CHAPITRE 16 p405 dans lequel il est monstré que la science, ou la volonté divine n' est point cause de nos pechez : et quelle distinction, ou identité il y a entre les perfections divines, avec beaucoup d' autres choses, par lesquelles les quatrains du deiste sont refutez, depuis le vingt-neufiesme, jusques au 36. Le Deiste je luy veux demonstrer par les propres fondemens de son escole, que toute punition cesse apres le trespas, et qu' elle repugne à l' equité supréme. p406 qu' il me responde à cét argument, par lequel je luy donne le choix entre ces deux questions : tous mouvemens suivent la cognoissance de Dieu, ou les actions de nostre volonté suivent son ordonnance. s' il choisit le premier, accordant que tous mouvemens suivent le sçavoir divin, est-il pas impudent d' opposer le vouloir divin aux objects de sa cognoissance, et rendre le vouloir, et le sçavoir de Dieu contradictoires ? Le Theologien demeurez-là, et voyons un peu ceste belle demonstration deistique, advisons si ce dialecticien quadragenaire entend bien les fondemens de l' escole de theologie, et s' il en tirera sa pretenduë doctrine. Il nous donne le choix de deux questions, qu' il embroüille assez p407 finement, de peur qu' on y voye clair, mais (...) : car tous les mouvemens ne suivent pas la cognoissance en qualité d' effects, puis que la science, par laquelle Dieu cognoist tous les mouvemens, n' est pas active, et cause des effets, mais elle est speculative ; et est necessaire que tous nos mouvemens soient premierement futurs, avant que Dieu sçache qu' ils doivent arriver, si bien que le sçavoir divin suit plustost (s' il faut ainsi parler) les susdits mouvemens, qu' il ne les devance ; c' est pourquoy je nie ceste premiere proposition. Pour l' autre question, à sçavoir si les actions de nostre volonté suivent l' ordonnance de Dieu, je respons qu' il n' y a que les bonnes actions conformes aux conseils, p408 ou aux commandemens de Dieu, qui suivent son ordonnance, car les mauvaises sont contraires à ces mesmes ordonnances ; aussi bien que les duels sont contraires aux ordonnances, et edits du roy. Voyla donc vostre sophisme par terre, et vostre quatrain qui commence, s' il dit en premier lieu, mis à neant. Or c' est fort mal à propos de comparer le vouloir de Dieu avec les objects de son sçavoir, car s' il estoit question d' oposer quelque chose au vouloir, qui est un acte divin, il falloit prendre quelque autre acte, ou quelque privation d' acte, et non pas les objects : mais poursuivez car vos autres quatrains pourront nous faire voir plus clairement la ruse de ce galand, et nous donneront occasion p409 d' expliquer cecy plus au long. Le Deiste car si quelques objects de la science de Dieu sont repugnans à sa volonté, faudra-il pas confesser que la cognoissance, et la volonté divine seront diverses, comme sont nostre cognoissance, et nostre volonté ? Le Theol nenny, cela ne sensuivra nullement, car il n' est pas necessaire que les actes par lesquels Dieu veut, et cognoist, soient reellement differents, comme les nostres, à ce que les objects de l' acte de cognoissance soient oposez, et repugnans à sa volonté ; c' est assez que le mesme acte, par lequel Dieu veut, et cognoist, tout ce qu' il veut, et cognoist, ait une si grande vertu, qu' il responde aux actes divers de nostre volonté, et de nostre entendement, à ce que les objects de cet acte divin, entant p410 qu' ils sont cognoissables, ou cogneus soient opposez à ce mesme acte, entant qu' il est consideré comme acte de volonté, ou que les susdits objects soient repugnans aux objects de ceste volonté. Ne voyez vous pas que les objects d' une mesme science sont opposez, aussi bien que ceux d' une mesme volonté ? N' est il pas plus clair que le soleil, que Dieu cognoist toute sorte de mal, et de non estre ? Ce mal est-il pas opposé à sa volonté, et à ce qu' il veut ? Puis que c' est la nature de la volonté bien reglee de ne se porter, ny pouvoir jamais se porter au mal en l' approuvant, et en l' aymant : la volonté divine est bonne, et le mal que Dieu sçait, est mauvais ; quelle merveille y a-il donc que l' object de son sçavoir p411 soit opposé à son vouloir, si ce n' est que vous trouviez merveilleux que le mal soit opposé au bien. De là vous pouvez facilement conclurre que le cognoistre, et le vouloir de Dieu ne sont pas choses differentes, comme ils sont en nous, encore que leurs objects exterieurs soient differents, et separez, d' autant que l' acte de l' entendement, et de la volonté divine ne dépend pas de ces objects exterieurs, puis qu' ils sont creez, et dépendans, et l' acte divin increé, et independant. Pour entendre cecy, il faut vous souvenir de ce que nous avons dit cy devant, sçavoir est que l' acte divin unique, et tres simple est si parfait, qu' il peut infiniement davantage, et respond à une plus grande quantité, et diversité d' objects, p412 que toutes nos puissances, et toutes nos actions, de sorte qu' il fait, qu' il gouverne, et qu' il remuë tout, bien qu' il soit immuable. Imaginez vous que le poinct du centre lequel est un cercle, produise toutes les lignes, qui en sont tirées, en telle façon que ces lignes soient diverses, et contraires, (comme elles sont en effect) direz vous que ce poinct soit contraire à soy-mesme ? Rien moins, car il demeure tousjours le mesme, nonobstant les differents effects qu' il produit. Est il pas vray qu' un poinct de lumiere rayonne dedans tout l' emisphere ? Tous les rayons sont differents : et si on luy oppose quelques corps opaques de tous costez, il produira des ombres contraires, les unes en bas, les autres en haut, les unes à droict, et les autres p413 à gauche ; ou si vous luy opposez un corps opaque d' un seul costé, et qu' il soit libre de l' autre, il sera empesché de son operation d' un costé, laquelle il fera de l' autre : par consequent les objects ou les effects differents ne concluent pas que l' acte qui leur respond, soit different, mais tout au plus que l' acte est assez parfaict pour se porter vers des objects, ou des effects distincts. Or personne ne doute de la supréme perfection de l' acte divin, lequel peut tout ; autrement s' il ne pouvoit tout, il en faudroit mettre plusieurs, et nous en pourrions concevoir un plus parfaict, car supposons que Dieu ait besoin de deux actes, je vous demande si nous ne pouvons pas concevoir quelque acte, lequel soit si parfait p414 qu' il ait tout seul la vertu, et la perfection de tous les deux, sans doute : il faut donc que cet acte, qui contient la perfection des deux soit en Dieu, si vous n' aymez mieux dire que ce qui est en la seule imagination, soit meilleur, que ce qui est en nature, et en estre, et que ce qui est imaginaire, soit plus excellent que ce qui est reellement, et de fait, ce qui est impossible : partant il faut necessairement qu' il n' y ait qu' un seul acte en Dieu, lequel contienne toutes les perfections possibles, ce qui est aussi veritable, comme il est necessaire que Dieu soit. Ce que je vous pourrois encore expliquer par l' exemple d' un miroir parabolique, auquel on considere un point, qui contient toutes les perfections du miroir, bien p415 qu' il soit indivisible, ce que quelques mathematiciens appellent focus , d' autant que tous les rayons paralleles du soleil qui tombent sur la surface concave du miroir se refléchissent en ce poinct, lequel se retreuve dans l' axe au point qui est éloigné du sommet du miroir par la quatriesme partie du costé droict de la parabole, suivant laquelle le miroir a esté fait, comme demonstre Ghetaldus dans la 6 proposition du traicté qu' il a composé sur ceste matiere. Or imaginez vous maintenant que la glace du miroir soit infiniment grande, le susdit poinct aura en soy une infinité de rayons, et par consequent sera infiniment ardent, et luisant ; c' est en cette façon que Dieu comprend tous les actes, et toutes les perfections possibles p416 dans son acte tres-simple, tres-indivisible, et tres-pur, mais avec cette difference que ce poinct lumineux du miroir dépenderoit de la surface, et des rayons qui tombent paralleles à l' axe dudit miroir : mais l' acte divin ne depend d' aucune chose, car il est de soy-mesme, et contient toutes les perfections qu' on se peut imaginer, et au delà infiniment. Le D ces exemples sont merveilleusement beaux, mais je vous confesse qu' ils sont trop relevez pour moy, c' est pourquoy je desirerois grandement qu' il vous pleust me les expliquer plus au long. Le Th monsieur, il n' est pas maintenant à propos que nous quittions la suite de ce poëme pour nous amuser à cela, il vaut p417 mieux que vous attendiez jusques à ce que je vous aye satisfait sur tous vos quatrains, je vous promets une journee entiere pour l' esclaircissement des doutes que vous aurez sur les exemples desquels je me seray servy en tout nostre discours, ou sur quelqu' autre matiere que ce soit. Or je veux vous apporter un exemple plus facile pour vous monstrer que Dieu fait tout par un mesme acte, lequel comprend toutes les perfections possibles sans aucune contrarieté. Jettez donc les yeux sur l' unité, car elle vous fera toucher au doigt tout ce qui appartient à l' acte tres-simple, et infiny de Dieu, d' autant qu' elle peut, davantage que tous les nombres pris ensemble ; premierement, elle contient tous p418 les nombres en eminence, comme l' acte divin tous les actes creez, et toutes les creatures. 2 elle est sa racine, son quarré, son cube, son cubicube, et toute sorte de nombre cossique, comme l' acte divin est sa vie, son immensité, sa bonté, sa puissance, sa justice, et toutes ses perfections. 3 l' unité est infiniment éloignée des nombres, comme Dieu l' est des creatures, bien qu' elles prennent leur origine de Dieu, comme les nombres de l' unité. 4 l' unité n' a en soy ny parité, ny imparité, ny composition, bien qu' elle produise les nombres pairs, impairs, et composez ; ainsi l' acte divin estant tres-simple, et tres-un, produit les creatures corporelles, les simples comme les p419 anges, et les composees, comme les hommes. 5 tous les nombres sont nombres par la participation de la seule unité, de laquelle ils dépendent, tellement qu' il est impossible qu' ils soient sans elle ; c' est ainsi que toutes les creatures n' ont point d' estre que par la participation de l' acte divin, duquel elles dépendent eternellement : ce qu' à fort bien recognu le roy prophete, quand il a dit : (...) : ce que paraphrase excellemment le grand du perron. p420 lors que de tes thresors l' abondance tu verses, pour combler le desir tour à tour renaissant, et que ta dextre s' ouvre à leurs plaintes diverses, en leurs stiles divers ils te vont benissant. destournes-tu, Seigneur, tant soit peu ton visage, leurs forces tout à coup se sentent decliner : l' ame les abandonne, et sans une autre image en leur premiere poudre on les voit retourner. par où vous voyez que nous dépendons plus de l' acte divin que les rameaux ne dépendent de leur tronc, ny le tronc de sa racine, ny les ruisseaux de leur fontaine, ny les rayons du corps lumineux, car nous sommes comme les membres, lesquels ne sont rien sans l' unité, nos estres estans un pur neant sans l' estre divin. 6 tous les nombres tant grands que petits portent l' image de l' unité, dans laquelle ils se retreuvent p421 tousjours ; et toutes les creatures ont l' image, ou le vestige de la divinité emprainte dans leur estre. 7 la vertu de l' unité est si grande qu' elle ne peut estre ny finie, ny égalee par les nombres, car donnez quelque nombre que vous voudrez, l' unité le peut tousjours augmenter à l' infiny ; la puissance de l' acte divin est si grande qu' elle ne peut estre bornée par les creatures, car bien que Dieu eust produit une infinité de terres, de soleils, d' estoilles, et de mondes, comme a pensé Jordan Brun, ce que plusieurs philosophes, et theologiens soustiennent estre possible, si Dieu le vouloit : neantmoins Dieu pourroit encore produire d' autres mondes à l' infiny, et les pourroit mettre dans le mesme lieu, auquel seroient p422 les autres, par penetration de leurs dimensions. 8 tout est immuable en l' unité : et tout est tres-parfait en l' acte divin, mais si tost que les creatures sont produites, et considerees hors des idees de l' unité archetype, elles sont sujettes au changement que la dualité, ou le binaire sortant de l' unité arithmetique nous represente. C' est ainsi que vostre poëte considere la justice, et la bonté de Dieu, lesquelles ne sont qu' une mesme chose, et un mesme acte divin, bien qu' elles nous paroissent dissemblables par les effects : s' il se fust souvenu que les parallaxes, ou diversitez d' aspects nous font paroistre le soleil en un lieu, où il n' est pas, et qu' elles nous rabaissent les objects, lesquels sont rehaussez par les refractions, encore p423 qu' ils demeurent immobiles en un mesme lieu ; s' il se fust souvenu qu' une colomne peut tantost estre à la main droicte, tantost à la gauche, tantost dessus, ou dessous, tantost derriere, ou devant, il n' eust pas conclu que la justice, la bonté, et les autres attributs divins ayent diverses subsistences, bien que Dieu produise divers effects par iceux, mais ramassant ses esprits, et ses pensées en l' unité, il eust confessé que tout cela n' est qu' une mesme chose en Dieu. 9 adjoustons pour le neufiesme parallele de l' unité avec Dieu, que comme elle est la cause, et la fin de tous les nombres, puis qu' elle les produit, se retreuvant tousjours au commencement, et à la fin ; et qu' elle est aussi parfaite avant qu' il y ait aucun nombre, comme p424 apres qu' elle a produit tout ce que vous voudrez : aussi Dieu est la cause, et la fin de toutes les creatures, et est infiniment parfait avant la creation, toutes les creatures ne luy apportant autre perfection que celle que les nombres apportent à l' unité, à laquelle ils n' adjoustent rien de nouveau. 10 enfin comme il n' y a nul nombre devant, ny apres l' unité, et qu' elle a toutes ses perfections sans l' ayde des nombres, lesquels n' ont aucune perfection, et ne meritent aucune loüange qu' entant que l' unité est parfaite, et qu' elle leur donne ce qu' ils ont ; de mesme il n' y a nulle creature devant, ou apres Dieu, qui est l' alpha, et l' omega de toutes choses : et tout ce qu' elles ont de bon, de beau, de grand, et d' excellent, n' est qu' une p425 participation de la bonté, de la beauté, grandeur, et excellence de l' acte divin ; d' où nous devons conclure que si nous sommes sages, ou forts, sçavans, ou bons, c' est parce que Dieu est tres sage, tout puissant, tres-sçavant, et tresbon. Jamais je n' aurois fait, si je voulois vous rapporter toutes les ressemblances que l' unité a avec l' acte divin, car à peine treuverez vous une chose en celuy-cy, qui ne soit en celle-là ; par exemple si vous voulez comparer toutes les diverses especes aux divers nombres, lesquels se conservent par l' indivisible de leurs differences, comme l' essence des choses, (...) vous verrez que l' unité produit les diverses especes : et que comme un mesme esprit donne la p426 sagesse à l' un, à l' autre la prophetie, ou le don des langues, (...), de mesme l' unité influë, et envoye les diverses proprietez, qui se retreuvent au binaire, ou ternaire, et dans tous les autres nombres, si bien que toutes les loüanges qu' on donne à quelque nombre que ce soit, sont deües, et retournent à la loüange de l' unité. Pleust à Dieu que vostre poëte voulust faire le mesme en toutes ses oeuvres, et qu' il prit occasion de toutes les creatures de loüer son createur, puisque toute la loüange qu' on leur attribuë, est deüe à Dieu ; car elles n' ont rien qui ne vienne de sa main liberale. Mais qu' il le fasse, ou non, Dieu tirera de la gloire de toutes ses oeuvres p427 mal-gré les impies, qui treuvent à redire en ses oeuvres : et fera paroistre au grand jour du jugement que les deistes ont repris mal à propos la justice divine, par laquelle les meschans seront punis eternellement, s' ils meurent opiniastres dans leur iniquité. Vous pouvez voir plusieurs choses de cette unité dans nostre 6 question sur la genese. Le D je vous suis grandement redevable de m' avoir enseigné cet exemple, par lequel j' ay mieux, ce me semble, conceu les perfections divines, et leur unité en Dieu, que je n' avois jamais fait ; je voy maintenant tres-clairement que ce poëte deiste est aussi mauvais dialecticien, comme il est mauvais poëte, et mal-heureux homme. p428 Je poursuis neantmoins ses maudits quatrains, à ce qu' il ne me reste aucune difficulté, esperant que vous accomplirez vostre promesse à la fin du poëme, m' expliquant ce que je n' auray pas entendu en vos responses, telles que sont les parallaxes, et leurs refractions, desquelles vous avez parlé cy devant. Voicy donc toute la substance de son 33 quatrain. Le Deiste de plus, si tout ce qui est en l' essence divine est essence et si ces attributs y gardent leur difference, ne serons nous pas contraints de confesser autant de subsistances dans l' essence divine, comme il y aura d' attributs, ce qui est une grande absurdité. Le Theol ce dialecticien monstre qu' il n' a pas passé le compendium p429 de sa logique, et qu' il n' entend rien en la metaphysique, et moins encore en la theologie, car bien que les attributs divins soient une mesme chose avec