tant que tout ne sera pas terminé, et

même plus longtemps encore si possible. Par une agence pro-agricole du

Soudan interposée, les installations en question ont été érigées par des

techniciens de divers pays, même du Canada, pour le compte d'un front

islamique essentiellement préoccupé par " La Guerre Sainte " . En fait ce

dernier fraye de très près avec l'Iraq de Saddam Hussein. C'est lui qui a fourni

l'essentiel des capitaux et des moyens techniques nécessaires à la mise en

place de l'instrument de la " domination d'Allah sur le monde " et le châtiment

de l'Occident pour commencer. Il est donc question ici de la mise au point

d'une arme nouvelle. Rien que ça! Vous aimeriez en apprendre plus? "

 

En écoutant Paul, Thompson s'est appuyé sur la table et, penché en avant

comme pour mieux entendre, il hoche continuellement la tête pour acquiescer à ce

qu'il entend. Il accompagne chacun de ses hochements de tête par un petit " yes " presque muet.

 

- " Good, bien sûr, je suis ici pour ça! ... Mais... Une arme nouvelle, dites-vous, quel genre d'arme? "

 

- " C'est assez compliqué. ... En partant, disons qu'il ne s'agit pas d'un

nouveau rayon de la mort ou d'une quelconque invention " Hi-tech " de ce

genre là. Il ne s'agit pas non plus de la mise au point d'une arme nucléaire

islamique non plus. En tous cas, pas à court terme... Il s'agirait plutôt de la

version tiers-monde de la destruction à grande échelle et à grande distance. ... "

" Il y a plusieurs années, Saddam a retenu les services d'un génial expert

en balistique Canadien du nom de " John Buhl " . Celui-ci devait aider l'armée

de Saddam à se doter d'un attirail de canons de tous calibres très

performants. Ce qui fut fait au cours des années 80.."

" Or le monsieur Buhl en question avait depuis plusieurs années

commencé à envisager la possibilité de reprendre l'idée développée par Jules

Vernes dans son roman " De la terre à la lune " . Pour lui, il n'était bien entendu

pas question d'envoyer quoi que ce soit sur la lune. Il avait simplement

considéré qu'en se dotant d'un ou plusieurs méga-canons, qui allieraient

plusieurs technologies dont M. Hassan connaissait évidemment pas le détails,

des méga-canons donc qui pourraient même être à peu près fixes et enfouis dans le sol, un pays aussi petit et peu avancé techniquement que l'Iraq par

exemple pourrait réussir à mettre sur orbite tous les satellites dont lui ou

d'autres clients, moins fortunés que les sept grands, pourraient avoir besoin

et ce, pour une fraction minime de ce que l'équivalent coûte aujourd'hui aux

pays industrialisés."

" Pour Buhl, tout ce qui lui semblait un prérequis pour ce pays, c'est d'être

doté d'un pouvoir central fort, capable de décider de s'engager dans une

aventure aussi incertaine; un pays disposant tout de même de moyens

financiers appréciables pour pouvoir acheter les pièces nécessaires à la mise

au point du premier prototype et un pays capable aussi d'adopter

concrètement toutes les mesures essentielles à la réalisation de ce projet. Ce

pays devait également pouvoir compter sur une infrastructure industrielle

suffisante pour lui permettre de réunir en un même lieu toutes les ressources

humaines et techniques requises et en gérer ensuite efficacement l'utilisation.

Toutes choses dont disposait l'Iraq. Par contre, le projet de lanceur balistique

à satellite de communication ou de météo conçu originellement par Buhl est

maintenant devenu un lanceur à missiles de guerre satellisés. Pour le moment,

ils n'envisagent pas d'ogives nucléaires pour ça: d'abord, ils n'en ont pas;

ensuite tout ce qui pourrait leur permettre d'en mettre au point est l'objet d'une

surveillance extrême; ensuite la technologie du canon-lanceur de satellite ne

semble pas permettre pour le moment de lancer des charges suffisantes pour

mettre en orbite une charge nucléaire dont la conception serait forcément

grossière et trop lourde; finalement, l'aspect coût d'une telle opération avec le montant faramineux de la corruption, avec tous les pots-de-vins et autres " coûts supplémentaires " qu'il faudrait envisager pour réussir une telle

opération rend encore la chose pratiquement impensable à court terme..."

" Par ailleurs, Saddam a également réussi à mettre la main sur un brillant

biochimiste assez particulier, " Ioshi Von Trapp " . Il s'agit d'un chercheur

spécialisé dans la recherche sur les formes de vie ayant un potentiel militaire.

Né au Japon d'une mère japonaise et d'un père Allemand, Herman Von Trapp.

Celui-ci était un officier SS envoyé comme enbassadeur spécial du troisième

Reich auprès de Hirohito pour le conseiller à propos des "techniques

civilisées prônées par son gouvernement pour régler les problèmes de

gestion des populations d'un pays conquis". Toutefois, quand le Her

Commandant est re-déménagé en Allemagne avant la fin de la guerre, le jeune

Ioshi est parti avec lui et c'est là qu'il a vécu jusqu'à sa majorité, du côté ouest

en fait. Il est alors retourné au Japon pour tenter de retrouver sa mère

japonaise. Malheureusement, après le départ de Ioshi et son père, elle était

devenue une résidente de Nagasaki... Quand la bombe a explosé, d'elle il n'est

plus rien resté. Lorsqu'il a compris ça, le jeune Ioshi en a développé une haine

inextinguible pour les américains, l'Occident condescendant et toutes les

puissances nucléaires en général. Il s'est juré de la venger. "

"Il a donc fait dévier sa carrière, de la biologie médicale, pro-santé à

l'origine, vers une biologie orientée essentiellement sur la mort et la

destruction. Après quelques années au service de la recherche militaire

britannique en matière de guerre bactériologique, il est ensuite passé chez les

américains. Il avait d'abord été séduit par la réputation des chercheurs anglais

qui ont longtemps été considérés comme des maîtres en ce domaine."

"Puis, fort d'une réputation enviable - enviable? - de

chercheur polyvalent, aussi efficace que pugnace dans la promotion de la

guerre bactériologique comme prochain instrument de l'équilibre de la terreur,

il s'est donc infiltré dans l'antre de " La Bête " : les États-Unis. Il s'est alors

impliqué plus particulièrement dans la recherche de nouvelles façons de

contrôler et contourner toutes les méthodes de contrôle " défensif " et immunitaire des épidémies, naturelles ou non. Déjà à la fin des années 50, il

envisageait de créer des formes de vie de type pseudo-virale, dont la première

et principale caractéristique consisterait en la destruction des mécanismes de défense chez des animaux comme les mammifères. Plus spécifiquement

les primates supérieurs bien entendu... Employé par la "Society for Advanced

Diseases Integral Control " , il a travaillé plusieurs années en Afrique, au Zaïre

d'abord, au Gabon par la suite et finalement au Liberia, à faire des tests sur

des primates supérieurs, comme des chimpanzés, des macaques et une autre

sorte de singes dont je n'ai pas compris le nom; des animaux qu'il réussissait

assez facilement à y trouver auprès de nombreux chasseurs et braconniers

trop heureux de l'approvisionner, moyennant finance bien entendu..."

" Pour ses hôtes africains, officiellement il devait utiliser ces spécimens

comme cobayes pour la lutte contre les maladies épidémiques susceptibles

de ravager une région ou une " population cible " . Cette expression, dont il

raffolait d'ailleurs, avait évidemment pour lui un sens assez particulier,

emprunté au moins autant à la balistique qu'aux sciences humaines. Il

essayait en fait de créer un virus militaire miracle qui pourrait réduire à néant

tous les mécanismes de défense immunitaires d'une population de primates

supérieurs, des anthropoïdes plus spécifiquement..."

"Avec son équipe, il avait effectivement réussi à créer

plusieurs variétés d'un tel virus miracle. Mais la fragilité des différentes

formes du virus en question, avec la complexité d'une transmission

épidémique " de masse " qui en découle était le problème majeur qu'il n'avait

pas encore réussi à régler lorsque diverses bavures en termes de sécurité ont

convaincu la SADIC d'abandonner toute cette recherche. Dans leurs

laboratoires africains en particulier. Certains des spécimens porteurs de

diverses souches de son virus miracle ont réussi à détaler dans la nature. On

comprendra que la SADIC ne voulait sous aucun prétexte qu'on puisse

associer son nom et la présence de ses laboratoires de recherche bio-médicale avec l'apparition au tournant des années 80, d'une éventuelle

épidémie particulièrement sournoise puisqu'elle se contenterait de saper la

résistance à n'importe quelle agression biologique naturelle. Cette dernière,

fut-elle normalement bénigne et non franchement létale, sous l'influence d'un

nouveau virus "miracle" libéré par mégarde, se rangerait alors presque

automatiquement dans cette dernière catégorie."

" La SADIC savait que dans l'éventualité ou l'un des spécimens perdus par

Von Trapp s'avérait porteur d'une souche " viable " , le continent Africain

serait certainement le premier et le plus durement touché. Ils n'ont rien voulu

laisser au hasard: il ne reste aujourd'hui aucune trace, ni document pouvant

laisser croire qu'ils aient un jour fait quoi que ce soit sur le continent Africain.

Absolument rien. Sauf dans la chair de quelques macaques qui voltigent de

branche en branche dans la brousse. "

" Aucune information non-plus, sauf dans le crâne de

ce cher Ioshi, qui fut lui-même remercié poliment, avec une prime de

licenciement conditionnelle assez substantielle pour qu'il accepte de prendre

une confortable retraite anticipée et " oublie " la légende du M I P T V, ou "

Military Invasion Penetrating Total Virus" ... Je crois qu'il n'existe aujourd'hui

peut-être même plus aucune trace de l'existence de la mystérieuse SADIC elle-même! Par contre pour ce qui est des versions " beta " du M.I.P.T.V.

développées au cours des recherches de la SADIC, je ne suis pas absolument

certain qu'une première édition, déjà capable de neutraliser tous les

mécanismes naturels de défense de l'organisme humain, mais aussi

caractérisée par un mode de transmission infiniment moins pragmatique en

cas de guerre, n'est pas en ce moment même déjà devenu un fléau international et ce, en Afrique plus particulièrement..."

" Voilà, c'est à peu près ça. Vous pouvez en faire

quelque chose?"

 

Tout au long de cet exposé de Paul, Thompson le

dévisage en fronçant ses sourcils qu'il a très fournis et broussailleux. Dès les

premières secondes du rapport, il a réalisé l'importance et la richesse des

informations qu'on allait lui révéler. Aussi a-t-il posé un petit magnétophone sur la

table et glissé à l'intention du locuteur: " You don't mind? " Paul n'ayant posé

aucune objection, il avait donc placé son appareil en mode d'enregistrement. Après

avoir aussi ouvert devant lui un petit carnet dans lequel il inscrit l'essentiel des

informations que lui communique cet informateur décidément très particulier, il boit

avec gourmandise chacun des mots qu'il entend et acquiesce par une espèce de

grognement sourd à chaque fin de phrase de son visiteur. À quelques reprises au

court de cet entretien il se laisse également aller à chuchoter plus qu'il ne le dit

vraiment un " oh my God! " horrifié. Quand Paul se tait enfin, le policier éteint

d'abord son magnétophone, puis il tousse un peu en se levant de sa chaise et

finalement il se racle la gorge tout en relisant les quelques notes qu'il a prise dans

son carnet et en pivotant sur lui-même lentement sur 360 degrés. Après quoi, il

range enfin son calepin dans la poche intérieure de son veston. D'un geste lent et

avec un grand sourire manifestement très exagéré, il se penche vers Paul et

approche son visage à quelques pouces de celui de son interlocuteur en posant les

deux mains bien à plat sur la table de chaque côté de celles du jeune homme qui le regarde toujours avec des points d'interrogation dans les yeux.

 

- "Well, it seems very interesting to me, but... Oh

sorry... Tout cela me parait être très intéressant, mais... je ne sais pas

comment vous dire... vous ne me présentez aucune preuve de quoi que ce

soit! Votre histoire ferait une excellente histoire pour un roman - bien qu'un

peu tirée par les cheveux, si vous voulez mon avis - mais dans la vraie vie, le

vrai monde, je ne vois vraiment pas ce que je peux faire avec ça. "

 

Il se racle une nouvelle fois la gorge en fronçant les

sourcils et, toujours sans bouger, il ajoute d'une voix abaissée d'un octave en

souriant à nouveau avec un sourire exagéré qui devient presque une espèce de

rictus lorsqu'il parle en essayant de le garder bien figé sur son visage.

 

- "Well, Monsieur Paul - c'est bien comme ça qu'on

vous appelle? - Tout ce que vous m'avez raconté m'a beaucoup intéressé, je

ne vous le cache pas, mais je ne crois pas que vous ayez pu apprendre tout ça avec une petite entrevue d'une heure à peine avec un suspect aussi

récalcitrant. Alors je suis obligé de conclure que vous essayer de vous payer

la tête de nos services et j'aimerais comprendre pourquoi! ... "

"Peut-être que vous voulez simplement ajouter un peu

de piquant dans votre vie! ... Ou peut-être que vous voulez faire la première

page des journaux demain! ... Ou peut-être que vous faites partie d'un complot

organisé pour créer un conflit diplomatique où le Canada serait le grand

Coupable! ... Pourquoi ça, je ne le sais pas, mais en tout cas... ... Ou bien alors

vous et vos amis êtes simplement de grands mythomanes inoffensifs mais

très nuisibles parce qu'ils essaient de s'amuser avec des choses qui les

dépassent complètement! "

 

Puis il se relève, pivote à nouveau sur lui-même de 360

degrés lentement en toussotant un peu et d'un mouvement brusque, il revient prendre la même position qu'auparavant avec toujours le même sourire figé à

quelques pouces de Paul et lui lance d'une voix maintenant plus aiguë que normal:

 

- " Well... et maintenant MONSIEUR PAUL, est-ce vous

allez me le dire, ce que je devrais penser et croire... et pourquoi ça, s'il vous

plaît?! "

 

Pour toute réponse Paul, se recule le visage de quelques

pouces et pose simplement les deux mains sur celles du policier et les tient

fermement. Le visage de celui-ci se contracte alors un instant, puis il perd

lentement le sourire du chat de Cheschire qui déformait son visage pendant qu'il

s'assied en se tordant un peu le corps sur la chaise qui est placée en biais en face

de Paul. Ils restent assis comme ça face à face à se regarder intensément dans les

yeux sans bouger pendant plus de quarante-cinq minutes. Quand finalement, Paul

lui laisse les mains et se relève avant de sortir de la pièce, Thompson reste figé sur

sa chaise et continue à fixer Paul des yeux et il le suit simplement du regard sans

bouger ni le corps, ni la tête, pendant que celui-ci va vers la porte et sort rejoindre

ses amis et les autres policiers qui les attendent dans la pièce à côté en jasant

maintenant de sujets tout à fait anodins comme les performances de leurs équipes

de base-ball favorites.

 

 

 

 

 

< > TRICHER

 

 

Klink- klonk, beding-bedang!

 

- "Marie-Elfe! ... Marie-Elfe! ... Oh hé! Où es-tu

coquine?... Allons viens manger et amène Emmanuelle et René, le dîner est

prêt. ... Venez vous en vite, ça va refroidir! "

 

Bien certaine que les enfants l'ont entendue, puisqu'elle

vient de leur crier avec un volume suffisant pour être comprise à quelques

centaines de mètres. De toute façon, les trois petits mousquetaires ne pouvaient

pas être bien loin, elle les entendaient jacasser dans les fourrés situés juste en face

de la maison. Elle avait d'abord frappé bien fort sur une grande poële à frire, la

fameuse "poëlonne de parole " de Paule, qui est maintenant devenue l'instrument

privilégié pour l'appel du repas, Christiane rentre donc sans plus attendre dans la

maison. Quelques minutes plus tard, c'est au tour de Marie-Elfe et René qui entrent

en se tenant la main et en rigolant. Après s'être lavé les mains à l'évier de la

cuisine, ils vont tous deux s'asseoir en rigolant toujours et Christiane leur sert

aussitôt chacun un bol de salade. Puis elle s'assied à son tour avec un troisième

bol.

 

...

 

- "Bon! Où est encore passée Emmanuelle maintenant?

... Si elle ne vient pas manger tout de suite, ça va être froid: on a du bon maïs

frais du jour après et je nous ai déjà sorti chacun un épis pour qu'il refroidisse

un peu. ... Qu'est-ce qu'elle fait? ... Elle n'était pas avec vous autres les

enfants? ... Hé, ho, Marie-Elfe, je te parle! C'est toi la plus grande, je comptais

sur toi pour surveiller les deux galopins. Pour moi, t'étais responsable: à

matin, tu m'avais bien dit que tu t'occuperais d'eux! Alors je te demande une

nouvelle fois: où est Emmanuelle? Elle n'était pas avec vous? ...

 

Aussitôt, Marie-Elfe cesse de rigoler. Elle se redresse sur

sa chaise, laisse la main de René et se tourne vers sa mère pour lui répondre.

 

- " Bien... je ne sais pas où elle est rendue: aujourd'hui

elle a joué dans l'équipe de bandit comme d'habitude, et puis c'était à leur tour

de se cacher . Ça fait que René et moi on allait justement partir à leur

recherche quand tu nous a appelés. ... Je ne sais vraiment pas où ils sont

partis, parce que des fois, ils vont se cacher pas mal loin. Bien c'est parce

qu'ils trichent un peu. ... Tu vois: Emmanuelle grimpe sur le dos de Bandit

comme un cheval, et puis ils se cachent toujours ensemble ... ça fait que

comme ça, ils peuvent aller pas mal loin avant que j'aie pu compter jusqu'à

cent! "

" Hein qu'c'est vrai, René? "

 

...

 

Tout au long de son récit, Marie-Elfe dont le visage fait

face à sa mère a plutôt les yeux baissés et regarde dans son bol de salade pendant

qu'elle mêle consciencieusement les morceaux de laitue et de tomates qui s'y trouvent.

 

- " Ouais, belle affaire! Comme ça, t'as laissé

Emmanuelle toute seule dans le bois avec son chien! Mais tu te rends tu

compte! Une enfant de cet âge là, toute seule et on ne sait même pas où! Avec

un chien comme gardien! Rassurant... Et puis en plus, ils se cachent! Et puis

moi qui suis toute seule pour m'occuper de vous autres. Qu'est-ce que je vais

faire? Claudine, Jean, Paule et Roland qui sont tous partis avec Paul à

Washington - dans un avion spécial du gouvernement s'il-vous-plaît! - "c'est

pas pour longtemps " qu'ils m'ont dit. Ouais, pas pour longtemps mon oeil! Ça

fait presqu'une semaine qu'ils sont partis. En tout cas, moi j'ai pas mal hâte

que ça finisse toutes ces histoires de mystères et de série policière. Mais en

attendant, comment est-ce que je fais pour retrouver Emmanuelle. ... Marie-Elfe, t'as-tu une idée d'où elle pourrait être allée? ... Mais voulez-vous me dire

ce que vous avez à rire comme ça tous les deux! ... Marie-Elfe, je te parle!

 

Marie-Elfe, qui avait détourné la tête vers René lorsque

finalement elle l'avait pris à témoin, s'était passé un main discrètement sous la table

pour prendre celle de son complice. Aussi, c'est d'une oreille très distraite qu'elle

écoute maintenant les propos alarmés de sa mère, puisque son petit ami et elle

semblent partager maintenant des confidences apparemment très comiques.

 

- "Oui maman. Excuse-moi, je ne peux pas m'empêcher

de rire. ... Tu vois, tout à l'heure, je t'ai dis qu'Emmanuelle trichait un peu,

parce qu'elle "faisait du cheval " sur le dos de Bandit pour aller se cacher plus

loin. ... Mais ce que je ne t'ai pas dit, c'est que nous-autres aussi, on triche un

peu... Avant qu'Emmanuelle parte se cacher avec son complice, l'air de rien,

René a commencé à toujours sonder un peu le cheval et puis comme c'est

Bandit qui connaît le coin le mieux, et bien c'est toujours lui qui décide d'où ils vont se cacher, ça fait qu'on a toujours une bonne idée d'où ils sont

cachés! Ça fait que maintenant on cherche plus pendant des éternités, on

reste au "but", on se raconte des histoires pour laisser passer un peu le temps

et puis là, moi je vais les trouver... par hasard. Là je crie. René reste à

m'attendre au "but", ça fait que là, il les "délivre ", ... bien oui, tu sais bien, il

fait: - un, deux, trois pour Emmanuelle et Bandit qui sont cachés... dans la

boîte à bois de Robert! - mettons. "

 

- " Ah ma petite gueuse! Vous êtes vraiment des petits

" pas d'allure" tous autant que vous êtes! Et puis comme ça, tu savais où ils

sont cachés depuis le début et puis tu ne me la disais pas! Mais tu voyais bien

que j'étais inquiète! ... Bon, et bien c'est pas tout ça. Maintenant, mettons -

que ça fait assez longtemps que ça dure! - comme tu dis. Qu'est-ce que vous

en diriez d'aller les trouver, par hasard... si vous voulez. Et de me les ramener

par ici pour dîner illico, s'il-vous-plaît? ... Merci. En attendant je vais remettre

vos épis à bouillir pour qu'ils restent chauds. Mais ne lambinez pas trop, parce

qu'ils vont finir par être trop cuits et tout mollassons! ... Ah et puis si, par

hasard, vous allez chez Robert et que Judy est là et que Michel est encore

parti, vous pourriez l'inviter à dîner, ce serait gentil! Merci."

 

...

 

Les deux enfants venaient à peine de sortir quand retentit

la sonnerie du téléphone. Christiane monte en vitesse à l'étage supérieur pour

décrocher le combiné du cellulaire de Jean.

- " Oui allô. ... Ah bonjour. Enfin! Et puis, comment ça

va là-bas? ... Justement on parlait de vous-autres. ... oui c'est ça. ... OK

d'accord, mais ici on pense très fort à vous et on a bien hâte que vous

reveniez! ... Oui. ... Oui. ... Non. ... Ah demain, enfin c'est pas trop tôt! ... Tant

mieux! ... Hein! Quoi, en auto? ... Mais ça va prendre un temps fou! ... Ouais,

peut-être... ... Ça fait qu'on peut vous attendre pour quand? ... Oui, OK. En tous

cas, y a pas que vos petits monstres qui ont hâte de vous revoir, ça tu peux

me croire! ... Non, c'est pas ça. Eux-autres, ils ont été parfaits. Je ne te ment:

pas des vraies "soies". ... Non c'est qu'il s'est passé d'autres choses ici, des

niaiseries en fait! ... Non. ... Mais ça serait trop long à raconter au téléphone. ... Oui, c'est ça. ... OK ...Ah. ... Dommage, mais je suppose que c'est ça la

rançon d'un talent extraordinaire. ... Oui je comprend, mais ... Tard? ... OK. ...

On va vous attendre. ... Non, ils sont sortis tous les quatre, et je ne sais pas où ils sont. ... Bien non voyons, ils jouent à la cachette. ... Oui, c'est ça, en

équipes: Marie-Elfe et René contre Emmanuelle et Bandit! ... Mais puisque je

te le dis. ... Ah bien tiens, tu vas pouvoir leur demander, ils arrivent justement

pour dîner."

" Ah, vous voilà enfin, mes petits sacripants!

" Youhou! Les enfants, venez ici! Je suis en haut,

dépêchez-vous: c'est important! Vous arrivez à temps: j'ai Claudine au

téléphone. Je pense qu'elle aimerait bien parler à une certaine... ah, comment

donc... une dame "Émilie", euh non c'est pas ça. "Erménégilde", peut-être? ...

Non ... À moins que ce ne soit "Eulalie"? Non ... Hum. "Ernestine"? Non, c'est

pas ça non plus. ... C'est-tu bête, je ne m'en rappelle plus! ... Je suis pourtant

bien sûre que ça commence par un "E" en tous cas! ... Est-ce que quelqu'un

pourrait m'aider? ... Comment tu dis? ... Ah "Emmanuelle". ... Oui ça doit bien

être ça: "Emmanuelle"! ... Emmanuelle? Tiens, prends le téléphone ma grande,

c'est pour toi. "

" Mais après ça, je pense bien qu'à côté de Claudine,

on devrait pouvoir trouver une belle Paule à son René... Et puis sans doute un

grand escogriffe de Jean, pour une Marie-Elfe en fleur. ... Ça fait qu'à chacun

son tour!"

 

En entendant les enfants pénétrer dans la maison,

Christiane s'était empressée de les appeler, mais, un peu pour se venger gentiment

de l'inquiétude que venait de lui causer Emmanuelle, par Marie-Elfe interposée, elle

avait malicieusement fait durer le suspense jusqu'à ce que Emmanuelle, toute

essoufflée par la course qu'elle venait de faire, lui chuchote d'abord son nom dans

l'oreille et le lui crie enfin dans la tête lorsqu'elle l'avait agrippée par la main pour

prendre le combiné téléphonique.

 

 

 

 

 

<> LA MONTAGNE COUCHÉE

 

Le jour se lève à peine quand une petite fourgonnette

blanche s'engage dans le Chemin-des-Trois-Bras, qui mène aux Domaine-des- Cultivés, sur lequel sont construites les résidences, originalement d'été mais dont

certaines sont maintenant occupées à l'année, des associés de la Corporation

Cinéma et de quelques-uns de leurs amis. Le chemin est presqu'entièrement

bordé par des bois mêlés, conifères et arbres à feuilles caduques de diverses

essences avec, ici et là, de petites clairières couvertes d'épervière et de verges-d'or

et déjà fortement envahies par la repousse et la fardoche. Ce qui confère à sa

palette un éventail infini de teintes de vert, du plus tendre au plus foncé; le tout

parsemé de délicates touches de couleur, que lui apportent les nombreux bosquets

de vinaigrier rouge vin ou les cerisiers en fleurs par exemple. Tout le paysage est

vraiment féerique en ce petit matin aux couleurs rosées avec de fines nuances

d'orange presqu'éteinte. Les phares de la camionnette tentent d'ouvrir un tunnel de

franche clarté bien blanche devant le véhicule. Ils ne réussissent en fait qu'à

accuser les multiples veines de brume matinale qui traversent encore le chemin et

la campagne environnante à cause, surtout, de la rivière toute proche. La route et le décor disparaissent donc ça et là, l'espace d'une fraction de seconde dans un

tampon de ouate évanescent. Heureusement le chauffeur, Jean St-Pierre, connaît

parfaitement bien le chemin et la moindre de ses courbes comme chacune de ses

distances n'ont absolument aucun secret pour lui. Ce qui ne l'empêche pas de

rouler à une allure de tortue par prudence d'une part, en fait surtout pour ne pas

frapper quelque animal sauvage surpris par le lever du jour sur cette piste des bêtes à quatre roues, et aussi parce qu'il peut ainsi se délecter à loisir de ce matin de début du monde dans toute sa splendeur. Les passagers du véhicule, en dépit

de leur hâte d'arriver à La Terre, ne s'en plaignent vraiment pas, tout absorbés

qu'ils sont par le spectacle quasi magique qui s'offre à eux.

 

- " Tu vois Carlos, on est presqu'arrivés. Comme tu

peux voir, le pays est pas mal plus plat que par chez vous j'en suis sûr, mais

c'est pas trop laid non plus... non? ... Encore dix-minutes tout au plus. Ici on

est déjà rendu sur le chemin de "notre" rang. Comme tu peux voir, c'est pas le bout du monde! ... Oh, mais j'avoue que c'est quand même assez retiré,

merci... Et comme il y a pas mal de "tournicotage" à faire pour y arriver, tu

comprends pourquoi je préférais prendre le volant après la frontière plutôt

qu'avant "

...

"J'espère que l'on aura pas trop de mal à réveiller

quelqu'un en arrivant: c'est qu'il est plutôt de bonne heure...

 

 

- " Bah! Ne t'en fais pas pour ça! En tous cas y a au

moins notre Bandit qui ne sera pas difficile à réveiller! De toutes façons, moi

ça ne me déplairait pas d'aller roupiller un peu en arrivant. Il va juste s'agir

d'essayer de ne pas réveiller les autres en arrivant. Mais c'est vrai qu'avec

Bandit, c'est vraiment pas évident... Encore que pour Roland et moi, passe

encore, mais pour toi, Carlos et pour Claudine, c'est un peu plus compliqué...

"

 

- "Allons bon Paule, tu crois vraiment que tu vas

pouvoir résister à ton petit René chéri, parce que quand on va rentrer chez Jean... et bien c'est pas mal certain que nos trois galopins vont rouvrir les

yeux. Alors quand René va savoir que tu es là aussi, tu n'y couperas pas ma

grande! Carlos, toi tu viens chez nous, on devrait pouvoir t'accommoder pour

cette nuit dans le grand vivoir ou dans la cuisine d'été, c'est pas la place qui

manque. Demain, si ça te tente, je pourrai te montrer quelques beaux coins où

tu pourras monter ta tente... si tu préfères le camping."

 

- " Ha oui, ça serait chouette! Tant qu'à être au Canada

en pleine brousse, évidemment que je vais en profiter pour camper! Je veux,

oui! De toute manière, c'est de cette façon qu'on peut le plus facilement

s'imbiber des vibrations locales de la Terre Mère vous savez et pour moi c'est

tout ce qu'il y a de plus important. Je suis absolument certain que vais adorer

mon séjour ici. J'ai déjà l'impression de me promener dans un tableau du

Louvre! Ça va être extra, t'en fais pas mon pote!"

 

En disant ces quelques mots, l'homme, d'origine

visiblement amérindienne ou latino-américaine et âgé d'environ quarante ans,

portait la main droite à son coeur pendant qu'il faisait mine de toucher le sol de son

autre main. Ses cheveux très noirs ainsi que ses traits caractéristiques des indiens d'Amérique lui donnent un air à la fois mystérieux et légèrement austère. Celui-ci

n'est atténué que par la chaleur et la bonté qui se dégage de son sourire engageant

et des feux miroitants de ses yeux bleus. Le plus surprenant c'est qu'il s'exprime

dans un Français parfaitement correct mais quand même teinté d'un indéniable accent d'origine quasi indéfinissable. Ce qui rend son discours tout à fait étrange avec ses sonorités quelquefois franchement latino-américaines et quelquefois

totalement inusitées, qui voisinent avec des formules et un vocabulaire typiquement franco-européens, de Paname en fait!

 

- " Mais pour tout vous dire, ce sont vraiment vos

mioches, heu.. vos enfants, mesdames les comtesses, que j'ai hâte de

rencontrer! "

 

...

 

Aussitôt que le véhicule s'engage dans le petit chemin du Domaine-des-Cultivés, "La Terre", l'air résonne des aboiements de Bandit. Quand il voit un véhicule qui lui est inconnu s'approcher ostensiblement du château de ses

maîtres, il redouble d'énergie pour bien alerter les siens; après tout, son chef de

meute, Paul, est absent et il est un peu responsable des enfants qu'il lui a laissés!

Aussi, se sent-il enfin rassuré quant il reconnaît les odeurs familières de ses maîtres Claudine, Paule et Jean, avec leur ami Roland. Il se tient les oreilles baissées et fait

les yeux doux, pendant que sa queue bat comme un essuie glace qui s'emballe,

avec toute l'énergie qu'il a accumulée pendant la longue absence de ses amis. Il a bien senti également une odeur étrangère à sa meute, mais sa rencontre avec le visiteur va se passer tellement bien et ce dernier aura une façon absolument

charmante de faire sa connaissance en lui permettant de le sentir sous toutes ses

coutures et même derrière les oreilles! D'ailleurs, le ton de sa voix lorsqu'il lui parle

et la bonté de son regard lorsqu'il se laissera lécher les mains ne laissera aucun

doute dans l'esprit du chien: cet homme et lui deviendront de très bons amis à coup

sûr!

 

Les aboiements sonores de bandit ont tout de même eu le temps de réveiller les occupants de la maison. Quelques paires de yeux se sont

donc pointés derrière les fenêtres pour s'assurer de l'identité des nouveaux arrivants mais Marie-Elfe quant à elle, était déjà presque rendue à la porte d'entrée

dès que la fourgonnette s'est arrêtée devant.

 

- "Bonjour papa. Bonjour Claudine. Bonjour Paule.

Bonjour Roland. Bonjour... euh... monsieur. Vous voilà enfin! Il était temps!

Mais Paul n'est pas là? Il n'est pas revenu avec vous autres?"

 

- "Bonjour ma chouette! Viens que je t'embrasse! ...

Non, Paul n'est pas avec nous. Il va revenir plus tard. Il avait encore un peu de

travail à faire, mais nous-autres on s'ennuyait tellement de nos petits chéris,

toi par exemple ma grande, qu'on a décidé de revenir tout de suite. Et puis, le

hasard et les coïncidences ont voulu qu'on rencontre monsieur Carlos

Bellemaison que voici:"

"Carlos de Bellemaison, homme de grand savoir."

"Marie-Elfe St-Pierre, ma fille unique et préférée!"

...

"En jasant ensemble, on s'est rendu compte que

monsieur Carlos devait absolument venir chez nous rencontrer des familles

aussi extraordinaires... alors on a pas hésité et nous voici! ... Mais si c'est pas

les autres mousquetaires qui se pointent et le grand amour de ma vie! ...

Bonjour Christiane. ... Allez, on rentre tous et on va se prendre un petit

espresso bien tassé ou un bon jus de fruit; comme ça, on sera plus à l'aise

pour faire les présentations et jaser, hein Christiane? ... À moins bien sûr qu'il

ne te reste plus ni café, ni jus ou que certains moussaillons préfèrent aller se

re-coucher tout de suite? ... Non ... bon, parfait: alors entrons et cap sur le

mess des officiers!"

 

(...)

 

Pendant que Jean et Marie-Elfe s'affairent dans la cuisine

à préparer du café, réchauffer quelques croissants et verser de grands verres de

jus avec quelques cubes de glace et des sections d'orange à cheval sur les bords,

les autres convives se sont installés autour de la grande table décagonale du vivoir. Claudine et Emmanuelle d'un côté, Paule et René de l'autre sont en aparté depuis

quelques minutes déjà tandis que Christiane et Carlos sont en train de faire plus

ample connaissance, chacun essayant de s'exprimer d'une façon qui permettra à

son interlocuteur d'une culture différente de bien comprendre ses propos.

 

- "Oui, c'est bien ça madame, j'étais venu à Washington

rencontrer un ami américain, John Greenwoods, pour avoir son avis quand à

l'interprétation d'un texte précolombien dont j'avais réussi à avoir copie. Or, il me semblait que le-dit texte devait avoir un rapport très étroit avec un autre

manuscrit que John avait déjà étudié et dont il m'avait parlé à notre dernier

rancart à Mexico. J'avais même l'impression que mon propre manuscrit était

un peu comme la suite du sien, ou plutôt non: qu'il était en fait comme une

sorte de mode d'emploi qui devrait permettre de retrouver spécifiquement où

était cachée la suite proprement dite des textes originaux étudiés par John. ... Je ne sais pas si je me fais bien comprendre: c'est assez compliqué... ...

Hum, en tous cas! Oublions ça pour le moment. On en reparlera un autre jour...

"Toujours est-il qu'un de ces quatre, je me suis

retrouvé dans un petit bar de style parigot dans un bout plutôt latino de la ville

pour me changer un peu les idées après une journée à se creuser la nénette

avec John pour traduire en clair le sens premier de mon texte. Habituellement

après le travail, je ramenait John chez lui et nous prenions alors un pot dans la cour de sa maison quand la journée avait été particulièrement lourde, puis

je retournais bien coulos à mon hôtel. Mais ce soir là, j'étais tout seul parce

que John était parti à pied voir son éditeur à côté de l'Université. Je suis donc

rentré tout seul sans me presser. Je voulais me laisser guider par les

coïncidences. Mais chemin faisant, je me suis un peu perdu et j'ai abouti dans

un quartier où je ne reconnaissait que dalle. À un moment donné j'ai vu un

petit bar "genre Français", alors j'ai décidé d'arrêter prendre une pause et

quelques tuyaux sur le plan du bled. Toujours est-il que j'étais là, en train de

siroter un demi et je regardais les gens danser sur la petite piste de danse à

côté. Tout était parfaitement banal: trois petits couples bien ordinaires et deux

ou trois hurluberlus tous seuls s'agitaient les baguettes sur la piste."

"Tout à coup j'aperçois deux couples qui débarquent

en même temps sur la piste. Jusque là rien de spécial, les deux nanas plutôt

bien roulées merci, et elles étaient avec, pas deux, mais trois mecs... euh,

comment dire? Euh, assez bien fringués, pas trop mal baraqués les mecs

mais quand même pas des malabars: trois gus très ordinaires avec deux

chouettes gonzesses quoi... Pas de quoi en faire un cinéma, enfin! Mais l'os

c'est qu'ils se causaient en Français, mais alors là en Français avec un

curieux accent que je ne connaissait pas et pourtant les accents de France, en général je les situe assez facilement, parce que la France je l'ai visitée dans

le menu et j'ai vraiment été glander dans tous les coins avec mon vieux quand

j'avais encore du placenta plein les narines. Alors côté "accent du terroir",

dame, j'vous dis pas, j'ai le pif pour les caser aussi sec! On ne me la fait pas à moi, parole! Mais pour le parfum de leur jactance, alors là, "niet"! Et puis

c'est pas tout, ils débarquent sur la piste et au lieu de se peloter en couple

chacun dans leurs coins comme tout le monde, les voilà qui se prennent tous

les cinq par la main et qu'ils se mettent à danser pour faire comme une espèce

de ronde, genre folklorique, mais entre nous, le folklore sur une musique

techno, ça faisait pas trop "réglo", même s'ils ne conjuguaient pas vraiment

leur carmagnole comme tout le monde, si vous voyez ce que je veux dire! En

tous cas, ils avaient l'air de s'amuser comme des dingues; à tout bout de

champs, ils partaient à rire en même temps et semblaient se comprendre

entre eux comme larrons en foire! Ils se sont faits suer en se bidonnant

comme ça pendant une bonne heure à peu près. Allez savoir pourquoi, j'étais

fasciné et je n'ai pas bougé de mon perchoir tout ce temps là!"

"Alors là, quand ils sont finalement retournés à leur

table, j'ai ramassé mes frusques et mon verre, je me suis levé et j'ai été me

pointer chez eux parce qu'ils avaient vraiment piqué ma curiosité avec leur

accent de dieu sait quel terroir et leur façon biscornue de giguer une

ritournelle! Alors je me présente. Je demande la perm de m'asseoir. Puis je

leur demande comme ça: dites-moi donc les mecs, d'où vous êtes avec votre

accent, pas de Normandie, pas de Bretagne ni du midi, non plus de Savoie ou

d'Alsace, pas plus que de Belgique ou de Suisse, mais d'où donc? Parce que

les accents du pays, d'habitude j'ai l'oreille pour ça, vous pouvez me croire,

que je leur dis! ... Ils se regardent, ils pouffent de rire en même temps et y a

celui avec les plus gros bras et le moins de poils sur le caillou qui me dit

comme ça: "mais voyons, nous on est tes cousins du "pays qui n'est pas un

pays, mais l'hiver!" ... Je pigeais que dalle, alors il en a remis: "tu sais bien, par

rapport à icitte, mettons qu'on est en bas icitte pis mettons qu'on viens... ...

tiens: comme du top d'la grosse montagne couchée, là d'où-s-qu'y a de la

neige quasiment tout le temps, tabarn...!"

"Alors là, quand j'ai entendu ça, c'est venu me

chercher jusqu'aux tréfonds de la cave à vin! Je veux, oui! ... Ça faisait au

moins une semaine que John et moi on se cassait la tête sur un bout de mon document précolombien qui parlait précisément de quelque chose comme ça:

le sommet de la grande montagne couchée, près des neiges éternelles!

Toutes les cartes de l'Amérique du Sud, de l'Amérique Centrale et de

l'Amérique du Nord avaient été passées au peigne fin; toutes les archives

existantes, celles des Jésuites, des Dominicains, de l'Inquisition, des états,

des grandes familles, de la CIA tiens! Même celles des cartels de la periqua ou de la mota sur lesquelles on a pu mettre la main par la FDA! Toutes avaient

été scrutées, étudiées, compulsées. En vain: nulle part il n'était question de

cette foutue montagne couchée! "

"Alors, vous comprenez que quand le grand dieu des

bonnes coïncidences m'a permis d'entendre un Charlot raconter tout de go

comme ça qu'il venait "du top de la montagne couchée, d'où-s-qu'y avait

quasiment tout le temps d'la neige", j'ai su pourquoi, contrairement à mon

habitude, je m'étais perdu en ville et pourquoi j'avais décidé d'aller prendre un

pot ce soir là et précisément dans ce petit troquet snobinard où j'allais alors

pour la première fois! Pour moi en tout cas, ça faisait du sens, comme disent

nos amis les "amères loques"!"

 

 

 

 

 

<> SURVENANT ET REVENANTS

 

Christiane est encore toute occupée à rincer la vaisselle du petit déjeuner quand Jean s'approche d'elle sur la pointe des pieds par derrière

avec des airs de Sioux rusé. Puis, tel un fauve affamé, il bondit et lui enserrant la

taille de son bras gauche, il lui relève les cheveux de la main droite et lui applique

un long baiser aspirant et sonore dans le cou. Agréablement surprise, elle prend un sourire complice et jouisseur tout en faisant mine de rentrer les épaules pour se

protéger. Puis elle se retourne pour faire face à ce vampire qui ne cesse de la

bécoter dans le cou, ce qui la fait frissonner, autant de plaisir que de froid. Ce n'est

qu'en gratifiant son agresseur d'un touche de sa vadrouillette à vaisselle toute

imprégnée d'eau froide au creux de ses reins nus qu'elle réussi enfin à se dégager.

Ils éclatent alors de rire et, ouvrant tous les deux les bras d'un geste quasi-solennel,

ils s'enlacent l'un l'autre avec passion. Puis Jean attire insidieusement sa

compagne vers les escaliers qui mènent à leur chambre où ils s'étendent sur le lit

toujours tendrement enlacés.

 

- "Enfin seuls chez nous. Tu m'a manquée!"

