Le desespoir est tres penible a vivre, et pourtant c'est un signe encourageant. La plupart d'entre nous vivons dans l'illusion la plus totale, nous croyons aux promesses du monde, nous croyons a nos pensees, nous avons des projets, des espoirs, un futur. Quand au plus profond de nous-meme, a notre insu, s'eveille le desir de la verite, ce desir attire dans notre vie toutes les circonstances necessaires pour que la verite nous emporte. Un peu comme un oignon qu'on epluche, les couches d'illusion sont otees. A chaque couche otee, a chaque promesse qui se revele fausse, a chaque espoir qui meurt, nous experimentons une petite mort. La mort de nos reves, la mort de nos projets, la mort de notre futur. Tout ce a quoi nous croyions nous trahit, et nous nous retrouvons
sans rien en quoi croire, sans motivation, sans espoir. C'est la lente agonie de notre histoire, de notre passe, de notre futur, la fin du monde.
A un moment donne, en l'absence d'histoire, le present s'engouffre. C'est un souffle nouveau, le souffle de la vie, et nous experimentons alors la liberte, l'expansion, l'eternite. Moment de grace.
Et puis c'est au tour d'un autre reve d'y passer, une nouvelle couche d'illusion se presente pour mourir, et a nouveau c'est l'agonie. Puis la grace. Et ainsi de suite. Comme un elastique qu'on tend et qu'on relache, qu'on tend et qu'on relache, qu'on tend et qu'on relache...
D'apres certains, un jour, l'elastique lache, il claque, le dernier reve s'eteint: moi. N'ayant pas l'experience de cela, je ne peux en parler. Ils disent se retrouver sans histoire, sans passe ni futur auquel croire, sans image d'eux-meme, vivant d'instant en instant l'eternite, le non-savoir, la joie sans cause. Et tous temoignent qu'avant cela, ils ont connu l'enfer, l'agonie, le desespoir.
Je ne sais pas si cette perspective est reelle, et je ne sais pas si cela m'arrivera ou non. Tout ce que je sais, c'est que je ne peux pas faire marche arriere. Quand je suis dans le desert, que je vois un mirage, et que je le reconnais comme un mirage, en depit de tous mes efforts, je ne peux plus courir avec l'espoir d'y trouver a boire. Je vois les autres courir, pleins d'enthousiasme, et je reste la, desespere, tant pour moi qui n'espere plus, que pour eux qui courent a la deception. Et avant que l'heure ne soit venue pour eux, je sais qu'ils ne pourront pas m'ecouter. Ils ont besoin d'y croire, ils font semblant d'ignorer le phenomene du mirage.
Et puis un jour, c'est l'heure, un ami realise que ce apres quoi il court n'existe pas. Je le vois accable par la deception, je le vois perdre tout espoir, et je sais que je ne peux rien faire pour lui. Je le vois sans espoir et mon coeur se dechire. Je reconnais en lui l'eveil de la maturite, et je suis heureux. C'est mon frere. Il est comme moi. Sentiment d'unite, intimite. Au milieu du desespoir, en plein desert, une fleur s'ouvre.
Qu'importe l'agonie, qu'importe que l'elastique claque un jour ou non, ces moments la n'ont pas de prix.