l' essence de Dieu, neantmoins nous pouvons les distinguer en telle façon que les actions de l' un ne seront pas les actions de l' autre, formellement parlant ; non qu' un attribut puisse estre sans l' autre, ou qu' il ait quelque chose de reel, et d' essentiel que n' ait pas l' autre, car tous ne sont qu' une mesme chose, mais parce que nous concevons Dieu d' une autre façon, quand il punit, que lors qu' il recompense, et nous le considerons sous autre raison formelle, quand il produit la nature de chaque chose, que quand il la cognoist, ou la destine à quelque fin. p430 Or à ce que vous entendiez bien cette matiere, il faut que vous sçachiez que Dieu n' a qu' un seul acte divin, lequel est sa mesme essence, et qui est si grand, et si immense qu' il contient eminemment toutes les puissances, facultez, qualitez, et effects, qu' on se peut imaginer, ou qui sont possibles : de là vient que jamais nul effect, fust il infiny, ne respond à l' acte divin, et ne le peut égaler en aucune façon. Or comme cet acte respond à plus de perfections, qu' il n' y en a de possibles en toute l' estenduë des creatures, quelles quelles soient, il s' ensuit que nous ne pouvons concevoir la perfection de cet acte par une seule pensee, et sous une seule raison, autrement il faudroit que cette pensee fust infinie, et par consequent qu' elle fust p431 Dieu ; c' est pourquoy nous taschons d' en comprendre ce que nous pouvons par nos diverses conceptions, et pour ce faire nous choisissons plusieurs raisons formelles, par lesquelles nous traçons les idees, que nous avons des perfections divines, selon les divers effects que nous voyons paroistre icy bas par la force des sens, de la raison, ou de la foy, lesquels nous sçavons estre produits, et conservez par cet acte divin. Mais toutes ces diverses pensees ne font pas qu' il y ait aucune multiplicité de subsistences en cet acte, lequel est tres-un, et tres-simple, et par consequent c' est un abus insupportable de penser que les attributs divins ayent diversité d' essence, ou de subsistance, comme vostre poëte concluoit contre p432 nous : car c' est assez que nous ayons des raisons suffisantes de nostre costé, afin de distinguer plusieurs attributs en Dieu, bien qu' ils ne soient que ce mesme acte, duquel nous avons parlé jusques à present. Je pourrois vous apporter plusieurs exemples pris de la nature, pour vous faire voir qu' une mesme chose peut avoir diverses proprietez, bien qu' elle soit simple, et unique, comme nous voyons dans le mesme point d' un miroir, lequel reflechit les especes, et les rayons du soleil en diverses parties, et represente plusieurs objets, quoy que diversement esloignez, et d' une differente grandeur ; ce qui fait qu' on luy peut attribuer autant de proprietez, comme il peut representer d' objects divers, p433 ou rejetter de rayons en diverses parties. Le point de l' oeil, dans lequel s' accomplit la vision, termine une infinité de piramides, lesquelles ont leurs bases, et leurs cones distinguez ; donnez luy autant de noms, et de proprietez, comme il recevra de rayons visuels, et de cones radieux, cela ne fera pas, qu' il ait aucune diversité de subsistences en soy-mesme, mais nous fera seulement concevoir, que sa vertu est si grande, qu' il fait autant, comme feroit une grande multitude de vertus espanduës en diverses parties de l' oeil. Or vous pouvez appeller ce point du christallin, maison de la lumiere, entant qu' il reçoit le rayon du soleil : maison de la quantité, puis qu' il reçoit les especes, p434 qui la representent ; maison des tenebres, qu' il apperçoit par l' absence de la lumiere : bref maison de tout ce qu' il reçoit ; pourquoy ne pourrons nous donc pas donner une varieté d' attributs à Dieu, puis qu' il est infiny en toutes sortes de vertus, sans que ces perfections soient differentes de son essence, et sans qu' elles ayent autre subsistence que l' essence divine. Il n' est pas besoin que je m' estende icy davantage, car vostre poëte ne le merite pas, lequel s' il se fust souvenu de la distinction que nous mettons entre les attributs divins, qui n' est que de raison raisonnee, rationis ratiocinatae, il n' eust eu garde d' inferer la diversité de subsistences entre les attributs divins ; et quoy ? Si l' entendement, p435 et la volonté n' ont point en nous, ny en l' ange d' autres subsistences que celle de nostre ame ; si l' appetit sensitif, la faculté nutritive, la digestive, et les autres, qui sont és bestes, n' ont point d' autre subsistence que celle de tout le composé, comment le deiste veut-il que les attributs divins ayent autre subsistence que celle de Dieu tres-simple, et tres-une ? Ce qui n' empesche pas qu' en la divinité il ne se retreuve trois subsistences relatives dans les 3 personnes divines, qui sont reellement distinctes entr' elles, mais elles sont une mesme chose avec l' essence divine ; ce qui s' accorde fort bien avec une tres-simple subsistence absoluë, et commune aux 3 personnes, laquelle n' est rien autre chose que l' essence divine, voila p436 ce que j' ay pensé estre necessaire de rapporter icy, à ce que vostre poëte ne vous abuse plus desormais, vous proposant ce qui n' est nullement. à quoy vous pouvez adjouster que le centre du cercle, bien qu' indivisible, reçoit, et termine toutes les lignes, qui se peuvent tirer de la circonference, quoy qu' infinies ; ce qui est un fondement suffisant, à ce que nous formions une infinité de conceptions sur ce point, lesquelles seront toutes veritables, et neantmoins pas une n' égallera la vertu d' eminence, qu' à la simplicité de ce centre. à combien plus forte raison cét acte divin, qui est le centre de tout ce qui est intelligible, nous donnera-il sujet de concevoir son infinie perfection par divers attributs, et par une infinité de conceptions ? p437 Et puis le cercle estant tres-uniforme, et égal en soy-mesme comprend neantmoins une infinité d' angles, ce qui est cause qu' on peut dire qu' il a des differences infinies, à raison que sa perfection d' uniformité, et d' égalité respond à tout autant d' angles divers, comme on s' en pourroit imaginer ; d' où vient que c' est par ses arcs, que nous trouvons, jugeons, et mesurons tous les angles, quels qu' ils soient ; que sera-ce donc de cét acte divin, qui contient par une si parfaite eminence toutes les perfections des creatures futures, presentes, et possibles ? Cela ne doit-il pas suffire, à ce que nous concevions une infinité de perfections avec des idees, et des intelligences de nostre esprit aussi parfaitement distinctes, comme s' il y avoit des p438 distinctions, et diversitez en cet acte ? Sans doute. Passons donc outre, et disons que cet acte est la vraye mesure de nos perfections, duquel tant plus nous approcherons, et plus nous serons parfaits, comme tant plus qu' un polygone approche de l' égalité, et de la grandeur du cercle, et plus il devient parfait, et capable : mais bien qu' il s' en approche de plus en plus à l' infiny, jamais neantmoins il ne peut se rendre si parfait ; de mesme que la creature s' approche tant qu' elle voudra, ou qu' elle pourra de Dieu, jamais elle n' atteindra la perfection divine, à laquelle nos perfections estans parangonnees, ne sont que des ombres en presence de cette infinie lumiere ; et par consequent toutes nos perfections prises ensemble p439 ne peuvent non plus égaller la perfection de l' acte divin, que toutes les ombres la perfection de la lumiere, ou le polygone inscript la grandeur de son cercle. C' est pourquoy quelques subtils, et sçavans que s' estiment les deistes, c' est folie à eux, s' ils pensent pouvoir comprendre les perfections divines, et une manie de se rire de ce que nous disons qu' elles ne peuvent estre comprises par la foiblesse de nos entendemens. Adjoustons encore un exemple, afin que vous entendiez plus parfaitement cette difficulté. Nous voyons qu' une chandelle fait trois effects differents en produisant les ombres du corps, qui luy est opposé, car si elle rencontre un corps plus grand que n' est sa flamme, elle produit une ombre p440 laquelle a son cone vers elle, et sa base luy est opposee, on l' appelle calathoide ; si le corps est moindre que la chandelle, l' ombre est conique, et contraire à l' autre ; et s' il est égal, l' ombre aura la figure d' une colomne sans s' estressir, ou s' eslargir, les deux lignes qui bornent sa largeur, estans paralleles. Le soleil nous monstre l' ombre conique, lors qu' il envoye l' ombre de la terre dans la lune durant l' eclypse ; mais il ne fait point les deux autres especes d' ombre icy bas, d' autant que tous les corps sublunaires qu' il illumine, sont moindres que luy. La chandelle nous fait paroistre toutes les trois, comme vous pourrez experimenter à ce soir, si vous luy opposez trois corps differents, un plus grand, un égal, et un moindre, p441 lesquels produiront un' ombre en forme de cone renversé laquelle ira s' eslargissant de plus en plus à l' infiny, une cylindrique, et l' autre conique. C' est assez poursuivez maintenant. Le D je vous prierois volontiers avant que passer outre, de me dire en quel lieu l' ombre de la terre se termine, sçavoir mon si elle va par delà la lune, ou non : et me donner encore quelque exemple afin de m' esclaircir davantage sur ce que vous avez dit, et fort bien preuvé, sçavoir est que Dieu peut faire choses differentes, et contraires par un seul acte, lequel n' aura point de diverses subsistences. Le Theol il est fort facile de vous satisfaire sur ces deux points ; car pour ce qui est de l' ombre de la terre, elle a quelquefois p442 en sa longueur 264 semidiametres, pareils à son semidiametre, et par consequent elle surpasse la lune de 196 semidiametres, d' autant que la lune n' est jamais plus esloignée de la terre que de 68 semidiametres : mais elle ne peut atteindre Venus, ou Mercure, parce qu' ils sont esloignez de mille cent quarante et deux semidiametres. Je vous pourrois demonstrer tout ce que je viens de dire, mais nous serions trop long temps ; je passe donc au second poinct, en vous produisant un exemple sans sortir de nostre sujet, car la lune vous contentera, laquelle est diversement illuminée par le soleil, bien que le soleil se tienne en un mesme lieu, car tantost elle est pleine, tantost nouvelle, d' autrefois en croissant, et puis en decours ; bref p443 elle peut changer de toutes ces faces encore que le soleil fust immobile, tel que je le suppose maintenant, afin que vous perceviez la force, et la naïfveté de l' exemple. Supposons donc que le soleil soit immobile au centre du monde (selon la figure que j' en ay apportee dans la 9 question sur la genese) et que la terre soit au lieu, où est maintenant le soleil, sçavoir est au 4 ciel ; je dy que nonobstant l' immobilité du soleil, nous pourrons voir toutes les diverses faces, ou apparences de la lune d' un mesme point de la terre, car quand elle sera opposee au soleil, elle nous paroistra plaine : quand elle sera vis à vis, elle ne paroistra point : bref autant de divers lieux qu' elle changera, elle nous paroitra diversement autant de fois, encore p444 que le soleil soit en un mesme lieu. Disons maintenant que l' acte divin est comme un infiny soleil immobile, lequel produit divers effects sans se changer, ou s' alterer en nulle façon. Or Dieu nous a donné nostre liberal arbitre, par lequel nous pouvons approcher de luy en gardant ses saincts commandemens, ou nous en esloigner en les mesprisant ; le soleil n' est pas plus prest d' illuminer la lune, quand elle s' expose à ses rayons sans empeschement, que Dieu est de nous remplir de ses graces, et de nous donner la gloire eternelle, pourveu que nous n' opposions point la terre de nos imperfections, et de nos pechez à sa lumiere. Il faut que vous reteniez de ce discours que Dieu ne se change p445 pas, et que son acte n' a point de diverses subsistences, bien qu' il produise tout ce qui se voit icy bas, et que vous m' advoüiez que vous vous estes trop facilement laissé decevoir à cet imposteur, lequel n' a remply ses quatrains que de mensonges, et de calomnies. Le D jamais je ne fus plus content, et jamais verité n' entra mieux dans mon esprit que celle-cy, c' est pourquoy je poursuis, afin que vous me fassiez recognoistre les faussetez des autres quatrains ; voicy ce que contiennent le 34, et 35. Le Deiste puis que Dieu est un pur acte lequel precede les choses temporelles de toute eternité, celuy là ne nie-il pas sa tres-simple unité, qui dit que les choses temporelles font avant les eternelles ? p446 si son sçavoir suit nos effects contingens, et que ces effects ayent pris leur estre, et leur naissance en temps, la science de Dieu ne sera elle pas temporelle, et finie aussi bien que ses objects, et par consequent Dieu ne sera-il pas de mesme essence ? Le Theol je ne voy pas que la consequence vaille rien, car celuy-là ne nieroit pas l' unité divine, qui diroit que les choses temporelles seroient avant les eternelles ; toutefois il diroit choses impossibles, car c' est une manifeste contradiction de dire que ce qui est temporel, soit devant ce qui est eternel. Mais je voy bien où il en veut venir, c' est qu' il veut destruire la solution que nous avons apportée au 30, et 31 quatrain, où j' ay dit que nos actions futures sont plustost causes de ce qu' il les sçait, que n' est sa science cause de ce que les effets p447 contingents sont futurs, bien qu' à proprement parler ne l' un, ne l' autre ne soit cause, ny effect. Pour entendre cecy, eslevez vostre esprit à la consideration de la science de Dieu, et à la façon qu' il se comporte de toute eternité envers chaque chose, et pour lors vous recognoistrez le bel ordre, qui se treuve entre la cognoissance de Dieu, et tout ce qui doit jamais arriver, ou ce qui a desja esté fait : mais il faut premierement supposer que la science de Dieu est Dieu mesme, lequel bien que tres-simple, et tres-un, ne peut estre conceu des hommes, que par diverses actions de l' entendement : encore ne sçaurions nous l' entendre parfaitement avec toute la multitude de nos cognoissances ; or, (afin que nous ne nous jettions p448 point dans l' abysme de son essence) pour ce qui est de sa science, bien qu' elle ne soit pas moins simple que son essence, puis que c' est une mesme chose, nous la divisons en 2 considerations pour ayder nostre esprit, car nous l' appellons science de simple intelligence, et science de vision : par la 1, Dieu cognoist tout ce qui est possible, soit qu' il y ait, ou qu' il n' y ait aucune chose creée : c' est par elle qu' il voit une infinité de mondes qu' il pourroit faire en une infinité de diverses manieres, quelques conditions que vous puissiez supposer ; et ceste science est premierement entenduë, que la seconde, d' autant qu' elle ne suppose aucun acte de la volonté divine, sans lequel il est impossible qu' aucune p449 chose soit passee, presente, ou future. La seconde science de vision suppose cet acte de la volonté, par lequel Dieu veut, ou permet que tel, ou tel mouvement arrive en un tel, ou tel temps, sans lequel acte Dieu ne peut sçavoir les choses futures, puis que vrayement elles ne seroient pas futures, si Dieu n' avoit premierement determiné de les faire, ou de permettre qu' elles fussent faites ; mais aussi tost qu' il a eu ce decret, il est asseuré qu' elles arriveront, et par consequent necessaire que Dieu le sçache par ceste science de vision, laquelle n' eust jamais esté, si ces choses n' eussent esté futures par la force de cet acte precedent de la volonté de Dieu ; par où vous voyez que ceste science n' est point cause p450 de ce que nous offensons Dieu, n' y mesme de ce que nous faisons de bonnes oeuvres, car s' il estoit possible que Dieu ne cogneust point ces mouvemens futurs, ils ne laisseroient pas d' arriver, puis qu' il a voulu les faire, ou les permettre, et qu' il a sceu qu' ils arriveroient, supposé le decret divin. C' est maintenant icy ou il faut que vous preniez garde, que la science de vision n' est pas temporelle comme les effects, qui ne paroissent qu' en temps, mais elle est eternelle, aussi bien que Dieu mesme, avec lequel elle est une mesme chose, car bien que les effects ne paroissent qu' en un certain temps, neantmoins il est vray qu' ils sont futurs de toute eternité ; ce qui a esté cause à mon advis que plusieurs philosophes n' entendans p451 pas bien ces mysteres, ont creu que le monde avoit esté faict de toute eternité : il semble qu' ils veissent ce que nous disons maintenant, sçavoir est que le decret de Dieu, par lequel le monde a esté fait, est eternel, et que la science par laquelle il cognoist ce monde, qui n' a esté fait que depuis cinq, ou six mil ans, est pareillement eternelle. Cela n' empesche point que nous ne puissions concevoir quelque ordre és choses eternelles, car si tout est icy si bien ordonné, il ne faut pas douter que tout ne soit en un plus bel ordre és idees eternelles, lesquelles on prend ordinairement pour le monde archetipe, duquel dependent toutes les creatures ; c' est pourquoy nous mettons cet ordre, duquel nous parlons p452 maintenant, lequel est fondé sur ce que s' il estoit possible qu' il y eust quelque suitte de temps, ou de causes, et d' effects en Dieu, il faudroit dire en premier lieu, qu' il entenderoit tout ce qui est possible : secondement