L'Afrique du Sud, avant Mandela et après, est à soi tout
seul un sujet de colle d'oral. Je lui consacre donc cette tirade "hors
cours" . Attention, je dis ici des choses politiquement très incorrectes,
et je vous invite à lire avec un esprit critique, en vous gardant
de sacrifier votre conscience à l' analyse que je fais de ce pays
. Trop de lucidité froide pourrait vous perdre. Mais vous êtes
assez grands pour savoir faire le tri, assez malins aussi pour distinguer
ce que l'on peut dire, écrire, et penser. Gardez à l'esprit
vos convictions morales, que je m'apprète à malmener, car
elles sont légitimes et utiles. Pour autant ne les laissez
pas aveugler votre raisonnement. Prenez les en compte pour conclure
par vous même.
I- Economie et population
Economie
L'Afrique du Sud est, à l'échelle africaine, un géant
industriel. Pourtant 120 md US$ de PIB, ce n'est pas lourd: à peine
un douzième de la France ou la moitié de la Belgique. Mais
c'est quatre fois le Nigéria, dix fois la Côte d'Ivoire, presque
vingt fois le Zimbabwe. Assez en tout état de cause pour peser lourd
sur la scène africaine. D'autant que le pays a des atouts qu'il
est seul en Afrique à cumuler: une assise minière colossale,
une industrie diversifiée, la seule du continent à intégrer
tous les segments productifs, une agriculture qui couvre ses besoins alimentaires,
et surtout le seul secteur des services modernes sur le continent
(2/3 de la couverture téléphonique d'Afrique noire, 4/5emes
du parc informatique, la seule place financière du continent).
Ce qu'il convient de signaler tout de suite, c'est que le pays est
en récession marquée depuis plusieurs années. A cela,
trois causes.
Tout d'abord, le dynamisme de l'économie américaine rend
peu attractif l'investissement "refuge" sur l'or, et de mauvais cours de
l'or se ressentent en aval sur toute l'économie du pays.
Ensuite, l'environnement est peu attractif pour les investisseurs
étrangers: le nouveau régime a une priorité sociale
qui coûte cher en termes de fiscalité, il néglige un
peu les infrastructures par rapport à ses prédécesseurs,
il a laissé se dégrader l'environnement sécuritaire
dans des proportions inacceptables ( taux de criminalité le plus
fort au monde- pour ceux qui le déclarent, bien sur); et puis le
pays reste politiquement peu rassurant: un virage ultra, avec dérapage
démagogique, nationalisation, redistribution des richesses
n'est pas invraisemblable.
Dernier élément et il est grave, la politique de l'emploi,
inspirée par "l'affirmative action" (discrimination positive) amène
les entreprises à recruter un encadrement noir pas toujours assez
qualifié tandis qu'une partie des blancs ne trouvent pas de travail
et doivent quitter le pays. Or non seulement ces derniers ont d'utiles
qualifications, mais en plus ils disposent ou des capitaux, ou de
la capacité d'épargne: si la population noire représente
plus de 60% du revenu, elle représente moins de 20% de l'épargne
en RSA. L'Afrique du Sud subit donc une fantastique perte de son élite
blanche, et avec elle un tarissement de son épargne intérieure.
Plus du tiers des Britanniques ont quitté le pays, essentiellement
vers Londres et les anciens dominions où ils peuvent s'installer
librement, et les Afrikaners tentent d'en faire autant.
Population
Comme nombre d'états africains, l'Afrique du Sud est une mosaïque
ethnique compliquée.
