CHAPITRE 21 dans lequel les raisons pretenduës des deistes sont renversees, depuis le soixante-quatriesme quatrain jusques au septante deuxiesme ; et où il est monstré que Dieu est exempt de colere, quand il punit les meschans : que le peché merite un supplice eternel, et que Dieu use d' une plus grande douceur envers nous que nous ne faisons envers nos semblables, etc. Le Deiste il ne sert rien de dire que ces attributs ne sont enoncez de Dieu que pour figurer nos crimes, p595 et que par iceux on entend quelques vertus infinies en exprimant leurs effects. car puis que ces effects se rapportent necessairement à leur cause, Dieu est sujet à perturbation, ou cette doctrine est une fable. Le Theologien voicy le deiste, qui veut faire le docteur en theologie, prenant ce luy semble la solution qu' on apporte pour expliquer ce qui se dit de la colere de Dieu ; voyons un peu s' il y entend finesse. Je nie premierement que les catholiques gazoüillent ce qu' il advance dans le soixante-quatriesme quatrain, car nos crimes n' ont que faire d' estre figurez, puis qu' ils sont reels sans fiction, et trop bien gravez, et figurez p596 d' eux-mesmes, et ce d' une figure merveilleusement affreuse, puis qu' ils sont opposez, et repugnants à la beauté eternelle. Il est vray qu' il faut estre bien testu, si supposant que Dieu fust capable de colere, et qu' il n' y eust rien qui le peut fascher que les pechez, on ne concluoit de là l' horreur, et l' enormité du peché ; en ceste façon on pourroit dire que quand l' escriture exprime la colere de Dieu, son but est de faire apprehender, et paroistre la laideur du vice, et la peine qu' il merite. Il est vray pareillement que quand on dit que Dieu est courroucé contre les pecheurs, ou qu' on luy attribue quelque passion, qu' on veut exprimer cet acte eternel de la volonté divine, par lequel il hayt le peché de toute p597 eternité ; car par le mesme acte de volonté, par lequel il a creé le monde, par le mesme il le conserve jusques à present ; par le mesme il hayt toute sorte de vice, et par le mesme il veut punir les meschans ; bref ce seul acte estant infiny, c' est par luy que Dieu veut tout ce qu' il veut. En cette façon il est certain que les discours que nous faisons de Dieu, soit par anthropopatie, ou autrement, ne sont que pour entendre, et pour expliquer ses perfections divines, lesquelles nous ne pourrons jamais icy entendre parfaitement, estant infinies, et nous limitez, et bornez. Si le deiste ne se contente de ces façons de parler, je suis d' avis qu' il prenne des aisles pour s' envoler au ciel, afin d' apprendre le langage des anges, et de redescendre p598 pour nous instruire, car pour nostre égard nous confessons qu' il nous faut maintenant user de paroles corporelles pour exprimer ce qui est spirituel, et divin. Ce qui n' empesche pas neantmoins que nous ne croyions, et protestions que Dieu est un acte spirituel tres-pur, infiny, et libre de toute passion, de tout mouvement, et de tout changement. Passons au soixante-cinquiesme quatrain, lequel ne conclud rien, non plus que le precedent, car bien que les effets se rapportent à leurs causes, il ne s' ensuit pas que Dieu soit sujet à perturbation, ou que la doctrine catholique soit une fable, car ce n' est pas estre sujet à perturbation que punir les meschans, et recompenser les bons ; ce sont actes de vertu ; qui a p599 jamais dit que la vertu fust un trouble, ou cause de perturbation, veu que c' est elle qui dissipe l' orage des émotions, et qui apporte le calme et la tranquilité de l' ame ? Jamais on n' exerça tant de vertus au monde, depuis qu' il a esté creé jusques à present, comme on en pratique au ciel à chaque moment, est-ce à dire qu' il y ait de la perturbation ? Nullement : puis que c' est le lieu de repos, et de perfection. Je sçay bien qu' il se treuve du trouble dans nos appetits sensitifs, et dans l' imagination, lors qu' il faut exercer quelque acte de force, de justice, ou de quelqu' autre vertu, particulierement si l' acte est exterieur ; mais en Dieu il n' y a ny phantaisie, ny sentiment corporel, il est un pur esprit, et le pere de toutes les intelligences ; ô ! Que le p600 prophete royal a fort bien dit, (...), ne pouvant rien arriver de nouveau à l' estre eternel, qui est exempt de toute imperfection, quelque petite qu' elle puisse estre, et qui a toutes les perfections concevables, non seulement par l' esprit angelique, mais par l' increé. Or parce que la justice de laquelle nous nous servons en punissant les criminels, s' arme de la poincte de l' appetit sensitif, nous disons qu' un homme est en colere, lors qu' il punit quelqu' un, ce qui n' arrive neantmoins pas tousjours, comme il paroist lors qu' on chastie quelqu' un par le seul zele de la justice ; de là vient que le juge des-interessé qui n' a autre pretension que la justice, condamne un criminel sans aucune passion, p601 et le bourreau l' execute sans aucune émotion, ou perturbation. Si nous avions une parfaite habitude à la vertu, nous ne sentirions aucune perturbation en l' exerçant : que sera-ce donc de Dieu, quand il punit, luy qui n' a pas seulement l' habitude de la vertu, mais qui est la pure, et l' essentielle vertu, au regard de laquelle à peine nos vertus meritent-elles d' estre appellees ombres de vertu. Vous me demanderez peut-estre pourquoy nous disons donc que Dieu se fasche contre les pecheurs, s' il ne peut avoir de colere. à quoy je vous respons, qu' on parle ainsi pour plusieurs raisons, je me contenteray d' en apporter icy deux, lesquelles vous feront advoüer que la doctrine catholique n' est pas une fable, mais une tres-grande, p602 et tres-certaine verité. La premiere est afin que nous puissions concevoir combien le peché que nous faisons, est grand, puis qu' il merite une punition, non telle quelle, mais digne de Dieu, et de sa grandeur, et perpetuelle, comme luy mesme il est perpetuel, et le suject qu' il punit, perpetuel ; c' est pourquoy nous disons que Dieu se colere contre le pecheur, parce qu' il le punit si rigoureusement, qu' il est impossible qu' une telle punition soit faite par l' homme, ou par l' ange. Or si par une supposition d' impossible Dieu se pouvoit cholerer, il ne chatiroit pas le mal de coulpe avec une plus grande rigueur, ny avec un plus grand mal de peine, qu' il le chastie maintenant. C' est ainsi qu' on exprime sa force p603 par un lyon de la tribu du Juda, quand on parle du verbe incarné, afin que ce qu' on pense icy estre de plus fort, nous serve comme d' echelon pour monter à la cognoissance de Dieu ; ce que font paroistre les doctes, lors qu' ils entament les propos, et les discours sublimes des perfections divines, et des façons d' agir, desquelles Dieu se sert, car estans elevez plus haut, (...), et disent (ce qui nous fournira la seconde raison) que tout ce que nous pouvons faire par tous les actes de nostre volonté, et de toutes nos puissances, est fait par un seul acte de la volonté divine, laquelle est comme un centre infiny, lequel estant ramassé, et uny en soy-mesme indivisiblement, estend sa vertu sur toute la circonference. p604 Mais Dieu fait tellement tout par cet acte eternel, et infiny, que de toutes les imperfections, qui accompagnent nos actes, il n' y en peut avoir aucune dans cet acte divin. Or comme nous sommes finis, et corporels, appercevans qu' il nous faut autant de diverses actions que nous produisons de divers effects, nous taschons de parvenir à la cognoissance des actions divines en nous servant des nostres, parce que nous n' en experimentons point d' autres, jusques à ce que nous nous elevions par la foy, et par la theologie à ce qui est de divin, et d' incree. D' où je conclu ce que je vous disois, sçavoir est que nostre doctrine est tres-vraye, et que Dieu n' est point suject à perturbation, bien qu' il p605 chastie les damnez d' un infiny tourment, et qu' il recompense les saincts d' une couronne immortelle : si cela vous suffit vous pouvez apporter ce qui suit. Le Deiste bien que nous dissions que Dieu fust irrité contre les meschans, il ne s' ensuit pas qu' il les doive punir d' un supplice eternel. le bigot est infiniment cruel, de desirer qu' un méfait limité soit puny d' un infiny tourment, car c' est égaler l' instant de nostre vie au tousjours. Le Theol ouy, il sensuit que si Dieu est irrité contre les meschans, qu' il faut que leur chastiment dure autant comme leur meschanceté, car comme il n' y a nulle mutation du costé de Dieu, mais seulement du costé du pecheur, p606 si on peut dire que Dieu soit irrité, autant que durera la raison pour laquelle il est irrité, autant durera son ire, laquelle cessera le peché cessant ; or puis que l' object de la justice vindicative est le chastiment des meschans, il faut que ceste punition dure autant que le peché ; mais quand l' impie meurt dans son peché ne voulant pas le quitter (sçachant qu' il n' y a que le temps de ceste vie pour le pardon des offenses, et que par apres il est impossible de l' impetrer) il fait assez paroistre qu' il veut offenser Dieu eternellement, il faut donc que ceste volonté eternellement meschante, reçoive un chastiment qui dure aussi long temps que son mauvais propos, et que le pecheur demeurant dans une opiniastreté eternelle d' offenser p607 Dieu, et de luy deplaire, soit puny d' un supplice eternel, car il faut que le supplice soit égal au forfait, si nous voulons que toutes les oeuvres de Dieu tant de grace, que de nature, gardent le poids, le nombre, et la mesure ; à ce que Dieu mettant tout en ordre, monstre qu' il est le maistre de tout l' univers, et qu' il ne se peut rien faire qu' il ne sçache le ranger comme il luy plaist. Mais voicy vostre rimeur, qui crie dans son 67 quatrain, au meurtre, au carnage, et à la cruauté, afin que s' il manque son coup du costé de Dieu, et qu' il ne puisse l' accuser de cruauté, qu' il jette ceste calomnie sur le chrestien, qu' il appelle tousjours bigot à ce que ce mot de supersticieux , ou de bigot assaisonne ses rimes, comme p608 les blasphemes les paroles des soldats perdus, qui n' ont plus aucun respect de Dieu. Or ce n' est pas le catholique, qui fait que le supplice des pechez soit eternel, cela ne dependant que de Dieu seul ; mais estant bien instruit dans l' école de la foy, il ratifie, et approuve la volonté de son Dieu en ce supplice ; mais de peur qu' il ne fasse à croire à quelque idiot que Dieu n' a pas raison de punir le peché eternellement, considerez je vous prie, contre qui se fait le peché, voyez quelle est sa malice, laquelle s' oppose à la volonté de Dieu, et contrevient aux ordonnances, qu' il nous a prescrites, non afin de retirer quelque nouveau contentement de nous, car sa beatitude, et sa joye ne depend que de soy-mesme, mais à ce que nous soyons participans ; de p609 ceste joye eternelle, qu' il a preparee de toute eternité pour ceux qui feroient estat de ses commandemens, et qui le serviroient avec toute sorte de respect, et de fidelité. Disons donc, pour achever, que le peché est infiny en deux façons tres-suffisantes à ce qu' il soit puny eternellement ; la premiere est, que j' ay n' agueres touchee, que quand le meschant vient à mourir, il demeure volontairement, et librement dans ces pechez, lesquels il sçait ne pouvoir estre pardonnez qu' en ce monde, et par ainsi il les rends eternels, et infinis : la seconde est parce que comme l' amour surnaturel de Dieu est d' un prix infiny, que nous aquerons par la vertu, assistee de sa grace, de mesme la hayne qu' on p610 porte à Dieu, ou à ce qui luy appartient, tels que sont ses commandemens, merite un mespris infiny, qui s' aquiert par le peché ; laquelle hayne, puis qu' elle est opposee à l' amour de Dieu, et que cet amour merite, et aura une recompense eternelle, merite, et souffre un supplice eternel, car en bonne logique (...). Ce qui est d' autant plus veritable, qu' il est vray que l' aversion que nous avons des ordonnances divines, et la hayne que nous leur portons, nous fait perdre la grace divine, laquelle nous rendoit amis, et enfans de Dieu, et coheritiers de la gloire eternelle. Ce n' est que nostre faute de ce que nous n' avons plus ceste grace, sans laquelle p611 il est impossible d' estre sauvez, et par laquelle nous eussions eternellement jouy d' un bonheur inexplicable sans le peché lequel est si malitieux, que si nous avions une grace infinie, il nous en priveroit, et nous renderoit dignes d' une peine eternelle. Passons outre, et disons que celuy qu' on offense, à une infinie dignité, et que par suite necessaire on le doit honorer infiniment d' un honneur infiny, si faire se pouvoit, et que quiconque le deshonore par le peché, commet une infinie irreverence, qui ne peut estre expiee, que par une peine infinie, apres que nous sommes hors de ce monde, car ce pendant que nous vivons icy, nous pouvons satisfaire pour nos pechez par des actions, lesquelles sont finies p612 quand à ce qui est de leur nature, et de leur duree, mais elles sont renduës infinies par l' union qu' elles ont avec le merite, le sang, et la passion de nostre sauveur, et redempteur Jesus-Christ : c' est de là qu' elles ont la force de satisfaire, de mesme que les couleurs prennent la force de se faire voir, de la lumiere ; mais force laquelle n' est pas infinie, comme celle de la grace, qui estend sa vertu jusques à la gloire eternelle. De là vient que nous pouvons dire que les actes de penitence par lesquels nous satisfaisons pour nos pechez, sont infinis eu esgard à la vertu qu' ils reçoivent de la grace de Dieu, et des merites de nostre Seigneur, sans lesquels nous ne pourrions satisfaire pour aucun peché, ny ne pourrions recouvrer p613 la grace, et l' amour de Dieu, quand nous endurerions tous les tourmens du monde. N' importe que l' action de nostre peché soit finie, et qu' il ne se retreuve rien dans le peché qui ne soit finy, c' est assez afin que Dieu le punisse justement d' un eternel supplice, que celuy qui la commis, se soit despoüillé de la grace, par laquelle il fust arrivé à une recompense infinie ; et que l' affection qu' il a au peché soit infinie, entant qu' il est en luy. Je die infinie quand à la duree, car sçachant qu' il ne la peut quitter, que ce pendant qu' il vit icy bas, et qu' il n' y a plus de grace apres ceste vie, sans laquelle neantmoins on ne peut quitter le peché, lors qu' il meurt avec ceste mauvaise affection il la rend infinie, puis que sa volonté, p614 dans laquelle est le peché, durera tousjours avec la mesme affection, et avec le mesme peché. Veritablement il n' y a nul suject de se plaindre de ce que les supplices des damnez sont eternels, car il n' a tenu qu' à eux qu' ils n' ayent demandé pardon à Dieu. Considerez je vous prie quelle meschanceté, qu' elle opiniatreté, et quelle negligence, de ne s' estre pas seulement voulu repentir d' avoir offensé Dieu ; si les damnez eussent conceu un regret d' avoir peché cependant qu' ils estoient en vie, Dieu leur eust pardonné ; ils n' ont pas voulu, ils sont demeurez opiniastres avec leur volonté perverse, et en ceste façon se sont eux mesmes jettez dans le supplice eternel, dans lequel ils tremperont autant comme durera ceste p615 maudite affection, qu' ils ont à leurs pechez. Or il faut que vous preniez garde que quand nous appellons le supplice, infiny, cela ne s' entend que de sa duree, car il ne finira jamais, et non de la grandeur, et de l' intension du supplice, lequel pourroit estre beaucoup plus grand, si Dieu le vouloit renforcer ; c' est de ceste intension que vient la diversité des supplices eternels, comme la diversité de la gloire eternelle, procede des divers degrez de felicité que Dieu depart selon la diversité des merites, et des graces qu' on a euës en ce monde, car quand à l' infinité de la duree, les peines des damnez, et les recompenses du ciel sont infinies. Croyez donc fermement p616 que le supplice est tel que nous le croyons, à ce que les malheureux damnez, qui n' ont pas voulu obeïr à Dieu, et n' ont daigné faire paroistre l' infinité de sa gloire, ny en porter le charactere gravé sur toutes leurs puissances, monstrent par leurs supplices eternels, qu' il meritoit un service, une obeissance, et un respect eternel. C' est donc ainsi que la providence de Dieu embrasse tout, que d' un grand mal elle tire un plus grand bien, et qu' elle sçait, et peut renger au supplice, ceux qui ont mesprisé la recompense. Le D beny soit nostre Seigneur, qui m' a fait la grace d' estre aujourd' huy si bien instruit, vrayement ce poëte n' auroit maintenant qu' à me venir cajoler, et tascher de me faire quitter la crainte p617 de Dieu, je le renvoyerois bien loin avec ses impietez, et ses paralogismes : or je voy maintenant clairement pourquoy les instans de nostre vie peuvent à bon droit estre égalez à l' eternité, car ces actions momentanees regardent un object, qui dure tousjours, et puis appartiennent à une ame immortelle, laquelle elles soüillent pour tousjours, si ce n' est qu' elle impetre pardon de la divine bonté, j' entens quand les actions sont mauvaises, car si elles sont bonnes, elles l' enrichissent d' une beauté immortelle, si elle ne vient à la perdre par sa faute. Voicy ce qui suit. Le Deiste Dieu puniroit vainement, l' impunité des damnez n' estant point dommageable ; et puis p618 quelle apparence y a-il qu' il nous soit loisible de suivre la douceur, si c' est injustice à Dieu de faire le semblable. ceste punition eternelle ne seroit-elle pas inutile apres le trespas ? Car quel bien Dieu en peut-il tirer, si les damnez ne se corrigent point ? Le Theol il me semble que ce n' est pas estre vainement punisseur, lors qu' on punit, afin qu' il n' y ait rien de tellement dereglé au monde, qu' il ne soit reduit à quelque ordre ; or j' ay desja monstré cy-dessus que quand Dieu chastie les impies, il les fait tomber sous sa providence, de laquelle ils vouloient se soustraire, et monstre par là que (...) : Dieu n' est donc pas vainement punisseur, puis qu' il fait un acte tres-vertueux, et qu' il nous enseigne par là, que le peché p619 luy est desagreable ; c' est pourquoy cet acte n' est non plus vain, que l' acte par lequel il recompense les saincts. Mais voyons quelles raisons il apporte pour establir son impieté, et pour oster toute sorte de peine deüe aux pechez. Il veut que l' impunité ne soit point dommageable, ce qui est tres-faux, car combien y en auroit-il qui ne se soucieroient pas de bien faire, et feroient le pis qu' ils pourroient, s' ils croyoient que le mal ne deut point estre puny ? De plus, Dieu ne recompenseroit pas les demerites, de la peine qu' ils meritent, comme il recompense les merites par la gloire eternelle, s' il laissoit les meschancetez impunies, et ne verrions pas l' esclat de sa justice pareil a celuy de sa bonté ; or qu' il p620 ait designé ce supplice eternel, outre que les sainctes escritures nous l' enseignent tres-clairement, nous le concluons de l' infinité de sa justice, laquelle n' estant pas moindre que sa bonté, a sans doute un effect pareil en duree, lors qu' il punit, et quand il recompense ; car il n' appartient pas moins à un juge de condamner les criminels, que de recompenser les bons ; lequel tant plus il sera juste, et clairvoyant, et plus juste sera le supplice qu' il ordonnera pour le crime. Dites moy de grace, si un juge estoit tres juste, et qu' il y eust un meschant qui fist continuellement des actes dignes de mort, et neantmoins que le criminel ne peust mourir, ce juge ne luy feroit-il pas endurer des tourmens continuels, qu' il feroit durer eternellement, p621 s' il demeuroit eternellement en son office de judicature ; or Dieu est tres-juste, et eternel, et celuy qui meurt en son peché, demeure tousjours en sa malice, laquelle n' aura jamais de fin, il faut donc conclurre que le supplice est tres-juste, que Dieu ordonne pour les damnez ; bref il ne feroit pas paroistre qu' il fust tout bon, ou ne nous enseigneroit pas l' horreur du peché, s' il ne monstroit par un juste chatiment quel il est, et en quelle estime nous le devons avoir. Il appelle à la douceur des hommes, j' en suis content, mais il faut qu' il considere que Dieu est cent fois plus doux, plus benin, et plus misericordieux, que jamais homme ne fut, ny ne sera, car quelques pechez que nous ayons faits, quand p622 nous serions tombez un milion de fois en sa disgrace, il nous tend les bras, et est si prompt à nous faire misericorde que nous n' avons pas plustost demandé pardon, et jetté un souspir, qu' il nous redonne toutes sortes de graces, et de droits à la vie eternelle, bien que nous eussions perdu tout cela par le peché. Mais il n' y a que le temps auquel nous sommes en ce monde qui soit propre pour cet effect. Si le deiste veut entrer en raison avec Dieu pourquoy il la ainsi voulu, je luy demanderay pourquoy Dieu a ainsi creé ce monde, comme il est ; pourquoy il n' a pas mis le soleil au pole arctique ; pourquoy sa declinaison de l' equateur n' est de plus de 23 degrez et (...) ; pourquoy il est eccentrique à la terre ; pourquoy il y a un tel nombre p623 d' estoilles, et de planettes ; pourquoy la terre n' est pas plus grande, pourquoy il n' y a que 14000 semidiametres