 

- "Toi aussi! Viens, profitons-en avant que les autres ne reviennent. On a bien une petite heure à peine juste pour nous! Maintenant

que tu m'as ouvert l'appétit, mon grand escogriffe, je veux goûter au reste!"

 

(...)

 

Ils sont maintenant étendus tous les deux côte à côte sur

leur grand lit. Complètement nus tous les deux, ils sont encore en sueur à la suite

de leurs ébats amoureux animés. Les cheveux tout ébouriffés, Christiane a posé sa

tête dans le creux de l'épaule de Jean et, toute en confidences, lui raconte

maintenant à son tour quelques-uns des événements les plus marquants qui se

sont déroulés sur La Terre pendant l'absence de son compagnon.

 

- "En tous cas, si tu veux mon avis, même si ça n'est

pas vraiment de nos affaires, je pense qu'il va falloir que Paul et toi vous vous

en mêliez!"

"Moi de mon côté, c'est bien sûr que j'ai été un peu

forcée de prendre partie pour Judy parce qu'elle était à ramasser à la petite

cuillère la pauvre, je te jure! Et puis d'abord, solidarité féminine oblige, quand

elle est venue me trouver et qu'elle m'a demandé de devenir sa confidente, j'ai

bien sûr accepté avec plaisir. Après tout, même si on se connaît depuis plus

de quinze ans maintenant, jamais on ne s'était parlé de nos choses intimes

avant. Même que quand ils ont atterri sur "la terre" au début de l'été, pour moi

ils étaient comme des revenants! Après tout ça fait un bon bout que je ne me

tiens plus à la Corpo, alors je n'avais jamais l'occasion de les revoir! Surtout

Judy."

"Pour moi, le couple qu'elle formait avec Michel, c'était

du solide, une sorte de modèle qui avait duré, duré et duré encore, alors que

pratiquement tous ceux de nos autres amis autour de nous avaient déjà eu le

temps de fondre comme neige au soleil. Moi j'avais toujours trouvé ça

rassurant de les voir encore ensemble puisqu'ils s'étaient rencontrés à peu

près au même moment que toi et moi!"

"Tu te souviens quand Paul nous les avait présentés et qu'ils nous avaient dit qu'ils se cherchaient des co-locataires pour partager

avec eux la location de la grande maison de ferme de J. P. Roberts, l'oncle de

Judy à côté de Waterloo? Comme ça tombait bien. Un belle maison en

briques, pour un prix ridicule, avec une grande terre, quelques pommiers, près

d'une petite rivière, polluée bien sûr, mais où on pouvait faire du canot tout de même, quelques bâtiments de ferme vides, tout ça à partager avec un jeune

couple à peu près de notre âge et qui vivait une merveilleuse histoire d'amour

eux aussi! Du beau monde en plus! Judy qui connaissait vraiment tout le

monde dans le coin et qui savait parfaitement comment faire un bon jardin et

où trouver tout ce qui nous fallait pour que tout marche comme sur des

roulettes."

"Je me rappelle que ses yeux étaient pleins d'étoiles

quand il était question de Michel, son amoureux. C'était son premier amoureux

véritable en fait: elle n'avait que seize ans à peine quand ils s'étaient

rencontrés au Mexique au cours de son premier voyage à l'étranger. Lui de

son côté, il avait bien l'air en amour lui aussi. Tu te souviens comme c'était

touchant quand il lui faisait sa cour le soir après le souper en lui chantant des

chansons d'amour en s'accompagnant avec sa guitare? On aurait dit des

anges! Il avait presque dix ans de plus qu'elle, mais ça ne paraissait

pratiquement pas. Moi je l'enviais: si jeune et s'être trouvé un conjoint aussi

brillant qui l'adorait et qui avait même déjà enseigné à l'Université! Un gars

aussi intelligent, qui avait du vécu et qui n'aspirait qu'à une chose: fonder un

foyer avec sa jeune tourterelle pour avoir des enfants et les élever ensemble!"

" Quand on a emménagé dans la maison avec eux et

que Judy m'a dit qu'elle était déjà enceinte et que Michel et elle comptaient

bien avoir cet enfant à la maison si possible, je me souviens que j'avais trouvé

qu'elle était bien courageuse. Moi en tout cas, l'idée d'avoir un enfant, à la

maison en plus, ça me faisait encore peur. Et puis j'avais l'impression que

j'avais encore des choses à vivre, à prouver et à trouver avant de mettre quelqu'un d'autre au monde avec tout ce que ça implique. Toi aussi d'ailleurs,

je pense... La dessus, on s'entendait. Tu te souviens?"

 

- "Bien sûr que je m'en rappelle! Comme si c'était hier.

D'ailleurs toi tu n'as pas changé d'un iota..."

 

- "Menteur! Je le sais bien que mon âge a doublé

depuis ce temps là! Et puis que j'ai eu un enfant qui a déjà dix ans, alors s'il te plaît, arrêtes ton numéro! Même si c'est très gentil de ta part... Merci. En

tous cas, si tu t'en rappelles si bien, tu te souviens sûrement de la façon dont

leurs finances étaient organisées?"

 

- "Ah oui, j'me rappelle que je trouvais qu'ils étaient

plutôt chanceux! Ils pouvaient compter sur l'héritage que Judy avait reçu de

son parrain. Une petite rente viagère. Je me souviens même du nom de son

parrain... attends... Monsieur... Monsieur William... Will Ford... non pas tout à

fait.. ... Monsieur Will Ferr, ou quelque chose comme ça. Je me souviens que

c'était assez compliqué comme histoire parce que, pour avoir le droit de

continuer à toucher la petite rente que son parrain excentrique lui avait

laissée, Judy ne devait pas ni se marier, ni vivre en union libre avec un gars!

Alors il lui fallait toujours cacher que Michel était son "tchum". Comme tout le

monde dans le rang connaissait les Roberts, sa famille, je me rappelle que

c'était pas simple! On avait été obligé d'organiser la maison comme si Michel

et elle était simplement deux co-locataires célibataires, avec chacun une

chambre et que Susie-Janique était née de père inconnu! Peut-être un mexicain ou un américain rencontré à Cancun. Quand la petite était venue au

monde, je me rappelle qu'on manquait de chambres, alors Judy avait installé

le lit de sa fille dans sa fausse chambre comme si elles couchaient toutes les

deux dans la même chambre. Même que Michel était resté "tout seul" avec la

pièce la plus belle, la plus grande et la plus confortable de la maison!"

"Je me souviens aussi qu'à ce moment là, je trouvais

qu'ils étaient pas mal chanceux d'avoir ça, parce que nous autres on avait rien

du tout: on tirait le diable par la queue en essayant de vendre des trucs

d'artisanat qu'on fabriquait. Ah la naïveté de la jeunesse! ... Mais plus tard,

quand les gars et moi, Robert, Paul, Pierre, Marc, Yves, Bernard... et les

autres, on a parti la Corporation Cinéma à Montréal, je me souviens que Paul

avait beaucoup insisté pour qu'on engage Michel aussi souvent que possible

quand on avait des contrats, pour que Judy et lui puisse enfin arrêter de vivre

dans la situation compliquée que leur imposait le mensonge face à la famille

de Judy, les Roberts. Paul venait du même coin que Judy et il la connaissait

depuis toujours. Surtout ses soeurs en fait: elle en avait quatre, dont trois plus

vieilles qu'elle... Je me rappelle que Paul avait même montré à Michel

comment faire du montage en lui donnant le contrat de monter un de ses

propres films parce que personne à la Corpo ne voulait prendre la chance

d'engager un "amateur sans aucune espèce d'expérience". Il n'y connaissait

absolument rien, mais Paul était sûr qu'il avait assez de talent et de potentiel

pour apprendre vite. Ils avaient donc monté le film de Paul ensemble et Michel

avait alors été payé pour apprendre! Pas cher, parce que le budget de Paul

pour ce film là était dérisoire, mais payé tout de même! Alors que Paul était lui-même carrément bénévole pour ce travail là! Mais rétrospectivement, il était

évident que Paul avait eu raison: son film avait été parfait! ...

"Même qu'il s'est avéré par la suite que Michel était un

des meilleurs monteurs de la Corpo. Et il était tellement serviable; toujours

disponible! Complètement emballé par sa nouvelle vie, presque tout de suite,

il avait commencé à acheter des actions de la Corpo pour devenir actionnaire

à part entière comme tout le monde. Lentement mais sûrement. Plus tard,

comme il n'y avait pas tout à fait assez de contrats de montage pour tout le

monde, puisque la Corpo comptait déjà deux autres monteurs, Paul lui avait

montré son propre métier, cameraman. Comme ça, puisque Paul était à peu

près le seul cameraman à pouvoir faire n'importe quoi, ils avaient alors pu

commencer se diviser l'ensemble du travail à deux. Si bien que, quand Paul a

eu son bête accident, Michel a pu prendre facilement la relève et prendre tous

les contrats de caméra. Même que, lorsque la Corpo avait loué sa caméra à

"Vibration inc.", la compagnie de... machin là, je ne me rappelle plus de son

nom... en tous cas, pour le tournage de "One, two, tree, four, five, sex at the

top!", son émission érotique, pour ne pas dire porno, tournée avec des têtes

d'affiche, acteurs connus, chanteurs vedettes, sportifs de pointe, politiciens,

hauts fonctionnaires, tout le gratin enfin, avec leurs conjoints et conjointes ou

leurs amants et maîtresses, Michel s'était alors trouvé un nouveau créneau et

il était devenu LE grand spécialiste pour le tournage de scènes du genre.

L'expert incontesté chez Vibration en tous cas. Jusque là, ça va? Ma mémoire

ne me trompe pas trop?"

 

- "Non mon grand, c'est pas mal correct. Moi aussi

c'était à peu près ce que j'en retenais à partir de ce qu'on voyait et que Judy et Michel laissaient paraître "officiellement". Je dis bien "était", parce que

pendant que vous étiez partis la semaine dernière, tu sais que Michel et Judy

habitaient dans la maison de Robert, en échange de divers travaux à réaliser

dans le "château" de Robert. Et bien pendant ce temps là, j'ai eu l'occasion de jaser assez souvent avec Judy quand on allait toute les deux à la plage avec

"nos" enfants; moi avec Marie-Elfe, Emmanuelle et René; elle avec Susie- Janique et Gustave. ... Mais je pense que les nouvelles vont s'arrêter là pour

tout de suite, j'entends Bandit qui jappe proche de la maison. ... Oui c'est ça:

les autres reviennent.. Allez levons-nous. ... Il va quand même falloir qu'on en

reparle: j'en ai appris pas mal que je ne savais pas, et je suis bien certaine que

tu vas être surpris toi aussi! Je n'ai pas l'intention de tout te dire, c'est sûr,

(après tout si Judy m'a fait ses confidences c'est pas pour que je les répète à tout le monde!), mais je pense qu'il y a des choses que Paul et toi devriez

savoir: ça vous concerne tous les deux! Bon. ... Mais en tous cas... ... Assez

paressé! ... Debout!"

"Ah oui: merci. C'était bien agréable mon bon

monsieur!"

 

- "Tant mieux, c'était parfait pour moi aussi! Merci bien,

belle dame, tout le plaisir était pour moi. Tout à l'heure, je pensais qu'on

n'aurait qu'une petite heure à peine à nous, mais ça doit bien faire plus de

deux heures qu'on est seuls! Merci Paule et Claudine, je suis pas mal certain

que vous avez fait exprès pour retenir la foule au loin et nous laisser un peu

plus de temps à nous; vous autres vous saviez à quel point j'avais envie de ma

chère Christiane! Et pour des choses comme ça, il faut que ça soit bien fait. ... Et pour ça, vous savez bien que ça prend le temps que ça prend... Merci

encore. ... Bon, allez maintenant on se grouille! Notre survenant et tes

revenants arrivent!"

 

Pendant que Jean parlait, encore assis sur le bord du lit,

Christiane s'était déjà levée et s'affaire en ce moment à se laver avec la

débarbouillette mouillée qui était posée sur le rebord du petit évier de leur chambre.

Aussitôt qu'elle a fini, elle laisse sa place et tend une autre débarbouillette propre à Jean. Puis, elle va chercher son maillot de bain accroché à sécher sur le balcon.

Quand ils terminent enfin d'enfiler leurs maillots, ils entendent la porte du rez-de- chaussée s'ouvrir et le portique résonne des éclats de voix des enfants et du clic- cliquetis-clac des griffes de Bandit qui arpente à toute vitesse le grand vivoir au

plancher de bois franc, comme il en a l'habitude lorsqu'il rentre de dehors tout

joyeux. En descendant de l'escalier, ils constatent que tout le monde est bien

revenu en même temps et qu'ils ont aussi ramené Judy et ses enfants,

 

C'est une toute jeune femme de trente ans à peine, mais

dont les longs cheveux noirs, qu'elle porte lâches sur les épaules, sont déjà

tellement constellés de fils d'argent qu'à première vue, ils lui donnent l'apparence

d'une personne beaucoup plus âgée. Grande et élancée, elle est tellement mince

qu'on pourrait la prendre pour une anorexique. Pourtant quand on la connait, on

s'aperçoit qu'il s'agit là probablement d'un trait strictement génétique puisqu'elle ne

dédaigne pas faire bonne chère quand l'occasion se présente et que ses soeurs ont

elles-aussi à peu près la même corpulence. Ce qui frappe par contre lorsqu'on

l'approche, outre la jeunesse quasi-adolescente des traits de son visage, c'est la

chaleur redoutable de son sourire et la sourde résolution teintée d'une

indéfinissable nostalgie que l'on dénote dans le regard que jettent ses yeux pairs si pâles qu'ils en sont presque gris. Sa fille, Susie-Janique lui ressemble beaucoup

par la forme de son corps et de son visage. Par contre, la grandeur peu commune

de ses yeux bleus aux longs cils et de sa bouche bien dessinée, lui donnent un petit

air irréel que ses immenses cheveux blonds ne font que rehausser. Gustave quant

à lui est un bouillant petit garçon, presque hyperactif, très curieux et inventif; à voir

son regard décidé et sa mine fière, presque bravache, on voit tout de suite que rien, ni personne, ne saurait le rebuter. Les traits de son visage ressemblent beaucoup à ceux de sa mère, mais il est de constitution beaucoup moins émaciée que celle-ci

par contre. Toutefois, le ton exceptionnellement grave de sa voix, presque celui d'un

adulte, n'a d'égal que la petitesse de sa taille, soit celle d'un enfant qui serait son

cadet d'au moins deux à trois ans.

 

Les adultes s'installent donc autour de la grande table

décagonale du vivoir une fois de plus, pendant que les enfants ressortent jouer

dehors en emportant quelques outils pour pouvoir s'aménager une cabane dans le petit bois de tremble tout près de la maison.

 

- "Soyez prudents les enfants! Attention à vos doigts

avec la hache! Susie-Janique, tu t'occupes de ton frère et ne le laisses pas

trop faire le singe dans les arbres! Gus, sois sage et tu obéis à ta soeur, c'est

elle qui mène quand je ne suis pas là! Compris?"

 

- "Oui maman!." font les deux enfants d'une seule voix

avant de sortir en coup de vent.

 

...

 

- "Michel n'est pas avec vous?"

 

- "Non, il est reparti à Montréal. Un contrat avec

Vibration. Il doit aller en Allemagne pour tourner quelques épisodes de "sex to the top", version allemande. Il parait que les cameramans de là-bas ne sont

pas assez bons. Manquent de subtilité à ce qu'on dit! Alors je suis toute seule

pour un mois. Des vraies vacances à la campagne, sauf que je vais devoir finir

les "jobs" que Michel avait promis à Robert de faire... Oh pas grand chose, de

la finition surtout. Poser quelques moulures, vernir, peinturer, etc... Mais avec

les enfants dans le décor, c'est pas toujours simple, d'autant plus qu'en ce

moment je suis toute seule pour voir à tout. Heureusement que Susie-Janique

m'aide un peu, mais elle n'a que quinze ans, alors je ne peux tout de même

pas trop lui en demander! Je ne veux pas lui voler sa jeunesse. D'un autre

côté, essayer de les séparer, ça relève un peu de la cruauté mentale! Alors je

vais encore finir par avoir la petite "gang" chez moi un bon pourcentage du

temps, ça c'est sûr! ... Mais entre nous, je commence à faire une sérieuse

"overdose" du gardiennage des enfants de tout le monde et si quelqu'un

d'autre pouvait les prendre de temps en temps, je n'en serais vraiment pas

fâchée!"

 

- "Si vous voulez, je peux vous aider. Côté finition, je

me démerde pas trop mal. Boulotter de mes mains, ça va me détendre. Et puis,

de toutes façons, si vous me trouvez trop mauvais, je pourrai toujours

m'occuper des mioches, j'adore ça! Comme ça, vous allez pouvoir travailler

plus relax et moi, je vais pouvoir oublier un peu mes salades de manuscrits

précolombiens. Vous voulez bien?"

 

- "Marché conclus! ... Ah, et puis je ne m'appelle pas

"Vous"; "Vous", chez nous ça peut être, ou plutôt C'EST, plusieurs

personnes... ici tout le monde me connaît comme "Christiane". ... OK

..."Carlos"?"

 

- "OK, Christiane."

 

 

 

<> ÇA BAIGNE

 

Galarneau est encore au milieu du ciel. Il y a tout au plus

quelques petits cumulus blancs solitaires qui traversent le firmament à pas de tortue

de temps à autre. La plus grande plage de la terre est parsemée par les

nombreuses serviettes et couvertures des baigneurs étendus à se faire chauffer la

couenne ou qui pataugent dans l'eau de la rivière.

 

Tous les enfants quant à eux sont occupés à attraper et re-lancer l'espèce de petite chambre à air de scooter qui leur sert de ballon. Divisés

en deux équipes, ils disputent en ce moment la sixième manche d'une partie de trippe chasseuse aquatique, un jeu qu'ils ont inventé et dont les règles sont

calquées sur celles du ballon chasseur. En plus de ses co-équipiers enfants,

chaque équipe peut aussi compter sur l'aide de quelques adultes pour aider les

enfants en offrant, soit aux lanceurs le secours de leurs épaules pour leur permettre

de dominer l'eau et bien viser les joueurs adverses ou soit en nageant pour les

aider à récupérer la trippe lorsqu'elle dérive trop loin. Actuellement l'équipe formée

par Marie-Elfe, Emmanuelle et René, aidés par Roland, Paule et Christiane est en

avance au pointage, mais pour le moment c'est l'équipe de Susie-Janique et

Gustave, assistés par Carlos et Judy qui domine cette manche. Gustave,

Emmanuelle et René ont en effet déjà été tués et relégués à l'arrière du côté des vaches et Susie-Janique est nettement plus habile que Marie-Elfe pour manier la trippe. Pourtant tout n'est pas encore joué, puisque les co-équipières Paule et

Christiane sont manifestement beaucoup plus rapide que leur vis-à-vis Judy pour

récupérer la trippe et la donner à Emmanuelle et René. Ceux-ci peuvent donc viser

leur adversaire beaucoup plus vite, et, par la force des choses, le bon cheval Carlos

doit déployer beaucoup d'énergie pour soustraire Susie-Janique aux lancers de

retour et lui éviter de se faire tuer par des tirs à bout portant des vaches de l'autre

équipe.

 

- "... D'ici la fin de semaine, aujourd'hui, demain ou

après-demain en principe. En tout cas, il a dit qu'il nous téléphonerait avant de prendre l'avion et puis il va rappeler dès qu'il arrivera à Ottawa. Après,

comme on lui a promis un nouveau tour en hélico pour son retour, il devrait

être ici en moins d'une heure."

 

- "Et il ne t'a rien raconté sur la façon dont ça s'est

passé là-bas?"

 

- "Non, pas vraiment.. Il m'a juste dit qu'après notre

départ, il avait eu l'occasion de rencontrer le président Ted Vulvin et sa

femme. Il m'a raconté que Mary Vulvin l'avait même invité à dîner avec eux à

la Maison Blanche, dans le "petit salon vert", qu'il ma dit. Il parait qu'elle lui a

aussi donné un cadeau pour moi, un petit bracelet en argent, "nothing really,

just some form of a little present, so that your wife would forgive us for

imposing her such a long absence", qu'elle lui a dit. C'est gentil."

 

- "Un cadeau pour toi? Ah oui, c'est signe d'une

certaine délicatesse. Entre nous, ça colle très bien avec sa réputation de

femme sensible à la réalité des causes féminines que de penser à des détails

comme ça, quand toute l'avant-scène semble monopolisée par des histoires "macho" des gars autrement! ..."

...

"Mais en attendant, excuse-moi, je vais aller faire un

tour à la maison, chercher une bière et voir s'il n'y aurait pas un message sur

le répondeur. ... Est-ce que quelqu'un voudrait que je lui ramène quelque

chose à boire en même temps? ... Du jus les enfants? ... Quelle sorte?... Une

bière Claudine? ... Christiane? ... Paule? ... Judy? ... Les gars? ... OK, je reviens

dans une vingtaine de minutes. ... À tantôt!

 

Jean se relève de la grande couverture en coton sur

laquelle il était étendu et essaie de se débarrasser de tout le sable qui est resté

collé sur ses fesses nues. Quand il le voit se lever, Bandit délaisse la partie de trippe chasseuse qui l'occupait jusque là pour s'approcher des couvertures de Jean

et Claudine. Celle-ci n'a alors pas d'autre recours que d'essayer d'envelopper son

corps nu réchauffé par le soleil dans la grande serviette de plage posée à côté

d'elle, pour pouvoir ainsi se prémunir contre la douche froide que Bandit s'apprêtait

à lui servir en s'ébrouant à côté d'elle pour bien sécher son poil.

 

(...)

 

- "Alors, qui a gagné? ... L'équipe Roberts/Bellemaison,

ah mais c'est bien normal, après tout c'était quand même la seule équipe

internationale! ... Bon, mettons que je n'ai rien dit... ... C'est vrai que l'autre

équipe avait plus de joueurs , mais ils étaient plus petits... ... Bon, j'ai compris:

je me tais! ... De toute façon, moi je ne fais aucune espèce de favoritisme: j'ai

de quoi boire pour tout le monde!"

 

Tous les joueurs de trippe chasseuse sont maintenant

revenu au bord de l'eau et, tandis que René et Emmanuelle sont accouru aussitôt

pour prendre un verre de jus de raisin encore bien froid que leur sert Claudine, les

autres joueurs ont préféré s'essuyer un peu avant de venir s'asseoir sur les

couvertures. Jean est en train d'aider Christiane à se sécher le dos, pendant que Paule et Roland, Judy et Carlos, ainsi que Marie-Elfe et Susie-Janique font de

même mutuellement à tour de rôle puisque le nombre de serviettes de plage

encore sèches et non couvertes de sable est à peu près limité à une pour deux

personnes. Puis, chacun va voir Claudine qui leur sert à boire à partir du contenu de la glacière que Jean a ramené, avant d'aller s'asseoir ou s'étendre sur l'une des

couvertures de coton disposées ça et là sur la plage. Les quelques bouteilles de

bière, bien contemporaines elles, que boivent les adultes constituent le seul

élément qui détonne un peu dans cette scène bucolique apparemment tirée d'une

fresque antique ou d'un tableau classique avec tous ces cops nus vautrés au soleil.

Ceux-ci couvrent une gamme très étendue de tons de bronzage: à partir de la peau

encore très pâle de Judy à celle, beaucoup plus sombre, presque olivâtre de

Carlos, en passant par les diverses teintes plus ou moins foncées des peaux des

enfants ou de Claudine, Christiane et Jean; l'épiderme franchement couleur café au lait de Paule quant à lui s'apparie assez bien avec celui très bistre de son

compagnon.

 

- "Allez, s'il-vous-plaît, pas tous en même temps!

Donnez-moi une chance les mioches, que diable! Oui je veux bien répondre à toutes vos questions, mais "carajo" si vous me surchargez les accus, je

pourrai pas! Alors s'il-vous-plaît, une question à la fois. Bon, commençons par

le commencement: Susie-Janique, c'est toi qui m'avait posé la première colle.

"D'où je viens?" C'est bien ça? ... Bon. Et bien voici: la réponse est très

simple, je suis né près de Tulum au Mexique, dans un minuscule petit "pueblo" que les indiens appellent d'un nom Nahuatl imprononçable qui signifie "Las Profundidades" en espagnol, ou heu... "Les Profondeurs" en français si vous

préférez."

"Ce qui m'amène tout cru à la question de Marie-Elfe:

"est-ce que je suis Français ou Latino-Américain?" Ta question à toi, c'était

bien ça, ma grande? ... Oui, bon. Ça c'est un peu plus compliqué... Tu vois, je

viens de vous dire que je suis né au Mexique, alors je suis Mexicain, mais

voilà, même si ma mère était Mexicaine, une pure indienne Quiché en fait, et

considérée comme une femme de pouvoir, une "curandera muy poderosa y

una bruja de buena onda", une sorte de bonne sorcière ou une prêtresse

vachement calée si vous voulez, comme un genre de gonzesse de la haute

église locale pour les gens du coin quoi, ... Ouais, c'est ça: une personne très

importante pour les indiens. Mon père par contre, lui il était tout ce qu'il y a de

plus Français. En plus, c'était un homme d'affaires qui est vite devenu

vachement balaise, ... heu, je veux dire très riche, en faisant de l'import/export.

... Il importait des biens de France au Mexique et il exportait des objets Mexicains en France. Voilà pour le fond. Jusque là, ça va, vous me suivez? ...

Bon. Mais quand on connaît les Français, on peut être certain que leurs

enfants, les mâles surtout, sont toujours Français eux-aussi, où qu'ils soient

nés! Alors comme ça, même si je suis tout ce qu'il y a de plus Mexicain, avec

un passeport Mexicain en règle, je suis aussi Français pur porc! Heu, je veux

dire un vrai citoyen Français et qui a même fait son service en Algérie en plus

pour pouvoir avoir son passeport français, c'est vous dire! Alors, comme ça,

ça baigne? T'as pigé Marie-Elfe? ... Bon."

"Et c'est au tour des trois mousquetaires maintenant:

"chez qui je vais coucher ce soir?" Vous me voulez tous les trois chez vous, et bien là, il y a un os les petits copains: moi je veux bien, vous créchez pas

tous dans la même piaule, alors qu'est-ce qu'on fait?"

...

"On va coucher tous les quatre au même endroit: c'est

ça? ... Ah, tous les six, bon si ça vous chante, pardon mesdemoiselles! ... Un

soir, une maison, le lendemain une autre? Bon pour moi, ça baigne. ... Ah et ce soir je vais chez Gustave parce que hier j'étais chez Emmanuelle. Est-ce

que je suis bien dans le mille? ... Oui, bon, c'est extra. Moi en tous cas, ça me

va. Mais qu'en pensent les mamans? ... Judy? ... Claudine? ... Paule? ...

Christiane? ... Parfait, ça baigne toujours, alors on fait comme ça. ... ... Et pour

la troisième nuit, demain soir, on se monte une tente et on fait du camping

tous les six parce que le nid de René est trop petit pour coucher tout le

monde? ... Parfait, de mieux en mieux, alors demain après-midi, on installe la

smala ensemble mais attention, si on fait ça, j'veux pas de flemmard parce que

je vais vous avoir dans le collimateur moi mes petits pères, compris? ... Bien,

alors ça baigne vraiment et tout va être au poil!"

 

- "Ça baigne, ça baigne, c'est vite dit! Ça se baigne pas

fort si vous voulez mon avis, tas de flancs mous écrasés sur la plage! Tant pis

pour vous, en tous cas moi, il n'y a personne qui va m'empêcher de me baigner pour vrai une dernière fois avant d'aller souper!" lance Paule qui s'est

levée et qui s'est déjà avancée dans l'eau jusqu'à la taille. Ceci dit, elle plonge tête

première dans l'eau sans plus attendre.

 

 

 

<> CREVÉS

 

- "Une chance que tu aimes jouer avec les enfants,

parce qu'ils ne t'ont pas lâché une seconde ce soir! De vraies petites

tornades! ...Tu veux une autre tasse de tisane?" dit Judy en s'approchant de la

table de cuisine et de la chaise où est assis Carlos, l'air complètement vanné. Elle

remplit la tasse que lui tend son invité, puis elle fait de même avec la sienne propre

et se rassied enfin. Comme elle a fait du feu dans le gros poële à bois Krüpa de la

maison pour cuisiner son souper ce soir et qu'elle n'en contrôle pas encore

parfaitement la combustion, il règne dans la maison la chaleur d'une véritable

étuve. Ils sont donc encore nus tous les deux et malgré ça et le fait que toutes les

fenêtres de la maison sont ouvertes au maximum, ils suent tous deux à grosses

gouttes.

 

- "Oui, pour ça tu peux le dire: il ne manquent vraiment

pas de carburant vos gosses! Mais après l'après-midi qu'ils ont eue et la

soirée passée à faire des cabrioles sur le plancher et sur leurs matelas, ils

sont certainement bien partis pour roupiller comme des bûches jusque tard

demain! En tous cas, moi je pense que je vais les imiter bientôt, je suis

complètement crevé. ... Où est-ce que je peux me pieuter?"

 

- "Ouais, bonne question! Avec la demie-douzaines

d'enfants qui prennent déjà toute la place, je ne sais plus où t'installer! Oh, et

puis je ne me sens pas l'énergie de t'installer un autre lit non-plus. Il faudrait

remonter un autre matelas du sous-sol, avec des couvertures ou un sac de

couchage, un oreiller: j'ai pas le courage: je ne sais même pas dans quel

racoin du sous-sol de Robert on va trouver ça et je ne suis pas certaine non-plus qu'il en reste de toutes façons! Alors, si ça ne te fait rien, tu vas dormir

dans mon lit ce soir? Comme ça on va pouvoir se coucher tout de suite. OK?"

 

- "Si tu veux, moi je ne demandes pas mieux. Ça ne fait

rien de partager ta couche, au contraire... mais tu n'as pas peur que ton mari

ne prenne ça mal s'il l'apprend. Je sais bien qu'on est trop crevé pour qu'il se

passe quoi que ce soit, si tu vois ce que je veux dire, mais enfin..."

 

- "Ne t'en fait pas pour ça. D'abord, je ne suis pas

mariée, ensuite même si je l'étais avec le foutu bonhomme qui est le père de

mes enfants et avec qui j'ai fait ma vie depuis plus de quinze ans, je ne me

sentirais vraiment aucune obligation envers un type que j'ai entretenu comme

un gigolo tout ce temps même s'il refuse de l'admettre aujourd'hui. Un type

qui n'attend qu'un prétexte pour me balancer et se trouver une autre poire

plus jeune et plus riche, (pourquoi pas?) maintenant qu'il a une bonne "job" et de bons revenus, tandis que moi je commence à me réveiller et lui

demander des comptes depuis que je me suis aperçu qu'il me cache l'état de

ses revenus depuis des années pour que je continue à assumer seule tous les

frais de la maison, des enfants et de toute la famille, même les siens, je ne te

mens pas!"

"Pendant ce temps là, ce cher monsieur Michel Tocard

investit tout son pactole dans sa valise d'équipement: super caméra Aaton

super 16, avec Paluche s'il-vous-plaît, super lentilles Leitz; oh pas de la camelote, non, ce qu'il y a de meilleur sur le marché ça va de soi! Avec

collection de filtres de toutes les sortes, "top quality" bien sûr, une panoplie pour les fous et pour les fins! Accessoires particuliers d'éclairage de tout

acabit! Etc... Etc... Et j'en passe! "Priorité force de travail" qu'il me disait!

Ouais, tiens-toi! Pauvre conne qui fout rien! Continue à payer pour du vent! "Surtout il faut pas que tu laisses tomber NOTRE projet familial! "Patience, ça

s'en vient! Il n'y en a pas pour longtemps, lâche pas la patate!" Ouais, NOTRE

projet familial, belle carotte ça et moi qui ai été assez "patate" justement pour

y croire!"

"Maintenant on peut bien oublier toute ces balivernes

et penser aux choses sérieuses, ça doit être un vague souvenir d'une

existence antérieure, non? Mais ce qu'il s'est payé lui pendant ce temps là, ça

compte pas ça! Aujourd'hui, tout ça c'est SA propriété exclusive bien sûr. Bien

voyons: c'est tout lui qui se l'est payé lui-mème en étant raisonnable et en économisant sur SON argent, qu'il dit, alors moi j'ai rien à dire, j'avais "rien

qu'à faire autrement!" Non mais sans blague! Bien sûr que ce qu'il a mis dans

sa valise pendant tout ce temps là, ça ne peut pas se partager aujourd'hui, ce

sont SES outils de travail! Qu'il a tout acheté juste avec SON argent! Tandis

que moi, belle conne, avec mes revenus ridicules, au mieux la moitié des

siens, je payais pour tout ce qui est intangible; ce que l'on consomme et dont

il ne reste rien: la bouffe, l'électricité, le loyer, les assurances, les traites de

l'auto, les vêtements des enfants, leurs frais dentaires, même ceux de Monsieur, tu imagines? En plus, je lui signais des reçus "pour ses impôts",

même s'il ne me donnait pas un sou!" ...

... "Bon OK, je m'excuse Carlos, j'arrête! ... Comme tu

peux voir, ça me pompe rien que d'y penser! Et puis je me répète! ... En tous

cas! ... Bref, cher ami vous n'avez pas à vous en faire pour les apparences. Je

m'en cr... ... De toutes façons, comme je te l'ai dit, s'il l'apprend, je n'en serai

que plus contente, quoi qu'il advienne cette nuit ou demain. Il pourra bien

penser ce qu'il voudra! Même que ça pourrait peut-être forcer l'abcès à crever.

Allez savoir! ..."

"Mais assez discuté, je radote! Tout ça c'est des

histoires qui ne te concernent pas; c'est juste entre monsieur Michel Tocard

et moi que ça se passe; qu'il crève! ... Mais, à dire vrai, ce soir c'est moi qui

suis crevée! ... Ah, et puis fais donc comme tu veux: tu peux dormir sur la

table de cuisine si ça te chante, moi je démissionne: je suis morte! ... Allons,

assez niaisé, éteins la lumière je te dis et vas te coucher où et quand tu

voudras, parce que moi j'ai les yeux qui se ferment tous seuls! "Count me

out!"... Ciao, bonne nuit, à demain..."

 

Sur ces mots, Judy se lève et après avoir placée sa tasse

sale dans le bac à vaisselle, elle se traîne jusqu'à son lit situé à l'étage au dessus.

Elle s'y laisse tomber en poussant un soupir de satisfaction. Elle s'endort presque

aussitôt et c'est avec un simple ronflement un peu plus fort que les autres qu'elle

accueille Carlos quand il se glisse à ses côtés quelques minutes plus tard en lui

souhaitant: "Buenas noches carissima. Felices sueños. Qué les duerme bien

mama-hija!"

 

 

 

 

<> PENDANT QUE LES PARENTS DORMENT

 

- "Non! Bandit, non! Fais attention que je te dis, fais y

pas mal pour rien, voyons donc! Ah, et puis vas-t-en pas! ... Reviens, mon

beau Bandit. Tu sais bien que je ne suis pas fâchée, quelle idée. Je le sais bien

que tu pensais pas mal faire, voyons! ..."

"Allez, reviens ici. ... Viens nous voir, elle a quelque

chose à te dire. Bien oui: mon amie la petite grenouille a quelque chose à te

dire. Viens, elle te mangera pas, inquiète toi pas. Les petites grenouilles, elles

ont pas l'habitude de manger les gros chiens ou de juste les tuer en faisant

pas attention, elles... Bien oui, tu sais bien que c'est vrai, OK là! ... Bon chien.

Assis. ..."

"C'est ça. Donnes-moi ta patte, maintenant. Bon, merci.

OK là, ouvre ferme tes yeux et pis ralentit un peu ta machine à sentir un

instant! ... Bon, là mon amie va te faire voir le monde pis sa vie à travers ces

yeux à elle. ... OK? ... Surprenant, hein? Tu vois pourquoi je ne veux pas que

tu l'attrapes avec tes dents pour jouer comme avec une balle ou bien que tu

mettes ta patte dessus pour l'écraser? ..."

"Hein? ... Tu vois bien que j'avais raison: même les

petites grenouilles, elles ont leur vie à elles! Elles ont bien le droit d'espérer la vivre le mieux possible et il ne faut pas gâcher tout ça en faisant pas

attention pis en les empêchant de vivre un peu de bonheur pendant leur

courte vie. Pareil comme toi pis moi! ..."

"OK, merci, ... bon, c'est ça, excuses-toi. ... merci. ...

Oui, madame, ça va, ça va, j'ai compris. ... C'est ça, à la prochaine! ..."

"Bon, et bien là, mon beau Bandit, t'as-tu compris, toi

aussi? ... Oui, c'est ça, la dame du Nénuphar à d'autres obligations et comme

elle ne dispose pas de plusieurs années devant elle pour les remplir, elle

aimerait bien qu'on lui f... un peu la paix! ... OK. ..."

"Oui, c'est vrai, après tout, juste un été pour manger et engraisser assez pour pouvoir se ramasser assez de forces pour pondre

des centaines d'oeufs et mettre au monde quelques centaines d'enfants

comme vous allez le faire d'ici peu, c'est vraiment pas évident! ... Oui, oui, je

comprends, surtout quand on peut compter rien que sur les pauvres petites

mouches et puis les moustiques qui s'adonnent à passer par là! ... Une chance

pour vous que les moustiques, c'est pas ça qui manque ici! ... Oui , OK, je vous

laisse. À bientôt! ..."

"C'est ça, vous me présenterez vos enfants dans un

mois! OK, salut. ... Viens-t-en Bandit. ..."

...

"Attends, bouges pas, s'il-te-plaît, j'aimerais ça que tu

me donnes un "lift" pour allez rejoindre les autres sur la plage. ... Oui, merci. ... Bon on y va!"

 

Le grand chien se lance dans l'eau de la rivière avec

Emmanuelle qui l'étreint par l'encolure. Elle est à demi-couchée sur son dos et se

laisse entraîner comme passagère; ainsi réunis ensemble, ils traversent la rivière

pour aller rejoindre leurs amis, sur la grande plage de La terre, "Ouaï-qui-qui beach", située un peu en aval de la petite crique dans laquelle ils venaient de

rencontrer La dame des Nénuphars... Heureusement pour le chien, Emmanuelle porte "sa flotte", soit son propre dispositif de flottaison bien adapté à sa taille, tout

comme René et Gustave qui ne savent pas encore nager et ce, même si elle est

parfaitement nue par ailleurs comme tous les autres enfants qui se baignent en ce

moment. Quand l'équipage rejoint les autres, ils sont tous occupés à construire des

châteaux de sable ou à façonner des sculptures en sable mouillé. Emmanuelle

s'approche donc de Marie-Elfe dont la sculpture d'un cheval en bas-relief l'a

séduite.

 

- "Est-ce que je peux t'aider? ... Il va être pas mal beau

ton cheval!"

 

- "Ah, allô Emmanuelle, oui si tu veux. Tiens, prends le seau bleu en plastique qui est là, et puis vas me chercher d'autre sable mouillé

au bord de l'eau, comme ça je vais pouvoir faire une plus belle crinière à notre

cheval. OK? ... Merci. Si tu m'aides, je pense qu'on devrait pouvoir le finir

complètement avant de retourner à la maison réveiller Carlos pour qu'il vienne

faire le juge pour décider du gagnant de notre concours de châteaux et

sculptures en sable."

 

(...)

 

- "Ouais, et bien les filles, elles sont biens belles vos

créations en sable, mais nous autres, René pis moi, ça nous tente pas

vraiment de faire des châteaux pis des sculptures de sable. On a bien plus le

goût de construire un vrai campement pour les enfants. Oui, juste là derrière

la plage; entre la plage et pis l'étang. Hein que ça serait le "fun"! Après ça va

nous faire une place juste à nous autres pour se tenir quand nos parents

dorment!"

 

- "Ah oui, ça je trouve que c'est une bonne idée,

Gustave! Eille les filles! On se met-tu tous ensemble pour faire ça: un

campement rien que pour les enfants. Pareil comme si les adultes existaient

plus! En tous cas, moi j'embarque! Marie-Elfe et Emmanuelle, si vous voulez

aller voir chez vous si vous pourriez pas nous trouver des bouts de feuille de

plastique pour le toit, moi je vais aider les gars et on va monter la structure du

campement pendant ce temps-là. OK?"

 

- " OK. Ça marche et puis quand notre campement va

être fini, on va pouvoir jouer à "après la Grande Catastrophe, quand y resterait

plus rien que des enfants sur la terre"! On pourrait même se faire un coin de

jardin à côté et puis une sorte de petit foyer avec une grille pour se faire à

manger nous-autres mêmes! Si on veut, on pourrait pêcher et puis cuire nos

poissons tout seuls sur notre feu! Moi je sais où il y a une vieille grille de

poële qui sert pas, ça fait que je vais la ramener en revenant tout à l'heure. À

tantôt. Viens Emmanuelle."

 

- "Ah oui, pis pour que ce soit plus le fun encore, on

pourrait imaginer qu'il y aurait des drôles de monstres dans la campagne.

Des mutants mettons. ... Mais des mutants méchants eux-autres! ... OK? ...

Tenez: on pourrait parler des « Excités Russes » qui nous guettent!"

 

- "Wow! Wow! Respirez par le nez, les gars! Vous allez

pas essayer de nous embarquer dans une histoire de peur quand même! En

tous cas, si vous voulez faire comme si il y avait des monstres, OK comme vous voulez. Mais de toutes façons, moi je vous dis tout de suite que j'aurai

pas peur parce que... je vais savoir que vos monstres, et bien, même si ils

vont être bien laids, l'air aussi méchants que vous voudrez, pis avec des

grandes dents si ça vous chante! Hé bien, ils ne me feront même pas peur vos

« Excités Russes », parce que moi... hé bien, je vais savoir qu'ils ne seront pas

bien dangereux: si ils vont nous courir après, ça va être juste pour se faire

gratter en arrière des oreilles comme Bandit, mettons! OK là."