Sur 41 millions d'habitants, il y a 33 millions de noirs, répartis
en trois groupes linguistiques distincts, tous bantous. Chaque groupe contient
plusieurs ethnies, et la plupart des ethnies plusieurs groupes ou tribus
(Tembu, Pondo pour les xhosas par exemple). Xhosas, Zoulous et Basothos
sont les trois plus grand groupes (de l'ordre de 7 millions chacun). Attention
que toute la population noire sud-africaine n'est pas tribale: dans le
Rand, l'apartheid a eu pour effet paradoxal de casser les appartenances
ethniques: en séparant les familles, en niant le caractère
pérenne de l'implantation des noirs en ville, le système
a favorisé la recomposition de couples interethniques, souvent illégitimes,
mais dont ma descendance est très nombreuse dans des cités
comme Soweto. Dans cette société très "prolétaire"
est apparue une vraie culture ouvrière et urbaine, marquée
par le syndicalisme et les idées socialistes, plutôt hostile
au monde rural et tribal. Le régime blanc s'est heurté à
l'impossibilité d'user des divisions ethniques pour contrôler
ces foules urbaines, ralliées largement au PAC ou à l'ANC.
Ajoutez à la mosaïque 3 millions et demi de métis de
malais du Cap (néerlandophones), autant de blancs (3 millions d'Afrikaners
et 500.000 Anglais, prmis lesquels existe une forte communauté juive,
la quatrième du monde) et un million d'indiens. C'est une combinaison
instable car tout ce petit monde ne s'entend pas très bien. Grosso
modo, les Xhosas sont le peuple résistant historique (dominant dans
les rangs de l'ANC). Ce camp s'est un peu servi de la peur qu'inspirent
encore les Zoulou, notamment aux ethnies sothos qui en ont souffert au
XIXeme. Les indiens sont jalousés par l'ensemble des Noirs car ils
détiennent les petits commerce, mais ils ont bien joué la
carte de l'ANCet du syndicalisme pour s'intégrer au nouveau pouvoir.
Les métis, qui parlent le Hollandais, ont à l'inverse une
situation plus ambigüe du fait de leur identité en porte à
faux: pour l'instant ils font corps avec le parti national afrikaner
qui les avait pourtant brimés sous l'apartheid. C'est grâce
à leurs votes que ce parti contrôle encore la province du
Cap occidental. Les blancs afrikaners ont enfin un contentieux
historique avec leurs frères ennemis anglais.
Vous verrez souvent écrire que la transition sud africaine est exemplaire.
Ne contredisez pas ce dogme, il faut savoir aller dans le sens du troupeau.
Mais si l'on oublie les choses qui sont louables pour parler de celles
qui sont vraies, on constate que l'Afrique du Sud est un pays qui s'affaiblit,
et que cela ne présage rien de bon. Il convient de savoir combien
est illusoire le discours -entendu pour le Chili, professé sur la
Russie ou la Chine- selon lequel la prospérité serait le
corollaire de la moralité d'un régime. Non seulement c'est
faux mais en plus c'est coupable, car entretetenir les illusions
du présent c'est préparer les déconvenues du futur.
Les nouveaux gouvernement ont conduit depuis six ans une politique économique
qui accentue la récession sous prétexte de justice sociale;
ils n'ont voulu s'attaquer ni au problème démographique ni
à l'épidémie de sida (25% de contamination chez les
noirs). A force de refuser la répression on ne sait plus assurer
la sécurité publique. Il n'est pas évident que ce
pays se prépare des lendemains faciles.
II Situation politique et stratégique
L'Afrique du Sud constituait pendant la guerre froide un enjeu très
important entre l'est et l'ouest. Elle contrôle la route du
Cap par où transite le pétrole du Golfe (enjeux critique,
surtout quand le canal de Suez était bloqué par Nasser).
Elle dispose (voirs cours) de minerais stratégiques et critiques
vitaux pour les industries de défense. Cet enjeu a décru
d'intensité aujourd'hui, mais il pourrait très bien
se raviver. Or le régime de l'Apartheid, instauré par le
parti national afrikaner depuis 1948, quoique très mal perçu
à l'Ouest, n'en assurait pas moins un utile rempart contre les ambitions
de l'URSS. La montée de l'hostilité à l'encontre de
cette politique date d'ailleurs du milieu des années 70, moment
où l'URSS a fait de l'Afrique du Sud l'un de ses objectifs
majeurs et a commencé à prendre pied en Afrique australe,
profitant des indépendances de l'Angola et du Mozambique. La concommitance
de cette entrée en scène, du déclenchement des campagnes
d'opinion anti apartheid et de la reprise de la lutte armée
ne peut pas être fortuite, et nos gouvernements ne s'y sont pas trompés.
