CHAPITRE 10 p211 dans lequel le theologien porte son jugement touchant les oeuvres de Cardan, et de Jordanus Brunus. je vous diray nettement mon advis touchant Hierosme Cardan, car il a fait paroistre beaucoup plus d' impieté en ses escrits, lesquels nous ne pouvons parcourir en ce peu de temps qui nous reste, c' est pourquoy je me contenteray de vous monstrer combien quelques uns de ses livres sont dangereux, tels que sont sa sagesse, et beaucoup d' autres passages de son commentaire sur les jugemens de Ptolemee, et de son livre de la subtilité, l. 11 dedans lequel il monstre p212 ce qu' il est en matiere de religion, et qu' il n' a autre pieté que l' extravagance de son esprit. Il veut quasi par tout faire acroire qu' il est si grand naturaliste, qu' il decredite la foy tant qu' il peut, comme vous pouvez voir en ce qu' il a escrit de l' astrologie judiciaire : car il parle de la venuë de nostre sauveur, et de la loy chrestienne, qu' il a instituee, comme si les astres estoient causes de tout cela, confondant par ces erreurs le createur, et la creature, et faisant que ce qui est tout surnaturel, et miraculeux, vienne des causes naturelles. C' est en quoy tous les astrologues ignorans font naufrage, manque de faire distinction entre les oeuvres naturelles, et les surnaturelles, entre la grace, et la nature. p213 Or je ne veux pas examiner par le menu tout ce que Cardan a dit sans raison, ou sans jugement dedans son astrologie, ce m' est assez de vous avoir adverty qu' elle est farcie d' erreurs ou contre la foy, ou contre la raison, ou contre les bonnes moeurs. Mais parlons un peu de sa sagesse, car c' est le tiltre le plus specieux qu' il eust peu prendre pour attirer les sages à la lecture de ce livre, que quelques uns portent au lieu de manuel, ou enchiridion de devotion. Que voudriez vous de plus dangereux que ce qu' il advance dedans son troisiesme livre, lors qu' il veut que les princes fassent autant d' estat des meschans, comme des bons et qu' ils embrassent, et caressent les uns, et les autres indifferemment : de telle sorte qu' ils ne p214 demandent aucune justice des meschans, mais qu' ils s' en servent pour chastier les autres : comme si le prince ne devoit pas plutost eslire les bons pour exercer la justice tant vindicative, que premiative : je vous donne à penser ce que ce seroit, si les meschans l' administroient, elle se convertiroit bien tost en injustice. Il faut donc tenir tout le contraire, car le prince doit estre estimé d' autant meilleur qu' il aura plus grand soin d' exterminer les meschans, afin que son estat soit comme un corps en parfaite santé, dedans lequel tout est si bien proportionné qu' il n' y a rien de mauvais. Mais quoy, il veut que les princes imitent la nature corrompuë des corps, lesquels se servent des mauvaises humeurs ; s' il eust pris p215 garde que ces humeurs peccantes corrompent la santé petit à petit, jusques à ce qu' elles ayent le dessus, d' où la mort s' ensuit, il eust veu que son opinion fait le mesme dedans les royaumes, et dans les republiques, car si on endure, ou qu' on caresse un meschant homme, cela sera cause que pour un vous en aurez bien tost à miliers, ce que nous voyons tous les jours arriver en France, dans laquelle pour avoir enduré un athee, un libertin, ou un deiste, une grande partie des jeunes hommes se sont perdus, et égarez de la foy. Sçavez vous pas que la maladie se communique des uns aux autres, et non la santé ? Ce n' est à propos qu' il prend Dieu pour confirmer son erreur, car s' il endure les meschans, et qu' il s' en serve pour p216 faire meriter les bons, il est tout puissant pour empescher leurs desseins, quand bon luy semble, et pour faire qu' ils n' exterminent les justes, ausquels il donne la force de resister contre les pervers, et scelerats. Disons donc que les princes doivent avoir un soin particulier de se desfaire de toutes sortes de personnes, qui n' ont ny la vertu, ny la justice, ny la religion en aucune estime, ou recommandation, et qu' ils ne doivent fier ny leurs biens, ny leur vie, ny leurs sujects à telles gens, s' ils ne veulent que leurs estats soyent en un perpetuel desordre, et courent risque d' estre perdus. Il eust deu se souvenir en plusieurs de ses livres, de ce qu' il reprend en Erasme au 3 livre de sa sagesse, quand il le blasme de ce p217 qu' il a aporté des raisons pour, et contre la penitence, afin de se mettre en bonne estime tant envers les catholiques, qu' envers les lutheriens ; mais il ne l' a pratiqué en l' unziesme livre de sa subtilité, car apres avoir mis l' opinion, et l' erreur des gentils, des juifs, et des mahometans en parallele avec la vraye religion, au lieu de refuter, et renverser les pretenduës raisons de ces irreligions, il laisse le tout à la force des armes, se contentant de dire en passant, qu' il luy seroit fort facile de respondre à leurs raisons. Est-ce pas là un brave chrestien, et un excellent champion, lequel pour tout payement, apres avoir estendu l' empire de l' erreur turquesque dans la chrestienté par toutes les raisons dont il s' est p218 peu adviser, il dit que s' il vouloit, il chasseroit bien les ennemis ; à Dieu ne plaise que nous nous servions de telles gens pour deffendre la verité de nostre religion, lesquels font tout ce qu' ils se peuvent imaginer, afin qu' ils fassent passer les miracles de nostre sauveur, et redempteur, et de tous les saincts pour artifices, et effects naturels. Quiconque s' asseurera de tels personnages, il peut fier son bercail aux loups, et aux lyons, et sa bourse aux plus grands voleurs du monde. Vous souvenez-vous point de la subtilité de certains larrons, lesquels n' osans, ou ne pouvans dérober vostre argent, de peur qu' ils ont d' estre apprehendez, et justiciez, ils