qu' il proposeroit de produire tout cela, ou quelque partie qui luy plairoit : tiercement, qu' au mesme instant qu' il auroit pris ceste resolution, il sçauroit asseurement, que tout ce qu' il auroit ordonné, arriveroit. C' est en ceste façon que nous disons que les choses, entant que futures, sont plustost causes de la science que Dieu en a, que non pas ceste science des choses futures, bien que ce soit plustost l' acte de la volonté divine, qui est cause de ceste science ; j' ay dit plustost , par où j' entends, que s' il se retreuvoit p453 des causes en cecy, il en faudroit ainsi parler : mais comme tout cela est eternel, ce n' est qu' un ordre de raison, par lequel nous apprehendons du mieux qu' il nous est possible, les choses eternelles, n' y ayant icy autre cause que l' acte de la volonté de Dieu, par lequel il est la vraye cause de ce que les choses sont futures, car du moins il les permet, et determine par ce mesme acte de sa volonté, qu' il ne les empeschera pas. Or pour respondre (...) à vos quatrains, je dy que la science de vision n' ensuit pas nos contingents effects, entant qu' ils sont produits en une certaine saison, mais seulement entant qu' ils sont futurs, ce qui est au mesme moment de l' eternité, auquel est l' acte de la volonté divine, par lequel Dieu veut, ou p454 permet que cecy, ou cela se fasse au temps, et au lieu qu' il a choisi : et par ainsi ceste science n' est pas temporelle, mais eternelle, aussi bien que l' essence de Dieu, avec laquelle elle est une mesme chose. Le D veritablement vous m' avez grandement contenté de ceste responce, et où je pensois que nous eussions plus de raison, je voy maintenant que ce ne sont que cajolleries : aussi n' avons nous garde de nous abboucher, ou contester avec de tels personnages que vous ; je vous proteste, que je quitteray ceste opinion pour tout jamais, si vous me donnez une aussi entiere satisfaction sur le reste des quatrains ; voicy la substance du 36. CHAPITRE 17 p455 auquel les quatrains du deiste depuis le trente sixiesme jusques au quarante troisiesme sont refutez : et est monstré quel ordre Dieu tient en ses actions, et en ses pensees, comment il cognoist tout, comment sa prescience, et son decret s' accordent avec nostre liberté, etc. Le Deiste si Dieu pouvoit estre deceu, et qu' il arrivast contre ce qu' il auroit proposé, son propos, et son vouloir seroient infirmes, et accompagnez de doute, d' erreurs, et d' ignorance. p456 Le Theologien non, Dieu ne peut estre deceu, et jamais rien n' arrivera qu' il ne le sçache auparavant de toute eternité, puis que sa science est infinie sans aucun erreur, sans doute, sans ignorance, estant aussi impossible que Dieu ignore quelque chose, comme il est impossible que Dieu ne soit pas Dieu, ce que vous pouvez sçavoir de ce que je viens de dire contre le quatrain precedent. Prenez donc garde que tout ce que Dieu a decreté, arrive tousjours selon qu' il a resolu, mais ce qui vous deçoit icy est que vous vous imaginez qu' il a resolu que toutes choses arrivassent absolument, p457 et necessairement, ce qui est tres faux, car il a tellement proposé, et arresté que telle, ou telle chose se feroit, ou ne se feroit pas, qu' il a tousjours conservé la nature, et la façon d' agir de chaque chose, si bien qu' il n' a pas voulu que nous fissions aucune chose bonne, ou mauvaise, si premierement nous n' y consentions avec une pleine liberté, faisant en cela comme un bon roy, ou un bon pere qui ordonne, et veut que son fils estudie, mais il ne le veut pas, si l' enfant ne s' y porte gaillardement, et librement. Or ceste resolution consideree en Dieu n' est jamais que pour le bien, il n' ordonne point, et ne veut jamais que nous nous portions au mal, estant impossible que la souveraine bonté ait aucune p458 inclination au mal ; neantmoins Dieu permet que le mal se fasse, et quand quelqu' un offense, il est certain que Dieu a voulu permettre que cet homme use de sa mauvaise volonté, de sorte que quelque chose que nous fassions, bien, ou mal, Dieu ne peut rien ignorer, ou douter de ce que nous ferons ; et telles qu' il voit nos actions avant qu' elles soient faites, telles arriveront-elles, non par ce qu' il les sçait, avant qu' elles arrivent, mais par ce que sa science est infinie, et embrasse aussi bien le futur, que le present, ou le passé ; or comme Dieu a voulu creer les hommes dans le monde, il a veu leur portee, et tout ce qu' ils feroient à tout jamais, et par ainsi immediatement apres sa resolution de les creer, il a cognu par ceste science, p459 que nous avons appellee de vision , toutes les actions, paroles, et pensees, que tous les hommes, et les anges auroient ; sa science pourtant n' estant pas cause de tout cela, veu qu' elle en seroit plustost l' effect, s' il pouvoit se retreuver quelque dependance en Dieu, de sorte qu' on pourroit appeller les choses futures, ou la futurition des choses la cause virtuelle de la science de vision ; c' est à dire que si ceste science pouvoit estre produite par quelque object, ce seroit par ceste futurition , mais comme cet object n' est au plus que corelatif à la science de vision , il ne peut en estre cause, qu' à la maniere des objects, lesquels ne sont que termes, ou terminans, et non pas causes motives ; car Dieu n' a autre motif de sa cognoissance que son essence divine, p460 bien que pour cognoistre les choses futures, il faille qu' elle soit comme modifiee du decret divin de faire, ou permettre ce qui arrivera : mais ceste modification n' adjouste rien de nouveau à l' essence de Dieu, quoy qu' il semble à nostre trop courte imagination, laquelle ne peut apprehender tout ce que Dieu fait par un seul acte, si ce n' est par plusieurs pensees, et discours : c' est en quoy nostre Dieu est grandement admirable, de ce que quelque bel esprit que nous pensions avoir, il faut qu' il employe mille, et mille sortes de pensees pour atteindre tant soit peu à la pensee divine. Le D pleust à Dieu que nostre poëte fust icy, certainement je ne pense pas qu' il ait jamais ouy traitter ceste matiere si dignement ; si je p461 puis un jour l' aboucher, ce qui ne peut arriver que lors que je me transporteray à Paris, car on ma asseuré qu' il y demeure, je luy communiqueray ceste excellente response, laquelle je pense estre capable de luy faire quitter ses opinions, esquelles on m' avoit embarqué sous pretexte de quelque discours enfilez selon la doctrine de ce poëme ; je poursuis s' il vous plaist, afin de me degager des autres erreurs. Le Deiste il n' y a point d' apparence que Dieu depende de nous, et des lieux, et du temps pour nous faire bien ou mal, et qu' on se puisse distraire de son vouloir. autrement ce seroit le reduire à l' estat de celuy qui pensant parvenir à ce qu' il esperoit, se treuve mesconté, et malheureux. p462 Le Theol voicy une imposture bien signalee de vouloir faire à croire au monde que les catholiques dient que Dieu est en suspend sur ce qui arrivera, et que nous pensions le pouvoir distraire de son vouloir ; il faut avoir la teste bien grotesque à ce qu' une opinion si bigearre y puisse entrer. Sçachez donc que nous croyons fermement que Dieu ne peut estre en suspend, et comme aux attentes, et aux escoutes pour sçavoir ce qui arrivera, d' autant que toutes les choses futures, et toutes les pensees des anges, et des hommes qui seront jusques à l' eternité, luy sont plus cognuës, que ne nous est cognu le soleil en plein midy, car puis qu' il est infiny en tous ses attributs, ne plus ne moins qu' il est tout puissant, il est aussi tout p463 sçavant : duquel la puissance, et la science n' est autre chose que son essence, et le sçavoir duquel embrasse parfaitement tout ce qui est passé, present, et futur. Or comme sa science ne depend point de nous, puis qu' il l' avoit avant que nous fussions, aussi sa puissance est absoluë, et independante de tout estre creé, si bien qu' il peut faire de nous ce qui luy plaist, car il a un domaine, et une seigneurie tres-parfaite sur nos corps, et sur nos ames, de sorte que quoy qu' il fasse, ou vueille faire de nous, il n' y a personne qui le puisse reprendre : non plus que le pot ne peut reprendre son potier, soit qu' il le rompe, soit qu' il le conserve, et l' employe à cecy, ou à cela ; il ne faut point que la creature cherche d' autre raison des p464 actions de son createur, que sa pure volonté, et qu' elle ne die autre chose que (...). Nous sommes donc bien esloignez de reduire nostre createur à quelque imbecilité, et de penser qu' il se mesconte, car il ne peut jamais estre deceu, non plus qu' il ne peut decevoir : mais je voy bien ce qui vous blesse le sens, et l' imagination, c' est que vous ne pouvez, ou plustost vous ne voulez concevoir comment Dieu se comporte envers nous pour nous sauver, et comment sa providence, et sa predestination se peut accorder avec la puissance que nous avons de nostre costé de nous perdre, ou de nous sauver. Escoutez donc bien attentivement ce que je m' en vais vous enseigner. Comme Dieu est tout p465 puissant, il se peut comporter envers nous comme il luy plaist, si bien que s' il veut, il nous rendra bien-heureux sans que nous y cooperions ; mais s' il ne veut que nous soyons sauvez sans nostre cooperation, cela ne peut se faire autrement : or je soustiens, et vous asseure avec tous les catholiques, que Dieu a tellement disposé de nostre salut, que jamais il ne nous donnera la gloire eternelle qu' au-prealable nous ne la meritions ; (je parle de ceux qui ont l' usage de la raison) lequel s' est obligé de nous ayder à la meriter toutes et quantefois que nous suivrions les bons mouvemens du sainct esprit. Voyla d' où vient qu' il depend maintenant de nous mesmes à ce qu' il nous punisse, ou qu' il nous recompense, p466 sans toutefois qu' il soit en suspend si nous ferons cecy, ou cela, et si nous serons damnez, où sauvez, car avant que nous fussions nez, il le sçavoit aussi bien comme si cela fust desja arrivé ; or bien qu' il le sçache, il attend à nous chastier, ou à nous recompenser, lors que nous avons accomply ses commandemens, ou que nous luy avons desobey : et en ceste façon le supplice, ou la recompense depend de nous, des lieux, et du temps, desquels Dieu ne dépend point, car il est absolu en toutes façons, et ne peut avoir aucune dependance. Voyons l' autre point, lequel appartient au vouloir divin, auquel il vous semble que de contrarier, c' est reduire Dieu à l' imbecilité ; mais ceste pensee ne provient que d' ignorance, p467 ou de malice : d' ignorance, si vous ne sçavez qu' il faut considerer la volonté de Dieu en deux façons, premierement entant qu' elle est volonté absoluë, et de bon plaisir, (...), secondement entant qu' elle est (...), c' est à dire entant qu' il nous commande, ou nous defend quelque chose : c' est ceste volonté qui n' est pas absoluë, mais conditionnee ; il ne veut pas que nous la suivions, ou que nous luy obeyssions par contrainte, et necessairement, mais librement ; il veut que nous puissions ne la suivre pas, si tant est que nous soyons si malheureux, que de ne la vouloir pas executer : c' est donc à ceste volonté, à laquelle nous pouvons nous opposer, ce que faisans, Dieu n' en reçoit aucune incommodité, n' y ne se treuve p468 mesconté, car il treuve son conte tres-juste, aussi bien lors que nous luy desobeyssons, comme quand nous luy obeyssons ; veu qu' il sçavoit asseurement, avant que le monde fust, ceux qui luy desobeyroient, ou qui suyvroient ses commandemens, et nonobstant ceste science il n' a pas voulu absolument empescher que nos volontez, et nos autres puissances ne le portassent au mal, mais il nous a donné puissance de faire, ou ne faire pas ce qu' il auroit commandé, monstrant en cela qu' il vouloit avoir des serviteurs libres, et non contraints. Le Deiste c' est dire que Dieu est indigent comme l' homme, et qu' il a besoin de quelque object pour venir à la fin de son intelligence. p469 c' est l' assubjettir à l' homme comme le pot au potier, qui se divertit souvent de son but, et de l' usage, auquel il avoit esté predestiné. Le Theol nenny, celuy qui dit que l' homme peut se rebecquer, et rebeller contre la divine volonté, à la façon que je l' ay expliqué, ne mesure pas le souverain agent à la puissance de l' homme, laquelle est finie en toutes façons, et celle de Dieu infinie ; l' homme est bien loing de pouvoir faire tout ce qu' il veut, il ne fait pas seulement tout ce qu' il doit, et son pouvoir est si court, qu' il n' y a si petit animal, qui ne le surmonte en quelque chose ; mais Dieu fait à tout moment, tout ce qu' il veut. C' est aussi parlé fort mal à propos, et en ignorant à 24 carats, de conclure que Dieu ait besoing de p470 quelque creature pour venir à la fin de son intelligence, laquelle ne depend en nulle façon, ny ne peut dependre de nous, ou de quelque autre chose que ce soit, estant elle mesme sa fin, et son bonheur, car bien qu' il n' y eust aucune creature ny en acte, ny en puissance, c' est à dire, bien qu' il n' y eust aucune creature possible, Dieu seroit autant heureux comme il est, puis que ce n' est pas la possibilité, non plus que l' existence, ou l' actualité des creatures, qui constituent la felicité divine, mais la seule contemplation de la divine essence, des trois personnes, et de tous les attributs qui sont en icelle. Neantmoins nous pouvons dire en quelque façon, que Dieu s' assujettit à l' homme par une certaine condescendence, et anthropopatie, p471 en ce qu' il accommode son concours, et son ayde à nostre volonté, de sorte que quand nous voulons bien faire, il ayde cet acte de volonté, et quand nous voulons faire mal, il ayde encor la mesme volonté, autrement elle ne pourroit exercer aucun acte, car elle depend du concours divin tant en son operation, et en ses actions, qu' en son estre. Or la raison pourquoy il nous ayde a exercer toutes nos actions exterieures, et interieures, est, parce que sçachant que nous ne pourrions rien sans son secours, il a voulu nous aider en tout ce qui seroit necessaire pour agir, de sorte que nous pouvons en quelque façon appeller son concours general, qu' il preste à toutes les creatures, l' accomplissement de la nature, parce que p472 sans cét ayde elle est imparfaite, et boiteuse. Mais cette subjection n' est pas s' assujettir, c' est plustost maistriser la creature que de s' assujettir à elle, car c' est monstrer la dependance qu' elle à de Dieu, sans lequel il seroit impossible qu' elle fust. Or bien que Sainct Paul compare Dieu à un potier, et l' homme à un pot, ce neantmoins il y a bien de la difference, car Dieu n' a que faire de l' homme, mais le potier à besoing de son pot : le pot estant faict ne depend plus actuellement des mains du potier, mais l' homme depend de la puissance de Dieu ; le pot n' a jamais dependu, n' y ne dependera du potier quand a sa forme, ou à sa matiere, ny quant à la quantité, mais tout ce qui est en l' homme tant substantiel, qu' accidentel p473 dépend de Dieu en toutes façons ; bref il y a plus grande difference du rapport que le pot a à son potier avec le rapport que l' homme, et toutes les creatures ont à Dieu, qu' il n' y a de difference entre le ciel, et la terre, entre le noir, et le blanc, entre les tenebres, et la lumiere. Toutefois si le pot, duquel le potier se vouloit servir à faire parade sur un buffet, vient à se rompre entre ses mains faute de la matiere, qui n' est pas bien obeissante, ou à servir à quelqu' autre chose de plus vil, l' homme que Dieu avoit creé pour estre bien-heureux, peut aussi se divertir de la beatitude par sa mauvaise vie, mais avec cette difference, que l' homme se divertit volontairement, et librement, et le pot, ou sa p474 matiere se divertit necessairement. Mais c' est assez dit touchant cette difficulté, car vostre principal dessein estoit de prouver que Dieu est subjet à l' homme, supposant la verité de ce que nous avions dit auparavant, c' est pourquoy ayant respondu à cela, nous n' avons pas besoin d' un plus long discours, passez aux autres quatrains. Le Deiste si Dieu voit tout ce qui est futur, quelle apparence y a-il qu' il ait deffendu ce qu' il sçait nous estre inévitable par son vouloir ? quelle apparence y a-il qu' il nous commande ce qu' il sçait que nous ne ferons point, ou que par insuffisance il retienne sa volonté sur le bien, ou le mal qui vient de nostre choix ? Le Theol je laisse maintenant p475 la façon par laquelle Dieu cognoist les choses futures, parce que cela importe fort peu icy, et dy qu' il est tres faux que Dieu nous ait deffendu ce qu' il sçait nous estre inévitable, car il repugne à la bonté divine ; voyla pour le quarante-uniesme quatrain : pour l' autre, je dy qu' il nous peut commander une chose, bien qu' il sçache que nous ne la ferons pas ; c' est assez que nous la puissions faire, il n' a pas seulement le domaine de nos actions, mais aussi de nostre pouvoir ; il est aussi bien maistre du fond, et de la racine, comme de l' usufruict, et des fleurs, ou des fruicts : il peut donc obliger l' homme à faire tout ce qui luy est possible, puis que tout ce qui peut sortir de la puissance de l' homme, appartient p476 entierement à Dieu. Pour le reste du quarante deuxiesme quatrain, je ne sçay ce que vous voulez dire, car qu' est-ce que retenir son vouloir par