de la terre jusques au firmament. Pourquoy parut une nouvelle estoille l' an 1572 dans la Cassiopee, lors que la nouvelle lune fut apperceuë vers le 5 de novembre : pourquoy l' autre fut veuë dans le Serpentaire l' an mil six cens quatre, lors que la triplicité des signes ignees recommença pour la huictiesme fois : pourquoy la grande conjonction de Saturne, de Jupiter, et de Mars, se fist au mesme temps dans le Sagitaire : pourquoy ceste conjonction ne se fait que de huict cens en huict cens ans : pourquoy les estoilles proches de l' equateur font l' espace d' une heure 4 milions 529 mille 538 lieuës, et dans p624 une seconde minute (ou dans l' espace que l' artere du bras, ou que le coeur bat une fois, car l' artere bat 4 mille fois dans une heure, dans laquelle il y a presque autant de secondes, sçavoir est 3600 ; par ou vous pouvez mesurer une minute de temps quand il vous plaira, car le poux bat 66 fois dans une minute, quand il est naturel) 1258 lieuës, supposé que les estoilles se meuvent. Vous pouvez voir le mouvement, et la grandeur de chaque ciel, et de chaque planette dans la 33 raison que j' ay apportee sur la Genese contre les athees, qui vous feront aussi empesché que ce que je vous ay rapporté du firmament. J' ay dit supposé que les estoilles se meuvent, car bien que la terre roulast, ce pendant que le firmament se reposeroit, p625 neantmoins je defierois aussi bien tous les deistes de pouvoir donner raison pourquoy la terre feroit 225 lieuës ce pendant qu' une heure se passe ; et pourquoy presque 4 lieuës dans une minute, comme j' ay remarqué dans la 9 question sur la genese article 4, et 5 ce qui est un mouvement si rapide qu' il faudroit que les parties de la terre qui sont sous l' equateur, allassent du moins 5 fois aussi viste comme le boulet d' une artillerie, qui demeureroit une minute entiere s' il voloit l' espace d' une lieuë aussi promptement, comme il va dans sa plus grande force, et par consequent 120 heures à faire tout le circuit de la terre, lesquelles contiennent 7200 minutes, autant comme elle a de lieuës françoises en son tour, (desquelles chacune contient p626 3 mille pas, et chaque pas 5 pieds de roy) et par ainsi le boulet feroit seulement en cinq jours qui comprennent justement 120 heures, ou 7200 minutes, ce que la terre feroit dans un jour. Il y a mille autres choses desquelles ils ne me sçauroient non plus rendre raison, que de ce que je viens de dire ; comme pourquoy la terre pese (...) livres : (qui est un nombre que les imprimeurs ont oublié de mettre dans la 9 question que j' ay desja citee, article 6 à la derniere ligne de la 906 colomne, ce qui n' a point esté marqué (...)). Car ce n' est pas assez qui me dient que le bien de l' univers desire ces mouvemens, ces grandeurs, et ce poids ; et que la disposition de la p627 matiere des cieux a esté cause que ces nouvelles estoilles ont plustost paru és susdites annees, qu' és autres suyvantes : il faudroit qu' ils me donnassent la raison pourquoy le monde a esté disposé de ceste façon, veu qu' il eust peu recevoir une infinité d' autres formes, d' autres espaces, et d' autres mouvemens, ce qu' ils ne sçauroient faire. Qu' ils ayent donc honte desormais de demander pourquoy Dieu fait cecy, ou cela, et de ne vouloir croire que ce qu' ils peuvent comprendre dans leur petit esprit, puis qu' ils ne sçauroient comprendre la moindre chose du monde. Ce que je leur prouveray tres-facilement en leur proposant ce qui se voit devant nos yeux, et sans avoir mon recours à ce qui se p628 fait au ciel, car je les defie tous de me dire la vraye, et la naive signification de ce peu de lignes, qui suivent, lesquelles ne contiennent rien qu' une verité tres-claire, et palpable. (...). p630 Voyla ce qu' un de mes amis a proposé, qui ne contient rien que de tres-certain : quand vostre poëte m' aura expliqué cela, nous verrons s' il luy faut permettre de s' enquester des raisons pourquoy Dieu fait cecy, ou cela ; bien que cecy soit tres-facile à dechifrer au pris des autres choses que j' ay rapportees cy dessus, desquelles il ne sçauroit rendre raison, quand il y penseroit un milion d' annees. Par où vous voyez que c' est une grande presomption, et une folie intolerable de vouloir sçavoir pourquoy Dieu a fait cecy, ou cela, de façon qu' on ne le vueille pas croire, si on n' en comprend la raison. p631 Ne croyons nous pas ce que le roy fait, ou commande, avoir esté fait, et commandé, bien que nous n' en sçachions pas la raison ? Pourquoy est-ce donc que vous ne voulez pas croire ce que Dieu a ordonné, encore que vous ne sçachiez le pourquoy ? J' adjouste neantmoins que quand Dieu n' auroit pas voulu punir le peché, il ne seroit pas injuste, mais il ne manque d' une infinité de raisons, pour lesquelles il l' a voulu punir. Vous voyez donc que ce poëte a apporté la douceur des hommes fort mal à propos pour la contre-poincter à la justice divine, puis que Dieu use d' une plus grande clemence en pardonnant un peché mortel, que tous les hommes du monde ne firent jamais en pardonnant p632 les injures qui leur ont esté faites. Et puis ce n' est pas d' un juge qu' il faut attendre la douceur, mais l' equité, et la justice, laquelle il rend à un chacun, et le traitte selon ses merites, ou ses demerites sans excepter personne, s' il est tres-juste, tel qu' est le juge souverain, et tout puissant, duquel vous ne devez, ny ne pouvez justement attendre autre chose qu' une parfaite justice, car on ne sçauroit le tromper, ny luy déguiser aucune chose, puis qu' il sçait tout : c' est pourquoy je vous conseille de vous mettre en bon estat, et vous repentir de toutes les offenses que vous avez faites, à ce que vous puissiez employer le reste de vos jours à servir Dieu, et que vous recompensiez vos mauvais deportemens p633 par une bonne vie ; ce que faisant, je vous asseure que vous eviterez ces supplices, et aurez la gloire eternelle pour recompense. Je passe à l' autre quatrain, et dy que cette punition n' est ny vaine, ny inutile ; elle n' est pas vaine, puis qu' elle est vraye et reelle ; elle n' est pas vaine, puis que c' est le juste loyer du peché ; elle ne peut estre vaine, puis que celuy qui punit ne peut estre sujet à vanité ; bref elle n' est pas vaine, puis qu' elle sert pour remettre dans l' ordre de la justice vindicative, celuy qui s' est soustrait de l' ordre de la justice premiative, ou recompensante. Elle n' est pas aussi inutile, car elle sert à tout ce que nous avons dit, et à beaucoup d' autres choses, lesquelles nous cognoistrons apres cette vie ; Dieu vueille que cette p634 cognoissance des peines eternelles ne soit point pratiquee dans nous, mais seulement speculative, telle qu' elle sera és bien-heureux. Quant à ce qui est de la correction, qu' il nie s' en ensuivre, il faut icy distinguer deux, ou trois sortes de corrections, l' une desquelles est afin que celuy qui est corrigé s' amende, et que quittant son vice il embrasse la vertu, et devienne meilleur ; en cette façon les damnez ne sont pas corrigez : l' autre est pour servir d' exemple à la posterité, à ce que les autres fuyent le mal, pour lequel on punit le malfaicteur ; mais la troisiesme est simplement pour le zele de la justice, afin qu' on rende à un chacun ce qui luy appartient ; or le supplice eternel appartient aux damnez, ausquels si on pouvoit faire tort, p635 se seroit en ne les punissant pas ; c' est cette correction qui doit estre faite, soit qu' on espere amendement, ou non, soit que cela serve d' exemple, ou qu' il n' en serve pas. Il ne faut donc plus que les deistes s' estonnent de ce que Dieu chastie les damnez, bien qu' il n' en vueille tirer ny exemple, ny amendement, car ces choses icy estans relatives, Dieu qui est juste d' une justice absoluë, n' a que faire de ces considerations. De plus, je dy qu' un juge peut, et doit faire mourir un deiste, un athee, etc. Bien qu' il n' en esperast ny amendement, ny exemple. Est-ce pas assez qu' il venge la querelle de Dieu ? Est-ce pas assez qu' il le punisse selon les loix ? Est-ce pas assez qu' il ne commette point d' injustice en cet acte remply d' equité. p636 Le D monsieur, je suis merveilleusement content de vostre response, mais il faut que je vous avoüe que je brusle du desir que j' ay de sçavoir l' explication de cet enigme lequel vous avez rapporté, car je ne pense pas qu' il n' y ait des merveilles comprises sous iceluy. Le Theol vous sçavez desja que je me suis excusé sur choses beaucoup plus faciles, de peur d' interrompre le fil de nostre discours touchant la malheureuse doctrine laquelle vous a perverty ; c' est pourquoy je vous prie de rechef que nous remettions cecy à la fin du poëme, car je vous promets de vous faire part de l' explication que deux habiles personnages ont donné sur ce sujet : vous verrez si elles vous aggreront. p637 Le D je crains fort que la commodité ne vous permette pas d' estre si long-temps avec moy que vous me puissiez expliquer tout cecy, neantmoins je vis en ceste esperance, c' est pourquoy je vous diray le 70, et le 71 quatrain. Le Deiste c' est cruauté, et vanité que de se plaire, et de chercher de la gloire en punissant les meschans, or Dieu n' est suject ny à cruauté, ny à vanité. on se mocqueroit d' un monarque, si on faisoit estat de la victoire qu' il auroit emportee sur un goujat, donc le bigot est phrenetique quand il dit que Dieu treuve de la gloire à perdre les hommes. Le Theol je vous ay desja dit que Dieu n' a que faire de mandier de la gloire, ny du contentement p638 de ses creatures, puis que de soy-mesme il est infiniment glorieux, et content, c' est pourquoy tous ces deux quatrains donnent du nez en terre. Nous avons aussi monstré que Dieu n' estoit point cruel, car qu' est-ce que cruauté ? Est-ce pas chastier outre mesure ? Or Dieu ne chastie jamais que selon la mesure des iniquitez ; (...). Je diray neantmoins que la gloire de Dieu à nostre respect est manifestee par le supplice des meschans, parce que ceux qui faisoient les rodomonts, et les galans, ne se soucians pas de Dieu, et crachans blasphemes, et injures contre sa majesté, comme s' il n' eust point esté, ou s' il n' eust esté assez sçavant pour les treuver, et assez puissant pour les punir, sont attrapez, et p639 suppliciez selon leurs demerites. Ce poëte voudroit bien que les bons, et les mauvais fussent mis en mesme rang, et en mesme balance, c' est dommage qu' on ne l' establit chef de quelque republique, car il donneroit aussi tost les premieres dignitez aux meurtriers, qu' à ceux qui ont sué sang, et eau pour le salut de la republique. Non, non, il faut que les meschans soient punis. S' il veut eviter la peine deuë à ses impietez, qu' il recoure de bonne heure à Dieu, qui l' attend les bras ouvers, à ce qu' il se repente de ses vices enormes ; et qu' il se garde bien desormais d' user des mots de goujat , de bigot , ou d' autres injures, quand il sera question de parler de Dieu, car la divinité estant la saincteté mesme, il n' en faut jamais parler, ny approcher p640 qu' avec un tres-grand respect. Dieu vueille l' esclairer, et luy oster le bigotisme de la teste, j' ay bien peur qu' il ne devienne frenetique, s' il ne l' est desja, en se peinant de persuader que nous sommes frenetiques ; poursuivez. CHAPITRE 22 dans lequel les quatrains de l' impie sont renversez depuis le 72 jusqu' au 84 ; et est monstré que Dieu punit tres-justement les meschans d' un supplice eternel, avec plusieurs calomnies, et mensonges refutez. Le Deiste si le chastiment ne sert que pour l' exemple qu' on en tire, qu' est-ce que l' enfer qu' un tourment supposé, par lequel les religions s' entretiennent ? p641 Dieu ne nous a-il pas tous formez pour quelque fin derniere, puis que le but d' un sage entendement est la premiere intention de ses desseins ? Dieu pourroit-il avoir visé pour nous à quelque fin d' immortelle misere, puis que le bigot mesme ne se peut proposer que de bien faire à ses enfans ? Le Theologien voyla justement où ce deiste vouloit tomber, s' il eust treuvé quelque duppe, à qui vendre ses coquilles rimees, car pourveu que ces gens-là esteignent la lumiere de la foy, et qu' ils s' abbrutissent tellement qu' ils n' ayent plus ny Dieu, ny diable, ny enfer devant les yeux, mais la seule volupté, afin d' en prendre par tous les bouts, et par toutes les façons p642 desquelles ils s' avisent, ce leur est assez ; mais la dance finira bien tost avec tous leurs passe-temps, et tous leurs plaisirs : croyez que ces gallans ne riront pas tousjours, et qu' il viendra un jour, qu' il leur faudra rendre conte de toutes leurs risees, paroles, et pensees. Disons donc encore un coup, que ce n' est pas pour l' exemple, ou pour la correction, que toute punition se fait, le but final du supplice des meschans est celuy, que j' ay declaré cy devant, si bien que l' enfer demeure en son entier, nonobstant le desir, et le quatrain de ce rimailleur. Asseurément le philosophe a fort bien dit que (...), car ce qui a mis la plume à la main de cet athee, est qu' il desireroit grandement qu' il n' y eust point p643 d' enfer, à ce qu' il n' eust aucun remords de conscience, quand il embrasse toute sorte d' impietez. Je m' asseure qu' il nieroit aussi bien le paradis, n' estoit qu' il veut flatter son humeur, et joüer la fourbe entiere, pour mieux persuader son impieté. Vous voyez aussi clairement qu' il fait passer toutes sortes de religions dans une mesme categorie, ne se souciant non plus de l' une, que de l' autre, et les estimant toutes fabuleuses, et mensongeres ; voyla ce brave docteur, qui veut mettre tout le monde en repos. Sçachez donc que la vraye religion, ne peut se maintenir par la seule peur d' un enfer, il faut d' autres ressorts, pour faire quelle subsiste parmy tant de larmes, et d' alarmes ; c' est la grace de Dieu, la foy, l' esperance, p644 et tous les sacremens, les martyrs, les propheties, les miracles, et tous les saincts, qui la conservent, et non la seule crainte d' un enfer. Il sera bon de remarquer icy que le deiste est contraint de recognoistre l' utilité de la creance du supplice eternel, qu' il disoit cy devant estre inutile, puis qu' il confesse que les religions se conservent par la peur de l' enfer ; et par consequent que ceste peur est cause, du moins en partie, et suivant l' opinion du deiste, de tous les biens qu' apporte la religion, tant à l' esprit d' un chacun, qu' aux royaumes, et aux autres estats. à quoy j' adjouste, laissant se deiste à part, que bien que la seule peur de l' enfer ne maintienne pas la religion catholique, neantmoins elle ayde aux chrestiens à p645 se maintenir en leur devoir ; car si quelques-uns ne sont pas assez épris de l' amour de Dieu pour garder ses commandemens en consideration de ce qu' il est souverainement bon, ils peuvent adjouster la peine de l' enfer, à ce qu' ils embrassent les ordonnances divines avec plus de diligence, et d' affection, puis que l' observation des preceptes divins, nous garantit de ces supplices eternels : c' est là le moyen de parvenir à l' amour de Dieu par la crainte, laquelle nous fait pleurer nostre mauvaise vie passee, et nous fait embrasser la penitence pour retourner en grace avec Dieu. Ostez donc de vostre imagination ce que ce miserable poëte vous avoit mis dans l' esprit, car il est aussi certain qu' il y a un enfer p646 pour les damnez, comme il est certain qu' il y a un paradis pour les bien-heureux ; et l' un et l' autre est aussi veritable, comme il est vray que Dieu est juste ; je croy que cela suffit à ce que l' impieté de vostre poëte s' evanouisse, et que vous croyiez la verité des supplices eternels, lesquels le deiste vouloit oster, pour mieux establir son libertinage, et son deisme : vous voyez donc maintenant que c' est que de s' imaginer un Dieu qui soit tresbon, et qui ne soit pas tres-juste, et qu' il est tres-veritable que (...). Voyons son 73 quatrain, lequel ne fait rien contre nous, puis que nous avoüons franchement que l' intention laquelle Dieu a euë en creant le monde, a esté de faire p647 paroistre sa gloire, et faire reluire ses divines perfections en tous les estages de l' univers, dans lequel il n' y a pas une creature depuis la plus grande jusques à la plus petite, laquelle ne declare la sagesse, la puissance, et la bonté du souverain architecte. Voyla donc la premiere intention de Dieu, qui a voulu se manifester en ces façons ; il a fait comme un grand prince, lequel venant à la couronne, offre ses faveurs à tout le monde, promet des recompenses, et des dignitez à un chacun, et declare que son intention est que tous ses sujects fassent bien, et vivent en bonne intelligence. Pour cet effect il leur donne des loix qu' il veut estre observees, de façon qu' il destine des peines à ceux qui les violeront, desirant p648 qu' on le recognoisse tres-juste prince, et grand amateur de la justice ; dites moy s' il vous plaist, quand il chastira les transgresseurs de ses ordonnances, cela fera-il qu' il n' ait pas eu intention de faire bien à un chacun ? Nullement ; mais ce sera la seule faute des rebelles, qui n' auront pas voulu correspondre, et cooperer avec l' intention de leur prince, lequel sera autant loüable en la justice qu' il rendra en les punissant, comme en la recompense qu' il donnera à ses fideles serviteurs. C' est ainsi que Dieu a eu intention qu' un chacun fust sauvé, car il nous en a donné les moyens tres-faciles, et nous y ayde a chaque moment, c' est pourquoy ceux qui se damnent parmy tant de graces, ne peuvent p649 se plaindre que d' eux-mesmes. Prenez garde neantmoins qu' il ne nous a pas fait tellement determinez à la gloire eternelle, qu' il ne nous ait laissé nostre liberal arbitre, afin qu' il eust des serviteurs libres, et non contraints, et que nous possedassions le paradis par tiltre de recompense : il ne tiendra qu' à nous, si nous ne l' aquerons par nos travaux. Mais bon dieu quel travail, veu qu' il n' est question d' autre chose que de vous obeyr : et quoy, si nous obeissons au roy avec tant de facilité, et d' affection, avec quel ardeur devons nous marcher quand il est question d' obeyr à Dieu ? C' est à quoy je vous convie, et vous conjure entant qu' il est en moy ; asseurez vous que vous aurez plus de p650 contentement dans une heure obeissant à Dieu, et vous comportant selon sa saincte volonté, laquelle il nous a declaree en l' escriture saincte, et par son eglise, que vous n' avez eu en toute vostre vie, depuis que vous avez embrassé ce malheureux party. Mais passons à l' autre quatrain, dans lequel il change de batterie, et fait cet enthymeme icy ; le pere parmy nous ne voudroit pas malfaire à ses enfans, ou du moins les punir eternellement, donc Dieu ne le peut vouloir faire, puis qu' il est pere de ce tout . S' il nous estoit permis de comparer Dieu à l' homme, nous nous bastirions un beau dieu, car il faudroit que nous transportassions toutes nos imperfections dans la divinité, ce qui est impossible : neantmoins il procede le plus finement qu' il p651 peut, car comme il voit que la douceur est grandement prisee entre nous, particulierement celle d' un pere envers ses enfans, il veut nous persuader que Dieu ne peut non plus chastier les meschans eternellement, que le pere ses enfans. Or outre que nous voyons de bons peres, qui punissent pour tout jamais leurs enfans en les desheritant, et les desadvoüant, et d' autres qui les font executer par la justice, se conformant en cela aux loix divines, et humaines, (ce qui seroit suffisant pour decrediter le 74 quatrain de ce poëte), je dy que quand nul pere ne pourroit vouloir chastier son enfant, non pas mesme d' une peine temporelle, d' un simple coup de verge, ou d' une simple parole de reprehension, p652 que Dieu auroit neantmoins un droit souverain, et une tres-juste raison de punir les damnez eternellement, car l' homme dépend davantage de Dieu, et luy est beaucoup plus redevable, qu' il n' est à quelqu' autre homme que ce soit, fust-ce son pere, ou sa mere, lesquels ne donnent rien que le corps à l' enfant, lequel ils ne peuvent engendrer, qu' au prealable ils n' ayent receu cette puissance generative de Dieu, de façon qu' ils luy en sont entierement obligez. Voyez donc comme tout ce qui est dans la nature a une souveraine obligation à Dieu, qui ne peut jamais estre assez loüé par toutes les creatures, encore qu' elles se convertissent toutes en voix, en langues, en pensees, et en loüanges, p653 et neantmoins afin que cette loüange fust eternelle, et que le contentement des hommes ne finist jamais, Dieu leur a preparé un lieu, où ils puissent faire cela avec une felicité, laquelle ne se peut exprimer, pourveu seulement qu' ils recognoissent en ce monde icy l' obligation qu' ils ont à la majesté souveraine, et qu' ils obeissent à sa volonté signifiee par ses commandemens. Et quoy ? Si au lieu de se mettre en estat d' acquerir cette gloire par un travail si court, si plaisant, si leger, si juste, et si raisonnable (telle qu' est l' observation des loix divines) quelqu' un est si meschant, ou si oublieux de son devoir, qu' il dédaigne de faire ce que Dieu demande de luy, et qu' au lieu de le servir de tout son coeur, il se bande