accompagnent ceux qui veulent dupper, et apres s' estre insinuez p219 en leur bonne grace, ou en leur familiarité, ils feignent d' avoir trouvé quelque chaisne d' or, ou d' argent, ou quelque bague, et pierre precieuse : ce qu' ils pratiquent si industrieusement, qu' ils attrapent ceux qui pensent estre les plus fins, et les plus rusez. Car ils escrivent, ou font escrire des lettres par leurs associez, comme si c' estoient quelques notables personnes, qui escrivissent à leurs amis, ou à leurs parens, et leurs envoyassent quelque chose de precieux, et feignans d' avoir trouvé cela en leur chemin, ou de l' avoir achepté à bon prix, ils vous en font participant, et vous laissent le tout à moitié de profit, à condition que pour vostre part d' un diamant d' alençon, qui vaut peut-estre un escu, ou pour une chaisne de mesme prix, vous leur p220 donniez une vingtaine de pistolles plus, ou moins selon qu' ils cognoissent vostre portee. Mais le premier orfevre, ou lapidaire, que vous abordez, vous ayant decouvert la happelourde, vous vous appercevez de l' affronteur. Il me semble que Cardan, Machiavel, Brunus, et un tas de semblables canailles en font de mesme en cequi est de la foy, et de la religion chrestienne, car ils taschent à persuader que leurs artifices sont miraculeux, et leurs pensees veritables en matiere de religion, et de police, et que la nature mesme confirme leurs opinions, qu' ils estalent comme pierres precieuses, afin d' arracher la verité de la foy de nostre esprit, et de nous dérober la creance, que le fils de Dieu nous a gravee dedans le coeur avec les goutes p221 de son sang precieux. Ce sont ces brigands desquels il se faut soigneusement garder en ce temps icy, auquel il semble que l' impieté vueille empieter sur la vraye religion, et déraciner la verité catholique de l' ame des gens de bien. à quoy Cardan semble viser lors qu' au mesme livre de sa sagesse il parle de nostre redempteur Jesus-Christ, comme d' un cavillateur, et d' un sage mondain, voulant par ce moyen estouffer sa divinité, car il le fait respondre par la seule prudence humaine, au lieu qu' il devoit monstrer, ou du moins insinuer et se souvenir que nostre sauveur voyoit toutes nos pensees, et tous les desseings de ceux qui l' interrogoient, ausquels il respondoit tellement, qu' ils demeuroient confus, et qu' ils eussent peu p222 facilement cognoistre que ces responses ne pouvoient venir que de celuy, qui cognoissoit leurs pensees, et leurs volontez, et qui par consequent estoit le vray dieu, et le messie, qui leur avoit esté envoyé, lequel respondoit plustost à leurs pensees qu' à leurs paroles. Je laisse toutes les autres perverses opinions, desquelles sa sapience est farcie, comme quand il dit qu' il faut estre hardy, et temeraire jusques à commettre quelque grand crime, selon ce meschant vers, (...), si on veut estre riche, ou parvenir à quelque dignité ; et que pour boire plus facilement l' iniquité, il est bon de se persuader qu' il n' y a rien apres ceste vie : voyla une petite p223 parcelle des opinions extravagantes de Cardan ; par lesquelles vous pouvez juger quel il estoit en son ame : concluez maintenant si un bon chrestien doit lire ses livres, si premierement il n' est assez sçavant, et resolu, pour cognoistre ses erreurs, et pour les renverser. Je ne veux pas maintenant discourir de l' immortalité de l' ame, de laquelle il parle si indignement au livre qu' il a fait de ce suject, que j' ay honte quand il me souvient de ses resveries : comme quand il fait la question, si la creance de l' immortalité sert à l' homme pour vivre vertueusement, et dit tout ce qui luy vient en l' esprit, afin de persuader que cela ne sert de rien, bien qu' il se cache tant qu' il peut dans l' ancre de son venin comme la seche, de peur d' estre p224 recognu pour athee ; mais ny luy ny ses complices, tels que sont ces deistes apostats, parmy lesquels vous vous estes perdu, ne sçauroient si bien se deguiser qu' on ne les recognoisse incontinent à leurs paroles, et à leurs façons de faire. Plus avant il doute si c' est une bonne chose de suivre la verité, il eust peu semblablement douter s' il fait clair en plain midy, mais si nous prenons garde qu' il estoit poussé du maistre de mensonge, nous ne nous estonnerons pas beaucoup, puis que chacun parle fort librement de ce qu' il ayme, et suit l' opinion du maistre qu' il sert. N' eust esté la crainte du supplice, je croy qu' il en eust dit davantage, comme il paroist par ses paroles de la page 280, (...), p225 bien qu' il eust assez monstré l' opinion qu' il avoit des miracles, car il les rapportoit à la seule nature, et les faisoit dependre des affections de nos esprits : opinion si ridicule qu' il ne peut y avoir nul bon esprit qui ne s' en moque, d' où vient que luy-mesme contraint par la force de la verité, confesse que la resurrection des morts, et le transport des montagnes surpassent l' estenduë de toute la nature, c' est en la page 214 (...). Je ne veux pas maintenant parler de la foy divine, par laquelle nostre sauveur asseure que les montagnes peuvent estre transportees d' un lieu en un autre, ce p226 que Cardan, ny ses semblables n' ont jamais entendu ; neantmoins il faut que vous preniez garde que quand les miracles arrivent, que c' est Dieu lequel opere par sa toute puissance, la creature ne luy servans que d' organe, et d' instrument, de laquelle il se veut servir pour l' honorer, et l' attirer à une plus grande recognoissance de sa divinité, ce qui devroit estre suffisant pour nous embraser de son sainct amour, et nous faire quitter toutes sortes d' inutiles occupations, telles que sont les sonnets, les odes, et mille sortes de livres que ceux de vostre bande composent tous les jours, qui sont remplis