insuffisance sur le bien, ou le mal, qui nous est libre ? Si cette insuffisance se prend du costé de Dieu, cela est impossible, car c' est le sadai , le dieu tres-suffisant, et tres-puissant, pour faire, entendre, et vouloir tout ce qui luy plaist ; or si vous n' entendez pas vostre poëte, non plus que moy, passez outre jusques à ce qu' il vous ait expliqué ses phantaisies, et ses pensees qui sont aussi obscures, comme elles sont niaises, et brutales. Le D il me semble qu' il veut dire par cette retention de volonté sur ce qui vient de nostre choix , que Dieu ne peut qu' il n' ordonne, et ne p477 vueille le bien, et le mal que nous faisons, autrement il se feroit quelque chose sans son vouloir. Le Theol s' il le prend en ceste façon, il faut que vous sçachiez la doctrine des theologiens sur ce suject, lesquels enseignent qu' il ne se peut rien faire en ce monde que Dieu n' ait voulu de toute eternité par un acte positif, et reel de sa volonté, sans lequel rien ne peut estre : si bien que quand nous faisons quelque chose, Dieu ne retient pas son vouloir là dessus, comme si sa volonté estoit oyseuse, et en suspend, car avant que nous fassions ce qui depend de nostre choix, la volonté de Dieu s' est portee vers l' oeuvre, ou l' action future, mais en diverse façon lors qu' elle a esté bonne, et lors qu' elle est mauvaise, car l' acte p478 positif de la volonté divine s' est porté vers celle-cy en la reprouvant, et vers celle-là en l' approuvant, vers celle-cy en la hayssant, et vers celle-là par amour. Pour bien entendre cecy, apprenez que la volonté de Dieu estant infinie, et immuable, penetre tout, et qu' il n' y a rien qui la puisse eviter, ou surmonter : laquelle mesme est cause de ce qu' il n' y a point d' autres mondes que cestuy-cy, et de l' absence de toutes les creatures, qui ne sont point, et pourroient estre, d' autant qu' elle a voulu aussi expressement qu' il n' y eust point d' autres creatures, comme elle a voulu que celles-là fussent, qui composent tout ce grand univers. D' où vient qu' en ceste façon nous pourrions dire que Dieu seroit aussi bien la cause p479 de tout ce qui n' a point esté creé, comme de ce qui a esté creé, d' autant que l' acte positif par lequel il a voulu que rien ne fust que ce qu' il a voulu faire, est si puissant, que si par impossibilité les creatures qui ne sont point, eussent peu estre d' ailleurs, que de la puissance, et de la volonté de Dieu, cet acte positif, par lequel il a voulu qu' elles ne fussent pas, eust empesché qu' elles ne fussent sorties d' ailleurs ; et eust fait qu' elles fussent demeurees dans leur neant sans pouvoir sortir dehors le non estre ; ou si elles eussent desja esté, il les eust reduites au neant. Vous voyez donc comment Dieu ne retient pas sa volonté par insuffisance sur le bien, ou le mal fait, qui depend de nostre liberté, et pure contingence : mais il faut p480 d' un autre costé que vous preniez garde de ne vous pas jetter en l' autre extremité, qui est de penser que Dieu soit cause de nos pechez, ou qu' il les vueille, car cela est tres-faux, et tres-impossible, nonobstant que sa volonté soit portee vers iceux par un acte positif, mais acte de reprobation, et de hayne, qui est le mesme acte en substance, par lequel il s' ayme soy-mesme, car la raison pourquoy il hait le peché, est parce qu' il est opposé à sa bonté, et que sa malice nous prive de la beauté, et de la grace, laquelle nous rendoit amis de Dieu, et nous unissoit à luy par amour : par où vous voyez que Dieu ne se peut aymer que quand et quand il ne haysse le peché. Le D si Dieu se porte vers le bien et le mal-fait, qui depend de p481 nostre liberté, par un acte positif, il est donc, ce semble la cause de nos pechez, aussi bien que de nos bonnes oeuvres ; ou s' il n' est cause de nos mesfaits, il ne peut sçavoir s' ils arriveront, ou non. Le Theol je vous prie de vous rendre attentif à ce que je diray, et vous serez content : Dieu n' est point cause de nos mesfaits, et neantmoins il sçait asseurement, si nous les commettrons, et combien de pechez nous ferons en toute nostre vie, voire combien en feroient tous les hommes, s' ils vivoient une eternité avec une pareille liberté, qu' ils ont, et avec toutes les occasions, et circonstances, lesquelles seroient possibles en ceste eternité. Mais voyez comment, pourquoy, et par quoy il le sçait ; et jamais p482 vous ne vous imaginerez que Dieu puisse estre cause du mal, ou qu' il puisse ignorer aucune chose. Donc avant que Dieu se fust resolu de faire ce monde avec tout ce qui y est, il sçavoit qu' il le pouvoit faire en un milion d' autres façons, qu' il ne la pas fait, et prevoyoit que s' il le creoit comme il est, et qu' il donnast la liberté aux hommes de faire, et de choisir le bien, ou le mal, que tous ceux qui font maintenant de bonnes oeuvres, et de mauvaises, les feroient vrayement, comme il les prevoyoit. Or vous voyez qu' en cet instant d' eternité Dieu n' est pas cause du mal, et neantmoins qu' il sçait desja par l' infinité de sa science (laquelle penetre toutes les choses possibles, en supposant quelques p483 conditions, et circonstances que vous voudrez) que s' il fait un monde tel que cestuy-cy, que les hommes commettront les pechez, que vrayement ils font maintenant, par ce qu' ils esliront le mal, bien qu' ils peussent eslire le bien. Voyla pour ce qui est de la science infallible de Dieu touchant le mal ; car il n' est pas icy besoing que je vous die qu' elle est la raison precise, et formelle, par laquelle Dieu sçait tous les pechez futurs, ce que nous serons peut estre contraints de dire par apres. Voyons donc maintenant pourquoy il n' est pas cause de nos pechez ; c' est par ce que le peché est une aversion, et un esloignement de Dieu, et un desordre, qui empesche que nos actions ne regardent, et ne tendent à Dieu, comme p484 à leur derniere fin, or Dieu ne peut estre cause que nous nous esloignons de luy, puis qu' il desire estre aymé, et honoré de tout le monde. Et bien qu' il nous ayde à faire l' action, et à produire l' action de la volonté, par laquelle nous commettons le peché, neantmoins la diverse façon par laquelle Dieu, et l' homme font une mesme action quand à son estre reel, est tres-suffisante à ce que l' homme tout seul, et non Dieu, soit cause du mal ; or ceste diversité d' agir est en ce que l' homme faisant ceste action ne garde pas l' ordre, et la subordination, par laquelle il devroit rapporter son action à Dieu, au contraire il pervertit cet ordre, et se soustrait de l' obeissance, qu' il doit à son createur ; et par ainsi il manque à son devoir, d' où vient p485 que la cause du peché est dite deficiens , ce qui ne peut estre attribué au souverain agent, et au createur de toutes choses. Mais le concours de Dieu, par lequel il fait la mesme action que nous faisons, est bien ordonné, et suyvant le decret eternel de sa saincte volonté, car Dieu preste son ayde au pecheur pour l' amour qu' il se porte, veu que ce concours divin avec nostre liberal arbitre se rapporte à la gloire de Dieu, comme à la derniere fin de tous les estres : est-ce pas une chose qui reüssit à la gloire de Dieu de voir que nous ne sçaurions mesme nous vanter, ou nous glorifier de l' avoir offensé, si premierement il ne nous a donné la force, et la liberté de ce faire ? Est-ce pas une chose qui fait paroistre la puissance p486 de Dieu, de ce que nonobstant qu' on abuse de sa puissance, il en sçait tirer de l' honneur, et de la gloire, et qu' il n' y a malice aucune, laquelle puisse surmonter sa bonté, et sa justice. Ce que je vous dy touchant le concours divin, il faut aussi l' entendre du decret eternel, par lequel Dieu a voulu permettre que l' homme choisit le mal, de sorte neantmoins qu' il luy donne la force, et l' addresse de suivre plustost le bien que le mal, s' il vouloit. Mais gardez vous bien de penser que cette permission soit semblable à celle que les legislateurs donnent de faire quelque chose, et qui rend l' action legitime, et loüable : ce n' est pas ainsi qu' il la faut entendre, car ce n' est rien autre chose, sinon qu' il ne nous veut p487 pas absoluëment empescher de faire ce que nous voudrons, mais veut que nous usions pleinement de nostre liberté, laquelle bien qu' il n' ait pas ordonnee, ou peu ordonner, et rapporter au mal, neantmoins il n' a pas voulu empescher qu' elle s' y rapportast, et qu' elle l' esleust, si tant est qu' elle se vueille rendre esclave du peché. Cette puissance qu' elle a de pouvoir pecher, vient de la part de son non estre, entant qu' elle n' est pas de soy-mesme, car Dieu ne nous a pas donné cette puissance pour offenser, ny mesme entant qu' elle regarde le peché, ce que Sainct Augustin a fort bien penetré, lors qu' il a dit au quatorziesme de la cité de Dieu, chap. 13, (...). p488 Or puis que Dieu nous donne une force suffisante pour resister à toutes sortes de pechez, et qu' il ne tient qu' à nous, lors que nous suivons cette puissance, ou plustost cette impuissance que nous avons au peché, laquelle procede de ce que nous sommes tirez du neant, il n' y a personne qui puisse justement rejetter le blasme sur Dieu, c' est à nous tous seuls qu' il en faut rapporter la cause, et le desordre qui suit de là, car le peché est un éloignement volontaire, par lequel nous nous retirons de l' ordre que Dieu a estably, c' est pourquoy il ne peut avoir aucun rapport à Dieu, comme les autres deffauts naturels, qui procedent du non estre des creatures, lesquels peuvent avoir quelque habitude, p489 et rapport à la gloire de Dieu, veu qu' ils ne sont pas cause qu' aucune chose soit soustraite de l' obeyssance, que nous devons au createur ; il n' y a que le seul defaut moral, et volontaire, lequel nous devons eviter plus diligemment que la peste, ou que quelque autre malheur que ce soit, fust-ce la peine eternelle de l' enfer, laquelle il faudroit plustost endurer, si cela estoit en nostre choix, que de consentir à aucun peché, d' autant que ceste peine eternelle se peut reduire, et rapporter à la gloire de Dieu, ce qui ne peut convenir au peché. Le D monsieur, il n' y a plus qu' un doute, qui me travaille sur ce suject, c' est que je ne peux comprendre comment Dieu a sçeu de toute eternité, que, par exemple, je p490 tomberois en ceste folle opinion du deisme, et en tous les autres pechez que j' ay faits, si quand et quand je ne m' imagine qu' il m' a esté impossible d' eviter tout ce que Dieu à preveu de moy, autrement si cela fust avenu au contraire, Dieu eust esté deceu, ce qui ne se peut. Le Theol s' il n' y a que cela qui vous fasse de la peine, nous aurons bien tost fait ; pourveu que vous puissiez, et vueilliez supposer, et concevoir ce qui est tres-veritable ; c' est que la prescience de Dieu n' est point passee, mais elle est tres-presente, ce qu' estant presupposé, et estant necessairement veritable, puis qu' en Dieu il ne peut y avoir rien de passé, et que tout est present dans le poinct immense de son eternité, je dy que l' acte p491 de la prescience divine ne nous est pas plustost present, entant qu' il cognoist nos pechez presens, que nos pechez mesmes, lesquels n' ont point de dependance de ceste prevision, non plus que si elle n' estoit point. Imaginez vous donc que Dieu n' ait point sçeu le mal que vous feriez, ny l' opinion des deistes que vous embrasseriez, afin de mieux concevoir ce qui est de la verité. Si cela estoit, ne m' accorderiez vous pas que vous pourriez eviter le peché, et l' opinion susdite ? Puis qu' il n' y a que l' infallibilité de la science divine, qui vous fasse de la peine là dessus, et qui semble vous poser une loy d' infallibilité, ou de necessité, encore que cela ne soit pas. Or il est tres-asseuré que la precognoissance de Dieu ne vous p492 impose non plus d' infallibilité, ou de necessité de pecher, que si Dieu ne sçavoit point vostre peché, qu' apres qu' il seroit fait. Imaginez vous encore que vous n' ayez point besoing du concours divin, et que vous ne dependiez point de lui en aucune façon, mais que vous ayez ceste puissance, et ceste liberté de faire le mal, et le peché ou d' un autre que de Dieu, ou de vous mesme (si par impossible cela pouvoit estre) vous m' advoürez que pour lors ceste prescience divine ne vous imposeroit non plus de necessité, ou d' infallibilité, que la cognoissance qu' un homme auroit de ce que vous ferez d' icy à une heure, laquelle n' empescheroit pas vostre liberté, ny la puissance que vous avez de ne faire pas ce qu' il sçait que vous p493 ferez. Or asseurez vous que la prescience de Dieu ne vous impose rien autre chose, qui prejudicie à vostre liberté, que ce que vous impose la cognoissance que cet homme auroit. Le D je voy bien maintenant que le 41 quatrain de ce maudit poëte est tres-faux, par lequel il m' avoit persuadé que ce que Dieu nous deffendoit, nous estoit inevitable ; mais vous m' avez fort bien fait concevoir qu' il ne nous estoit non plus inevitable, que si Dieu ne le sçavoit point, puis que sa prescience n' en est point cause en aucune façon : d' où il est facile à conclure que Dieu nous à peu justement prescrire des loix, bien qu' il sceut que nous ne les garderions pas, ne tenant qu' à nous et à nostre malice, si nous ne les gardons ; vrayement p494 je confesse que ç' a esté le libertinage, qui nous a jettez en ces opinions, car pensans que ceste prescience sembloit favoriser à nos vices, nous en avons fait un bouclier, et un rempart pour nous jetter en toutes sortes d' impietez sans nul remords de conscience, comme si Dieu en eust esté l' autheur, et nous eust aussi bien commandé, et prescrit toutes sortes de vices, comme la vertu. Mais je deteste maintenant cet erreur, et embrasse la verité catholique de tout mon coeur, prest à mourir pour icelle, si besoin est. Je poursuivray donc ce qui suit, puis que je n' ay plus aucune difficulté sur cecy, afin qu' en quittant mon erreur, je puisse apprendre la façon de renverser les impietez que ce detestable poëte à renfermé p495 en tous ses quatrains : j' espere avec l' ayde de Dieu que cela me servira pour ramener beaucoup de mes compagnons à la verité de la religion catholique. CHAPITRE 18 dans lequel le quarante troisiesme quatrain du deiste est refuté ; et est monstré que Dieu n' est point la cause de nos pechez, et que l' homme est inexcusable en son peché : et que Dieu est juste, bien qu' il nous ait donné des loix qu' il sçavoit que plusieurs n' observeroient pas. Le Deiste s' il sçait tout, comment peut-il avoir donné une loy laquelle est contre les effects de sa prescience ? p496 Le Theologien j' accorde que Dieu sçait tout en soy-mesme, et par soy-mesme, car il ne mandie pas sa cognoissance des objects exterieurs, comme nous faisons, mais je ne voy point que la loy, que nous disons estre emanee de Dieu, démente les effects de sa precognoissance, ou de sa prescience ; car, je vous prie, qui sont les effects de la prescience eternelle ? N' est-ce pas principalement l' infallibilité, et la certitude ? Or tout ce que Dieu a preveu, ou presceu, ou tout ce qu' il a veu futur, arrivera certainement, et infalliblement, non seulement quant à la substance, mais aussi selon tous p497 les accidens, toutes les façons, modalitez, et circonstances, qu' il a presceu, et preveu, tant est infallible, et asseuree sa precognoissance. Ceste certitude ne dement la loy de Dieu en aucune façon, n' y ne repugne à tout ce que nous croyons en la religion catholique, apostolique, et romaine, mais elle s' y accorde parfaictement. Si vous sçavez quelque autre effect de la prescience, ou de la providence de Dieu, lequel vous pensiez ne s' accorder pas avec la loy evangelique, et avec la creance des catholiques, objectez le moy, et vous verrez comme je vous contenteray ; autrement poursuivez vos vers. Le D il me semble que vous ne touchez pas l' intention de nostre p498 poëté, lequel veut dire que la loy, par laquelle Dieu nous defend de nous abstenir, ou nous commande de faire cecy, ou cela, est contraire à sa prescience, car puis qu' il a preveu que nous ne ferions pas ce qu' il a commandé, et que nous nous porterions au contraire de ce qu' il a ordonné, pourquoy nous l' a-il commandé, que n' ordonnoit-il plustost ce qu' il prevoyoit que nous ferions ? Est-ce pas dire que Dieu nous a tendu des pieges, et des embuscades pour nous attraper, puis qu' il sçavoit tres-bien que nous ne ferions pas ce qu' il nous commandoit : car puis que les effects decoulans de sa precognoissance, sont la certitude, et l' infallibilité, comme vous avez dit, il estoit certain, et infallible que nous ne ferions pas ce p499 que Dieu nous commanderoit, et neantmoins si c' est une loy qui vienne d' un tresbon, et tres-sage legislateur, telle que doit estre la loy divine, elle doit tellement estre conceuë, et imposee, qu' on ne puisse pas manquer à l' accomplir, autrement le legislateur nous donneroit occasion de juger qu' il seroit impuissant, ou qu' il manqueroit de sagesse, et de bonté : de sagesse, n' ayant sceu treuver, et prescrire une loy, qui fust inviolablement observee ; de bonté, n' ayant voulu commander ce qu' on feroit, mais ce qu' on ne feroit pas, ce qui ne se peut dire en nulle façon, veu que Dieu est tres-sage, tres bon, et tres-puissant. De là il veut conclure que la loy qui defend l' adultere, l' yvrongnerie, et