p654 contre ses ordonnances, ne merite-il pas d' estre puny eternellement ? Il le merite asseurément, puis qu' il a mesprisé la bonté, et la beatitude eternelle ; et ne croy pas que personne voulut estre advocat d' une si mauvaise cause. Or ce qu' il apporte touchant le pere plus clement vers son enfant, n' est icy à propos, car premierement le pere n' est pas offensé par son fils en qualité de souverain, comme il appert de ce que nous avons dit ; secondement, il ne cognoist pas la qualité de la faute, comme Dieu la cognoist, et par ainsi il n' en peut pas juger asseurément. Troisiesmement l' offense entant qu' elle est infinie, n' est pas faite contre le pere, qui est limité, mais contre Dieu, puis que le peché est une aversion du p655 souverain bien, et du createur, et un retour à la creature ; c' est ce retour au plus, que le pere chastie ; mais Dieu estant aussi juste, qu' il est misericordieux, ce seroit merveille s' il ne punissoit tres-justement. Dieu n' est pas comme l' homme, lequel remply de compassion ne veut, ou ne peut pas souvent rendre telle justice qu' il faudroit, car exempt de passion il punit, ou recompense comme il faut selon l' equité, et la raison sans consideration des personnes, des grandeurs, et des dignitez de ceux qui ne luy ont obey. Pleust à Dieu que nous peussions voir clairement l' horreur du peché, la grande justice, et la raison que Dieu a de le punir eternellement, nous nous estonnerons comment l' enfer n' engloutit p656 celuy qui a offensé, si tost que le peché est commis ; mais aveugles que nous sommes, nous nous figurons les chastimens divins, comme les temporels, et l' eternel comme le finy. Il ne faut pas icy que le deiste me reparte que puis que l' estime que nous faisons de ces peines, et de ces façons d' agir, dont Dieu se sert, est humaine, et passagere, que la peine du peché doit aussi estre temporelle, et finie, car nous avons la lumiere de la foy, et la raison naturelle, laquelle nous enseigne que Dieu merite un honneur souverain, et que le deshonorer, ou ne luy rendre ce qu' il requiert de nous, merite un tourment aussi grand comme le delinquant s' en trouvera capable, puis que tout ce qu' il est, comme il estoit hypothequé à ce devoir, est p657 aussi obligé à la reparation, ce que monstre pareillement la raison naturelle, comme vous avez veu cy devant : si bien qu' il n' y a aucun sophisme, ny aucune excuse, qui nous puisse garantir de ce supplice. Veritablement il est bien raisonnable que si la gloire de ceux qui font bien, et honorent Dieu, est infinie, que la peine de ceux qui font le contraire, soit infinie. Faites donc (ô mon Dieu) que vostre honneur, et vostre justice soit garantie de la dent du meschant deiste, et que personne ne vous attaque jamais, (...). Le deiste voudroit bien estre sauvé pour ses beaux yeux, et pour sa mine, et ne sçay s' il ne pense point que Dieu mesme luy soit redevable des bonnes cheres qu' il p658 fait, et des caresses qu' il donne à son propre corps. Il verra à la mort, pour le plus tard, si Dieu ne le chastie plustost exemplairement en permettant, et faisant que la justice le decouvre, et le fasse brusler à petit feu, comme il le merite, il verra dis-je que c' est que de se moquer de la religion, et des chrestiens, et maudira le temps qu' il aura employé à cela, mais ce sera trop tard, car s' il attend le point, auquel son ame sortira de son corps, et auquel le temps de meriter sera finy, il n' y a plus de pardon pour luy, ny de misericorde. Sçachez donc, monsieur, que Dieu ne vise point à la perdition d' aucun, et que ce n' est que nostre faute, lors que Dieu nous punit, puis que nous pouvons nous sauver. p659 Au reste, prenez garde que ceste comparaison trop niaise du pere envers son enfant, ne vous esloigne de ce que ces discours vous ont mis dans l' esprit, car ils sont tres-veritables, et suis prest de mourir pour leur deffence. Le D je ne doute plus en aucune façon de la fourbe, et de l' ignorance de nostre poëte, qui à voulu nous persuader ses caprices mensongeres, et trompeuses, au lieu de la pure verité ; achevons vistement, il m' ennuye fort que ce n' est fait, car je suis lassé d' entendre tant d' impietez sorties de la bouche, et de l' esprit d' un si meschant homme ; voicy ce qui suit. Le Deiste d' où je conclus que puis que Dieu ne nous a peu faire naistre pour un malheur sans fin, que p660 nous parviendrons tous au repos que l' amour divin nous a l' imité pour nostre meilleur estre. en fin pourroit-il nous quitter, puis que nous sommes son principal ouvrage ? Pourrions nous parvenir qu' au but où sa bonté a visé devant tout aage. Le Theol je respons que ce qu' il veut inferer, de ce que Dieu ne nous a pas fait naistre pour nostre malheur, sçavoir est, que nous serons tous sauvez, est aussi faux comme la parole divine est veritable, laquelle nous asseure du contraire, de sorte qu' il faut aussi bien croire que ceux qui meurent sans repentance de leurs iniquitez, seront damnez, comme nous croyons que les justes seront sauvez. Car c' est un mesme Dieu, et une mesme foy, qui nous enseigne l' un, et l' autre. p661 Il est vray que nous parviendrons tous à la gloire eternelle, s' il ne tient à nous ; mais voulez vous que Dieu sauve une personne malgré qu' elle en ait ? Il n' y a nulle apparence : il faut donc que nous y apportions du nostre, et que nous usions de nostre liberté en élisant le bien, et le moyen, que Dieu a voulu qu' on tienne pour aller en paradis. Mais ce qui a fait tomber vostre poëte dans cet erreur, est qu' il a pensé, ou qu' il a voulu faire à croire aux ignorans, que Dieu avoit tellement creé les hommes dans cet univers, que de toute eternité il avoit absolüement voulu que tous fussent sauvez, quelque chose qui en peut arriver, ou quelque vie qu' ils menassent, sans les astraindre, ou les obliger à faire cecy, ou cela ; or ce p662 fondement s' en allant par terre, et estant tres-faux, tout ce qu' il pense conclurre est ridicule, et contre toute sorte de verité. L' ordre que Dieu a voulu observer dans l' univers, a esté, et est (pour ce qui touche les anges, et les hommes) qu' ils se comportassent en ce qui est de leur liberté, comme il leur plairoit, de sorte qu' il a promis assistance à un chacun pour vouloir, ou ne vouloir pas tout ce qui luy semblera bon, mais à condition, et avec une promesse infallible que s' ils vouloient garder ce qu' il leur prescriroit, qu' il leur donneroit un eternel contentement, par lequel ils auroient tout ce qui se pourroit souhaitter ; au contraire s' ils mesusoient de leur liberté, et qu' ils ne voulussent pas suivre le chemin p663 royal de ses ordonnances, qu' il les puniroit eternellement, (...). Je respons au 76 quatrain, que Dieu ne se des-unit pas des meschans, bien qu' il les punisse, car il leur est aussi present, quand à ce qui est de son essence, et de sa puissance, comme il est en paradis, mais il s' en des-unit seulement en ce qu' il ne leur donne pas la recompense des justes, et leur denie sa grace, par ce qu' ils l' ont mesprisee. Disons donc que Dieu n' est pas moins bon, quand il punit les meschans, au contraire, s' il se pouvoit faire que Dieu fust meilleur dans une action, que dans une autre, il faudroit dire qu' il seroit meilleur en punissant les mauvais, qu' en les p664 espargnant, ou ne voulant pas les chastier. Le deiste pense que Dieu se change, s' il punit ceux qu' il vouloit estre sauvez, mais il se trompe lourdement, car par la mesme volonté, par laquelle il a determiné la recompense pour les bons, par la mesme il a determiné le supplice pour les meschans ; il n' est non plus vray de dire que Dieu abandonne son ouvrage, lors qu' il chastie les damnez, au contraire il monstre qu' il en a grand soing, leur donnant ce qu' ils ont merité. Dieu par sa misericorde nous vueille preserver de ceste misere, et nous fasse la grace de nous esloigner l' esprit de ces impietez. Il est vray que Dieu a visé de toute eternité à nostre salut, mais ç' a esté en y comprenant nostre liberté, et p665 son bon usage. Que ce poëte voye, et qu' il se tâte le poux, et la conscience, il treuvera qu' il a souvent mes-usé de sa liberté, et qu' il ne tient qu' à luy, qu' il ne quitte ses erreurs, et ses phantaisies. Poursuivez. Le Deiste bien que Dieu nous voulust reduire dans l' ancien chaos, est-ce pas blasphemer de le taxer de nous mettre au repos où nous estions, avant que d' estre, en ce principe mesme. je sçay qu' on nous fera icy des contes fabuleux pour nous faire quitter les maximes les plus evidentes. et qu' on nous dira que les effects divins nous sont impenetrables, et que nos sens, et nos raisons nous trompent souvent, comme s' il n' y avoit rien de certain que leurs songes, et leurs fables. p666 de plus, ils vomiront des injures contre nous, comme faisoit Ulespiegle contre ceux qui découvroient ses couleurs, et ses peintures. car ils veulent que nous soyons des souches insensibles pour nous ranger à leurs opinions. et nous espouvanter comme une nourrice laquelle effraye ses petits pour regler leurs jeunes appetits, à ce qu' ils nous puissent ranger sous leur diadesme. mais tout ce qu' ils nous sçauroient dire n' est que pour effrayer les sots, qui se laissent decevoir à l' ignorance, laquelle les embeguine d' une fausse creance. Le Theol j' ay voulu vous laisser rapporter ces 7 quatrains tout d' un coup, par ce qu' ils appartiennent à une mesme impieté ; et bien que vous voyez assez par ce qui a esté dit cy dessus, que tout ce qu' il rapporte ne sont que pures sottises, je vous diray encore quelque p667 chose sur ce suject. Son 77 quatrain me semble fort obscur, neantmoins je pense qu' il veut comparer ces deux punitions icy, sçavoir est ou d' estre damné , ou d' estre reduit au neant , et crois qu' il pense que ceste derniere peine du neant est moindre que celle du dam, ce que supposant, il veut accuser Dieu d' injustice, s' il nous reduisoit en l' ancien chaos à cause de nos offenses. Or soit que ceste reduction au neant doive estre estimee un plus grand supplice que celuy de l' enfer, comme la pluspart des theologiens disent, à cause que la damnation suppose l' estre en son entier, que l' aneantissement destruit tout à fait ; soit que la peine du dam soit plus grande, comme d' autres pensent à raison de ces paroles que nostre Seigneur prononça p668 en parlant de la trahison de Judas en son endroit, (...), il est tres-asseuré que si Dieu reduisoit tous les hommes, non seulement qui sont meschans, et reprouvez, mais tous les bien-heureux, et tout le monde au neant, qu' il ne pourroit estre accusé d' injustice, que tres-injustement, et sans raison : mais c' est assez que Dieu ne fasse pas ceste reduction, à ce que ce quatrain soit sans fondement ; par où il appert que ce poëte n' a qu' une chetive rime sans raison. Pour le 78 quatrain, vous voyez combien cet homme est sot, et ridicule avec ses boufonneries, qui tasche de rendre fabuleux tout ce qui appartient à la theologie, et à la religion ; vous avez apporté dans les quatrains precedens ce qu' il p669 appelle fables, où je vous ay monstré la fausseté, et l' erreur de son dire, ce qui n' est pas besoing de repeter ; or au lieu de faire quitter les maximes claires, et evidentes, nous les establissons plus fort, n' y ayant aucune verité, que les chrestiens n' embrassent de bon coeur, comme procedante de Dieu pere de la verité. Voyons le 79 quatrain, par lequel il se moque de ce que nous disons, que les oeuvres de Dieu surmontent nostre capacité, et qu' il n' y a rien de certain que ce que Dieu a revelé, et nous a appris, car c' est cela qu' il appelle songes, et fables : si bien que si nous voulons croire à ce rimailleur, la puissance divine sera merveilleusement petite, puis qu' il ne veut pas que Dieu puisse rien faire, que nous ne puissions p670 comprendre, ce qui nous rend égaux à Dieu, car si nous penetrons tout ce qu' il peut faire, nous en sçaurons autant que luy ; nostre science sera donc infinie, donc nous serons des dieux, ce qui est une chose tres-ridicule, et impossible. Je suis fort esbay, comme il s' est tant oublié dans ce quatrain, veu qu' il fait le grand dialecticien, et le philosophe ; s' il estoit tel, il eust incontinent aperçeu qu' il faut que les objects respondent à la puissance, or les objects de la puissance de Dieu sont infinis, et ne se peuvent penetrer qu' en penetrant la mesme puissance ; nostre entendement est finy, et limité, et par consequent il ne peut comprendre ny la puissance divine, ny toutes ses oeuvres : qu' il me die si p671 ce sont fables que cela. Or que nos sens, et nos raisons nous deçoivent, je n' en veux que mille, et mille experiences, qui se voyent tous les jours, ce que la perspective, la catoptrique, et la dioptique enseignent assez en ce qui est des objects, et des rayons de la veuë : si nos raisons ne nous trompoient, d' où viendroit qu' à peine peut-on proposer aucune question de philosophie, qu' il ne se treuve diverses opinions toutes contraires sur le mesme suject, lesquelles ont toutes leurs raisons, et neantmoins il n' y en a qu' une veritable. Voyez je vous prie, lors qu' on propose un affaire au conseil des roys, ou mesme dans les plus petites communautez, combien il se rencontre de diverses opinions, et de raisons contraires, p672 il faut donc que quelques-uns soient deceus, et que celuy, par exemple, qui conclud la guerre, se trompe, lors qu' elle apporte plus de mal que la paix, et tout le contraire de ce qu' il se promettoit par ses raisons. Les medecins font ils pas le mesme, lors que nonobstant toutes leurs raisons, et leurs consultations, il arrive souvent tout le contraire de ce qu' ils pensoient, et font souvent mourir avec leurs medecines, et leurs seignees ceux lesquels eussent encore vescu plusieurs annees. Ozias nous a monstré par son exemple combien nous sommes sujets à estre deceus, lors qu' il ordonna qu' on livreroit la ville de Bethulie dans cinq jours, s' il ne venoit du secours, se fiant par trop p673 au conseil humain, et ne se confiant pas assez en la misericorde de Dieu, c' est pourquoy Judith reprit ce conseil là fort aigrement. Il ne faut donc pas que le deiste treuve estrange, si nous disons que nostre raison se trompe souvent, puis que cela est tres-vray, et que nous ne pouvons comprendre les mysteres divins ; cela ne vient pas de ce que la raison repugne à la foy, mais de nostre foiblesse, car il n' y a point de raison qui soit contraire à la foy, puis que Dieu est aussi bien autheur de l' une que de l' autre. Je défie tous les deistes, et tous les logiciens du monde de pouvoir apporter une raison qui s' oppose tellement à la foy, qu' on ne puisse les accorder, et monstrer que cette contrarieté est pretenduë, et non veritable. p674 Je croy que vous avez assez veu par ce que nous avons dit cy devant, que les raisons qu' ils nous opposoient, comme forteresses inébranslables, ne sont que chimeres, et conceptions, ou conclusions errantes dans quantité de testes malfaites, et de cerveaux mal timbrez. Vous voyez donc que c' est fort mal à propos qu' il nous reproche l' honneur que nous rendons à Dieu, lors que nous confessons ingenuëment que ses oeuvres sont si excellentes, que nous ne pouvons les entendre, ou les penetrer, et que nous protestons que nostre raison, pour estre trop foible, ou mal deduite, ne peut arriver à la verité des operations divines ; ce que nous experimentons tous les jours ; mais passons au 8 o quatrain, dans lequel il p675 monstre qu' il est un second espiegle, et un homme sans jugement de comparer les chrestiens à ce belistre : et ne se trompe pas moins quand il dit que nous vomissons des injures contre luy, car bien que nous eussions toutes les raisons du monde de le faire à cause de son impieté, neantmoins vous pouvez voir à nostre façon de proceder, si on luy vomit des injures, nonobstant celles qu' il dit contre l' eglise catholique, que Dieu vengera un jour ; ce qu' il auroit desja fait, n' estoit qu' il attend ce miserable poëte à resipiscence. Mais voyons en quoy il nous compare à cet Ulespiegle ; outre les susdites injures il veut persuader par sa rime, que la religion chrestienne n' est point, non plus que les tableaux de cet homme p676 feint à plaisir, c' est pourquoy il tasche à desraciner la creance de la religion de l' esprit de ceux qui ont embrassé la foy de Jesus Christ nostre sauveur. Or c' est une injure intollerable, et un blaspheme execrable de comparer la religion chrestienne à des brides à veaux, car elle est la regle seule, unique, et tres-parfaite de tous ceux, qui veulent imiter la vie des anges, et qui veulent se rendre semblables par leurs sainctes actions au prototype, d' où ils ont pris leur origine : la religion est à l' ame ce qu' est l' ame au corps, c' est elle qui ne nous peut tromper, et nous empesche d' estre seduits par les diverses caprices, et par les fourbes des athees, et des deistes. Prenez garde à l' impieté qu' il veut faire couler par ses sophismes, p677 lors qu' il dit que les catholiques desirent des personnes qui soient des souches insensibles pour leur faire embrasser la religion ; ce qui est la plus grande imposture qui fut jamais, car les plus beaux esprits, et les plus judicieux sont ceux qui se captivent à croire ce qu' il a pleu à Dieu nous reveler, voyans tresbien que leurs sentimens sont trop bas, et trop ravallez pour les suivre, et se laisser conduire par eux en leurs actions : aussi est-ce une chose beaucoup plus excellente d' assujettir son esprit à Dieu, et à ses inspirations, que de le sous-mettre aux sens, et aux objects exterieurs. Je sçay qu' une legere cognoissance de la philosophie peut porter l' inclination à l' irreligion, mais une plus forte teinture de la mesme p678 science la peut aussi ramener, et la reduire à la religion, si on penetre plus avant ; c' est en quoy ce rimeur s' est fourvoyé, car sous pretexte qu' il sçait faire quelque enthymeme, ou syllogisme, bien qu' assez mal, et hors de propos, il s' est efforcé de renverser le christianisme, mais s' il eust esté plus sçavant, il eust fait tout le contraire, et se moqueroit de soy-mesme detestant son ignorance, et sa bestise : car son but est de ne suivre rien que ses sentimens, croyant qu' il à plus de lumiere de ce costé là, que du costé de Dieu, et de la religion. Je vous proteste que j' ay grande compassion de ce pauvre estourdy, je voudrois avoir donné une partie de mon sang, et qu' il quittât son erreur ; je ne doute point p679 qu' il n' ayt commis quelques grands pechez, pour lesquels Dieu la puny, et la laissé aller apres ses concupiscences. Pleust à Dieu qu' il r' entrast un peu en soy-mesme, je vous conjure de la part de Dieu, si vous retournez à Paris, où vous m' avez dit qu' il demeure, que vous luy representiez le hazard qu' il court d' estre damné avec tous les diables, et que vous taschiez de desabuser tous ceux que vous pourrez decouvrir avoir esté perdus par ses malheureuses opinions, et par ses quatrains, qui contiennent autant d' impietez que de vers, ou peu s' en faut. Or vous voyez clairement que nous ne desirons pas des buches insensibles, ny des veaux pour estre catholiques, au contraire les p680 plus beaux esprits qui embrassent la raison, nous sont les meilleurs, car ils advoüent incontinent que la religion, et ce qu' elle enseigne, est si relevé, si sainct, et si prisable, qu' il surpasse la raison, non en la destruisant, mais en la perfectionnant : et puis vous voyez si je vous ay traicté comme une souche insensible, je vous en fais vous mesme le juge. Le D monsieur, je ne sçaurois que dire la dessus, car vous m' avez fermé la bouche à toutes sortes d' objections, je suis parfaictement content ; et vous respons que je n' en demeureray pas là, car si tost que je seray à Paris, ou je veux s' il plaist à Dieu retourner dans trois ou quatre mois, je m' en iray le treuver, et s' il ne veut quitter son impieté, je sçay le moyen p681 de le faire prendre par la justice, de laquelle il ne peut esperer que le feu pour juste recompense de son impieté : j' en sçay encore quelques-uns de ce malheureux party, lesquels je tascheray à ramener à ce qui est de la verité selon qu' il me sera possible. Le Theol le 82 quatrain apporte une autre comparaison d' une nourrice, mais qui est aussi niaise que les precedentes, et qui meriteroit que ce rimailleur fust remis au rang des enfans, pour estre effrayé par le foüet, puis que la raison ne luy sert de rien : or bien que les predicateurs donnent de la terreur aux meschans en leur proposant les peines de l' enfer deuës aux pechez, neantmoins ce n' est pas pour les effrayer vainement, mais pour leur faire quitter leurs mauvaises p682 coustumes, et leur faire embrasser la vertu : ce ne sont pas tant les predicateurs, que Dieu mesme, qui plante la crainte par sa saincte parole dans nos ames, pour nous faire quitter le mal. Mais ce rimeur treuve mauvais que Dieu nous vueille ranger sous son diademe, car lors qu' il attribuë cela aux catholiques, c' est afin que son impieté se glisse plus finement, ne s' osant attaquer à Dieu, de peur de se rendre trop ridicule. Les catholiques n' ont autre diademe que l' honneur de Dieu, lequel