d' amour impudique, de sottises et d' impietez ; à ce que nous n' eussions plus de temps, ny de loisir que pour aymer Dieu, et p227 l' adorer en toutes façons en commençant icy la beatitude, de laquelle ceux là joüiront eternellement, qui auront assujetty leur esprit à la foy, et à la revelation divine, et leur volonté aux sainctes ordonnances de la divine majesté. Voila ce que j' avois à vous dire touchant Cardan, qui a tasché tant qu' il a peu à decrediter la verité de la religion chrestienne, ce qui luy a fait dire en la page deux cens 97, que les prophetes se font naturellement, à cause de la partie du monde qu' ils habitent, pensant qu' il n' y en peut avoir vers le septentrion ; mais les propheties monstrent assez qu' elles n' ont peu venir ny du temperament du corps, ny du lieu de la terre : et ceux qui ont tant soit peu de jugement, p228 voyent assez que la prophetie ne peut arriver que par la lumiere divine, que Dieu verse dans l' esprit des prophetes, comme nous enseigne tres clairement le coryphee des apostres S Pierre dans sa seconde epistre chap. 1. (...). Le D ô Dieu, que j' ay esté trompé jusques à present ! On m' avoit fait à croire que Charron, Cardan, Machiavel, et quelques autres auteurs semblables estoient les meilleurs livres que je peusse lire, et que tout ce que les autres autheurs, qui traictent de la religion, rapportent, n' estoit que fables pour entretenir le monde, et pour donner de la terreur aux meschans : resoluëment il faut que p229 vous m' esclaircissiez sur cecy, avant que je me départe d' avec vous : car je me sens merveilleusement bourrelé depuis que vous m' avez descouvert les maudites opinions de ces autheurs. Le Theol je suis prest à vous satisfaire en tout ce que je jugeray estre necessaire pour vostre instruction : mais voyons un peu auparavant en quelle estime on doit avoir Jordanus Brunus, lequel seroit excusable s' il s' estoit contenté de philosopher sur le poinct, l' atome, et l' unité, et qu' il n' eust eu autre dessein que de prouver que la ligne circulaire, et la droite, le poinct, et la ligne, la surface, et le corps ne sont qu' une mesme chose ; que le divisible finy ne peut estre divisé infiniment, mais qu' il faut venir à un poinct : (je laisse p230 son infinité de mondes estoilés, et plusieurs autres choses, lesquelles appartiennent à la philosophie, ou aux mathematiques). Je ne m' amuserois pas icy à le reprendre, mais puis qu' il a passé outre, et qu' il a attaqué la verité chrestienne, il est raisonnable de le décrier comme un des plus meschans hommes que la terre porta jamais. Et afin que vous ne pensiez pas que je parle sans sçavoir, si vous lisez son troisiesme chapitre de existentia minimi , vous cognoistrez aysément qu' il favorise la transmigration des ames d' un corps en un autre, et qu' il semble n' avoir inventé une nouvelle façon de philosopher, qu' afin de combatre sourdement la religion chrestienne, ne s' osant descouvrir p231 plus clairement de peur du feu deu aux impies, mais il n' a peu si bien faire, qu' il ne l' ait experimenté. Si on profonde un peu ce qu' il veut dire par l' extention du centre, la consistence de la sphere, et la contraction du centre, qui luy servent pour expliquer la naissance, la vie, et la mort, on s' appercevra que son intention est de n' advoüer aucune immortalité de l' ame raisonnable, que celle qu' il donne à l' ame des brutes, et des plantes, et à tous les individus, qui sont icy bas. Ce n' est pas tout, il tasche de prouver que Dieu n' a point de liberté, afin qu' il persuade ses mondes infinis, mais c' est en vain, car la liberté ne seroit pas une perfection, si elle n' estoit en Dieu. Je luy demanderois volontiers, ou à p232 ceux de sa suitte, si Dieu n' a peu faire ceste terre, sur laquelle nous marchons, plus grosse, ou plus petite, s' il n' a peu esloigner le soleil davantage qu' il n' est : je croy qu' il n' y a homme sur la terre, qui ne m' accorde que Dieu pouvoit faire une terre cent fois moindre, ou plus grande ; qu' il pouvoit placer le soleil où sont les estoiles, et faire mille choses qu' il n' a pas voulu faire, autrement il faudra dire que Dieu est tellement attaché à ceste terre, et son infinité liee aux choses qui sont finies, qu' il ne peut estre tout puissant, et infiny sans elles, ce qui ne peut estre, ny se concevoir en aucune façon. Ce meschant homme a encore esté pire que Cardan, comme sçavent ceux qui le hantoient lors qu' il estoit à Paris, et comme tesmoigne p233 le livre qu' il a intitulé sigillus sigillorum , dans lequel il met quinze sortes de contractions à ce qu' il puisse sapper les fondemens de la vraye religion : car dans la premiere il rapporte les miracles de nostre Seigneur à la qualité du lieu ; les ravissemens ecstatiques des saincts en l' air à l' imagination, et à la melancholie dans la 2 espece de ses contractions ; dans la troisiesme, il veut que la prophetie vienne par le racourcy qu' on fait de l' horizon au centre ; dans la quatriesme, il feint que les revelations arrivent par la force de la grande attention. La cinquiesme passe au delà de Cardan, qui disoit que le transport des montagnes surpassoit les forces de la nature, car il veut que cela se puisse faire par une affection de foy, ou plustost p234 d' imagination, de presomption, et de fole creance, comme on verra si on le lit attentivement, car pour ce qui est de la foy chrestienne, et divine, il n' en croit point. Je laisse ses contractions de la pieté envers le pere, de la crainte, de la convoitise, des sens exterieurs, de la melancolie, et des esprits vitaux, animaux, et sensitifs, par le moyen desquels il pense qu' on peut s' eslever en l' air, comme Sainct Paul, qui fut ravy jusques au troisiesme ciel. Bref, je passe la contraction