 

 

 

 

 

< > JUDY DANS LES GLYPHES DE CARLOS

 

Quand Carlos ouvre enfin les yeux, il est presque dix

heures du matin et c'est bien parce que ses narines ont été titillées par a franche

odeur du café espresso qui passe. Sans se lever, il se retourne simplement dans

son lit pour jeter un coup d'oeil en direction du coin cuisine et de Judy qui s'affaire

en ce moment à couper quelques tranches de pain pour leur déjeuner. Ce matin la température s'est quelque peu rafraîchie et il se sent parfaitement bien. Il s'étire

les bras en croix dans le lit et, ce faisant, il pousse une sorte de grognement de

satisfaction. Puis il s'assied sur le bord du matelas et sa frictionne doucement la

nuque pour bien se réveiller. Comme il faisait une chaleur quasi étouffante dans la

maison hier, il a mis un peu de temps à s'endormir profondément. Pourtant comme

la fatigue qui l'avait terrassée était essentiellement physique, il n'en avait pas moins

réussi à dormir d'un sommeil très profond et réparateur. Aussi, se sent-il

parfaitement d'attaque ce matin. Il faut dire que cette impression de déborder

d'énergie est rehaussée par le fait qu'il a le sentiment aujourd'hui qu'il va, d'une

part, bientôt enfin découvrir pourquoi il s'est laissé embarqué dans une aventure

aussi excentrique sur de vagues paroles prononcées par de parfaits inconnus dans

un petit bar merdique de Washington et, d'autre part, qu'il va pouvoir discuter un

peu plus sérieusement avec cette belle inconnue à côté de laquelle il vient de

passer la nuit.

 

- "Bonjour mystérieux étranger. On se lève enfin? ... Tu

as faim?"

 

- "Bonjour belle amie. Bien dormi? ... Je n'ai pas trop

ronflé j'espère? ... C'est l'odeur du café qui m'a réveillé et j'ai une faim d'ogre

ce matin! Si tu veux, j'ai quelques pamplemousses et des mangues fraîches

dans mon sac. Il n'y a pas meilleur pour bien commencer une journée! Je me

lève et te les apporte. ...

"Tiens. ... Avant de manger, je vais sortir dehors et

courir un petit peu. Je reviens tout de suite avec les fruits qui sont dans ma

voiture."

 

À peine a-t-il refermé la porte extérieure de la maison que

Judy l'aperçoit qui passe devant la fenêtre de la cuisine en courant à un rythme de

coureur de fond et qui se dirige en faisant des mouvements d'ouverture et

fermeture avec ses bras comme s'il était un grand oiseau qui essayait de s'envoler.

Elle ne peut s'empêcher de remarquer l'espèce de beauté exotique mais tout aussi classique que celle présente dans la statuaire grecque, ainsi que la force à la fois

parfaitement mature et bien juvénile qui se dégage du corps nu de ce grand

énergumène. Celui-ci semble en ce moment entièrement absorbé par ses

exercices de remise en forme matinale et il ne jette même pas un regard en arrière

avant de disparaître derrière les arbres quand il emprunte le chemin qui mène aux

autres habitations de La Terre. Quelques minutes plus tard, quand elle le voit

revenir vers la maison en portant un petit sac d'épicerie en plastique, il courre

toujours selon le même rythme mais il effectue maintenant toutes sortes de flexions

et girations du tronc. Il vient finalement s'arrêter devant la fenêtre de la cuisine et

effectue des petits bonds sur place. À chaque fois que sa tête apparaît derrière les

carreaux et que son visage prend une expression comique différente au profit de Judy qui le regarde, le sourire de celle-ci glisse d'un degré de plus vers le rire tout

court. Aussi, quand il entre finalement les bras pendants à terre et le dos

complètement voûté, avec l'air de quelqu'un qui est si épuisé qu'il va mourir d'un

instant à l'autre, les deux complices éclatent tous deux d'un fou rire.

 

- "Carajo", la hermosa señorita esta bromeando de tù,

coño. Qué mala suerte tienes, cabròn! ... Olà, lindissima doña Judy, por favor

qué tiene piedad para my lastimosa payasada. La rogo humildamente. Piedad,

por favor. Piedad por el gusano a su doña Judy y entonces se transformara en un lucièrnaga brillantissimo!"

 

En lui adressant cette supplique en Espagnol, Carlos s'est

penché très bas en se cachant le front et les yeux avec son avant bras et il s'est

approché de Judy en marchant ainsi à petits pas très rapides jusqu'à se jeter à

genoux à ses pieds. Il lui enserre alors les jambes de ses grands bras et il relève la tête par derrière et, s'appuyant finalement le menton sur ses cuisses, il lui dit en

prenant un air caricaturalement tragique: "Pietad por favor doña Judy, o me mato

tal ves! ... Señorita lindissima, por favor. ... Pitié belle dame!"

 

Désarçonnée par une mise en scène aussi loufoque et

emportée, Judy est prise d'un grand éclat rire communicatif et elle se penche vers

cet étrange adorateur. Lui prenant le visage entre les mains, elle lui donne un baiser

sur le front. Celui-ci laisse alors échapper un long soupir très sonore qui devient

progressivement une sorte de cri du coeur de plus en plus aiguë et, en serrant les

jambes de Judy plus étroitement dans ses bras et en tenant bien ses deux fesses

au creux de ses mains chaudes, il la soulève enfin dans les airs en se levant debout

lui-même. Il caracole alors dans la pièce en la faisant tournoyer rapidement et en

fredonnant un air de meringué endiablé. Quand le ravisseur et sa proie ravie se

laissent finalement tomber parmi la montagne de coussins qui garnit la portion de la pièce qui sert de salon, ils sont tous deux pris d'un véritable fou rire. Après

quelques minutes passées ainsi à se chatouiller et à rire franchement, ils

commencent ensuite à adopter un mode de relation assez différent dont l'amour et le désir n'est pas absent.

 

(...)

 

- "Mais alors, si je comprends bien, c'est strictement

parce que tu es persuadé que le sens de ta vie doit se déterminer en grande

partie au gré des coïncidences et du hasard que tu es ici aujourd'hui, c'est ça?

 

- "Oui, c'est précisément pour ça. ... C'est à la fois très

simple et pas mal compliqué... Hum... Bon. Commençons par le début, ça peut

paraître long, mais je pense que si tu veux qu'on se comprenne bien, c'est

encore comme ça que c'est le plus simple et le plus sûr. ... OK. ... J'imagine

que pour toi le mot "prophétie" ça fait essentiellement référence à l'antiquité

ou à des temps révolus de ce genre là. Est-ce que je me trompe? ...

"Non, bon, C'est normal, moi aussi j'étais comme ça,

avant... Avant d'entendre parler de la Prophétie des Ombres. La Prophétie des

Ombres, c'est un manuscrit incroyable découvert par hasard par un jeune

indien Nahualp et sa copine, une jeune fille en vacances dans une partie non

fréquentée parce que très difficilement accessible d'un réseau de cavernes,

grottes et puits qui s'étend de la région de Xcaret sur la côte est du Yucatan,

au moins jusqu'à Dzitnup et Balancanché dans le centre de la péninsule, près

de Chichén Itzà.

"Vois-tu, dans chacune de ces localités, on retrouve

encore aujourd'hui énormément de vestiges de l'occupation maya. Outre des

temples, monuments et pyramides très nombreux et fort étonnants, dans ces

endroits en particulier, on trouve des trucs que les anciens mayas appelaient

des "dzonot" et que les mexicains d'aujourd'hui connaissent comme des

"cenotes". Les "cenotes" sont d'anciens puits, extrêmement profonds qui

descendent jusqu'à la nappe phréatique de la péninsule. C'est comme si on

creusait un puis de surface jusqu'à une profondeur correspondant à un puis

artésien. Je ne sais pas si tu comprends la nuance: il s'agit de profondeurs

qui se rangent dans des ordres de grandeurs qui ont un rapport minimal de 10 à un, tu imagines! Les archéologues pensent en général que les cenotes

sont des accidents géologiques naturels que les anciens Mayas ont

simplement découverts tels qu'on les connaît aujourd'hui et qu'ils les ont

simplement utilisés à peu près tels quel. Ils auraient simplement profité des

opportunités offertes."

"Pourtant, depuis ce temps, on a fait d'autres

découvertes, en particulier dans la région de Xcaret. Ainsi, ce petit bled est

bien connu aujourd'hui des vacanciers pour son surprenant réseau de

cavernes avec bassins sous-terrains. Là, les touristes peuvent louer un

équipement de plongée et descendre faire des visites guidées et explorer des

profondeurs à la fois sous-marines et sous-terraines. On y rencontre même

une étrange faune de poissons quasi-incolores qui vivent comme ça, loin de

la lumière du jour depuis dieu sait quand!.

"Toujours est-il que Maria Antonieta Rosa de

Bambiniño, la jeune nana dont je t'ai parlé plus tôt, était en vacances dans ce

coin-là; après tout, ça n'est vraiment pas très éloigné de chez elle; d'habitude,

elle crèche à Cancun, et prends des vacances du côté de Mexico pour sortir

de son île de Cancun, cet espèce d'attrape-touriste bien connu un peu plus au nord. Alors, au cours de la semaine précédente, elle avait fait la

connaissance d'un touriste américain de passage pour quelque temps à

l'hôtel où elle bossait. Le mec était un ethnologue de profession, doublé d'un

archéologue amateur passionné. Ils ont beaucoup causé à chaque fois qu'ils

se rencontraient à l'hôtel Elle voulait apprendre un peu plus d'anglais et lui un

peu plus d'espagnol . Après le boulot, ils ont même pris quelques verres

ensemble à l'occasion. Bref, ils ne se sont pas déplu le moins du monde, si tu vois ce que je veux dire... Alors quand le mec, John Greenwoods pour ne

pas le nommer, a appris que la belle Maria partait en vacances à la campagne,

il n'a fait ni une, ni deux, il lui a proposé de s'en offrir de vraies belles cette

fois, mais avec lui. On louerait une tire; il devait casquer pour tous les frais,

plus "una buena propina para la guia" et elle, en retour lui servirait de guide,

sans autre obligation que de lui tenir compagnie et d'être son passeport pour

rencontrer les « vrais » descendants des Mayas."

"Le lendemain midi, ils mettent donc les voiles

ensemble avec un petit chameau mauve décapotable pas trop cradingue loué

à l'hôtel et ils se dirigent vers un vrai petit trou, pas loin de Xcaret justement.

Il s'agit en fait d'un petit groupe d'habitations, une ferme avec quelques

bestiaux et des champs de cailloux et de maïs, un magasin de souvenirs

doublé d'un petit resto d'empannadas, tacos y burritos, plus les piaules des

deux ou trois pelés et du tondu qui y bossent avec toute leur smala. Maria y

connaissait bien le fils du fermier puisqu'ils avaient fréquenté le même lycée

peu d'années auparavant. « Pablo Maxtuatl », le fils du bouseux, lui avait déjà

dit qu'il connaissait l'emplacement d'un "cenote" secret, inconnu de tout le

monde. C'est son pépé, un indien Nahualp, qui le lui avait montré, en lui disant

que c'était une porte d'entrée dans le ventre de « Gucumatz » et du monde des esprits mayas. Que c'était par là que le « Chilam Jaguar » allait sortir pour

régler le sort du monde, un bonne fois pour toutes. Il allait faire ça en parlant

aux initiés dans le langue « Suyua », une sorte d'argot lithurgique maison pas

con du tout. D'ailleurs il fallait déjà être un peu investi de "puissance

personnelle" pour qu'on t'y initie avant de pouvoir espérer avoir accès aux

pouvoirs supérieurs par la suite et tout ça prenait bien sûr un certain temps,

parce que par sa forme elle-même, ce langage correspondait étroitement à

celui des figures cachées dans les glyphes; on disait d'ailleurs que c'était le

seul apte à transcrire clairement tous les secrets du réel. C'est pourquoi les

Mayas pensaient qu'il devait donc rester, pour ce faire, comme le réel, en

partie indéchiffrable. La mise au parfum de sa connaissance par des canaux initiatiques agréés des dieux était d'ailleurs la seule bonne courroie de

transmission pour le pouvoir et la seigneurie dans la communauté."

"Nos deux touristes en cavale se pointent donc chez

Pablito avant le casse-croûte du soir et ils tirent ensemble des plans pour la

sortie du lendemain. Pablo leur raconte qu'il est déjà descendu dans son

"cenote" avec une grande échelle de corde, quasiment cent mètres, c'est pas

rien, mais qu'il n'a jamais été jusqu'au fond du trou complètement, ni même,

jusqu'au bout de son échelle en fait. Il était bien jeune à l'époque, il faisait si

noir, il était tout seul et il y avait des bruits étranges qui lui avaient donné les

jetons. En plus avec les contes que son pépé lui avait contés, il avait un peu

la trouille de rencontrer dieu sait quoi. Dans ce temps là, il ne sentait pas prêt.

Il était certain que son échelle de corde devait être toujours là-bas, bien

planquée tout près."

"John et Maria avaient loué tout un attirail de plongée

avant de partir de Cancun, au cas où, et, au Plaza Caracol, le magasin grande

surface de Cancun, John avait aussi mis la main sur tout un barda de spéléo,

alors quand, en bout de piste, ils vont se pieuter, tout est fin prêt et réglé au

quart de tour pour la saga du lendemain."

"Après un petit dej de fruits et café, nos trois lascars

se rendent au lieu-dit. Ils accrochent l'échelle et c'est John qui se risque le

premier. Muni d'un couvre-chef de spéléo avec loupiote sur la tête, il emporte

un carnet pour les notes, une bonne torche électrique et un appareil photo

étanche avec flash pour l'album souvenir dans sa besace et il descend.

Cinquante mètres. Soixante-quinze. La flotte est toujours plus bas, John

entend ses gargouillis et elle a l'air d'être plutôt agitée même et de cavaler

une sacrée pente à en juger par sa chanson."

"Son échelle va lui faire faux-bond bientôt. Mais il

remarque qu'un côté du cenote est crevassé depuis un bon moment par des

petites cavités espacées verticalement l'une de l'autre d'environ trente

centimètres. Comme une échelle creusée dans la pierre, quoi! Il décide donc

d'essayer de s'en servir pour continuer un peu plus bas si possible. Il crie à

ses copains à la surface, leur explique le topo, attache le câble qu'il traînait en bandoulière après sa taille et au bas de l'échelle, puis le voilà reparti."

" Il n'a pas fait plus de dix mètres comme ça, lorsqu'il

débouche sur une galerie horizontale assez grande pour y entrer à quatre

pattes. Bien sûr le puits descend toujours et pour la flotte, c'est encore à

l'étage au dessous. Curieux comme un singe, le mec John s'y engage aussi

sec. Cinq mètres plus loin, le boyau s'agrandit, il peut presque marcher

debout et débouche cent mètres plus loin encore sur une grande salle au

murs très hauts et d'où partent plusieurs galeries dans toutes les directions.

Les murs sont constellés de glyphes de toutes sortes. Il y en a presqu'autant

que dans tout le texte du « Popol Vuh » croit-il!"

 

- "Hein, des quoi?"

 

- "Oh excuse-moi. Des « glyphes », ça s'écrit: G, L, Y,

P, H, E avec un S au pluriel. C'est comme ça qu'on appelle les espèces de

dessins, comme des hiéroglyphes égyptiens si tu veux, que les Mayas

gravaient dans la pierre. Ils correspondent à une sorte d'écriture et

représentent des mots, des sons, des chiffres, des concepts ou des divinités.

Dans le code des glyphes mayas, le dessin, son sujet, sa forme, sa position

relative, ses couleurs, son relief, tout peut être porteur de sens; alors leur

décodage aujourd'hui, c'est pas de la tarte, je t'assure! Même pour des

ordinateurs hyper-rapides et puissants équipés de logiciels spécialisés dans

le décodage, c'est pratiquement inaccessible, c'est dire! Même le Chinois, à

côté de ça, pour nous c'est limpide! Grâce à des glyphes du genre, on sait par

exemple que bien avant l'arrivée des espagnols en Amérique, ils avaient un

calendrier déjà beaucoup plus précis que celui des européens à la même époque. ... Et, en passant, le « Popol Vuh » dont je parle, c'est l'un des deux

textes connus les plus importants qui nous restent des Mayas."

 

- "Je vois, merci. Continue, je t'écoute."

 

- "Bon. ... En plus, dans le cas de ceux trouvés par

John, plusieurs portent encore des traces des couleurs fabriquées à partir de

matières végétales. Le passionné d'archéologie fou ne se sent plus de joie: il est en train d'écrire l'histoire et nul doute que l'importance de sa découverte

dépasse tout ce qu'il connaît déjà!"

"Il déballe son matôs, prend un maximum de clichés,

note très systématiquement tout ce qu'il fait, par exemple il se trace un plan

sommaire de la salle avec la position des sujets de ses photos;

consciencieux, il gratte même quelques milligrammes des vestiges de

colorant végétal qui restent encore sur les glyphes. Il emballe le tout dans ses

boites de pellicule vide pour analyse ultérieure et datation au carbone peut-être."

"Quand enfin il remonte, il est déjà tard et l'avant-midi

est bien terminé. Maria Antonieta et Pablo sont tellement partis dans une

discussion à propos du bon vieux temps et des folies qu'ils faisaient au lycée,

qu'ils renoncent à descendre eux aussi dans le cenote. On remonte l'échelle.

Pablo la flanque dans sa planque blindée et on décide de retourner à la tienda

de babioles à côté de chez Pablo. Là, il y a un gus qui apporte les films des

touristes jusqu'à la ville tous les jours au cours de l'après-midi. Il reviens un

peu plus tard avec les films développés et les tirages des touristes qui les récupèrent donc pour le casse-croûte du soir. Grâce à ce service, le resto

s'assure d'une bonne clientèle pour vendre sa bouffe et acheter ses tours

guidés. En retournant tout de suite à la base, John pourra attraper le pigeon

voyageur avant qu'il ne s'envole et comme ça, il pourra examiner ses clichés

comme il faut, le soir même et, après seulement, il décidera de ce qu'il doit

faire."

"Donc, retour illico à la tienda de Pablo. À temps pour

envoyer la péloche. Ce soir là, on examine le travail. Impec, mais John

voudrait y retourner le lendemain pour reprendre des détails. Le pépé qui

glande encore par là s'adonne à viser un peu ce que le yankee a trouvé grâce

à son petit morveux qui l'a mis au parfum. Il est absolument furax: ça ne se

fait pas! C'est un insulte aux dieux! On a pas le droit d'essayer de leur voler

leur secrets! Seul l'homme sage doit avoir accès à la connaissance et un

maître doit la lui donner à la petite cuillère, car il doit la mériter sinon elle le traverse et ça pourrait laisser des trous dans la tranche des dimensions de

l'univers! ... Ça donnerait peut-être des ratés au réel, c'est pas rien! ... heu,

Judy?... ... Est-ce que je t'ai perdue? ... Non, bon. ... Enfin, entre deux gros

mots en Nahualp, il glapit toutes sortes de choses dans ces eaux-là en

espagnol. L'étranger sacrilège ne doit plus jamais remettre les pieds sur ces

terres héritées des Mayas avec qui ses propres ancêtres avaient conclu des

ententes sacrées! Bref, c'est cuit pour remettre le nez dans le cenote. John

est, comment dire, "persona non grata" dans le coin. Un peu plus tard, lui et

Maria Antonieta se replient sur Cancun. Fin de l'épisode."

 

- "Je me demandes bien comment Maria Antonieta a pu

vivre ça. C'est sûr que ça pas dû être de tout repos pour... Pablo, son copain,

ni pour le cow-boy... John, c'est ça? ... Mais John en tous cas, lui il ne

repartait tout de même pas avec rien. Et puis ça, même si au départ, il n'était

pas allé à Cancun, au Mexique pour d'autres choses que des vacances au

soleil, à se la couler douce. Tout lui est un peu arrivé entre les pattes, par

accident. Comme un cadeau du ciel! Non? ... Avec ses photos et ses fioles de

couleur maya, il était gras dur! Ça lui faisait plus qu'assez pour que son "trip"

aie valu la peine. Non? ... Tandis que, pour Maria, elle n'y gagnait pas grand

chose sauf des embarras!"

" Remarque: moi ce que j'en dit, c'est parce que c'est

une fille et moi aussi? Peut-être, mais en tous cas, par les temps qui courent,

je sais pas pourquoi, mais la solidarité féminine, pour moi, c'est important.

Surtout quand t'as toi-même parfois l'impression que c'est à peu près tout ce

qui te reste pour t'appuyer dessus. Ça soulage bien un peu, même si ça suffit

vraiment pas, et que tu le sais très bien en plus... C'est un peu triste, mais on

dirait que pour toi il faut que, en plus de "dealer" toi-même avec le sens à

donner à ta p'tite vie, tu dois aussi apprendre à gérer en fonction de celle de

quelqu'un qui dépend un peu ou beaucoup de toi, et puis ça, c'est pas

toujours facile. ... C'est vrai que c'est peut-être bien bon d'avoir toujours

quelqu'un ou quelque chose qui te ramène un peu en vie par l'amour qui te

revient en retour. ... Bien sûr, si t'en as pas des dépendants "ordinaires"

comme des enfants, il peut parfois t'en tomber entre les bras bien d'autres

sortes! Maria était tout de même coincée entre des personnes qu'elle avait,

elle-même introduites l'une à l'autre! Mais là, elle n'avait peut-être pas grand

chose à gagner. Je sais pas. ... Mais au fait, le fameux John est-ce qu'il a pu

savoir finalement qu'est-ce que ça racontait, ses murs de... griffes? ... non? ... Glyphes, G, L, Y, P, H, E, avec un S au pluriel, OK, OK. ... Et puis? ... Oui!

Wow! Alors ça parlait de quoi?"...

 

- " Hé bien, la fameuse Prophétie des Ombres, c'est en

plein ça. Il en a fait une traduction. Ça a été en grande partie facilité parce qu'il

y avait aussi sur un des murs des bouts d'histoires déjà connues, en

l'occurence des extraits du « Popol Vuh » et le « Chilam Ballam » de Tusik et

Chimayel et ça, on les avait déjà pas mal étudiés! Assez pour déchiffrer les glyphes pas trop mal en tout cas. Même que, selon moi en tout cas, John est

devenu un des meilleurs interprètes du Maya ancien, c'est dire! ... ...Bon,

toujours est-il qu'à partir de son premier « glyphe-à-mot » littéral, John en a

fait une version plus « lisible ». En fait il l'a à la fois condensée, simplifiée et

un peu « enrichie »; annotée, si tu veux. J'en ai une copie dans mon sac. ..."

"Tu veux la voir? ... OK, c'est pas très long, en plus

d'une espèce d'intro générale, qui présente une sorte de cosmogonie

compêtement capotée, il y a juste huit Prophéties de base qu'on a traduites

d'après la valeur idéographique des dessins et une neuvième qui se dégage d'une lecture des valeurs phonétiques des séries de glyphes qui servent tout

de même de signifiants pour les huit autres prophéties, mais cela quand on

les lit comme des vrais idéogrammes, comme je disais. ... C'est assez

compliqué! Non? ... Je pourrais pas te dire comment ils s'y ont pris pour

concevoir un genre de texte comme ça, il me semble qu'ils ont dû drôlement

se creuser la nénette, mais toujours est-il que c'est ça qu'on a trouvé! Surtout

John en fait! ... ... Oui, c'est vrai, mais même si on sait que la bible est un

document chiffré, dans son cas, les "auteurs" n'ont eu que deux niveaux de

lecture à considérer, dont un assez primaire, tandis que le niveau

d'encryptage des Prophéties des Ombres est pas mal moins simpliste, si tu

veux mon avis! ... En tous cas! ... Si cela t'intéresse, je vais même t'en donner

une copie. Tiens."

" ... Tu peux la lire au complet si tu veux, mais j'ai bien

peur que la signification profonde de chaque prophétie ne va t'apparaître que

quand le hasard et les coïncidences signifiantes de ta vie vont te les éclairer;

alors tu peux garder la copie et en relire des passages plus tard: elle est à toi. ... Bon. ... Moi-même, je suis certain que je ne les comprend pas encore toutes

parfaitement. John disait qu'il devrait même pouvoir y décoder une dixième prophétie, mais avant qu'il ne découvre comment l'aborder, il lui a fallu

phosphorer sérieux pas à peu près!"

"... Ah oui j'y pense, lorsque tu la liras, je t'incite à

regarder plus particulièrement la sixième et la huitième prophéties, il va te

sembler qu'elles ont été écrites spécialement pour toi! ... Au fait, quant à moi,

je suis convaincu que le sens des multiples péripéties qui m'ont finalement

amené ici, avec toi, aujourd'hui, se trouvent expliqué dans la première, et la

septième. ... Et puis, si je pense à notre rencontre en particulier, je ne peux

qu'évoquer la troisième. ... Dit comme ça, hors contexte, ça doit te paraître

plutôt « fumeux », mais en lisant les prophéties, je pense que tu vas

comprendre..."

... ...

"Bien sûr, John a déjà voulu diffuser l'information

contenue dans ces prophéties, que lui et moi on a jusqu'à présent baptisées

du nom de: « Prophéties des Ombres ». ... Pourquoi? Parce qu'elles ont été

découvertes à l'ombre bien-sûr et aussi qu'elles parlent d'un truc qu'elles

appellent des « portes des Ombres » comme quelque chose de très important.

... Il en a fait une transcription en termes contemporains et tu vas voir qu'elle

nous concerne particulièrement aujourd'hui, parce qu'elle traite en grande

partie des années de fin de millénaire que nous vivons en ce moment. ... "

"Mais quand il a essayé de faire sortir ça, il s'est

apperçu assez vite qu'il n'était pas question de le faire de façon

conventionnelle via une publication dans une revue scientifique spécialisée

par exemple. D'abord, à cause du caractère vraiment universel du message

des prophéties, qui concerne tout le monde dans le fond, pas juste les

archéologues, ça tu peux me croire! À tel point qu'on pourrait presque être

tenté d'en faire la base d'une nouvelle religion! Alors, tu peux bien

comprendre que, devant la possibilité de l'apparition d'une nouvelle religion,

pas d'une simple secte plus ou moins naïve ou barbaroïde, mais bien d'une

nouvelle religion, et une sorte de « religion-plus» qui se trouverait à remplacer

celles existantes, déjà moribondes par ailleurs, et ce, sans vraiment les

remplacer, mais en leur dammant le pion en quelque sorte, en acceptant

d'amblée leurs messages, leurs prémisses, leurs dieux, leurs cultes et même

leurs traditions, mais en expliquant aussi la raison de la désaffection dont

elles sont l'objet et en proposant une nouvelle grille d'explication de l'univers

et du sens de la vie qui intègrerait toutes celles existantes en les débordant en quelque sorte, il s'est retrouvé dans l'eau chaude! ... Tu me suis? ...

"Bon. ... OK, je continue. ... Donc, je parlais d'eau

chaude... oui, c'est ça. Est-ce que tu connais des trucs comme « L'Opus Dei », « l'Ordre de St-Martin », « l'A.M.O.R.C. » ou « la confrérie des Rose-Croix »,

la « Franc-Maçonnerie » ou le « Jihad Islamique »?... De nom, bon, c'est déjà

pas mal. ... OK, je vais t'expliquer. Depuis que les grandes religions existent,

elles ont toujours représenté un certain pouvoir, non? ... Bon. ... Tu vois ce

pouvoir s'est toujours exercé par le biais de structures temporelles « visibles

» et bien identifiables officiellement et socialement. Pourtant, il n'en a pas

toujours été ainsi tout à fait; lors de leur naissance et dans leurs débuts, ces

mêmes religions, aujourd'hui si riches, convenables et puissantes, ont

pratiquement toujours dû faire face à la persécution et à l'opposition des

autorités civiles ou des autres cultes existant déjà principalement. Pigé? OK.

..."

"Alors, c'est pourquoi, depuis leurs tout débuts en fait,

de pratiquement chacune des grandes religions que l'on connait aujourd'hui,

il émane un canal parrallèle de l'expression du pouvoir. Ce canal parrallèle est

comme la branche « d'action directe » distincte du pouvoir « politique» officiel

de nos religions patentées. Ça correspond un peu à... ce que sont... disons la

CIA pour le Pentagone et la Maison Blanche, ou le MOSSAD pour Israël, le

KGB pour la Russie, le Cinquième Bureau pour le gouvernement Britannique,

etc... Mais en plus anarchique et « délinquant » encore. Tu me suis toujours?

..."

"Bon. Alors, dans le cas de John, c'est surtout du côté

de l'Opus Dei dans ses factions les plus extrémistes, que s'est manifesté

l'opposition. C'est peut-être un des sous-produits de l'héritage des folies de

l'Inquisition? ... Allez savoir! En tout cas, au début, il n'a pas compris ce qui se passait; mais à un moment donné c'est devenu trop gros, trop ahurissant.

Il avait essayé de consulter divers spécialistes du monde entier à propos de

sa découverte. C'est donc dire que le contenu des Prophéties circulait déjà

sous le manteau dans un certain milieu, soit celui de l'archéologie scientifique

et de l'anthropologie."

"Tant que c'est resté strictement à ce niveau, tout allait

bien, la réponse était très positive, pour ne pas dire emballée.

Malheureusement, dans ce milieu là comme dans tous les milieux où s'exerce

une certaine forme de pouvoir, les entités dont je t'ai parlé tout à l'heure ont

des antennes et recrutent un certain pourcentage de leurs éléments. Peut-être

un peu plus spécIfiquement dans ce milieu là et ce, pour des raisons

évidentes peut-être? ... Allez savoir..."

"Toujours est-il que lorsque le « backlash » de sa «

prédiffusion » a commencé à se faire sentir, John a reçu ça comme un coup

de poing en bas de la ceinture. Au début, il n'y croyait pas. Il pensait qu'il

fabulait. Mais à un moment donné, il s'est apperçu qu'il y avait vraiment

quelque chose de pas catholique - ou de trop catholique, si tu veux - qui se

passait. Trop de « coïncidences ». Et pas seulement des belles non plus!

Ensuite, quand il a vu plusieurs de ses collaborateurs littéralement «

disparaître », qu'il s'est lui-même retrouvé menacé, traqué, agressé, visé par

une campagne destinée à le discéditer complêtement pour l'empêcher d'avoir

accès aux canaux ordinaires de diffusion pour un chercheur scientifique, il a compris qu'il devrait s'y prendre autrement."

"Alors il a transposé toute son aventure dans le cadre

d'une histoire de fiction ... - oui, un roman si tu veux - et en plus, il a rebaptisé

sa prophétie. Il a même déplacé le lieu de sa découverte et les circonstances

présises de sa trouvaille bien-sûr. Il a un peu parlé de l'action des forces occultes qui s'opposaient à la diffusion des Prophéties, mais il les a toujours

sciemment situées ailleurs, sous d'autres noms, dans un autre pays, etc. pour

brouiller les pistes et un peu dégonfler l'importance du message donc. "

"Sous un pseudonyme, il a d'abord publié un premier

roman mettant en scène une quête du contenu des neuf premières

prophéties, avec tout le « suspense » voulu jusqu'à la découverte finale de la

neuvième s'il vous plait. En plus, il a si bien intégré les prophéties dans sa

trame narrative qu'il en a fait une sorte de quête d'identité susceptible de faire

de son bouquin un vrai "livre-culte" à succès! La publication de ce premier

roman a eu un vif succès. Comme ça ne prétendait pas être autre chose qu'un

roman de fiction, il n'a plus été l'objet de « persécutions » par les Cinquièmes

Colonnes de nos chères Grandes... Tout était pout le mieux dans le meilleur

des mondes: tirage extraordinaire, traduction dans cinquante-douze langues

au moins, etc..."

"Maintenant, John a même fini par publier une suite,

sous forme de roman toujours, une « fiction » donc, dans laquelle il diffuse le

contenu de la dixième prophétie; parce qu'il a réellement réussi à décoder une

dixième prophétie cohérente. Il y est parvenu en abordant la séquence des

glyphes selon une série de paramètres différents, soit ceux qui avaient été

utilisés par une autre civilisation très surprennante d'Amérique et

essentiellement antérieure aux Mayas, les

« Olmèques ». Tu me suis toujours? ... Bon , parfait. ... Tu vois: les Mayas

interprétaient leurs glyphes selon un certain ordre particulier; c'est mettons,

comme pour nous: une page écrite on sait que ça se lit sur des lignes écrites

de gauche à droite; ensuite nos lignes s'écrivent à la suite, de haut en bas.

OK. .... Bon. Mais tu sais peut-être aussi que les Arabes écrivent de droite à

gauche, les Chinois de bas en haut, ou de haut en bas je ne me souviens plus,

enfin différemment de nous en tous cas... Tu me suis toujours? ... Bon. ... Bref,

il s'agit de conventions qui sont propres à nos civilisations. Maintenant,

imagine un texte qui pourrait être lu selon notre ordre conventionnel, et « faire

du sens », mais ce texte bizaroïde pourrait aussi être lu selon... disons les

conventions propres aux Arabes mettons, et toujours "faire du sens". Il

pourrait donc contenir un message supplémentaire, caché au lecteur

ordinaire. Dans le cas de mon exemple, le texte devrait être conçu comme un

immense palindrome; si j'avais choisi le chinois comme deuxième paramètre,

ça aurait donné un mot croisé; dans le cas des glyphes de John, c'est pas

aussi simple, mais le principe est le même, tu comprends? ... Oui, bon. ... Où

en étais-je? ... Ha! Oui, c'est ça: un message supplémentaire. Bon... ...c'est ce

dernier message donc que John a découvert en appliquant aux glyphes de «

ses » prophéties les conventions de lecture des Olmèques! ... OK, pigé? ...

Donc, parution de la suite des premières prophéties avec un nouveau roman

où on trouvera une dixième prophétie qui complètera celles de la précédente

saga! Voilà pour le début de l'histoire de la Prophétie de Ombres, toujours

rebaptisée et relocalisée bien sûr! ... Jusque-là, ça n'est pas trop rasoir? ...

Non, bon. En tous cas. ..."

" ... Pour le reste, je vais abréger un peu. ... Bon.

Disons qu'à la suite de la lecture de son premier roman, j'avais été très

captivé par l'histoire, la formule de la quête d'identité illustrée aussi, et quant

au message lui-même, j'te dis pas! ... Bon, mais mettons que j'avais bien-sûr

pensé qu'il s'agissait essentiellement de fiction, un chef-d'oeuvre de

littérature. Sans plus. Comme à peu près tout le monde d'ailleurs. Par contre,

quand j'ai trouvé une série de dessins similaires aux glyphes dont on parle

jusqu'à présent, inscrits sur la face intérieure d'une potiche Maya qui faisait

partie de la collection personnelle de ma maman chérie et que j'ai reçue en héritage, alors c'est là que tout a commencé pour moi! Cette potiche en

céramique, ornée de motifs décoratifs mayas très rudimentaires avait

toujours fait partie de mon environnement pendant le temps où j'ai vécu aux

côtés de ma mère. Tout ce que j'en savais, c'est que maman disait l'avoir

reçue en cadeau de sa propre mère. Elle était authentique, à ce qu'elle disait,

et qu'elle avait beaucoup, beaucoup de valeur pour elle! Pour moi, elle était

plutôt jolie OK, mais assez primitive merci. Sans plus! ... Alors, quand comme

un con, je l'ai fait tomber et qu'en voulant ramasser les morceaux, je me suis

aperçu qu'aux dessins décoratifs en relief qui ornaient l'extérieur de la

potiche, il s'ajoutait maintenant de nouveaux dessins, en relief toujours,

gravés, ou modelés plutôt, sur la paroi intérieure de ma foutue potiche, alors

là je te dis pas!"

"Ces dessins étaient normalement quasi invisibles

parce que l'embouchure de la pièce ne faisait pas plus de deux centimètres!

Comment l'artisan avait-il réussi à faire son oeuvre cachée, ça c'est toujours

un mystère pour moi! ... En tous cas. ... Toujours est-il que j'ai réassemblé les

morceaux, comme pour un pulse. J'étais persuadé que je tenais là quelque

chose qui pouvait être important! Je veux, oui! Je les ai donc tous rammassés

consciencieusement. Puis je les ai photographiés, dessinés, numérotés, en

indiquant les liens morphologiques qui pouvaient permettre de les "accoler"

et dans quel ordre, etc... Un vrai travail de moine quoi! Bref j'ai bossé sérieux!

Tu me suis?... Bon, je continue."

"Puis, j'ai cherché quelqu'un pour m'aider à les

décoder. Pour ça, j'ai bien sûr contacté les départements d'archéologie et tutti

quanti des grandes universités du Mexique et de France que je connaissais.

Au début, rien. Puis, à un moment donné, un des chercheurs qui connaissait

la vraie histoire des prophéties de John parce qu'il avait lui-même reçu un

exemplaire de son premier envoi, m'a contacté et suggéré de venir aux États

Unis avec lui pour montrer mes trouvailles à quelqu'un qui saurait comment

les traiter. Évidemment, jusque là je ne connaissais John que sous son

pseudonyme et je ne pouvais évidemment pas faire le lien entre des dessins

en bas-relief trouvés dans ma vieille potiche maya et les fameuses prophéties

à propos desquelles j'avais lu un si merveilleux roman! D'autant plus que

l'action de ce roman se déroulait à une distance très significative du lieu où

moi j'étais! Ça n'est que quand j'ai rencontré le vrai John Greenwoods, que

j'ai enfin complété l'addition! De toutes façons, même aujourd'hui, je dois

t'avouer que je ne suis absolument pas certain de savoir à coup sûr lequel de

ses deux noms, « John Greenwoods » ou celui qu'il m'a dit être un

pseudonyme, qui est le vrai! Ni même s'il s'agit de l'un des deux d'ailleurs!

Tellement il est devenu méfiant, malgré sa nouvelle renommée incroyable...

C'est complêtement « barjo », si tu veux mon avis! Enfin, passons..."

"... Pour en revenir à mon histoire, disons qu'en

étudiant ma trouvaille et la sienne, on s'est alors rendu compte que le texte

que John avait trouvé n'était pas complet. Peut-être même en y ajoutant le

texte de la mienne non plus! Les glyphes cachés dans ma potiche parlaient

même d'autres prophéties suivant la onzième et la douxième, - ces deux là

seraient essentiellement celles de ma potiche - , qu'il faudrait elles-mêmes

ajouter à celles déjà connues! Quand on sait que les Mayas utilisaient le

nombre 20 comme base de leur système numérique, on peut toujours se

laisser aller à rêver! Non? ... Tu me suis. ... ... Bon, OK, j'ai presque fini. ...

Toujours est-t-il que c'est dans ces deux nouvelles prophéties qu'on parle de

la fameuse « Montagne Couchée » qui m'a tellement allumé quand j'ai

rencontré tes copains l'autre jour! ... OK, pigé? ... Bon, alors assez causé pour

aujourd'hui, la suite au prochain numéro!" ...

"... En attendant, tu peux toujours lire ça, c'est un peu

une collection d'extraits du fameux roman dont je t'ai parlé, avec quelques

éléments présents dans les prophéties originales que John n'avait pas inclus

dans son roman, ... plus quelques résumés et quelques commentaires de

mon crû que j'ai ajoutés pour rendre la chose plus claire. Par exemple, au

début, j'ai cru bon d'y ajouter une partie que mon informateur avait réussi à

soustraire à l'action d'éradication tentée par les forces occultes dont je t'ai

déjà parlé. Il me semble que ça place tout ce qui suit dans une perspective un

peu plus claire... Peut-être que je me trompe? ... Enfin, passons! ... Dans son

roman, John n'avait pas jugé utile de l'intégrer, mais comme il s'agit en fait de

toute une nouvelle cosmogonie, assez flippante merci, j'ai décidé de la mettre

comme une sorte de préface."

"... On pourra en reparler quand tu l'auras lue. OK? ...

Bon. Parfait! ... Et que la vie continue, maintenant!"

"Y viva la vida ahora, Carajo!"

...

"Tu veux une mangue ou un pamplemousse?"

 

- "Oui, s'il-te-plait. Une mangue. Même si c'est plus

compliqué à peler! Après tout, c'est un fruit que je ne me paie pas souvent.!

 

- "Allons bon, ça n'est pas vraiment plus compliqué à

manger qu'un pamplemousse, quand tu connais le truc pour les arranger.

Attends, je vais te montrer. ... Regarde: tu coupe deux tranches bien nettes

d'un centimètre ou deux d'épais de chaque côté du noyau, comme ça ... puis

tu fait un quadrillage de grandes entailles en croix dans la chair du côté

intérieur des deux tranches que tu viens de dégager du fruit, comme ça ...

ensuite, tu replies le corps de tes tranches pour que la pelure extérieure se

retrouve à l'intérieur d'une nouvelle concavité, comme ça ... et puis il ne te

reste plus qu'à gober les morceaux de la chair qui se trouvent maintenant

dégagés et proéminents sur la peau, comme ça. ... Puis tu fait pareil avec les

deux autres côtés du noyau. ... Bon, pour finir, tu peux sucer le noyau si tu

veux, pour ne rien perdre, comme ça ... Et voilà, c'est aussi simple que ça. ...

Tiens, prends une autre mangue et essaye toi même!"

 

 

 

MESSAGE et MASSAGE PROFONDS

 

- " ¡Hola, lindisima señorita,, ahora me sento como

un niñito solisimo! ¡Soy una especie de sardinita sola en una caja de

gigante tamaño, carajo! ¡Por favor, suplico a usted de venirse por mi

aquario y tal vez bainarse conmigo! ... Si usted quiere, venga con su hija,

yo tiendre tanta mieda. ¡Verdad! ...¡ Adelante pescaditas de arena! ¡Oye,

señorita Susie-Janique, tù tambien chiquita! ... ¡Allez, viens toi-aussi, si

tu oses, petit poisson d'eau sèche à sa maman!"

 

Pour toute réponse, Judy lève la tête pour jeter un

coup d'oeil à ce baigneur exhubérant qui vient de l'interpeler. Quant elle

aperçoit le visage de son clown préféré tout empreint d'une fausse tristesse

sans borne, son propre visage arbore un grand sourire des plus avenant.

Smultanément, elle lève l'index de la main droite bien haut et répond:

 

-" Minute! Minute, j'arrive! ... Y a pas le feu! ... je

finis la dernière prophétie et je viens. ... Y faut absolument que je finisse

de lire ça: j'ai trop peur que le prof m'intérroge là-dessus ce soir! ... ...

