Pourquoi ?


L'enterrement de vie de garçon

Il y a des rituels provenant du passé encore largement pratiqués qui engagent une grande charge émotive. Le rituel nommé «enterrement de vie de garçon», qui se déroule avant le mariage, se démarque souvent par sa brutalité. Ce rituel d'adieu à la vie de célibataire constitue la séquence préliminaire du rituel de mariage. Il représente, en fait, le moment des épreuves de passage de la vie de célibataire à celle de jeune marié. Il marque aussi la séparation définitive du statut de «jeune célibataire». Ce dernier entre alors dans une nouvelle phase de son cycle de vie. Ce moment hautement dramatique permet au futur marié de rompre les liens avec le groupe d'amis de garçon.

En général, le rituel se déroule la journée ou quelques jours précédant le mariage. Il est pris en charge par le groupe d'amis, excluant souvent la famille. Il convient d'éloigner le futur marié de sa fiancée. Le jour du rituel est gardé secret. Le jeune homme ne doit pas savoir qu'il sera l'objet d'un enterrement rituel. Au début de l'après-midi, on l'attache avec une corde très solidement, on le fait monter sur une plate-forme fixée à une voiture. On le barbouille de différents produits alimentaires plutôt liquides, et on le promène dans les rues du quartier. Le klaxon rappelle l'ancien rituel du charivari. Il est important de faire du bruit. Dans certaines situations, on passe une corde de pendaison, préalablement nouée à une fausse potence, au cou du jeune homme. On le trimballe accoutré ainsi dans le voisinage. Au cours de la soirée, on lui fait avaler des litres de différentes boissons alcoolisées. On sait qu'il sera malade, et c'est ce qui amuse les amis.

Albert Morin de Rimouski, en 1967, raconte un rituel d'enterrement de vie de garçon: «La veille du mariage, le garçon soupe chez sa fiancée. Les autres jeunesses se saisissent de lui et le promènent dans une vieille charrette. Le cortège: deux ou trois vieux chevaux. Le gars a la corde au cou. Pendant la veillée, il est tenu loin de sa fiancée; il ne peut ni lui parler, ni danser avec elle; les autres prennent leur dernière chance. On chante et on boit. Après la veillée, on le ramène chez lui sans qu'il ait pu embrasser sa dulcinée. » Nous résumons le rituel d'enterrement de vie de garçon vécu et raconté par Martin Giard ? «On me jeta dans la piscine, on me rasa presque partout, on m'habilla en fille, on me maquilla, on m'installa sur une chaise dans une "remorque" tirée par une voiture pour me montrer à tout le voisinage. Certaines personnes m'envoyaient la main, d'autres m'insultaient. On formait un cortège de 6 voitures. Tous mes amis y étaient. On s'arrêtait devant certains commerces. Je devais chanter une chanson pour les clients. J'ai dû aussi louer un film pornographique. On arriva chez mon meilleur ami. Les véritables épreuves commencèrent. Quelques exemples de celles-ci. Je devais épingler un pénis en papier sur une photo représentant un homme émasculé portant mon visage. On me banda les yeux et on me fit tourner jusqu'à ce que je ne tienne plus debout. Quand j'échouais, je devais avaler d'un seul trait un demi-litre de bière. À la fin de l'après-midi, on me gomma avec de la mélasse et des plumes, on m'attacha à un pieu, on fit semblant, je le sus après, de me sodomiser. Auparavant, on avait demandé à une danseuse de cabaret de danser nue devant moi. On avait préalablement mis un sac de glaçons sur mes fesses et mon sexe. En somme, on a mangé et bu, on a fait une procession dans le voisinage, on m'a déguisé, on a dansé, on a fait du bruit, on a fait des épreuves, on a chanté, on a parlé, on a mis en évidence et parodié ma sexualité et ma nudité.»