tous les autres pechez, et p500 qui commande de faire bien à tout le monde, de sanctifier les festes, et tout ce que vous maintenez estre commandé, ou defendu par l' escriture saincte, ou par l' eglise illuminee par le S Esprit, que ceste loy dis je ne peut venir de Dieu, puis qu' on ne la garde pas. Je vous confesse ingenüment que c' est là une des plus puissantes considerations, qui m' ayt arraché la creance de l' esprit, et fait embrasser le parti des deistes, lequel à plus d' apparence de verité que nulle autre sorte de religion, car ils ne se servent ny de menaces, ny de promesses, afin que nous agissions pour la seule bonté de la vertu, et pour l' amour que nous portons au souverain estre, et à la bonté infinie du createur. Le Theol je suis fort ayse que p501 vous m' ayez arresté sur ce quatrain, car je vous feray voir si clairement la folie, la malice, et l' ignorance de vostre rimeur, que vous vous estonnerez comment vous avez embrassé ces erreurs. Nous avons desja monstré que nos actions tant bonnes, que mauvaises ne sont pas l' effect de la prescience divine, car elles ne sont pas futures à cause que Dieu les sçait, mais plustost il les sçait, par ce qu' elles sont futures, ce qui a esté fort amplement expliqué cy dessus. à quoy j' adjouste que la loy laquelle Dieu nous a donnee, ou qu' il a inspiree à son eglise pour nous prescrire, n' est pas un effect de sa precognoissance, puis que ceste loy ne nous sera pas donnee par ce que Dieu la sçait, la loy n' estant p502 pas l' effect d' une science, telle particulierement qu' est la prescience de Dieu, laquelle n' est pas active, ou operante, mais seulement contemplative, supposant desja par un instant de raison raisonnante, ou raisonnee, que tous les effets, et toutes les loix sont futures, quand il les cognoist. Il faut pour establir une loy que la volonté opere, et que le legislateur fasse tellement ses ordonnances, qu' il vueille, et ait intention qu' elles obligent, autrement elles ne passent point en loy ; surquoy vous pretendez que Dieu n' a peu, ou deu ordonner ce qu' il sçavoit que nous ne ferions pas, mais vos raisons n' ont aucune force, autrement il ne faudroit jamais faire aucune loy, car les legislateurs sçavent fort bien qu' elle ne sera p503 pas gardee par tout le monde, c' est pourquoy ils ordonnent des supplices pour chastier les transgresseurs, et les meschans. Vous ne pouvez pourtant pas dire qu' ils tendent des embuches à ceux qui ne les observeront pas, moins encore qu' ils soient causes de ce qu' on ne garde pas la loy, car le legislateur à intention qu' un chacun l' observe. Mais quoy, vous repartirez peut estre que le legislateur ne peut pas, et ne sçait pas tout comme Dieu, autrement qu' il ne commanderoit rien que ce qu' il sçauroit qu' on feroit ; c' est donc icy qu' il faut estre attentif, puis que vous accusez Dieu d' impuissance, de folie, et de malice, si les loix de la religion chrestienne ont esté faites par sa volonté. En un mot vous pensez que p504 Dieu ne peut rien ordonner qu' il n' arrive infalliblement, et necessairement : et moy je maintiens avec tous les catholiques, que Dieu peut ordonner, et a ordonné tout ce qu' il nous commande en l' escriture saincte, ou par l' eglise. Je le preuve par les grands miracles, qu' il a faits en tout temps, et en tout lieu, en faveur de ceste creance, et pour la confirmation de nostre foy, lesquels vous pouvez voir tant en l' evangile, et au viel testament, que dans les autheurs de l' histoire ecclesiastique. De plus, je maintiens que Dieu a peu faire ces loix sans prejudice de sa toute puissance, de sa sagesse, et de sa bonté, car ces attributs ne dependent en aucune façon de ce qui est icy bas, ny de tout ce qui peut estre p505 crée, veu que si nous supposions que chaque estre finy, et crée fust impossible (ce qui ne peut estre) Dieu seroit encore tel qu' il est, avec tous ses attributs. Il ne faut donc pas mesurer les perfections divines par ce qui nous paroist icy, si vous ne pensez mesurer l' infiny par le finy, la perfection par l' inperfection, la lumiere par les tenebres, le tout, et le souverain estre par le rien, et par le non estre. Disons donc que nos loix nous ont esté donnees de Dieu, lequel à voulu que nous fussions libres de les observer, ou de les obmettre, et que cela n' infere aucune impuissance en Dieu ; au contraire il faut necessairement qu' il soit tout puissant, puis qu' il a peu faire des creatures libres, et franches de toute contrainte, et necessité : p506 voyez si ce n' est pas par impuissance que nos artisans ne sçauroient faire aucun instrument, ou chef-d' oeuvre qui soit libre ; tout ce qu' ils font, en quelque maniere qu' ils s' en puissent servir, suit la pante, et l' inclination de sa nature sans pouvoir se retenir ; il n' y a rien de visible au monde, le seul homme excepté, qui n' agisse necessairement, et n' y a que le seul estre infiny, qui puisse donner ce degré de liberté au chef-d' oeuvre de sa puissance : concluez donc qu' il est necessairement tout puissant. Passons à la sagesse, laquelle reluit merveilleusement dans la liberté, qu' il nous a donnee, et dans les loix qu' il nous a prescrites. Je croy que vous m' accorderez fort volontiers que vous ressentez dans vous mesmes une loy, laquelle vous dicte p507 qu' il ne faut faire mal à personne, (...) ; qu' il faut aymer celuy qui vous a fait ; qu' il faut aymer le bien, et hayr le mal. De grace qui a mis ceste loy au fond de vostre coeur, à ce esté vostre pere, ou vostre mere ? Rien moins, car ils n' y pensoient seulement pas ; il faut donc que Dieu vous l' ait enpreinte dans l' ame, car vous ne la luy avez pas mise, autrement vous l' en pourriez oster quand bon vous sembleroit. Or vous pouvez transgresser ceste loy, et plusieurs font tous les jours le contraire de ce qu' elle dicte, comme tesmoignent les homicides, les trahisons, et les autres crimes, qui ne se font que trop souvent. Si vous ne pouviez faire contre ces loix, que j' ay rapportees, p508 ne vous plaindriez-vous pas de ce que vous n' auriez point de liberté ? Bon dieu quel aveuglement, et quelle malice des hommes ! De vouloir accuser Dieu, et treuver à redire en ce qu' il nous a donné la liberté, laquelle est une perfection si relevee, qu' il n' y a que Dieu, et les anges qui l' ayent : si les malheureux deistes ne l' avoient pas, et qu' ils recogneussent ce deffaut en eux, il n' y auroit rien qu' ils desirassent plus ardemment ; et maintenant qu' ils l' ont, ils en abusent, et s' en servent pour controoller les oeuvres, les loix, la science, la volonté, la bonté, la sagesse, et la puissance de Dieu ; certainement ce desordre est espouvantable. Voyez si vous pouvez démentir ces loix que vous ressentez en p509 vous mesme, et me dites si vous voudriez ne les avoir pas, asseurément vous seriez marry qu' elles fussent effacees de vostre esprit, car il faudroit perdre l' humanité, et la raison, et cesser d' estre capable de jouyr de la felicité eternelle, apres laquelle il semble que vous aspiriez avec tous les deistes, bien qu' ils s' en éloignent davantage, que le firmament n' est éloigné de la terre. Vous avez donc des loix en vostre esprit, que Dieu y a gravees, desquelles vous estes bien aise, et lesquelles sont les fontaines, et la source des bons mouvemens, et des bonnes resolutions que vous avez tous les jours, et le frain des passions desordonnees, lesquelles estans suivies, nous ravallent jusques à la nature des bestes : il faut p510 donc advoüer que la bonté, et la sagesse de Dieu paroist en ces loix, puis qu' elles sont causes de nos bonnes actions, qu' elles sont grandement conformes à nostre nature, et qu' elles perfectionnent la raison. Je ne voy plus que vous puissiez vous plaindre de ce que Dieu nous a donné des loix, puis qu' elles sont le plus riche ornement de nostre nature. Vous me direz, peut-estre, que vous demeurez d' accord avec nous touchant les loix que Dieu nous a prescrites en nous donnant l' ame, la raison, l' esprit, et la nature, lesquelles nous appellons loix naturelles, et que ce sont celles-là que vous suivez, mais qu' il y en a d' autres, que vous ne sçauriez approuver, telles que sont celles que l' escriture saincte nous propose, ou que p511 fait l' eglise. à quoy je respons que toutes les loix divines, et ecclesiastiques ne sont rien que conclusions de celles que nous avons rapportees, et maintiens que Dieu les a peu tres-justement instituer : car si nous regardons les loix qui concernent son honneur : ô Dieu ! Qu' elles sont justes, bonnes, et raisonnables, puis que nous n' avons rien qui n' appartienne à ce souverain estre : c' est pourquoy nous ne nous pouvons plaindre, quelque loy qu' il nous impose. Celles qui sont pour nous conduire envers nostre prochain, sortent de ce principe, fais aux autres, ou ne fais pas ce que tu voudrois raisonnablement qui te fissent, ou ne te fissent pas ; il faut donc que vous les approuviez, car elles ne sont pas moins convenables à nostre nature, p512 que leur racine. Bref les loix que Dieu nous a donnees pour nostre gouvernement particulier sont grandement honnestes, bonnes, et parfaites. Je suis prest de les deffendre, si vous y trouvez quelque difficulté, et de vous monstrer en gros, et en detail, que tout ce qu' enseigne la religion catholique, est loüable, honneste, vertueux, sainct, et digne de Dieu. Pourquoy est ce donc que vous dites que nos loix dementent les effets de la prescience divine ? Apprenez aujourd' huy que nous n' avons aucune loy, qui s' oppose aux perfections divines, ny a pas un effect decoulant de la prescience, predestination, volonté, puissance, sagesse, et bonté de Dieu ; et que vostre poëte vous a abusé par ces rimes, car quand Dieu nous commande p513 quelque chose que ce soit, il sçait fort bien qu' il est en nostre liberté de le faire, ou ne le faire pas ; mais il sçait par l' infinité de sa science si nous le ferons, ou non ; de plus, il est prest de nous ayder à quelque heure que ce soit, si bien qu' il ne tiendra qu' à nous, si nous ne faisons ce qu' il veut ; il ne veut pourtant pas que nous observions sa loy par contrainte, ou par necessité, mais volontairement, et si librement, que s' il ne nous plaist, nous n' en ferons rien ; admirez cependant avec moy la merveilleuse puissance de Dieu, lequel a fait une creature si libre, et si indifferente. à qui attribuerez vous maintenant la transgression de sa loy divine ? Sera-ce à l' homme, ou à Dieu ; ce sera à l' homme asseurément, p514 puis qu' il ne tient qu' à luy qu' il n' observe la loy, et que Dieu la luy avoit prescrite pour cét effect, et estoit prest de luy ayder en tout ce qui estoit necessaire : et Dieu cependant demeurera tres-juste, tres-bon, et tres-puissant, sans pouvoir estre accusé de transgression ; tres-juste, lors qu' il punira rigoureusement cette transgression volontaire, de laquelle l' homme a esté la cause totale : tres-juste parce qu' en cette transgression il n' y a nulle apparence d' injustice en Dieu, et neantmoins il y a une tres-grande injustice en l' homme, puis qu' il a denié l' honneur, qu' il devoit rendre à Dieu par toute rigueur de justice : tres-bon, puis qu' il nous a donné la force de meriter le paradis, et de nous joindre à sa souveraine bonté par l' observance p515 de ses commandemens ; tres-bon, puis qu' il est prest de nous pardonner toutes nos offenses au moindre souspir, et à la moindre larme que nous jetterons parce que nous luy avons desobey ; tres-puissant, en ce que nous ne luy sçaurions rien oster, ny luy faire aucun tort en ses biens, ou en ses perfections, car tout ce qu' il a, est infiny, et exempt de toutes sortes d' alterations : tres-puissant, en ce qu' il a tellement peu nous creer libres, et nous donner de telles loix, et un tel secours, que nous pouvons nous vanter par dessus toutes sortes de nations, que nous avons la force de monter au ciel, et d' acquerir à force d' armes, que Dieu nous a donnees, le royaume du ciel. Tres-sage, car il a tellement disposé p516 nostre nature, que bien qu' elle soit libre de faire, ou ne faire pas tout ce qu' elle voudra, neantmoins il sçait ce qui en sera devant que le monde fust fait ; et bien que Dieu sçache dés l' eternité à quoy nostre volonté se determinera, elle est toutefois aussi libre de se determiner, comme si Dieu ne l' avoit pas sceu. ô merveilleux accord de la prescience divine avec nostre liberté ! Vrayement c' est icy où il faut confesser, que la sagesse de Dieu surpasse nos entendemens, et destruit la sagesse humaine ; tres-sage encore, puis qu' il ne nous a pas donné cette liberté, et n' a pas sceu le mal à quoy elle se determineroit, qu' il n' ait sceu, et ordonné quant et quant que le bien qu' il tireroit de nos mauvaises volontez. p517 Or sus, monsieur, asseurez vous donc maintenant, que vostre poëte est un imposteur, et que nos actions, et les loix ne sont pas les effects de la precognoissance divine : que la volonté de Dieu n' est point cause de nos pechez, mais nous tous seuls : que sa prescience, et sa volonté, aussi bien que ses loix, et toutes ses oeuvres ne prejudicient en rien à nostre liberté ; et que tout ce qu' enseigne la vraye religion, qu' il a tasché à rendre ridicule, et odieuse, est tres-sainct, tres bon, et tres-agreable à l' autheur de la nature, de la grace, et de la gloire. Je ne sçache plus aucune difficulté que vous puissiez avoir sur ce sujet, si ce n' est que vous fussiez fasché de la façon que Dieu a fait le monde, et que vous desirassiez p518 qu' il l' eust fait autrement, par exemple, qu' il n' eust point permis les pechez : qu' il eust confirmé tous les hommes en grace, afin que chacun eust esté sauvé, et qu' il eust empesché toutes sortes de maux, et d' afflictions : car s' il y a gens au monde qui treuvent à redire, et à reprendre és oeuvres, et en la volonté de Dieu, ce sont les deistes, qui voudroient avoir leur paradis en ce monde. Je m' estendrois icy, et responderois fort au long à cette demande, et à ce desir, n' estoit que j' ay traitté cette matiere fort amplement en la question contre les athees, lors que j' ay respondu à leur 16, 17, 18, et 21, objection, là où vous treuverez dequoy vous satisfaire ; je diray seulement icy que c' est manque d' esprit, et de jugement p519 de demander pourquoy Dieu a fait le monde avec l' ordre que nous y observons à chaque moment, d' autant qu' il a une volonté infinie, laquelle est la regle souveraine de tout ce qui est, et de tout ce qui peut estre de bon, et de beau. C' est pourquoy il faut croire qu' il a eu raison d' eslire ce monde icy, tel qu' il est, entre une infinité de milions qu' il eust peu faire au lieu de cestuy cy, bien que nous ne sçachions pourquoy ; cette question que proposent vos gens, va bien plus loin, car ils demanderoient encore apres que tous les hommes seroient confirmez en grace, pourquoy il n' y auroit qu' un tel nombre d' hommes, et non plus : pourquoy il n' y auroit qu' une terre, qu' un firmament, p520 ou qu' un soleil : pourquoy Dieu ne nous auroit-il creez aussi parfaits que les anges, et aussi incorruptibles que les cieux, et mille autres choses, que je laisse pour l' occupation des cerveaux creux, qui perdent le temps, et leur esprit à faire quantité de questions badines, lesquelles ne meritent pas qu' on s' y arreste. Quiconque aura bon esprit, il se resoudra bien tost luy-mesme sur telles pensees, car lors qu' il meditera pourquoy Dieu ne fait pas une infinité de choses qu' il pourroit faire, il aura incontinent son recours à la volonté de Dieu, avec le prophete royal, omnia quaecumque voluit, fecit, et n' a point fait tout ce qu' il n' a pas voulu ; c' est là le rendez vous d' un jugement bien fait, lequel adorera tousjours p521 avec une profonde humilité l' ordre, et la façon, avec laquelle Dieu se comporte en toutes ses oeuvres. Pleust à Dieu que ces curieux se jettassent sur d' autres questions qui leur seroient beaucoup plus utiles, telles que sont les suivantes ; comment il est possible qu' ils offensent Dieu, et qu' ils menent une vie si scandaleuse, et si meschante comme ils font, apres avoir receu tant de graces, et de si vives inspirations de Dieu, par lesquelles la bonté divine frappe à toute heure à leur coeur, en les invitant à quitter leur impieté : comment il est possible qu' ils laissent eschapper tant d' advertissemens interieurs qui les portent à faire penitence ; car je deffie les plus meschans d' entr' eux de me pouvoir p522 remarquer une sepmaine, voire un jour en toute leur vie, depuis qu' ils ont quitté la vraye religion, dans lequel ils n' ayent ressenty quelque remords de conscience, ou quelque bon mouvement, par lequel ils ayent esté conviez de quitter leurs foles opinions, et leurs débauches : comment est-il possible qu' ils prisent davantage les voluptez du corps, que celles de l' esprit, veu que celuy-là est fait pour cestuy-cy, et que les plaisirs sensuels nous ravallent jusques à nature des bestes, et nous font perdre ceux de l' entendement, et du ciel. Ce sont là des graces prevenantes, et suffisantes par lesquelles Dieu les rappelle à soy, et pour lesquelles il leur faudra rendre conte au grand jour du jugement ; ce p523 sont là les douces chaisnes, avec lesquelles il les veut attirer à la repentance, et les retirer de leur