Puisque je te le dis! Si tu connaissait le prof qui m'a donné ça à étudier,

tu comprendrais que j'aie peur: c'est un vrai tyran! ... ... Bon, OK j'ai

fini. Me v'là! Attention à vos côtes mon gros béluga préféré, je vais vous

les chatouiller à vous donner une vraie crise de Parkinson de haut

calibre! Psitt, Susie-Janique, debout: le défi s'adressait à toi-aussi! ...

Hop! ... Chère grande chatouilleuse devant l'éternel: viens me donner un

coup de main, on va rigoler!... Allez, viens ma belle complice d'amour! ... OK. ... Prête? ... On y va! C'est parti!"

 

Après avoir refermé son cartable qu'elle pose sur le

grand sac de plage en paille placé à côté d'elle sur un coin de la couverture

mexicaine éclatante de couleurs vives sur laquelle elle est étendue sur le

ventre, la jeune femme se lève vivement et, suivie de près par sa fille, aussi

hilare l'une que l'autre, elles s'élancent enfin vers la rivière et, telles deux

harpies sans pitié, la mère et sa fille plongent toutes deux sans hésiter le

moins du monde en direction du baigneur qui les interpelait quelques instants

plus tôt.

 

Après quelques minutes de jeux aquatiques,

constitués essentiellement de poursuites, d'attrapés, d'échappées, de

plongées, de remontées, d'esquives adroites et de chatouillis impitoyables,

complètement hilares tous les trois, les baigneurs à bout de souffle sortent enfin de l'eau et vont s'étendre sur les deux couvertures de la plage.

 

- "Alors comme ça, tu as déjà fini de lire le texte

que je t'avais donné ce matin. Hé bien, tu n'as pas perdu de temps, ma

belle! ... Qu'est-ce que tu en penses?"

 

- "Euh... C'est très intéressant il n'y a pas de doute,

mais... j'ai trouvé ça... heu... comment dire... un peu trop compliqué

pour te donner un commentaire intelligent tout de suite, comme ça, à

brûle pourpoint, après une seule lecture. ... Est-ce que tu vois ce que je

veux dire? ... OK, OK! ... En fait, je vais t'avouer que pour bien

comprendre tout ce que ton document contient, il faudrait peut-être qu'on

le regarde ensemble... ou bien que tu me donnes d'abord une petite idée

de ce que je devrais pouvoir y trouver. ... Un petit aperçu. ... ... Oui c'est

ça: un résumé sommaire quoi! ... ... S'il vous plait, messire, vous pouvez

faire ça pour moi et dame Susie-Janique? ... N'est-ce pas que ça

t'intéresse toi-aussi ma grande?... Bien. Merci."

 

- "Ok m'dame, je veux bien, mais en échange,

voulez-vous me faire un massage dans le dos: je pense que j'ai dû prendre

du froid cette nuit, j'ai tout le haut du dos tellement raide que ça fait mal!

Ça vous va comme échange de service? ... Un message profond contre un

massage en profondeur, c'est pas mal non?. ...Oui? ... Non?"

 

- "Ok m'man, allez, dis oui! dis oui! Et c'est moi qui

vais lui donner un vrai massage en profondeur... et si tu veux, tu peux

même m'aider, je vais t'expliquer comment faire, tu vas voir, c'est facile: Paule m'a déjâ montré comment masser un dos qui a pris un courant

d'air. ... Je t'en prie maman, dis oui, moi-aussi ça m'intéresse les histoires

de prophéties, sans blague! ...."

 

- "Hé bien tope-là ma grande: montres-moi ça

comment tu fais, si tu dis que c'est Paule qui t'a montré commant faire,

je suis bien curieuse de connaître les recettes magiques de la belle

ténébreuse!"

 

- "Bravo: ça c'est parlé! J'achète! Allez Judy, passe- moi le texte, que je ne vous raconte pas trop d'inepties!"

 

Les trois complices étendent d'abord côte à côte les

deux couvertures mexicaines, puis Judy et Susie-Janique s'intallent à pied

d'oeuvre de part et d'autre de leur compagnon., maintenant couché sur le

ventre au milieu de cet îlot de couleurs latino-américaines. Le patient

pousse un soupir de satisfaction quand il sent les petites mains chaudes de Susie-Janique qui lui frictionne maintenant l'épaule droite avec un doigté

parfait et il se laisse littéralement fondre dans le sol, les yeux fermés et un

sourire béat sur les lèvres. Après quelques minutes d'extase, Carlos relève

finalement la tête et place devant ses yeux le cartable ouvert qui contient le

texte de sa traduction de la Prophétie des Ombres pour lui servir de

référence. Il en feuillete rapidement quelques pages pour se rafraichir la

mémoire. Après s'être consciencieusement frotté les mains ensemble pour les réchauffer, comme vient de lui expliquer sa fille, Judy commence à

masser l'épaule gauche de leur patient elle-aussi. Sous la direction de la

cadette, les deux masseuses pétrissent maintenant le dos cuivré en

coordonnant parfaitement leur gestes. Leur patient s'éclaircit enfin la gorge

et il commence son résumé.

 

- "Bon, allons-y! ... Hum... ... Quand tu prends le

texte des prophéties et que tu commences à le lire, euh... hé bien... la

première chose qui te frappe c'est... heu... que tu t'aperçois que la

première partie des prophéties n'en est pas vraiment une, de prophétie!

Pas au sens où on l'entend habituellement en tout cas: ça ne prédit

encore rien. D'ailleurs, quand John a écrit son roman pour faire

connaître le contenu des prophéties, il n'a pas jugé bon d'y inclure cette

partie-là. Il trouvait que ça faisait un peu trop « flyé ». Il pensait qu'une

explication du monde de cet âge-là, ça ne pouvait probablement pas faire

le poids vis à vis de la physique moderne et que de l'inclure dans son

livre, ça pourrait briser toute la crédibilité du reste qui ne lui semblait pas

bête du tout quant à lui; à vrai dire, celà lui paraissait même du meilleur

à propos aujourd'hui, pour ne pas dire: parfaitement d'actualité! ... Avait-il raison? Je ne saurais le dire; l'avenir nous le dira... Enfin... ....

De mon côté, moi j'ai décidé de tout garder et j'ai appelé cette « prophétie

» une « cosmogonie », parce que c'est en fait une espèce d'explication

du monde, avec une description détaillée de la façon dont les auteurs

concevaient les rapports entre l'espace, le temps, l'énergie, la vie, l'esprit

et la réalité. Donc, pour ce qui est du résumé que j'ai entre les mains,

c'est pour ça qu'on y trouve aussi partie-là au début, comme une sorte de

préambule, même si ça n'a probablement qu'un intérêt folklorique!

Heureusement pour moi, John a quand même accepté de m'aider pour la traduction! Avec l'aide d'un copain physicien, Pedro Silva, j'ai ensuite

essayé de rendre ce premier jet dans des mots d'aujourd'hui et c'est

comme ça que j'ai pu l'inclure au début du texte. ... Il est question là- dedans de rapports d'influence entre le monde réel ordinaire et le monde

de l'imaginaire. ... Ça parle de choses comme les « Trous Noirs » qui

déverse le monde réel dans l'imaginaire; ça parle des « Points

Fondamentaux », qui « inventent le monde pour se perpétuer », et des « organismes intelligents » faits d'énergie et de matière « organisées » qui

sont à cheval sur les deux mondes, comme l'esprit humain qui procède autant du cerveau matériel que de l'esprit immatériel. ... D'après la

prophétie, ce serait ces trois choses-là, les Trous Noirs, les Points

Fondamentaux et les organismes intelligents, qui serviraient de canal

entre ces deux mondes, avec leurs deux temps: le « temps positif réel » et

le « temps négatif imaginaire », etc...Jusque-là, ça va? ... ... Ouais...

Mais ne vous en faites pas si ça vous parait un peu trop compliqué: je

vous avoue que moi-même, je ne suis pas certain d'avoir tout compris!

J'espère juste que ma traduction ne renfermera pas trop de contre-sens

par rapport aux glyphes! ... En tout cas! ... Bref, en gros, il me semble

que ça raconte que le monde comprends trois dimensions d'espace réel,

avec un temps réel donc. Jusque là au moins, ça va! ... Bon. ... Comme je le disais à l'instant, ça dit aussi que le monde, c'est également trois

dimensions d'espace « imaginaire » avec une dimension de temps, «

imaginaire » lui-aussi. La prophétie parle en détails des caractéristiques

de ces dimensions du monde et de ce que ça devrait signifier

concrètement pour nous. ... D'après Pedro, mon consultant dont je vous

parlais tantôt, c'est d'ailleurs à partir de cette conception du monde que

plusieurs des prophéties proprement dites prennent une bonne partie de

leur sens. ... ... Enfin, comme je te le disais tantôt, ça me perd un peu..."

...

 

Travaillant toujours de concert, les deux masseuses

continuent leur massage superficiel de toute la surface du dos avec de

grands mouvements sinueux et symétriques. Leurs manipulations intègrent

maintenant les reins et elles finissent toujours leur massages sur la partie du

bas du dos où il perd son nom en y pétrissant à deux mains les deux masses

charnues qui le constituent. Elles s'amusent d'ailleurs à faire suivre chacun

de leurs passages par une paire de claques sonores sur les deux

protubérances en question...

 

- "Ouille! Doucement..."

"Quand à la première prophétie, elle parle de ce

qu'elle appelle « la Conspiration de l'Heureux Hasard ». Là, pour moi,

tu vois, il s'agit plus d'une vraie prophétie: elle prédit quelque chose! ...

Ça revient à dire qu'à un moment donné, les hommes vont pouvoir se

laisser guider par le hasard. ... Oui,vous avez bien compris: le hasard.

Mais, pas n'importe quel: « l'Heureux Hasard » ! ... ... Bien oui, c'est

pour ça que maintenant, à chaque jour je remercie l'Heureux Hasard

qui, contre toute probabilité, m'a fait vous rencontrer très chères! ... Oui,

c'est bien ça: la prophétie affirme qu'à un moment donné, ce qu'on

appelle habituellement « le hasard », et bien, en fait ça n'en sera plus! ...

Ça n'en sera plus, parce qu'on aura appris à lire le sens caché des choses

et qu'en se laissant guider par ce qu'on va y voir, on va pouvoir faire agir

la magie du monde pour appeler « l'Heureux Hasard » à notre aide! Comme ça, on pourra changer sa vie et lui donner un sens. ... ... En plus,

on y explique que l'on peut penser de deux façons: comme un intellectuel

qui analyse avec sa raison, ce qui est bien pratique pour régler les

questions d'intendance; mais on peut aussi penser comme un artiste qui

comprend globalement, avec son ituition. Ça c'est plus pratique pour

résoudre les questions fondamentales. ... ..."

"... Hum... Que ça fait du bien quand vous y aller

doucement comme ça... Continuez je vous en prie, c'est si bon... mmmm...

merci...."

"Bon. Dans la deuxième prophétie maintenant... on

annonce un peu comment la connaissance humaine va évoluer. Ça

explique qu'à un moment donné, la religion va devoir laisser sa place

centrale pour expliquer le monde, son fonctionnement et son sens. ... Ça

raconte que les hommes vont construire une espèce d'édifice de la

connaissance; tout ça basé sur des hypothèses, des théories, des

expériences, des preuves, etc... Dans la prophétie, c'est présenté comme

quelque chose de futur, mais comme la prophétie remonte à environ trois

milles ans, je pense que pour nous, c'est déjà du passé et ça parle en fait

de ce qu'on appelle aujourd'hui « la méthode scientifique ». ... La

prophétie explique aussi comment nous allons, ou plutôt « nous avons »

devrais-je dire, recyclé nos vieux dieux. ... En les « intériorisant », dit la

prophétie. (On a juste à penser au vocabulaire de la psychanalyse

aujourd'hui pour voir que c'est pas si con comme idée) ... Bon. ... La

prophétie affirme aussi que notre nouvelle méthode utilisée pour

appréhender le monde va se montrer incapable de répondre à une

question aussi simple que celle-ci: « la vie a-t-elle un sens et, si oui,

lequel? ... »

 

Pour commencer la partie en profondeur d'un

massage thérapeutique, à la manière de Paule, les deux masseuses sont

maintenant debout de part et d'autre de leur patient et, le dos plié tout en

gardant les bras bien droits, elles appuient maintenent de tout leur poids sur

le dos raide de la victime avec la paume de leurs mains.

 

- "... Ça va Carlos? Ça ne fait pas trop mal? ... OK,

fais-nous confiance, on va te réduire ça ton mal de dos, Paule m'a bien

expliqué comment faire. ... ... Elle dit que si ça fait mal, c'est normal: « il faut souffrir pour guérir », parait-il!"

 

... ...

 

- "Bon. La troisième prophétie maintenant... ... Là,

on apprend que le monde comporte une sorte d'énergie mystérieuse, «

immanente »; une énergie d'un genre qu'on ne connait même pas encore, je pense. ... Une sorte d'énergie « psychique ». ... Une énergie qui

s'apparenterait à la beauté et à l'amour. ... On y explique en gros ce

qu'est cette énergie, quel est son sens et comment on peut la trouver,

l'augmenter, s'en servir, etc..".

"... Bon..."

"Pourtant, ça n'est que dans la quatrième prophétie

qu'on apprends vraiment comment cette énergie se manifeste

concrètement. Dans cette prophétie, on apprend aussi pourquoi c'est

précisément l'avidité pour cette même énergie inconnue qui est à l'origine

de la majorité des conflits humain. ... Tout ça parce que les hommes

oublient trop souvent comment on peut la trouver ailleurs que chez leur

voisins et qu'ils cherchent généralement à leur en voler. ..."

 

Toujours accroupies aux côtés de leur victime, les

deux masseuses alternent maintenant des pressions avec la paume de leurs

mains et des pesées plus localisées avec les jointures pour réduire les noeuds

de tension qui font souffrir le patient. C'est en faisant quelques grimaces de

douleur que ce dernier continue à résumer son texte.

 

"... Ouais..."

"Dans la prophétie suivante, on y explique enfin où

et comment trouver cette fameuse énergie sans essayer de voler celle de

son voisin. ... Ici aussi ça parle de la « chaîne des coïncidences » et de

l'importance qu'elles ont pour nous. ... "

"... Hum... ..."

"Quant à la sixième prophétie, elle parle encore de

la-dite énergie mystérieuse et on nous y explique comment sa pousuite a

amené les hommes à mettre au point ce que j'ai traduit par « des

mécanismes de domination ». ... Pour résumer ce qu'on en lit, disons que

selon la prophétie, il y en aurait des mécanismes dits « actifs » et d'autres

dits « passifs ». On en décrit plusieurs en fait... Tiens, par exemple: «

l'Interrogateur », le mécanisme « actif » de celui qui pose tout le temps

des questions insidieuses pour qu'on ne pense plus qu'à lui, ... ... À

l'Interrogateur, correspond « l'Indifférent », la contrepartie « passive » de celui qui ne se sent jamais concerné. ... Il y a aussi « l'Intimidateur »,

qui veut faire peur, ... auquel correspond le « Plaintif », qui cherche à

vous culpabiliser, ... On parle aussi des anarchistes comme le « Comique

», qui essaie toujours de noyer le poisson en vous prenant comme tête de

turc s'il le faut, ou le « Simulateur », pour qui le mensonge, crû ou par

simple omission, la calomnie et la duperie, il n'y a que ça de vrai pardi!

... On y explique que ces fameux « mécanismes de domination » peuvent

se transmettre à nos enfants; en fait, si on nous décrit les plus courants,

c'est pour nous permettre d'apprendre à les identifier quand ils sont là. ... Les identifier, chez nous ou chez les autres. ... Les identifier pour pouvoir les désamorcer. ... Si on ne fait pas ça, chaque famille aurait

normalement tendance à toujours transmettre les mêmes. Comme une

vraie tare."

"... Merci les filles, ça a fait plutôt mal votre

traitement, mais c'est vrai que j'ai le dos moins raide maintenant! ... Bon,

laissez-moi me retourner maintenant: il faudrait que je puisse vous voir

pour parler de la prochaine prophétie, parce que, pour moi, ça parle de

vous ..."

... Bon. ...

"Pour la septième prophétie, il est très important de

s'ouvrir à la beauté (hein que celà vous concerne!). ... Selon elle, il est

absolument capital d'apprendre à « rêver lucidement » pour se servir

concrètement de ce que j'ai traduit par l'expression « des idées-forces ».

... C'est comme ça qu'on devrait pouvoir tracer ce que j'ai appellé « notre

carte d'état magique » pour apprivoiser ce que la prophétie considère

comme « la Connaissance », seule source du vrai pouvoir selon elle. ...

Dans cette prophétie, on trouve aussi une sorte de typologie des différents

tempéraments et une description détaillée des principales caractéristiques

de ces différents types de personnes. ... Hum... Quand je vous regarde, j'ai

l'impression que s'il faut savoir trouver la beauté où elle est quand on la

rencontre, et bien moi, je vais sûrement être sauvé, parce que votre beauté

je la vois très bien mesdames. ... ... Ouille!"

 

- "Vous êtes pas mal non-plus bel étranger... Mais

assez paressé, on a pas fini. Allez, sur le ventre monsieur Du-Beau-Parleur, vous n'y couperz pas aussi facilement! On va vous guérir malgré

vous s'il le faut! ... Ça vous tombe vraiment dans les bras un massage

comme ça, madame Chose. ... Si tu veux Judy, on fait un dernier

pétrissage à la main et après on va se lever debout et marcher sur le dos

du patient, ça va être moins fatiguant et ça va bien finir « la job »."

 

Aussitôt dit, aussitôt fait. Après avoir retourné leur

patient sur le ventre, les deux thérapeutes recommencent à pétrir ses muscles

encore tendus. Elles appuient de toutes leurs forces sur les noeuds de

tension et on peut voir dans leurs visages crispés qu'elles ne ménagent pas

leurs efforts pour ce faire. Puis, elles se relèvent debout et, se tenant

mutuellement par la taille et les épaules pour assurer leur équilibre, elles

dansent à présent une espèce de ballet mystérieux sur le dos de leur patient,

la mère se laissant guider par sa fille dont elle essaie d'imiter chacun des pas.

 

- " ... Ouille, vous n'y allez pas avec le dos de la

cuillère mes dames! ... Mais, gênez-vous pas, vous pouvez continuer, j'ai

le dos large et ça va encore... ...

... ...

"Bon. De son côté, la huitième prophétie s'intéresse

plus particulièrement aux enfants. On y parle par exemple des rapports

qui existent entre la mystérieuse énergie évoquée plus haut et l'éducation

des enfants. ... On y explique divers principes qui devraient s'appliquer à cette éducation. ... Il s'agit en général de « conseils » très « pratiques ».

... Par exemple, çaa dit que quand on rencontre une fille, qu'elle soit

adulte ou non, et qu'elle a un prénom qui commence par « J », il faut

absolument lui donner la fessée au moins une fois par jour... ... Woo,

woo! ... Hé, je blaguais, je blaguais les filles! De grace, ne me chatouillez

plus ou je me tais! Pitié! Pitié! ... Je vous en prie, je ne peux pas

supporter ça! ... Merci. ... Bon. Soyons sérieux maintenant. ... ... Tenez,

par exemple, on y parle, entre autres, des soins particuliers à apporter à

la femme enceinte pour éviter que son enfant ne soit « endommagé »

avant sa naissance par les émotions trop fortes, bonnes ou mauvaises,

vécues par sa maman pendant la gestation. ... On y explique aussi

comment on devrait se comporter vis à vis de la fameuse énergie et qu'est- ce qu'on devrait chercher à faire avec. ... D'après la prophétie, la

meilleure chose qu'on peut faire avec, c'est essayer de la donner! ... Y

parait que ça nous en prend toujours beaucoup et qu'il faut, en principe,

chercher toujours à l'augmenter. Pourtant, la prophétie dit aussi qu'il

faut pas hésiter à en donner à qui en a besoin! ... On y distingue des

concepts comme « l'amour fou » pour qui il ne peut y avoir d'énergie en

dehors de la relation avec l'être aimé, ce qui a éventuellement pour effet

de les appauvrir tous les deux, faute de ressourcement . ... L'autre sorte

d'amour qu'on lui oppose, c'est « l'amour vrai », où chacun des «

aimants » ne cherche qu'à augmenter l'énergie de l'être aimé et il voit

alors sa propre énergie s'en trouver magnifiée parce que ce sentiment

irradie et appelle sur le couple l'énergie « immanente » de l'univers. ... ...

On y prétend aussi que tout être humain recèle en lui-même une partie de l'autre sexe et qu'il faut apprendre à l'intégrer vraiment avant de

chercher à former un couple avec quelqu'un d'autre. ..."

... ...

"Quant à la neuvième prophétie, pour moi c'est

vraiment celle-là qui est le plus une vraie prophétie parce que c'est dans

celle-là qu'on trouve des « vraies » prédictions pour nous-autres

aujourd'hui, pas juste du vieux futur déjà tout passé! Tiens: par exemple,

on y parle en détails de l'avènement de « la Conspiration de l'Heureux

Hasard », de « la Science de la carte de l'inconnu », de l'apparition de

nombreux « maîtres », des vrais comme des faux... de l'art de créer son

futur « sur mesure », etc... Finalement, on y prédit que « connaître le

paradis sur terre deviendra le sens de notre vie en ce millénaire ». « Ce

millénaire », d'après l'évaluation que John et moi avons faite à partir des

indices que nous donne la prophétie, ça devrait commencer bientôt. À

dire vrai, si je pense à tout ce qui s'est passé dans ma vie cette année grace à l'action de « l'Heureux Hazard », je pense que c'est pour très

bientôt même! ..."

"Et qui plus est, pour moi en tout cas, si je vous

regarde belles dames, je suis certain que ce millénaire et bien, il est déjà

commencé depuis un bon moment, parole! ... Bon, c'est tout!

Maintenant, si vous avez fini vos « tortures », je pense que je vais rester

un peu sur la plage pour dormir un somme de lésard avant de rentrer.

Merci. ... Tu restes un moment avec moi Judy? ... Parfait."

...

"Hé bien, voilà mes dames: la « Prophétie des

Ombres », c'est à peu près ça. Je résume beaucoup et je coupe les coins

un peu ronds, mais ça devrait vous donner une bonne idée de la chose. ... Au fait, j'espère que je n'ai pas été trop rasoir pour toi Susie- Jannique?"

 

- "Voyons donc, ne soyez pas si condescendant

monsieur Chose, bien sûr que j'ai tout compris! ... Enfin, tout ce qu'il y

avait à comprendre! ... Je pense bien, en tous cas... Et j'ai trouvé ça très

intéressant, si vous voulez savoir! ... Bon, et bien si vous voulez rester à

paresser sur la plage, gênez-vous pas: restez. Moi je vais retourner à la

maison tout de suite pour faire cuire le souper. ... Du spaghetti à la

viande, ça vous va? Je pense qu'il reste encore un gros pot de sauce. ...

Oui, parfait! ... Au fait, c'est bien ce que tu avais prévu préparer

aujourd'hui Judy? ... OK, j'y vais. À tantôt. Pressez-vous pas, ça va

prendre un peu de temps: je vais d'abord rallumer le poële à bois pour

cuisiner, c'est tellement plus « le fun » et puis je suis sûre que Gus va se

faire un plaisir de m'aider à faire du feu... ...comme ça il ne viendra pas

vous embêter quand il va me voir arriver toute seule! ... Salut, à tout à

l'heure! Je vais vous appeler quand ce sera prêt. « Bye »!"

 

À ces mots, la grande adolescente part d'un pas

sautillant en chantonnant et en tenant ses sandales d'une main et le ballot de

ses vêtements de l'autre. Les deux adultes la regardent s'éloigner entre les

arbres en direction de la prairie toute proche jusqu'à ce qu'il voient son

mince corps nu sortir de l'ombre et réapparaître dans le grand champs, tout

enluminé par les tons chauds du soleil de fin d'après-midi. Rendue là, elle

enfile ses sandales et, marchant d'un bon pas, elle disparait alors très vite de

la vue des adultes. Puis, s'étant rapproché de sa compagne, Carlos

commence à la caresser le plus tendrement du monde. Bientôt emportée par

la chaleur de ces attentions, Judy s'abandonne totalement dans les bras de

son compagnon et ses doigts agiles ont vite trouvé une excellente poignée

sur le corps de son partenaire pour l'attirer à elle plus intimement.... Au bout

de quelques minutes d'étreintes enflammées et de subtiles manipulations - très - indiscrètes, les deux amants sont maintenant trop obnubilés par le plaisir qu'ils éprouvent tous deux pour s'apercevoir que deux petites paires

d'yeux sont depuis peu apparus subrepticement entre les feuilles des

bosquets qui bordent la plage et observent tous leurs faits et gestes avec le

plus haut intérêt...

 

 

 

 

 

 

<> SEXOLOGIE 001 ET « TOUCHER- SCOPE »

 

- "Bien non voyons Gustave! Mon gros bêta favori, ça

ne me dérange pas de répondre à tes questions, même embêtantes. Je le sais

bien moi que même si t'as l'air plus jeune que ton âge, t'es pas plus bête!

Malgré que des fois, je me le demande... ... Bien non mon frère, tu sais bien

que je niaise, c'est juste pour « t'étriver » un peu: c'est une farce voyons! ..."

 

Tous deux assis sur des bûches coupées à la scie à

chaîne à trente centimètres de haut environ par Carlos, venu leur donner un coup

de main il y a quelques jours, les deux enfants sont seuls en ce moment à côté du

petit feu qu'ils ont allumé tout à l'heure dans le rond de pierres qui sert de foyer

dans le camp des enfants. Levés depuis l'aube, ils profitent du fait qu'ils sont les

seuls debout pour le moment pour discuter entre frère et soeur très solidaires de

ces choses qui préoccupent les ados et les pré-ados.

 

- "OK, je t'ai dit que je répondrais à toutes tes

questions, - si je suis capable évidemment! - ; ça fait que je vais faire de mon

mieux. Après tout Michel nous parle plus depuis un bon bout et puis Judy qui

filait vraiment pas ces derniers mois, ça fait qu'elle n'était pas très parlante

non plus, faut dire! Et puis aujourd'hui qu'elle a d'autres choses à penser,

avec le beau Carlos qui lui tourne autour, il vaut mieux la laisser tranquille un

peu pour se retaper, hein?...Ça fait que ça va me faire bien plaisir de jouer les

mamans avec vous monsieur Gustave. ... OK, je niaise, tu le sais bien..."

"Bon... OK, comme ça, tu voudrais tout savoir sur le «

SEXE ». Pourquoi il y a des filles et des gars et c'est quoi qui les différencie

pour vrai? C'est ça? ... Ouais, mais c'est pas une mince affaire ça mon grand! ... C'est tu parce que récemment tu as déjà vu quelque chose se passer que tu n'as pas compris? ... ... Oui, c'est vrai que de la façon dont tu étais placé

quand on a « poigné » Judy et Carlos sur la plage l'autre jour, t'as pas dû

comprendre grand chose mon grand! Il y avait un gros bosquet de hart rouge

qui devait te cacher presque tout, hein? ... ... Bien oui, c'est en plein ça qui se

passait. ... Ouais, ça c'est sûr, mais même si ils geignaient un peu, ils ne se

faisaient sûrement pas mal, crois-moi! ... Sans blagues? ... ... Bon, OK, pour

commencer, je te le répète: inquiètes-toi pas: t'es parfaitement normal en

autant que je puisse voir. ... Puisque je te le dis: tous les hommes et les

garçons sont faits à peu près pareils et c'est la même chose pour les femmes

et les filles! Chez tous les gars, il y a un pénis et des testicules qui pendent

entre les jambes. ... Bien sûr, il y en a des plus gros et des plus petits. Des

longs et des plus courts. Il y en a des très poilus et des pas poilus du tout.

Des blonds pis des noirs. OK? ... Et puis, il y en a qui sont circoncis, comme

Jean, Paul ou Robert par exemple et d'un autre côté, il y en a qui ne le sont

pas, comme toi, Michel ou Carlos."

 

- "Oui. Ça je le comprends bien. Michel me l'a déjà

expliqué. Il m'a tout raconté la-dessus: pourquoi il y a des gars circoncis et

d'autres pas. Je sais bien ce que c'est un prépuce, un gland ou des testicules;

mais ce que je ne sais pas c'est: pourquoi les gars pis les filles, ils ne sont

pas faits pareils. Il me semble qu'un pénis c'est bien plus pratique pour faire pipi! ... Ah et puis il y a bien d'autres choses que je ne comprends pas! ...

Tiens, par exemple: tu peux-tu m'expliquer comment ça se fait que des fois

mon pénis, il grossi et puis il devient tout gros. Bien tiens, comme là, il vient

de commencer à grossir. Tu vois ce que je veux dire? Je ne lui avais rien

demandé et pis j'y ai même pas touché! ... Il me semble que j'ai jamais vu ceux

des autres gars de la terre faire ça. Sauf peut-être celui de René. Ça arrive-tu

juste aux enfants? C'est drôle, d'un côté, j'aime ça, parce que quand j'y touche

après, ça fait du bien. C'est « le fun » en maudit! Mais d'un autre côté, j'aime

pas ça, parce je ne sais pas ce qui me fait ça, ça fait que ça peut m'arriver

quasiment n'importe quand. Même que maintenant des fois je suis un peu

gêné d'aller à la plage tout nu! On sait jamais. Tiens, des fois, quand mon

pénis devient dûr, c'est embêtant pis j'ai peur de me faire mal. Rappelle-toi par

exemple quand on a joué à la trippe chasseuse l'autre fois avec les grands, à

un moment donné, ça m'est arrivé et puis je ne savais pas quoi faire pour que

ça arrête. Est-ce que c'est normal ou bien si je suis malade?"

 

- "Bien non voyons, mon p'tit Gus, t'es pas malade le

moins du monde. Ça aussi, c'est normal. ... Ça s'appelle « bander », ou « avoir

une érection » si tu veux. ... Non, c'est pas comme ça pour rien; quand tu vas

être grand, tu vas être bien content que ça puisse t'arriver. Même si

maintenant, tu est encore trop petit pour que ça puisse te servir à quelque

chose."

 

- "Oui, je veux bien te croire, mais moi, il me semble

que j'ai jamais vu ça arriver à un des hommes sur la terre. Pourtant des

hommes tout nus, j'en vois souvent! Comment ça se fait?"

 

- "Bonne question. ... Mais j'y pense: t'as bien dû déjà

voir Michel bandé quand on allait coucher chez lui. Moi en tout cas, je l'ai vu

pas mal souvent. Bien oui, tu sais bien que je me suis toujours levée avant

tout le monde, ça fait que bien souvent le matin quand j'étais dans la cuisine à manger mes céréales, c'est arrivé bien souvent que j'ai vu Michel traverser

la cuisine pour aller à la salle de bain. Hé bien, pas mal souvent dans ce temps

là, quand Michel passait encore tout endormi, et bien il était souvent bandé

bien dur! ... Je te le dis! Même que la deuxième fois, je me suis dégênée un

peu et puis je lui ai demandé ce qui lui arrivait, parce que j'étais comme toi

aujourd'hui: je comprenais pas! ... Ça fait qu'il m'a répondu que son pénis était

souvent comme ça, en se levant le matin « parce qu'il avait une grosse envie

de pisser en se levant ». Qu'est-ce que t'en pense? Ça t'arrive-tu à toi aussi?

... ... Ah oui? ... Mais en tous cas; toujours est-il que toi tu l'as jamais vu de

même... Ouais ... C'est vrai que toi, normalement tu serais plutôt un lève-tard,

ça fait que pour voir Michel qui vient de se lever... bon, en tous cas... À un

moment donné. j'ai même pensé que Michel faisait exprès de passer bandé de même quand j'étais toute seule dans la cuisine. Mais si tu me dis que ça

t'arrive à toi aussi de te réveiller bien bandé le matin, ça veut sans doute dire

que je m'en faisait pour rien avec Michel. .. De toutes façons, ça n'a rien à voir

avec ta question! ..."

"Tu te demandais pourquoi on dirait que ça n'arrive

jamais aux grands sur la terre? Hum... Moi, je pense que c'est parce qu'en

vieillissant, les gars ont peut-être plus de contrôle la-dessus. Après tout, ça

doit être tout de même un peu gênant quand ça arrive à un homme en public...

... Parce que quand on sait ce que ça veut dire, ..."

 

- "C'est justement ça que je voudrais savoir d'abord: qu'est-ce que ça veut dire?"

 

- "Hé bien, quand un gars bande, ça veut dire qu'il est

excité. ... Ça peut arriver pour toutes sortes de raisons. Par exemple j'imagine

qu'un gars peut être excité si... si il voit une belle fille toute nue disons. Tu

comprends?"

 

- "Ah oui, je comprends. Tiens: moi ça m'est arrivé

l'autre jour, la première fois que j'ai vu Paule toute nue sur la plage; et puis

c'est vrai que Paule est pas mal belle... Je comprenais pas pourquoi ça

m'arrivait... J'étais gêné. Ça fait que je me suis dépêché de rentrer dans l'eau

pour me cacher! ... Mais tu ne m'as toujours pas dit ce que ça veut dire?"

 

- "Ouais, je vois qu'il est temps que quelqu'un te

renseigne mon Gus! Dans le fond, t'as pas juste l'air plus jeune que ton âge...

OK, OK, c'est une mauvaise farce! ... De quoi on parlait? ... Oui, bon. Hé bien,

d'habitude, ça veut dire que le gars qui bande... il aurait bien le goût de faire

l'amour avec la fille qu'il regarde! ... Ah, mais j'imagine que tu ne sais même

pas ce que "faire l'amour" veut dire? ... Non. ...Hum. Michel ne t'a pas encore

parlé de ça? ... À l'école non plus?... Non. ... Bon. OK d'abord, moi, je vais

tout t'expliquer comme il faut et puis tu vas tout comprendre mon pauvre

Gustave. ..."

"Bon on recommence au complet depuis le début. ... Ça va pour les gars, tu as bien compris qu'à part quelques détails comme la

grosseur par exemple, vous êtes tous faits pareils? OK? ... Bon, et bien c'est

la même chose pour les filles: on a toutes un vagin avec des ovaires et un

utérus à l'intérieur et d'habitude, on a toutes une paire de seins plus gros que

les gars. Encore que pour nous, les seins ça prend quelques années avant de

pousser. Tiens, prends Marie-Elfe par exemple, ses seins ils sont encore tout

petits et Emmanuelle de son côté, et bien des seins de fille, elle n'en a pas

encore: c'est qu'elle est trop petite. OK? ... Tandis que si tu regardes les

femmes adultes comme ta mère, Christiane, Paule ou Claudine, et bien des

seins, elles en ont toutes; OK, ils ne sont pas tous de la même grosseur ou de

la même fermeté, ça c'est vrai, mais elles ont toutes des vrais seins tout de

même! Tiens, regardes les miens: ils sont encore un peu petits mais en tous

cas, ils sont bien fermes et pas pendants du tout! C'est sûr qu'ils sont pas

aussi gros que ceux de Christiane par exemple, mais en tous cas, je peux te

garantir qu'ils sont pas mal plus durs!"

 

- "Ah oui? ... Je peux y toucher? ... S'il-te-plaît! ... Allez

un bon mouvement avec ton amour de petit frère qui n'a que toi pour le

déniaiser... Merci ... Hum... oui c'est vrai qu'ils sont assez durs. Mais ta peau

est quand même toute douce... et mais, ... qu'est-ce qui se passe? ... Le petit

bout devient tout raide maintenant, est-ce que je te fais mal?"

 

- "Bien non, gros bêta. Tu ne me fais pas mal, même

que ce serait plutôt agréable! Tu vois, quand tu les caresses comme ça, ça les

excite un peu et ils se dressent, c'est normal! ... C'est comme le pénis pour un

gars, si on y touche, ça l'excite et il devient plus dur, plus droit. Et puis, tiens

regardes toi: ton pénis, il a encore presque doublé de grosseur depuis tout à

l'heure! ... Ça doit être parce que ça t'excite de parler de sexe... OK?... Ah, et

puis je te gage que si j'y touche, comme ça... ... ça va être encore pire. ...Tiens,

regardes: il se lève, il se lève encore... ... Bon, maintenant, il est droit comme

une barre! ... Et puis, tu vois, si on le caresse encore un peu, et bien il reste toujours aussi grand et raide. Tu vois? Et puis viens pas dire que t'aimes pas

ça! D'ailleurs, je t'ai vu assez souvent te caresser toi-même le matin avant de

te lever pour être convaincue que t'haït pas trop ça mon gros! ... ... Même,

qu'en ce moment, je te gage qu'il doit être pas mal plus sensible que

d'habitude. Hein? ... ... Je ne te fais pas mal, au moins? ... Non. Bon. ... OK ...Et

bien tu vois: si les hommes ont un pénis comme ça, qui peut devenir plus

grand et plus dur, - comme je te disais, on appelle ça « bander » ou « avoir une érection» - c'est pour qu'ils puissent allez porter leur semence dans les

entrailles des femmes. Leur semence pour faire des bébés. Ils le font en

passant par le vagin des femmes, tu comprends? ... Quand ils font ça, ont

appelle ça « faire l'amour » et c'est comme ça que tous les enfants sont faits.

De toutes façons, je suis certaine que tu as déjà vu ça à la télévision. ... Non?

... Bien voyons, Gustave, même si on voit jamais leurs organes sexuels avec

un pénis bandé qui rentre dans le vagin de la fille, en principe c'est presque

toujours ça qui se passe quand, dans un programme de TV, tu vois un gars

tout nu avec une fille toute nue aussi qui vont se coucher ensemble. D'ailleurs

quand un gars et une fille font l'amour, on dit aussi « qu'ils couchent ensemble ». T'as déjà entendu dire ça?... Ok. Et puis quand tu les vois qu'ils

sont tout collés l'un contre l'autre et que tu les vois bouger pis se balancer en

respirant fort, là tu peux être sûr que c'est ça qui se passe! Ils ne font pas

juste se coller comme ça pour rien et si ils respirent fort, c'est pas parce qu'ils

font de l'asthme, tu peux me croire!"

 

- "Tu veux dire que pour avoir un enfant, il faut que le

papa fasse pipi dans le ventre de la maman, c'est écoeurant!"

 

- "Bien non voyons! Le papa ne fait pas pipi! Quand un

garçon devient grand, son corps commence à produire de la semence mâle.

C'est cette semence mâle qui sort du pénis quand il est dur et que le papa l'a

entré dans le vagin de la maman. Tu peux être certain que c'est pas du pipi!

Toi, tu es encore trop jeune pour produire du sperme; « du sperme », c'est

comme ça qu'on appelle la semence mâle. Moi, je n'en ai jamais vue, mais il

parait que ça ressemble à une sorte de crème blanche et puis que ça sort par

petits coups... En tout cas... comme tu peux voir: je ne suis pas une experte!"

 

- "Ah oui? Mais je peux quand même « bander », c'est

comme ça qu'on dit?"

 

- "Oui, mais tu ne produis pas encore de « sperme »,

alors tu ne pourrais pas encore être papa. Si tu ne me crois pas, tiens on peut

essayer de te caresser sérieux, comme pour faire sortir du sperme. Et bien tu

vas voir qu'on peut te caresser tout le temps que tu voudras, bien sûr ça ne

sera pas désagréable du tout, mais tu peux être sûr que tu ne vas jamais

éjaculer - ça veut dire rejeter du sperme avec ton pénis - tu est encore trop

jeune pour ça. C'est comme pour Marie-Elfe: même si elle commence à avoir

des petits seins qui poussent, probablement qu'elle pourrait pas encore avoir

d'enfant. Elle n'est pas encore menstruée. Tu sais ce que « menstruée » veux

dire? ... Non, et bien c'est très simple: une femme produit un nouvel oeuf pour

faire des bébés à tous les mois dans son ventre. Si pendant ce mois là, il n'y a pas de semence masculine, du « sperme » qui vient le fertiliser et puis qu'il

n'y a pas de bébé qui pousse, hé bien l'oeuf se décroche - on dit que la femme

est «menstruée» - , il y a du sang qui sort . Puis il se forme un nouvel oeuf

dans « l'utérus » et la femme redevient fertile pour avoir un enfant! OK? ... Tu

comprends?..."

" ... ... Oh tu peux bien continuer à te caresser si tu

veux, après tout ça ne fait sûrement pas mal, mais pour ce qui est du sperme,

oublies ça encore pour quelques temps. ... Ah oui au fait, se caresser comme

ça avec ses mains, on appelle ça « se masturber » et, autant que je sache,

d'habitude les adultes n'aiment vraiment pas ça que les enfants se

masturbent! Ça fait qu'en général, c'est mieux de ne pas faire ça devant eux- autres. OK. Tu me comprends? ... Bon."

 

- "Mais, est-ce qu'il n'y a seulement que les garçons

qui peuvent « se masturber» comme tu dis. Pour les filles, ça doit pas être

possible si toutes vos affaires sont en dedans?"

 

- " Les garçons peuvent se masturber et se faire bien

plaisir, c'est sûr; mais nous autres les filles on peut très bien faire ça aussi.

D'ailleurs, « toutes nos affaires » comme tu dis, sont pas rien qu'en dedans.

Bien sûr, pour une femme adulte, il y a les seins, ça tu peux pas dire le

contraire! À part ça, il y a quand même d'autres petites choses qui dépassent

ailleurs! ... Tu le savais pas?"

 

- "Bien non. Les femmes, elles ont assez de poils,

qu'on peut rien voir! Et puis c'est gênant de commencer à regarder là trop

longtemps! Ça fait que je n'ai jamais vraiment rien vu..."

 

- "OK, je comprend. Tu fais bien pitié mon pauvre Gus!

Heureusement ta grande soeur favorite est là! ... OK. Attends, je vais te

montrer. Mais ouvre grands tes yeux, parce que je ne referai pas ça deux fois,

même pour toi, ça tu peux être sûr! ... Bon. ... Attends, on va se placer mieux. ... Tiens nettoie-moi le coin au fond de la cabane. ... ... Oui, là où il y a un tapis

de mousse. ... Ah et puis avant ça, étires-toi le bras et donne-moi le pain de

savon sans phosphate qui est dans le sac de plactique accroché au poteau à côté de toi; comme ça, pendant que tu vas préparer un espace confortable

pour que je puisse m'installer, je vais pouvoir aller me laver « les parties »

comme il faut pour que l'espace que tu vas explorer ne te dégoute pas trop!