Ils savaient que l'URSS était l'allié de l'ANC, dont le comité
exécutif était dans les années 70 commun avec le parti
communiste sud africain (SACP). Le chef de sa branche militaire, Joe Slovo,
né en URSS, était secrétaire général
du SAPC. En dépit de l'embargo sur les armes, le camp occidental
a laissé l'Afrique du Sud obtenir les technologies dont elle avait
besoin, notamment par l'entremise d'Israël. Cela inclue l'arme atomique.
Ici s'établit un paradoxe peu moral: c'est que l'Afrique du Sud
ancienne et "infâme" était plus prospère et puissante
que l'Afrique du Sud nouvelle et "morale". Le dégout qu'inspire
l'apartheid ne doit pas faire illusion: l'Afrique du Sud a atteint le faîte
de sa prospérité et de sa puissance à la fin
des années 70, au pire du régime, et elle a depuis décliné.
On vomissait son régime, mais on en avait besoin. La donne n'est
plus la même aujourd'hui que le pays est moins utile, et son gouvernement
moins puissant. Elle n'est certes plus détestée, ce qui est
bien, mais qu'elle n'est plus redoutée, ce qui est mauvais. S'il
devait connaître la tourmente, il n'est pas évident que l'honorable
régime actuel trouverait les appuis qui n'ont au fond pas manqué
au gouvernement blanc. L'aura de Mandela a voilé cet état
de fait; mais avec son successeur, nous prenons moins de gants. A contrario,
vous pouvez faire l'analogie avec l'URSS: sous Staline, on la dénonçait
mais on en avait peur. Sous Gorbatchev, on la regardait avec bienveillance
mais on la méprisait. La Chine inspire le respect et on ne critique
que mezzo voce sa brutalité. Et l'on dit moins de mal de Poutine
malgré sa férocité qu'on en a dit d'Eltsine. C'est
l'adage de Machiavel:
"Qu'un prince s'arrange pour vaincre et maintenir l'Etat, il sera toujours
loué d'un chacun. Car le vulgaire se laisse prendre par l'apparence
et l'issue de la chose, et dans le monde il n'y a que le vulgaire, et le
petit nombre ne compte pas quand la foule a où s'appuyer."
III Chronologie avant l'apartheid
Quelques repères anciens vite fait: en 1652 les hollandais
s'installent au Cap en vue de ravitailler les bateaux de la Cie des Indes.
Renforcés d'Allemands et de hugenots français à la
révocation de l'édit de Nantes, ils sont les ancètres
des 4 millions d'Afrikaners, les blancs néerlandophones. Les javanais,
importés au XVIIIeme, sont la source essentielle des métis
du Cap (Cape coloureds, 4 millions maintenant). Il faut attendre 1770 pour
la 1re rencontre avec des Noirs entre rivières Kei et
Fish, à plus de 1000km à l'est du Cap. Les Anglais occupent
Le Cap à l'occasion des guerres napoléoniennes et l'annexent
en 1814. Renforcée plus tard, la colonie anglaise a pu grimper à
800.000 personnes, Traditionnellement libérale, cette communauté
a été largement hostile à l'apartheid des Afrikaners.
Toutefois plusieurs centaines de milliers d'anglais ont quitté le
pays depuis la fin de la ségrégation et la montée
de la criminalité.
En 1815 Chaka devient roi des Zoulous ; son assassinat par
son demi-frère et successeur Dingaan déclenche le mfecane,
une effroyable guerre ethnique qui va vider le pays au moment même
où les boers commencent à s'engager dans l'intérieur.
