Sur l'indignation

                                                                               
Bon, je me lance sauvagement sur le thème de l'indignation, histoire de rajouter quelques concepts de plus sur la liste qui en regorge déjà. Il faut dire que sur une liste, c'est un peu difficile d'échapper à une intellectualisation à outrance; c'est peut être pour ça que toutes les listes tournent à la foire d'empoigne, et que les plus sages s'en détournent.
 
Comme cette histoire d'indignation ne m'inspire pas outre mesure, je vais commencer par taper toutes les imbécilités qui me passent par la tête, en attendant que quelque chose se manifeste à ce sujet. Bien sur, certains êtres d'une fine intelligence pourraient faire remarquer que les imbécilités en question, je pourrais les supprimer avant d'envoyer le message. En fait, je les laisse, en vertu du principe arbitraire qui dit que ce n'est pas la destination qui compte, c'est le cheminement.
 
Donc et voilà, indignation, ou pas indignation, c'est la question. Je laisserais de côté les catégories dualiste / non-dualiste, car finalement nous sommes tous d'accord que rien ne nous oblige à nous prendre pour un dualiste ou un non-dualiste. Rien ne nous oblige non plus à prendre Amma pour une dualiste ou Ramana Maharshi pour un non-dualiste. A bien y regarder, ces catégories ne sont que des vêtements endossés pour le cirque. Quand ils sont tout nus, si ça se trouve, Amma et Ramana sont des mollusques.
 
Ces considérations zoophiliques mises de côtés, tentons de cerner le débat, concentrons notre énergie, et nous allons sentir en nous le frémissement de la saisie, ce besoin impérieux de savoir et de comprendre, auquel nous cédons bien volontiers, de peur de disparaître dans les eaux sombres de la présence absente, que l'on appelle aussi parfois l'absente présence, en cela qu'elle est un peu l'absence d'absence.
 
Donc et par conséquent, on peut dire ceux qui tiennent jusque là, vraiment ils méritent de lire la réponse de l'abordement du problème de l'indignation, alors ça serait bien que quelque chose sur le sujet il vienne sous les doigts et qu'il appuie sur les touches idoines. Ca, tout le monde l'a remarqué, c'est une technique mystique d'appel de l'inspiration, une prière secrète, qui vraiment est ridicule et n'a aucun sens, mais il faut bien se la jouer pour faire grave, faute d'être sérieux.
 
Allez, là, je sens que ça vient, pour le grand plaisir des petits et des pas grands. On peut dire, histoire de créer de nouvelles catégories qui compliquent tout, qu'il y a deux formes d'indignation, plus une troisième. Mais la troisième, comme ce n'est pas vraiment de l'indignation, on hésite un peu - et c'est humain - à la ranger parmi les deux. Toutefois, pour des raisons de paresse intellectuelle matinale, et dans un premier temps, nous dirons qu'il y a trois formes d'indignation, dont une qui n'en est pas.
 
La première, car il en faut bien une dans ce monde apparemment manifesté donc mollement dualiste, c'est l'indignation manifestée. C'est l'indignation de celui qui s'offusque publiquement, qui dénonce, qui accuse. Le protagoniste en question peut être franchement antipathique, genre Le Pen, ou franchement sympathique, genre Gabin dans le Tatoué. Mais la sympathie et l'antipathie, par leur nature projective, n'intéressent pas les spiritualisants pseudo-spirituels que nous sommes. Bref, pour comprendre i1 (indignation 1), il faut et il suffit de comprendre que c'est l'indignation exprimée extérieurement.
 