Ok? ... C'est ça: ça va être parfait! Merci. ... Je reviens...."

 

Susie-Janique et son frère se lèvent tous deux des bûches

qui leur servaient de sièges et, pendant que sa soeur va sur la plage pour se laver

et récupérer sa grande serviette, Gustave enlève minutieusement toutes les

brindilles et les petits cailloux qui pourraient se trouver enfouis dans le tapis de

mousse désigné par sa soeur. Puis Susie-Janique vient y étendre sa serviette de

plage et elle s'y couche sur le dos, les épaules appuyées sur le mur du fond de la

"cabane des enfants", les jambes bien écartées et les genoux à demi-pliés. Avec

l'index et le majeur de ses deux mains, elle entrouvre maintenant les lèvres de sa

vulve pour permettre à Gustave de prendre une bonne leçon d'anatomie... Celui-ci

s'est mis à genoux et la main gauche appuyée sur la cuisse droite de Susie. il s'est

suffisamment rapproché entre les jambes de sa soeur pour ne rien manquer de la démonstration, que Susie-Janique ressent le souffle chaud de son frère qui respire

profondément à quelques pouces de son sexe. Pendant ce temps, il continue d'ailleurs lui-même à manipuler fébrilement son propre sexe de la main droite.

 

- "... Ahan, ahan, Tu vois Gus, juste avec mon doigt, je

peux me faire jouir sérieux moi-aussi... ... Tiens, regardes bien, nous-autres

aussi les filles on a une espèce de petit pénis qui peut se dresser et bander...

... Ça s'appelle un « clitoris » et, même si c'est plus petit qu'un pénis de gars, c'est aussi sensible. ... Tiens, tu vois bien que je ne raconte pas d'histoires: rien qu'en le caressant un peu avec mon doigt je suis en train de le faire

bander! ... Ahan... Ahan... Même que mon doigt commence déjà à être très

humide, et ça c'est un très bon signe! ... ... Ahan, ahan, que ça fait du bien! ... ... Rappelles-toi bien de ça Gustave, si jamais tu fais l'amour avec une fille,

assures-toi qu'elle aussi va avoir beaucoup de plaisir et ça tu peux en avoir

une bonne idée si tu regardes si son sexe est encore sec ou non. ... Si tu vois

qu'il reste sec, c'est mauvais signe. Dans ce cas là, tu peux te dire qu' elle n'a

pas l'air d'avoir autant de plaisir que to! ... De toutes façon, si tu as des

doutes, rappelle-toi que vous devriez devenir tous les deux tout en sueur. Tu

comprends? ... ... Tiens, regardes-moi en ce moment. ... À ton avis, ça parait-tu

que j'ai chaud en ce moment?... Ok? Alors si jamais ça t'arrive de faire l'amour

avec une fille et puis qu'elle reste bien sèche, et bien oublie un peu ton pénis

et ne te gènes pas pour la caresser avec tes doigts comme je le fais en ce moment. ... . ... Oui, c'est ça: tu peux la masturber quoi! ... C'est si bon! ...

Tiens en attendant, si tu veux essaye de mettre ton doigt ici. Doucement! ...

J'va te montrer comment me caresser comme il faut pour que je jouisse au

max! ... ... Non, pas besoin de rentrer dans le trou! Va un peu plus haut! ... Oui,

haaa hum... Parfait... Bon, c'est ça: juste en haut. Là, c'est ça tu y es! ... ... Et

puis bouges-le un peu, comme ça... Wow! Doucement s'il te plaît! C'est

fragile!... Hum ... bon c'est mieux... OK c'est parfait maintenant, c'est bien « le fun ». T'as tout compris! ... Même que tu fais déjà ça comme un pro! ... ...

Merci, je te remercie: tu as réussi à me faire jouir pour vrai mon grand! Je suis

contente pour tes futurs amours, mais on va dire que ça suffit maintenant. ...

OK. C'est pas que c'est désagréable, crois-moi, mais pour moi, ça devient

gênant... ... Allez, arrêtes-toi, s'il-te-plait: je suis rien que ta soeur moi, pas ta

blonde! ... OK... Je penses bien que tu devrais en savoir assez pour te

débrouiller avec tes futures blondes maintenant... ...OK. Merci. Ça va? ... Tu te sens mieux? ... Bon, parfait. ... Ah oui, tantôt, tu voulais mettre ton doigt

dedans mon vagin et pis je t'ai dit non, et bien c'était pas que ça risquait d'être

désagréable; non c'était parce que j'étais en train de te montrer comment

caresser mon clitoris à ce moment là. Mais en fait, t'avais quand même une

bonne idée. ... Même si, pour moi en tous cas, ça me fait pas mal plus de bien

si je joue avec mon clitoris plutôt que d'essayer de me rentrer quelque chose

dans le vagin!... ... Bien oui, j'ai déjà essayé, qu'est-ce que tu penses! ... Plutôt

deux fois qu'une d'ailleurs, ça tu peux me croire! ... Et même avec deux pis

trois doigts à la fois! ... C'est vrai: après tout, j'suis pas plus conne qu'une

autre! ... Ouais. ... Remarque: ce qu'on ressent dans ces affaires là, ça

dépend probablement des femmes!"

 

Susie-Janique et Gustave sont tout occupés par leur cours

sur les choses de la vie et ils viennent tout juste de mettre fin à leur « session

d'instructions pratiques avec observation rapprochée» quand Marie-Elfe

accompagnée de Emmanuelle et René arrive pour les rejoindre au campement des

enfants derrière la plage. Marie-Elfe pénètre dans le cercle où sont installés Susie-Janique et Gustave, tandis que René et Emmanuelle s'attardent au bord de l'eau et ils suivent toujours une trace de raton laveur avec leur copain inséparable,

Bandit, qui fouine ça et là, le museau à ras le sol.

 

- "Bien dormi, tout le monde? ... Qu'est-ce que vous

faites? Susie-Janique, qu'est-ce qui se passe, tu t'es blessée? ... Ah. ... T'as

couru? Tu es toute en sueur! ... Hein? ... Hé, mais Gustave, qu'est-ce qui

t'arrive? Ton pénis est tout enflé. Tu t'es fait mal?"

 

- "Bien non, voyons Marie-Elfe. Ça ne lui fait

certainement pas mal, même que ça doit pas lui déplaire du tout, hein

Gustave? ... Allez, sois pas gêné; il n'y a pas de mal: je lui expliquais

simplement comment les enfants sont faits. Ça doit pas être un secret pour

toi, hein Marie-Elfe? ... Ah tu ne sais pas très bien toi non-plus. Bon, j'imagine

que toi aussi tu voudrais en apprendre plus. Je me trompe? ... Non, bon... Et

bien, Gus ça ne te gênes pas si Marie-Elfe se joint à nous?... OK. ... Mais, il va

falloir que je répète tout depuis le début! ... OK, pas de problème? ... Bon,

parfait! Mais d'abord, les petits copains, prennez-donc « notre » savon «

écologique » et allez vous laver les parties qu'on va étudier tout à l'heure!

Comme ça, ça sera moins écoeurant pour tout le monde! OK? .... Parfait. À

tout de suite."

... ...

"... Bon, vous êtes prêts? ... Oui, parfait. Alors, écoutes

bien Marie-Elfe, je recommence. ... Hum. ... Emmanuelle et René, j'imagine

que cela ne devrait pas les intéresser? ... De toutes façons, ils sont un peu

jeunes: laisse-les jouer tous seuls, c'est aussi bien qu'ils entendent pas ça! ... ... Euh, oui. C'est sûr. ... ... Moi, tout ce que j'en connais, c'est grâce à une

petite « initiation » de Gaston, le fils de Reynald l'an dernier, et quelques

lectures à la bibliothèque, plus les cours habituels de sexologie au collège et

un peu de recherche personnelle..."

 

- "Mais il est bien drôle ton pénis Gustave, on dirait

qu'il est devenu tout raide! ... Est-ce qu'il va rester toujours comme ça? ... Tu

es sûr que ça ne te fait pas mal?... Ah... C'est vrai?.. Si tu le dit.... ... Ha bon! ... Je peux y toucher?... S'il te plaît Gus! ...Je te promets d'y aller doucement et

de ne pas te faire de mauvais coups! ... Allez! Dis oui! ... Ok, c'est promis.

Juré, craché! ... Ptui! OK là? ... ... Merci. ... Hon... c'est vrai qu'il est pas mal

plus dur que d'habitude. Il est tout chaud, en tout cas. ... Moi, je n'en ai pas de

ça, un gros pénis, mais j'ai une petite affaire qui devient plus grosse et dure

aussi des fois. Bien oui: c'est vrai! Tiens regardes.... Tu vois, si je joue un peu

avec, ça se dresse un peu comme ton pénis et ça devient plus dur... et très

sensible! ... Hein, voyons tu veux rire? ... Bien non on peut pas faire pipi par là voyons! C'est pas un vrai pénis! ... Oui... ... Non ... Mais c'est bien « le fun » pareil! ... Même si ça reste quand même toujours tout petit comparé avec ton

pénis Gustave!... Je ne le sais pas. ... Hum... ... Susie-Janique, comment ça

s'appelle mon affaire qui grossit des fois et puis qu'est-ce que ça veut dire?"

 

- "Bon, OK. C'est reparti. D'abord, pour répondre à ta

question Marie-Elfe, ce que tu titilles en ce moment, ça s'appelle un « clitoris » - hein Gustave? - et il y a seulement que les femmes qui en ont, OK? ... ...

Bon. Si je comprends bien: c'est aujourd'hui que je vais vous initier tous les

deux à la sexualité, aux joies de l'amour et à la façon dont les enfants sont

faits, c'est ça? ... ... Je ne suis vraiment pas une experte, mais je vais essayer

de faire de mon mieux! ... ... OK, allons y! ... Gustave, excuses-moi si je me

répète, mais je vais recommencer par le début. Ah, et puis sauves-toi pas, j'ai

besoin de ton petit pénis qui bande si bien pour que mes explications soient

claires pour ton amie. ... Tiens Marie-Elfe, profites-en, vas-y, examine le bien

avant qu'il ne débande, je ne sais pas combien de temps ça peut durer, - Gus

tu veux bien? - ... oui, c'est gentil. ... ... Merci monsieur, si c'est vous qui le

dites!. ... Bon, t'a entendu? ... Profites-en ma fille, ça va juste lui faire TRÈS

plaisir! ... Approche-toi, tu devrais l'examiner mieux que ça. Si t'avais vu

comment il m'a inspecté tout à l'heure, tu ne serais pas gênée: il ne pouvait

rien manquer! ... ... Comme ça, parfait! ... ... Est-ce que tu lui permets de le prendre avec ses deux mains, Gus? ... Oui, oui, c'est vrai! En vrai gourmand,

mon cher frère ne demande pas mieux qu'une de nous continue à le «

masturber ». ... ... Bien oui, c'est comme ça qu'on dit quand on se caresse

avec les mains:« se masturber ». ... ... Ouais, c'est « super le-fun », tu l'as dit!

... Mais, à dire vrai: il vaut mieux ne pas s'en vanter les petits copains! ... ... Bon. ...Tu vois bien Matie-Elfe, qu'il n'y a pas de gêne à y avoir! Si tu prends le pénis d'un gars à pleines mains, comme ça, mais doucement, ça risque

juste le faire bander un peu plus! ... Regardes, tu vois bien qu'il est toujours

bandé bien dûr et qu'il ne se plaint vraiment pas! ... ... Parfait! C'est à peu près

ça... ... Au fait, si c'est pas tout à fait à ton goût Gustave, prends donc ses

mains et montre-lui comment faire: guide ses mains, montre-lui quelle

pression exercer, quel mouvements sont les plus agréables et à quel rithme...

... C'est ça. ... Comme ça, grâce à toi, mon grand, notre meilleure amie va avoir

appris quelque chose de pratique aujourd'hui: elle va savoir parfaitement

comment faire jouir ses futurs « tchums »!"

" ... ... Parfait. Merci. ... ... OK. T'entends Marie-Elfe? ... ... Ça fait que vas-y ma belle, il te permet de le tâter partout comme il faut, si tu veux... ... mais doucement par exemple! Fais-lui pas mal et fais pas

exprès pour le chatouiller! ... OK. ... Oui, c'est ça: tu peux essayer de le faire

plier un peu. Mais sans le forcer, hein! ... Comme ça, ça te va, Gus? ... Hum,

tant mieux. ... Quoi? ... ... Oui, après, Marie-Elfe, tu vas le laisser faire la même

chose et il va pouvoir te masturber lui- aussi? ... Non, inquiiète-toi pas: je

viens de lui montrer comment faire et puis je t'assure qu'il est déjà pas mal

bon pour ça! ... C'est vrai et c'est pas parce que c'est mon frère! ... Hé bien

quoi? ... Si t'as des doutes, ma belle essaye, tu va voir! ... ... Ok, parfait; et

puis tant qu'à faire moi aussi je pourrais peut-être faire pareil moi-aussi et

regarder si tu est bien faite comme moi Elfie! ... Bien quoi?Je suis très curieuse moi-aussi, c'est tout.... OK, OK, Marie-Elfe, j'avoue que je suis aussi

voyeuse que mon frère! ... Ok, si tu veux: « plus même »! Comme ça, ça te

va? ...Parfait. ... Bon, comme ça vous comprendrez mieux tous les deux ce que

je vais dire.

" ... Wow, en tous cas, ça n'a pas l'air de te déplaire

mon Gus... Ton pénis est rendu dur comme du bois et puis maintenant il y a

même une petite goutte de liquide transparent qui sort au bout! Ça doit pas

être du sperme, je suis certaine que tu es trop jeune pour ça! ... Mais je ne sais

vraiment pas ce que c'est. ... Laisses-moi voir. ... C'est pas du pipi non plus,

c'est pas mal plus épais. C'est drôle, on dirait de l'huile... Hum ... Ça goûte

rien et puis il n'y en a vraiment pas beaucoup! ... Peut-être... Lâches pas

Marie! ... ... Ouais, je pense que tu as raison: mais on dirait qu'il y en a une

nouvelle goutte qui vient. ... Allez, si tu veux goûter Marie-Elfe toi aussi, je te

la laisse: tu nous dira ce que tu en penses. ... "

"Tiens vas-y, peut-être que si tu passes ta langue sur

son gland et puis que tu suce un peu dessus il va y en avoir plus et puis peut-être que tu vas mieux voir ce que ça goûte! ... Ouais, je comprends, mais

inquiètes-toi pas, c'est pas écoeurant, c'est pas du pipi et puis tu vas voir:

c'est pas mauvais: ça goûte rien, si tu veux mon avis! ... Bon ... Et puis? Qu'est-ce que t'en penses Elfie? ... ...C'est un peu salé, tu trouves? ... Peut- être..." ...

"Attends, aides-moi, on va essayer d'en faire sortir une

autre goûte. ... ... hum, on dirait que ça vient. ... Bon OK, je pense qu'il y en a

une qui veut sortir... ... On ne te fait pas mal Gus?... Ah oui? ... Si tu veux,

pourquoi pas? ... Hum... ... OK, tant mieux si t'adores ça, je prends la

prochaine goûte et puis on va essayer de t'en faire sortir encore une autre

pour que tu y goûtes toi- aussi. ... Tu l'as jamais fait?... Bon, et bien c'est l'occasion ou jamais! ... Ouais, j'pense que t'as raison Elfie: c'est un peu salé!

... Oui, patience Gus, ça vient. ..." ...

"... On s'excuse si on est un peu maladroites mon

grand, mais si tu veux, tu peux recommencer à nous aider: ça serait sûrement

encore bon pour tout le monde, même moi! ... Attends, tiens-moi la main et guides moi comme tu l'as fait avec Marie-Elfe tantôt, moi-aussi je veux

apprendre! ... ... Ah bon, c'est comme ça que tu fais! ... Elfie, tu veux essayer

de faire mieux que moi? ... Ok, montres-nous ça. ... S'il te plaît, Gus, dis-nous

la quelle est la meilleure? ... ... On se vaut tu dis. Merci. Tu ne veux pas te faire

d'ennemie mon gros! ... Ouais, c'est ça: on peut même essayer de te jouer un

air pour quatres mains; si tu veux, pourquoi pas? ... ... Tout le plaisir est pour

toi: ça je n'ai pas de difficulté à le croire, mon gros gourmand! ..."

"OK... Oui. ... Ok. Bon, il y a une autre goûte qui vient...

.... C'est ça, tu fais aussi bien de la prendre toi-même mon grand, sinon t'en

auras pas assez pour y goûter. ... Et puis? ... Ouais c'est pas évident, hein?...

... Oui, bof... Je me demande ce que ça peut bien être en tout cas! ... Wow, on

dirait aussi que tu commences enfin à avoir pas mal chaud, hein Gustave! ...

On te torture pas trop?... Non, bon. ... Ah! ..."

"... Mais, c'est quand même dommage que vous ne

puissiez pas encore éjaculer mon cher monsieur, ça aurait été tellement plus

clair! Même que, moi aussi j'aurais bien aimé voir ça du vrai sperme frais qui

sort d'un pénis. ... Bien sûr que non voyons, j'en ai jamais vu pour vrai! ... Mais

je suis assez curieuse dans le fond! ... Combien ça en fait de sperme, une

éjaculation? Ça sort pendant combien de temps? Est-ce qu'un gars, ça peut

éjaculer plusieurs fois? Est-ce que c'est bien épais du sperme? C'est-tu

collant? Est-ce que c'est vrai que c'est chaud quand ça sort? Et puis, qu'est- ce que ça sent? Qu'est-ce que ça goûte? C'est-tu plus salé que les gouttes de

ton liquide transparent ou bien si c'est sucré? Et finalement, qu'est ce qui

arrive quand le gars a éjaculé, est-ce qu'il débande tout de suite? ... Je ne sais

pas. ... Pour bien faire, il faudrait demander à un adulte de nous montrer de

quoi ça a l'air. Mais ça, je pense qu'il vaut mieux l'oublier, c'est bien trop

gênant à demander! Et pis, j'vois pas à qui! ... Tant pis. ...Dans le fond, je ne

connais pas grand chose la-dedans! ... Oui, OK... ..."

"Mais tant pis, on continue et je vais faire de mon

mieux. ... Ah, et puis, avant de continuer, je voudrais que vous me fassiez une

promesse tous les deux. ... OK, bon: si vous voulez que je continue à vous

parler de ça, et bien il va falloir que vous me promettiez de n'en parler à

personne. Personne! Surtout pas un adulte! Compris? ... OK ... Ce sera notre

premier secret de la cabane des enfants.

"On va appeler ça: « Le secret pendant que les parents dorment numéro un »! ... OK? ... On garde le secret? Juré! craché! Ptuii! ...

Bon, parfait"

"Allons y pour le cours de sexologie 001... :

" bon, hé bien vous voyez: tous les hommes et les

garçons sont faits à peu près pareils et c'est la même chose pour les femmes

et les filles! Chez tous les gars, il y a un pénis et des testicules qui pendent

entre les jambes. Bien sûr, il y en a des plus gros et des plus petits; des longs

et des plus courts. Il y en a des très poilus et des pas poilus du tout. Et puis, il y en a qui sont... ..." .

 

.....................................

 

Lassés par la lenteur de la grosse tortue Serpentine qu'ils

suivent depuis plus d'une demi-heure, Emmanuelle, René et bandit reviennent enfin près du camp des enfants. Ils s'étaient d'abord arrêtés quelques minutes à

communiquer avec elle, lorsque René et Emmanuelle l'avaient soulevée de terre

pour la soustraire aux menaces et aux aboiements de Bandit qui venait de la trouver

près du petit étang situé tout près de la grande plage de la terre. Précédés par les

aboiements de Bandit, quand ils pénètrent enfin dans la petite cabane en tenant

maintenant la tortue dans leurs mains, leurs trois amis qui ont vite repris leur places

et leurs distances sont partagés entre la curiosité pour la trouvaille à carapace et le sujet de leur conversation antérieure. Néanmoins, le caractère absolument

extraordinaire de la communication qui s'établit entre les cinq enfants et leur invitée Serpentine a tôt fait d'accaparer complètement l'intérêt de la petite bande. Pourtant,

encore un peu gêné par son érection persistante sous la serviette qu'il a mise sur

ses cuisses comme masque, l'esprit de Gustave finit par faire revenir les

préoccupations du groupe graduellement vers le sujet précédent... Toutefois, avec

Emmanuelle et René comme ponts, ils revivent maintenant avec ravissement les

expériences de tout le monde. Ils sont par exemple très surpris d'apprendre que

pour Serpentine un coït normal ça dure toujours plusieurs heures, jusqu'à quarante-huit parfois! Après avoir relâché leur invitée à sa demande, les cinq

complices partagent ensuite à satiété leurs propres expériences et le petit

campement résonne aux sons de leurs petites voix qui font moult Ha, Ho et soupirs

profonds.

 

- "Ah bon. Emmanuelle, tu dis que tu savais déjà tout

ça? ... Ah oui, je comprend: tu y as déjà assisté de l'intérieur quand René a été

fait! ... T'as tout vu? ... T'as une bonne mémoire en tous cas, moi je ne me

rappelle de rien avant ma naissance! ... Oui, peut-être... enfin... Si tu le dis...

C'est sûr... ... Ah oui? Hé bien, t'es pas mal chanceux mon petit René: avoir

assisté à ta propre conception en « Toucher-scope », avec des souvenirs

clairs comme si tu les avais vécus toi-même! Chapeau, ça m'épate! ... ... OK,

c'est beaucoup plus que ce que je peux vous raconter moi-même! ... Oui, on

pourrait faire ça tout à l'heure, mais moi ça me gêne: il me semble que ça

ferait un peu écornifleur... ... C'est vrai."

"... Après tout, c'est leurs expériences à eux autres... ... Hein? ... Wow les mutants, vous êtes en train de faire disparaître toute la vie

privée vous autres... Ouais... Bon, OK, si vous insistez ... Hum. ... C'est vrai,

oui. ... T'as raison. Tout ça c'est un peu un souvenir qui t'appartient à toi aussi

Emmanuelle. ... Oui, je comprends. ... Oui. Après tout, t'étais là et puis tout le

monde le savait! ... ... Je te crois! ... Hum? ... Je suis vraiment trop curieuse!

OK, vas-y! ..."

 

(... ... ...)

 

"Wow! Je pensais jamais qu'on pouvait faire ça! ...

Ouais, hé bien j'ai pas mal moins honte de mes idées « spéciales »

maintenant! ... ... Hum, en tous cas, c'est pas ça qui va t'aider avec tes

phantasmes sur Paule, hein mon petit Gus! ... ... Ça va pas guérir les miens sur

Paul non plus... ... Ha oui? Toi aussi? ... Et bien, on sera deux ma chère Marie-Elfe! ... Oui mais lui, même s'il est bien beau, pis bien fin, on sait pas comment

il fait l'amour! ... Peut-être, mais même si elle n'est pas prude pour deux sous,

c'est certainement pas elle qui va nous raconter ça avec autant de détails et

puis en « Toucher-scope »! ... Hum... Haaa ... OK. Excusez-nous les mutants.

On sait bien que ce sont vos parents, mais après tout: c'est vous autres qui

avez proposé de nous faire vivre ça! ... Oui, si vous voulez. ... Merci. En tous

cas: à soir on va se coucher moins ignorants qu'on l'était en se levant à matin,

ça c'est sûr! Vous êtes d'accord avec moi Gugus pis Elfie? Maintenant plus besoin de demander à quelqu'un de nous montrer son sperme: on sais bien

de quoi ça a l'air, comment ça sort, ce que le gars qui éjacule ressent quand il le fait et même ce que ça sent et ce que ça goûte! ... Moi, j'en sais assez en

tous cas. Je retourne à la maison, alors tu peux oublier ce que je t'ai demandé

tout à l'heure Marie-Elfe... Une autre fois, peut-être. ... Bon. Qui vient avec

moi? ... Emmanuelle et René? ... Ok, on y va.

 

- "Moi je pense que je vais attendre un peu: je suis

encore bandé!"

 

- "Moi aussi, je vais rester un peu. Après tout j'avais

fait une promesse à Gus tantôt et moi j'aime bien tenir mes promesses.

Malgré qu'il n'y tient peut-être plus maintenant avec le « trip en toucher-scope

» qu'il vient d'avoir? ... Oui, Ok. ... Dans le fond, je ne demande pas mieux... il y a quelques bons trucs que j'ai appris il y a pas longtemps du tout et que j'ai

bien le goût d'essayer moi-même avant de les oublier... Et puis, une promesse

c'est une promesse! Je vais rester encore un peu, juste pour toi mon coco! ...

Vous pouvez dire à Christiane, Jean et Judy qu'on devrait arriver pour dîner

d'ici... une demi-heure ou trois-quart d'heure à peu près, mettons. ... Ça te va

comme ça Gus? ... Bon, alors à tantôt."

 

"Ouais, c'est bien beau tout ça, mais même si Gus,

Marie-Elfe pis moi on a juré de ne parler de ça à personne, j'ai bien peur que

c'est comme d'essayer de se cacher en arrière d'une paille maintenant que les

mutants savent tout! C'est comme de confier notre premier secret « pendant

que les parents dorment » à la rubrique mondaine des journaux! Tant pis,

autant jouer franc jeu à partir de maintenant donc... De toutes façons, nous

trois on va tenir ça mort, ça fait que vous-autres les mutants, vous faites

comme vous voulez. ... Ou comme vous pouvez plutôt... Quoiqu'il arrive, nous

autres on va vivre avec. ... Ah, et puis maintenant que j'ai vu, entendu, senti et

goûté ce que ça peut faire des adultes « responsables » quand ils sont tous

seuls entre eux-autres, mettons que je n'ai plus aussi honte de ce qu'on peut

faire ensemble nous-autres les enfants, pendant que nos chers parents dorment! Et tant pis pour le secret!"

"À tantôt Gus et Marie-Elfe."

 

- "Bye, les petits copains. À tantôt!"

 

Précédés par Bandit qui furète a droite et à gauche comme

toujours, les trois enfants ont tôt fait de rejoindre le grand champs qui jouxte la

plage et de disparaître aux yeux de leurs deux compagnons restés derrière. Depuis

tout à l'heure, Gustave n'a pas arrêté un instant de manipuler son pénis et il

continue de le faire de la main gauche pendant tout le temps où il aide Marie-Elfe à s'installer.

 

- "Bon, ils sont partis. Et maintenant on est tout seuls

comme des grands! ... Ok Gus? ... Où est-ce qu'on se met? ... sur la serviette

dans le coin. OK. ... ... Tu veux que je me place comment? ... Comme ça. ...

Ouais, si tu te mets comme ça, j'va dire comme Susie: tu peux rien manquer! ... OK. ... ... Bien oui, t'as raison j'suis toute mouillée: c'est normal je suis

assez excitée! De toutes façon, quand c'est bien mouillé, c'est pas mal plus

facile de se caresser: ça risque moins de devenir irritant! ... Bon, Ok. Je te

montre. Tiens regardes, je peux me servir de mes deux mains si je veux,

comme ça...

Marie-Elfe s'est couchée sur le dos, les jambes écartées,

exactement dans la position de Susie-Janique quelques temps avant avec, en plus,

le bassin légèrement soulevé par sa flotte placée sous ses reins. Les yeux à moitié

fermés et les lèvres légèrement entrouvertes, elles caresse en ce moment son bas-ventre avec de grands mouvements d'une main pendant qu'avec les doigts de son

autre main, elle titille les petites et les grandes lèvres de sa vulve et frôle à peine

son clitoris dans un mouvement rotatif, continu et bien ferme, tout en étant très

doux et délicat. Après à peine quelques minutes de ce manège, elle commence à

avoir le souffle court qui ressemble presqu'à un râle et elle sue maintenant à

grosses gouttes, tandis que son bassin est animé de spasmes répétitifs et

saccadés. Gus, une main appuyée sur la cuisse droite de Marie-Elfe et le visage à

quelques pouces à peine de la vulve de celle-ci, il sent très clairement l'odeur

musquée du sexe de son amie, que l'action de son propre souffle chaud ne laisse

d'ailleurs pas complètement indifférente non-plus. Pendant tout ce temps, sa

propre main droite ne laisse pas un instant de répit à son pénis maintenant plus

turgescent que jamais et il ne peut que déplorer le fait qu'il est encore trop jeune

pour éjaculer et connaître véritablement l'orgasme.

 

- " Ouais, et bien ça sent fort en tout cas un sexe de

fille! C'est moi qui te le dis. Une chance qu'on s'est lavés comme il faut tantôt!

... Mais... Aye, c'est tout plein de jus la-dedans! ... ... Est-ce je peux goûter?...

s'il te plaît Marie-Elfe! Je t'en prie! ... Allez! ... ... T'as bien goûté toi à ce qui

sortait de mon pénis tout à l'heure! ... Même que tu l'as léché pis sucé!"

 

- "Ahan, Ahan. ... Bon, OK. Si tu veux, tu peux goûter à mon jus avec ta langue toi-aussi. ... T'as vu comment les grands font. Pour

que ça marche bien, il faut que tu sortes ta langue au maximum. ... Non,

j'bouge pas et pis j'va arrêter de me « masturber » un peu pour te laisser la

place, mais si tu veux me donner ta « flotte », je vais la mettre en dessous de

mes reins elle aussi, comme ça, ça va être plus pratique pour toi pis moins

fatiguant pour moi. ... Merci. Attends... OK."

"Tiens, si tu veux avoir de quoi goûter, c'est ici, entre

les deux replis de peau; ça s'appelle des lèvres, bien oui c'est pas des

blagues! Hé bien c'est là que tu vas trouver le plus de jus, c'est un peu comme

la salive, ça se trouve entre les lèvres! Ha et pis, si tu veux me faire vraiment

TRÈS plaisir à moi-aussi, tu vois ça, la petite bosse, là ou se finissent les

petites lèvres, et bien c'est en plein ça qu'il faut sucer... ... Oui c'est ça: suces

le jus de « mon clitoris ». ... Non c'est vrai, il y a peut-être pas plus de jus là,

mais... je suis sûre qu'il est plus sucré! ... Bien oui, essaye pour voir... ... Hooo

ouiii, c'est ça tu l'as! Lâches pas! C'est super écoeurant... Attends, regardes:

tu peux continuer à me caresser le reste de la vulve avec tes doigts pendant

que tu suces... Comme ça... ... Ouiii, c'est « super-hyper-écoeurant », je ne te

mens pas. Même que j'ai les seins tout sensibles maintenant et leurs petits

bouts sont tout rigides. ... ... Arrêtes pas de me lécher et de me titiller, moi je

vais me caresser les seins pendant ce temps là. ... Ah que c'est agréable ça

monsieur chose. En se pratiquant de temps en temps on pourrait devenir de

vrais virtuoses de l'amour avant même d'être de vrais adultes. ... En tous cas,

pour le moment, c'est sûrement pas moi qui vais me plaindre: je te jure, je

pense que je jouis déjà presqu'autant que les adultes dans les souvenirs

d'Emannuelle tantôt! ... Ok, Ok, je charrie, mais je t'assure que je ne

changerais pas de place avec personne en ce moment! ... ... Oui, c'est sûr: je

veux bien changer avec toi, mais tantôt. ... À chacun son tour, c'est vrai mais

pas tout de suite, je t'en prie: c'est trop « le fun »! ... et puis au fait, le goût de mon jus, ça ressemble à quoi?" ... ...

"... Ah, mais t'as pas plus de goût que ta soeur!

Attends, je vais en prendre un peu avec mon doigt et y goûter moi-même! ...

hum ... C'est vrai que c'est spécial, mais même si on peut pas dire que c'est

bon, c'est pas vraiment mauvais en tout cas... Tu veux y goûter encore? ...

Sers-toi, ça me fait plaisir, et puis s'il te plaît, si tu veux encore de mon jus

suces encore celui qui est après mon clitoris au bout de mes lèvres, je te dis

qu'il est bien meilleur! Plus sucré. ... ... ahum ... oui ... oui ... plus haut ...haaa

oui ... hon c'est bon! ..."

 

 

(...) (...) (...)

 

 

 

 

<> COMME TED ME L'A DIT

 

- "Ce midi? ... Alors on peut compter sur toi pour le

souper? ... Du blanc, on va manger du doré que Gus et Carlos ont pris ce

matin. ... Bien oui, il est encore ici; il t'attendait. ... Non, mais il va tout

t'expliquer qu'il dit. ... En fait, depuis qu'il est arrivé, c'est surtout avec les

enfants qu'il a passé son temps. Avec les enfants et puis avec Judy. ... Bien

oui, elle est ici. ... Non, juste avec Susie-Janique et Gustave. ... Oui, il est venu;

mais il est reparti à Montréal pour un contrat avec Vibration. ... Non, en fait

pour dire vrai je penses qu'ils se sont séparés. ... Oui ... Non ... Je te

raconterai... ... Mais on dirait qu'il y a quelque chose qui se dessine entre Judy

et puis Carlos. ... Oui, je pense que c'est une chance pour elle, parce que

Michel pis elle, ça s'est fini... pas mal "rough" si tu veux mon avis. ... Oui, c'est

ça: ... ... et puis tu me dira ce que tu en penses... ... Oui, en toucher un mot

avec elle... pourquoi pas?.... ... Parfait, à plus tard! Bye mon amour."

...

"Emmanuelle, René, j'ai une bonne nouvelle: Paul

arrive ce soir pour le souper! S'il vous plaît, voudriez vous aller avertir tout le

monde et puis les inviter; il devrait y avoir assez de doré , la pêche des gars a été pas mal bonne. Et puis, dis-leur que ce soir, on a une bonne raison de

fêter: c'est le retour de l'enfant ..., non, du « parent-prodige »!"

 

(...) (...)

 

Pas encore couché même à sept heures mais presque, le soleil colore d'une teinte déjà un peu jaunâtre la carlingue de l'hélicoptère

banalisée de la GRC, donnant au taxi de Paul un peu l'air d'une grosse abeille.

Déjà mis sur le qui vive à la suite de l'appel du Grand Voyageur ce matin, dès les

premiers vrombissements du gros insecte, tous les enfants de la terre accourent en hâte vers le grand champs où il s'était posé la première fois. Aussi, c'est un

comité d'accueil d'une demi-douzaine de petites têtes toutes ébouriffées par le vent

créé par le rotor qui salue la sortie de Paul et son compagnon. Après avoir échangé

une poignée de main et des regards entendus, suivis de quelques paroles sur le ton

de la confidence criée, les deux hommes se séparent et Paul s'approche de ses

amis qui le laissent se retourner pour voir l'hélico repartir. Puis c'est une petite

marée humaine toute hurlante et rigolante qui submerge l'arrivant de ses questions

en lui grimpant littéralement sur la dos. À peine libéré de l'emprise de cette

première commission rogatoire, il doit faire face aux avances de deux ourses

polaires enthousiastes presque trop chaleureuses et dont l'étreinte et les baisers

passionnés le laisse tout pantois. Pourtant c'est en espagnol à l'intention du

mexicain que Paul prononce ses premières paroles.

 

- "Buenas tardes señor, ha encontrado Usted a mis

niños? Y entonces, le pareciò que yo le habìa dicho la verdad por

Washington?"

 

- "Claro cabròn! Tu l'as dit mec: plutôt fortiches. Ils

sont vraiment pas d'un modèle courant aux Galeries Lafayette, tes moufflets!

Je veux, oui! Et, ce qui ne gâte pas la sauce, ils glandent avec des copains qui

ont un beau morceau de petite mère. Une mome à vous débrancher l'aorte et

à vous mettre la moelle en serpentin quoi! Une splendeur aussi chouette, c'est plutôt roide pour ma tocante qui bat déjà la chamade; je ne te dis que ça!

Mais comme je suis majeur et vacciné, alors ça baigne. Même des vacances

lénifiantes à Saint du Trouduc les Bains, ça m'en jette si il y a une nana façon

coeur de braise en rade; alors je gazouille du trémolux internus à plein et ça

gaze formide, parole! Au fait, gars, ici on t'attendais depuis pas mal de

plombes, il était temps que les balhouzes t'élargissent et que l'autre Du Poulet

se tire! Depuis que tu nous a balancé du grelot ce matin, ici ça phosphorait au

carré dans toutes les gargotes. Mais assez jaqueté aux mouettes mon coco,

dans ton donjon, c'est qu'il y a des steaks de baleine qui tiquent sur

l'achalandage; faudrait pas laisser paumer ça, alors j'opine qu'il serait bath

d'aller se les faire! On pourrait aussi écluser les boutanches d'eau bénite que

tu coltines. Daco dac mon pote?"

 

- "Daco dac! Bien parlé. Tope là amigo! Mais pour

commencer on pourrait peut-être enlever quelques pelures. J'ai assez chaud

que je suis en train de fondre et j'ai bien peur qu'on va devoir tordre mes

vêtements pour trouver quelque chose à mettre sur la chaise tout à l'heure si

je reste encore longtemps emmailloté comme ça. Avec le temps qu'il fait

aujourd'hui, je pense que même une paire de bobettes, ça me rendrait fiévreux

de chaleur!"

 

(...)

 

À part le bruit de l'eau qui coule dans l'évier de la cuisine

de l'inter-étage, il règne un silence presque total dans la maison de Jean. Pourtant il n'y a pas une seule place inoccupée autour de la grande table décagonale du rez- de-chaussée. Pour le moment, tous sont suspendus au lèvres de Paul qui raconte

quelques-unes des péripéties de son séjour prolongé chez Ted et Mary Vulvin. En

fait, depuis trente secondes au moins, le silence est presque tangible maintenant

que toutes les mains sont tendues vers le milieu de la table pour toucher à celles de Paul qui viens d'offrir à son auditoire de l'amener faire une visite guidée en Toucher-scope chez ses hôtes américains. ... ... ...

 

(...)

 

- "Non, je ne pense pas. Si tout marche comme Ted me

l'a dit, il n'y a rien de tout ça qui devrait sortir dans les journaux. Il prétend que

la situation internationale est trop tourmentée au sujet du Moyen-Orient

actuellement pour que ce soit une bonne idée de sortir l'information en ce

moment. Ses assistants de la CIA lui ont conseillé de tenir ça mort

officiellement et de leur laisser un peu de temps pour organiser une action

directe sans ficelles identifiables."

 

- "Oh pardon Monsieur Tardif, si votre copain Ted vous

l'a dit, alors là! ... Ça se place bien dans une conversation en tout cas:

"comme me le disait mon ami ce cher Ted, le président des États-Unis..."

"...Et Mary, oui la belle Mary Vulvin, - parce que je t'ai

bien entendu l'appeler

« my dear Mary » tout à l'heure - , Mary elle, qu'est-ce qu'elle en pense? Est-ce

qu'elle a l'intention de laisser le p'tit Ted et sa bande de brouillons jouer aux

cow-boys « low-profile » et essayer de brasser de la « marde » sans se salir

les pattes? Est-ce qu'elle s'est laissée aller à quelques confidences avec toi?

Après tout, vous paraissiez pas mal plus familiers ensemble à la fin de la visite

qu'au début... ... Il me semblait que tu m'avais dit que ça pouvait pas attendre et pis qu'il fallait absolument faire quelque chose tout de suite pour sauver le

monde de la catastrophe! Penses-tu toujours la même chose mon p'tit Paul,

ou si le snoro de Ted et la belle Mary t'ont mis KO? Ta mission urgente, c'était-tu juste un prétexte pour laisser ta vieille blonde pis aller te taper un

nouvelle conquête de marque? Attention à ce que tu vas dire parce que ce soir

dans le secret de l'alcôve, vous savez bien que vous ne pouvez rien me cacher

mon ami... D'accord Paule? ..."

"Ça fait que finalement, le grand Jacques, est-ce qu'il

est mort, simplement parce qu'il avait photographié... la cafetière géante de

Saddam sur un terrain de golf privé, autrement dit: pour rien ou bien quoi?"

 

- "Hé, mais qu'est-ce qui ce passe? On dirait bien une

petite crise de jalousie de ma belle Claudine! Allons, amour de ma vie, je suis

certain que tu veux me faire marcher. Approche ta chaise... et... et faites-moi

l'honneur de m'accorder votre main, gente dame, qu'on se comprenne mieux.

... Merci."

...

"Pour répondre à ta première question, dans un

premier temps laisses-moi te rappeler le nom de jeune fille de Mary Vulvin. Au

fait, est-ce que quelqu'un ici le connaît? ... Non, je comprends, moi non plus je n'en savais rien avant qu'elle ne me l'apprenne la semaine dernière; après

tout elle a épousé le jeune avocat plein d'avenir Ted Vulvin alors qu'elle n'avait

que vingt ans à peine, il y a de cela plus de vingt cinq ans. À l'époque, Ted

commençait à peine à faire de la politique, alors quand le jeune diplômé en

droit de Harvard Ted Vulvin, fils d'une famille écossaise installée en Californie

depuis quelques générations tout au plus et pas vraiment prestigieuse, même

pas tout à fait millionnaire, a épousé une jeune colombe, encore étudiante en

sciences sociales à Berkeley, la fille d'une famille à peine un peu millionnaire

sans plus, on comprends que ça a passé complètement inaperçu! Après ça,

quand Ted a grimpé l'échelle de la réussite politique avec la célérité qu'on sait,

pour devenir d'abord sénateur, puis candidat officiel du parti démocrate et

finalement président des États-Unis, jamais il n'a été question de cela et vous

allez comprendre pourquoi... Hé bien je vous le donne en mille: ... son nom de

jeune fille « officiel » c'est Mary Jeanne Levert, ça fait très bien; surtout

qu'elle se débrouille pas trop mal en français, mais le véritable nom de jeune

fille de Mary Vulvin, avant que les Levert n'adoptent leur nouveau patronyme

lors de leur arrivée en Louisiane dans les années trente, ça aurait dû se lire ...«

Mary ... Judith ... Liebstein »! ... Vous comprenez ce que ça signifie? ..."

