C'est un
Belge, qui, bien que belge,
décide de trouver la nature de son propre esprit. Comme il
est très motivé, et qu'il en a marre de vivre dans un
pays où on ne voit jamais le soleil, il revend sa maison, sa
voiture et sa femme, et il part en Inde à la recherche d'un
gourou.
Arrivé en Inde, comme il est
belge, donc naïf, il tombe bien entendu sur un faux gourou, un
escroc qui exploite la crédulité de ses disciples en se
faisant passer pour le successeur de Sat Prem Devi, la grande
prêtresse du tantrisme du membre gauche.
Les années passent. Chaque
jour, le brave Belge se lève à 4:00 du matin, il quitte
sa hutte au milieu du bidon-ville, il traverse le pont, et se retrouve
sur la rive gauche, là où se trouve l'ashram de son
gourou, auquel il voue une dévotion qui n'a d'égale que
la malhonnêteté du gourou en question, qui se fait passer
pour le successeur de Sat Prem Devi, la grande prêtresse du
tantrisme du membre gauche.
Une nuit, un orage violent se
déclare, inondant le bidon-ville du malheureux Belge, qui, bien
que trempé, continue de méditer et méditer et
méditer devant la photo de son gourou.
A 4:00 du matin, comme chaque matin,
le brave Belge se lève, il quitte sa hutte au milieu du
bidon-ville, et il se dirige vers le pont. Mais ce matin là, le
Belge connaît l'effroi: le fleuve, gonflé par l'orage, a
emporté le pont qui permet de se rendre sur la rive gauche,
là ou se trouve l'ashram de son gourou. Le Belge se lamente et
s'inquiète. Il a promis à son gourou d'arriver chaque
jour à 4:30 pour balayer la salle de méditation. Depuis
15 ans, pas une fois il n'a failli à sa tâche, et la
perspective de trahir la confiance de son gourou le traumatise. A genou
devant le fleuve, le Belge invoque la Grâce du gourou. En son
coeur, il prie son maître, lui demandant d'accomplir un miracle
pour lui permettre de traverser le fleuve. En réponse à
sa prière, et devant ses yeux ébahis, le fleuve se calme
soudain, et les eaux s'écartent pour laisser passer le
dévôt naïf. Ivre de dévotion et
d'enthousiasme, le Belge entre en trombe dans la chambre luxueuse du
gourou, qui savoure la compagnie de quelques disciples italiennes. Le
gourou, très irrité par cette irruption qui interrompt
ses affaires matinales, demande au Belge ce qu'il lui prend. Le Belge,
les larmes aux yeux, conte alors et relate le miracle du fleuve, se
prosternant mille fois pendant son discours aux pieds de son gourou
adulé.
Le gourou, qui bien entendu n'est pour
rien dans ce miracle, mais dont l'orgueil est digne de celui que l'on
rencontre dans un pays d'Europe dont l'emblême est le coq, se dit
que si le fleuve obéit à un misérable disciple,
qui en plus est belge, alors c'est que lui-même, qui commence
à se prendre vraiment pour le successeur de Sat Prem Devi, la
grande prêtresse du tantrisme du membre gauche, doit avoir un
pouvoir sur les éléments.
Il ordonne alors au vermiceau belge de
le suivre, afin d'assister à une démonstration de son
pouvoir. Le Belge et son gourou arrivent devant le fleuve. Ce dernier,
à la vue du Belge, s'écarte pour faire place à un
être dont l'humilité et la dévotion ont
touché le coeur de Dieu. Le Belge avance d'un pas, mais se
retrouve balayé au sol par son gourou, qui veut être
le seul à traverser, afin que ses disciples japonais
immortalisent sur pellicule la preuve de sa puissance. Arrivé au
milieu du fleuve, dans un rire tonitruant, le gourou proclame sa
toute-puissance. Il lève un bras vers le ciel,
expliquant ainsi que son pouvoir est d'origine divine, mais n'a pas le
temps de le redescendre: le fleuve se referme sur lui, et l'emporte
dans un tourbillon vers sa dernière demeure.
Le Belge, attristé par la
disparition tragique de son gourou, continua néammoins sa
routine quotidienne, en l'honneur de son défunt maître,
dont il ne lui restait plus que la photo sur la table de chevet,
à côté de celle de Maître Zhu. Douze ans plus
tard, alors qu'il balayait la salle de méditation, le Belge
s'éveilla à la nature de son propre esprit. Il rendit
grâce à son gourou, dont la Grâce avait permis sa
réalisation, puis il reprit son balai, et poursuivit sa
tâche.
Au fil des ans, venus de nulle part,
des hommes et des femmes étaient spontanément
attirés par le brave Belge. On venait s'asseoir autour de lui
alors qu'il balayait quotidiennement la salle de méditation. Il
n'enseigna jamais, mais jusqu'à son dernier souffle, il rendit
grâce à son gourou, et témoigna des nombreuses
bénédictions qu'il avait reçues à son
contact.
A sa mort, on n'éleva aucun
monument, mais aujourd'hui encore, chaque matin à 4:30, on
balaie la salle de méditation et on se réunit pour
partager le souvenir discret du brave Belge, dont l'histoire taira le
nom, car au fond, ce n'était qu'un Belge.