Mzilikazi, ancien commandant des Zoulous sous Chaka, fonde la dynastie
Matabélé (Zimbabwe).En 1835 commence le Grand Trek :
14 000 Boers (25 % des Blancs du Cap) vont vers le nord-est (Natal réputé
riche et fertile), fuyant l'administration britannique. Ils fondent une
première république du Natal vite annexée par les
Anglais, puis, vers l'intérieur, le Transvaal et l'Orange. Au Natal
(Durban), les Anglais commencent l'importation d'Indiens pour
la canne à sucre (entre 6 et 800.000 aujourd'hui).
Les ennuis commencent pour les boers en 1866 avec la découverte
du diamant à Kimberley, territoire que les Anglais leur arrachent
aussitôt. Puis, on trouve de l'or au Transvaal: la Grande Bretagne
l'annexe donc en 1877, précipitant la 1re guerre anglo-boer,
gagnée par ces derniers. Mais en 1886 commence la ruée
vers l'or du Witwatersrand. En 1899 c'est la 2e guerre des
Boers, gagnée par Kitchener qui aura du engager 448
000 Britanniques contre 40 000 Boers, et fait interner la population des
campagnes qui ravitaillait la guérilla. En 1900, à
la fin de la guerre,118 000 boers -surtout des femmes et des enfants- et
43 000 Noirs ou Métis étaient internés dansles 25
les camps de concentration anglais dirigés par Baden-Powell (amis
scouts, bonjour). Il y a eu 20 000 morts .Vous devinez pourquoi les
Afrikaners en veulent encore aux Anglais?
IV Chronologie de l'apartheid
Les choses se tassent ensuite: c'est la péride du "ruleBritannia"
avec en 1910 la création de l'Union sud-africaine qui
devient un dominion ; les petits états périphériques
(Lesotho, Botswana et Swaziland) sont des protectorats exclus de l'Union.
Les lois raciales ont cependant commencé dès 1904 mais la
dérive s'accentue surtout, en 1913,avec le Native
Land Act en vertu duquel les Noirs ne peuvent posséder
des terres en zones blanches. Les territoires alloués
aux Noirs sont de 15,3 millions d'ha dans un pays grand comme deux fois
la France.
Une surprise attend au tournant les anglais. Les boers pratiquent discrètement
la revanche des berceaux. Par une natalité forcée, ils reconstituent
leurs rangs. Leur puissante société secrète, le Broederbond,
investit l'appareil économique et administratif. Derrière
le chef de gare anglais, il y a un aiguilleur boer. Derrière l'ingénieur
des mines, un contremaitre. Derrière le proviseur, des instituteurs,
derrière le chef de service, des chefs de bureaux. Aux législatives
de 1948, à la stupeur des Anglais, c'est le parti national "afrikaner"
de Daniel Malan qui l'emporte. L'administration est entièrement
renouvellée en moins de six mois: partout la relève était
prête. Après avoir éliminé les Anglais du pouvoir
par les urnes, les afrikaners vont s'assurer que les noirs ne les en chassent
pas de la même façon: c'est le début de l'apartheid,
ou "développement séparé". Le ministre Strydom
ne fait pas mystère de l'objectif réel dans une réponse
au parlement:
"Appelez cela apartheid, appelez cela développement séparé,
appelez cela baaskap (droit du maître) ou même ce qu vous voudrez,
il s'agit de domination. Ou bien les blancs domineront les noirs, ou bien
ce sera l'inverse, un point c'est tout"
L'emblème de ce régime c'est le docteur Hendrik Verwoerd,
premier ministre de1960 à66, suivi par John Vorster. L'idée
sous jacente dans la politique de Verwoerd, c'est de faire des noirs des
étrangers en Afrique du Sud, en les rattachant à des états
(bantoustans ou homelands) constitués à partir des terres
tribales, et que le régime verrait bien devenir indépendants.