impieté ; bref ce sont les rayons de ce divin soleil, lequel esclaire, et eschauffe tous les hommes, tantost d' une façon, tantost d' une autre ; de sorte qu' il n' y a personne au monde qui puisse dire, ou se plaindre que Dieu ne luy a pas fait la grace de se recognoistre, et de quitter le peché, car les graces, et les inspirations divines sont en si grande abondance, que les plus meschans en reçoivent mille fois davantage qu' il n' est necessaire à ce qu' ils abandonnent leurs impietez, et embrassent la vraye religion, hors de laquelle il n' y a ny salut, ny veritable contentement. Voyez s' il vous reste quelque difficulté sur ce quatrain, autrement p524 proposez ce qui suit dans le quarante-quatriesme. CHAPITRE 19 dans lequel les quatrains du deiste sont refutez, depuis le quarante quatriesme, jusques au cinquante quatriesme ; et est monstré qu' il n' y a qu' un chemin pour estre sauvé ; que Dieu peut faire la mesme chose avec nous sans pouvoir estre accusé de peché ; que vrayement il y a un enfer : et que le lieu, ny la naissance ne nous donnent pas la religion, avec plusieurs autres choses. Le Deiste si Dieu se veut servir de loix pour nous guider selon sa providence, pourquoy voulez vous nous assujetir à vostre religion ? p525 qu' importe qu' il nous guide tous à un mesme bien intelligible par divers chemins ? Le Theologien il faut icy distinguer entre les loix du monde, car lors qu' il y a quelque loy dans un royaume, dans un empire, republique, province, cité, famille, ou mesme dans l' entendement d' un particulier, laquelle est contre la raison, l' equité, la justice, ou les bonnes meurs, ou contre l' honneur, et la volonté de Dieu, ceste loy n' est pas celle, de laquelle Dieu veut que nous nous servions, car il la deffend expressément, et commande qu' on aille prescher sa loy à toutes sortes de nations par ces paroles, (...) ; p526 et par plusieurs autres, que nous lisons dans l' evangile ; c' est là la raison pourquoy le vray chrestien desire grandement que tous les payens, les turcs, les et autres infideles se convertissent à Dieu, et qu' en quittant leurs mauvaises coustumes, et leurs erreurs, ils embrassent la loy evangelique remplie de bonnes nouvelles, puis qu' elle promet une gloire eternelle au lieu d' un enfer perpetuel, dans lequel seront tourmentez tous ceux qui ne suivront pas ceste loy royalle de nostre sauveur, et redempteur Jesus-Christ. De là vient que ceux qui travaillent à la conversion des infidelles à perte d' haleine, et de leur sang, n' ostent point les loix de la police, n' y ne deracinent aucune p527 creance, lors que ces loix, et ceste creance ne sont point contre la raison, ou contre la lumiere de la foy, mais ils condescendent à tout ce qu' ils peuvent pour gaigner les ames de ces infidelles à Dieu, et pour les rendre bien-heureuses. Voyla donc la raison pourquoy nous desirons, qu' on quitte les mauvaises loix, parce que Dieu pere commun des hommes, et des anges, à voulu qu' il n' y eust qu' un chemin, par lequel on peust se sauver, estant bien convenable, et tres-raisonnable, que tous ceux, qui tendent à un mesme bien intelligible, y arrivent par une mesme voye, afin que nous recognoissions d' autant plus combien Dieu tres-un se plaist en l' unité, et en la simplicité. C' est pourquoy il a tousjours p528 conduit son peuple bien aymé par de mesmes loys fondamentales depuis le commencement du monde jusques à present, qui ont esté ; qu' il ne falloit faire à personne, que ce que nous voudrions raisonnablement nous estre fait ; qu' il falloit porter une grande reverence à Dieu, et à tout ce qui luy appartient, qu' il falloit l' adorer, et beaucoup d' autres choses, que je laisse pour maintenant : et bien que quelques loix ayent esté adjoustees dans la loy escrite, et puis en l' evangelique, toutefois elles ne sont point repugnantes aux precedentes, elles les accomplissent plustost, et leur donnent un esclat de beauté, et le sommet de la perfection ; ce que je pourrois monstrer fort facilement, n' estoit que je crains vous ennuyer par de plus p529 longues responses, et que le temps nous manque. Il faut donc bien retenir qu' il n' y a point de divers chemins dans ce monde sensible pour parvenir au ciel, si ce n' est que vous l' entendiez des divers ordres, qui embellissent l' eglise de Dieu ; mais tous les ordres des religieux catholiques, qui ont esté, sont, et seront, n' ont qu' une mesme foy, et un mesme dieu, bien qu' ils portent divers habits, et ayent quelques particulieres façons, et ceremonies, desquelles ils usent en servant Dieu ; mais pour ce qui est du fond, ils cheminent par la mesme voye de l' evangile, par laquelle vont tous les autres chrestiens. Certainement nous pouvons dire que la loy de Dieu n' est pas de ce monde sensible , suivant ce mot, p530 (...), car comme elle ne suit pas le contentement des sens, mais celuy de l' esprit, elle doit plustost estre appellee intellectuelle, et divine, que sensible. Que vostre rimeur se pourmene donc tant qu' il voudra par les loix de son monde sensible , car pour nous autres catholiques nous avons beaucoup plus de soing de suivre les rayons, et les attraits spirituels du monde archetype, que les appas sensuels de ce monde corporel. Le Deiste ce que nous appellons distinction, est dit deception en bonne logique, parce que le mesme effect qui est loüable en Dieu, peut estre inique en nous. car si les causes produisent des effects differents, p531 il faut en fuyr l' identité, afin que l' injuste consequence soit prevenuë. par consequent les differents effects condamnez dans leur cause prochaine, servent au bien de l' univers selon la volonté de Dieu. Le Theol il semble que vostre poëte ne butte à autre chose par ces trois quatrains, qu' à nous vouloir persuader que ce que nous appellons mal, et peché, n' est pas vice simplement parlant, mais au plus, et au pis aller, seulement entant qu' il est mal en nous, et non en Dieu ; comme lors qu' un voleur tuë le marchand, il veut, ce me semble, dire que Dieu le tuë aussi, sans neantmoins encourir aucun peché. Or en ce sens il est vray que Dieu peut vouloir, et faire plusieurs choses, sans aucun peché, ce p532 que nous ne sçaurions n' y faire, n' y vouloir sans l' offenser ; le mesme arrive souvent parmy nous, car un pere, ou un maistre peut donner dix, ou vingt escus de son bien, et peut justement punir son enfant, et son serviteur, sans aucun peché, voire avec merite ; ou le fils, et le serviteur ne peuvent donner un denier de ce bien, ou frapper aucun sans offenser Dieu : la raison de cecy est bien claire, car le pere, et le maistre ont puissance de distribuer leur bien, et en faire ce qu' il leur plaist, et de chastier leurs enfans, et leurs sujects, lesquels n' ont point ce pouvoir les uns sur les autres, si ce n' est que le pere, ou le maistre le leur donne. Dieu a bien une puissance plus absoluë de faire ce qu' il luy plaist de toutes les creatures, que n' a pas p533 le pere sur son enfant, ou le roy sur son suject ; il a le pouvoir de nous mettre tous à mort, et de destruire tout ce qui est au monde sans estre suject à aucune reprehension ; et neantmoins je croy qu' il n' y a atheiste, ny deiste qui voulust advoüer qu' il fust permis à quelqu' un de tuer tous ceux qu' il voudroit, et qui ne jugeast digne de mort celuy, qui auroit entrepris de faire une quantité de meurtres ; si bien qu' il faut regarder quel est celuy qui opere, avant que juger de son action, afin que s' il a droit de faire ce qu' il entreprend, on croye, que son action est bonne, ou du moins qu' elle est permise ; ou mauvaise, et illicite, s' il n' a droit, et pouvoir de faire ce dont il est question. Voyla donc comme un mesme p534 effect peut estre bon estant produit par la vertu divine, lequel seroit mauvais executé par un homme, d' autant que Dieu a le souverain domaine sur toutes choses, de sorte qu' il ne peut abuser d' aucune, quand mesme il reduiroit tout à neant ; or puis qu' il à ce pouvoir souverain sur tout ce qui est, qui vit, et qui respire, il peut nous obliger à tout ce qu' il voudra sous quelque peine qu' il lui plaira, sans que nous puissions treuver suject, ou couleur d' aucune juste plainte, ou d' aucun murmure. Pour le quatrain 47 il ne dit presque que la mesme chanson, non plus que le 48 ; car on fuit l' indentité de l' effet quant à ce qui est de la moralité, et de la bonté, ou malice, du merite, ou, du demerite, lors que c' est Dieu qui opere comme maistre p535 de toute la nature ; et par ainsi nous evitons la mauvaise consequence, que feroit celuy qui diroit que Dieu feroit mal en faisant ce qu' il nous defend, comme quand il feroit mourir qu' lqu' un, ce qui ne nous est pas permis, si ce n' est que Dieu nous le commandast. Or si vostre poëte se formalise de ce que Dieu peut faire, et vouloir tres-justement, ce qu' il nous defend, et ce qu' il ne veut pas que nous fassions ; je veux qu' il m' advouë que son serviteur (s' il en a) peut prendre l' argent de son cabinet, et en aller joüer, ou faire bonne chere tant qu' il luy plaira ; je veux qu' il concede que son serviteur luy peut bailler un bon soufflet, ou une couple de bastonnades, lors qu' il fera quelque chose, qui deplaira audit serviteur : p536 bref si le serviteur se rend maistre de la maison, et qu' il mette son maistre en estat de serviteur, le maistre devenu serviteur ne doit pas se plaindre, si le valet ne fait point mal d' asservir son maistre ; s' il treuve ceste proposition ridicule, et temeraire, comme elle est, qu' il croye que celle à laquelle il semble viser, l' est infiniment davantage, puis que Dieu est infiniment plus grand maistre sur tout le monde, que n' est aucun roy, prince, ou empereur sur ses esclaves, et ses serviteurs. Delà s' ensuit que le 48 quatrain ne conclud rien que ce que tous les chrestiens advoüent, et enseignent, sçavoir est que la providence de Dieu est si admirable, qu' elle sçait tirer du bien pour l' ornement de l' univers, et pour la gloire p537 des bien-heureux des plus grands maux que la malice de l' homme puisse inventer, concevoir, et produire. Le D monsieur, vous m' avez fort satisfait sur ces derniers quatrains, car il est veritable, que le maistre, et par consequent que Dieu peut faire beaucoup de choses justement, que le serviteur ne sçauroit faire, ou vouloir qu' avec injustice, neantmoins je vous diray la consequence que ce poëte tiroit de ces quatrains, lequel m' a merveilleusement abusé, afin que beaucoup d' autres se rendent sages à mon exemple. Le Deiste de toutes ces raisons il conclud qu' il n' y a point d' enfer, ny aucun chastiment apres ceste vie, et que tout cela n' est que fantasie, et foiblesse d' esprit. p538 Le Theol voila justement ou ce malheureux desiroit vous faire tomber, car c' est là que buttent tous les quatrains que vous avez apportez, et particulierement ceux qui suivent depuis le 28 jusques à ce 49, ou le maudit imposteur, et cajolleur vomit son impieté. Or je ne veux point d' autre arbitre que vous mesme pour juger si ce quatrain a quelque raison ; et si les principes desquels il le tire, ont quelque verité, je m' asseure que vous confesserez ingenüment que ce ne sont que surprises, déguisemens, et menteries, par lesquels les libertins taschent détouffer la crainte de Dieu, et de ses jugemens, et bannir la pieté de l' esprit des chrestiens. Certainement si la peur de l' enfer, et les peines que les damnez, et p539 les diables endurent, n' estoient qu' une phantasie, et foiblesse d' esprit, il faudroit conclure que Dieu ne seroit qu' une resverie, et une illusion ; non que Dieu ne fust, bien qu' il n' y eust point d' enfer, car il ne dépend d' aucun estre, mais parce qu' il faudroit advoüer qu' il seroit menteur, puis que c' est luy qui nous a revelé ces peines eternelles, comme il se voit souvent dans l' escriture saincte. Pour moy je croy que cet homme a esté calviniste, et que pour faire le bon valet, ne se contentant pas de nier le purgatoire, il veut encore franchir l' enfer, à ce qu' il puisse commettre toutes sortes d' impietez sans nulle peur, et sans remords de conscience, car c' est là le desir de tous les libertins. Je vous proteste que je ne p540 sçay comment ils sont si effrontez que de confesser qu' il y a un dieu, veu qu' ils luy ostent la providence, et le soing qu' il a que le mal soit puny, et le bien recompensé ; et croy qu' ils ne parlent de Dieu que du bout des levres, le niant ce pendant en leur esprit ; pires en cela que les diables, lesquels sçachans qu' il y a un vray Dieu, le craignent, et le redoutent, et malgré qu' ils en ayent, confessent cela haut, et clair, comme vous pouvez voir dans l' escriture saincte. Or sus, monsieur, quittez donc cet erreur, et croyez asseurément que c' est une foiblesse d' esprit, et une imagination tres-fausse de croire que les meschans ne seront pas suppliciés, et tourmentez apres cette vie ; car si un juge ne laisse point les forfaits impunis, s' il est p541 juste, Dieu qui est le juge des juges, et qui penetre jusques au plus secret de nos pensees, laissera-il regner les meschans, qui font, et roullent tant d' iniquitez dans leur esprit, sans leur donner aucun chastiment ? Et quoy, pesle-meslera-il les bons avec les mauvais, et la pieté avec la perfidie ? Sera-ce donc ainsi que les bons seront foulez, ruinez de biens, et d' honneur, meurtris, tuez, et assassinez sans aucun répit, et sans esperance de voir un jour leur innocence declaree, leur bonté, et leur cause justifiee, et leur esperance comblee de recompense, et de s' esjouyr avec leur juste juge nostre Dieu, nostre sauveur, et redempteur Jesus-Christ, en la découverte de toutes les impietez les plus couvertes, et cachees des p542 traistres, et perfides, des flateurs, menteurs, parjures, impudiques, et autres meschans, qui se sont moquez de Dieu, et de la religion ? Vive Dieu il ne sera pas ainsi que le malheureux deiste se l' est imaginé, car au grand jour du jugement les justes, et les gens de bien se leveront contre les meschans, de qui ils reçoivent tant d' afflictions, et de desplaisirs en ce monde ; et pour lors ces perfides verront la verité de ce que nous croyons maintenant, et que nous lisons dans la parole de Dieu. (...). p543 Voyla les paroles des meschans, qui pensoient avec vostre poëte, que ce fussent fables que la gloire des bien-heureux, et le supplice des damnez. Pleust à Dieu que ce passage fust leu des libertins avec attention, lequel ils trouveront plus au long au 5 chapitre de la sapience, je croy que leurs frenetiques opinions seroient bien eschauffees, si ceste pensee, et ce chapitre ne les refroidissoit. Il faut donc croire tres-asseurement que Dieu ne laissera jamais aucune meschanceté impunie soit icy, soit apres la mort, c' est pourquoy vous voyez que les grands p544 saincts, et les plus sçavans, qui furent jamais dans l' eglise catholique, demandent à Dieu qu' il les chastie en ce monde, afin d' eviter les effroyables supplices de l' enfer ; c' est ainsi que Sainct Augustin le disoit avec ardeur, (...) : car ne plus ne moins qu' il y a plus de plaisir mille fois en paradis, qu' il n' y a és plus grands plaisirs de ce monde (...), aussi y a-il des peines pour les damnez plus grandes mille fois, que tous les tourmens que nous voyons icy bas. Le D monsieur, je ne sçaurois vous exprimer la joye, que j' ay d' avoir esté si bien esclarcy de vous sur toutes ces impietez, mais le regret que j' ay d' avoir trempé en ceste impieté, depuis que ce traistre p545 me bailla ce poëme, et me cajola par diverses rencontres, n' est pas moins grand ; je voudrois qu' il m' eust cousté la moitié de mon sang, et que jamais je ne l' eusse veu. Je vous proteste que si jamais je retourne à Paris, je feray tout ce qu' il me sera possible pour le faire prendre, et le faire mourir, s' il ne veut quitter son erreur, ce que je crains qu' il ne fasse, car il est merveilleusement testu, et opiniastre, et croit sçavoir beaucoup sous pretexte qu' il sçait un peu rimailler, et discourir. Je ne sçay si je dois poursuivre davantage, car le reste est encore fort long, et ne contient quasi autre chose que ce que nous avons dit, et neantmoins il reste encore 58 quatrains. Le Theol je vous asseure que je suis si ennuyé de respondre p546 aux resveries de ce poëte, qu' il me deplaist de poursuivre davantage, et puis je voy qu' il est temps que nous pensions à nostre giste, car si nous attendons plus long-temps, je crains les voleurs, qui ont coustume de courir vers ces lieux icy ; neantmoins si vous pensez qu' il y ait quelque chose en ce qui suit, qui vous fasse de la peine, j' auray la patience de vous escouter, de vous respondre, et de fortifier vostre esprit contre les sottises de ce baveur. Le D veritablement je serois tres aise qu' il vous pleust renverser ce qui suit, car bien que je ne sois que trop satisfait de ce que vous m' avez dit jusques à present, cela me serviroit pour tascher à reduire quelques uns de mes camarades à la religion catholique. p547 Le Theol poursuivez donc, et je responderay à ce que vous me proposerez, car bien que vous ne sembliez plus douter d' aucune chose, neantmoins cela servira pour vous confirmer de plus en plus dans la creance de l' eglise catholique, et vous fera voir que nous ne craignons rien les poinctes de l' impieté de