qu' il fait venir du mauvais aliment, laquelle engendre la melancholie avec la fable de celuy qu' il rapporte estre devenu grand prophete, grand theologien, et sçavant en toutes sortes de langues, et la contraction, p235 ou rappel de l' esprit, afin que nous ne perdions point le temps à refuter toutes ses resveries, et que le voyage qui me presse ne nous separe avant que nous ayons examiné ce qui est de vos opinions. Je vous eusse parlé de Machiavel, n' eust esté qu' il y en a plusieurs qui ont renversé ses impietez avec des raisons qui sont suffisantes à ce qu' on quitte les erreurs qu' on auroit peu succer dans ses livres. Passons donc à ce qui vous touche de plus pres, car je croy m' estre acquitté de ce que vous aviez desiré touchant les autheurs, par la lecture desquels vous vous estiez égaré de la religion catholique, estant assez à un bon esprit, tel qu' est le vostre, de cognoistre le mal pour le fuyr ; car vous voyez clairement que ces autheurs sont fort p236 dangereux, et qu' il faut que celuy qui les lit, soit continuellement sur ses gardes, et en une perpetuelle deffiance, puis qu' ils semblent n' avoir eu autre plus grand dessein en publiant leurs livres que de nous faire quitter la verité de la religion, et nous faire succer le venin de leurs malheureuses opinions, et de leurs imaginations fantasques, et bigearres ; et bien que les propositions qu' ils mettent en avant semblent n' estre pas grande chose de prime abord, et qu' elles plaisent à cause de quelque image de probabilité, neantmoins si tost qu' on les embrasse, leurs consequences les trainent à l' impieté, de laquelle il est par apres tres-difficile de se retirer. Si vous desirez sçavoir les impuretez, et les tours de soupplesse p237 de Vanin, lequel a esté bruslé à Tholose pour ses opinions brutales, et remplies d' atheisme, vous pourrez facilement les treuver dans la premiere question de la genese, dans laquelle j' ay renversé la plus grande partie de ses maximes. Et puis j' espere que je refuteray toutes les fantaisies de ce maudit Lucilio, et tous les paralogismes qui se rencontrent és oeuvres de Jordan Brun, et és livres de semblables badins, quand je mettray la main à quelque oeuvre que j' ay dans la pensee, estant assez pour le present que je vous aye fait toucher au doigt leur impertinence. Je ne veux pas vous entretenir plus long temps sur ce suject, attendant à refuter tout ce que ces autheurs ont dit mal à propos en p238 l' encyclopedie, laquelle je prepare en faveur de toutes les veritez, contre toutes sortes de mensonges, dedans laquelle j' examineray plus diligemment ce qu' ont advancé Gorlee, Charpentier, Basso, Hill, Campanella, Brun, Vanin, et quelques autres. Je me contenteray pour maintenant de cotter quelques unes de leurs impertinences, telles que sont celles-cy de Charpentier en sa premiere decade, que toutes choses se font, et se tirent du rien , ce qui oste toutes sortes de generations, et ne laisse qu' une creation perpetuelle. qu' il n' y a point de mouvement d' un lieu en un autre. en la seconde decade, que la transsubstantiation est impossible , ce qu' il tasche de preuver avec des argumens de paille, que nul n' est conjoinct a son sujet par inherence . p239 Gorlee s' accorde avec luy en ce poinct, que toutes choses se font de rien, et s' en retournent en rien, et par consequent que la creature peut produire quelque chose en le tirant du neant. Il adjouste que les accidens peuvent passer d' un subjet en un autre, qu' ils peuvent estre sans aucun suject d' inherence, et qu' ils se font de rien : qu' il y a des atomes dedans les corps, qui ont quantité, et figure, etc. Quant à ce qui est de la philosophie epicurienne de Hill, il faudroit la transcrire, si on vouloit en rapporter les resveries ; au bout du conte ils sont tous heretiques, c' est pourquoy il ne faut pas s' estonner s' ils s' accordent comme larrons en foire. Advisez maintenant si vous desirez que nous parlions de la secte, laquelle vous p240 m' avez dit avoir embrassee, et y avoir esté confirmé par la lecture que vous avez faite de Charron, de Cardan, et de quelques autres, qui avoient l' esprit extravagant, et qui ne respiroient rien que le libertinage, et l' impieté. Le D monsieur, si vous me pouvez oster de l' opinion, que j' ay euë jusques à present touchant la religion, vous pouvez vous asseurer que vous aurez gaigné une ame à Dieu, car je n' ay trouvé personne qui m' ait satisfait sur ce sujet, et qui m' ait fait voir que la religion chrestienne soit meilleure que celle que j' ay espousee depuis neuf, ou dix ans en ça. CHAPITRE 11 p241 dedans lequel le theologien preuve que la religion catholique est la seule veritable. bon dieu en quel siecle sommes nous ! Qu' il faille qu' on preuve la parole de Dieu, et qu' il y ait des hommes si aveuglez qu' il leur faille monstrer qu' il est jour en plein midy. Est-il donc possible qu' apres une si grande multitude de martyrs, qui ont respandu leur sang, et donné leur vie pour tesmoigner la verité de la religion chrestienne, vous puissiez en douter ? Certainement il n' y a consideration aucune, sur laquelle je puisse jetter les yeux, qui ne soit capable de me persuader qu' il n' y a p242 point d' autre religion que la catholique, soit que je contemple la quantité d' hommes sçavans de toutes sortes, les nations, qui l' ont embrassee sans esperance d' aucune utilité temporelle, ce qui a esté suffisant pour arrester ce grand aigle des docteurs sainct Augustin, comme il tesmoigne par ces paroles : (...) ; soit que je considere les miracles, (...) : par lesquels Justin Le Martyr dit en sa 1 apol. Au senat de Rome, qu' il a esté conduit à la foy de Jesus-Christ. Et quoy, Dieu auroit-il permis que tant de milions de personnes, qui ne