En Afrique du sud "blanche", les noirs "venus travailler" seront des immigrés
temporaires.
Pour faire tenir ce joli schéma ceci dit, il faut un solide arsenal
juridique. d'abord si l'on peut s'arranger de l'immigré peu qualifié,
il n'en va pas de même du cadre, qui n'est pas une pièce substituable
de l'appareil: les Afrikaners ont "piégé" les Anglais comme
çà et ne veulent pas voir se répéter ce bon
tour. Il n'y aura donc pas de cadres de couleur: c'est le Job reservation
act. Et puis, seul celui qui y travaille est autorisé à vivre
en "zone blanche": sa famille peut rester dans son bantoustan. Il faut
donc porter un "pass" délivré au gré de l'influx control
act, seule moyen d'échapper aux déplacements forcés
(forced removals act) et permettant de vivre dans les secteurs "temporairement"
alloués aux "immigrés" noirs en zone blanche, conformément
au "group areas act". Il y a eu plus de 20 millions de déplacés
de force entre 1948 et 1988. Ajoutez à cela la ségrégation
mesquine: interdiction des mariages mixtes, pancartes discriminantes partout,
sans parler des infrastructures publiques dédoublées, des
"townships" construites comme du préfabriqué temporaire,
moins misérables à la vérité que bien des bidonvilles
africaines , mais incroyablement sinistres, posées comme des boites
d'alumettes ("matchbox housing") sur la steppe du Witwatersrand, à
10, 15 ou 20km des lieux de travail dans les villes blanches.
Les soulèvements noirs contre le régime ont commencé
tôt. Dès 69, on assiste aux premières émeutes
noires contre le "pass" à
Sharpeville, obligeant à
instaurerl' état d'urgence et loi sur organisations illégales:
le pac et l'anc sont interdits. L'ANC(clandestin) crée alors
sa branche armée, l'Umkhonto we Sizwe (" fer de Lance de
la nation "). De 1961 à fin 1963 il dirige environ
300 sabotages. En 1962 Nelson Mandela est arrêté, puis, en
1963,10 autres leaders de l'ANC dans la ferme de Rivonia, QG du PC sud-africain.
L'Anc était en voie d'acquérir ou de fabriquer 210 000 grenades
à main, 1 500 dispositifs à retardement, 48 000 mines antipersonnel,
et avait échafaudé un plan de renversement du gouvernement
par la force, l' " Opération Mayibuye" En1964, au procès
de Rivonia, Sisulu, Mbeki et Mandela sont emprisonnés
à vie.
L'ANC est alors éclipsée par des organisations plus radicale,
le PAC (congrès panafricain) et l'AZAPO de Steven Biko, qui
pronent l'expulsion totale des blancs. Ce sont ces mouvements qui dirigeront,
fin 1976, les grandes émeutes de Soweto. Biko sera tué peu
après en prison, et les organisation anti apartheid dissoutes. L'opinion
internationale découvre l'apartheid. Pour autant, les moyens de
contraintes ne sont pas lourd face à un régime qui, à
l'été 77, fait exploser sa première bombe atomique.
Jusqu'en 1984, le régime se défend efficacement, malgré
la pression qui grandit avec l'installation de régimes pro soviétiques
en Angola et au Mozambique, puis avec l'indépendance du Zimbabwe.
Mais durant cette période, les circonstances économiques
lui sont favorables: les chocs pétroliers ont produit une envolée
des cours des matières premières, le dollar est faible, et
l'or constitue une valeur refuge. Cette situation enrichit prodigieusement
l'Afrique du Sud, et le régime se sent d'autant plus sûr que
l'amélioration des conditions matérielles rend la population
noire moins combative. En 1984, les accords de Nkomati puis ceux de Lusaka
attestent du succès de Pieter Botha, qui fait plier le Mozambique
et l'Angola, contraints d'expulser les bases de l'ANC. Botha poursuit tranquillement
le "grand" apartheid, avec l'indépendance
des bantoustans: après le Transkei, le Bophuthatsana, le Ciskei
et le Venda deviennent "indépendants". Les métis et les indiens
obtiennent un strapontin auprès du pouvoir blanc.