 

- "Il me semble que ça a une consonance juive, c'est

ça?"

 

- "Exact. Bien vu Claudine. Compte tenu de cette

information, tu vas comprendre que Mary n'a pas du tout l'intention de ne se

fier qu'à la CIA car chez elle, on connaît trop bien les dangers inhérents au fait

de laisser carte blanche pour sa protection à un bon gros ours rempli de

bonne volonté sans doute, mais tellement gauche et maladroit dans

l'utilisation de sa force... Non, de son côté, elle propose de « laisser couler »

dans les oreilles du Mossad, l'essentiel des projets de Iochi et Saddam, pour

que ce soit eux qui se chargent de mener les vérifications qui s'imposent et

même d'agir s'il le faut. Elle croit que s'il doit y avoir une quelconque « action directe », Mary est persuadée que le Mossad est certainement le meilleur

acteur pour tenir un pareil rôle et qu'il ne manquera pas de le faire! ... Rusée la première dame, non?"

"... Ah, et puis pour ta deuxième question: c'est non, je ne pense toujours pas que j'avais le droit de rester les bras croisés et ne

pas essayer d'empêcher le pire d'arriver! En

« toucher » un mot à ceux qui vont peut-être pouvoir agir efficacement pour

bloquer ça: c'était le moins que je puisse faire! Après tout, ce monde dont

nous jouissons aujourd'hui, je ne peux pas le voir comme un simple héritage

de nos parents et ancêtres et qui « m'appartiendrait ». Non, pour moi, c'est

bien plus un prêt que nous font nos enfants, qui en auront obtenu l'usufruit de

leurs propre descendance! Pour moi, c'est capital: l'humanité telle qu'on la

connaît va devoir bientôt changer sinon passer le flambeau et nous on a une

bonne idée comment ou à qui... hein Emmanuelle? Pas vrai René?..."

"Enfin, pour ce qui est de ta dernière question: non je

ne pense pas que Jacques soit mort pour rien et j'espère bien que quelqu'un

va la débrancher la sale cafetière géante qu'il a photographié... Je lui devais

bien ça, non? Sinon, c'est là que j'aurais vraiment eu l'impression qu'il est

mort pour rien!"

 

- "Parfait, merci. Tu as répondu à presque toutes mes

questions! Pour ce qui est de celles concernant vos relations personnelles

avec Madame président, je suis bien prête à attendre à ce soir pour en savoir

plus, monsieur le mutant mutin! ... Je suis certaine que tu as beaucoup de

choses à discuter avec les autres, notre invité mexicain par exemple et je vois

au moins deux enfants merveilleux qui brûlent d'impatience d'échanger avec

toi."

 

 

 

 

<> TOUSSOTANT ET CRACHOTANT

 

Le soleil est encore haut dans un ciel d'un bleu délavé bien

tendre mais absolument sans nuage. Les deux voitures américaines de format

familial se suivent en soulevant un nuage épais de poussière blanche. La couleur

rouge de la deuxième prend des teintes de vieux rose de plus en plus écru. Dans le premier de ces véhicules, on entend le babil de plusieurs enfants qui s'extasient à qui mieux mieux devant chaque nouveau bosquet de cerisiers de virginie ou de

mûriers nains en fleurs. Dans le second, qui compte parmi ses passagers, deux

hommes d'âge mur et de type racial autochtone, on n'entend que la musique inuit a capella que débite le cassettophone.

 

-"Ray, s'il-te-plaît, tournes là, à droite dans le petit

chemin à côté des boites à lettres, je pense qu'on est rendus. Avez-vous hâte

d'arriver les enfants? ... J'espère qu'ils sont là, j'ai pas averti personne... De

toutes façons, là pas là, moi je pense que la première chose que j'ai le goût de

faire, c'est aller me jeter à l'eau, je suis tout en sueur! Paul et Claudine ont pas

arrêté de vanter leur grande plage de sable fin sur le bord de la rivière, il faut

bien vérifier si c'est vrai, hein les enfants? Pour trouver la plage, il faut

d'abord que tu traverses un petit pont sur un gros ruisseau... ... bon, c'est ici,

... puis tu continue jusqu'à une petite sculpture dans une guérite... ... tiens, là- bas... à gauche, ça mène à la plage... tout droit ça mène chez Claudine et

Paul... à droite ça mène chez Paule, je pense. ... J'ai raison? Ah, c'est vrai: il

vous l'a déjà fait visiter dans sa tête... Bon, je vous crois. Quel chemin on

prend les enfants? ... À gauche. C'est bon, j'approuve! On va d'abord aller se

rafraîchir. De toutes façons, une journée comme aujourd'hui, tout le monde

doit bien être rendu là: il fait assez chaud!"

 

Après avoir roulé encore un demi-kilomètre environ, les

deux véhicules doivent se garer tant bien que mal dans le long foin encore vert mais

mordoré à cause des nombreuses inflorescences de verge d'or. À peine descendus

de leur véhicules les trois jeunes ados sont attirés par les voix des enfants du "Domaine des cultivés" qui crient en jouant dans l'eau de l'autre côté d'un écran de jeunes conifères plantés quelques années auparavant. Partis en courant dans le petit sentier qui les mène vers le groupe de jeunes baigneurs, les trois ados

ralentissent tout de même et marquent une pause pour examiner le groupe

d'enfants et d'adultes qui s'escriment à essayer de mettre hors jeu les joueurs de

l'autre équipe dans un match très serré de "trippe chasseuse". Sans même le

réaliser vraiment, ils sont en fait un peu gênés de se joindre à ce groupe de nudistes

des deux sexes et ils préfèrent attendre les adultes qui les accompagnent.

 

- "Allô le monde! Il paraît qu'il y a une belle plage sur

cette terre là... ça bien l'air d'être ici! Bonjour Claudine, bonjour Paule, allô

Paul, salut Jean, bonjour la compagnie! Venez que je vous embrasse! ... ...

J'vous ai amené du monde. J'ai pas besoin de vous présenter Olivier ou

Ismaël... Pas plus que Glen... Il est accompagné de messieurs Ooktuk et

Shinnuk. ... Lui, c'est Simeone, le petit ami inuit de mes deux ados. ... Mais...

Mais, ces beaux enfants là, moi j'les connaît pas... ce sont les vôtres? Alors Claudine, Paule, présentations s'il vous-plaît. ..."

 

- "Non. C'est pas vrai... Denise Landré en personne! ...

J'espère que tu vas excuser notre tenue... on t'attendait pas... ... Allez, gênes- toi pas: fais-vite la tournée des becs!... Aye... Pis tu nous a amené du monde à part ça! ... Mais la grande asperge là... c'est Olivier! Viens qu'on s'embrasse

mon grand... et puis le frisé aux grands cheveux, mais c'est Ismaël! Allô

Ismaël, viens me donner un bec toi aussi ... et puis s'il vous plaît présentez- nous vos autres compagnons, parce qu'à part mister Glen, je ne connais

personne!"

 

- "Pas question! Je refuse de socialiser tant que je n'ai

pas pu me jeter à l'eau. Elle est fraîche au moins votre rivière, je suis en train

de fondre! Me baigner tout de suite sans aller chercher mon maillot, moi ça

me va! Qui m'aime me suive!"

 

À ces mots, Denise Landré s'empresse de se dévêtir et

après avoir déposé ses vêtements sur les branches basses du buisson d'érables à épis qui sépare la plage du "camp des enfants", elle s'élance en courant vers

l'eau et plonge dans la rivière tête baissée sans hésiter une seconde. Aiguillés par

son exemple, les trois ados se dévêtissent enfin eux-aussi, puis ils s'avancent à leur

tour dans l'eau mais avec beaucoup plus de circonspection, pour acclimater

graduellement leur corps à la température de l'eau.

 

Après avoir échangé quelques mots en inuktituk avec ses

deux compagnons, Glen se déshabille lui aussi et s'avance dans l'eau jusqu'à mi- taille. Les deux inuits qui l'accompagnent se dévêtent eux-aussi, puis il plient leurs

vêtements méthodiquement et les posent bien à plat sur le canot en fibre de verre

retourné au bord de l'eau. Bien que manifestement plus âgés que les autres, les

corps très hâlés de ces derniers se déplacent avec une énergie et une vigueur

surprenantes. L'un d'eux plonge et après être resté sous l'eau pendant près de trois

minutes, il réapparaît finalement de l'autre côté de la rivière, loin en amont. L'autre,

qui fait la planche, se laisse descendre mollement par le courant de la rivière en

chantonnant une ritournelle inuit. Le groupe des joueurs de trippe chasseuse quant

à lui, a mis fin à son jeu et les jeunes enfants essayent de rivaliser d'habilité avec

leurs nouveaux amis, les trois ados et ils se livrent à toutes sortes de galipettes,

cabrioles sous-marines et plongées profondes.

 

Puis, ils se donnent le mot et, à part René et Emmanuelle

qui se sentent trop petits pour participer à ce genre d'échauffourée aquatique, ils

joignent leurs forces pour essayer de faire prendre un gros bouillon à un des

adultes choisi au hasard. ... Depuis une bonne quinzaine de minutes maintenant, ils tentent en vain de faire subir ce traitement à Paule qui, excellente nageuse, s'est

joué jusqu'à présent de toutes leurs tentatives avec une facilité presque

déconcertante. Pourtant, à un moment donné, le jeune Simeone a bien réussi à

grimper sur son dos, les bras bien accrochés après son cou et les jambes serrées

autour de sa taille et elle a alors dû exécuter un magistral plongeon vrillé dans

l'eau par derrière, ce qui a eu pour effet de la débarrasser illico de son cavalier qui,

une fois remis sur pied, essaie de rire mais qui ne réussit qu'à tousser et crachoter

l'eau qu'il vient d'avaler.

 

À peine libérée de cet assaillant, elle a dû ensuite réussir à se dégager de l'étreinte de Gustave qui a soudain surgi devant elle en lançant ses

deux petits bras autour de son cou. Pendant qu'elle essayait de se dégager en

tentant d'ouvrir la tenaille du jeune garçon qui lui enserrait solidement le cou et

dont le visage cherchait à s'enfouir profondément dans son cou, elle a été

complètement déséquilibrée par les deux autres ados qui ont plongé et qui

tentèrent alors de la faire tomber sur le dos en la soulevant par les cuisses. Rusée, elle s'est servi de cet élan et l'a donc accentué en plongeant par derrière une fois

encore. Ce faisant, elle a entraîné sa jeune sangsue sous l'eau avec elle dans

l'espoir de lui faire lâcher prise. Bien qu'il aie effectivement un peu perdu sa prise,

celui-ci s'est agrippé encore plus fort et, l'étreinte de ses bras a glissé et mais elle

s'est reprise au niveau de l'abdomen de Paule et la jeune femme s'est retrouvée

avec le visage écarlate d'un petit garçon bien gêné mais aux anges bien niché

entre les deux seins... Celle-ci plonge alors une fois de plus, par devant cette fois, et c'est un petit Gustave toussotant et crachotant mais encore un peu rouge et

toujours souriant entre deux quintes de toux qui s'éloigne finalement du champs de

bataille pour aller s'asseoir dans l'eau peu profonde au bord de la plage et souffler

un peu.

 

Comme ils ne s'avouent pas encore vaincus, ses aînés, les trois ados, profitent du répit que Susie-Janique et Marie-Elfe ont réussi à leur

gagner lorsqu'elles sont parties au front elles-aussi. Elles avaient commencé les

hostilités en s'attachant par les jambes après celles de leur victime comme des

lierres tenaces, et elles ont chatouillé leur hôte infortunée avec un doigté des plus

efficaces, auquel Paule est on ne peut plus sensible semble-t-il. Pliée en deux sous

l'effet des manoeuvres sournoises des deux jeunes filles, Paule est bien incapable

de résister au nouvel assaut des trois garçons dont deux sont maintenant montés à califourchon sur ses épaules. La joue gauche collée sur le haut des fesses et le

dos d'Olivier, Paule supporte Ismaël qui s'est assis sur son épaule droite et, dont le jambe gauche traverse la poitrine de sa proie pour rejoindre sa propre jambe

droite en tenaille sous l'aisselle gauche. Olivier, dont les jambes s'enchevêtrent

avec celles d'Ismaël est bien tenu en place par son frère adoptif qui s'agrippe après

ses épaules et dont l'étreinte se trouve à coincer le visage de Paule sous l'eau entre

le bas du dos du cadet et le bas-ventre de son aîné. Paule est maintenant à moitié

couchée sur le dos, le visage sous l'eau et même si elle réussit à écarter un peu

ses tortionnaires l'un de l'autre, lorsqu'elle essaie de reprendre son souffle, elle est

tout de même forcée d'avaler un gros bouillon par le troisième lascar qui a plongé

par dessus elle entre ses deux complices dans l'espace qu'ils lui ont soudain laissé.

Son petit ventre bien plat vient alors se placer exactement vis à vis le visage de

l'agressée, l'empêchant totalement de sortir à l'air libre.

 

Heureusement pour la victime, deux de ses amis ont

finalement décidé d'intervenir: Raymond qui s'est interposé entre elle et les deux

terribles tigresses chatouilleuses puisqu'il a bien compris que parmi les assaillants

de son amie, c'est encore elles qui avaient utilisé la botte la plus redoutable. De son

côté, Claudine vient elle-aussi de plonger vers la mêlée; attrapant au passage par

la taille les deux cavaliers rigolards, son corps glisse sur le dos du petit inuit

entraînant avec elle les deux demi-frères toujours solidaires mais complètement

désarçonnés. Prenant appui au fond de la rivière, Paule agrippe maintenant son

dernier agresseur par les os de la hanche et tel un dauphin qui bondit hors de l'eau,

elle émerge soudain en tenant toujours Simeone presqu'à bout de bras et elle

l'envoie faire plusieurs mètres en vol plané. Complètement privé de ses moyens

devant tant d'énergie chez sa victime et, moitié rigolant, moitié vociférant en inuit, il en est quitte pour avaler une bonne tasse lorsqu'il touche enfin l'eau cul par

dessus tête. Au même moment, Paule de son côté essaie de récupérer son souffle

à la suite du gros bouillon qu'elle vient de boire elle aussi.

 

Aussitôt, qu'ils l'entendent tousser et voient ce qui lui

arrive, tous ses agresseurs, eux-mêmes victimes de la contre-attaque féroce des

deux nouveaux joueurs adultes, mettent fin aux hostilités et ils se dirigent tous vers

les serviettes de plage en riant, fiers de leur coup. Toujours en partie étouffée et presqu'aphone, dans une espèce de baroud d'honneur, Paule essaye d'invectiver

un peu ses assaillants, mais entre deux quintes de toux, ce qui sort encore le plus

facilement ce sont des accès de fou-rire, bien sonores eux...

 

...

 

- "Les enfants! Les enfants! S'il-vous-plaît! Olivier,

Ismaël, Simeone, Emmanuelle, René, Paule, Claudine, euh... madame... et

messieurs..."

 

- "Judy, avec Susie-Janique et Gustave."

 

- "Raymond".

 

- "Carlos".

 

- "Bon. Judy avec Susie-Janique et Gustave, Raymond

et Carlos! Enchantée... Euh, s'il vous plaît, venez tous ici me donner un coup

de main pour étendre la toile immense que j'ai apportée. Elle est assez grande

qu'on va tous pouvoir s'y étendre en faisant un grand soleil et, si vous voulez,

après avec Paul on va se « toucher » un mot des nouvelles. OK Paul? ... C'est

possible? ... Oui, parfait. Comme ça, tout le monde va pouvoir faire

connaissance avec tout le monde. Il y a beaucoup de visages que je ne

connais pas ici et en plus, j'ai amené avec moi des amis qui parlent très peu

le français mais qui auraient de bien belles histoires très spéciales à vous

raconter... ... S'il-vous-plaît, les enfants!"

 

... ...

 

- "Parfait. Merci les enfants! ... Si ça ne vous tente pas de « toucher au soleil » avec nous, il n'y pas de problème, vous êtes libres et

vous faites comme vous voulez. ... Là-bas, dans le « camp des enfants »? ...

Parfait, à tantôt les gars! Ah et merci encore pour le coup de main pour la

grande toile! ... C'est ça, ciao!"

 

- "Et va pour le premier cinéma « Toucher-scope » en

plein air!"

 

Occupés jusque là à suivre les péripéties du combat entre Paule et ses petits adversaires, tous les autres occupants de la plage n'ont

pratiquement pas encore eu la chance d'échanger vraiment un mot. Aussi, quand la jeune femme et ses agresseurs ont enfin retrouvé leur souffle, que tout est rentré

dans l'ordre et après que Denise aie ainsi récupéré l'attention de tout le monde, Claudine et cette dernière en profitent-elles pour procéder aux présentations

détaillées de chacun des membres des deux groupes. Le groupe des enfants quant

à lui s'est déplacé vers le camp des enfants, situé juste à côté.

 

 

 

 

<> WILL LEFT-TENANT

 

- "Will. Left-Tenant. Il s'appelle « Will Left-Tenant ». Il a été chef de bande à côté, sur la réserve de Ajawajiwesi pendant près de

vingt ans. Maintenant il occupe l'essentiel de son temps à faire du « spiritual healing » et à faire de la consultation. Il serait connu maintenant surtout à titre

de leader spirituel très respecté et dont la renommée le précède un peu

partout en Amérique du nord. Il parait qu'il est même connu jusqu'en

Amérique centrale. Au Nicaragua et au Belize. Au Mexique aussi, au Yucatan

en particulier. Là-bas, il s'appelle Guillermo Teniente et il paraîtrait qu'en plus

de l'Algonquin et de l'anglais qui sont ses langues les plus utilisées, il

comprend et baragouine à des degrés divers au moins une demi-douzaine

d'autres langues amérindiennes, comme le Mohawk, l'Inuktituk, l'Ojibway et le Cri; même le Séminole et le Chiché! Le français bien-sûr et l'espagnol. ...

Hier, tu as rencontré mes amis, les shamans Ooktuk et Shinnuk, ils sont

sages, des leaders spirituels eux-aussi chez les inuits. Et bien, quand ils ont

su par Glen que je projetais de venir vous voir ici, ils m'ont demandé de les

amener eux aussi. Ils m'ont dit qu'ils observaient divers signes intrigants

autour d'eux ces derniers temps et qu'ils souhaitaient pouvoir en discuter

avec ce monsieur Left-Tenant; parce que ce serait, paraîtrait-il un grand

interprète des présages et qu'ils voulaient le consulter sur le sens à accorder

à ce qu'ils voyaient."

"Ce monsieur a, disent-ils, un don particulier pour <<

décrire, faire apparaître et donner un sens à ce qui se passe « de l'autre côté » . Il pourrait y regarder le passé et l'avenir s'y dérouler comme un film, ou

quelque chose comme ça....>> ... Ça me laisse songeuse... ... Alors nous voici!

... Mais au fait, vous le connaissez ce monsieur? ... De nom et de vue? ... Paul,

c'est déjà pas mal! ... Demain j'ai l'intention d'aller sur la réserve avec mes

deux compagnons pour essayer de rencontrer le monsieur Left-Tenant en

question. Ça t'ennuierait beaucoup de venir avec nous Paul? ... Parfait. Et tu

sais où on peut le trouver? ... ... Oui, merveilleux! Tu es un ange!"

 

- "Chère Denise, tu sais bien que je ne peux rien te

refuser! Et puis, c'est drôle que tu déboules ici comme ça, - c'est la première

fois en fait que tu viens jusqu'ici -, avec tes deux chamans et que toi, une

scientifique « invertébrée » me demandes ça en leur nom, je commence à

avoir bien le goût de le rencontrer moi-aussi le fameux Will! ... Tu te souviens

de Carlos? ... Le Mexicain-Français qui était avec nous hier sur la plage? ... " ...

"... Et bien, il me disait justement la semaine dernière

que selon lui et une vieille prophétie Maya, du Yucatan justement, qu'il avait

trouvée et traduite récemment, nous vivons en ce moment une époque-charnière dans l'évolution du monde et de la vie sur terre en particulier; de

notre mission collective et des buts spécifiques et individuels de nos propres

vies en ce bas monde, compte tenu « du sens profond de l'existence de

l'univers en général », pour citer ses propres mots."

" D'après lui, « nous sommes déjà entrés dans une ère

où ce qu'ils appelle

<< le monde normalement parallèle de l'au-delà et de la spiritualité » est en

train « d'entre-pénétrer » dans notre monde du réel ordinaire >>. Toujours

d'après lui, c'est à cause de l'émergence de cette nouvelle spiritualité

agissante qu'une suite de « merveilleuses coïncidences organisées » ont fait que nous nous sommes rencontrés, lui et moi, et cela à des milliers de

kilomètres de nos domiciles respectifs, dans un endroit où on se retrouvaient

tous les deux par un hasard tout ce qu'il y a de plus fortuit et absolument imprévisible. Ce qu'il appelle «la Conspiration de l'Heureux hasard ». "En venant ici, il dit que, d'après son interprétation des

dernières révélations de la prophétie dont je t'ai parlé, il était persuadé que «

c'est ici qu'il devait venir pour trouver un sens à tout ce que nous voyons, dit- il, se produire dans le monde de nos jours ». Toujours selon sa fameuse

prophétie, la Prophétie des Ombres, en venant ici, le sens profond et l'action

concrète de la dixième prophétie pourrait commencer à le pénétrer lui-aussi, -

il s'agirait selon lui d'une révélation qui selon John Greenwoods, le gars qui a effectivement trouvé et traduite la première partie de cette prophétie - ...

Moi-même je ne comprends pas encore vraiment pourquoi puisque, dixit Carlos,

je commence à peine à sentir l'action des neuf premières, mais selon lui et son copain,

il faudrait donc la considérer comme faisant effectivement partie

de l'extraordinaire Prophétie des Ombres en question;

et cela même si elle n'a jamais été écrite comme tel ! ..."

"... Vous me suivez toujours? ... ... Un peu tout de même? ...

C'est pas simple, je le sait! ... ... Bon alors je continue:"

"il est persuadé que les révélations onze et douze, écrites celles-là il y a au moins mille ans,

vont commencer à se matérialiser ici,

« près du sommet de la grande montagne couchée et des neiges éternelles ».

Jusqu'ici, il m'a communiqué le texte des neuf premières prophéties et crois-moi, c'est assez édifiant!

J'en ai des photocopies en haut dans ma chambres, je vais vous le donner tout à l'heure,

vous allez voir que je ne vous mens pas! ...

Il a essayé de m'expliquer un peu la dixième

mais j'avoue que je me suis un peu senti dépassé par son contenu.

C'est tellement fantastique!"

"Quant aux révélations onze et douze, il dit qu'il n'ose pas encore m'en parler,

parce qu'il dit qu'elles sont trop importantes,

que selon son interprétation rationnelle, moi et mes enfants nous y sommes mêlés,

mais qu'il hésite à laisser « sa rationalité » interférer avec « son intuition». ...

Oui, c'est vrai: il est plutôt « compliqué » l'ami Carlos...

Non, je n'ai rien d'écrit à propos de la dixième non plus. ...

D'après Carlos, elle est individuelle et elle doit t'apparaître d'elle-même à toi personellement. ...

Ergo, il n'y a rien d'écrit! ... ... Mais, vous me suivez toujours? ... Je peux continuer?

..."

... ...

"De toutes façons, dehors notre Bandit préféré nous annonce justement l'arrivée de quelqu'un. ...

Hier soir, Carlos et Judy m'ont dit qu'il viendraient faire un tour ici ce matin; au ton joyeux des aboiements,

je pense que ce doit être eux qui arrivent."

 

- "Bandit aime beaucoup Carlos; il a été séduit lui aussi!"

 

- "... Carlos va pouvoir vous expliquer tout ça lui-même mieux que moi. ...

Ah merci Claudine, amour de ma vie! ...

Tenez les amis, « la femme adorable qui m'a remis au monde »

et qui pense toujours « beaucoup plus vite que son ombre »

a été vous chercher les deux copies de la prophétie des Ombres en question.

Regardez-les, pendant ce temps là, moi, je vais aller préparer d'autre café.

À tout de suite."

 

(...)

 

- "Bonne idée Paul, le café c'est excellent pour mes méninges!

La prophétie des ombres, moi je l'ai déjà lue;

alors pendant que ceux qui ne la connaissent pas encore y jettent un coup d'oeil,

je vais aller accueillir les nouveaux arrivants et préparer la table à pique-nique dans le gazébo.

Il me semble qu'on serait plus confortables là pour discuter:

la journée s'annonce encore tropicale! D'accord tout le monde? ... Parfait.

Regardez la prophétie pendant que Paul fait du café, puis venez me rejoindre

avec vos tasses dans le gazébo après. ... Et s'il-vous-plaît, n'oubliez pas le café! ...

Merci, je compte sur toi, Paule. À tout de suite."

 

 

 

<> AU DELÀ DE LA TECHNIQUE

 

- "S'il-vous-plaît les amis, je pense qu'il faudrait qu'on se parle, tous les parents.

En tous cas, moi j'ai quelque chose d'important à vous dire...

... Voilà: je pense qu'il se passe quelque chose de capital avec nos enfants en ce moment.

Quelque chose d'important et qui nous concerne tous, je pense.

Ça me concerne un peu plus que les autres peut-être,

parce qu'indirectement je suis un peu la cause principale de ce qui arrive...

mais je n'en suis pas tout à fait sûre...

En fait, Claudine et Paul le sont probablement autant que moi dans un sens.

Surtout Paul! En tous cas! ...

Je pense qu'on devrait en profiter, on est tous ici et les enfants sont tous partis avec Carlos,

Denise et les deux chamans inuit; c'est d'ailleurs ce que j'avais décidé d'organiser hier!

Merci encore à mon complice Carlos! ... Hé oui. ...

De toutes façons, toujours est-il qu' on va pouvoir parler sans gène. OK?"

 

Réunis dans le grand vivoir de la maison de Robert, qu'occupent encore Judy, ses enfants et Carlos,

quelques-uns des adultes de la terre, parents par ailleurs,

sont intrigués par l'air sérieux sinon inquiet de leur amie Paule,

ce qui est plutôt rare chez elle; ils l'écoutent donc avec intérêt et lui signifient de continuer.

 

- "Voilà: vous savez que je vis toute seule avec mon petit René.

On a donc très souvent l'occasion de se parler.

De se « toucher » même. ...

Pourtant, depuis quelques jours, il me semblait que René était moins enclin à communiquer comme ça avec moi.

Il prenait toutes sortes de prétextes pour que ça n'arrive pas.

D'habitude, le soir avant qu'il ne s'endorme, lui et moi on se communiquait toujours

un peu les souvenirs du jour et les plans du lendemain.

Et bien, comme je vous le disais, ça faisait quelques jours que ça ne s'était pas produit.

Au début, je n'y avais pas fait attention, mais après quelques jours, j'ai commencé à me poser des questions à ce sujet.

À dire vrai: ça me manquait. Alors hier soir, quand il s'est couché,

je suis allé le border comme je l'ai toujours fait.

Comme il avait mis ses bras le long de son corps sous ses draps,

- c'est ça qu'il a commencé à faire tous les soirs quand je viens le border depuis quelque temps - ,

je me suis couchée sur son lit, par dessus ses couvertures et j'ai posée ma tête sur son oreiller,

une joue collée sur la sienne et on a parlé. ..."

" On a parlé et j'ai compris pourquoi René était soudain devenu gêné qu'on se touche. ...

Je ne sais pas comment vous dire ça, mais... ...

Il était soudain devenu gêné de me toucher donc, parce que...

... parce qu'il se souvenait d'avoir fait l'amour avec moi! ... Et oui, pour le concevoir, lui précisément! ...

Il se souvient donc d'avoir fait l'amour avec toi Paul! ...

Et avec toi Claudine! ...

En fait par l'intermédiaire d'Emmanuelle, qui a elle-même

tout partagé de cet événement extraordinaire et qui se souvient très bien de presque tout, semble-t-il,

il a donc vu, senti, ressenti, éprouvé et goûté à tout

ce qui s'est produit lors de sa propre conception.

Il l'a même voulue, préméditée, demandée, organisée et « faite »...

Il sait donc qu'il était hautement désiré. ..."

 

- "Je sais bien qu'il était un peu à prévoir qu'avec des mutants dans le décor,

il allait se produire toutes sortes de choses étranges,

mais ça, j'avoue que je ne m'y attendais pas! ...

Mais en fait, si je comprends bien, c'est toi, Paul, Claudine, Emmanuelle et René que ça concerne vraiment?"

 

- "C'est vrai Paule, Jean a raison.

Moi-aussi, je me doutais qu'il devait se passer quelque chose de spécial,

mais je n'arrivais pas à savoir quoi exactement.

Même Emmanuelle me semblait souvent moins communicative que d'habitude.

Et puis parfois, par moments,, c'était comme le contraire:

j'avais l'impression qu'elle nous aimait quasiment trop fort, Paul et moi. ...

Mais pourquoi dis-tu que tu trouves aussi important que Christiane, Jean et Judy soient là eux aussi?

Les premiers concernés par les incidents imprévus découlant de cette histoire

de relation un peu... contre nature, si je peux m'exprimer ainsi...

ce sont bien sûr nous les parents des petits « mutants », non?

 

- "Dans un sens: oui. Mais il y a plus...

... D'abord, disons qu'en ce qui concerne l'éducation sexuelle « technique »

de René et d'Emmanuelle, c'est déjà fait... OK Paul; OK Claudine. ...

Bien sûr, il sont un peu jeunes pour ça me direz-vous, mais que voulez-vous, c'est la vie!

Nous, on a pas le choix: il faut bien vivre avec! ... ... Mais, c'est pas tout... ...

Nos merveilleux enfants jouent souvent tous ensemble, n'est-ce pas?

... Dans le « camp des enfants » par exemple. ...

Et bien, au cours d'une de leurs rencontres du matin,

- « pendant que les parents dorment », qu'ils appellent ça -,

figurez-vous qu'ils ont commencé à se poser mutuellement les questions normales

que tous les enfants se posent concernant l'origine des bébés,

les raisons des différences entre les hommes et les femmes, etc... La sexualité en un mot! ...

... Je n'entrerez pas dans les détails sur ce qui ce serait passé à ce moment-là;

René m'a fait confiance en me confiant ses secrets et... je ne voudrais gêner personne. ...

Toujours est-il que pour tous les enfants qui étaient là ce jour-là,

Emmanuelle et René bien-sûr, mais aussi Marie-Elfe, Susie-Janique et Gustave, ...

et bien l'éducation sexuelle « technique » est faite! ...

... Oui c'est ça: une grande projection en « toucher-scope » spécial! ...

... Oui, mais apparemment ça ne se serait pas limité à ça... ... Non, désolée...

... Pour le moment, ça fait partie des secrets que m'a confiés René, mais je

pense qu'un jour les enfants décideront individuellement de s'en ouvrir. ...

C'est triste, mais ça j'ai bien promis à René de le garder pour moi."

...

 

- "Je disais donc que l'éducation sexuelle «technique » est à peu près faite, OK,

mais il y a beaucoup plus que la simple technique à considérer dans les rapports homme-femme!

Je crois que, même si les souvenirs d'Emmanuelle sont encore assez clairs,

à en juger par la... qualité de ce qu'elle avait pu transmettre via mon relais René,

il y aurait tout de même un peu plus de matière à ajouter.

Même s'il participait déjà de celui de Claudine, de Paul ou même un peu du mien,

l'esprit d'Emmanuelle était encore un peu jeune pour tout comprendre! ...

Après tout le coeur et l'esprit des êtres humains, c'est pas simple!

Ça évolue dans le temps avec l'expérience de la vie! ...

C'est ça: au delà de la simple technique, rien n'est vraiment « simple » justement!

Ni simple, ni enfantin! ... Je vous suggère donc d'y penser un peu.

..."

"Ça s'adresse donc à tout le monde ici: Claudine, Paul

et vous-autres aussi sinon « surtout » vous autres, je pense: Jean, Christiane et Judy. ...

Oui vos enfants auraient besoin que vous les accompagniez dans leur cheminement.

Il n'est probablement pas souhaitable que vous leur disiez

que vous savez spécifiquement tout ce que je viens de vous dire

et que vous les cuisiniez, d'autorité, pour en connaitre précisément tous les détails,

mais je pense que vous devriez chercher à ouvrir un canal de communication avec eux à ce sujet. ...

... Non, en fait leur dire vous-mêmes que vous savez, à dire vrai ,

je pense que cela n'a probablement pas vraiment d'importance de toutes façons;

comme « les mutants » sont au courant, ils savent tous très bien que,

tôt ou tard, leurs parents vont savoir tout ce qui s'est passé

et je suis persuadée qu'ils peuvent prévoir un peu la suite... ... En détails. ... Non ...

Ce qu'ils ont senti et ressenti en « toucher-scope » ne semble pas les avoir traumatisés outre-mesure. ...

Si j'en juge par ce que René m'a communiqué à ce sujet là,

ils seraient tous plutôt impatients de devenir des adultes! ...

D'après René, à part sa gêne des derniers jours à mon endroit et envers son père et Béatrice,

depuis cette expérience,

il aurait perdu toute angoisse à propos de sa propre libido naissante,

ou plutôt ce que j'appellerais sa soif de sensations fortes, qu'ils comprend mieux à présent. ...

Apparemment, selon lui, il en serait à peu près de même pour les autres enfants du groupe. ...

Avec les souvenirs qu'ils partagent maintenant entre eux et avec nous,

moi en tous cas je comprends très bien pourquoi!"

 

- "Paule, tu veux dire que par toucher-scope interposé,

mon petit Gustave serait déjà informé concernant les buts, la fonction et les raisons de la sexualité?

C'est ça?"

 

- "Oui, c'est bien ça. En fait, ton fils Gustave, aussi petit soit-il,

connaît non seulement les buts et les raisons de la sexualité comme tu dis,

mais encore parmi ses souvenirs, il en garde un pour un événement qu'il

se trouve à avoir vécu par procuration; via les souvenirs d'Emmanuelle.

Il se rappelle, comme s'il l'avait vécu lui-même, d'avoir fait l'amour avec moi, Claudine et Paul.

Tu vois le tableau! ..."

"Tu t'en es sans doute déjà aperçu: mais je pense qu'il m'aime bien.

Mais je t'avoue que ça me met quant à moi parfois dans une drôle de situation!

Tiens, par exemple l'autre jour quand tous les enfants, ados y compris,

s'amusaient à essayer de me faire boire une grande tasse dans la rivière, tu t'en souviens? ...

Et bien ma chère amie Judy, j'aimerais t'informer,

sans qu'il faille prendre ça trop au sérieux bien-sûr, mais tout de même... que

ton petit Gustave n'était pas tout à fait dans le même état que d'habitude pendant ce jeu là." ...

"Tu te souviens qu'il avait réussi à deux reprises à s'agripper après moi? ...

Et bien, je ne te dis pas ça pour me plaindre ou

récriminer de quelque façon que ce soit, mais les deux fois,

j'ai senti clairement que le petit cavalier qui essayait de se coller sur moi, et bien...

je sentais qu'il était en train de bander... assez pour qu'à un moment donné,

je sente clairement qu'il était soudain « apparu » un objet chaud et contondant

qui s'insinuait entre nous...

Même que, tu te souviens de son deuxième assaut,? ...

Tu as probablement remarqué qu'à un moment donné,

il s'est retrouvé avec le museau entre mes deux seins?...

C'était très drôle et ça a fait rire tout le monde, moi y compris! ...

Et bien ce coup là, il m'étreignait par la taille.

Pour tenir « en selle », il s'était donc plaqué sur mon abdomen et son pelvis était collé sur mes cuisses.

Il avait les jambes entortillées autour de l'une des miennes. Tu te rappelles?

Et bien, à ce moment là, étroitement collé sur ma cuisse,

j'ai très bien senti son petit pénis devenir vite totalement en érection!

Je n'ai rien dit sur le coup parce que je ne pensait pas que ce soit

grave d'aucune manière, rassure-toi, Judy.

Je n'étais pas au courant encore de l'expérrience auquelle il avait participé peu de temps avant.

Pour moi, dans un sens c'était même un peu flatteur pour l'ego..."

"À dire vrai, je trouvais surtout ça très drôle, mais aujourd'hui, compte tenu de ce que René m'a dit, je réalise qu'il va falloir

commencer à être un peu plus conscients que, bien-sûr nos enfants sont des

amours et des êtres très particuliers qui nous aiment beaucoup - espérons-nous -, mais ils sont avant tout des êtres humains! Ils ne sont vraiment pas de

purs esprits et il est certain que nos « charmes » physiques peuvent présenter

pour eux un attrait certain et une importance très spéciale.

Je ne veux pas faire de référence ici à des histoires genre complexe d'Oedipe ou Electre ou tutti quanti!

Mais qui nous sommes, consciemment ou non, et comment nous l'assumons, peut très bien les troubler,

parfois même profondément,

tout comme nos divers soucis psychologiques ou moraux d'ailleurs et ce, quel que

soit leur âge ou même leur sexe semble-t-il... mais ça c'est une autre histoire."

"C'est pourquoi, je pensais qu'il était particulièrement

important pour les parents de la terre de s'informer mutuellement.

Surtout maintenant, d'après René. ... Qu'en pensez-vous?"

 

...

 

"Je pense que tu as raison Paule, mais en ce qui me concerne,

j'ai toujours su que mes enfants étaient des êtres sexués.

Il n'avait pas encore trois ans que Gustave finissait régulièrement par être bandé

quand je l'aidais à pendre son bain, pour lui laver le dos ou les cheveux par exemple!

Je pense que tout comme ils peuvent déjà ressentir n'importe quel sentiment humain « ordinaire »,

aussi élevé ou bas qu'on voudra,

ils n'en sont pas moins tout à fait capables de désir physique autant que d'amour sublime!

Ici sur votre Terre, je pense qu'il peut sembler normal

que nos enfants connaissent un éveil à la sexualité peut-être plus rapide qu'ailleurs,

mais, si tu veux mon avis,

j'aime beaucoup mieux que Gustave et Susie-Janique découvrent la sexualité

en voyant des adultes sains et biens dans leurs corps, que de les voir obligés

de faire leur apprentissage à partir des messages super-sexualisés de notre société:

il ne se passe pas une semaine sans qu'on voit un couple faire

l'amour dans un simple télé-roman placé à une heure de grande écoute!

Bien- sûr, c'est généralement fait de façon assez propre, on évite en général de

montrer les organes génitaux proprement dits, mais on comprend facilement ce qui se passe!

Mais dans le cas des enfants-spectateurs, pour qui tout est là sans l'être vraiment,

il restera toujours une grande zone sombre sur laquelle

leur imagination va devoir travailler et extrapoler! ...

Pourquoi voudrais-je qu'ils soient initiés comme ça et par leurs extrapolations malhabiles ou les élucubrations,

peut-être fort fantaisistes et plus ou moins tordues des copains

et copines de leur âge ou à peu près?!"

"Quant à toi, ma chère Paule, j'imagine que tu es

consciente que tu es très... séduisante et je comprends très bien que mon

petit Gustave fantasme sur toi!

Physiquement tu es vraiment très belle et je suis persuadée que de toutes façons côté fantasmes,

il n'est vraiment pas le seul à s'en être faits à ton sujet... je t'avoue que même moi ça a pu m'arriver!

Pourtant je n'ai vraiment aucune tendance homosexuelle naturelle; ce qui ne

m'empêche pas d'être sensible à la grande beauté même chez une femme, la tienne par exemple...

Je pense qu'il s'agit alors bien plus d'un mécanisme

d'identification qui joue plutôt qu'un simple fantasme ordinaire de possession. ...

Bien sûr, normalement mes fantasmes « ordinaires » sont plutôt dirigés

vers les beaux mâles et je sais, pour en avoir déjà parlé avec elle, qu'il en est

de même pour Susie-Janique.

Dans son cas, même si elle reconnaît elle aussi

ne pas être insensible à tes charmes Paule, elle me dit qu'ils seraient plutôt

dirigés d'abord vers toi Paul - hé oui - ou alors vers Carlos...

J'avoue que je la comprends, puisque mes propres penchants seraient un peu semblables,

mais dans l'ordre inverse en ce qui concerne mon homme idéal.."

 

- "C'est une histoire à suivre donc. On s'en reparle au

besoin."

 

 

 

 

 

<> POINT DE CONVERGENCE

 

- "Quelles autos on prend?"

 

- "Les deux familiales, ça devrait suffire, elles ont toutes les deux trois sièges..."

 

Dans le premier véhicule, prennent place Ooktuk,

Shinnuk, Carlos, Paul, Denise plus Raymond qui est au volant.

Dans le second, on trouve Claudine, Paule, Emmanuelle, René, Simeone et Jean qui conduit.

Autant dans le premier véhicule, la conversation est focalisée, calme et tellement posée

que ses locuteurs ne brisent le silence qu'avec une sorte de retenue manifeste,

dans le second elle est multiple, échevelée et primessautière.

Il fait encore noir, l'aube et les premières lueurs du jour devraient arriver dans un peu plus d'une heure environ

et les phares des automobiles trouent la nuit sans lune jusqu'à la résidence de Will Left-Tenant

dans les limites de la réserve une demi-heure plus tard.

Il s'agit d'une maison construite en pièces de pin supperposées,

entées et assemblées selon la méthode nordique.

À vol d'oiseau, elle est située à proximité de la route,

mais les automobiles doivent tout de même emprunter un petit chemin détourné long et sinueux

pour monter jusqu'au niveau où l'on accède à la porte d'entrée.

 

Quand les voitures s'immobilisent enfin devant le porche, deux personnes les y attendent déjà.

La première, est un homme souriant d'âge mur,

en mocassins finement perlés et vêtu simplement d'un pantalon de cuir

d'orignal et d'une veste du même matériel aux coutures frangées

et ornée elle-aussi de fins motifs de couleurs faits avec des perles et des épines de porc-épic.

La seconde est une jeune fille d'une vingtaine d'années à peine;

elle porte un costume traditionnel également et celui-ci est lui-aussi bien décoré avec des motifs perlés.

Tandis que l'homme s'avance vers la première voiture pour en accueillir les occupants,

la jeune femme se porte à la rencontre de ceux de la seconde.