Dans le journal L'Action catholique du 4 octobre 1955 le chef adjoint de la police Gérard Giard, s'oppose à ce rituel. «On ne devrait pas tolérer ce genre d'"enterrement de vie de garçon". Les défilés en automobile et les mascarades grotesques organisés à cette occasion constituent un désordre et une obstruction inutile à la circulation et ne devraient pas être tolérés dans un pays civilisé». Dans le même journal, le 22 septembre 1949, un curé de paroisse écrit que les enterrements de vie de garçon donnent lieu à des manifestations de mauvais esprit quelquefois presque sacrilèges. Il raconte que «récemment on coucha un homme dans une tombe empruntée à un entrepreneur et un individu revêtu d'une soutane l'aspergeait».

On rapporte encore de nos jours dans les journaux des histoires d'enterrement de vie de garçon qui se terminent en catastrophe. Le journal Le Soleil de Québec du 18 mai 1994 relate un rituel d'enterrement de vie de garçon qui s'est terminé par l'arrestation du futur marié et de ses 43 amis. Ils ont été accusés d'avoir saccagé un bar, causé une mini émeute et d'avoir résisté à leur arrestation. La plupart d'entre eux ont passé une nuit en prison et ont dû payer une forte amende.

"Rituels sauvages, rituels domestiqués"  Denis Jeffrey

 


Enterrer sa vie de garçon :
un marché en plein boum !


Se marier, c'est rare et cela se fête. Première étape, l'enterrement de la vie de garçon ou de jeune fille. Un rituel relooké... bégueules s'abstenir !


Voilà un marché qui explose. Les "enterrements de vie de célibataires" ne sont plus saisonniers. On n'enterre plus seulement de mars à juillet, plus seulement le week-end, mais tous les jours et toute l'année. Une manne pour les restaurants et cabarets qui ont senti venir le vent et occupent ce créneau en croissance depuis 5 ans. Les annonces fleurissent déjà dans les magazines et sur Internet.

A Paris, par exemple, l'Atelier (1), restaurant créé depuis un an, demande environ 160 F par convive (auxquels il faut ajouter la location des strip teasers...) et remplit son sous-sol avec 200 personnes chaque vendredi et samedi.
Le cabaret l'Eléphant Bleu (2) et son jumeau le Pénitencier (3) font aussi salle comble toute l'année (jusqu'à 400 personnes, certaines venues de province pour l'occasion). Pour une soirée qui dure jusqu'à l'aube, il faut compter 300 F par personne le week-end (250 F en semaine) tout inclus, même le déguisement. Aujourd'hui les amis des futurs mariés doivent s'y prendre à l'avance pour retenir des tables dans ces lieux où ils vont dîner, boire, chanter et danser mais surtout taquiner les héros de la fête.
Les "victimes", déguisées, vont se prêter à des scènes coquines, à des animations érotiques, avec location de Chippendales pour les filles et de "girls" dénudées pour les garçons, sous le regard jouissif de toute la salle.

Ambiance débridée, pas tout à fait orgiaque

Il est clair que l'essentiel des jeux et plaisanteries a pour cible le dessous de la ceinture, que la tolérance est de mise pour cette "débauche" programmée, canalisée. Ce nouveau rituel a été récupéré par le commerce, perdant au passage un peu de sa spontanéité et de sa créativité. Mi-bizutage, mi-carnaval, il a remplacé les monômes de garçons jetant leur gourme à la veille de leurs noces et sacrifiant une dernière fois (?) au vagabondage sexuel avant de convoler. Aujourd'hui où filles et garçons n'attendent pas le mariage pour avoir une vie sexuelle, le cérémonial est devenu mixte. Fortement symboliques, ces fêtes marquent l'accès à la vie adulte et signifient, comme l'indique Martine Segalen, sociologue de la famille*, que l'on renonce à partager sa sexualité entre plusieurs partenaires, car dans l'absolu, l'idée persiste, qu'avec le mariage, chacun s'engage à demeurer fidèle...


 


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