Mais 1984 voit la fin de la trêve. En pleine spéculation boursière,
avec un dollar fort, des matières premières et des cours
de l'or en baisse, l'Afrique du Sud perd sa rente alors qu'une période
de sécheresse met à genoux son agriculture. La situation
économique désastreuse dans les campagnes pousse les noirs
à braver l'influx control et à venir "squatter" près
des villes blanches. Encouragés par les mouvements d'opposition,
les camps de squatters prolifèrent et le gouvernement ne parvient
pas à bloquer le mouvement. En 85 éclatent les grandes émutes
du camp de Crossroads, près du Cap. Tout le pays s'agite, et apparaît
une nouvelle structure politique interne anti apartheid, l'UDF(united democratic
front) qu'appuie la personnalité médiatique de Mgr.Desmond
Tutu. Le syndicalisme noir se relève sous la poigne de Cyril Ramaphosa
(aujourd'hui chef de l'ANC) qui créé de l'Union des mineurs
(NUM) et paralyse l'industrie de l'or. En juillet 85, le pouvoir déclenche
l'état d'urgence et envoie l'armée patrouiller les townships.
Cela va créer une "prise de conscience": les réservistes
blancs découvrent alors le monde des cités noires, envers
du décor des métropoles blanches, dans lesquelles ils ne
mettaient pas les pieds . Toute la fin de la décennie voit le pays
agité, avec des grèves scolaires san fin, dans un contexte
économique médiocre que les sanctions aggravent et qui donnent
à l'agitation le renfort d'une armée de jeunes chômeurs.
La population blanche supporte mal son isolement international, et est
plus choquée qu'en 76 par les images des émeutes qui lui
instillent un sentiment nouveau de culpabilité. En 1986, Botha
annonce le démantèlement de l'apartheid. Les pancartes mesquines
disparaissent, tout comme l'interdiction des mariages mixtes, mais le plus
important c'est la levée de l'influx control, qui ouvre la voie
à une rapide explosion démographique dans les townships.
A partir de 86, la population artificiellement cantonnée dans les
homelands se vidange vers les townships dont la population croit à
un rythme sans précédent: + 8% l'an à Soweto, plus
12% à Durban.
V- La nouvelle Afrique du Sud
Frederik de Klerk parvient aux affaires en aout 89 dans ce contexte difficile.
Ce n'est pas un libéral mais un ancien ministre de Vorster et de
Botha. S'il est l'homme qui a libéré Mandela début
90, il n'est pas l'homme de la démocratisation: les évênements
l'ont porté et pas le contraire. La libération de Mandela
était surtout un geste de bonne volonté vis à vis
de l'ouest, en échange duquel il espère une levée
des sanctions. Mais ce dernier a remarquablement joué sa sortie
de prison et est apparu, non seulement comme l'interlocuteur incontournable,
mais évidemment comme le futur dirigeant du pays. Dès 91,
De Klerk était contraint de mettre en place la CODESA (convention
pour une afrique du sud démocratique) au sein de laquelle Thabo
Mbeki, pour l'ANC, et Roelf Meyer, pour le NP, allaient négocier
les termes de la nouvelle constitution. A doptée en 93, elle est
suivie par les premières élections au suffrage universel,
qui, en 1994, amènent l'ANC au pouvoir et Mandela à la présidence.
Les points positifs au crédit de la nouvelle Afrique du Sud, c'est
évidemment et pour commencer le démantèlement complet
de l'arsenal législatif de l'apartheid.