respiroient rien que sa gloire, et son honneur, ayent perdu la p243 vie pour la religion chrestienne, et qu' elle ne fust pas veritable ? Ce pourroit-il faire que Dieu auteur de toute verité, eust fait des miracles en faveur d' une fausse opinion ? Nenny certes, c' est pourquoy il est necessaire d' advoüer qu' elle est tres veritable, puisque la fontaine de la verité l' a tellement favorisee, et la cherit tous les jours par tant de façons, que sa puissance, sa providence, et sa bonté reluisent à l' égal au soin qu' il en a. Remarquez je vous prie avec combien d' affection, et d' ardeur ceux qui se sont convertis au commencement du christianisme, ont embrassé la vertu, avec quelle saincteté de vie ils ont passé le reste de leurs jours, avec quelle fidelité, et diligence ils ont renversé les erreurs par paroles, et par escrit, p244 esquels ils avoient trempé avant la lumiere de l' evangile. Ce n' est pas tout, si vous prenez garde à la façon, par laquelle la religion chrestienne a esté introduite au monde, vous confesserez ingenuëment qu' il est impossible que ce ne soit la vraye religion, car sont esté de pauvres gens, et des idiots, qui l' ont plantee, sçavoir est les apostres, et leurs disciples, la pluspart desquels n' avoient point estudié, et n' avoient ny or, ny argent pour se faire suivre. Et puis ils ne proposoient aucune volupté, aucun plaisir du corps, aucune dignité, pas un denier : au contraire ils ne preschoient que misere, que disette, que douleurs, que gibets, et autres sortes de tourmens : et neantmoins ils ont esté suivis par les grands, et par les petits, p245 par les pauvres, et par les riches, par les maistres, et par les serviteurs, par les princes, par les roys, par les empereurs, et par tous leurs subjects, ce qui n' a peu se faire que par une vertu divine, à laquelle nous en devons rapporter tout le succez, comme advouëront tous les hommes de la terre bien sensez, si on leur en demande leur advis, ce qu' a fort bien remarqué Sainct Augustin, lors qu' il a dit que les philosophes, et tous les sages du monde interrogez là dessus respondront que la religion des chrestiens n' a peu estre persuadee par des hommes, (...). p246 Pour faire embrasser la religion chrestienne à un homme de bon jugement, je ne voudrois autre chose que le tesmoignage de nos plus grands ennemis, lesquels sont miserables, et le rebut de tout le monde, à cause qu' ils ont crucifié le vray messie, au lieu qu' auparavant ils estoient le peuple aymé, et chery de Dieu par victoires, miracles, et propheties. à quoy on pourroit adjouster les excellens tesmoignages, que les empereurs ont donné des chrestiens, bien qu' ils fussent idolatres, comme nous lisons dedans Eusebe, et Justin Le Martyr. Que sera-ce si vous jettez l' oeil sur toutes les propheties contenuës dedans l' ancien testament, lesquelles ont predit tout ce qui p247 est arrivé à nostre sauveur si clairement qu' Esaie semble voir les mysteres de la vie, et de la mort de Jesus Christ. Vous sçavez que nous n' avons pas inventé ces predictions, car nos ennemis jurez, qui ont conservé ces livres jusques à present, nous garantissent de cela ; et afin qu' on ne puisse dire que nous y avons adjousté, ils ont conté toutes les lettres de leur loy, qu' ils disent estre, si bien me souvient, huict cens vingt et un mil et quatre vingts une : et puis nous nous servons des mesmes bibles qu' eux, lesquelles doivent avoir une plus grande authorité, que tous les autres livres du monde, encore que nous ne parlassions que de l' authorité naturelle, puis qu' ils sont les plus anciens, dedans lesquels les plus excellens p248 philosophes, et les plus sçavans de toute l' antiquité ont puisé ce qu' ils ont de meilleur. Certainement si les chrestiens n' eussent eu la vraye religion, jamais ils n' eussent peu subsister parmy tant de persuasions des juges, et des empereurs : et si la vertu divine ne les eust renforcez, ils eussent esté bien tost étouffez, laquelle a souvent empesché que les tourmens ne leur ayent fait mal, multipliant à cet effect miracle sur miracle. Mais à quel propos suis-je si long-temps sur cecy, veu que les paroles, et les oeuvres de Jesus-Christ estoient si merveilleuses, qu' elles ne pouvoient estre faites que par un homme qui fust Dieu. Considerez quelle efficace avoient ses paroles, lors qu' il preschoit, et avec quel zele il procuroit p249 la gloire eternelle de son pere : et si vous me voulez croire, lisez les evangiles, je m' asseure que vous confesserez librement n' avoir jamais rien leu de semblable, car la lecture attentive de la bible est si charmante, qu' on ressent je ne sçay quelle vertu extraordinaire, qui nous frappe l' ame en la lisant, et nous console, si nous sommes affligez, nous fait embrasser la vertu, et quitter le vice, bref c' est un banquet, un remede, un soleil, un contentement universel. Et quand tout cela ne seroit pas, je dis que la religion catholique ne contient rien que de tres-juste, et raisonnable, et ne peut se faire qu' elle ne soit veritable, car elle n' embrasse que ce qui est digne de la divine majesté, rejettant bien loing tout ce qui est indigne d' un p250 si grand estre, si bien que quiconque advoüera une divinité, confessera quand et quand que la maniere de laquelle nous servons Dieu, est tres-saincte, et fort convenable à la majesté divine. Voudriez vous une meilleure religion que celle qui embrasse courageusement toute sorte de vertus, et deteste toutes sortes de vices, et d' imperfections ? Desireriez vous une creance plus relevee, et plus digne de Dieu que celle, laquelle ne reçoit rien que ce qui est à sa plus grande gloire ? Laquelle ne faict conte de la mort, des biens, des honneurs, et de la vie, lors qu' il est question de l' honneur de Dieu, et