est leur coronne, et leur gloire ; et lequel ils procurent en tout ce qu' ils peuvent. C' est là leur but et leur intention ; c' est leur estude, et leur travail, s' ils sont tels qu' ils doivent estre. Que ce poëte voye donc quel p683 tort nous luy faisons, et si nous forlignons de la droite raison, quand nous taschons d' amener toutes sortes de nations au service de Dieu. S' il y a du mal dans un bon chrestien, c' est celuy là ; il n' en faut point chercher d' autre. Si l' impieté ne luy silloit les yeux de l' esprit, il confesseroit ingenuëment que l' eglise catholique est une vraye mere nourrice, laquelle nous allaicte de la vraye doctrine qu' elle a en depost, et ne tourneroit jamais une si grande verité en risee ; mais Dieu le sçaura bien treuver, et luy fera ressentir tost, ou tard les peines deuës à son impieté, par laquelle il conclud au dernier quatrain, que toutes les raisons que fournit la theologie en faveur de la foy catholique, ne peuvent faire p684 peur qu' aux sots, et aux ignorans. Je vous asseure que celuy-la seroit bien sot, et bien ignorant, qui se laisseroit persuader par ce rimailleur, et meriteroit qu' on l' emprisonnast au fond de l' Arcadie, s' il avoit les oreilles si longues, et si grandes que ces blasphemes, et ces impietez, aiguës en subtilité comme une boule, luy peussent entrer dans l' esprit. Il faut aussi que vous remarquiez l' impudence de cet homme, qui s' estime tout seul plus capable, que tous les apostres, que tous les saincts, que tous les docteurs, que tous les chrestiens, que tous les patriarches, et prophetes, qui ont esté depuis le commencement du monde jusques à present, et qui ont tousjours provigné p685 la foy, et la religion qu' ils avoient receuë de Dieu ; bref il se fait plus sage, et plus clair-voyant que Jesus Christ mesme, lequel il accuse de nous avoir embeguinez d' une fausse creance, car c' est vrayement de luy que nous tenons la religion, c' est par luy, que nous esperons d' estre sauvez, bref c' est celuy là par qui le monde a esté fait, (...), et par qui le malheureux deiste subsiste en son estre, et en ses actions. ô Dieu ! Est-il possible que vous permettiés qu' un si meschant homme vive sur la terre, et qu' il donne sujet d' un tel scandale à vos enfans ! Jusques à quand attendez vous à le punir ? Sa mesure est-elle pas encore pleine ? N' a-il pas encore assez fait de mal ? Faites luy s' il vous plait p686 la grace de se convertir à vous, et de quitter tout à fait son erreur, afin qu' il desabuse ceux qu' il a pervertis, et de l' embeguinement qui l' emprisonne emmy si grandes impietez, transportez-le à une vive foy, et à une clarté d' esprit, qui luy fasse sentir, advoüer, recognoistre, et publier à tout le monde, qu' il a esté grandement deceu jusques à present, ou plustost tres-pernicieux, et tres-meschant. CHAPITRE 23 p687 dans lequel les penitences, que font les chrestiens en se chastiant, par diverses austeritez du corps, sont deffenduës contre les objections des deistes : et auquel est prouvé qu' elles sont fort agreables à Dieu, et leurs quatrains sont refutez depuis le 84, jusques au 89. Le Theologien voyez s' il y a encore quelque chose dans ce poëme, qui vous fasse de la peine, afin que nous achevions promptement, car sa longueur commence à m' ennuyer. Le D il reste encore vingt-trois p688 quatrains, ausquels je desirerois fort que vous eussiez respondu, car ils ont esté cause que jusques à present je me suis addonné à toutes sortes de plaisirs, quand j' ay peu les prendre sans crainte de chastiment ; si bien que vous redoublerez l' obligation que je vous ay desja (si toutesfois une infinie obligation se peut redoubler) quand vous aurez monstré l' erreur des quatrains suivans. Le Theol je ne veux pas vous refuser, puis que nous sommes si pres de la fin, et que je voy que cela vous affermira davantage dans la religion catholique, laquelle ce maudit deiste, et libertin malheureux s' est efforcé de ruiner par son poëme ; poursuivez donc s' il vous plaist. p689 Le Deiste quant à ceux que l' on voit se battre et tourmenter, afin de se punir des deffauts de leur vie, où treuvent-ils que Dieu se puisse delecter en l' agitation d' une telle folie. Si par devant un juge un voleur ne sçauroit se purger de son crime en punissant soy-mesme, pourquoy veut le bigot que Dieu en cet endroit donne ce privilege à la sottise humaine ? Se mocqueroit-on pas de voir un malfaicteur de juge, et de partie entreprenant la charge, de sa propre sentence estre l' executeur, et en representer l' acte, et le personnage ? Avons nous pas assez de naturels malheurs sans nous en inventer ? Est-il rien plus inique que de nous procurer de nouvelles douleurs, ny qui ressente plus une ame frenetique ? Si Dieu veut envers nous user de chastiment par des esprits malins bourreaux de sa justice, pourquoy veulent ceux-cy usurper folement de Dieu l' authorité, et de ceux-là l' office ? p690 Le D j' ay voulu rapporter ces 5 quatrains tous ensemble, parce qu' ils buttent à mesme fin, comme vous voyez, afin que vous n' eussiez point la peine de rebattre plusieurs fois une mesme matiere. Le Theol vous avez bien fait ; mais commençons un peu à taster le poux à ce deiste, lequel n' en diroit pas davantage, s' il avoit esté gagé pour plaider la cause de ceux qui ont la peau trop delicate, le courage trop mol, et qui font un paradis des delices de ce monde : croyez que les penitences ne luy ont pas fait beaucoup de mal, car il s' en esloigne merveilleusement, et afin qu' un chacun les fuye, les haysse, et les ait en horreur, il tasche de convaincre l' esprit, ou plustost le sens par ses raisons. Voyons p691 les un peu : la premiere est qu' on ne treuve point que Dieu se delecte en cette agitation, qui se fait en se frappant, et en se macerant, lors qu' on veut appaiser l' ire de Dieu par penitence : la seconde, que ce n' est pas à faire à un criminel de se punir soy-mesme ; et qu' il ne peut estre juge, partie, et bourreau tout ensemble : la troisiesme, que nous n' avons que trop de malheurs sans nous en procurer de nouveaux, autrement que c' est estre frenetique, et meschant : la derniere, que c' est usurper l' authorité de Dieu, et l' office des diables ; c' est donc à ces raisonnettes qu' il faut respondre. Quand à la premiere il est bien aysé de monstrer que Dieu se plaist à la peine, et aux douleurs, que nous endurons pour luy, ou p692 pour ce qui luy appartient, car en cela nous nous esprouvons nous mesmes, afin de voir si nous l' aymons comme il faut ; et nous nous preparons en quelque façon au martyre, les penitences que nous faisons pour cet effet de nos propres mouvemens, estant comme les preludes du martyre, si jamais il se presente. Or sus je vous veux faire paroistre que l' affliction du corps qu' on endure volontairement, est fort agreable à Dieu, de sorte neantmoins que je ne veux pas rapporter tous les passages de l' escriture saincte, qui monstrent cela evidemment. Je me contenteray de l' exemple de Daniel, lequel pour se rendre agreable à Dieu, se mit à jeusner, et à coucher sur la cendre, et se couvrit d' un cilice, ce qui p693 luy reüssit si heureusement que Dieu luy envoya un ange pour l' asseurer que tout le peuple seroit delivré ; si vous en voulez voir tout le narré, vous aurez un grand plaisir de lire le neufiesme chapitre de Daniel. Ceux de Ninive ont fait assez paroistre combien les peines du corps, et les afflictions volontaires sont agreables à la divine majesté, car si tost qu' ils eurent affligé leurs corps par jeusnes, et par cilices, Dieu leur pardonna, nonobstant que Jonas en fust mescontent, pensant que sa prophetie avoit manqué. Sainct Paul nous fournit un passage parlant de soy-mesme dans la premiere epist. Aux corinthiens, chapitre 4 qui peut fermer la bouche à vostre poëte, et à tous les libertins, lors qu' il dit, p694 (...). Il n' est pas besoin de s' arrester beaucoup sur chaque passage, car tout le nouveau testament enseigne cette verité, et nostre Seigneur en Sainct Mathieu chapitre 16 nous y convie, si nous voulons le suivre, (...) ; or il n' y a point de doute que les peines, et les douleurs, qu' il a endurees tant en sa flagellation, que quand on le couronna d' espines, et ailleurs, ont esté sa croix ; et par consequent si on veut le suivre, il est certain qu' on fait fort bien de l' imiter en ce qu' il a enduré p695 pour nous ; ce qui a fait dire à l' apostre escrivant aux galates chapitre 5 (...) : c' est pourquoy celuy-là qui sera couvert de meurtrisseures pour l' amour qu' il porte à Jesus-Christ, pourra bien dire avec Sainct Paul : (...) : car les peines que nous endurons, et que nous nous donnons volontairement pour imiter Jesus Christ en ses tourmens, font que nous nous marquons de sa livree, selon l' advertissement de Sainct Pierre en sa premiere epistre chapitre 4 (...). Voyla les armes de la passion que Sainct Pierre veut p696 que nous ayons dans la pensee, et par consequent à la main, puis que la pensee doit servir pour venir à la pratique. Ce qui est encore plus exprez au deuxiesme chapitre, lors qu' il dit, (...). Pleust à Dieu que cette verité fust entree si avant dans l' esprit de vostre poëte, que de railleur qu' il est, il devint si bon penitent, qu' il ne se passast jour en sa vie, qu' il ne fist une rude penitence pour l' expiation de ses pechez, je vous asseure que cela luy seroit fort necessaire, et luy conseillerois volontiers, que s' il n' a assez de courage, de force, ou de resolution pour se punir soy-mesme selon la grandeur de ses offenses, qu' il prenne avec luy quelque bon serviteur, p697 s' il a moyen de le nourrir, ou quelque amy qui luy puisse faire ce bon office, le traittant en criminel de leze majesté divine sans l' espargner en aucune façon. Mais apres l' escriture saincte, il faut apporter quelques raisons, puis que ceux de vostre secte s' efforcent de persuader que c' est sans raison, que les chrestiens s' affligent le corps, et crucifient leurs membres pour les rendre conformes au corps de Jesus-Christ. La premiere sera donc prise de ce qu' il n' y a rien plus honorable à un soldat, que d' imiter les proüesses de son capitaine, or les catholiques ont Jesus Christ pour leur chef, sous lequel, et par la conduite duquel ils bataillent, ils ne peuvent donc rien faire de plus genereux que de se couvrir de douleurs, d' afflictions, p698 et de pauvreté pour l' amour de celuy, qui a tant enduré pour eux. La seconde est parce qu' un homme soigneux de la vertu doit prendre garde que la partie inferieure, sçavoir est le corps avec ses inclinations, et ses appetits, ne surmonte la partie superieure, et fasse la loy à la raison ; qui est la plus grande confusion, qui puisse arriver au microcosme ; or la peine qu' on donne au corps pour rabattre ses mouvemens, et le tenir en bride comme un cheval fort en bouche, sert pour empescher qu' il n' abbate l' esprit, et ne se rende le maistre de l' homme, au lieu qu' il doit estre le serviteur. La troisiesme est qu' il est bien raisonnable que ceux qui ont offensé Dieu par la volupté du p699 corps, fassent faire amande honorable à ce corps mesme, afin que (...) : c' est ainsi que Dieu, que la nature, et la raison l' ont ordonné. C' est en ceste façon qu' on satisfait à la justice divine à beaucoup meilleur prix, et plus viste que quand on est en purgatoire, à cause que les peines qui sont icy libres, et volontaires, ont beaucoup plus de pouvoir, que les autres qui sont necessaires, et contraintes. La quatriesme est par ce que pour une legere peine que nous nous donnons icy pour l' amour de Dieu, et pour nous rendre conformes à son fils nostre sauveur, nous recevrons une recompense eternelle en paradis. Je laisse plusieurs p700 autres raisons, telles que sont celles-cy ; que par ce moyen nous venons facilement au mespris des delices, et delicatesses du monde ; que nous supportons plus facilement les peines, et adversitez, qui nous arrivent apres : que nous pouvons ayder les ames detenuës en purgatoire par ce sainct exercice de penitence : que nous augmentons le thresor des penitences, et des satisfactions, lesquelles se retreuvent dedans l' eglise catholique. Il faut maintenant respondre aux objections de vostre poëte, car c' est par icelles qu' il veut persuader ses erreurs. Pour la premiere nous l' avons desja refutee en monstrant que Dieu a pour agreable telles punitions, et penitences volontaires ; j' adjousteray neantmoins p701 qu' il ne peut estre desagreable à l' autheur de la nature de voir que ses creatures s' employent à des exercices, par lesquels elles desireroient de tout leur pouvoir luy rendre actions de graces, et luy offrir chose, qui recompensast le present de l' estre, et de tout ce que nous sommes : de sorte que tout ce que feront les creatures raisonnables pour cet effect, sera estimé partir d' une bienveillance, et de l' action de graces, que nous taschons de rendre à l' eternel, or les peines que nous endurons volontairement, et dont il est question, sont tesmoignages de nostre soumission, et bienveillance envers Dieu, car nous voulons monstrer par là, que nous luy appartenons tant en ce qui est du corps, qu' en ce qui est de l' ame ; voicy comment : p702 lors que nous avons commis quelque peché, duquel la conscience, et la lumiere de la raison nous reprend, nous voyons incontinent que la mauvaise inclination de la nature corporelle a emporté le dessus sur la raison, et que le commandement de Dieu a esté enfraint par ceste action, et pour monstrer le desplaisir que nous avons de nos offenses, parce qu' elles s' opposent au vouloir de Dieu, nous affligeons nos miserables corps, particulierement lors que le peché s' est fait par la volupté d' iceluy, afin que nous luy apprenions par experience, puis qu' il n' a point de raison, combien c' est une chose abominable, et meschante de quitter les commandements du createur pour une chetive p703 volupté, qu' on prend en l' offensant. Et en ceste façon nous reparons tant que nous pouvons l' honneur deu à Dieu ; du moins nous tesmoignons que l' action mauvaise nous a esté fort desagreable, puis que nous nous chastions nous-mesmes ; et que le corps doit s' employer à recognoistre son createur ; les marques de recognoissance sont les peines, et les tourmens que nous luy faisons souffrir pour l' assujetir à la raison, et le soumettre à Dieu : ce qui est tres-juste, puis qu' il ne depend pas moins de Dieu, que nos ames. Si ce n' est que vous pensiez qu' il soit injuste qu' un maistre chastie son serviteur, lors qu' il luy a desobey ; si ce n' est qu' un pere ne fasse pas bien en corrigeant p704 son fils quand il a manqué à son devoir ; ou que le capitaine doive estre blasmé, lors qu' il fait subir au soldat, qui a desrobé, la peine deuë à un tel delit ; car la raison est la maistresse, le pere, le capitaine, et le chef au regard de son propre corps ; mais cela est trop clair, passons à la seconde raison, par laquelle il nie qu' on puisse estre son juge, sa partie, et le bourreau de soy-mesme. Pourquoy non ? Les payens mesmes n' ont ils pas pratiqué cela, lors qu' ils ont fait rendre conte tres-exact à leur ame de ce qu' ils avoient fait toute la journee ? Voyez Seneque le philosophe, et Epictete, vous m' advoürés que beaucoup de grands personnages, qui n' avoient que la lumiere de la raison pour leur guide, et leur fanal, se p705 sont donné beaucoup de peine tant par leurs abstinences, que par d' autres privations de volupté, telles que sont les veilles, et le coucher sur la dure, afin de domter les vicieuses inclinations de leur naturel, et d' acquerir la vertu. La raison pourquoy une mesme personne peut estre juge, et partie, accusateur, tesmoing, et bourreau est par ce qu' il nous appartient de sindiquer nos propres actions, puis que nous devons avoir soing de nous-mesmes, et que nous sommes composez de deux parties, sçavoir est de l' ame, et du corps, de l' appetit superieur, et de l' inferieur, de l' homme interieur, et de l' exterieur, de la partie raisonnable, et de la brutale ; or puis que la loy naturelle, et la divine nous obligent de rendre l' appetit p706 inferieur suject à la raison, c' est à nous d' aviser, et de pratiquer les moyens, qui nous peuvent servir à cela, entre lesquels, sans doute, sont ceux là, qui domtent la rebellion de la chair, et de ses concupiscences, et appetits dereglez, et qui luy font vivement ressentir que ce n' est pas en la volupté du corps que consiste nostre souverain bien. De là vient que nous honorons Dieu par ceste consideration, d' autant que nous recognoissons par les peines, desquelles nous chastions nostre corps, et par toutes les autres voluptez, desquelles nous nous privons volontairement, que ce n' est pas dans les plaisirs de ce monde que nous mettons nostre beatitude, mais en Dieu seul : et que nous aymons beaucoup p707 mieux perdre tout le reste, que d' estre frustrez de nos esperances, qui nous font attendre le sejour des bien-heureux. Voyla donc pourquoy la raison fait l' office de rapporteur, et de conseiller pour adviser qu' elle peine il faut que souffre le corps, et l' appetit brutal, qu' elle a sous sa charge, et en sa curatelle, apres l' avoir convaincu d' avoir esté rebelle à l' esprit, et de n' avoir suivy la droite raison ; et puis l' ayant condamné à endurer cecy, ou cela, elle prend elle mesme les armes à la main, et le punit comme il faut, jusques à ce qu' elle voye que c' est assez. C' est ainsi qu' il est permis, et grandement loüable non seulement à un chrestien, mais à tout homme tant barbare, tant docte, p708 tant riche, pauvre, fort, ou foible qu' il soit, de se punir apres avoir contrevenu à la loy de nature, laquelle est gravee dedans nostre esprit : et sçay que jamais homme de bon jugement ne reprendra ceste procedure, pourveu qu' il se donne le loisir d' en considerer la raison, la justice, et l' utilité. Venons à la troisiesme raison du deiste, qui est, que c' est estre frenetique de se procureur de nouveaux malheurs apres un si grand nombre, qui nous tallonnent tousjours ; je croy qu' il ne deviendra pas frenetique en ceste façon, car il a fait une trop estroite alliance avec les plaisirs. Or vous voyez qu' il choppe des l' entree, car les tourmens que nous embrassons, ne nous sont pas des malheurs, au contraire ils nous p709 servent comme d' entree au bonheur, si le bon-heur d' icy bas s' aquiert par la vertu, et par le mespris des voluptez ; et si celuy de paradis s' aquiert par l' amour, et par le tesmoignage d' amour, que nous portons à Dieu, à la vertu, et à tout ce qui plaist à Dieu. Il faut donc que ce rimeur oste de sa caprice, et de ses quatrains, que ce que nous endurons de bon coeur pour l' amour de Dieu, et de la justice, nous soyent des malheurs ; s' il se fust souvenu que jamais un malheur n' arrive que contre nostre volonté, et lors qu' il nous fait perdre un plus grand bien que celuy qu' il nous apporte, il ne se fust pas égarré en si beau chemin. Disons donc qu' il ne peut arriver un plus grand heur à un homme p710 dans ce monde icy, que quand il a tellement combattu son appetit dereglé, et rendu son corps soupple, et soubmis à la raison, et à la loy de Dieu, qu' il ne sent plus aucune rebellion, ny contrarieté dans soy-mesme, et que l' esprit, et le corps s' unissent parfaitement pour obeyr à Dieu, et pour embrasser solidement la vertu. Encore ne voudrois-je pas luy accorder que ce qui nous arrive contre nostre gré, fust un malheur, bien que nous en recevions un dommage notable, car nous en pouvons faire nostre profit, et pouvons tirer de la force de ce desavantage, pour nous roidir plus fort contre les accidens de cette vie, et accroistre les constance, et la valeur, laquelle est necessaire à un bon chrestien pour vaincre les assauts du diable, p711 du monde, et de la chair. J' estime que ces raisons vous ont satisfait ; mais je veux respondre par les quatrains suivans au 87 quatrain de vostre poëte. ce n' est donc augmenter nos naturels malheurs comme va presumant le discours deistique que de nous procurer ces heureuses douleurs, et rien ne ressent moins une ame frenetique. car les tourmens par nous volontiers embrassez ne sont pas des malheurs ; non, malheurs je n' appelle que les seuls maux desquels nous sommes oppressez contre la volonté qui s' y treuve rebelle. l' amour qui nous agite, et les fervens desirs de pouvoir obtenir la vie souveraine, font qu' en tous ces travaux nous trouvons des plaisirs. et que nous rencontrons le repos dans la peine. ce qui nous fait avoir de tous biens le meilleur, l' appellerons nous mal ? Nommerons nous misere, ou malheur ce qui cause un souverain bonheur ? pour qui toute souffrance est icy bas legere. p712 Le D pleust à Dieu qu' il vous souvint de tous les autres quatrains, afin de me les donner pour rembarrer le poëme, lequel m' a perverty avec sa maudite poësie, car je treuve que ceux-cy sont plus forts, et remplis de meilleures raisons que les siens, pourveu que tous les autres soyent de mesme. Veritablement je m' estimerois heureux, s' il vous plaisoit me donner ce poëme. Le Theol vous sçavez que je ne prens pas plaisir à me détourner de nostre suject jusques à ce que nous