vostre poëte, bien qu' il les croye fort acerees. Le Deiste le bigot suit la religion qu' il a succee à la mammelle. et le vulgaire ignorant croit que ce que ses devanciers luy ont dit, avoir esté receu de Dieu. Le Theol à ce que je voy vostre poëte prend le bigot pour toutes sortes de personnes, qui suivent p548 (lors qu' ils sont grands) la religion que leur pere, leur mere, et leur nourrice, leurs ont fait succer avec le laict : en cette façon il le faudra dire bigot , s' il a rencontré une si malheureuse mere, qui luy ait appris ce deisme dés la mammelle : mais afin d' eviter toutes sortes d' illusions sur ce mot, je confesse que nous sucçons la religion dés nos premieres annees, voire mesme nous l' avons emprainte avant la mammelle, lors que nous sommes baptisez, et consacrez au nom du pere, du fils, et du sainct esprit ; mais c' est parler avec une impieté intolerable que d' appeller cela bigotisme . Or bien qu' il soit vray que nous soyons chrestiens par le baptesme avant que de le sçavoir, ou de consentir à nostre salut, et à la vraye p549 religion, nous ne naissons pourtant pas chrestiens, mais enfans sans aucune teinture de religion soit virtuelle, soit habituelle, destituez de toutes sortes de graces gratifiantes, estant un grand benefice, et une signalee faveur de Dieu, quand nous recevons ce grand sacrement, lequel est comme la clef, et la porte de tous les autres, et qui nous lave, et nettoye l' ame de toutes sortes de pechez. C' est pourquoy nous devons rendre graces à Dieu tous les jours de nostre vie, de ce qu' il nous a delivrez de la masse de perdition, dans laquelle nous estions enfermez par le peché originel, et detester l' ingratitude, et l' impudence de vostre poëte, et de tous ces semblables, lesquels veulent qu' on croye qu' ils ont d' excellents esprits, lors p550 qu' ils renient leur religion, et appellent toute sorte de pieté, et de vertu, imagination, foiblesse d' esprit, et folie, et neantmoins c' est lors qu' ils sont le plus abbrutis, se ravallans avec les bestes, qui n' ont aucun sentiment de pieté, ny de religion. Il faut donc recognoistre la grace que Dieu nous donne, quand il nous fait naistre dans un pays chrestien, et de parens catholiques ; ce que nous pouvons appeller un commencement, ou plustost un des premiers effects de la predestination, car nous pouvons vrayement dire que non fecit taliter omni nationi , comme il paroist és infidelles. Pour les heritiques, je pense que plusieurs d' entr' eux reçoivent le baptesme dés leur jeunesse, mais au lieu de cooperer avec la grace p551 baptismale, quand ils sont grands, ils quittent le grand chemin de l' eglise catholique, et embrassent diverses chimeres selon qu' ils sont instruicts par divers huguenots ; car si c' est un lutherien, il apprendra le lutheranisme à ses enfans, et à ses disciples ; si c' est un anabaptiste, ou un calviniste ; chacun luy fera entrer l' impieté dans l' ame, et en bannira la foy receuë par le baptesme. Je ne suis pas icy maintenant pour resoudre comment ces jeunes heretiques sont excusables, et comment, ou quand ils sont inexcusables devant Dieu, car vous ne m' interrogez pas de cela, c' est assez que nous ayons decouvert l' effrontee ingratitude du 50 quatrain de vostre poëte. Le 51 est encore plus impie, car il essaye de persuader que nos devanciers p552 nous ont fait à croire que ce qu' ils racontoient de la religion, et de Dieu estoit vray, bien que le tout ne fust qu' une pure invention de leur imagination pour passer le temps, et pour amuser les petits enfans : asseurément voyla la conception du rimailleur ; il est fort facile de parler comme un perroquet, mais de prouver son impieté, il est impossible. Or afin de sçavoir ce qu' il faut croire, remarquez avec moy qu' il se peut faire que quelque vieille, ou quelque autre personne se mesle de faire plusieurs contes aussi bien de la religion que d' autres choses, tels qu' on en voit dans l' alcoran, et chez quelques rabins : en ceste façon on pourroit bien faire à croire à de petits enfans, voire mesme à de grands, que Dieu p553 auroit fait, ou revelé quelque chose, laquelle neantmoins seroit fausse ; il n' y a que trop de fols, et d' hypopondriaques dans le monde pour s' en imaginer des plus belles, lesquels croyent estre roys, papes, et dieux ; mais ce n' est pas de ces fourbes, ny de ces contes que vostre poëte veut parler, c' est de la vraye creance approuvee, et receuë non seulement des enfans et de la populace, non seulement des idiots, et des foibles d' esprit, mais des plus vieux, des plus riches, des plus doctes, et des plus judicieux, qui furent jamais au monde, lesquels ont receu la religion chrestienne non pas à la legere, non pas induits par presens, et par faveurs, non plus que par force, ou par illusion, mais poussez à cela par de vives raisons, ausquelles on ne sçauroit p554 treuver à redire, et par de si grands prodiges, et miracles, qu' il est impossible qu' ils ayent esté faits, que par la premiere cause de l' univers, laquelle a tousjours tesmoigné tant en la loy de nature, et la loy escrite, qu' en celle de la grace, que la vraye religion luy estoit fort agreable. Jamais il ne fut, et jamais ne sera, que Dieu n' approuve la vertu, et qu' il ne luy favorise ; non plus qu' il ne se peut faire, qu' il favorise le peché. Or pour achever ce quatrain, je dy que si quelques-uns avoient esté abusez en la creance dés leur jeunesse (comme il arrive à tous les infideles, et aux heretiques) s' ils vivoient selon la lumiere, que Dieu a imprimee dans leur esprit, et qu' ils suivissent les bons mouvemens, qu' il leur envoye, p555 sans doute Dieu leur feroit faire rencontre de quelques uns, qui les desabuseroient, et leur enseigneroient la vraye, la pure, et la sincere doctrine de l' eglise catholique, qui n' est qu' une, en quelque part qu' elle soit estenduë ; et par ainsi les erreurs, qu' ils auroient succez en leur bas aage, ne nuiroient pas à leur salut. Je ne doute point que Dieu n' envoye plusieurs lumieres, et divers mouvemens à tous les heretiques, lors qu' ils sont en aage de recognoistre le vray d' avec le faux, et ce plus souvent, et plus vivement que non pas à ceux qui ne sont point baptisez, la grace du baptesme requerant un particulier secours de Dieu pour operer ; je desirerois fort que tous les heretiques parvenus à l' usage de raison p556 s' esprouvassent eux-mesmes, et fissent reflexion sur ce temps, afin de voir si Dieu ne les auroit point touchez, et fait douter, si nostre creance n' estoit point meilleure que la leur ; si leurs parens, ou leurs precepteurs, et ministres ne les auroient point trompez ou par malice, et ce pour le bien de la cause, comme ils parlent, ou par ignorance. Je me tromperois fort, si ces atteintes, ou semblables pensees ne leur avoient frappé l' esprit, et qu' ayans fait la sourde oreille, et suffoqué ceste bonne semence en qualité de grace prevenante, cela n' avoit esté cause que Dieu les auroit abandonnez à leurs imaginations, jusques à devenir deistes, et athees, comme vostre poëte fait assez paroistre. Or nous sommes si certains que p557 nos devanciers ne nous ont pas trompez, ny fait croire à fausses enseignes que Dieu avoit revelé ce qui est contenu dans la saincte bible, et que la doctrine de l' eglise est tres-veritable, que nous pouvons hardiment chanter avec le prophete royal. (...), et dire des apostres, desquels nous suyvons la doctrine, (...), car tant de merveilles ce sont faites en tesmoignage de ceste verité, que quand je les considere serieusement, il me semble qu' il est impossible d' en douter. Le D monsieur, je vous proteste que vous me ravissez, et me tirez les larmes de joye, de voir que la religion catholique, que j' avois euë en horreur, et que j' embrasse maintenant de tout mon p558 coeur, est si vraye, si claire, si saincte, et si admirable : neantmoins j' acheveray d' apporter les quatrains, qui suivent, puis que vous vous estes engagé de respondre jusques à la fin, et tout incontinent que ce sera fait, nous prendrons giste, car je voy desja la fumee de nostre hostelerie ; voicy donc ce qui suit en vers, Le Deiste utile invention pour brider les esprits des hommes insolens qui pervers de nature mettent les magistrats, et leurs loix à mespris pour vivre à l' abandon sans regle, ny mesure. à quoy semblent aussi viser finalement les merveilleux effects qu' on voit au monde naistre dont les pipeniais ombragent finement leurs contes fabuleux pour les simples repaistre. Le Theol pour moy je croy p559 que vostre poëte a ramassé toutes les impietez de Lucian, de Machiavel, et de tous les libertins, et atheistes qui furent jamais, et qu' il a souvent fueilleté le maudit libelle, dans lequel je ne sçay quels esprits endiablez se sont efforcez de persuader que ce n' estoit qu' imposture que la loy divine ; il semble que ce soit le dernier stratageme de sathan, qui tasche de nous arracher la religion de l' esprit, voyant qu' il ne peut venir à bout de se faire recognoistre pour Dieu ; je croy que l' antechrist se servira de quelque pareille fourbe pour s' insinuer ; car puis qu' il voudra se faire recognoistre pour Dieu, ou pour le vray messie, il faudra par consequent qu' il fasse perdre la vraye religion à ses sectaires ; ce qu' il ne pourra faire plus puissamment, p560 qu' en accusant nostre sauveur d' imposture, c' est pourquoy il faut bien prendre garde aux impietez, que nos libertins veulent faire courir, et qui semblent estre les precurseurs de l' antechrist, lequel adjoustera des signes, et des prodiges si grands pour enyvrer les hommes de son erreur, que si Dieu tout puissant n' y mettoit la main, et que permettant à cet inique d' establir si puissamment son impieté, il ne secouroit les fideles d' une particuliere assistance, à peine se pourroit-il treuver aucun qu' il n' abusast. Or que la religion chrestienne ne soit pas une invention pour brider les insolens (bien qu' elle serve grandement à cela, à raison de sa pureté, et de sa saincteté) il est evident, en ce que les princes, les p561 roys, les empereurs, et les legislateurs la croyent aussi bien emanee de la parole de Dieu, comme le simple peuple : et puis il y a beaucoup de choses dans la vraye religion, que les hommes ne sçauroient avoir inventé, et qu' il a faillu recevoir de Dieu, ce que vous recognoistrez facilement par la lecture des saincts livres, et de l' histoire ecclesiastique. Mais sur tout je voudrois que ce poëte, et tous ses complices me monstrassent comment c' est que les legislateurs ont peu tous les grands miracles que nous lisons dans la saincte escriture pour confirmation de la religion ; s' ils nous monstroient que quelques autres magistrats, et legislateurs eussent fait, ou fissent de semblables miracles en nos temps pour p562 confirmation des loix, et des ordonnances qu' ils establissent tous les jours, je les escouterois ; mais ils parlent comme yvrongnes sans sçavoir comment, ny pourquoy, ayans seulement ce dessein, et cette intention, de se dépestrer de toutes sortes de loix, de crainte, et de respect, afin de se veautrer dans toutes sortes de voluptez tant soient-elles vilaines, et de faire tout ce qu' il leur plaist impunément, et sans scrupule, ou remords de conscience. J' estime neantmoins que s' ils considerent les miracles, qui se font encor tous les jours en tesmoignage de nostre religion és divers lieux de devotion, qui sont en France, en Espagne, et en Italie, et ce sans aucun fard, ou deception, (puis qu' on en voit le fidelle p563 rapport fait par les medecins, et par une armee de tesmoins oculaires) qu' ils reviendront à leur bon sens, et confesseront qu' il est impossible que cette religion, pour la verité de laquelle se font tant de miracles, soit fausse, controuvee, ou inventee par les hommes. Si je voulois rapporter tous les vrays miracles que Dieu a fait en faveur de la religion, il me faudroit du moins autant de volumes, comme il y a de siecles, depuis qu' elle est ; je voudrois que vous vous fussiez treuvé à celui qu' on m' a depuis peu rescrit estre arrivé à la descente des reliques de Saincte Fare à Farmoutier, je m' asseure que jamais vous ne croiriez rien plus fermement, que la verité des miracles, et par consequent que p564 la vraye religion, dans laquelle ils se font, en voicy l' abbregé. Y ayant desja long temps qu' une des religieuses avoit perdu la veüe, jusques à là, qu' on luy avoit bruslé la prunelle avec eaux fortes, et caustiques, pour la faire mourir, de peur qu' elle ne gastast les parties voisines, estant prosternee dans l' eglise, et priant instamment ladite saincte, à l' attouchement de son reliquaire elle recouvra la veüe, et les yeux, et commença soudain à s' escrier qu' elle voyoit, ce qui fut tellement admiré de tous ceux qui l' avoient cogneüe, qu' un chacun s' achemina pour voir cette merveille, car elle voit maintenant tres clair. Les medecins mesmes qui l' avoient veüe aveugle dans Farmoutier, ou qui luy avoient p565 bruslé l' oeil, se sont transportez sur le lieu pour estre tesmoins irrefragables de ce miracle, lesquels démentiront cet impudent deiste, qui nous voudroit bien faire passer pour une chose certaine que nous ne voyons pas ce que nous voyons, et que nous ignorons ce que nous sçavons tres-bien ; et ce souz l' ombre d' un quatrain, dans lequel ce luy est assez pour toute raison d' appeller non seulement les chrestiens, mais les apostres, et Jesus-Christ mesme, des pipeniais ; blaspheme prodigieux qui ne se peut expier que par le feu, encore faudroit il qu' il fust eternel. Or les vrays catholiques sont si esloignez de feindre des miracles, ou d' eluder par quelques finesses la creance d' aucun, tant rustaut, p566 et simple soit-il, qu' ils aymeroient mieux mourir que de persuader la foy divine sous pretexte de quelque subtilité, la proposant comme vray miracle : pour mon particulier je proteste au nom de tous les vrays fidelles, que nous endurerions plustost mille tourmens, et mille roües, que d' imposer la moindre chose à qui que ce soit, bien que par là nous pensassions sauver tout le monde. La foy est genereuse, elle ne veut pas estre plantee, ny prendre vigueur par les ruses, et par les subtilitez, elle veut un esprit ferme, vigoureux, genereux, et resolu, qui ne se laisse point piper à personne, et qui croye simplement ce qu' il croit, non à cause de quelque homme, ou de quelque p567 raison, mais à cause de l' authorité divine de celuy qui a fait le ciel, et la terre : asseurez vous que ceux là se trompent fort, qui pensent qu' il faille avoir un esprit raffiné, masle, et subtil pour ne croire point de religion, si ce n' est qu' ils estiment que les pecores ayent de fort beaux esprits, aussi subtils que la pointe d' une esguille ; je serois d' avis qu' on servist telles gens de mesme viande que les pourceaux, et les autres bestes, puis qu' ils s' accordent si bien en religion, et en creance avec eux, car ils n' en ont les uns n' y les autres. Il faut donc croire que les miracles qui ont servy de motifs pour embrasser la religion catholique, ont esté tres-veritables, et que ceux qui se sont convertis à leur occasion, pour doctes, et subtils p568 qu' ils ayent esté, n' ont peu y recognoistre aucun defaut ; certainement la continuation des miracles qui se retreuve dans l' estenduë du christianisme, est si asseuree, et si merveilleuse, qu' il faudroit estre privé du sens commun pour se desvoyer de ce grand chemin de la foy, qui a esté plantee par tant de miracles, par la saincteté de vie, et par le sang de tant, et tant de martyrs. Mais je vous prie, pensons à nostre logis, et à soupper, et demain vous proposerez le reste de vos quatrains, si bon vous semble, ausquels j' acheveray de respondre, avec l' ayde de Dieu. Si vous desirez voir à vostre loisir quantité de raisons pour lesquelles les miracles, qui ont aydé à establir la vraye religion des chrestiens, p569 n' ont peu estre faits par la nature, ou par l' industrie des hommes, il vous sera facile, car j' ay traité cela fort amplement dans quarante et six chapitres, par lesquels j' ay renversé la vingt-cinquiesme (...) des athees, laquelle ils pensoient estre la plus forte. Or avant que d' entrer dans l' hostelerie, je veux vous donner des quatrains contraires aux deux que vous avez rapportez, afin que l' impieté ne puisse avoir le dessus non plus en rimes qu' en prose. Si nostre foy n' estoit rien qu' une invention utile aux magistrats pour retenir en bride ceux qui mépriseroient leur jurisdiction ils ne l' auroient choisie eux-mesmes pour leur guide. Verroit-on comme on fait les princes, et les rois obliger à la foy leurs sceptres, et couronnes ou soûmettre à l' eglise, et à ses sainctes loix avec si grand respect leurs royales personnes ? p570 Le pape le vray chef de tous les vrais chrestiens regle ses actions par la mesme creance, il y vit, il y meurt aussi bien que les siens ; la mort ne luy fait point changer de conscience. Qui sont ceux que tu prens pour des pipeniais ? Jesus-Christ pouvoit-il à ton advis tel estre ? Les apostres ont-ils cheminé de biais ? Ayans suivy de prés les pistes de leur maistre. Sont-ce ceux-là lesquels ont usé finement des effects merveilleux qu' on voit au monde naistre ? Voulans (comme tu dis calomnieusement) de contes fabuleux les plus simples