qui assujetit l' appetit sensitif à l' esprit, et la raison à Dieu, qui rend à un chacun ce qui luy apartient, bref qui n' a autre motif, autre plaisir, p251 autre occupation que de plaire à la majesté divine ? Veritablement quand Dieu n' auroit donné aucune loy, il ne seroit pas possible qu' on en peust trouver une plus excellente que la nostre. Toute la lumiere de la nature, et tous les esprits des hommes ne sçauroient en inventer une semblable, comme vous pouvez juger de toutes les loix qui ont esté faites par tous les legislateurs, lesquelles ont tousjours esté vicieuses, et imparfaites en plusieurs choses, c' est pourquoy il a esté necessaire pour nostre salut, que Dieu nous ait enseigné ce qui estoit de la verité, et la vraye façon de le servir, autrement nous fussions tousjours demeurez en nos erreurs. Or je croy que tous ces motifs sont plus que suffisans pour vous p252 remettre au bon chemin, et vous faire quitter vos opinions, car il est impossible qu' apres tant de merveilles, qui ont esté faites en faveur de la religion chrestienne, elle ne soit pas veritable, et l' unique que Dieu approuve, autrement nous pourrions dire que Dieu nous auroit deceus, ce qui ne se peut faire. Tenez donc pour tout asseuré qu' il n' y a que ceste creance, selon laquelle, et dans laquelle vous puissiez estre sauvé. CHAPITRE 12 p253 dans lequel le deiste rapporte ces trois premiers quatrains avec leur refutation, et est monstré que le chrestien n' est pas superstitieux ; que Dieu fait tout par un mesme acte : qu' il n' est subjet à aucun changement, ou perturbation, et qu' il punit tres-justement les meschans, bien que le peché soit un rien. Le Deiste monsieur, ce discours m' a satisfait entierement, mais j' ay plusieurs difficultez, lesquelles m' ont tellement embarassé l' esprit, qu' il m' est quasi impossible de m' en depétrer : je voy bien d' un costé que p254 vos raisons sont merveilleusement fortes, mais d' un autre costé je treuve tant de difficultez en la religion catholique, que cela a esté cause que je l' ay abandonnee il y a long temps. Le Th s' il ne tient qu' à resoudre vos doutes, je m' offre à ce faire durant tout nostre voyage, pourveu que vous ne mettiez point en avant les moeurs, et la corruption des particuliers, car en tous estats, et en toutes conditions et compagnies il se trouve des meschans. Le D vous me ferez un singulier plaisir, je vous promets que je ne m' attacheray point aux vices, ou malversations des particuliers, car je sçay que la doctrine ne depend pas des moeurs ; or je ne sçaurois pas proposer toutes mes objections, si ce n' est que je vous les p255 die par ordre selon les quatrains, qu' un des principaux de nostre cabale a faits, afin qu' on sçeut parfaictement ce qui est de nostre religion, et si je ne puis me souvenir des quatrains, je vous en diray la substance. Le Th vous ne pouvez avoir aucune legitime religion, que celle dont je vous ay parlé, si bien que la vostre ne peut estre que pretenduë, afin que vous ne vous trompiez pas au commencement : neantmoins je ne veux pas vous troubler si tost, proposez vos quatrains quand il vous plaira, pourveu que vous me promettiez que vous quitterez toutes les erreurs, qui y sont enfermees, et que vous embrasserez la religion catholique, si je vous satisfaits sur toutes vos difficultez : car je ne desire pas p256 perdre ma peine, encore que tout le gain, s' il y en a, vous en doive revenir. Or si vos vers sont ceux qui me sont autrefois tombez entre les mains, nous aurons bien tost fait, car je croy que le sommaire de la response que j' avois preparee à ces mal heureux vers, vous contentera parfaictement, reservant à vous en faire voir une plus longue, si je voy qu' elle soit necessaire. N' importe pas beaucoup si vous ne pouvez vous souvenir de tous les quatrains, ce sera assez que vous en rapportiez le sens, neantmoins je laisse le tout à vostre volonté, et à la bonté, et fidelité de vostre memoire, mais à telle condition que je ne lasseray pas à vous satisfaire moyennant la grace de Dieu, bien que vous proposiez p257 d' autres vers que ceux que j' ay entre les mains. Le D je ne sçay pas quels sont ceux que vous avez, mais les nostres sont fort secrets, car nous ne les communiquons à personne, que nous ne cognoissions bien auparavant, et que nous ne scachions s' il en fera son profit quittant les erreurs populaires : or nous leur donnons pour tiltre, l' antibigot . Le Theol ce sont les mesmes indubitablement, ne se commencent-ils pas par ce vers. puis que l' estre eternel, etc. Le D justement, je suis fort aise qu' ils soient tombez en si bonne main, veu que je ne desire rien tant que de me tirer d' erreur, si j' y suis, bien que je sçache que tous ceux qui sont de mon party, en seront fort marris, car ils tiennent ces vers p258 comme un thresor, et ne les departent que soubs la cappe. Vous plaist-il donc que je commence ; si premierement je vous advertis que nous entendons le chrestien, ou le catholique par le bigot, et par le superstitieux , afin que les equivoques ne nous arrestent point. Le Theolog commencez quand il vous plaira, si vous pouvez reduire les quatrains en peu de mots, nous aurons plustost fait, car les vers ont coustume de contenir beaucoup de choses qui ne sont pas à propos. Le D j' en suis content, nommement parce que les vers sont mal faits, y ayant de mauvaises rimes, et quantité d' injures, et de boufonneries : je vous reciteray neantmoins les deux premiers quatrains tels qu' ils sont, et puis p259 j' apporteray la substance des autres, voicy donc le commencement de nostre poëme. Le Deiste puisque l' estre éternel est eternellement tres-heureux, et parfait en toute suffisance, qu' il est la bonté mesme, et sage infiniment, sur tout ce qu' en