ayons achevé, c' est pourquoy je vous prie d' attendre à la fin de nostre discours, je vous promets que je vous le donneray pour vostre consolation, afin qu' il puisse servir d' antidote aux rimes de vostre poëte. Mais quittons ce p713 87 quatrain, car ce n' est pas là, où il met la force de son objection. La derniere raison qu' il apporte, semble nous rendre plus insolens que ceux qui vouloient escalader le ciel en mettant Ossa sur Pelion, ou en batissant la tour de Babel, car il dit que celuy qui se chastie, usurpe l' autorité divine. Vrayement cette conception me plaist fort, puis que nous la pouvons prendre pour nous, et guarir la playe par le mesme scorpion, qui l' avoit faite. Il est vray, c' est sous l' autorité de Dieu, que nous tourmentons nostre corps, car sans doute Dieu nous donnant la raison pour guide, et maistresse de nos actions, il luy a donné quant et quant l' autorité de faire tout ce qui estoit necessaire, afin que le corps obeyt à la loy de l' esprit ; de p714 mesme que le roy donne la puissance au premier president, et aux autres juges de faire tout ce qui est necessaire pour punir les coupables, et faire que ses ordonnances soyent gardees en son royaume. Mais il n' est pas vray que nous usurpions cette autorité, puis que Dieu nous donne cette puissance, si bien que nous en sommes en possession legitime malgré les voluptueux deistes, qui ne cherchent qu' à assouvir leurs appetits brutaux, et sensuels, quelque protestation qu' ils fassent és compagnies esquelles ils ont peur d' estre recognus, ou repris. Pour ce qui est de l' office des diables, il n' est pas besoin de nous mettre beaucoup en peine de luy respondre sur ce suject, puis qu' il ne croit pas qu' il y en ait, toutes-fois p715 puis qu' il est tres-vray, qu' il y en a, et que vrayement ils tourmentent les damnez, ou que du moins ils les accompagnent dans leur supplice, je luy respons que ces malins esprits ne nous punissent pas pour nous amender, ou pour nous faire profiter à la vertu, mais plustost pour nous faire desesperer, et quitter toute sorte d' honneur, et de respect deu à Dieu, si bien que c' est fort mal à propos de dire que celuy qui fait penitence, usurpe l' office des demons, qui ne fuyent, et ne hayssent rien tant que la penitence. Il me semble, qu' il n' y a deiste au monde qui ne se doive contenter de ses responces ; voyez neantmoins si vous avez encore quelque difficulté sur ce suject. Le D je n' ay point d' autre dificulté, p716 sinon qu' il semble qu' on puisse conclurre de ce que vous avez dit cy-dessus, qu' il est permis, et loüable de se tuer soy-mesme, ou de se faire tuer, car puis qu' on peut s' affliger, et se macerer le corps pour l' expiation de nos pechez, et pour les autres raisons que vous avez deduites, pourquoy est-ce qu' on ne se pourra pas mettre à mort pour les mesmes raisons ? Ce qui me semble fort estrange, car l' autheur de la nature ne peut pas prendre plaisir à la destruction de la mesme nature. Le Theol il ne s' ensuit pas de ce que j' ay dit, qu' on se puisse oster la vie, d' autant que le pouvoir que Dieu nous a donné sur nous mesmes, est oeconomique, et tel que d' un pere de famille sur ses enfans, ou d' un maistre sur ses disciples, p717 ou sur ses serviteurs, desquels le pouvoir n' a autre but que le bien de celuy qu' ils chastient, sans interest de la vie, dont la seule authorité publique peut disposer. Nostre corps n' est pas moins à nous que nostre ame ; il faut conserver l' un, et l' autre, et faire en telle façon que la partie la plus noble commande à la plus basse : c' est pourquoy nos penitences doivent tellement estre reglees, que les operations de la partie spirituelle n' en ressentent nul detriment, mais plustost qu' elles en soient aydees, et que les sentimens suivent tout ce que voudra la raison, afin que le corps devienne en quelque façon spirituel, entant qu' il fuira les actions brutales ne s' addonnant qu' à celles, qui seront necessaires pour cooperer avec p718 l' esprit, qui porte la ressemblance, et l' image de Dieu. Il n' est pas besoin que je m' estende davantage sur ce suject, car la raison naturelle nous fait assez voir qu' il ne nous est pas permis de défaire ce qui n' a pas esté fait par nous, ny par aucun qui depende de nous, tel qu' est nostre corps vivant, qui appartient à Dieu, aussi bien que l' ame, à laquelle il doit servir d' eschele, et de moyen pour se perfectionner, et se disposer à la gloire eternelle, de laquelle ils jouyront tous deux ensemble, s' ils gardent une mutuelle intelligence, et s' ils s' entr' aydent à servir, et honorer leur createur. Le D il faudroit estre bien insensé, si on ne quittoit ces maudites erreurs, apres avoir entendu les raisons pour lesquelles les bons p719 chrestiens s' affligent ; pour moy je ne doute nullement que nostre poëte ne soit fort ignorant, ou malicieux de combattre ceste saincte coustume, qui est si bien appuyee. Pleust à Dieu que toutes vos responces fussent par escrit, je me ferois fort de les luy envoyer, et d' en retenir une coppie par devers moy pour desabuser ceux qui sont tombez dans le mesme labyrinte que moy ; s' il vous plaist prendre la peine de les reduire par escrit, quand nous serons arrivez à l' hostellerie, j' escriray aussi tout le poëme, afin que l' impieté qu' il contient soit estouffee, et renversee par vos responces, et par vos raisons. Le Theol monsieur, nous verrons quand nous y serons arrivez : si la commodité me le permet, p720 je vous donneray ce contentement, si je treuve que le discours que nous avons eu par ensemble, soit utile au public, car comme il y a de malheureux esprits, qui tournent les plus douces liqueurs en poison, il faut prendre garde qu' en pensant estoufer le mal, il ne s' accroisse davantage. Le D monsieur, vous pouvez asseurement quitter ceste peur, car j' ay souvent apperçeu lors que j' estois le plus enfoncé dans ces erreurs, que quand on en a descouvert quelqu' un, tout aussi tost qu' il a commencé a s' esventer, nous avons aussi tost commencé à le quitter, et à nous jetter dans quelque autre, demeurans tous estonnez, et comme estourdis. Je ne sçache rien qui ait tant de force pour retenir dans l' aveuglement, p721 et dans l' erreur ceux qui y sont entrez par des voyes secrettes, et par des papiers courant sous main entre les confidens, que de n' eventer point le secret, et l' impieté, car cependant que j' ay tenu ce poëme caché, et que j' ay creu qu' il n' y avoit que peu de gens curieux, qui en eussent la cognoissance, j' ay esté si presomptueux, et si arrogant, que je n' estimois personne capable de mon entretien, ny qui eust un bel esprit, que ceux qui suivoient, comme moy, la doctrine de ce poëme ; mais aussi tost que je vous l' ay découvert, il me paroist maintenant si sot, et si brutal, que je ne l' estime digne d' autre chose que du feu, non plus que son auteur. Je ne doute pas qu' il n' en arrive autant à tous ceux qui verront vos responses, de sorte que je p722 ne croy point qu' il puisse arriver un plus grand bien pour desabuser tous ceux qui sont de cette cabale, que de faire voir le jour à ce discours. Le Theol nous adviserons à cela avec plus de loisir, quand nous serons à la fin, cependant poursuivez le reste de ces quatrains, afin que nous couppions toutes les testes de cet hydre. CHAPITRE 24 p723 dans lequel les quatrains des deistes sont renversez depuis le 89 jusques au 101 : et est monstré que les chrestiens ne servent pas Dieu par hypocrisie : que les religieux ne sont pas oyseux, et qu' il est bon de s' abstenir de beaucoup de choses pour l' amour de Dieu. Le Deiste ils sont hors du sens de se feindre la pieté, et d' en faire une comedie, de nous masquer Dieu, et de se moquer de nostre aveuglement. Puis qu' ils se moqueroient d' un respect controuvé par les ignorans, pourquoy ferons nous conte du leur envers Dieu ? Ils tournent les yeux au ciel enflez de vanité, p724 sur laquelle leur vertu est fondée, et sont si impudens qu' ils parlent plus irreveremment de Dieu, que du moindre du monde. N' importe point à Dieu qu' ils quittent les faveurs qu' il leur fait, car ils font cela pour user en oysiveté des douceurs, ausquelles leur appetit les porte davantage. Le Theologien tous ces quatrains icy ne sont que calomnies, et impostures, car tout cela est tres-faux ; commençons à le monstrer par le premier, où il dit que nous faisons une comedie de la pieté, comme si nous croyions le contraire de ce que nous disons, ou de ce que nous faisons, et qu' en nostre ame nous p725 creussions qu' il n' y auroit point de Dieu ; c' est là le sublimé de la malice des athees, et des deistes, lesquels taschent de persuader à ceux qu' ils treuvent disposez à leurs erreurs, que les catholiques sçavans croyent tout au rebours de ce qu' ils preschent, ou de ce qu' ils font : car voyant que les predicateurs decreditent entierement leurs opinions erronees, et profanes tant par la vive force de leurs discours, que par le bon exemple de leur vie, ils veulent qu' on croye que tous les beaux esprits sont de leur advis. Il ne faut donc point de response à ce 89 quatrain, c' est assez de le nier tout à fait, car il n' est pas veritable qu' aucun chrestien estime, et croye autrement qu' il ne dit, ou qu' il ne fait : il ne monstre rien p726 par ses oeuvres, ny par ses discours, qu' il n' ait au coeur, estant fidele, et sincere en sa devotion, et en tout ce qui appartient à la pieté, sans aucune feinte, ou hypocrisie, quoy que ce rimailleur bouphon s' efforce de tourner tout ce qui est de plus sainct en raillerie, et en comedie. Le chrestien est bien esloigné de se moquer de ceux qui croyent en Dieu, et en Jesus Christ son fils unique, et qui suivent tout ce que commande l' eglise catholique, car il est grandement fasché de voir des personnes si meschantes, qu' elles se moquent de tout ce qui appartient au service divin, et qui veulent faire à croire, que ceux qui servent Dieu de tout leur coeur, ne le font que par un semblant, par feinte, et par hypocrisie. Asseurez vous que c' est là la plus p727 grande fourbe, qui fut jamais : et vous proteste que je suis prest de mourir pour cette verité, sçavoir est que tous les vrays chrestiens disent, et font serieusement tout ce qui appartient à la religion, comme ils le croyent ; et n' y a pas un seul parfait chrestien, qui ne soit disposé à mourir pour la deffense de la mesme verité, sçachant par la certitude de la foy divine, qu' il est aussi veritable que la religion catholique est la vraye, et unique, laquelle Dieu approuve, en laquelle il se plaist, et laquelle Jesus Christ fils de Dieu vivant a plantee par son sang, par ses miracles, et par ses predications, comme il est veritable que Dieu est, car il n' y a que Dieu seul, qui puisse faire les merveilles qui ont esté faites en toutes sortes de façons, p728 pour tesmoigner la bonté, et la verité de nostre religion. Je demanderois volontiers à ce malheureux deiste, s' il estime que ce soient feintes, ou hypocrisies que les supplices des martyrs, les austeritez des confesseurs, la chasteté des vierges, pour laquelle elles sont mortes si courageusement : le travail des docteurs, tels que sont Sainct Hierosme, Sainct Augustin, Sainct Chrysostome, et mille autres, qui ont usé leur vie à la gloire de Dieu, s' abstenant des plaisirs de ce monde : je laisse la nudité des capucins parmy le froid, la solitude des chartreux, et la constance des jesuistes au martyr, la pluspart desquels avoient esté nourris dans les delices chez leurs parens, et qui pouvoient se reposer à leur ayse, et se donner du bon p729 temps, lesquels neantmoins ont preferé l' amour de Dieu, et le zele de la religion catholique à tout cela. Je n' ay pas peur que vostre poëte les puisse accuser d' ignorance, de legereté, ou de malice, car leur suffisance, leur doctrine, leur preud' homie, leur constance, et la saincteté de leur vie font assez paroistre qu' ils sont hors de tout soupçon ; s' il ose dire le contraire, tous les hommes de bon jugement, et tous ceux qui ont l' esprit bien fait, s' esleveront contre luy, et tesmoigneront qu' il a la cervelle renversee, et qu' il est indigne de vivre parmy les hommes. Pour ce qui est du 90 quatrain, à peine sçauroit on deviner ce qu' il veut dire, si ce n' est qu' il vueille comparer l' honneur que p730 nous portons à Dieu, et la façon, par laquelle nous servons à sa gloire, et à la grandeur de sa majesté, à quelques façons de vivre, et de croire, que quelques idiots auroient controuvees, et establies par leur ignorance ; et par consequent comme nous nous moquerions de ce respect, aussi les deistes s' offencent du respect que nous portons, et maintenons sur peine de nostre vie, qu' un chacun doit porter à Dieu, et taschent de persuader à leurs confidens qu' un chacun se doit offenser des façons, dont l' eglise catholique se sert, pour monstrer le respect qu' il faut porter à Dieu. Mais cecy n' est que la mesme chanson repetee du quatrain precedent, car il est impossible que la religion chrestienne soit une chose controuvee, autrement p731 Dieu ne l' eust jamais approuvée par tant de miracles, comme il a fait ; et puis il n' y a chose aucune en toute nostre religion, qui ne soit bonne, saincte, et raisonnable ; qui ne conduise à la vertu, et à l' horreur du vice ; si bien que s' il estoit possible qu' elle eust esté treuvee par les hommes, et que Dieu ne l' eust pas instituee, encore faudroit-il la retenir, puis qu' il est impossible d' en avoir une meilleure, comme je pourrois monstrer par toutes ses parties, et par tous ses axiomes ; je défie qui que ce soit de me pouvoir objecter une seule chose dans toute nostre religion, qui ne soit conforme à la raison, à l' equité, à l' honnesteté, à la vertu, et à Dieu mesme, qui est honoré par toutes, et chacunes des actions du vray chrestien, et du fidelle catholique. p732 Le quatrain nonante-uniesme ne butte qu' à faire croire que les chrestiens n' ont autre chose que vanité dans la teste, lors qu' ils eslevent les yeux au ciel, ce qui est aussi faux, comme ce qu' il a dit au precedent, car en ces élevations il tesmoigne qu' il n' attend son secours, et la gloire eternelle que de Dieu createur du ciel, et de la terre. Pour l' impudence, dont il nous charge, elle ne peut retomber que sur luy mesme, puis qu' il est tres-faux que nous parlions de Dieu irreveremment, car lors que nous en discourons, c' est avec tout le respect qui nous est possible. Mais sçavez vous pourquoy il dit cela ? Asseurément il pense à la justice, de laquelle il voudroit dépoüiller la divinité, afin qu' il peust plus librement se porter à toutes p733 sortes de vices sans aucune crainte d' estre chastié, et sans aucun scrupule ; voyla seulement à quoy vise ce sardanapale. Enfin il attaque, ce semble, de plus pres en son nonante deuxiesme quatrain ceux qui abandonnent les voluptez, et les plaisirs du monde, et de la chair, et qui se privent de beaucoup de choses pour l' amour de Dieu. Vrayement on sçait bien qu' il n' importe à Dieu que nous nous abstenions de cecy, ou de cela, car il ne reçoit rien, ou ne perd rien, soit que nous fassions, ou ne fassions pas cecy, ou cela. Mais c' est à nous qu' il importe, parce que tant plus nous ferons, ou que nous nous abstiendrons de choses indifferentes pour l' amour de Dieu, tant plus serons nous heureux. p734 Il est vray que Dieu nous presente l' usage de ce qui est icy bas, et qu' il a creé tout le monde pour servir à l' homme, mais il ne nous a pas obligé de nous servir de toutes choses ; il a laissé cela à nostre choix, celles-là estans propres pour l' un, celles-cy pour l' autre. Or il faut remarquer qu' il a voulu qu' elles nous servissent principalement pour nous acheminer, et nous élever à luy, et aux choses spirituelles, et eternelles ; si bien que si nous treuvons par experience, et par l' advis de personnes sages, et sçavantes, que nous abstenans de cecy, ou de cela, nous advancerons davantage à la vertu, et nous nous éleverons plus facilement à Dieu, il est raisonnable que nous quittions ce qui nous eust retardé de ce progrez vertueux, p735 pour lequel Dieu nous a particulierement creez. Les jeunes hommes qui se retirent dans les religions bien vivantes, lors que leur vocation est divine, ne s' y mettent pas pour quelque plaisir sensuel, autrement il faudroit qu' ils y vissent d' autres amorces que les peines, et la pauvre chere qu' on y fait ; au contraire ils s' y retirent comme à un port de leur salut, à cause de la saincte vie qu' on y méne, et afin que par les austeritez, qu' ils esperent y pratiquer avec les autres, ils satisfassent pour les fautes qu' ils ont commises estant au monde parmy les compagnies, qui sont le plus souvent causes de ce qu' on offense Dieu. C' est pourquoy je nie qu' on entre dans les monasteres pour vivre en oysiveté, ou à cause que l' appetit p736 nous y porte, si ce n' est que par l' appetit, il entende le raisonnable, qui a presté l' oreille aux conseils divins, et qui se porte à embrasser la croix de Jesus Christ pour s' en rendre le disciple, et l' imitateur. C' est un erreur inveteré dans l' esprit de plusieurs, que les religieux passent leur temps en oysiveté, je ne veux autre chose pour persuader le contraire, sinon que ces deistes, et ces libertins, qui ont cette opinion, viennent un peu demeurer huict, ou quinze jours parmy les religieux, et qu' ils pratiquent ce qu' on y fait, ils verront si on y passe le temps, comme ils s' imaginent. Les livres, les predications, les inimitiez reconciliees, la visite des prisons, et des malades, et mille autres bonnes p737 oeuvres, esquelles ils passent leur temps, monstrent assez qu' ils ne fuyent rien davantage que l' oysiveté : s' il s' en treuve quelques uns qui soyent oyseux, je suis content qu' on les despoüille de l' habit du sainct ordre, qu' ils portent, auquel ils font un tel deshonneur. Il est donc certain que les bons religieux n' entrent point dans les monasteres pour estre oyseux, ou pour contenter leur appetit sensuel, mais pour servir à Dieu purement, et de tout leur coeur ; pour les mauvais je ne les excuse point, au contraire je desire qu' ils soyent punis, et qu' on les jette dehors, s' ils ne veulent s' amender, et correspondre à la volonté de Dieu, et à leur vocation ; poursuivez s' il vous plaist. p738 Le Deiste celuy-là seroit-il loüable qui refuseroit une viande exquise de la main d' un grand qui l' auroit appellé à sa table ? celuy-là nous refuseroit-il une obole, qui nous voudroit etreiner d' un milion d' or ? Dieu nous pourroit-il plaindre une chose frivole, s' il nous veut donner un regne infiny ? s' il faut esperer que nous jouyrons du paradis apres ceste vie, ne devons nous pas user des delices de ceste vie en attendant celles de l' autre ? bref si Dieu permet que nous usions des sensibles effects de sa beneficence, pourquoy les refuserons nous, et luy en dénierons nous nostre recognoissance ? vous voyez donc de tout ce que dessus, qu' il faut fuyr l' impie enseignement du bigot, et imiter la piste bien-heureuse du deiste. Le Theol je vous asseure que p739 ce poëte prend beaucoup de peine pour neant, car il ne faut point de raisons pour persuader aux hommes qu' ils se donnent du bon temps, et qu' ils se servent de toutes les creatures, car ils passent bien au delà, puis qu' ils en abusent à tout propos : il seroit icy beaucoup plus necessaire de retrancher, que d' ajouster. Or tous ces quatrains buttent à persuader qu' il ne faut pas s' abstenir d' aucune chose, que demandent nos yeux, nos mains, et tous nos autres sentimens, tant le jour, que la nuict, car leurs objects nous viennent au devant, et Dieu a creé tout ce qui estoit necessaire pour les assouvir : voyons ses raisons, entre lesquelles la premiere est, que celuy-là est un sot, qui refuse une viande de la main du maistre, qui l' a convié à son banquet : p740 la seconde, que Dieu ne veut pas que nous refusions de prendre les voluptez du corps, puis qu' il nous reserve de plus grands biens : la troisiesme, qu' il faut user des plaisirs de ce monde icy en attendant ceux de l' autre : la quatriesme, qu' il ne faut pas refuser l' action de graces à Dieu pour les sensibles effects, qu' il nous donne icy bas, et par consequent qu' il en faut user : ce que faisant, le deiste qui se donne du bon temps tant qu' il peut, conclud que celuy qui ne prend pas ce plaisir, est impie, et qu' il n' y a que luy seul, qui suive le bon chemin. La premiere raison n' a aucune force, parce que Dieu n' a pas la mesme intention en nous donnant les biens de l' ame, ou du corps, que le maistre presentant p741 une viande exquise à celuy qu' il a convié, parce que celuy-cy donne la viande afin qu' on la mange, et Dieu nous donne les biens, à ce que si on treuve expedient de s' en servir, qu' on en use, autrement qu' on les laisse. Et puis Dieu n' a pas fait les biens de ce monde en telle façon, qu' il vueille qu' un chacun use de tous ceux qui sont au monde, car cela ne peut pas se faire ; et ce qui est bon pour l' un, est souvent mauvais pour l' autre : il faut donc que nous y apportions de la discretion, et de la moderation. Je passe outre, et di que Dieu a creé plusieurs