repaistre. Helas si Jesus-Christ eust cherché ses plaisirs s' il se fust efforcé de regner sur la terre, et si pour obtenir la fin de ses desirs il eust aux empereurs, et aux roys fait la guerre : s' il n' eust finy sa vie en un infame bois comme premier témoin des choses revelees, on eust peu soupçonner qu' il faisoit du matois, et que ses actions estoient dissimulees. Si les apostres, ss. Et les martyrs fervens apres divers travaux, apres diverses peines, de leur maistre Jesus les desseins poursuivans n' eussent versé leur sang contenu dans leurs veines. p571 On eust dit qu' ils preschoient pour leur propre interest, pour l' amour seulement des choses temporelles ; mais leur vie, et leur mort monstre que cela n' est, et qu' ils ne travailloient que pour les eternelles. Ils vivoient pauvrement avec simplicité, méprisoient les honneurs de ce monde sensible, confessans Jesus-Christ, et sa divinité, sans craindre la rigueur du tourment plus horrible. Ces gens eussent-ils peu par des miracles faux piper le simple peuple, et des fables luy dire ? Puis souffrir en mourant mille penibles maux qu' ils pouvoient eviter n' ayans qu' à se dédire. En voudrois-tu souffrir, pour ton deisme, autant ? Pourrois-tu l' ombrager d' une seule merveille ? Non ; pourquoy vas-tu donc ces contes objectant, puis que tu ne sçaurois faire chose pareille. CHAPITRE 20 p572 auquel est monstré que nos actions ne suivent pas l' absolu vouloir de Dieu ; que Dieu ne reçoit pas de l' offense de ce qu' il veut : que son essence n' est point enrichie de nostre misere : que nous ne croyons pas que Dieu soit agité de vengeance ; et dans lequel les quatrains du deiste sont refutez depuis le cinquante-quatriesme jusques au soixante-quatriesme. Le Deiste allons, monsieur, il est temps de partir ; sus voicy le cinquante quatriesme quatrain, je vous prie de m' esclarcir sur les p573 points, qui y seront deduits, afin que je m' affermisse tousjours de plus en plus dans la vraye religion ; voicy donc ce qui suit. Le Deiste secondement, si les evenemens suivent la volonté de Dieu, il faut donc qu' on nous monstre qu' il peut recevoir de l' offense de ce qu' il veut. car se seroit le faire hypocrite et contraire à sa volonté, si on disoit qu' il determine en secret, ce qu' il deffend par ses loix. Le Theol or sus parlons au nom de Dieu, pour sa gloire, et pour son honneur : il me souvient que ce 54 quatrain prend une des propositions, que le poëte traistre à Dieu, et à la religion, avoit faite dans le 30 quatrain, car la premiere estoit, que toutes nos actions p574 suivent la cognoissance de Dieu : maintenant il poursuit supposant ceste seconde, sçavoir est que tout ce qui se fait, suit l' ordonnance, ou le vouloir absolu de Dieu. J' ay desja assez respondu à ce dilemme, car ne plus ne moins que les actions de Dieu ne suivent pas sa science en qualité d' effect, de mesme nos actions ne la suivent pas en ceste qualité ; veu que si par hypothese impossible (qu' on fait souvent pour entendre plus formellement, et plus radicalement ce que l' on propose, et ce qu' on veut conclurre) Dieu n' avoit pas la cognoissance de nos actions, pourveu qu' au reste il se comportast comme auparavant, elles ne laisseroient pas de se faire comme maintenant, c' est pourquoy tout le discours, que ce poëte a tissu jusques p575 à present, estant assis sur une supposition, laquelle est fausse, il est necessaire que tout le discours s' en aille par terre, et soit de mesme qualité que son fondement. Voyons maintenant la seconde partie, sur laquelle il fait rouller le reste de ses quatrains remplis d' impieté ; il veut donc nous rejetter sur l' absolu vouloir de Dieu, afin qu' il tasche de persuader que toutes nos actions dependent de ce vouloir absolu en qualité d' effect necessaire, ce qui est tres-faux, car bien que Dieu vueille, par exemple, que nous observions ses commandemens, que nous croyons en luy, et que nous aymions nostre prochain comme nous mesmes, neantmoins ce n' est pas un effect, qui parte necessairement de sa volonté, non plus que de la p576 nostre, à laquelle il donne une pleine liberté de faire, et de vouloir, ou de laisser, et de ne vouloir ce qu' il nous commande, sans toutefois qu' il soit en suspend de ce que nous ferons, car il cognoist tres-parfaictement toutes les determinations futures, et possibles de nos volontez aussi clairement comme il se cognoist soy-mesme. Nous ne disons donc pas que tout evenement suive l' absolu vouloir de Dieu, mais seulement le vouloir qu' il accommode au nostre, lors qu' il est question de nos actions libres ; car pour les autres effects, qui dependent seulement de Dieu, comme le mouvement de la mer, et des cieux, il suit l' absolu vouloir de Dieu ; mais nos actions de liberté vont plustost p577 avec, qu' elles ne suivent apres : car Dieu ne commence pas plustost que l' homme, à faire une action de liberté humaine ; non plus que l' homme ne commence pas plustost que Dieu, mais tous deux ils commencent ensemble, l' un determinant l' action quand à l' espece, et l' autre quand à l' individu. D' où il s' ensuit que Dieu ne reçoit pas de l' offense de ce qu' il veut, au contraire il n' en reçoit que de ce qu' il hayt, et par consequent que de ce qu' il ne veut pas ; qui est le peché, qu' il deffend expressément, et tesmoigne en mille lieux de l' escriture saincte qu' il l' a en horreur, estant impossible qu' il l' ayme, car cela est contre son inclination naturelle, par laquelle il ayme toute sorte de bien, et hayt toute sorte de mal. C' est donc p578 fort mal raisonné d' inferer au quatrain suivant, que nous disions que Dieu determine en secret, et veut le contraire de ce qu' il nous commande ; car comme il ne nous peut commander que le bien, et le bon, aussi ne peut-il se faire, qu' il vueille, et ayme le mal, qu' il nous deffend. Je pense que ce poëte a estudié à l' escole de Calvin, et de ses sectateurs, et qu' il butte contr' eux en ce quatrain, car ils ont inventé cette distinction de vouloir arcane , ou secret de Dieu, pour faire à croire aux ignorans, que Dieu veut aussi bien les pechez, que nous faisons, comme les bonnes oeuvres ; d' où ils tirent meschamment cette impie consequence, que Dieu predestine aussi bien les damnez à estre damnez, que les saincts à estre p579 bien-heureux. Mais quittons ces perfides heretiques, qui ont esté, et sont encore tous les jours cause de ce que nous voyons tant d' athees, et de deistes, je dy que cette consequence d' accuser Dieu d' hypocrisie, et d' antinomie en sa volonté, ne peut estre faite contre les catholiques, lesquels tous seuls gardent la vraye religion, et accomplissent la volonté de Dieu, et qui preschent par tout le monde que Dieu n' a point de volonté secrette, par laquelle il vueille, ce qu' il nous deffend par ses loix, et soustiennent au peril de leur vie, et de leur sang que c' est une heresie de dire, ou de croire cela. Renvoyons donc ce rimailleur à l' escole de Calvin, afin qu' il dispute contre son maistre, et voye ce qu' il respondera suivant cette profane, p580 et maudite doctrine : poursuivez ces malheureux quatrains, afin que nous preparions un medicament à vos playes pris du mesme scorpion, qui vous a piqué si fort. Le Deiste c' est une grande impieté de vouloir que Dieu punisse ceux suivent sa volonté, afin qu' il monstre sa justice. Dieu ne sçauroit condamner ceux qu' il conduit en tous leurs mouvemens, autrement il seroit injuste, et malicieux. Le Theol vous voyez manifestement que ce poëte calvinodeiste poursuit son impieté selon les fondemens qu' il a jettez, si bien que c' est assez de nier toutes ces consequences, car le catholique, qu' il appelle bigot, croit, et p581 proteste que Dieu ne punira jamais personne de tous ceux qui suivent sa volonté, et que tous ceux qui la suivent, seront recompensez de la gloire eternelle, et que ceux qui transgressent ses commandemens, seront punis d' une peine infinie. Voila comme Dieu ne condamne personne de ceux qui se laissent doucement conduire par luy en tous leurs mouvemens, ausquels il donne de si grands contentemens dés ce monde icy, que la langue n' est pas capable de les exprimer. Ils sont donc bien loing de concevoir quelque injustice en Dieu, lequel est souverainement juste, et bon : par où vous voyez quelles sottes consequences attire apres soy l' erreur que vostre poëte s' est imaginé au commencement ; p582 c' est pourquoy je pense qu' il n' est pas besoin de discourir davantage sur ce sujet, car c' est assez que vous detestiez desormais cet erreur, et que vous vous mocquiez d' une suitte si niaise : poursuivez. Le Deiste Dieu pourroit-il exalter sa justice, et enrichir son essence de nos maux, et de nostre misere ? est-ce pas le pis qu' on puisse faire que de luy adapter l' office de bourreau envers nous. vaudroit-il pas mieux nier Dieu que de croire qu' il tire de l' heur, et prend plaisir à nous punir d' une peine immortelle. Le Theol voila une plaisante cajollerie de vouloir conclurre par forme de question, et d' interrogation, que Dieu a besoin de nos maux pour accroistre sa justice, et p583 pour enrichir son essence de nos malheurs : croyez que cet homme a grand besoin d' Ellebore ; je vous donne à penser si la justice de Dieu, laquelle est un attribut infiny, dépend de l' homme, et de ses actions, et si sa justice, ou son essence, qui sont infiniment immuables, se peuvent accroistre. Non, non, que vostre rimeur ne se perde point en ces caprices ; la justice, et l' essence de Dieu n' en seroient pas moindres, quand il n' y auroit ny pecheur, ny peché, ny aucune chose au monde ; ce qui luy appartient est eternel, et independant. Mais puis que tout ce qu' il fait, est bon, et qu' il veut que tout ce qui est icy bas, se fasse en nombre, en poids, et en mesure, lors que quelqu' un a quitté l' ordre que Dieu avoit estably, et commandé, il tire p584 le bien de ce mal, reduisant le meschant en l' ordre, non de la recompense, et de la grace, mais de la peine, à laquelle il le destine, apres qu' il a offensé : laquelle il luy fait souffrir en ce monde icy, ou en l' autre. Mais j' entends le deiste qui dit qu' il ne faut pas faire Dieu bourreau ; il faudroit que le bourreau fist rentrer cette parole impie dans la gorge de cet avorton, puis qu' il a parlé de Dieu si indignement, lequel a des bourreaux par tout pour executer les supplices ordonnez sur les pecheurs, sans qu' il soit necessaire de luy donner cette qualité : bien que parlant avec plus de reverence, et de respect, nous puissions dire que Dieu est le juge criminel, qui decrete en dernier ressort la peine deüe à nos p585 demerites, et à nos offenses ? Et bien qu' il ne se servist d' aucun diable, ou d' aucune autre creature pour nous chastier, mais que luy-mesme nous affligeast selon nos demerites, il n' y auroit nul sujet raisonnable de s' en plaindre, car il a droict de ce faire, puis qu' il est le souverain juge independant, qui ne doit rendre conte à personne de ses actions, ou de ses conseils : par consequent on pourroit bien faire pis que de dire que c' est luy qui chastie, qui condamne, et qui punit les meschans, puis que cela ne met aucune imperfection en Dieu, au contraire cela nous monstre combien il a le peché en horreur, puis qu' il le punit si severement. Le quatrain suivant suppose aussi une chose tres-fausse, car p586 Dieu ne tire, ny ne peut tirer aucun heur du supplice des meschans, non plus que de la recompense des bons, estant necessairement heureux de soy-mesme, et par soy-mesme : et bien qu' il chastie les meschans, et qu' il recompense les bons, ce n' est pas pour en tirer une nouvelle felicité, ou un contentement particulier, mais c' est afin que le vice, et la vertu soient estimez tels qu' ils sont, et que ses attributs nous paroissent en leur grandeur ; c' est donc pour nostre instruction, et pour nostre contentement qu' il fait tout cela, et non pour le sien ; c' est afin qu' il n' y ait rien au monde en desordre, et à ce que tout le monde en son tout, et en ses parties responde, et ressemble en quelque façon à son prototype, qui est Dieu : par où vous p587 voyez que ce quatrain est plein d' impostures : poursuivez maintenant. Le Deiste le bigot aymeroit mieux estre nié des siens par leur ingratitude, que d' en estre advoüé furieux, cruel, impitoyable, et plein de trouble. si Dieu est exempt de passion, comme croyent tous les bons esprits, n' est-ce pas estre ignorant, et superstitieux, de penser qu' il soit agité de colere, et de vengeance. Le Theol ce 60 quatrain suppose que nous depeignons Dieu furieux, cruel, et plein de trouble, ce qui est aussi faux, comme qui diroit que le blanc est noir, ou que le ciel n' est pas le ciel ; je m' estonne de l' impudence de ce poëte, il faut qu' il ait l' esprit forcené, et furieux pour deduire des suppositions p588 si furieuses : croyez donc fermement que les catholiques n' ont jamais dit, ou pensé que Dieu fust sujet à ces inquietudes, et perturbations d' esprit, qui nous rendent farouches, et cruels ; mais ils croyent, et preschent qu' il ne peut y avoir aucune passion en Dieu, estant exempt de toute sorte de changemens, d' alterations, et de vicissitudes. Et luy-mesme recognoissant cette verité, et comme forcé par la raison naturelle confesse, ou du moins presuppose au soixante-uniesme quatrain, que Dieu est éloigné de toute sorte de passion, afin qu' il tire cette consequence, que le bigot est ignorant, et superstitieux, lequel croit que Dieu est agité de colere. Vrayement s' il y avoit quelque bigot au monde, qui tint les sottes p589 propositions, qu' il veut que les catholiques tiennent, celuy-là ne seroit pas seulement superstitieux, et ignorant, mais atheiste, car il feroit un dieu sujet à changement, et par consequent qui ne seroit pas Dieu, puis que Dieu est un estre immuable, (...). Tenez donc pour asseuré, monsieur, que c' est une pure imposture de dire que les catholiques croyent Dieu agité de quelque passion ; car cela est impossible, autrement Dieu ne seroit pas Dieu. Que si la saincte escriture le décrit quelquefois tout en colere, et armé de vengeance, c' est pour nous faire paroistre ses effects, lesquels se changent de moment en moment, mais Dieu ne se change, p590 ny ne s' altere point ; or comme nous n' arrivons point à la cognoissance des attributs divins que par les divers effets, qui paroissent icy bas, la saincte escriture a coustume de nous parler de Dieu selon nostre portee, bien qu' elle ait diverses sortes d' explications, et de gousts pour la diversité de ceux qui la lisent, et qui la meditent. Mais renversons le quatrain, et disons que ce deiste est sot, ignorant, et superstitieux, si outre son ignorance, il a eu si grande crainte, et scrupule jusques à present qu' il n' ait osé voir quelque sçavant catholique, afin de se faire instruire de nostre creance sur l' immutabilité de Dieu : avoit-il point peur que s' il eust fait cela, le catholique luy eust fait quitter sa religion pretenduë de calviniste, p591 ou de deiste ? Sus, sus, qu' il s' addresse desormais à quelque duppe, qui n' ait pas un carrat de cervelle, s' il veut persuader ses impostures ; poursuivez s' il vous plaist, afin de voir s' il n' a rien de meilleur que cela. Le Deiste si vous dites que Dieu est furieux, quand on n' observe pas les commandemens de Moyse, vous le faites malheureux, puis que les hommes les violent sans cesse. mais s' il n' est jamais en colere, et si la beste communique à nos maux, le superstitieux est-il pas insensé de flatter sa volonté d' un chastiment inique ? Le Theol nenny, il ne faut pas le croire furieux, quand on n' accompliroit jamais aucune loy, soit de Moyse, soit de Dieu, soit de p592 nature, puis qu' il n' est point susceptible de passion, si bien que c' est folie de s' imaginer que Dieu puisse estre malheureux. Mais voicy le refrein de la cadence du deiste, lequel apres avoir pris la vraye superstition estant bien entenduë, (car Dieu n' a jamais aucune passion de colere, estant une repugnance manifeste, que de se l' imaginer passionné) il prend une autre supposition dans le mesme soixante-troisiesme quatrain, qui est tres-fausse, car la beste ne communique point aux maux, pour lesquels Dieu nous punit, puis que le chastiment n' est que pour les actions morales, ausquelles nous dénions la fin, ou les circonstances, qu' elles devroient avoir, desquelles la beste n' est pas capable ; et neantmoins si ce poëte huguenot p593 n' entend les maux qui nous sont libres, et qui nous rendent coulpables, il ne conclud rien, parce que les maux de peine, et les maux purement naturels, et necessaires ne nous mettent point en la disgrace de Dieu, et ne meritent aucun chastiment. Est-il pas trop effronté lors qu' il conclud cette derniere rime, disant que le superstitieux flatte la volonté de Dieu d' un chastiment inique ? Comme si nous croyions que Dieu peut estre flatté, et qu' on luy en puisse faire à croire. Le catholique ne flatte ny Dieu, ny soy-mesme d' aucun chastiment, mais il croit asseurément que la justice sera faite des meschans, des deistes, et des athees, tel qu' est ce poëte : et que le chastiment n' est pas inique, mais plein de justice, et p594 d' equité, et est plustost moindre, que trop grand. Je pense que cela est assez clair, c' est pourquoy vous pouvez passer outre.