 

- "«Kwé Nanibush!» Hello mister Paul! Please I wellcome you in my modest home,

you and your guests, specialy the two respected «mashkikwanabé»

- « the chamans », traduisit la jeune algonquine -

and the «widjikakaän anishnabé»

- « the indian cousin », ajouta la jeune femme -

from the south who travelled from so far away to come here in my «migiwam»,

but also every «ikwé» , «onini» and «adénòdjish» that

came with you

- « he wellcomes in his house every other man, women and child », compléta l'hôtesse -."

"You're right on time! If you don't mind,

I think we should get started right away to climb on the hill behind my house.

There is a flat rock plateau over there and I have built a « Medecine Wheel » on top of it.

It's right besides what we call «Mégézi wash», or the Eagle's Rest in your words.

«Ossia» is passing fast!

- He means « Dawn » ! , souffle la belle indienne - .

That's the proper place to be to greet our brother the sun when he comes out.

It's a wonderfull place of power and energy for those who need it to Feel and See.

Around sunrise is the proper time to do so; at the close-by Eagle's rest,

there is also a excellent viewing point that provides a marvellous

view on the valley around for those who will simply attend the vision seeking

without « seeing » themselves. «Nogoum kid êjawin wébitts!»

- « Now lets go there quick! », ajoute sa traductrice -

We will do the presentations on the way up."

 

 

- "Hello Wlilly! Wise man, OK, you're the leader; go ahead, you lead and we follow you."

" Vous avez compris tout le monde? ...

Monsieur Will Left-Tenant veut nous amener sur la petite colline là-bas avant que le soleil ne se lève.

Les premières lueurs de l'aube commencent à poindre: ça devrait

nous permettre d'y voir assez clair pour suivre la piste sans se casser le cou.

... Ça va? ... Tout le monde est prêt? ... Bien."

"OK Will, we're ready whenever you want. ...

Let's go then!"

"Ok, on y va. Suivez- nous tous et essayons de ne perdre personne!"

 

Dirigé par leur hôte, le groupe se met tout de suite en

marche, à la file indienne vers le lieu de pouvoir. Will mène la caravane, il est

immédiatement suivi par Ooktuk et Shinnuk; puis viennent successivement Paul,

Carlos, Denise, Jean, Raymond, Paule, René, Emmanuelle, Claudine et Simeone;

Loreena Blueheron, la jeune algonqine nièce de Will ferme la marche. Tout au long

du parcours, les marcheurs font de petites pauses de quelques secondes

lorsque le sentier s'élargit pour compléter les présentations et échanger des poignées de

mains. Un peu moins de trente minutes plus tard, ils débouchent enfin sur un large

plateau au centre duquel s'élève une espèce de promontoire rocheux. Il est ceinturé

par une couronne de très grands pins blancs bien droits. Immenses et sans âge,

ceux-ci voilent en partie le premier palier du promontoire. Constitué en fait par un

immense rocher monolithique, ce petit plateau parfaitement circulaire n'a qu'une

demie-douzaine de mètres de diamètre et tout son pourtour est semé de grosses

roches disposées régulièrement comme les chiffres autour du cadran d'une

horloge. C'est là que Will a construit sa Medecine Wheel.

Le sentier par lequel on y accède continue quant à lui et biffurque un peu vers la droite pour monter

jusqu'au deuxième palier, essentiellement constitué par un énorme monolithe,

lui- aussi de quelques mètres de diamètre à peine; il surblombe le lieu de pouvoir de

plusieurs mètres, soit juste assez en fait pour que son sommet arrive pratiquement

au niveau du faîte de la ceinture de pins blancs.

C'est le lieu-dit du Eagle's Rest et

de là le regard peut parcourir toute la vallée autour et porter jusqu'à des dizaines de Kilomètres par temps clair.

Les gens de la vision entrent dans le lieu de pouvoir,

tandis que les autres continuent leur montée à la suite de Loreena pour pouvoir

goûter au point de vue imprenable du "eagle's Rest".

 

Lorsque la petite caravane y parvient enfin,

c'est encore l'heure entre loup et chien:

les dernières étoiles vont disparaître très bientôt,

il fait presque jour, le ciel commence déjà à être plus bleu que noir,

le soleil va se lever dans quelques instants à peine

et la vallée est encore totalement baignée dans une mer de brume

qui la recouvre pratiquement jusqu'au niveau dela medecine wheel.

Du Eagle's Rest, on a maintenant l'impression d'être assis sur un petit îlot au centre

d'une mer de ouatte d'oû émergent ça et là au loin les sommets des contreforts de la vallée

comme autant d'autres petites îles isolées.

 

Aussitôt que tout le monde est rendu au niveau du premier plateau,

Will invite individuellement chacun de ceux qui sont venus pour participer

avec lui à une vision à pénétrer dans sa medecine wheel et il demande à chacun

de "voir" quelle sera sa place, puis il s'installe lui-même finalement au centre du

cercle oû il s'assied sur le sol et commence à réciter une invocation au soleil en algonquin;

simmultannément, il prépare un petit bouquet avec quelques tresses

d'herbes sèches tirées d'un petit sac attaché à sa ceinture;

il allume ensuite le tout pour purifier l'air.

Assis côte à côte, Ooktuk et Shinnuk font de grands mouvement d'appel

très, très lents avec leurs bras, comme pour s'asperger de fumée purifiante.

 

Pendant ce temps-là, Loreena réunit autour d'elle les

autres membres de la caravane qui sont venus bien plus pour assister à

l'événement en simple spectateurs que pour y participer comme tel.

Elle les guide ensuite vers le Eagle's Rest où ils trouveront amplement matière à observer,

qu'il s'agisse du cercle de leurs compagnons restés au niveau de la medecine wheel ou

du paysage féérique tout autour.

Debout face au lieu de pouvoir , tendant devant elle un dream catcher dans la main gauche,

de la droite elle tient Emmanuelle par la main, qui tient celle de Claudine, qui tient...

et la chaîne continue jusqu'à

Smeone, en passant par René, Paule, Raymond.

Elle chantonne une mélopée Algonquine, tandis qu'elle marque le pas en dansant sur place.

Après quelques minutes, elle place le dream catcher dans

la main d'Emmanuelle et elle enveloppe cette mennotte avec ses propes mains et

dansant à reculons, elle tire la chaîne humaine et lui fait faire un grand tour complet

autour du Eagle's Rest. Quand le groupe s'arrête finalement, Emmanuelle s'assied

entre Loreena et Claudine et toutes trois participent des mêmes pensées, des

mêmes sensations et des mêmes émotions puisque le toucher total de l'enfant les

fond dans le même creuset. Le petit Dream Catcher n'aura jamais été aussi

fermement tenu: minuscule et tout en finesse, celui-ci s'élève au dessus des deux

petites mennottes d'Emmanuelle, qui sont elles-mêmes maintenant tenues par

Loreena et Claudine qui l'encadrent et participent du plaisir gourmand et curieux qui

émane d'Emmanuelle lorsque le petit dream catcher commence à intercepter au

passage des images qui émergent du cercle des rêveurs quelques mètres plus

bas et que le vent éparpille par-ci, par là.

La jeune indienne est extrèmement surprise par

la qualité, la clarté, l'intensité et le nombre des images, sons et émotions du monde onirique des rêveurs

que son petit dream catcher peur arriver à attraper à cause de sa sensibilité qui s'est accrue de façon exponentielle

grâce à sa symbiose avec Claudine et surtout Emmanuelle, dont la sensibilité quant à elle

s'est déjà exercée à communiquer avec quelques intelligences et sensibilités non- humaines très subtiles.

Aussi, réussissent-elles maintenant remarquablement bien

à communiquer avec l'intangible onirique et le virtuel grâce à l'étrange petit

instrument de Loreena. Elle deviennent les spectatrices voyeuses des images

mentales des rêveurs qui leur parviennent avec les petites risées du matin.

 

Lorsque le soleil se lève enfin à l'horizon et qu'il illumine la surface de la mer de brume,

chacun est bien rendu à l'endroit qui lui convient et

peut pleinement profiter du spectacle inoubliable qui s'offre à lui.

 

À ce moment-là, dès que les premiers rayons du soleil

commencent à émerger du tapis de brume qui recouvre toujours le sol,

Will s'est levé debout et, le corps légèrement penché vers l'avant,

il prononce encore quelque mots à voix basse, puis se rassied finalement et ferme les yeux.

Il reste immobile en silence pendant de longues minutes.

Puis il pose la paume de sa main gauche sur le sol devant lui

et lui superpose sa main droite mais la paume tournée vers le ciel.

Il invite alors ses compagnons à venir le rejoindre et s'assoir tout près autour de lui.

Ils doivent ensuite poser leur propre main gauche sur la sienne et il

appelle son Allié pour susciter en lui l'Acuité profonde.

Il incite ses compagnond à ouvrir leur sensibilité au tissu des rides de l'énergie de l'univers.

 

- "OK, I will try to speak with english words all the time

from now on, so you will be able to understand me, because my niece is not

here anymore to translate... First, I suggest that we should try to identifie and

pursue the goal that our world had to make us meet all here today. Afterwards,

if some of you still have personnal questions of individual interest, only then

should we try to answer them after the deep meaning of this dreaming

session has been fullfilled. ... Every one agrees?... Perfect. ..."

"... Now, please close your eyes and try to feel the

network of energy strings that penetrates you. ... ... Ok, now open your

spiritual eyes and try to identify your « Point of convergence », that is the

exact place in your energy bubble where all the energy lines of the universe

affecting your reality converge. It might be located inside your own body or

outside of it. ... For most peoples, it's at arm's lenght, just behind their actual

body, on the left side. ... When we will have all located our Points of

convergence, we will try to move them further out, right where you « saw »

your place was on your arrival. ... Our global energy field should then be

irradiating around us and allow us to surf on the sea of spiritual reality. ... We

will then become able to be nearly anywhere we want, be it in this world or

any other; today, yesterday, tomorrow or whenever we want. ... Yes Ooktuk,

thank you... yes Shinnuk, you're right. ... OK ... please do so ... The inuit

shamans know what are the problems and perils associated with the act of

travelling in the spiritual world and they will help me. I will be the driver and

they will make sure that we always keep our « coherence » which we must

never lose, if we don't want to be trapped out of this reality. ... I understand

that most of you do not see energy fields yet, so I pray you my very dear

friend Paul, « Nanibush », with your floating Point of convergence in your « sponge of energy »

with no definite shape at all: please assist me so that I can

help each of you to really attain the « deep acuteness » state required to

locate your « Point of convergence » , prior to the moment where we can all

begin to « see » and « feel » together even if a very few of you have ever

received any training for that. ..."

"... From now on, I will be the verb of our wills and I

shall speak the words which have to be spoken to address the intermediate

agents of the spiritual reality like the « Dream Messenger » and all the

dream beings. ... Please listen to the words I say and let yourself be

penetrated by them, it will protect you from being spiritually wounded by

hasardous thoughts or lured into staying in the tunnels of inorganic life,

because the spiritual world is crowded with artfull « Beings of Shadow » like

the « inorganic beings », always to eager to trap the visitors from our world

and tap forever their life energy. ... ..."

"... Good, now I feel you and you feel me with the help

of Nanibush - Paul -; you now can see through my eyes the same way I see

through yours. Or can't-you?... « miguech » ...

We each should outreach for a total interpersonnal communication and osmosis through mind merging,

thus attaining the possibilty to vibrate wih tremendous amplitudes at any

frequency and even with any variation in the frequency phase. ...

"....Of course, I am not trying to pretend that my way of interpreting the energy feedbacks

« visualy » is the only way there is,

I just know that it's the thing « for me to do for you » ... ...

I simply know that it' s the right way for a warrior to be when he is in my world and vicinity, that's all.

... Well, that's what I call the « warrior's way ». Reality is basically a predator

and one must always act as a warrior to cope with this predatorship of the worlds. ...

OK. ... You should be able to « see » through my sixth sense by now then. ...

Yes? ... OK. So now I know you see the energy fields; yours and the others' too... well,

because they're obvious to me when I look at myself,

when I look at you. ... ... No, I do not see that, or did-I?... Or do you? ... ... Yeah,

this is great indeed! But I would like you to realise that this is a faculty for

which I had to struggle for years with the help of my own spiritual master

before aquiring it! Again, you are « seing » and « feeling » the energy fields

and energy lines mostly through my own sixth sense. ... Yes, Through

Ooktuk's and Sinnuk's too it seems. ... Good. ..."

"... If you want to, anyone of you can train himself to be

able to see it by himself alone after this spiritual session, but it will certainly

require some work on your behalf before you succeed to do so as well as

today! ... Yes, if ever you decide to do so, fine, you should certainly try to find

a guide for that; someone you trust totally, because to be able to reach this

state of deep acuteness, one must first accept to bare himself completely, to

leave all of the superfluous parts of his personality and this is a big challenge,

believe me! ... Well, leaving parts of oneself requires truth. ... Truth and

presence. An acute presence. ... Your guide must also be... a « Person of

Power » himself, having developped enough his own personal energy in order

to be able to give you some energy at the beginning of your apprenticeship to

start the movement of the spinning wheel. ... Well... all of this is because to

reach the point where one is deeply acute and capable of... « Feeling » the

energy oneself alone, capable of « seeing » it's fields and strains, along with

the shaman's organic or non organic... « Ally » , one must absolutely raise his

own personnal energy level and frequency. ... ... No there is no other way that I know of! ... ..."

"... Ha! I can see that our friend the indian « kinsman » from the south does'nt have an ordinary energy field:

it is shapped like a high vertical tube rather than a bubble or an egg. ...

It's very rare here in the north!

My own spiritual guide was the only person I ever knew whose energy

field could take that shape and keep it « naturally » ! He told me that giving

such a shape to one's energy field could be a great source of power by taping

some of the energy of the stars. He told me that his own master was doing

that frequently like all the ancestral men of power used to do. By shaping their

energy field this way, they found that it made easier for them to project their

point of convergence up into the high scale energy world of the stars or to

simply feel the deep and slow movements in the bowells of mother earth by

projecting their point of convergence downwards. ... ... Yes, these ancestral

men of power were very powerfull indeed, but unfortunatly they had a very

crude heart and they all disapeared in the end because of this sheer lack of

humanity. ... ... Well they were lured by non-organic beings of shadow using

the travellers' own greed for power and long life time as an irresistible bait. ...

My spiritual master told me that they became prisonners of these worlds

they were reaching though the displacements of their Points of convergence.

... But in today's world, the men of power are more cautious and they are

simply concerned with living in the right being style to be the right energy,

in the right place, at the right time and all of this... well... the right way... ...

This is what we call the « Warrior's Way » .... The world is full of allies all right,

but it's also quite well provided with predators. ... In the end, our every day

world is the same as the others: it's just a fragile equilibrium of predators

mutually composing and defining this world through a conscensus that best

serves them... Or, a bit more crudally said: you must always see the world you

live in as being itself a true « predator » of the minds that define it and give

it « coherence » , ... well, it's simply because our definition of it though the

position of our Points of convergence is precisely what makes it the way it is,

giving it it's own reality; so it's absolutly essential for It, if It still has to keep being itself.

That's all! ... ... For us, the world is as it is, simply because we've

been trained in putting our convergence points were we put them and through

our conscensus we are thus allowing It to exist the way we see It. Your world,

needs to make you beleive that it's really just like you see it, that you, yourself,

are a mere part of it, that it is him that determines who and what you are rather

than the contrary, that you are where you are and so forth... To simply keep

existing like it does, it must always keep luring you ... ... To acheive that ...

well ... it will always pretend that it is the only real reality there is. Is'nt-it?..."

" ... What kind of value is left to dreams today? ... A

mere curiosity yes, that's all! ... ... Oh, every world will tend to do the same,

you know! ... Yes there are lots of them! ... No, I certainly don't know them all,

many of them are too... risky for me, because they are over-artfull in their way

of making one renounce to his liberty in exchange for anything one secretly

desires, consciouly or unconsciously. ... Whereas, if the warrior is impeccable

and stays free, he can travel between worlds and thus always remain true as

to the meaning of his own existence. ... « To be impeccable » that's the

essence of the way of the warrior. ... A man of power himself is always the

incarnation of a meaning, and the conscience of this meaning is the essence

of his own reality. ... So today, we must merge our meanings towards one aim,

one deed... I am now starting to voice one aloud: ... lets push all your personal

points of convergence towards your own places and merge our energy fields

in the shape of a radiating sun. ... good ..."

"... Now I invite our friend from the south to forget the

place in my medecine wheel that he "saw" as his, earlier, ... anyway I see that

you have not seen it for sure, ... Carlos, please forget where your own place

seemed to be if it was close to the ground and try instead to send your Point

of convergence in this direction: - _ - up, up, as far as you can. I will help you

to focus and use our lines of energy and push it far away. Up, up, up! «Ot

wakwi» ... euh sorry, I mean: « to the sky! »... With the help of our friends the

inuit shamans we will be able to keep our coherence and avoid being trapped

in other worlds. ... This way, and with the help of my own non-organic ally,

everybody's energy and will, plus the ambiant energy of this place of power,

we should reach to the stars and come back. ..."

"... I « see » clearly that this task is brobably the

meaning of our all being here now today. It's even the only « real » one in

fact... ... Well, that's exactly what I have been foreseing in most of my «

bawadjigan »... euh, « dreaming sessions » earlier this year. ... I could'nt « see

» precisely when, but I knew you were to come and I was eager to meet you,

my friends. ... Since the first time I met Paul, a few years ago, I « saw » him as

« Nanibush » - ... « the Trickster », that is. - I saw that there was something

very special carved into his future but, whenever I came back from the «

manitouwin timiw matawin »... euh... « the deep acuteness state » reached in

my dreaming session, I had always forgotten what it was exactly, as though

the dream messenger and the non-organic Ally that guided me into those «

acute dreams » where being modest or shy about him. I don't know wether it's

because they were still wishing to lure me into staying into their world and

they then feared the power of the appeal for me of a meeting to come with

such a special person in my everyday world; unless they were just telling me

so little because they really felt good about such an event and they were

doing so in order to tease me and arouse my curiousity about that! ... I'll never

know... ... Well, non-organic allys are unable to lie indeed, but they know all

sorts of other ways to fool you, that's for sure!"

" ... Oh! Speaking of my « Ally » made him come at last. ... « Kwé nianjénim 1. ...

Niganadjimowin2? Mino3 . » ... My « ally » is here with us now and he tells me he sees in the future

that it's a good idea to

beam love and energy up to the stars. See him? Hear him?... « Animowit

wakwi? 4. Pipagamanwit wanagoush 5» He tells me that today we will be

sending a call away in the universe at the sky's beings. ... « Widjiwagan? 6»

He says it must really be a call of true love, if that's the kind of feeling we wish

to eventually get back in return. ... It seems that there is someone of power up there

that has already beamed us a message in the past. ... A message that

should have triggered a deep change in our way of being together. ... A total

interpreter? ... Yes. ... OK, thank you. ... OK. ... ... Now, can we do it, my

friends? ... Perfect. ... ... Is-that so? ... « Agashisha? Kiniki 7. ... Abénòdish 8? Oma 9?

Nogoum 10? ... Adijé 11 ... Kawin 12. Kawin wasek 13... ...

Pimitch 14Mino 15». He also sees that the one who will be the « total

interpreter » that will greet them when they come to meet us on mother hearth

so that we can all « feel and see » together, that one, says-he, is born but he

is not here, a member of our seeing group now... but he is already born, still

young and living some where close by on the surface of this planet. ... By the

way, this interpreter's special faculty is a consequence of the communication

beam that stroke our planet years ago,... So, aparently, some where out there,

there are some beings that have already started to try contacting us. We

should have started to see signs of these calls and we will keep seing more

and more. ... ... Yes Ooktuk. Yes Shinnuk, that is probably the meaning of the

strange omens you've been seing lately. ... ... Our world is reaching a turning

point. ..."

"... Then if we succeed in sending up this call of true

love, we should thus be making a first step in order to allow our world and

mankind to breath in with a Knowledge that overlooks time and space ... ...

Are we all ready? ... ... ... Perfect. ..."

 

(...) (...) (...)

 

"... Miguech anjénim 16. Miguech matawashkawini 17.

... Thank you all..."

 

(...) (...)

 

"OK. Now that we have done what had to be done and

that the questions of the « mashkikinabég » 18 from the « kiwétinok » 19 has

been answered, it's your turn «n' widia » 20 from

« jawanok » 21 ! « Pijan n'widia 22 » ... « Kotak êjawok 23 ».OK my friend, now

you and I will go into a deeply acute « bawadjigan » 24 and « see » what has

to be seen of « ki niganadjimowinwag » 25 ..."

 

(...) (...) (...)

 

 

 

<> MÉDECINES PRIMITIVE ET

CIVILISÉE

 

- " Hello. Well... Yes, may-I speak with mister Vulvin

please? ... Yes. ... Yes ... No ... It's Paul. ... Paul Tardif. ... T - A - R - D - I - F,

Paul Tardif, the most «touching» person he knows. ... Yes ... No ... Tell him

simply that mister Paul Tardif would like to speak to him. ... Yes. OK to the

secretary of state? OK then be it, he will know what to do. ... Ok, thank you. ...

Then ask them to call me back as soon as mister Volvin gets a minute. ... And,

by the way, if misses Mary Vulvin is around, would you inform her also that...

I would like to have news about... well, the Ali Képhir affair. ... She knows ...

Yes, my home phone number in the country at Jean St-Pierre's house. ... Jean

St-Pierre. .... J -E - A - N ... John Saint-Peter in french, if you prefer! ... Yes,

seems right. ... No... Yes, they have it. ... Yes, that's it. ... Indeed, I'll be waiting

for their call. ... Yes. ... Ok, thank you. Bye."

 

- " « May-I speak with mister Bill Vulvin please? »

Hé bien dis donc mon gros, il me semble que t'es pas mal gonflé:

essayer de causer au président des États-Unis comme ça!

« Tell him to call me back as soon as he gets a minute! »,

tu charries un peu non. « and tell Mary Vulvin to give me a call. »

Why not, c...? Tu crois vraiment qu'il vont rappeler."

 

- "Bien sûr. S'il ne rappellent pas eux-mêmes, je suis

persuadé que quelqu'un de bien informé devrait s'en charger avant le coucher

du soleil, selon mes estimations..."

 

- "Avant le coucher du soleil, mais c'est dans une heure à peine ça!

Encore plus siphonné que je pensais! ...

Il est toujours comme ça notre ex-patient, Claudine.

Plus très patient si tu veux mon avis! ...

Mais au fait, Paul, pourquoi tu veux parler au président des États-Unis? ...

Hé bien, il s'en passe des choses autour de vous quand je ne suis pas là! ...

Allons, racontez-moi tout mes cocos préférés, vous n'avez pas fini de m'étonner je crois! ...

Allez... je meurs de curiosité!"

 

Avant que Paul, Claudine ou un autre protagoniste de

« l'affaire Ali Kephir » n'aie le temps de répondre, la sonnerie du téléphone retentit et fige tout le monde.

Le deuxième coup n'a pas encore eu le temps de se faire

entendre que déjà Paule a tendu le bras et soulevé le combiné.

 

- "Allô. Oh, yes... yes. ... Mister Paul Tardif? ... Sure,

one moment please. Paul, c'est pour toi."

 

- "Hello. ... Oh hello again, yes, how is the dearest of all

the first ladies on heath ? ... Great! ... Yes, it's the same for me. ... indeed. ... ...

Well I wanted to have some news

about how you and the White House decided to react to what you've learned.

... Who?... How? ... ... The Mossad,

yes. ... Is that so? ... ... Good. ... Then? ... ... Yes. ... ... You're right! ... Yes, thank

you. ... OK, yes ... And please give my best regards to Bill and transmit my

most friendly salutations to all the members of the Agency that still have a

vague idea about who I am!... ... No! Of course not. ... It's a jocke! ... Yes ... Ok,

thank you. I'm listening. Go ahead then."

Pendant que s'amorce cette conversation téléphonique

entre Paul et madame présidente Mary Vulvin, Claudine et Paule ont commencé à

attirer tous le monde à l'extérieur de la pièce pour laisser à Paul la possibilité de

concentrer toute son attention sur le contenu de sa conversation avec Mary Vulvin.

Elle n'est pas aussitôt sortie sur le grand balcon de la maison, qu'elle a déjà

commencé à décrire à Denise les prémisses de ce que les gens de la terre ont vu

de la mort du grand Jacques. Tout de suite, cette dernière est littéralement

suspendue aux lèvres de son amie, car elle se doute bien que la suite du récit

devrait vraisemblablement être très... surprenant...

 

Puis les deux physio thérapeutes passent à la description

de l'enquête avec les diverses péripéties avec la suite de la trame du "polar" et du "film d'action" ,

avec l'information disponible concernant les fins perverses auxquelles les installations photographiées

par Jacques étaient destinées. Puis vient l'épisode avec les services secrets et

le périple à la Maison Blanche clôt enfin le récit du drame Ali Képhyr.

 

- "Alors, voilà pour l'histoire, au premier degré."

 

- "Palpitant! ... mais: au premier degré!?!?

 

- "Bien oui, je ne t'ai parlé que du premier degré de

notre histoire... Au second degré, alors là... ces derniers temps, on a

rencontré des gens extraordinaires et on a vécu... j'te-dit pas! Tiens, notre

ami Carlos et l'introduction aux arcanes de la Prophétie des Ombres par exemple.

Il ne t'en pas encore parlé? ... Comme Ooktuk, Shinnuk, Simeone,

Olivier et Ismaël sont partis sur la rivière pour une expédition en canot avec lui aujourd'hui,

nul doute que tu vas tout savoir ce soir! Alors je ne t'en dis

pas plus! ... Ou je pense par exemple à ton arrivée inopinée avec nos deux ex-héros de l'indiference

et tes deux chamans inuit et la rencontre avec Will Left- Tenant, c'est pas rien ça!"

"Mais en plus, au fil de toutes ces "aventures", il s'est

produit une foule de petites avancées dans l'étude de tout ce qu'implique

l'émergence d'une nouvelle race d'êtres humains. Une nouvelle race dotée du

toucher intégral comme nos mutants, qu'est-ce que ça peut changer dans la

toile des relations humaines? Pas mal de choses, croyez-moi! ... Pour le

moment, Emmanuelle et René ne sont encore que de jeunes enfants et,

crois-moi, Denise, s'occuper de leur éducation, passe encore quand ça se déroule

dans un environnement humain assez stable et... sûr, mais quand ils

commencent à interagir avec un environnement humain moins « contrôlé » et

plus diversifié, - les enfants du coin, par exemple - , c'est là que tu vois que

ton « trip » est pas près de finir! Je n'ose pas imaginer ce qui va se passer

quand ils vont aller à l'école..."

 

- "J'ai peut-être tord, mais je pense qu'il faut faire

confiance à leur génie. Avec un merveilleux trio de parents comme les leurs,

même une « fatalité » comme le Toucher Total, ça devrait pouvoir se vivre de

façon correcte sinon sereine..."

 

- "Sans blague?... L'humour c'est un peu facile, chère

doctoresse! ... Qui t'as besoin de flatter quand tu dis ça? ... Paul? Claudine?

Pas moi en tout cas! ... Je le sais bien qu'en décidant d'avoir un enfant et de

l'élever toute seule, « je courrais après le trouble », comme aurait-dit l'illustre

docteur Gignac... Faire un enfant avec un mutant en plus!

Je savais très bien que ça allait changer ma vie... mais je ne suis pas certaine que je savais

vraiment jusqu'à quel point ça pouvait le faire, avec un « toucheur total »... Je

ne te raconte pas ce que ça pu être de le porter pendant neuf mois! T'as

sûrement aucune idée de ce que ça peut vouloir dire de porter en soi une

deuxième personnalité en devenir, une entité qui réagit de façon de plus en

plus autonome et qui t'adresse sans cesse des questions que tu ne peux

absolument éluder, même si parfois tu aimerais bien pouvoir le faire! ... Et le

pire c'est que je me suis vite rendu compte que ce n'était que le

commencement: je n'avais encore rien vu, crois-moi!! Tu n'a pas l'idée de ce

que j'ai pu ressentir quand mon petit bout d'homme m'a communiqué

ce qu'il « se souvenait » de sa propre conception... ... Encore un bambin et avoir déjà

connu non seulement l'amour comme un homme, mais comme une femme

également, - et pas n'importe quelle: sa propre mère - , qu'est-ce que ça va

nous donner comme être humain demain, je te le demande? ... ... Pour ça, ce

bon vieux docteur « Simon Lajoie » et son Oedipe peuvent bien aller se

rhabiller! ... Oui, « Sigmund Freud », si tu préfères! ... Non, via les souvenirs

de sa chère grande soeur... Dans sa propre chair, comme s'il s'était conçu lui- même quoi! ...

Pour l'ego, naître de la cuisse de Jupiter à côté, c'est de la

rigolade! ... Elle avait déjà une bonne mémoire, semble-t-il, et puis comme elle

y a elle-même participé, la petite gueuse... En plus, je pense que tu dois bien

te douter que l'acte de faire l'amour avec un mutant et son « Toucher Total »,

c'est assez spécial, merci! On s'en rappelle, ça tu peux me croire!"

"Depuis cette expérience, j'ai rencontré un homme

merveilleux, avec qui je me sent vraiment très bien et avec lequel j'ai

développé une relation extraordinaire; ça fait un «bail » maintenant qu'on se

connait et qu'on se « fréquente », mais pourtant on ne s'est « connus

bibliquement» que tout récemment... et crois-moi, ça n'est pas parce que je j'aivais perdu

tout intérêt pour « la chose » ou parce que Raymond, mon mec, n'avais pas le charme ou

les outils qu'il faut; ça, t'a déjà pu t'en rendre compte toi-même sur la plage l'autre jour!

Et il n'y a pas de doute à y avoir, tout ce que

l'on voit est parfaitement fonctionnel... Maintenant que c'est dans le domaine

du « permis », on essaie bien fort de rattraper le temps perdu et ça n'en est

que meilleur croyez-moi! ... ,,, Pendant tout ce temps de jeûne là, de son côté,

je savais très bien qu'il ne me trouvait pas trop « dégueue » non plus et qu'il

ne demandait pas mieux que de me faire un autre enfant! ... Je l'ai connu peu

après mon arrivée dans le coin. Au début, nos rapports étaient du genre

strictement professionnels, thérapeute/patient; c'était mon patient et j'étais sa masseuse;

tu connais mon approche dans le domaine, dans tous mes

traitements je flirtais allègrement avec le seuil du tolérable côté douleur pour

ainsi dire! Il supportait tout sans souciller. Et puis à la longue, à force de se

voir et de se parler, notre relation a beaucoup évolué; il faut dire qu'il était

devenu mon confident pour ainsi dire et qu'il en était venu à tout connaître de

mes angoisses existentielles de maman d'un petit mutant et sorte de

troisième roue de vélo dans un couple charmant par ailleurs! Maintenant par

contre, je lui fait toujours des massages, mais ils sont bien plus « d'agrément

» que « de traitement ». À chaque fois, il me rend même la pareille et, crois-moi,

se faire masser par un masseur originellement maître-potier, ça n'est pas

désagréable du tout! D'ailleurs, depuis presque deux ans qu'on les pratique,

nos massages ont beaucoup évolué: maintenant, la plupart du temps, ils

traitent même assez bien nos problèmes de libido... Heureusement, parce que

nous aurions craqué depuis longtemps ! ... Et tout ça, parce que le souvenir de

mon union avec le papa mutant de René m'habitait encore trop

intensément et qu'au début de notre relation, Raymond m'avait promis

d'attendre que je sois prête! ..."

...

"Mais de ton côté, Denise, comment ça-va? Comment

tu aimes ta nouvelle vie chez les Inuits? Nos ex-patients autistiques ont l'air

de s'être assez bien sortis de leur passé... En tous cas, à la plage l'autre jour,

ils n'avaient pas l'air gênés du tout quand ils m'ont fait boire une tasse, ça je

peux te le jurer! Avec leur petit copain Simeone, ils ne m'ont pas manquée!" ...

" Côté amour maintenant, doctoresse Landré,

comment ça se vit le quotidien dans le grand nord? Pas trop nostalgique de

l'Institut et de l'éminent docteur Gignac? ... Ah oui? ... Raconte-nous tout!"

 

- "Vous savez que je vais avoir soixante ans dans

quelques mois et contrairement à ce que je craignais, je ne souffre pas

d'affres existentielles comme quand j'ai passé le cap de la cinquantaine. Je

suis même retombée en amour, imaginez-vous! ... Non, c'est pas des blagues:

je suis tombée en amour avec un vrai mec! ... Non, ça l'aurait peut-être pu par

exemple... Mais pas de chance, il s'est fait une belle petite blonde là-bas et il

pense même l'épouser! ... Je vous jure! ... Non, une indienne. Mais une

indienne de Bombay! ... Hé bien oui, notre ami Glen file le parfait amour avec

Shakti, la belle linguiste fraichement débarquée de Bombay et qui donne des

cours de français langue seconde aux petits inuits! ... Ah moi, c'est bien plus

simple: c'est un inuk. ... Non, il est plus vieux que moi, mais dans un sens, il

est beaucoup plus jeune... ... Oui, vous le connaissez... Je vous l'ai déjà

présenté. ... Oui, c'est une sorte de thérapeute lui-aussi, mais d'un type assez

particulier: l'objet de ses thérapies, c'est l'âme... Un docteur en médecine

primitive. ... Bien sûr que non, c'est un chaman! ... Oui. ... C'est Shinnuk. ... Un

pur délice! ... Non, il adore les enfants et le rôle de père même putatif ne lui fait

absolument pas peur! D'ailleurs, il est déjà grand-père et donc plusieurs fois

papa, - Simeone est son plus jeune fils - et mes marsouins l'ont tout de suite

accepté comme leur modèle. Il adore leur donner des cours d'Inuktituk et de

culture inuit. D'ailleurs, avec leur nouveau frère par alliance, ils constituent un trio du tonnerre!

Il n'y a rien à leur épreuve, comme t'as pu t'en rendre

compte dans l'eau l'autre jour Paule!" ...

"Simeone n'a aucune gène, ni aucun complexe; son

père a commencé à l'initier aux mystères de la science des chamans et il est

prêt à mordre dans la vie à belles dents, croyez-moi! Quand je suis arrivée

dans le décor, il vivait un certain nombre de problèmes avec l'école, mais je

lui ai apporté le soutien qu'il lui fallait pour qu'il arrive à dominer cet aspect

capital de son apprentissage. Aujourd'hui, côté académique, il a tout récupéré

son retard et il va bientôt entrer dans sa vie d'adulte en pouvant s'appuyer

sur un excellent bagage de connaissances « modernes » et sur un

entraînement bien traditionnel très riche. Shinnuk lui a bien appris à ne pas

avoir peur de rien à priori, tout en prenant toujours soin de bien jaugé les

défis qui se présentent à lui pour ne pas se comporter non-plus comme un

fanfaron téméraire. De plus, dans leur tradition, les inuits ne connaissent pour

ainsi dire pas la honte ou la gêne injustifiée. Bref, il a un de ces sacrés cran

en tout cas! ... Le meilleur des deux mondes quoi!"

" Alors son influence, combinée avec la tutelle

bienveillante de Shinnuk et le climat de sérénité qui se dégage maintenant de

ma personne depuis la remise au présent de mes horloges psychologique et

biologique par mon chaman préféré, ça a un effet souverain contre toutes les

velléités d'autisme ou de fermeture de mes deux protégés. ... Autrement dit,

avec leur aide et les miracles de la médecine primitive, nous sommes en train

de nous libérer complètement de nos ex-problèmes insolubles!"

" ... Bien sûr je suis très consciente qu'à l'origine de

tout ça, il y a toi, Claudine et Paul bien-sûr, qui êtes parvenu à aller chercher

mes deux « incurables » au fond du noir labyrinthe de leur prison intérieure

d'une part, et qui avez réussi également à forcer une vieille mère « dénaturée»

mais repentante à se prendre en main! Je ne vous en remercierai jamais

assez! ..."

"C'est pour ça que la perspective de vous présenter

Shinnuk et Simeone m'enchantait tellement! Quand Shinnuk m'a dit qu'il

aimerait m'accompagner ici pour rencontrer un grand sorcier qui vivait près

d'ici, je n'en croyais pas mes oreilles. Lui qui est toujours si attaché à son

coin de pays d'habitude! ... En plus, il avait fortement excité ma curiosité en

me parlant des talents et des pouvoirs... extraordinaires du fameux sorcier

algonquin. Apparemment, depuis quelques temps, Ooktuk et lui-même voient

des signes qui les intriguent beaucoup dans leur environnement et en puisant

dans leur tradition, ils ne savent pas comment interpréter tout ça. Ils sont bien

branchés sur un système d'échange et de communication assez efficace

semble-t-il qui les relient avec les autres chamans inuit et apparemment tous

étaient d'avis que pour en savoir plus, ils devraient consulter un maître dans

l'art de « voir » et de « rêver » comme le fameux Algonquin Will Left-Tenant

par exemple." ...

"Depuis que je vis dans son entourage immédiat, j'ai

eu plus d'une fois l'occasion de me rendre compte de la valeur des services

que Shinnuk et son mentor, Ooktuk, peuvent offrir à leur communauté. ...

Tout à l'heure, je vous ai dit que j'étais en amour avec une sorte de «thérapeute de l'âme »

et bien je n'ai pas honte de vous avouer que ma propre

âme avait bien besoin de soins quand elle est arrivée de Montréal! Alors

quand Glen m'a amené voir ses amis Shinnuk et Ooktuk, pour qu'on puisse

voir quel type de collaboration nous pourrions développer dans nos

thérapeutiques respectives, j'avoue que j'étais assez sceptique quant aux

perspectives à en attendre. Je ne pensais surtout pas que je pourrais

éventuellement devenir une de leurs patientes! ... Et bien aujourd'hui, si je

suis enfin bien dans ma peau, c'est en grande partie grâce à Shinnuk qui m'a

aidé à identifier clairement mes problèmes et à les exorciser. Hé oui, il m'a

aidé à balayer mes soucis et mes angoisses: il a soufflé dessus tel un grand

vent chaud et constant qui les a dispersés comme un petit tas de poussière

sèche oublié sur le bord d'une fenêtre! Il faut dire que le fait d'avoir trouvé un

amant d'âge mûr encore très fougueux, ça a sûrement contribué à me

redonner le goût d'assumer ma « féminitude » et, qui plus est, d'en jouir!

 

 

Claudine et Paule sont toutes deux captivées par les

propos de leur vieille complice et lorsque Paul vient enfin les rejoindre dans le

gazebo, aussi ne s'apperçoivent-elles de son arrivée que lorsque la porte émmet

son habituel grincement bien sonore.

 

- "Ha, te voilà enfin! Alors? ... Elle en avait des choses

à te raconter, ton amie Mary, dis donc! ... Et puis qu'est-ce qu'ils ont décidé de faire?"

 

Sans dire un mot, Paul pose sa tasse de café sur la table

dont il fait le tour lentement pour aller s'asseoir à la place encore libre à côté de

Denise. Puis, appuyé sur les coudes et le corps penché vers l'avant, il fronce les

sourcils et, toujours impassible, il fait signe à ses auditrices de s'approcher.

Celles- ci s'exécutent, un sourire amusé aux lèvres, si bien qu'autour de la petite table du gazebo,

on jurerait maintenant que prennent place quatre conspirateurs sur le point

d'ourdir un plan machiavélique.

 

- "Rien. ... Oui, rien. ... Euh... ... Ou plutôt: non rien. ...

Rien du tout. Les Vulvin et leurs conseillers ont décidé de ne rien faire du tout!

... La troisième guerre mondiale et la deuxième utilisation militaire du nucléaire

du vingtième siècle n'est pas prévue pour demain, soyez rassurées. Notre

histoire les a bien fait paniquer un peu, mais pas tant que ça quand même! ...

Bien sûr, quelqu'un va toujours veiller au grain, et faire en sorte que ça ne se

complique pas trop... mais je ne suis pas certain si je dois vous révéler

comment... ..."

 

Savourant son petit effet théatral, Paul s'est redressé le

corps et garde maintenant les yeux fixés sur sa tasse en silence. - "!?! - Hein? -

Quoi? - Qu'est-ce que tu dis? - Comment ça? - Tu nous fais marcher? - Paul!?! - S'il-te-plaît!?!" -

Les regards surpris et interrogateurs de ses interlocutrices et la

pluie de leurs questions l'assaillent de toutes parts et ont tôt fait de lui délier la

langue.

 

- "Et bien voilà, voilà: je me rends, je vais tout vous

dire! ... Mais ça n'est pas de gaieté de coeur que je le fais, croyez-moi! ... Bon,

voilà: Mary Volvin m'a effectivement dit qu'ils avaient décidé de ne poser

aucune action « ouverte et officielle » pour le moment. ... Avant de commener,

il faut que je vous dise que l'information que j'ai et que je vais vous

communiquer maintenant est strictement confidentielle et ne doit sous aucun

prétexte sortir d'ici. J'insiste, votre discrétion est absolument capitale:

il en va peut-être de notre survie à tous; allez savoir! ... Quand je vous aurai tout dit,

vous comprendrai aisément pourquoi! ... Ne riez pas, je suis tout à fait

sérieux... et ça vaut même pour vous doctoresse! OK là! ... Bon. ...Nous

sommes tous d'accord? ... Bien. Ouvrez bien grandes vos oreilles maintenant,

ce que j'ai à vous apprendre n'est pas de la tarte! ..."

...

"Bon, pour commencer, disons qu'à travers un canal

secret qu'elle seule connait, Mary Vulvin s'est avant toutes choses chargée de laisser couler

jusque dans les oreilles du joyeux MOSSAD l'essentiel de

l'information privilégiée qu'elle détient maintenant suite à notre découverte.

Jusque là, ça correspond aux pronostics originaux. Bien. ... Pendant ce temps

là, les joyeux drilles de la CIA et leurs créatures, dont les vestiges de la

fumeuse SADIC, version revue et améliorée, se sont mis à jouer sérieusement

de «l'Intelligence», comme ils disent. À au moins 150% de leurs capacités

sinon plus, pour utiliser une image de commentateur sportif! ..."

... ...