conçoit l' humaine intelligence, le superstitieux est il pas insensé de se le figurer constant, et variable, embrasé de vengeance, et d' un rien offensé, ennemy des tyrans, et plus qu' eux redoutable. Le The je vous prie de vous rendre attentif aux responces que je feray à tous ces quatrains, car je me promets avec la grace de Dieu de vous monstrer clairement qu' ils ne contiennent rien contre la religion catholique, qui ne soit tres-faux ; et que vostre poëte est un cajoleur, un menteur, un imposteur, et un des plus meschans hommes que la terre porta jamais. Le 1 quatrain p260 ne contient rien que ce que nous advoüons, car nous disons, et croions fermement que tout ce qui est en Dieu est tres parfaict, puis qu' il est Dieu mesme, suivant la maxime de la theologie, (...) : et que c' est un estre essentiellement independant, et infiny, lequel surpasse toute sorte d' intelligence. Mais s' il entend le chrestien par ce mot de superstitieux , c' est un imposteur, veu qu' il n' y a personne qui soit tant esloigné de la superstition que le vray chrestien. Que vostre poëte cherche donc ailleurs son superstitieux, que parmy ceux qui embrassent nostre creance : car je vous prie, qu' est-ce que la superstition ? Est-ce pas un vice contraire à la religion, par lequel on rend le culte à celuy, qu' on ne doit pas ? Comme lors que les idolatres p261 rendoient l' honneur aux creatures, lequel est deu au seul createur ; à quoy on peut rapporter toutes les especes de divination, par lesquelles on recognoist que les choses futures peuvent estre predites par les diables, ou bien on les consulte sur quelque dificulté : car c' est à Dieu seul que nous nous devons addresser en nos difficultez, nommement en ce qui est des choses futures, lesquelles dependent de sa volonté ou de nostre liberal arbitre, puis qu' il n' y a que luy qui puisse penetrer ces ressorts. L' autre espece de superstition est quand on sert Dieu, mais par une façon indecente, et qui n' est digne de la divine majesté. Or je maintiens que le vray chrestien n' est superstitieux en pas une de ces façons, car il honore p262 le vray Dieu par les formes, et ceremonies que luy mesme nous a revelees, ou qu' il a inspirees à l' eglise son espouse ; ce qui paroist en ce que nous n' avons aucune ceremonie, ou coustume de servir Dieu, laquelle ne soit grandement conforme à la droite raison, et convenable pour recognoistre la dependence que nous avons de l' estre eternel. Je ne veux pas m' estendre sur les diverses especes de divination, que Sathan a tasché d' introduire au monde, afin de se faire recognoistre autheur de ce qui se faict icy bas, car on sçait assez que le chrestien ne deteste rien tant que la negromantie, lecanomantie, gastromantie, catoptromantie, dactylomantie, et toutes les sortes de magies, que la folie, la superstition, p263 ou la malice a inventees. Voyez donc maintenant que vostre poëte s' est fort mal addressé, et qu' il ne trouvera pas un superstitieux en tout le christianisme. Que son superstitieux soit insensé tant qu' il voudra, jamais cela ne conviendra à un vray catholique, lequel ne se figure point Dieu variable, au contraire il le croit tel qu' il est, sçavoir est tres-constant, et du tout immuable. Ce qui suit au 2, et 3 vers du 2 quatrain, semble butter contre l' escriture saincte, laquelle nous descrit la majesté divine embrasee de vengeance contre les pecheurs, comme quand Moyse la represente par ces paroles de l' excellent cantique, lequel est au 23 du deuteronome verset 19 (...). p264 Et le prophete royal, en l' un de ses plus grands pseaumes, qui est le 77 verset soixante cinq. (...). Or ces passages et plusieurs autres, qui se trouvent dedans l' escriture saincte, ne repugnent en aucune façon à l' immutabilité divine, car ils ne declarent autre chose que les peines, que Dieu fera endurer aux meschans, lesquelles surpassent p265 tous les tourmens, qu' on nous puisse faire souffrir en ce monde : ce qui ne se fait sans la colere, vengeance, ou furie de ceux qui nous tourmentent, comme vous pouvez voir dans les histoires des martyrs. Mais ces émotions que nous appercevons aux hommes, ne sont point en Dieu, les actions duquel nous expliquons par nostre façon de concevoir, et d' entendre, sçachans neantmoins que tout ce qui est d' imparfait en nos pensees, ne peut estre attribué à la souveraine majesté. Peut estre que ce malheureux poëte endurcy, et envieilly en sa meschanceté, nous dira que nous donnons ceste explication, afin d' eviter ses objections, et eluder ses pointes, mais il se trompe fort, si j' avois affaire à quelqu' un, lequel p266 receust l' authorité de la saincte escriture, il me seroit facile de luy monstrer par d' autres passages tres-exprez, que la furie, ny semblables passions ne peuvent se retrouver en Dieu, à la façon qu' il l' entend en ses quatrains ; mais puis qu' il est si malheureux, et obstiné qu' il ferme les yeux à la lumiere de l' evangile, et les oreilles du coeur, et du corps à tous ceux qui l' advertissent de son salut, je luy respons, qu' il doit par toutes sortes de loix, recevoir l' explication que nous luy apportons touchant les susdits passages, veu qu' ils sont pris de nos livres, et de nostre religion qu' il attaque. Qu' il sçache donc avec tous ses confidens, que ny l' escriture, ny les predicateurs n' ont pas intention de mettre quelque chose de nouveau p267 en Dieu, lors qu' ils disent qu' il se fasche, ou qu' il se reconcilie avec les pecheurs : ce n' est non plus qu' ils entendent que cela se fasse selon le son des paroles, ains seulement à ce que nous concevions la haine que Dieu porte à l' iniquité, et la peine de laquelle il la punit. Car la bible n' est pas seulement pour les sçavans, qui ont des eslevations d' esprit plus