biens à dessein, que nous ne nous en servions pas, car il a preveu, que quand nous aurions tel, et tel bien en nostre puissance, que nous nous en abstiendrions p742 pour l' amour de luy, ce que faisans nous l' honorons davantage, que nous ne ferions en nous en servans, parce que nous monstrons par là, que nous faisons plus grand estat de Dieu, que de tout autre bien, et que tout ce qui est au monde, ne nous est rien au prix de luy. C' est pourquoy voyans que mille plaisirs, qui sont au monde, nous empeschent de contempler ses grandeurs, et ses perfections, et de vaquer continuellement à son service, nous quittons une partie des plaisirs de cette vie, qui plus, qui moins selon l' amour que nous portons à Dieu, pour tesmoigner que nous n' avons aucun plaisir solide qu' à le servir, et à passer toute nostre vie à contempler ses merveilles. Or puis que Dieu ne nous a pas p743 obligez à nous servir de tout ce qu' il a fait, et qu' il ne demande rien davantage de l' homme, que son coeur, et son amour, il ne faut pas blasmer ceux-là, qui quittent les voluptez sensuelles, à ce qu' ils se portent à Dieu avec plus d' affection, et d' ardeur, duquel les diverses affections envers les creatures nous excentrent bien loing, car tant plus la puissance finie s' estend à divers objects, et moins est-elle puissante pour un chacun, si bien qu' il n' est pas possible d' aymer Dieu parfaitement, si on ne détache son affection de toutes les creatures ; desquelles comme il est permis d' user, aussi est-il bien facile d' en abuser, si on n' y prend garde de bien pres. C' est pourquoy plusieurs en quittent l' usage, de peur qu' ils ont p744 d' en mes-user, faisans comme ceux lesquels de peur qu' ils ont de perir dans la mer, ne veulent seulement pas approcher des falaises, de la rade, et des bords. Vous voyez donc que ce deiste prend les choses tout au rebours de ce qu' il faut, et que les religieux sont grandement loüables de s' abstenir des plaisirs, qui sont cause que tant de personnes se perdent, et deviennent pires que les bestes brutes par leurs impudicitez, et leurs autres pechez. Ce seroit assez pour satisfaire à tous ces quatrains, mais afin qu' il ne demeure rien en arriere, voyons le nonante-quatriesme, qui suit, et contient la seconde pretenduë raison. Je l' appelle pretenduë , parce qu' elle est nulle, car bien que Dieu nous vueille donner la couronne p745 d' immortalité, ce n' est pas à dire qu' il vueille que nous nous donnions du bon temps en ce monde ; au contraire il veut que nous endurions, et combattions icy, car la couronne ne se doit donner qu' aux victorieux ; or ce n' est pas un combat de nous abandonner aux plaisirs, c' est plustost manque de courage, et une foiblesse d' esprit, qui cede à l' appetit brutal, le combat estant entre le corps, et l' esprit. Il faut respondre la mesme chose à la troisiesme raison, car les voluptez de ce monde ne sont ny le chemin, ny l' entree des plaisirs de l' autre : c' est pourquoy les deistes se trompent lourdement de penser qu' ils seront icy bien heureux, et en l' autre vie : car il est tres-certain qu' il n' y a rien pour eux en p746 l' autre monde, qu' une damnation eternelle. Le fils de Dieu nous a monstré une autre voye, ne proposant autre chose pour entrer en paradis, qu' espines, que douleurs, que macerations, que croix, qu' injures, et calomnies, qu' il faut endurer icy, pour joüir du bon-heur, qui nous est preparé là haut. C' est là la piste que les hommes les plus saincts, et les plus doctes, qui furent jamais, ont suivy pour estre sauvez ; c' est la voye, par laquelle ont marché tous ceux qui ont prophetisé, et fait des miracles ; bref c' est le chemin royal, dans lequel on ne s' égarre jamais, et au bout duquel on treuve la grande cité de la celeste Jerusalem, dans laquelle sont tous les plaisirs, et tous les contentements qui se peuvent desirer. p747 Pour la quatriesme raison elle suppose une chose fausse, car nous recognoissons ces faveurs, et rendons graces à Dieu pour tous les bienfaits qu' il respand sur nous, et sur toutes les creatures, bien que nous n' usions pas de tous, si ce n' est que vous appelliez usage , quand ils nous servent pour meriter en nous abstenant pour l' amour de celuy qui nous les a donnez. Or n' estant pas besoin de se servir d' une chose, pour en remercier le donateur, ce poëte ne sçauroit que repartir, bien que celuy qui donne, fust quelque homme, ou le maistre du banquet, lequel n' a pas intention, que celuy, à qui il presente quelque morceau exquis, le mange, s' il juge d' autre part, que cela luy feroit tort, ou qu' il n' en a pas besoin pour se sustenter. p748 De tout ce que dessus je conclu, que toutes et quantesfois qu' on s' abstient de quelque plaisir pour estre mieux disposé à servir Dieu, et à contempler son excellence, qu' on fait fort bien ; et que toutes et quantesfois qu' on apperçoit que les plaisirs nous emportent au desordre, et au mal, qu' on est obligé de les fuyr, et de s' en abstenir, ou tousjours, ou pour quelque temps. Et mesme que tant plus on se prive des plaisirs de cette vie, et plus est-on apte à la vertu, et plus agreable à Dieu, si bien que le deiste est fort loing de son conte, qui concluoit dans son 97 quatrain, qu' il estoit le plus heureux du monde, parce qu' il s' abandonnoit à toutes sortes de voluptez et de passetemps. Il ne faut que retourner la proposition p749 pour dire la verité, sçavoir est, qu' il est le plus miserable du monde, de s' assouvir brutalement de tout ce que sa chair, et son appetit luy suggere, faisant de son ventre son Dieu, et ne tesmoignant par aucun labeur, l' obligation qu' il a à son createur. Croyez qu' il ne seroit pas difficile de persuader cette pretenduë religion à tous ceux qui ont fait banqueroute à la vertu, et à l' honnesteté, car elle méne le grand galop à toutes sortes de lubricitez, d' ordures, et de vilenies. Quittons cét impie, et ces maudites pensees, ou achevons vitement ce qui reste de sa perverse doctrine, afin de nous esgayer en d' autres discours plus serieux, plus agreables, et plus honnestes. p750 Le Deiste le bigot ne fait rien que sous esperance d' estre recompensé, et ne fuit pas le vice si ce n' est pour eviter le supplice deu à son méfait. et s' effraye de Dieu, comme les enfans d' un monstre espouvantable, et le blasme par tout sous pretexte de loüer sa justice ineffable. il est le seul ennemy juré de sa propre lumiere entre les ignorans, ne voyant pas les erreurs que les ans ont enfantez, et qui detiennent son ame prisonniere. Le Theol il faut icy un peu examiner ce qu' il veut dire par le bigot ignorant , afin que nous découvrions mieux toute la malice, et la ruse de ce rimeur. Par un bigot , qui est une diction, qu' on dit que Calvin à le premier inventee, on peut entendre deux sortes de p751 personnes : les unes, qui ont une vraye devotion reglee selon la volonté de Dieu, et suivant les loix de l' eglise, et la direction d' un homme sçavant, et vertueux, tels que sont ceux-là, qui communient, et se confessent souvent, afin d' augmenter leurs vertus, et de tenir leur ame plus pure, et plus nette, et qui font tous les jours une demie heure de meditation touchant les mysteres divins, et l' examen de leur conscience ; qui ne voudroient pas avoir manqué à un jour de jeusne, ou à la messe aux festes, et aux dimanches, et qui pratiquent le plus exactement, et le plus diligemment qu' ils peuvent, tous les commandemens de Dieu, et de l' eglise catholique, ou qui suivent les conseils divins pour se perfectionner davantage, et imiter p752 de plus pres le fils de Dieu en se rendans conformes à tout ce qu' il a enduré pour nous. Si vostre poëte parle de ceux-là, comme il y a de l' apparence, son quatrain est aussi faux, comme il est faux que le blanc soit noir, ou que la lumiere soit les tenebres, car le vray catholique agit principalement pour l' amour de Dieu, n' ayant autre but que de luy agreer ; il ayme tellement la vertu, qu' il aymeroit mieux mourir que d' en quitter le desir, l' affection, et la pratique, de sorte qu' il ne vivroit pas moins vertueusement, bien qu' il n' y eust ny enfer, ny paradis, se contentant que ses actions soyent conformes au vouloir de Dieu, qu' il conçoit comme son souverain createur, son pere, son maistre, et son protecteur, de qui il p753 dépend plus que la lumiere ne dépend du soleil : si bien que tout ce qui est dans ces trois quatrains, ne luy peut estre attribué. Voyons maintenant l' autre sorte de bigots , lesquels on peut prendre pour deux ou trois sortes de personnes, sçavoir est pour ceux qui feroient scrupule de ne dire pas leurs heures, ou leurs chappelets, et ne font pas scrupule de tempester, de jurer, de blasphemer, de mentir, et de mesdire de tout le monde : on pourroit encore icy rapporter tous ceux qui s' abstiennent d' offenser Dieu en petites choses, comme en paroles oyseuses, et en mensonges legers, faisans semblant d' estre fort devots, et en derriere sont pires que des diables, et traistres comme Judas, faisans des choses, qu' il n' est seulement p754 pas licite de penser. On peut encore icy mettre tous ceux-là qui viennent jusques à la superstition. Or nous n' approuvons point ces sortes de gens, au contraire nous les detestons, et les avons en horreur ; mais il semble que ce deiste n' ait autre intention que de rendre la religion catholique odieuse, et de faire que les bons chrestiens soyent mesprisez par tout le monde, car bien que tout ce qu' il dit en ces quatrains ne convienne à pas un catholique vivant comme il doit, neantmoins les quatrains precedens ne font que trop paroistre son intention. C' est pourquoy je luy responds à cela, que tout ce qu' il dit n' est qu' imposture. Qui ne soit ainsi, prenez quelque chrestien le plus idiot, que vous pourrez, et l' interrogez p755 s' il s' effraye de Dieu, et s' il en a peur comme d' un monstre ; sur ma vie, il vous respondra incontinent, qu' au contraire de s' effrayer, qu' il a toute son esperance en luy, et qu' il n' a jamais une plus grande consolation, ny un plus doux repos, que quand il a recours à Dieu, et éleve les yeux, et l' esprit vers sa divine bonté, et sa grandeur : et lors qu' il apprehende sa justice infinie, cela n' engendre autre chose dans son esprit, qu' une compunction, et une douleur d' avoir offensé cette bonté eternelle de Dieu, et une grande reverence envers la divine majesté, ou une crainte d' estre damné, laquelle le fait revenir à soy, luy fait concevoir une haine contre le peché, laquelle ayde à le remettre en grace avec Dieu ; il sçait que la justice p756 infinie de Dieu est aussi bien pour recompenser les bons, comme pour punir les meschans, si bien qu' un vray catholique jettant l' oeil sur cette justice recompensante, n' a point sujet de s' effrayer, tenant desja par esperance la couronne de l' immortalité. Mais je vous prie de prendre garde au nonante huictiesme quatrain, dans lequel il veut persuader deux choses : la premiere est, que le chrestien ne fait rien que pour la peur qu' il a de l' enfer, ou pour l' esperance du paradis ; la seconde, qu' il veut tirer de la premiere, est que ce qu' on fait par crainte, ou par esperance, ne sert de rien. Or l' une, et l' autre est fausse, car pour ce qui est de la premiere, qui ne sçait que les chrestiens font leurs actions pour l' amour de p757 Dieu, et non pour la recompense, ou pour la peur ? En voulez vous des tesmoignages pris des chrestiens mesmes, lesquels vous ne sçauriez refuser, ou reprocher ; voicy les paroles de Sainct Augustin, (...). Je ne veux pas m' amuser à rapporter une infinité de semblables passages de tous les docteurs de l' eglise, pour preuver cecy, car c' est une doctrine, et une coustume si receuë parmy les chrestiens, p758 que tous sont d' accord qu' il faut faire nos actions l' amour de Dieu, et qu' il le faut servir parce qu' il est souverainement aimable, et digne d' un amour, et d' un honneur infiny. C' est cet amour qu' on appelle pur, chaste, et amour de bien veillance, lequel est si recommandé parmy nous, que nous disons, que celuy-là offenseroit Dieu mortellement, qui aymeroit seulement Dieu à cause de quelques biens, soit temporels, soit spirituels, qu' il auroit receus de luy, car pour lors il aymeroit plus ces biens qu' il n' aymeroit Dieu, puis que selon la maxime commune, (...). Or il n' y a pas moyen de preferer quelque chose que ce soit à Dieu, sans offenser sa divine majesté, ny sans meriter les peines eternelles de p759 l' enfer : par où vous voyez combien nous detestons ce que ce malheureux nous vouloit imposer dans son nonante-huictiesme quatrain. Venons au second poinct, et disons qu' il est permis à un chrestien de faire bien à cause de l' esperance qu' il a d' estre recompensé en paradis, et pour la crainte qu' il a d' estre damné, pourveu que ce ne soyent pas là ces principaux motifs ; la raison est parce que quand il est question de deux biens qui ont quelque rapport entr' eux, il est permis de rapporter le moindre au plus grand, or les actions que nous faisons icy, ont un rapport avec la recompense que Dieu nous a promise, et sont moindres que cette recompense, qui est la beatitude eternelle, concluez p760 donc que nous pouvons faire nos actions pour la recompense, pourveu qu' elle ne soit pas nostre derniere, et nostre principale fin. Elle ne sera pas nostre fin, si nous la rapportons à Dieu, et si nous sommes tellement disposez, que nous ne laissassions pas d' aymer Dieu plus que toutes choses, encore qu' il n' y eust ny peine, ny recompense. Je veux fermer cette verité par l' anatheme du concile de trente, lequel excommunie tous ceux qui disent qu' on offense, lors qu' on fait quelque chose pour la recompense : c' est à la 6 session, canon 31, (...). Pour ce qui est de la crainte, c' est une chose tres-certaine, qu' elle p761 ayde à nostre conversion, car c' est elle par laquelle nous parvenons à l' amour de Dieu, et qui nous fraye le chemin de la sagesse, (...). Est-il pas vray que la foy, et la revelation divine a esté necessaire pour nous faire croire les peines eternelles deuës aux damnez ? Or tout ce qui vient de la foy, et tout ce qui se fait par son mouvement, est bon, et sert à nostre salut ; c' est pourquoy Sainct Clement Alexandrin a fort bien dit que, (...). p762 Mais pourquoy tant de passages ? Puis que le concile de trente nous apprend, et nous declare qu' il y a sept actes, par lesquels les meschans sont justifiez, qui sont la foy, la crainte, l' esperance, l' amour, la penitence, le propos de recevoir le sacrement, et celuy de s' amender, et d' embrasser une meilleure vie, et de garder les commandemens de Dieu. Et dans la 14 session chap. 4, nous lisons ces paroles en faveur de cette crainte des peines, et de l' enfer. (...). p763 Ce qui me fait conclurre que ce poëte a trempé dans l' heresie de Calvin, ou de Luther, avant que d' estre deiste, car ce quatrain nonante-huictiesme ressent le huguenot à pleine bouche : aussi est-ce contre les heretiques que ce chapitre, et le quatriesme canon de la mesme session combattent. Je prie desormais ces deistes qu' ils n' ayent pas une si mauvaise opinion de nous, et qu' ils croyent que nous ne nous effrayons pas que bien à propos, et selon qu' il plaist à celuy de qui nous redoutons les tres-justes jugemens : passons outre, et disons, que le catholique ne p764 blasme pas Dieu, lors qu' il exalte sa justice, car cette justice est Dieu mesme, (...). Certainement ce pauvre deiste me fait compassion d' avoir tellement en horreur la justice de Dieu, qu' à peine semble-il qu' il ose y penser, sans s' effrayer, et blesmir, monstrant assez par là que cela luy pese bien fort sur les espaules, et qu' il desireroit que Dieu n' eust point de justice. Or sus dites moy de grace, est-il possible que vous ayez esté si aveuglé jusques icy, que vous n' ayez point creu que Dieu eust une justice ? Et quoy si Dieu n' est juste, il est donc injuste, ce qui ne peut pas mesme tomber en la pensee, tant la repugnance est grande, que Dieu soit Dieu, et qu' il ne soit pas juste. Que s' il est juste, il faut qu' il le p765 soit infiniement, car il n' y a rien en Dieu qui ne soit égal, voire plus qu' égal, puis que tout ce qui est en Dieu est une mesme chose ; je le conjure donc par le mesme Dieu, duquel il louë l' amour, qu' il confesse aussi, et qu' il louë sa justice, telle que les catholiques la croyent, la reverent, et l' adorent. Il adjouste dans son 100 quatrain, que le bigot est detenu prisonnier dans les erreurs inveterez, estant ennemy de son propre bien, et de sa lumiere, ce qui est une tres grande calomnie, s' il parle des vrays chrestiens, car il n' y a point de si grand amy de la lumiere, et de la verité, que le chrestien, qui a la mesme verité pour sa conduite, laquelle ne peut estre deceuë, ny decevoir, et laquelle dit (...) : p766 il ne peut se retreuver aucun erreur en sa presence qui ne soit dissipé plus viste, que les tenebres par la presence du soleil. Mais je vous prie, contemplez un peu la façon de proceder de laquelle se sert vostre poëte, et tous ceux de sa secte ; ils n' ont rien autre chose pour toutes leurs meilleures raisons, sinon qu' ils disent que les enseignemens, et les articles de nostre religion, et de nostre foy, sont erreurs, que le temps a conçeu, et fait passer pour veritables : il est bien aysé de dire cela de chaque chose, et n' y a pas grande finesse a nier une verité ; mais ils n' ont autre fondement de leur impieté, que le depit qu' ils ont de ce que ceste loy evangelique rabat p767 leur joye, ou du moins est cause qu' on fait des loix, par lesquelles on punit ceux qui tiennent des propos ridicules, faux, et scandaleux de Dieu, de la foy, et de la religion catholique ; il n' y a que ce point, lequel ils tiennent de dure digestion, sçavoir est, que tout ne leur est pas permis, car ils ne se soucient point du reste ; que les chrestiens s' affligent tant qu' ils voudront, qu' ils prient, qu' ils adorent, qu' ils jeusnent, tout cela ne leur importe, pourveu qu' ils ayent la pleine carriere, et l' entiere liberté pour faire, dire, et penser en quelque temps, ou façon que ce soit, tout ce qu' ils souhaitteront. Si ne suis-je pas d' avis qu' on leur laisse tellement la bride sur le col, qui n' y ait des roües, des gibets, des foüets, et des feux, pour p768 venger la querelle de Dieu, et reprimer l' audace, et la temerité de ces impies. C' est en quoy les juges et les magistrats, les princes, et les roys doivent veiller, car ils ne sçauroient faire chose plus agreable à Dieu, que de poursuivre, et ruiner de fond en comble ces malheureux deistes, qui prennent leur nom du nom de Dieu pour nous surprendre, et cependant ils ne croyent aucune divinité. Voyez s' il reste encor quelque quatrain. CHAPITRE 25 p769 dans lequel le reste des quatrains du deiste, sçavoir est depuis le 101 jusques au cent sixiesme, sont renversez ; la ruse du poëte libertin est découverte, et le deiste minute sa conversion. Le Deiste le deiste n' agit que pour le bien mesme, et non pour le salaire que les loix proposent, d' autant qu' il sçait bien que la vertu n' est point servile. Par laquelle nous sçavons qu' il faut adorer une premiere cause, et aymer en elle nostre prochain sans luy faire aucun tort. Il observe tout seul la religion, et adore celuy qui a fait le ciel, et la terre, hayssant entierement l' irreligion. p770 Il ayme Dieu, et en luy tout ce qui vit, et qui respire, se monstrant estre tel envers chacun, qu' il souhaitte naturellement qu' on soit envers luy. Le Theologien si le deiste faisoit ce qu' il dit, il luy seroit fort facile de quitter ses erreurs, et d' embrasser la religion catholique, laquelle n' a autre intention en tout ce qu' elle fait, et ce qu' elle ordonne, sinon qu' un chacun vive, et fasse toutes ses actions pour l' unique amour de Dieu, qui est le souverain bien, et la source originaire de la vertu. Mais qu' il agisse en ceste façon, c' est ce que je ne me peux persuader, autrement comment seroit-il possible, qu' il fût si amateur du plaisir, et de la volupté ? Puis que la vertu est si espineuse, p771 et remplie de tant de difficultez, qu' il a faillu que Dieu mesme se soit fait homme pour nous l' enseigner par son exemple, et nous exhorter à vaincre nos appetits, et nos inclinations, lesquelles sont le plus souvent dereglees, et opposees à la raison. Si ce n' est que le deiste appelle vertu, quand il donne un parfait contentement à tous ses sens, et qu' il assouvit sa concupiscence brutale par toutes les sortes d' objects, lesquels il peut rencontrer, souhaitter, ou s' imaginer ; si ce n' est qu' il appelle vertu la bonne chere, la lubricité, l' ambition, et tous les autres vices, ausquels il est addonné ; en fin si ce n' est qu' il mesure la vertu à l' aune de son cerveau mal timbré, et selon son inclination, et ses affections : bien qu' il p772 proteste de bouche dans ces quatrains icy, et dans les compagnies qu' il veut abuser, que c' est la pure vertu, qui le conduit en ses actions, et guide ses pas, et toutes ses demarches, afin qu' il surprenne la jeunesse. Dites moy, de grace, si cela est vray, car vous avez esté de ces gens là, et sçavez de quel