C'est aussi une transition intelligente en matière de jugement du
passé, grâce à la commision Vérité et
réconciliation (TRC), qui, à partir de 1995 et sous la présidence
de Desmond Tutu, a procédé à un travail cathartique
sans équivalent. L'objectif n'était pas de punir mais de
crever l'abscès. On a donc laissé libre bien des gens très
coupables mais qui ont du coup plus volontiers vidé toute les poubelles.
On a donc eu des avoeux là où l'on aurait eu que des soupçons.
Et ce que l'on a entendu à cette occasion est assez affolant: recherches
médicales inhumaines, diffusion intentionnelle de drogues, tortures,
etc dans les rangs du pouvoirs. Crimes, enlèvements, torture aussi
dans certains groupes de l'opposition. La TRC a réussi en Afrique
du Sud ce que les juges n'ont pas pu ou su faire en Argentine ou au Chili.
C'est sans doute un modèle à utiliser ailleurs pour l'avenir
(Yougoslavie? A voir).
C'est la mise en place de bonnes institutions, avec un juge constitutionnel
puissant et libre: la justice fonctionne, avec une cour suprème
active à faire respecter une constitution sacralisée "à
l'américaine", ultra libérale (toutes les formes de discrimination
y sont interdites). L'échelon décentralisé fonctionne
bien (redécoupage pertinent des provinces avec la création
du "Gauteng", région unique de tout le coeur économique Pretoria
- Witwatersrand, et une province du cap occcidental où l'ANC n'es
pas au pouvoir, ce qui écarte le spectre du parti unique).
C'est une relative modération dans les ambitions: pas de nationalisations
revanchardes, pas de réforme agraire trop abrupte, pas d'interventionnisme
aventureux au dehors.
Ce qui va moins bien, on le voit mieux depuis le départ de Mandela
et avec la présidence de Thabo Mbeki, contre lequel on parle plus
volontiers: le dérapage des dépenses publiques et surtout
de l'emploi public mis au service du clientèlisme de l'ANC; une
politique d'affirmative action en matière d'emploi qui fait de gros
dégats; des erreurs graves en matière de prévention
du sida qui ont facilité l'explosion de la pandémie; un laxisme
policier difficilement rattrapable et qui pousse les blancs à partir.
Il en résulte un net affaiblissement du pays , ce qui limite son
rôle de modérateur dans les crises régionales: après
le Zaïre, l'inconnue actuelle c'est le délitement du Zimbabwe,
dont le président (Robert Mugabe) semble se laisser aller à
de désastreuses dérives autoritaires et démagogiques.
Il en résulte surtout une incertitude pour l'avenir. L'écart
entre riches et pauvres s'est creusé depuis 90 alors qu'il avait
été réduit pendant les deux décennies précédentes.
Plus grave, la récession se prolonge. Or, avec une croissance démographique
de 3.5% l'an, l'Afrique du Sud a besoin de 5 points de croissance pour
ne pas s'appauvrir. Pour l'heure, les perspectives ne sont donc pas optimistes
pour le seul pays du continent à pouvoir jouer un rôle de
locomotive économique.
A lire aussi:
L'Afrique du Sud se
prépare à l'après-Mandela
par Claude Wauthier. - mars 1999
Conversion musclée
à la Realpolitik
par Hein Marais. - mars 1999
|
Chiffres
clés |
| Superf. |
1 221 milliers de km2 |
| Pop. |
41 millions |
| PNB |
119 mds de dollars (1998) |
| PNB/hab. |
2 880 dollars (1998) |
| Croiss. |
-1,2 % (1997-1998) |
| Budg. éduc. |
8 % du PNB |
| Serv. dette |
12,2 % des exportations |
| Mort. inf. |
60 pour mille naissances |
| Esp. vie |
53,2 ans |
| IDH |
103e rang mondial sur 174
pays |
| Budg. déf. |
1 800 millions de dollars (2000) |
| Armée |
69 950 actifs et 88 045 réservistes |
| Source: le Monde diplomatique |
|