"Bon. La suite maintenant et c'est là que ça se corse! ...

Si vous avez écouté un peu les nouvelles ces derniers temps, vous avez

sans doute remarqué une recrudescence des divers conflits inter-raciaux

dans le monde, en ex-Europe de l'Est, en asie «musulmane» et en Afrique

noire tout particulièrement pour ne nommer que ceux-là; entre autres, au

Burundi, au Rwanda, au Zaïre, au Libéria, au Niger, en Centrafrique, au Mali, au Soudan, etc...

Derrière tous ces affrontements, massacres et déplacements

de population, il y a souvent une dimmension inter-ethnique importante, bien-sûr.

Pourtant, il faut savoir qu'en dépit des haînes, rancunes et ressentiments

divers qui peuvent exister entre ces différentes ethnies comme les Huttus vs,

les Tutsis par exemple, plusieurs des actions violentes à grande échelle qui se sont produites

dans ce bout du monde n'aurait pu se produire avec l'ampleur et la virulence qu'elles ont connues

sans l'intervention «discrète» de divers éléments extérieurs; des agitateurs expérimentés, des orateurs

formés à l'école des fameux preachers américains question «know-how»

démagogique et «double-bind arguments» manipulés stratégiquement, tout

cela revu et corrigé par d'éminents experts en psychologie des foules,

persuasion «clandestine» et hypnose collective, - puisqu'il faut bien appeler

les choses par leur nom! - , avec en plus une quantité vraiment «inexplicable»

d'armement léger et «démocratique» ( - Même un enfant de huit ans peut s'en

servir, et on ne se gène pas pour l'inciter à le faire!... - ) , ainsi qu'une dose

appropriée de mercenaires de tous poils, anciens coloniaux invétérés

d'origine Européenne ou « Euro-coloniale » pour la plupart, avec en plus

souvent même quelques éléments très savoureux issus de l'ancien bloc de

l'est et recyclés au service du plus offrant! ..."

"Vous mettez le couvercle sur la marmite en instaurant

tous les embargos appropriés, sous couvert de «protéger les populations

civiles et empêcher l'extention des conflits»; à l'occasion, vous et vos amis

pouvez toujours y envoyer en expédition de commando spécial quelques

groupes de «task force d'assaut» d'élite, hautement entraînés et équipés à

point pour profiter des avantages «hallucinants» que votre contrôle de la zone

limitrophe à l'atmosphère terrestre peut vous donner, côté information et

communication; autrement dit, de charmants petits groupes de copains à

l'humour très noir qui se réunissent à l'occasion, « à titre strictement privé »

ça va de soit, pour effectuer des opérations éclairs et sauver quelques-unes

de vos billes en empochant « en prime et en douce» quelques-unes de celles

qui sont restées étalées sur le jeu. ..."

" Parallèlement, « pour leur bien », vous exercez un

contrôle discret sur le nombre et la composition des O.N.G. à l'oeuvre dans la région.

En fait, il en faut juste assez pour adoucir un peu la sauce en

prenant soin de ne pas trucider le malade et continuer à «informer» l'extérieur

de la situation de crise totale et de l'omniprésence des dangereux accès de

«haîne» inter-ethnique atavique des populations locales, à coup sûr

responsable de tout... mais avec une dose tout de même insuffisante pour

gâter la sauce et permettre de décanter clairement ses divers éléments, ce qui

permettrait de les identifier, oh horreur! ... Finalement, vous laisser mijoter le

tout et, oh merveille, tous les microbes pathogènes indésirables sont

complêtement éliminés! ... Voilà pour la recette de base de l'antibiotique

prescrit contre le dangereux virus du canon à satellites pathogènes! ... Bien

sûr me direz-vous, sur le coup, l'organisme porteur souffre un peu des effets

secondaires dûs à l'application du remède de cheval de votre merveilleuse

médecine «civilisée», mais selon les autorités médicales chargées de juguler

l'épidémie, c'est LE «petit» prix « un peu gênant » à payer. ..."

...

"... Non, s'il-vous-plaît, ne me dites pas ce que vous en

pensez, ou ne me demandez pas de vous dire ce que j'en oensem j'aurais peur

de vous éclabousser avec le café que je viens d'avaler: j'ai le coeur trop fragile

et la nausée au bord des lèvres."

" Ha j'oubliais: et puis quant aux vecteurs Ioshi et

SADIC, version classique, de l'épidémie appréhendée, aparemment le très- joyeux docteur MOSSAD

se fait fort de les retourner dans le monde du strict

virtuel, vous savez bien: celui des particules dont la durée de vie est trop

courte pour être qualifiée de réelle. De toutes façons, aprés avoir fait toutes

les vérifications et contre-expertises nécessaires, il s'est avéré que le mieux

que nos « carabins » rigolards de service aient réussi à enfanter comme virus

malin, c'est diverses variétés de leur fameux « M I P TV » ou Military Invasion Total Virus.

Très vilaine bestiole ,soit! Mais pour du matériel de guerre, c'est...

plutôt fragile... Laissée à l'extérieur d'un organisme vivant le moindrement,

on vient vite tenté de placer sa prolifération sous le vocable de « virtuelle »

plutôt que « virale », compte tenu de sa durée de vie... Pour survivre et se

transmettre maintenant, en fait il lui faut toujours l'hospitalité d'un organisme

vivant. On pourrait donc la ranger dans la catégorie des MTS et pour une

agression « ballistique », une MTS, il semble que ce ne soit pas vraiment l'outil

idéal: côté « variété des missiles violeurs ou enculeurs » offerts sur le marché,

je ne pense pas que, côté offre, ça soit très étendu... Même en disposant d'un

canon « viril hors-norme » avec un tuyau sur-dimmensionné, réaliser à

distance l'infection d'une population cible ça ne devrait pas être évident non

plus! ... Quant aux « super-Grosses-Bertha » version « Buhl-années 90 », ça

peut tirer assez fort pour satelliser c'est vrai, mais en ayant recours à des

stratagèmes très... sophistiqués, du genre doubles charges déclenchées en

séquence coordonnées à la nano-seconde - du gâteau quoi! - et ça peut

permettre d'expédier une charge assez grosse pour casser la vitrine de mon

salon peut-être, (encore que?), mais si on compte sur leurs projectiles pour

détruire un pays, il faut absolument que « le méchant » de leur charge soitent

doté du pouvoir de se reproduire tous seul un coup livré chez le client! Pas

question donc de charges nucléaires ou chimiques, ... ni explosive efficaces!

Beaucoup trop lourd! ... Il ne reste donc que le biologique! Et là, comme on

vient de le voir, les candidats « Virus Méchants » pour la promenade aerienne

non-accompagné ont tous déclaré forfait pour le moment semble-t-il! Pour ce

qui est des autres bébés à naître de leur famille, ils ne devraient pas être trop

forts, compte tenu du fait que la santé de leur papa est si vacillante qu'il en a

déjà l'humeur assez MOSSAD pour passer l'arme à gauche à la première

occasion!"

"On devrait pouvoir respirer en paix jusqu'à demain

donc! ... À part ça, ça va!

 

...

 

"Bref, d'après garde Vulvin, le monde, - ou les USA-City

et sa banlieue si vous préférez -, se porte pour le mieux et aucun microbe

mesquin ne devrait venir interférer avec les Finales de la prochaine saison de

baseball cet automne. ... C'est bien tant mieux, me disait-elle, parce que la ré- élection de Billy,

son «pitcheur» favori et leur équipe est donc imminente et

vous aurez compris que c'est évidemment là l'élément le plus important de

l'actualité politique et sportive cette année! ...

"... Sans commentaires! ..."

 

... ...

 

- "Tout est pour le mieux dans le meilleur des

immondes, quoi!"

 

 

 

 

 

<> LA QUEUE DU REFLET DU LÉZARD

 

Encore tout humides de sueur et collés l'un contre l'autre

sous leurs couvertures, Carlos et Judy se prélassent nonchalamment en jasant à

propos des événements qui n'arrêtent pas de bouleverser leurs vie, leur façon de

vivre et même leur conceptions du monde depuis quelques mois. Évidemment,

Judy en viens vite à récriminer et bougonner un peu,( - Plus. Assez. Pas mal.

Beaucoup! - ), à propos de «l'ignoble ass-hole Michel Tocard qui, pendant tant

d'années, n'arrêtait pas de se péter les bretelles et qui...», comme elle a toujours

trop tendance à le faire depuis quelques temps, quand elle est en présence de

quelqu'un qu'elle aime et par qui elle souhaiterait éminement être appréciée,

comprise et appuyée. Depuis qu'elle a réalisé que tout n'était pas aussi clair qu'elle

l'avait d'abord cru entre Michel et elle-même, elle a progressivement réalisé toute

l'étendue de l'abus de confiance dans lequel son amour aveugle pour quelqu'un

en qui elle avait mis toute sa confiance l'avait entrainnée. Quelqu'un qui était, disait- elle,

« passé maître dans l'art de se cacher derrière l'amour qu'elle avait pour lui

pour lui faire endurer l'exploitation dont elle était victime! Quelqu'un qui ne se privait

pas vraiment de rien pendant qu'elle était obligée de faire des prouesses pour ne

pas être forcée de manger sa chemise, puisqu'elle devait assumer l'essentiel des

dépenses de base de son foyer avec les maîgres revenus de sa minuscule rente

viagère; pour elle-même, ses enfants et le ass-hole qui, lui, gardait toujours la

quasi-totalité de ses gains pour ses propres besoins! » Puis, elle en est venue vite à éprouver

un besoin péremptoire de le crier haut et fort, « pour que tout le monde

le sache et comprenne vraiment pourquoi elle se méfie tant du ass-hole et qu'ils

sachent tous aussi que le fameux ass-hole... »

 

Encore un fois, Carlos essaie de l'empêcher de s'enliser

dans l'amertume et la rancune face à une période passée de sa vie sur laquelle elle

n'a bien sûr aucune prise, puisque ces moments se sont évadés du champs du

présent et qu'en les remettant sans cesse sur la table comme son amertume et sa

rancune la pousse trop souvent à le faire, ils ont malheureusement déjà commencé

par polluer son présent lui-même, par sa simple présence iterative et ils vont finir

par l'empoisonner et hypothéquer bêtement son avenir . Le métis fait donc dévier

la conversation sur ses propres projets, à défaut d'entendre parler de ceux de son

amie. Il est en fait très heureux de pouvoir le faire et ce, d'autant plus qu'elle en fait

elle-même partie, « ¡si le gustan, claro! ».

 

- "Alors comme ça, tu es particulièrement amère

aujourd'hui parce que ton abominable "Ex" t'oblige à prendre des vacances et ton pied ici au paradis.

Hé bien là, ça m'en jette, j'te dis pas! En plus, il faut

qu'tu-t-tapes deux lardons en sucre d'orge et un clodo avec un label

d'importation Rive-Gauche et un cachet Fin-produit-exotique-du Pérou.

J't'intelligence que ce doit pas être cotton! ... Pauvre Fadette éplorée! Mais

ma vieille, disjonctez pas à cause d'un torrent-houdan-au coeur-de-ouistiti!

Mince, il va falloir que j't'instructionne dare-dare à l'essense d'la vie! Ttu

permets? ... Excusez-moi si je vous demande pardon ma reine, mais

vot'connard, il vous a bloqué tous les accès à la dépense et au fromage après

s'être tapé toutes vos éconocroques? Ça te met en rogne à plein? Surtout

qu't'avais déjà pu palater du p'tit coulant baraqué comme les couillons de la

Cinochade peuvent s'en taper? ... Maintenant que le robinet est coupé, ça te manque

ce p'tit nectar des-Agapes-du Plateau? Mais alors, dame, laissez- vous instruire par Bibi,

votre vieux clodo popotineur qui en pince tellement

pour vous qu'il n'en dérecte pratiquement plus depuis qu'il a eu le pot de vous

survoler en taste-mottes averti et de de vous butiner les nichenards en

cheglanattes. D'entrée, sortez votre gomme à effacer les rides-du-triste et

ouvrez la lourde de vos tubes que j'vous gouaille! Bigre, princesse surtout

laissez-vous pas coucher dans la farine de la veuve Clito-Solo ou de mam'zelle

Nitouche, par l'arrière goût d'huile de votre premier hareng-sot! Faudrait pas

croire qu'il va falloir vous priver de dessert jusqu'à la fin du mois! M'enfin si

t'es seulâbre sans ton ex- copain Kid Du Con-Kodak, vise un peu, si ça vous

botte ma loulotte, il y a ici allongé sur canapé votre « next »: messire le baron

« Bibi-du Charme-des-Iles du Sud »qui voudrait bien vous jouer du galantin

encore à perpette et qui est tout chose à l'idée de vous bredouiller non-stop

des bourdes vâchement quelconques. ... "

"... C'est tournicoter des clichés-qui-s'épivardent qui

manque à vos rations de cornet-de-bif? Et bien, chair poupée-désir, si y-a-qu'ça

pour vous écluser les eaux du coeur, mais il n'y a pas d'os! Toi et moi

on va s'en magouiller du cinoche, j'te dis pas! Du cinoche tout rose, c'est ça

ton rayon? Avec tout plein de Miss Saute-au slip passées au microscope à

turbine par les profs Durdu? ... Et bien, si ça te cause, alors pour moi ça rime,

ma p'tite vulve-d'églantier-en-technicolor d'amour! J'y turlupine déjà depuis

un bail et bien, ma chair médème fût-dure Bar-rond Carlos Spielfelliniberg-de-la-Lumière Insolente,

c'est comme ça qu'on va nous épitaphera un jour! ... Si,

si, toi et moi, et tous les deux ma loute! On pourrait se mettre sérieusement à se «shooter»

des polars genre contes-de-l'amère-loi ou des savons vidéo-et- débats,

façon BéCéBéGé-qui- assure vâchement « safe » , tout ça au parfum

« amour épais » avec d'la hallebarde qui s'avant-scènise comme la truffe sur

le blair d'un clebs de cul-terreux et d'la minouche torride toute en filigrane si

tu veux, mais sécure au max, avec écrit fin dans la marge, partout oû il y en

a, tous les « oui-mon-agneau,-viens-que-je-te-montre-comment-faire-pour-

pas-te- véroler-quand-tu-m'embroches-en-t'autruchant-comme-un-canari-vert- d'instruction ».

Des pubs, façon « èNDéTé-en -fin-de-page » dans ce ton là,

y faudrait en cacher bien en évidence assez dans le dépliant pour être ortho,

catho, c'tu-acébo, kosher et tout le tralala, au poil et p'têt'bien même au goût

des p'tits potes du prophète Mao-Salement! ... Mais gare: rien de cradingue

dans le fil blanc, tout en finesses le tricot! ... Chez nous, on ne servirait que

d'la Porno-patte-blanche grade Veuve-Clito, de grand cru! ... Il y a pas: ça

cliquerait à cent à l'heure une magouille comme ça! On se ferait du blé que ça

en jetterait même aux grandes plaines de l'ouest! ... Natûrlich, on s'en taperait

« fifty-fifty » toi et moi. ... .... Qu'est-ce que vous en pansez, garde, ce serait-tu

pas le pied et le plus chouette «Ouais-outre-of-ze-messe » qui soit! Ah et puis

si c'est ton instinct maternel branché sur le courant lumière pour tes mouflets

qui te purge avec sa poire d'angoisse, alors partez pas dans le sirop pour si

peu: vos bath lardons y-m'bottent au max et pour eux c'est kif-kif! ... Alors,

c'est bradé? Non?"

 

"... Euh...?"

 

"Ça va, ma p'tite oie-en-ardoise-rouge-brique, je vois

que t'aurais pigé que dalle que tu te serais mieux farcie dans la bouilli pour les

chats dont le prof Bibi voulait te gaver. ... Ouais, enfin... Je m'excuse Judy, je

me suis laissé aller à déblatérer - parler - tout haut comme je pense tout bas et t'en est restée toute Baba. ...

Sorry, c'est plus fort que moi... ... Si tu veux,

on va se lever, se « décentiser », - s'habiller - , bouffer et puis je vais essayer de mettre sur papier,

« en français » , quelques détails de la

proposition que je vient de te faire en « Incompréhensible Classique version

Chicano-Inverti ». Comme ça, ce soir, on aura une base sur laquelle

s'appuyer pour discuter de mon projet de compagnie de production ciné-vidéo

bi- ou tri-nationale. ... Ça te va? ..."

 

...

 

- "OK, on fait comme ça. Il ne faudrait pas non plus

oublier de se préparer pour recevoir « la gagne » ce soir. Je suis bien décidé

à en faire un festin mémorable. Après tout, en plus du projet donc je viens de

« ne pas t'informer » et que tu vas « rapprendre » ce soir, j'ai l'intention de

vous communiquer le contenu des onzième et douzième Révélations de la

Prophétie des Ombres; maintenant que je les connais vraiment grâce à la

session privée de « vision en Haute-acuité » vécue avec Will Left-Tenant

l'autre jour. ... Depuis ce moment là, en m'induisant à en rêver

systématiquement à chaque nuit et en me forçant les méninges un peu tous

les matins à mon réveil au cours des derniers jours, j'ai réussi à me rappeler

assez bien de ce que j'ai vu « en Haute-acuité », pour rédiger un texte qui

devrait être assez fidèle et explicite pour que j'ose affirmer « que les

révélations numéro onze et douze de la Prophétie des Ombres et bien, ça va

être ça »!

 

- "Parfait monsieur. ... Bien compris! ... 5 sur 5. ...10-4!

... Debout et au boulot!"

 

 

(...) (...)

 

 

- " Carajo, amigos mios, les lo digo, claro que son ellos.

¡Por la hija se dice que viendra la once et por le hijo, viendra la doce!

¡Estoy seguro, totalmente!"

"¿Han estudiado ustedes detalladamente le texto de

las nuevas primeras profecias? Todavia no desgraciadamente... Pero es claro

que seria mejor que Ustedes empiesaran por bien leer ellas de menor por lo

primero. ¡Entonces, cuando entendiran a su mensaje: van a ver que no esta

demasiado tonta la Profecia! ¡Sin embargo, soy seguro que cuando les

monstrare las profecias once y doce, se van a comprender a todo! ¡Claro que

si ! ¡Caramba! ¡Hoy, les lo digo! ¡Que se lo recuerdan, por favor. ... ¡Voy a

empiezar la lectura y, por favor amigos, que se ponen las pilas, carajo!"

 

- " « Hey! Woh! Easy ! Man... Easy! » ... Euh, « sweet

heart », «slaque» un p'tit peu sur l'espagnol, «please» ! ... Respire par le nez veux-tu, ça calme! ...

Ah, et pis on a bien du trouble pour te comprendre aussi

quand tu nous sort ton «slang», ... euh... ouais, si tu veux: ton «argot» d'abord!

La tentative de ce matin, ça aurait dû t'instruire un peu. Non? « So, please» ... OK? ...

En tout cas. C'est pas la première fois que je te le dis: «man» si t'as

l'goût que toute le monde ici te comprenne pour vrai, Carlos, essaye donc de

t'en t'nir le plus possible au français, « for christ sake »! OK? ... Merci. ... Au

fait qu'est-ce que tu disais?"

 

- "Pardon Judy, je me laisse aller et... je n'y pensais

pas. J'ai pris l'habitude d'utiliser souvent l'espagnol quand je parle avec Paul ou Jean.

Excuses-moi, mais que veux-tu, pour moi, l'espagnol ça a été ma

langue natale. C'est en espagnol que j'ai d'abord appris à parler et à penser,

quand j'étais tout petit avec ma mère et pendant une bonne partie de mon

adolescence même! Dans ma vie, le gros du français qui m'est venu, à part les

rapports avec mon français de père qui, comme beaucoup de ses

concitoyens, était plutôt ethnocentriste et m'avais choisi pour interlocuteur

privilégié pour parler français quand il était écoeuré de l'espagnol, - il faisait

ça, notamment quand il se sentait « ethno-nostalgique », ou quand il y avait

quelque chose qui ne marchait pas bien, alors dans ces cas là, l'argot sortait

plein tube! - et bien ça été, entre deux périodes d'homme de main pour ce

nomade de l'import-export, mon passage à travers le système de l'Éducation

Nationale tricolore. Et là, je dois t'avouer que j'ai adoré l'initiation par les

copains aux joies de baragouiner une langue colorée comme l'argot et que

nous, les clampins initiés, on pigeais au poil, mais qui horripilait les pions et

les vieux parce qu'elle était rattachée au « milieu », au crime quoi! Une forme

de délinquance tellement séduidsante pour un acculturé comme moi!"

"... En tous cas, tout ça pour dire que je vais essayer de faire attention mais si je m'oublie,

Judy tu ne te gènes surtout pas pour

m'avertir!. ... Merci. ... « I'm sorry again sweet heart! » ..."

...

- "Avant toutes choses, je vous demandais si vous

aviez eu l'occasion de lire le texte des neufs premières prédictions de la

Prophétie des Ombres, parce que si c'est le cas, je suis persuadé que vous

avez pu constater que ça n'était pas si con que ça! Pour moi, il est en quelque

sorte assez important que vous lui accordiez un minimum de crédibilité;

surtout compte tenu de ce que je m'apprète à vous révéler concernant les

révélations onze er douze que ma rencontre avec Wll Left-Tenant m'a permis

de retrouver.

 

- "Hé bien bonhomme, je suis très fier de te dire que

moi je les ai lu tes neufs révélations. D'abord, d'entrée de jeu, laissez-moi

vous dire que tel quel c'est un peu dense comme information à absorber, mais

j'ai quand même trouvé ça pas mal... on pourrait facilement en faire la trame

sous-jacente pour un excellent roman, ça c'est sûr! Ça pourrait par exemple

servir d'arrière-plan à une quête du sens de la vie fort captivante en plus de

fort édifiante sans doute! D'ailleurs, tantôt si tu veux me donner le titre et les

détails pertinents concernant le fameux roman que ton copain Greenwoods

a publié sous un pseudonyme, je voudrais le lire aussi, ça c'est sûr! Surtout

s'il a été traduit en français! ... Parfait!"

" ... Mais en fait, à dire vrai, moi, c'est surtout « la

Cosmogonie » qui m'a impressionné: à part quelques différences inévitables

au niveau du lexique utilisé, je te dirais que j'y ai retrouvé

presqu'intégralement pour l'essentiel, plusieurs concepts clefs de la théorie

bien contemporaine de la Relativité Intégrée! En termes de physique

fondamentale, je ne suis qu'un simple amateur qui s'intéresse

particulièrement au sujet bien sûr; j'ai d'ailleurs même dû retourner à l'école

et m'inscrire à quelques cours de perfectionnement en mathématiques pour

réussir à comprendre vraiment les équations de cette fameuse théorie qui, en

plus d'expliquer des trucs aussi bizaroïdes que les trous noirs, la

synchronicité, la relation entre la spiritualité et le monde matériel,

fait enfin le lien entre les différentes approches du réel; entre Einstein, Lorentz d'une

part, Max Planck et Eisenberg de l'autre quoi. Je suis quand même persuadé

que monsieur Jean Charron, le concepteur de la théorie en question, serait

très surpris d'apprendre que ses « ÉONS » chéris figuraient déjà, sous le pseudonyme de

Points Fondamentaux, comme des acteurs de premier plan

dans une vieille conception du monde traditionnelle! ... Elle daterait d'au

moins mille ans ans disais-tu? ... En tous cas. Tout ça pour te dire qu'en ce

qui me concerne, «bonhomme», ta « Prophétie des Ombres » , c'est tout ce

qu'il y a de plus sérieux et crédible. Autrement dit, j'ai bien hâte d'entendre

ce que les deux dernières révélations ont à nous apprendre! J'ai comme

l'impression que je vais y croire..."

 

- "Comment ça s'appellerait, tu dis? ... Les « zénons »?

... Non? ... Des « Éons , É, O, N, on... ... UN éon, » OK, OK... ... si tu le dis,

moi j'y connais rien. ... ... Intéressant! Tu m'apprends quelque chose en tous

cas. ... Tu vois, « La Cosmogonie », c'est précisément cette partie-là de la

prophétie pour moi qui était celle qui me semblait la plus difficile à assimiler

et qui apparaitrait peut-être la plus naïve, en même temps que « flyée »,

compte-tenu que ce que la science et la physique moderne nous a appris! ... ... Ah oui? ...

Tant mieux. ... De toutes façons... ... Toujours est-il qu'à propos

de ces deux dernières révélations justement, je disais donc à Paul que j'étais

persuadé qu'on y parle de lui et que ses deux momes « touche - à - tout» ,

sont les vecteurs annoncés par les prédictions. ... Non, c'est pas des blagues!

... Vous ne me croyez pas? ..."

"C'est parce que vous ne les connaissez pas encore ces onzième et douzième révélations de la prophétie des ombres!

"Écoutez et pardonnez mes maigres talents de

lecteur:"

 

Sur ce, Carlos se lance dans la lecture de son texte. Il

essaie de le rendre aussi clair que possible et n'hésite pas à mettre l'accent sur les

passages qui lui semblent être, soit les plus importants ou soit les plus faciles à

interpréter ou qui lui paraissent les plus susceptibles d'évoquer quelque chose pour

son auditoire. Malheureusement, à cause de son peu d'expérience, ses efforts se

traduisent presque par une impression de « bande dessinée », comme lorsqu'un

écolier « chante » un texte à force d'essayer de l'interpréter pour le rendre vivant.

 

 

 

<< Onzième révélation>>

<< Vous irez prés du sommet de la montagne couchée,

À côté des neiges éternelles.

Là, vous le verrez et vous serez touchés.

Quand viendra celui qui saura toucher vos coeurs,

Et que l'amour saura toucher,

Qu'il renaîtra de celle qui enfantera de lui,

Et que pour lui, la naissance sera double,

De lui seront issus ceux de le nouvelle race,

Ceux dont les noms mêmes signifieront renaissance,

 

Ceux dont les enfants s'engendreront dans leur propres parents.

Par sa mort, trois Femmes seront touchées,

Par la première, il finira rejeté.

Par la deuxième, en lui s'incarnera le verbe qui agit.

De lui et de sa deuxième mère devenue son épouse,

Il sera issu celle qui embrassera l'animal

Et celle qui sera l'Animalité,

Celle qui embrassera l'homme

Et celle qui sera l'Humanité,

Celle qui embrassera l'être vivant

Et celle qui sera la Vie,

Celle qui embrassera le terrestre

Et celle qui deviendra la Terre,

Celle qui embrassera la solitude,

Et celle qui deviendra la Multitude,

Celle à qui il viendra le temps d'aimer,

Et celle qui sera l'Amour.

Oui c'est elle qui sera la fille de la terre.

Et celle que deviendra la Terre-Mère.

Celle qui restera pour toujours l'Enfant unique

Et celle qui aura un frère de la troisième femme.

Par son frère, qu'elle aura elle-même engendré,

Sans le mettre au monde, elle touchera au ciel.

 

<<Douzième révélation>>

<< Son frère sera celui par qui la terre s'unira au ciel,

Oui, celui par qui la terre sera l'air.

Il sera celui par qui l'animal des bois épousera le dragon de la pierre,

Celui par qui le corps épousera l'âme pour engendrer l'Être

Et celui par qui l'Être et l'Amour engendreront l'Action.

Par lui, l'action et de la Connaissance engendreront

la vie et le désir.

Il sera celui qui est seul et qui sera par et pour eux tous,

Il sera l'Un pour l'autre, dans l'autre, en l'autre.

Leurs enfants seront toujours l'Un,

Mais la multitude ils seront.

Car ils épouseront la multitude,

Mais toujours l'Un seul ils resteront.

Ils seront le Verbe par qui l'Être touchera au Néant,

Avec eux, le réel redevient le signe, l'essence et l'Esprit

Des enfants de leurs enfants, il naîtra des parents-enfants

Et de ces enfants-parents, un jour naîtront les parents de nos parents.

Le Lézard mordra enfin la queue de son reflet

à jamais,

Et ainsi, le monde sera, est et a été,

Ici, maintenant dans tout l'univers et dans le néant,

Partout, toujours, jamais, nulle part

et bien ailleurs encore >>.

Carlos

 

 

"Voilà. J'aime assez ma traduction... Qu'est-ce que

vous en pensez? ... Mais s'il-vous-plaît, elle n'est quand même pas si moche

que ça à la fin! Personne ne pipe, - Oh pardon Judy - , « ne dit » un mot... ...

vous avez tout compris et y a rien à ajouter? ... ou bien alors c'est que vous

n'avez rien compris du tout? ... Pour moi, même si plusieurs passages sont

hermétiques, il me semble que ça contient quelques éléments qui devraient

vous dire quelque chose... ... Non?"

 

...

 

- "De grâce, vous n'allez quand même pas essayer de

me faire croire que ça ne vous dit rien du tout ce bout de prophétie? ... Vous

me faites marcher! ... Oh, j'avoue que mon texte est un peu plus raide et

ampoulé qu'un extrait de Proust, mais tout de même ... Je ne décode pas tout,

mais il me semble que les images du début sont assez claires, non? ... Ha, j'y

suis: vous êtes des blasés de la communication et je lis comme un pied! Bon,

ça se peut. ... Tiens regardes Claudine; s'il te plaît, prends le texte et relis- nous le à haute voix, posément et avec intelligence comme je suis certain que

tu sais si bien le faire, toi... Avec ton bel accent breton aux couleurs de

Montréal... (Ouf) ... S'il-vous-plaît, ... madame la plus belle bretonne- québécoise de la terre? ... la plus intelligente et la plus fine aussi... ..."

 

-"OK. OK Carlos! Je veux bien faire ça pour toi si ça

peut te faire plaisir! Passes-moi ton texte, je vais le regarder un peu avant de

le relire à haute voix. ... Merci. "

- Merci Claudine, tu es un ange!. ... Alors, je vous en

prie, tout le monde, respectez un peu les artistes et ouvrez bien grandes vos

rouflaquettes empannées... - OK, OK Judy, je n'insiste pas-, s'il-vous-plaît,

écoutez attentivement donc... ... Merci. On t'écoute, vas-y Claudine."

 

(... ...)

 

- "Bon, OK., Je penses que tu as raison Carlos, ça a

presque l'air d'être arrangé avec le gars des vues! Et tu dis que c'est une

traduction fidèle du texte original que tu as vue avec Will Left-Tenant? ... OK,

OK, ça vient! ... Alors s'il vous plaît, écoutez-moi bien et vous comprendrez

qu'on a pas fini de "tripper" encore tous ensemble..."

 

 


 

 

<> ÉPILOGUE

 

Voici maintenant que réapparaissent tous les personnages,

Paul, Claudine, Jean, Paule, Emmanuelle, René, Christiane, Marie-Elfe, Raymond,

la doctoresse Landré, Ismaël, Olivier, Glen, Jacqueline, Ray, Michel, Judy, Susie-Janique, Gustave,

Robert, Jacques, Jean-Louis, Ali Képhyr, les policiers, les

intégristes musulmans, Miche, Pascal, les physio, Charlotte Jeannoit, le docteur

Gignac, Ted et Mary Vulvin, le docteur Baptiste, Bandit, Serpentine et bien d'autres

encore! Ils se concentrent soudain tous dans un même endroit, ici, dans la grande

maison décagonale, dite de Jean, qui est maintenant plus que pleine de monde!

Là, l'architecte et premier propriétaire de cette dernière les attend et il les accueille

un à un et tous ensemble avec beaucoup de chaleur. Il les serre tous bien

tendrement dans ses bras, quelques uns, ou quelques unes la plupart du temps,

d'une façon plus chaleureuse, sinon parfois carrément sensuelle(dans une histoire

pareille, pourquoi pas?...). Après cette cérémonie de la re-prise de connaissance,

leur hôte, le nouveau venu, se présente enfin:

 

- "Bonjour, bienvenue chez moi! Je suis enchanté de

vous rencontrer aujourd'hui tous ensemble; que vous soyez morts ou vifs

d'ailleurs, peu importe vraiment. Vous prendrez bien un café? ... Un jus les

enfants? ... Parfait, alors je vous en prie, vous connaissez parfaitement la

maison, faites comme chez-vous: comme toujours, vous allez trouver du café

et les ustenciles requis au demi-palier, avec du lait et du jus au frigp. Si vous

voulez, on peut s'installer dans le grand vivoir décagonal, on peut même

enlever les murs extérieurs, comme ça on sera très bien pour parler. Pendant

qu'on est encore tous là une dernière fois, j'aimerais vous présenter

quelqu'un que vous ne connaissez pas mais qui vous connaît très bien

maintenant, lui. Je dois vous avouer que je ne le connaît pas vraiment moi-même,

même si moi je le devine et pas vous, alors que lui me connaît tout de

même un peu maintenant... par votre faute aussi d'ailleurs... ...Finalement, il

me connait beaucoup mieux que moi je le connaîs, en tous cas! - C'est même

un peu gênant!... -"

"... Je ne voudrais pas être trop égocentriste, alors

avant qu'on s'attarde sur mon cas, j'aimerais vous présenter quelqu'un qui

m'est très cher et qui devrait vous être très cher à vous aussi puisqu'il vous

crée lui-aussi en ce moment en quelque sorte... Donc, je vous invite tout de

même à lui ouvrir tout grands les bras; et j'ai nommé le-la lecteur-e! ....

Surpris? ... Allons y a pas de quoi en faire un drame, tout ceci n'était que du

roman! ..."

" Vous ne me reconnaissez-pas? Allons, ce n'est que

moi, l'auteur qui vous a mis au monde; et moi, Gilbert Lachapelle, l'escogriffe

qui tape ceci sur son ordinateur en ce moment même et dont toi, chèr-e

lecteur-e, tu lis les inepties en ce même (?) moment (re)même, je suggère, je

sais, j'affirme et je vis justement (en ce moment précis en question bien sûr!)

que le réel tel que je, tu, nous le percevons existe, a existé pensons-nous et,

croyons nous, existera, ce réel donc se recrée sans cesse (ouf!) dans le

continuum temps. Mais il n'est pas le seul à le faire (exister) puisque sa

petite(!) dimension temps et ses minuscules(!) dimensions espace aussi

d'ailleurs, sont toutes comprises dans les dimensions infinies du temps et de

l' espace de l'imaginaire et du concept."

"Ceci dit, je, tu, nous posons que deux êtres, ou même

deux réalités, autant que de simples images, imaginaires, imaginés ou imaginatif bien sûr, puissent se retrouver, de par leur co-existence même,

dans ce monde purement conceptuel mais si vrai quant à lui; se retrouver dis-je puisque je peux, à volonté, leur imprimer des rapprochements, à la limite

strictement par simple évocation contiguë, et ainsi leur assurer un lien et une

proximité dans les dimensions du continuum conceptuel, créant ainsi un lien

de synchronicité. Par l'accession à cette dimension, nous pouvons facilement

nous placer, (pour faire une comparaison et donner une image) dans la

position d'assumer celle (la position) du point de vue que peut donner l'ajout

de la troisième dimension à l'univers d'un point fondamental qui devrait se

servir de sa connaissance, accrue par le fait même de notre révélation, pour

expliquer à un autre point sans dimension propre lui-aussi mais situé, quant à lui, sur un cercle dont il assure une partie minime de la réalité, lui expliquer

donc que son univers "réel" n'est pas infini même s'il est sans limite, puisque

sans début ni fin..."

"Ce concept devrait avoir tendance à défier la

compréhension et « le simple gros bon sens » du petit point qui s'est toujours

imaginé comme appartenant à une vraie « droite » peut-être infini, mais

sûrement non récursive; un peu comme notre bon vieux monde réel qui,

pense-t-on a peut-être eu un début (Big Bang ou Création par Dieu) et

connaîtrait donc éventuellement une fin..."

"Ainsi, par rapport à des points précis de l'existence en temps que telle dans la dimension « temps réel » et n'importe où en fait

dans les dimensions de « l''espace réel », nous pouvons les rapprocher en

les embrassant ici-même, dans les dimensions espace et temps du concept et leur assurer une nouvelle réalité, tout aussi indéniable en les inscrivant ipso-facto dans un rapport de pure synchronicité. Puisque nous sommes tous

deux nous-mêmes, moi l'auteur et toi lecteur-e, en plus de notre réalité «

ordinaire », des « points-concepts » de notre propre connaissance et

conception, alors moi l'auteur j'ai en moi tous mes personnages, ça tu devais

t'en douter, mais sache que, d'une certaine façon, je suis aussi tous ces

mêmes personnages, bien que je ne sois vraiment aucun d'eux, (...encore que

le personnage de l'auteur dans le dernier chapitre?...)"

"D'ailleurs, toi aussi non-plus! ( ... et le personnage du

lecteur-e du même chapitre final alors? .... )!?!?!"

... ... ...

"À cause du simple fait de mon/ton/son/votre/notre/leur

leur existence de personnages de ce roman comme telle, ils sont aussi tous

non-moi d'ailleurs évidemment!?!?!?!"

... ... ...

"Un peu de la même façon qu'en dépit de toute

l'identification que l'on voudra, je ne suis pas toi, pas plus que tu n'est moi,

même si dans l'univers de l'imaginaire et du concept tu es si près de moi et

moi de toi, chèr-e lecteur-e, que, synchronicité oblige, je te vois très bien moi

aussi, bon! ... ... On dit ça, mais... .... Bof... D'ailleurs, que tu le veuilles où non, saches que tu fais bel et bien partie de mon univers conceptuel toi-aussi,

comme je fais également partie du tien, puisque tu me lis encore en ce

moment même... Évidemment, je suis peut-être un peu moins présenrable que

toi: d'abord, lorsque j'écris ces lignes nous sommes l'été, je suis installé dans

la grande maison décagonale, dite de Jean, il fait autour de trente de degrés

celsius à l'extérieur et je suis en tenue très, très légère... De toutes façons,

avec une histoire comme je viens d'en écrire une, je n'ai absolument pas eu

honte de me mettre complêtement à nu pour la galerie... ou pour le-la lecteur-e

invisible! Alors, SVP chèr-e complice, pas de fausse pudeur inutile entre

nous! ... Bon, merci. ... Si bien que j'ai presqu'envie de te chatouiller chèr-e lecteur-e, là tout de suite, pour te réveiller. ... Après tout, je n'aime pas qu'on

somnole en me lisant! Non mais! ... Comprends-Tu? ... Ça ne te touche pas? ... OK, tant pis ou tant mieux. ... En tout cas, SVP, n'oublies pas que

dorénavant nous sommes donc unis (à jamais au moins, sinon plus longtemps

encore!) dans le monde de l'imaginaire en ce moment même précisément par

ce que j'écris et par ce que tu lis en ce même (?) moment où tu me lis... En ce

qui me concerne, il s'agit du même deux moments différents que j'aime bien

lui-même tous les deux (!?!?!)."

 

"En ce moment en question (sic) donc, chèr-e lecteur- e, nous ne communiquons pas via un sens de "toucher total" comme Paul,

Emmanuelle, René et leurs amis, soit, mais il me fait extrêmement plaisir

d'affirmer ici que toi et moi, chère lecteur-e/auteur, nous communiquons par

l'intermédiaire du sens le plus puissant qui soit (ou serait!) pour rendre le réel

sublime: L'IMAGINATION."

"Phénomène trippant" et peut-être même érotique, (en

ce qui me concerne tout au moins: pourquoi pas, surtout si tu appuie un peu

sur le « E » du mot « lecteur-e » et que t'es jeune et plutôt jolie?) , non? Bof,

tant pis, je déconne! Mais quoi qu'il en soit, j'imagine qu'on se comprend..."

...

"Mon imagination a créé un monde, je l'ai écrit et il es

devenu. ... Merveilleux non? Au fait, l'est-il pour toi (merveilleux), ce monde

où on se côtoie toi et moi? Allez, laisses-toi aller... s'imaginer un monde où est

soi-même beau/belle, heureux(se), en santé, épanoui(e), etc... c'est vraiment

pas si difficile que ça... voilà, il l'est maintenant pour toi aussi. ... Youppy! ...

C'est quand même mieux comme ça, non?"

 

... ...

 

 

- "Et tout ça, à nos risques et périls à tous!"

 

- "Bien oui, j'en ai bien peur, mais que voulez-vous, un

roman c'est toujours un peu comme ça, sans l'avouer bien-sûr la plupart du

temps!"

 

... ...

 

"Non, ne me remercies pas, chèr-e lecteur-e, en lisant

ces mots, tu viens toi-même de nous recréer mutuellement et nous raccorder

à l'existence, alors... Je sens que tu existe(ra)s et tu dois bien te douter que

j'existe aussi! Je suis donc autant que tu sais que je suis et pour moi, tu es au

moins autant que je sais que tu es... bref qui sommes nous? ... Perdu? ... Bof,

t'en fais pas, l'auteur aussi... alors tu imagines le tableau, chèr-e lecteur-e!"

 

"De toutes façons, j'espère que tu choisiras d'imaginer

nos deux réalités ainsi unies par synchronicité avec au moins autant de

beauté, de plénitude et d'amour que je les imagine moi-même. S.V.P., créons

nous bien, beaux, heureux et en santé; comblés quoi! ( - ça coûte pas plus

cher! - selon la formule consacrée...) Merci à nous deux vieille branche!"

 

"Il me fait tellement plaisir d'écrire cette Lapalissade:

tant qu'à faire, il vaut sûrement mieux imaginer sa propre vie avec confiance,

connaissance et reconnaissance, joie, amour, plénitude, satisfaction et, (pourquoi pas: c'est tellement plus drôle!) beaucoup d'imagination!

 

 

Et vive l'Imagination Totale.

 

Gilbert Lachapelle

Gilbert Lachapelle, auteur

 

 

PS.:

Au fait, c'est bien en Claudine que je disais tout le temps

que je suis un(e) incorrigible bavard(e)? ... On dirait que je le suis autant sur papier,

ici et maintenant! ... Bof, on n'a pas que ce délire là à faire, hein?!?

 

À bon lecteur-e, salut!

 

P.P.S.:

Pour finir, si jamais tu rencontres un être inorganique ou le messager des rêves dans un de tes périples entre ton monde de tous les jours et un de ceux des auteurs que tu fréquentes, méfies-toi: on ne sait jamais quels

srtatagèmes sournois une de ces entités peut employer pour t'inciter à rester, tu

serais alors prisonnier de son monde...

 

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