La deuxième, sans laquelle la première ne serait pas la première, on serait tenté de dire que c'est la seconde, mais tout de même ce serait négliger l'existence d'une troisième. Alors nous en resterons à l'appeler deuxième, ou encore i2 (i2, c'est vraiment affreux); il s'agit ici de l'indignation intérieure, le quelque chose en nous qui entre en réaction, l'idéologie contrariée, l'imaginaire remis en question. Il se passe quelque chose, et le quelque chose qui se passe, vraiment ça me heurte profondément, et je trouve et je pense et je suis convaincu que le quelque chose ne devrait pas se passer, que c'est intolérable, qu'il a un problème à résoudre, que la vie est imparfaite. La aussi, vraiment c'est humain. C'est certain que si un pédophile viole mon fils, ou si un arabe raye ma BMW sous mes yeux, mon sang ne va faire qu'un tour. De même si quand je rentre chez moi, je trouve ma femme au lit avec Bertrand (Bertrand c'est mon voisin, il a des super yeux bleus et des biceps dignes de Flo), je passe du sage spirituel détaché de tout à la cocotte minute qui va faire sauter la baraque. Et pourquoi tout ça? Parce que j'ai une idée très précise de ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est souhaitable et pas souhaitable, etc... C'est mon idéologie : c'est mieux que ma BMW soit rutilante, que ma femme soit fidèle, que l'anus de mon fils reste intègre. En dépit de mes fréquentations spirituelles, c'est là ou j'en suis, et faire semblant du contraire, ce serait tricher. Tout de même, je peux reconnaître que c'est une prétention, puisqu'ultimement, je ne peux pas savoir ce qui est souhaitable ou non. Visiblement, il y a plein de gens qui ont gagné en maturité, voire qui disent s'être éveillé, et qui rendent grâce à toutes les tuiles qui leur sont tombées dessus. Donc je ne peux pas vraiment savoir s'il est souhaitable ou non que l'anus de mon fils reste intègre. C'est l'humilité dont parle Emmanuel. i2, l'indignation intérieure, c'est l'orgueil à l'oeuvre, le diable déguisé en bonne soeur.
 
Dans la pratique, i1 et i2 peuvent se combiner de tas de manières :
* on peut ne pas être indigné intérieurement et feindre l'indignation (style Gabin),
* on peut ne pas être indigné intérieurement et se montrer impassible (style sage),
* on peut être indigné intérieurement et l'exprimer (style syndicaliste en rut),
* on peut être indigné intérieurement et faire semblant de ne pas l'être (style faux sage).
 
Voila, on pourrait dire, l'exposé est fini, tout est dit, puisque les deux formes sont couvertes, et qu'il n'y en a que deux. Mais alors en dépit de toute logique, et conceptuellement ça faire mettre un désordre terrible, en fait il existe une troisième forme d'indignation, on va dire i3, et là c'est bien plus difficile à décrire, si bien que ce serait mieux de ne pas en parler, ni même de mentionner l'existence de i3. Mais comme ce message il est très court, histoire de lui donner un peu de volume, il faut bien en rajouter une couche, alors i3 c'est l'opportunité et l'occasion.
 
i3 c'est un cas théoriquement impossible : c'est le cas où l'indignation intérieure se présente, sans support idéologique; c'est le cas impossible où aucun préjugé n'a été heurté, le cas impossible où aucun savoir n'est remis en question, et où pourtant un bouillonnement intense et paisible s'élève, la conviction profonde que - sans raison - la vie attend de moi que je parte en guerre. C'est très loin de i2, car vraiment aucune raison d'être indigné ne se présente. C'est très proche de i1, car d'une certaine manière, i3 a une saveur profondément paisible. Pourtant, ce n'est pas i1 non plus, car il y a bien mouvement d'énergie à l'intérieur. Intellectuellement, vu depuis un système, on serait tenté de dire qu'i3, c'est juste i2 avec une croyance inconsciente remise en question. On aurait raison du point de vue du système. i3 n'a que faire des systèmes. Et même s'il est clair qu'aucune guerre n'a jamais apporté la paix, i3 court-circuite tout processus mental, toute analyse. C'est la sainte colère, inexplicable, insensée. Mais alors de mentionner l'existence de i3, c'est de la folie pure, un degré d'inconscience peu commun, un manque total de lucidité, la porte ouverte à toutes les dérives : grâce à la connaissance de l'existence d'i3, tout un chacun possède un moyen de plus de se mentir à soi-même, de s'auto-mystifier, en prenant i2 pour i3, en se prenant pour le glaive de l'ultime, alors qu'on est juste un petit ego egratigné. C'est ainsi qu'on se retrouve dans une position de pratiquant avancé, voire de gourou, alors qu'au fond, on est juste un petit con. C'est pourquoi ici, afin de nous éviter de nous retrouver coincé dans cette position inextricable, nous nous garderons bien de mentionner l'existence d'i3, et concluerons habilement qu'il n'existe que deux formes d'indignation, que l'Eternel a nommé i1 et i2, ou encore indignation manifestée pour i1, et indignation intérieure pour i2, ce qui est vraiment affreux.
 
Voila, ce message s'achève, et j'ai bon espoir d'avoir ajouté un peu de confusion dans un débat nécessairement embrouillé.
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