bois ils se chauffent, c' est pourquoy je suis content de m' en rapporter à vous, comme à un tesmoing oculaire, et bien experimenté. Le D monsieur, je vous proteste que tout cela est faux, car je n' ay apperçeu ny dans moy, ny dans ceux de ceste troupe, aucun desir solide de vivre selon ceste vertu, qu' il descrit, ny selon Dieu, mais seulement de passer le temps sans soucy, et sans apprehension de la mort, laquelle seule est la p773 plus capable de les faire trembler, et de les effrayer. Je peux vous en rendre un fidelle tesmoignage, car j' ay trempé vingt ans en cet erreur, non sans mille craintes, et mille scrupules, mais je les étouffois par la bonne chere, et par les compagnies en m' en divertissant tant que faire se pouvoit. Veritablement ce deiste est bien éloigné de faire tout pour l' amour de l' autheur du ciel, et de l' onde, comme il dit tres-faussement, car je suis asseuré qu' il ne croit point de Dieu, ou du moins tasche à se défaire de cette creance tant qu' il peut, car enfin s' il y a un dieu, il faut qu' il soit tresbon, et tres-juste, et qu' il recompense les bons, et punisse les mauvais ; on a beau dire, il en faut tousjours revenir là. Pour ce qu' il dit qu' il hayt p774 l' irreligion, outre que ses opinions ne sont qu' irreligion, qu' impietez, et blasphemes, il ne hayt nullement ce qu' il dit, car il n' y a personne avec qui il se plaise tant qu' avec les athees, quand il en rencontre ; et Dieu sçait pour lors les beaux discours, qui tiennent ensemble, vrayement la religion catholique est bien remuee, et sifflee, asseurément il n' y a qu' impieté, et irreligion dans leur propos, ny dans leur esprit, comme il appert à tous ceux qui les hantent. Il est bien vray que quelques-uns de ces malheureux ont cette prudence tres-pernitieuse, qu' ils se comportent avec toutes sortes de personnes selon leur religion, et leur humeur, car avec le catholique, ils font semblant d' espouser la vraye religion ; et avec le p775 calviniste, ils tranchent du calvinisme ; et se transforment en plus de couleurs qu' un cameleon, ou qu' un protee ; mais lors qu' ils sont avec leurs confidens, ils changent tout aussi tost de discours, et de creance. En un mot je vous asseure que les meilleurs d' entr' eux ne valent rien. Il n' ayme pas aussi tout ce qui vit, et tout ce qui a estre, en Dieu, comme il dit, car je sçay par experience qu' il n' ayme autre chose que ce qui luy peut profiter, et ce qui le peut mettre en bon predicament, et en bonne reputation envers les hommes, particulierement envers ceux desquels il peut craindre, ou esperer quelque chose, de façon que tout ce qu' il a dit en ces derniers quatrains n' est qu' un perpetuel mensonge, et un p776 beau pretexte, duquel il veut pallier son impieté, et la faire passer pour vertu, et pour religion ; c' est ce que je suis prest de signer, et tesmoigner de mon propre sang, car j' en ay une longue, et certaine experience, n' ayant pas esté un des moindres d' entr' eux ; beny soit mon Dieu, qui m' a retiré de cette malheureuse impieté. J' acheveray s' il vous plaist ce detestable poëme, bien qu' il finisse par 2 quatrains les plus meschans qui furent jamais, afin que toute son impieté soit eventee, et que cet homme detestable soit tellement traitté, que tout le monde luy courre sus, et attise le feu pour brusler le meschant arbre, lequel a produit des fruicts si venimeux, comme sont ses maudits quatrains, qu' il finit par ceux-cy. p777 Le Deiste au regard de l' athee encor qu' ingratement il nie l' eternel, et sa saincte police, si n' en parle-t' il pas injurieusement comme fait le bigot traitant de sa justice. ainsi l' athee seul ni la divinité, le bigot pirement meilleur que Dieu s' estime, le deiste entre tous l' adore en verité attendant qu' il parvienne où son but se termine. Le Theol je vous asseure qu' il faudroit estre merveilleusement aveuglé, qui ne se riroit de ce falot, qui en donne de si belles ; je suis bien aise d' avoir sçeu de vous ce qui en estoit, ne pouvant avoir un tesmoignage plus autentique en ce sujet icy. Certainement il est manifeste, qu' en son penultiesme quatrain il ne dit pour autre raison, que l' athee ne parle pas si injurieusement p778 de Dieu, que le chrestien, que par ce que celuy cy professe, et proteste haut et clair, que Dieu est tres-juste, et qu' il chatira eternellement les athees, les deistes, et tous les heretiques avec les mauvais chrestiens d' un supplice eternel ; ce qui est bien raisonnable puis que tous ceux-là sont si opiniastres, qu' ils ne veulent point quitter leurs impietez, et leurs vices. Voyla donc pourquoy ce poëte dit, que le chrestien, qu' il entend tousjours par le bigot , est pire que l' athee, parce que cestuy-cy nie l' enfer, la justice, et Dieu mesme ; voyez un peu quelle pertinente raison il a eu en faisant ce quatrain ; et neantmoins on dit qu' il est si presomptueux qu' il croit n' y avoir personne qui puisse respondre p779 à ce qu' il met en avant, bien que toute sa machine se puisse ruiner par une simple negation de toutes ses calomnies, et impostures. Or pour l' oster de ce doute, ou de ceste creance qu' il a des catholiques, je ne desirerois autre chose sinon qu' il s' arraisonnast avec quelque docteur catholique, car il verroit combien nous detestons toutes sortes d' erreurs, de superstitions, et de bigotisme , (afin que j' use de son terme) et quel prix nous faisons de la vertu, et de tout ce qui appartient à la divinité : il confesseroit que l' amour que nous portons à la souveraine cause, est le premier mobile de nos actions ; que le bon catholique aymeroit mieux mourir soudainement, que de se plaire, ou consentir à une mauvaise pensee ; et p780 qu' il n' y a personne au monde qui cherisse tant la vertu, et l' honnesteté, ny qui haisse tellement le vice, que le chrestien, comme il fait tous les jours paroistre par sa foy et par ses bonnes oeuvres. C' est pourquoy je dy que le vray catholique parle tousjours honorablement de Dieu ; tant s' en faut qu' il en parle injurieusement, car il n' attribue rien à Dieu, que ce qui est tres-excellent, et ce qui a une perfection infinie, et ne luy denie rien, que la seule imperfection. Achevons avec ce dernier, et cent-sixiesme quatrain, dans lequel il y a quasi autant de mensonges, et d' impietez, que de mots ; car avec l' athee, tel qu' il l' entend, les deistes, et les libertins desadvoüent la divinité, puis qu' ils la dépoüillent p781 de sa justice, et de sa providence ; mais passons outre, et disons que quoyqu' il entende par le bigot , qu' il est impossible, qu' un homme usant de la raison, s' estime meilleur que Dieu. Sçavez vous pourquoy il dit cela ? C' est par ce que le chrestien croit, et proteste que Dieu punira les impies eternellement, s' ils meurent en leur peché ; car s' ils veulent se convertir, et quitter leurs erreurs, et revenir à l' eglise catholique, Dieu leur fera misericorde, et leur pardonnera. Bon dieu ! Vous sçavez si le chrestien s' estime meilleur que vous, bien qu' il ne punisse pas ses enfans apres l' avoir offensé, d' un supplice eternel, car il sçait qu' on ne luy doit pas un honneur infiny, et que l' obligation que luy a son enfant, p782 est finie, et par consequent que la peine de telle offense doit avoir des limites, et il sçait qu' on vous a une infinie obligation, et qu' on vous doit un honneur souverainement infiny, et infiniment souverain, et par consequent que la peine de ceux qui vous mesprisent, et qui ne font conte de vos sainctes ordonnances, doit estre infinie, s' ils persistent en leur opiniastreté. Ils sont bien esloignez de se croire meilleurs que vous, puis qu' ils protestent, et croyent fermement, que leur bonté n' est que l' ombre de la vostre, et qu' elle n' est rien qu' une pure dependance de vostre puissance ; ils sçavent asseurement que la vostre est si immense, et si prisable, qu' il vaudroit mieux que tout le monde s' en retournast au neant, que de p783 faire, dire, ou penser aucune chose contre vostre volonté, et vostre honneur. C' est donc fort mal à propos qu' il conclud que les deistes adorent Dieu en verité, puis qu' ils n' ont qu' un perpetuel erreur, et une impieté continuelle dans le coeur, et dans la bouche, afin que leurs actions respondent à leur creance, et qu' il n' y ait aucun vice qu' ils ne commettent : c' est pourquoy nostre poëte a renversé ces derniers quatrains du malheureux deiste fort à propos, lors qu' il a dit, parlant de cet imposteur. Ennemy conjuré de la religion feignant aymer la paix, il combat tout le monde, subtil fauteur qu' il est de l' irreligion il méconoit l' auteur de la terre, et de l' onde. Car que tout simplement il ayme l' eternel, et en luy ce qui est, ce qui vit, et respire, p784 sans que par les effets il se declare tel, il est par trop aisé au menteur de le dire. Si personne jamais mentit impudemment, le deiste a menty dans une fausse rime de son dernier quatrain, où il dit sotement qu' un fidelle chrestien meilleur que Dieu s' estime. Quelqu' un meilleur que Dieu se peut-il estimer ? Croiroit-on pas plustost qu' une goute d' eau claire pourroit estre cent fois plus grande que la mer, ou le soleil moins clair que le rayon solaire ? Au regard de l' athee, encor qu' apertement il nie l' eternel, et sa saincte police, si n' en discourt-il pas du tout si faussement que le deiste fait en niant sa justice. Ainsi l' athee osant nier la deité, c' est en vain que meilleur le deiste s' estime, car il n' a point de Dieu s' il dit la verité, la foy du seul chrestien est seule legitime. Je vous donneray tous les autres quatrains avant que nous partions d' ensemble, comme je vous ay desja promis, si je ne l' oublie. p785 Or il faut mettre fin à ce discours, car vous voyez que vostre poëte est un homme effronté, qui n' a ny crainte de Dieu, ny honte de ses impostures, ny aucun sentiment de pieté. Mais je vous prie, comment se pourroit-il faire que celuy-là adorast Dieu en verité, qui se moque de ses commandemens, et nie sa providence ? Comment honoreroit-il celuy-là duquel il voudroit que la justice, et la puissance fust destruite ? Comment aymeroit-il Dieu, puis qu' il appelle ceux qui employent toute leur vie, tout leur esprit, et toutes leurs actions à son service, bigots, et superstitieux ? Bref comment adoreroit-il Dieu, puis qu' il cherche, et medite toutes sortes de raisons, et de moyens pour esloigner de son esprit la pensee du vray Dieu, p786 n' ayant point de plus grand tourment que l' apprehension d' une veritable divinité, qui ne punira pas moins griefvement les meschans, qu' elle recompensera les bons avantageusement, estant infiniment égale en ses actions. Sus donc que ce mal-heureux deiste attende tant qu' il luy plaira son but, et le terme de sa vie, car il est tres-asseuré qu' il n' aura point d' autre recompense, que les flammes eternelles des damnez, s' il ne commence à changer d' opinion, et de vie. Il a beau se promettre la gloire au bout de la carriere, ce n' est pas en se donnant du bon temps, ny en assouvissant ses passions, qu' il y parviendra ; il ne seroit pas raisonnable que ceux qui ont pris toutes sortes de plaisirs jusques a en regorger, eussent la p787 mesme recompense de ceux qui ont tant enduré pour l' amour de Dieu. Il ne se doit donc rien promettre de la recompense eternelle, si premierement il n' expie tous ses pechez par ses larmes, et par une juste penitence. Je prie nostre grand Dieu, qu' il luy fasse cette grace, et à tous ceux qui ont trempé en semblables erreurs ; et pour vous, monsieur, je vous conjure par toutes sortes de respects, et particulierement par l' amour que vous portez à Dieu, que vous taschiez à desabuser tout autant de personnes que vous recognoistrez avoir esté perverties, et ensorcelees par le mauvais levain, et par le dangereux venin de ce malheureux poëme. Le D asseurez vous que j' apporteray toute sorte de diligence, p788 afin de retirer tous ceux que je sçai avoir esté pervertis par les fantaisies de cet imposteur, car je croy que la grace que Dieu m' a faite ce jourd' huy en me dessillant les yeux ; et me retirant de ces maudites opinions par vostre moyen, m' oblige non seulement a embrasser la religion catholique, laquelle je revere, j' adore, et recognois pour la seule, et la tres-veritable, et à laquelle je veux m' arrester pour jamais, mais aussi d' essayer par tous moyens de ramener à la religion catholique tous ceux qui se sont perdus par ce malheureux poëme, et par le discours, et la hantise des autres libertins. Or je vous prie de m' enseigner comme il faut que je me comporte pour abjurer mon erreur, et me faire quitte de tous les pechez que p789 j' ay commis depuis que j' ay suivy ces opinions extravagantes, et à qui je me pourray addresser, s' il me revient quelque doute, ou difficulté touchant les erreurs, que j' avois espousez jusques à maintenant. Le Theol pour ce qui est de vostre conscience, il faut que vous la mettiez entre les mains de quelque confesseur docte, prudent, et pieux, auquel vous fassiez une confession generalle de tout le mal que vous avez fait depuis vostre jeunesse jusques à present ; vous n' aurez pas plustost declaré vos pechez, et n' aurez pas plustost eu regret de les avoir commis à cause qu' ils sont contre la volonté divine, avec un ferme propos de les eviter desormais, et de servir, et aymer Dieu de tout vostre coeur le p790 reste de vos jours, que vous ressentirez un contentement, et un plaisir extraordinaire, et confesserez hautement qu' il n' y a nul plaisir qui soit vray, et solide, que celuy que le chrestien ressent en son ame, lors qu' il ayme Dieu de toute son affection ; et ne se passera jour en toute vostre vie, auquel vous ne benissiez, et remerciez la bonté divine, de ce qu' elle vous a retiré des tenebres de l' erreur, parmy lesquelles vous vous perdiez miserablement. Pour ce qui est des difficultez qui vous pourroient revenir dans l' esprit, vous ne sçauriez manquer de doctes personnages, lors que vous serez arrivé à Paris, lesquels vous esclarciront sur tous vos doutes, car vous avez ceste tres-excellente compagnie de la Sorbonne, p791 laquelle contient autant de soleils comme elle a de docteurs, qui sont les hercules spirituels, lesquels couppent la teste à toutes sortes d' erreurs. Je m' asseure que si vous les allez voir, qu' ils vous recevront à bras ouverts, et avec un grand signe de la joye qu' ils ont que les deistes, et les athees, et toutes sortes de libertins reviennent à l' eglise, et quittent leurs erreurs, et leurs fantaisies. Ce sont les oracles de toute la France, desquels mesme les nations estrangeres tirent resolution des plus grandes difficultez qui surviennent és choses morales, et divines : ce sont des boucliers tousjours prests à defendre la foy catholique, apostolique, et romaine, contre toutes sortes d' impietez, et d' erreurs, et mesme p792 contre les portes de l' enfer : ce sont les ornemens de la France, la terreur des heretiques, le fleau des impies, la consolation, et le refuge des gens de bien. Mais il est temps que nous nous separions, car je croy que vous n' avez plus nul sujet de douter en ce qui est de la religion catholique, avisez si je vous peux servir en quelqu' autre occasion. Le D monsieur, je croyois que vous me donneriez encore une journee pour resoudre les difficultez, lesquelles m' ont arresté parmy vos responses selon que vous me l' aviez promis, c' est dequoy je vous conjure maintenant. Le Theol je suis marry que la commodité ne me le permet, mais je me dois treuver à quarante lieuës d' icy dans quatre jours, ce p793 sera tout ce que je pourray faire de m' y rendre. Au reste je repasseray par icy dans un mois, je vous promets que je vous donneray satisfaction sur tout ce que vous aurez treuvé difficile dans mes discours, si vous voulez prendre la peine de vous rendre dans cette ville, cependant vous pourrez faire un voyage à Paris, afin de convertir quelques-uns de ceux qui se sont perdus par la lecture de vostre poëme, par la conversation de tous ces libertins dont vous m' avez parlé, et par la lecture des mauvais livres. Le D je ne manqueray pas à me treuver icy dans un mois jour pour jour, et vous attendray de pied ferme, à ce qu' il vous plaise me resoudre sur les difficultez que j' ay sur ce que vous avez dit ; s' il me p794 vient quelque doute, ou quelque nouvelle difficulté sur ce qui est de la religion chrestienne, je vous la proposeray pour en estre éclarcy, et vous rapporteray fidellement ce que j' auray découvert à Paris touchant les malheureux libertins, avec lesquels je m' estois perverty. Le Theol plaise à la divine bonté nous conduire, et nous assister durant nos voyages : vous n' aurez que faire de m' attendre, car je seray icy de retour dans un mois precisément, quand je devrois precipiter les affaires, qui me pourront survenir au lieu où je vais. Or puis que nous avons achevé de combattre l' erreur, et le mensonge, il est tres-raisonnable que nous rendions graces à l' eternelle p795 bonté, avant que de nous entre-quitter, puis qu' elle a menagé vostre salut, et la conduit au port du bon heur avec tant de facilité, qu' il estoit ce semble impossible d' esperer une telle faveur de celuy lequel vous aviez tant offensé ; disons luy donc avec cet excellent poëte, duquel je vous ay desja cité les vers. ô Dieu tout bon (...). p799 Le D pleust à Dieu que nos poëtes voulussent imiter cet excellent personnage, qui parle si dignement des loüanges de Dieu, ô quel plaisir il y auroit a les lire ; je vous proteste que vous m' avez grandement obligé en me donnant p800 ces vers ; or avant que prendre congé de vous, je vous demande seulement une heure de temps pour vous proposer quelques autres raisons, lesquelles m' ont autrefois donné de la peine. CHAPITRE 26 dans lequel le deiste dit adieu au theologien, apres qu' il a proposé les raisons, pour lesquelles beaucoup de libertins se perdent ; et puis il declare sa conversion, et sa resolution de bien faire. Le Theologien si une heure ne suffit pour ce sujet, je vous en donneray trois, proposez hardiment ces raisons. p801 Le D vous m' obligez par trop, je croy qu' une heure tout au plus sera suffisante pour mettre en avant ce qui a perdu, ou du moins ce qui a fort esbranlé plusieurs jeunes hommes tels que je suis. Voici l' artifice duquel ils se servent. Premierement ils ne voyent rien parmy les catholiques qu' ils ne taschent à reprendre, et à sindiquer, afin que ceux ausquels ils parlent, se scandalisent de la moindre chose ; par exemple s' ils voyent par hazard qu' un prestre, lequel s' expose dans les eglises pour entendre les confessions, prefere quelque seigneur de marque, ou quelque honneste homme de qualité à un pauvre manoeuvre, ou à quelqu' autre personne de basse condition, ils publient par tout où ils treuvent leurs confidens, qu' il n' y p802 a rien dans l' eglise, qu' un respect humain, que tout ce qu' il y a, ne butte qu' à l' argent, à l' ambition, et aux commoditez temporelles. Que diriez vous qu' ils en viennent jusques là, que quelques uns d' entr' eux ont embrassé le libertinage, et ont quitté toute sorte de religion à cause qu' on les avoit trop fait attendre dans l' eglise pour entendre leur confession. Secondement s' ils voyent, ou rencontrent quelque prestre, lequel ne soit pas si modeste, si sage, ou si sçavant comme requiert sa qualité, ou comme ils jugent qu' il devroit estre, ils en font mille risees, et taschent de calomnier toutes sortes d' ecclesiastiques sous pretexte qu' ils en ont treuvé quelqu' un qui abusoit de son devoir, et de sa dignité. p803 Tiercement, s' ils rencontrent quelque fausseté en lisant quelque livre d' histoires, ou quelque livre des proprietez naturelles des plantes, des animaux, des pierres, des mineraux, etc. Ils tirent incontinent une consequence au desavantage de la religion catholique, et disent que ce qu' on dit des miracles, et de la religion, peut aussi bien estre faus, et controuvé, comme ce qu' ils ont remarqué dans ces livres, desquels nous avons parlé. 4 quand ils lisent la bible, (ce qu' il ne leur arrive guere souvent, parce qu' ils n' y treuvent pas les rimes, ny la douceur qui les chatoüille en lisant leurs poëtes impudiques, leurs romans, et leurs fables) ils tournent tout ce qu' ils peuvent, en risee, et sont si impudens p804 qu' ils disent qu' un crocheteur pourroit composer une bible mieux faite que la nostre. Enfin lors qu' ils voyagent, et qu' ils voyent diverses façons de vivre, et diverses sortes de religion entre les divers peuples qui habitent la terre, ils ayment mieux ne rien croire du tout, que de suivre celle-cy, ou celle-là. Voyla une partie de leurs fantaisies, et des raisons, pour lesquelles ils abandonnent, ou n' embrassent pas la religion catholique. Le Theol je vous asseure que vous aviez raison de dire qu' une heure nous suffiroit pour respondre à ces raisons, car elles sont si frivoles, si legeres, et si niaises, qu' il est impossible qu' un homme de jugement en soit frappé, ou esbranlé. Si vous desirez voir plusieurs p805 autres raisons, pour lesquelles quantité de jeunes folastres se laissent aller au libertinage, et à l' impieté, vous en treuverez dix-huict dans le 3 article de la question que j' ay faite contre les athees, entre lesquelles vous en verrez quelques-unes qui approchent des vostres, ausquelles neantmoins je veux respondre pour vostre contentement. Il faut donc que vous sçachiez que comme la gloire ne destruit pas la grace, ny la grace la nature, aussi les loix divines, et les ecclesiastiques ne destruisent pas, et ne repugnent point aux loix de l' honnesteté, ny aux loix de la raison, au contraire elles les perfectionnent, et les rendent beaucoup plus excellentes : or la raison nous dicte que celuy qui a les affaires du royaume, p806 de la republique, ou du parlement en main, et lequel est le plus souvent contraint de perdre le boire, et le manger pour rendre la justice, et pour expedier de pauvres gens qui l' attendent à sa porte, et que celuy là lequel est pressé par des affaires de grande consequence, doit estre preferé à celuy qui n' en a point. Il est donc tres-raisonnable que le confesseur entende plustost celuy là que cestuy-cy, puis que les sacremens ne sont pas instituez pour empescher le train de la justice, ny d' aucune affaire honneste, et licite. Et puis Dieu, et l' eglise veulent qu' on porte respect aux magistrats, et à tous ceux qui ont quelque grande charge, ou quelque grand merite, qui les rend dignes d' une singuliere recommandation, p807 si bien que ce n' est que manque de jugement, et de consideration, si quelque libertin se scandalise, ou plustost feint d' estre scandalisé, quand on prefere un homme de qualité soit à la confession, soit à la communion, soit à quelque autre chose qui depende de l' eglise. Cette preference n' est que du lieu, du rang, ou du temps, car cela n' empesche point que le moindre du monde ne recoive les mesmes sacremens. Je veux qu' il luy faille attendre une heure, ou deux pour se confesser, le voyla bien malade, luy qui employe les jours, voire le mois entiers à ses plaisirs, et passe-temps. Il devroit plustost prendre occasion de reformer tellement sa conscience, cependant que Dieu luy donne ce loisir, qu' il sortist avec p808 une si ferme resolution de bien vivre, que jamais il n' offensast Dieu. Au reste s' il a des affaires, ou qu' il soit pressé d' ailleurs, qu' il attende une autre occasion ; si c' est le jour de pasques, ou celuy de quelque autre feste, qu' il reserve sa confession pour le lendemain, ce que faisant il n' aura nul suject de se mécontenter. Je vous donne à penser si vos confidens ont raison de conclure leur impieté de ceste preference, et s' ils ne sont pas merveilleusement estourdis, et depourveus de jugement, quand ils disent qu' on n' a que l' ambition, et l' avarice en recommandation, vrayement ceus la se soucient fort de l' avarice, ou de l' ambition, lesquels ont quitté tout ce qu' ils avoient, et toute la pompe, et la vanité p809 du monde pour suivre les conseils evangeliques de nostre Seigneur : il y a bien de l' apparence que ceux qui se sont rendus miserables (si j' ose ainsi parler, afin que je suive les propos, et le sentiment des libertins) pour suivre Jesus-Christ, en se depoüillans de toutes sortes d' honneurs, et de richesses, avec lesquelles ils pouvoient vivre splendidement dans leurs maisons, tels que sont la plus part de ceux qui se font religieus, il y a dis-je bien de l' apparence que ceux là cherchent l' argent, ou l' honneur. Vrayement s' ils ne confessoient, s' ils ne preschoient, et ne faisoient toutes leurs autres actions que pour l' argent, ou pour l' honneur, et qu' ils n' eussent pour fin unique, ou du moins pour la principale, p810 et derniere, la gloire, l' honneur, et l' amour de Dieu devant les yeux, ils seroient plus miserables que les bestes, et serois content qu' on les enfoüist tous vifs dans les entrailles de la terre. Non, non, qu' ils ne se persuadent point que les prestres, lesquels font bien leur devoir, ayent autre intention principale que de plaire à Dieu, de chercher le salut des hommes, et de faire la saincte volonté de Dieu, quand ils administrent les sacremens. S' ils les avoient hantez, et qu' ils sceussent la façon dont les bons ecclesiastiques se comportent en leurs actions, ils treuveroient que les bons prestres n' ont point de plus grand regret, que lors qu' ils ont laissé passer quelqu' une de leurs actions, ou de leurs paroles, laquelle p811 ils n' ont pas rapportee actuellement, ou virtuellement, expressement, ou implicitement à la gloire de Dieu. Or pour ce qui est des autres, lesquels ne vivent pas en religieux, ou selon que requiert l' estat ecclesiastique, je confesse qu' ils meritent un grand chastiment, puis qu' ils sont causes par leurs dereglements, et par leur vie depravee, que plusieurs jeunes follastres, qui ont desja l' esprit disposé au libertinage, se laissent aller à l' impieté. Les evesques, et autres prelats qui ont la charge, et le pouvoir sur tels ecclesiastiques, doivent soigneusement prendre garde à cela, car ils en respondront corps pour corps, et ame pour ame au grand jour du jugement, et en rendront conte au jugement p812 particulier, lequel se fait tout aussi tost que l' ame se separe du corps. Mais un homme de bon esprit, et de bon jugement, ne se scandalise pas si facilement, car il sçait qu' il y a des meschans en toutes sortes de compagnies : au contraire il deplore leur condition, et leur misere, et en advertit les superieurs ecclesiastiques, s' il le treuve à propos, à ce qu' ils y apportent du remede. Je ne veux pas m' amuser à ce qui est des mensonges, et des faussetez qui se rencontrent dans les autheurs profanes de l' histoire, et dans ceux qui traitent des plantes, des mineraux, et des animaux, car nous advoüons cela, aussi bien qu' eux ; mais c' est estre bien sot que de conclure le mesme de la bible, car c' est tout de mesme que si on inferoit que Dieu fust foible, p813 ignorant, ou menteur, par ce que les hommes sont foibles, ignorans et menteurs, d' autant que la verité des histoires profanes n' est appuyee que sur l' authorité des hommes, mais la verité de l' escriture saincte est fondee sur la verité mesme, puis que c' est Dieu, lequel nous la donnee, et revelee, ce qu' il a témoigné par une si grande multitude de miracles, et de faveurs, qu' il est impossible d' avoir aucune juste raison d' en douter. Ils ajoûtent encore malicieusement que la bible, sçavoir est qu' elle n' est pas bien faite, et qu' un simple maneuvre en pourroit faire autant ; je ne croy pas qu' il puisse y avoir un plus grand defaut de jugement, n' y une plus grande ignorance sur la terre, que de blasphemer de la sorte touchant l' escriture p814 saincte, car quand tous les hommes du monde seroient assemblez, et qu' ils passeroient toute leur vie à l' estude, ils ne pourroient pas composer la valeur d' un seul verset du premier chapitre de la genese. Il n' y a philosophie, ny metaphysique, ny cabale, ny experience, laquelle puisse nous enseigner le temps, auquel le monde a esté creé, ou par quelle partie sa creation a commencé ; et si je demande à un cabaliste, ou à un platonicien pourquoy les corps sublunaires sont corruptibles, ou pourquoy il y a des binaires, ou des dualitez au monde, veu qu' il semble qu' il seroit meilleur, qu' il n' y eust que l' agent universel, les principes simples, et épurez, et l' unité, personne ne me pourra satisfaire sur ce suject. p815 Je demande seulement aux athees, aux deistes, et à tous ceux qui ne recognoissent pas la verité de l' escriture saincte, et qui pensent que le monde n' a pas esté fait, qu' ils me fassent la faveur de lire le trente-huictiesme chapitre du livre de Job, et qu' ils prennent les paroles de Dieu pour eux, lequel reproche l' ignorance de ses oeuvres à tous ceux qui se meslent d' en discourir. (...). p816 Je laisse le reste, de peur d' estre trop long ; qu' ils lisent seulement ce trente-huictiesme chapitre, et les trois autres suivans, je m' asseure qu' ils recognoistront qu' il ne peut y avoir autre verité du commencement du monde, et de tout ce qui est proposé dans ces chapitres, que celle que Dieu nous a revelee par sa saincte parole, et qui est contenuë dans l' escriture saincte, laquelle nous apprend que Dieu a creé le monde au commencement, (...) sur lequel se torne, et se fonde toute la cabale, sans lequel elle ne pourroit subsister. Si vous voulez sçavoir pourquoy il a fait la terre, p817 aussi bien que le ciel, veu qu' il se pouvoit contenter de cestuy-cy, qui represente la forme, ou la plus noble partie du composé, ou l' estre corporel le plus épuré, le prophete royal vous respond dans le pseaume 113 vers. 11 (...), c' est à dire que Dieu a fait tout ce qu' il a voulu, (...). Il n' avoit pas besoin du ciel, ny de la terre, ny de la forme, ny de la matiere, non plus que du medium, ou principe mitoyen, ny de la substance, ou des accidens ; bref il se fust aussi bien passé de toutes les creatures, comme il s' en estoit passé de toute éternité : mais il luy a pleu de les creer, à ce que toutes les corporelles servissent à l' homme, et l' homme à Dieu, dans lequel il a mis son image, afin de le rendre p818 bien-heureux, s' il suit sa saincte volonté. Ce n' est pas merveille si un tas de jeunes étourdis treuvent à redire à l' escriture saincte, premierement par ce qu' ils ne l' entendent pas, et ne sçavent pas les thresors inépuisables qui y sont cachez ; secondement, par ce qu' ils ne suivent que la volupté brutale des sens, c' est pourquoy ils ne peuvent priser, ny gouster ce qui est de l' esprit, (...). Pleust à Dieu qu' ils fissent comme un certain jeune homme, lequel ayant un bel esprit, ne prisoit pas davantage la bible qu' eux, mais apres qu' on luy eut mis un nouveau testament grec en main, il ne l' eut pas si tost leu, qu' il changea de vie, et p819 d' opinion, car tout aussi tost il confessa haut et clair, que jamais n' avoit rien treuvé de semblable parmy toute la sagesse, ou les livres des grecs, et des romains, ny parmy toute la philosophie, et se fist incontinent religieux dans un ordre reformé, dans lequel il vit maintenant avec le grand contentement de ceux qui le cognoissent. Je me promets que tous ceux qui se sont moquez de l' escriture saincte, feront le mesme, s' ils veulent prendre la peine de lire le nouveau testament, ou du moins les epistres de Sainct Paul avec attention, et confesseront que jamais n' ont rien leu, ouy, veu, ou pensé de si sublime, ny de si excellent, comme ce qui est dans la bible. Et puis les miracles ne se sont jamais faits en faveur d' aucun livre, p820 comme ils se sont faits en faveur des veritez qui sont dans l' escriture saincte : or il ny a nul doute que les livres, la verité desquels est tesmoignee par le ciel, et par les faveurs extraordinaires de l' eternel, ne soient meilleurs, et plus excellens que ceux qui n' ont autre tesmoignage que celuy des hommes, quels qu' ils soient. ô pauvres gens, ô miserables folastres, helas que je vous pleins ! De vous estre abandonnez à vos fantaisies, et à vos imaginations chancelantes, et vagabondes ; plaise à nostre Seigneur les ramener à la verité de la religion, et à la recognoissance des veritez, lesquelles Dieu nous a proposees par sa parole contenuë dans les saincts livres. Les divers voyages, et les diverses cognoissances, et conferences p821 qu' ils font, est encore cause de ce qu' ils se jettent tantost d' un costé tantost d' un autre : aujourd' huy ils se tournent vers le calvinisme, demain vers le lutheranisme, puis apres vers le mahometisme, une autrefois vers le judaisme, et quand ils ont quelques bons intervales, vers la religion catholique ; bref ils ne cessent de chercher, torner, et roder jusques à ce qu' ils soient tombez dans l' impieté, dans l' atheisme, et dans le libertinage. Je leur demanderois volontiers ce que demanda Elie aux israëlites, (...). Jusques à quand changerez vous tant de fois d' opinion, et de religion ? Jusques à quand demeurerez vous boiteux, et estropiez ? Voyans d' un costé que la verité vous contraint p822 de confesser qu' il n' y a point d' autre religion que la catholique, et de l' autre ne voulans pas suivre, ny faire ce qu' elle prescrit. Et quoy ? Pour je ne sçay quel mot de gausserie que quelque malheureux dira de la religion, ou pour quelque écervelé que vous rencontrerez, lequel vous estourdira de son caquet, et voudra controoller la parole de Dieu, vous quitterez la foy catholique ! Vous ne serez pas si lasche que cela, et me promets que si vous avez un bon esprit, que vous ne quitterez jamais la foy divine, quelque royaume estranger que vous puissiez visiter, car vous apperceverez facilement qu' il n' y a rien de semblable, ny de si excellent dans toutes les coustumes de vivre, ou dans les façons de servir Dieu, et de l' adorer, p823 dont se servent les payens, les turcs, et les autres nations ennemies du nom chrestien, comme il y a dans nostre saincte religion, laquelle seule adore l' autheur de la terre, et de l' onde par les voyes, façons, et ceremonies qu' il nous a luy mesme prescrites, ou qu' il a inspirees à la saincte eglise catholique, apostolique, et romaine, contre laquelle tout l' enfer, et tous les efforts des hommes ne peuvent rien faire qui la puisse ébranler. Que les calvinistes, et les autres heretiques soient tant empeschez qu' ils voudront de resister aux deistes, ausquels j' ay ouy dire qu' ils ne peuvent respondre, et devant qui ils tremblent, car nous ne craignons non plus les uns que les autres. Pour moy je treuve que p824 ceux cy ne sont qu' un rejeton de ceux là, et quiconque voudra m' aboucher d' entre les heretiques, je me fais fort de luy monstrer qu' il n' a pas meilleur droit que le deiste, et qu' il faut qu' il embrasse le deisme, s' il veut maintenir son heresie. Voyla où les reformateurs conduisent le monde, lesquels au lieu de faire des chrestiens reformez, engendrent des deistes, des athees, et des libertins. Mais c' est assez discouru touchant la foiblesse de ces pauvres esprits, avisez s' il ne vous reste plus aucune difficulté, à ce qu' il n' y ait rien qui vous puisse troubler pendant mon voyage ; si tost que je seray de retour, je vous expliqueray ce que vous n' aurez pas entendu dans tous les discours que nous avons eu par ensemble. p825 Le D je n' ay rien pour le present qui me tourmente l' esprit, c' est pourquoy je ne veux pas retarder plus long temps vostre voyage, au retour duquel je m' attends de vous proposer toutes les difficultez, lesquelles vous avez remises à la fin du discours, afin que j' en sois parfaitement éclarcy. Je m' en vais passer 10, ou 15 jours à Paris, pour voir si je pourray ramener quelqu' un de mes camarades à la religion catholique ; si vous m' eussiez donné le poëme qui refute celuy du deiste, je l' eusse opposé au sien, mais j' espere que vous me ferez la faveur apres vostre retour, de m' en donner une copie. Au reste si j' apprens quelques nouvelles raisons, qu' ils ayent pour s' opposer à la vraye religion, je vous les rapporteray fidellement, à ce qu' il p826 vous plaise m' enseigner en quoy elles manqueront. Le The je vous promets que je vous donneray toute sorte de satisfaction, quand je seray de retour, pourveu que vous trouviez icy dans le temps prescrit : retenez seulement toutes les objections, où raisons, dont ils se servent pour combattre la verité, afin que vous soiez armé contre toutes sortes d' impietez, et que vous puissiez imposer un perpetuel silence à tous les libertins, et deistes, avec qui vous vous rencontrerez desormais. Or il seroit bon que vous tesmoignassiez a nostre depart vostre conversion, et l' abjuration de toutes vos impietez par quelque forme de confession de foy, cela vous affermira davantage en ce qui est de la vraye religion, et sera cause p827 que la divine bonté vous remplira de ses graces, et de ses benedictions. Le D monsieur, il me semble que je vous ay rendu des preuves assez signalees de ma conversion par mes parolles, et par le contentement que j' ay pris a tous vos discours, et par l' aveu que j' en ay fait : car vous pouvez assurer que ce n' a pas esté des seules leures que j' ay quitté les erreurs, qui m' avoient tenu captif jusques a vostre rencontre, mais de tout mon coeur, et de toute mon affection. Je croy que la façon dont je me comporteray dorenavant en toutes mes actions, et mes parolles, vous fera paroistre avec quelle sincerité j' embrasse la foy catholique, et quel horreur j' ay des impietez, ausquelles j' avois p828 favorisé en quelque façon que ce soit, jusques à present. Je desirerois seulement pouvoir retirer de la mesme impieté tous ceux qui sont de ma cognoissance, car ce m' est un grand d' esplaisir que ceux lesquels j' ayme passionément, et pour qui je voudrois endurer la mort, s' il en estoit besoin, trempent si avant dans le libertinage. Je ne scache rien que cela de mal en eux, car ils ne sont point scandaleux, et font plaisir à leurs amis fort librement : je croy que ce sera ce qui me donnera plus de desplaisir, et d' affliction. Je les recommande tant que je puis a vos prieres, a ce qu' il plaise a sa divine majesté de les regarder de l' oeil de sa misericorde, et leur donner une si grande repentance de tous leurs pechez, et une si grande p829 aversion de toutes sortes d' impietez, qu' ils n' ayent aucun repos ny le jour ny la nuict, jusques à ce qu' ils ayent quitté leurs mal-heureuses opinions, et qu' ils ayent embrassé la religion catholique. Or il est raisonnable que je vous témoigne encore un coup ma conversion, puisque vous le desirez, car que ne dois-je en faveur de celuy qui ne m' a rien refusé, et qui ne me demande rien que ce qui fait pour mon salut ? Pleust à Dieu que je rendisse ce tesmoignage du vray sentiment que j' ay de la verité, avec mon propre sang : mais la bonté divine aura mes paroles pour agreables, jusques à ce que j' en vienne aux effets, si jamais l' occasion s' en presente. J' embrasse donc la religion catholique, apostolique, et romaine p830 de tout mon coeur pour jamais, et deteste les erreurs, les fantaisies, et les malheureuses opinions des athees, des deistes, et autres libertins, ausquelles j' avois favorisé jusques à ce qu' il eust pleu à Dieu me faire recognoistre l' aveuglement ou j' estois, et le peril que je courois : jamais la verité chrestienne ne sortira de mon esprit, et n' auray jamais d' amour que pour mon sauveur, et redempteur Jesus-Christ. Adieu donc malheureux, qui m' aviez perverti par vos cajolleries, et par vos impostures : adieu vers impudiques, ausquels je me plaisois tant, avant que le rayon de la lumiere eternelle eust frappé dans mon esprit. Adieu maudites voluptez, par qui j' ay esté aveuglé, enprisonné, et charmé si long p831 temps. Adieu toute sorte d' impieté, dans laquelle je m' estois enfoncé si avant : adieu vanité, adieu tout ce qui m' a separé de la religion catholique, et de l' amour, de l' honneur, et du respect que je dois à mon Dieu, auquel j' addresseray desormais ma priere par ces vers. Vous des meschans l' etonnement Dieu qui veillez incessamment dessus les actions des hommes, qui plus que jamais sont tachez en cet ingrat siecle où nous sommes, de toutes sortes de pechez. Daignez jetter les yeus sur moy pour vivre selon vostre loy, j' abandonne celle du vice : ce monde n' est plus mon vainqueur : à vous seul je fais sacrifice de mes desirs, et de mon coeur. Plongé dedans l' adversité où le vice m' avoit jetté, je souffrois un mal incroyable : p832 mon goust ne treuvoit rien de doux : bon dieu ! Que l' homme est miserable quand il est éloigné de vous. Ce monde doit finir un jour, qui par un illicite amour rend nos ames si criminelles : vous seul pouvez tousjours durer : les recompenses eternelles, de vous se doivent esperer. Aussi depuis que j' ay gouté, Seigneur, de la felicité qui dans le paradis abonde : au pris des delices du ciel, je treuve les douceurs du monde plus ameres que n' est le fiel. Le bien que vous avez promis dedans le ciel à vos amis, ce n' est point un bien perissable : le monde n' a que de l' ennuy, et c' est bastir dessus le sable que de s' appuyer dessus luy. Avant que Dieu m' eut visité, j' estoy tousjours espouvanté, mais ! Jouissant d' un bien si rare, le recit ne m' estonne pas des tourmens que l' enfer prepare aus meschans apres le trespas. p833 Adieu ces écrits, et ces vers dont je voulois par l' univers que ma loüange fust semée : si je ne suis plus amoureux d' une si vaine renommée, c' est signe que je suis heureux. Quand je cherissois ces escrits, et que mon coeur, et mes esprits bruloient d' une impudique flame : sans repos je passois les nuits, et tous les jours dedans mon ame naissoient nouveaux sujets d' ennuis. Maintenant que j' en suis sorti, et que vous m' avez garanti, Seigneur, d' un si cruel naufrage : asseuré dedans vostre port j' apperçois au gré de l' orage les hommes courir à la mort. Vivans parmi l' ambition ils n' ont que de l' affliction, et ne sentent que du martyre, le repos ne les suit jamais : aussi n' est-ce qu' en vostr' empire où regn' absolument la pais. Grand Dieu, qu' un rayon de vos yeux eleve leurs coeurs dans les cieux p834 au mespris de toute la terre, et que d' un sainct amour touchez ils sortent vainqueurs de la guerre qu' ils ont avecques les pechez.