épurees, et qui s' approchent de plus pres des veritez eternelles, mais elle est pour toutes sortes de personnes, pour les petits, et pour les grands, pour les pauvres, et pour les riches, et pour tous ceux qui voudront y profiter, soit en la lisant, soit en l' escoutant. Il ne faut donc pas que vous trouviez estrange, si elle parle tantost en une façon basse, tantost en une plus relevee, et qu' elle touche p268 les effects de la volonté divine en un lieu, tels que sont les supplices eternels des damnez, et en un autre l' essence mesme de ceste volonté, sans avoir égard aux effects qui en decoulent : plustost devons nous remercier la divine bonté de ce qu' elle nous a donné une doctrine si bien assaisonnee, qu' elle peut repaistre toutes sortes de personnes, et satisfaire à tout le monde. C' est donc l' effect que l' escriture nous met devant les yeux, laquelle n' a autre but que de nous faire craindre les supplices deubs aux pechez, et nous representer les jugemens divins, à ce que nous les évitions, et que nous sçachions combien celuy-là est malheureux, qui mesprise les ordonnances divines, et combien Dieu est grand, p269 puissant, et redoutable, puis qu' il a de si grands supplices pour chastier tous ceux qui contreviendront à ses commandemens. Vous pouvez encore mieux comprendre ceste difficulté, si vous faites reflection sur vostre premier quatrain, qui dit que Dieu est un estre eternel tres parfait ; ce qui ne peut estre veritable, si vous ne m' accordez qu' il est tres-simple, et par consequent qu' il est un acte tres pur, et qu' il fait tout ce qui est creé et tout ce qu' il fera desormais par le mesme acte de volonté, par lequel il s' ayme soy-mesme : car Dieu n' a qu' un seul acte d' entendement, et de volonté, lequel est une mesme chose avec son essence, et par lequel il ordonne la gloire eternelle pour les bons, et l' eternel des-honneur pour les damnez, de p270 façon que quand il y a de la varieté, et du changement, cela n' est qu' en la creature, Dieu demeurant tousjours tres-immuable, et tel qu' il est de toute eternité, ne pouvant cesser d' estre inalterable, immobile, et souverainement parfaict en toutes sortes de perfections, s' il ne cessoit quant et quant d' estre Dieu, ce qui est parfaitement, et souverainement impossible. Le D comment est-il donc possible que Dieu fasse des choses si differentes, et que tantost il recompense, tantost il punisse, s' il n' a qu' un seul acte ? Le Th imaginez vous que l' action de l' entendement, par lequel vous avez conceu ce que vous venez d' objecter, soit infinie en perfection, qu' elle soit toute puissante, et qu' elle puisse faire tout ce p271 qui n' a point de repugnance, est-il pas vray que s' il vous plaist, vous recompenserez les bons par ce seul acte d' intellect ; et que par le mesme acte vous punirez les mauvais, et ferez tout ce qui peut tomber en l' entendement ? Or l' acte divin tres-simple est tres-parfait, infiny, et tout puissant, qui empesche donc que Dieu ne fasse tout ce qu' il fait, par la vertu de cet acte ? Si le centre d' un cercle estoit tout puissant, il produiroit toutes les lignes qui vont à la circonference : Dieu est il pas le centre infiny de toutes choses ? Voyez vous pas que le mesme point d' un miroir represente une grande diversité d' objects ? Une mesme colomne est-elle pas tantost en bas, tantost en haut, tantost à droit, tantost à gauche, bien qu' elle soit immobile ? Sçachez donc que p272 Dieu fait tout ce qu' il fait sans aucune émotion, car son decret eternel est tres-un, et tres-simple, bien que nous le concevions par nos diverses imaginations, et qu' il nous faille de differentes pensees, quand nous voulons l' entendre. Il faut donc bien se garder de croire que Dieu soit embrasé de vengeance à la façon des hommes : sa cholere, et la vengeance dont il use envers les damnez, n' est autre chose que la ferme resolution, par laquelle il veut que les hommes reçoivent le loyer, ou la peine selon leurs merites, ou leurs iniquitez ; il est en nous de choisir lequel que nous voudrons, car si nous aymons Dieu, comme il faut, il nous donnera la gloire eternelle : si nous mesprisons ses ordonnances, et que nous mourions p273 opiniastrement en nostre malice, il nous punira par les flammes devorantes, lesquelles ne finiront jamais. Pleust à Dieu que vostre poëte s' embrasast luy-mesme d' une juste vengeance contre ses pechez, et qu' il se punist rigoureusement pour avoir employé son esprit, ses rimes, et sa logique à provigner son impieté, et à renverser, s' il eust peu, la religion chrestienne, laquelle durera jusques à la fin du monde malgré luy, et tous les deistes, et les athees, et s' en ira avec tous les esleus triomphante droict és parvis celestes, à ce qu' elle soit coronnee de la guirlande d' une felicité qui durera tousjours. Je vous conjure par l' amitié que je vous porte que vous taschiez de le ramener à la raison, et de luy faire quitter sa malice, p274 et ses debauches ; il ne faut pas sous pretexte qu' il y a trop long-temps qu' il s' est egaré de la creance des chrestiens, et qu' il a sauté du calvinisme au deisme, qu' il se desespere, car Dieu est tousjours prest de le recevoir à misericorde. ô Dieu ! Seroit-il si perdu, si oublieux de son salut, si opiniastre en sa malice, qu' il ayme mieux estre damné à jamais, que de se recognoistre, et quitter ses erreurs, ses boufonneries, et ses autres sales voluptez, ausquelles il s' est abandonné jusques à present ? Mais voyons ce qu' il adjouste, disant que puis que le peché est un rien, que Dieu ne peut estre offensé par le peché. Il est vray que le peché n' est rien qui vaille ; ce n' est qu' un defaut, et un desordre, mais ne sçait-il pas que le capitaine punit p275 justement le soldat, quand il n' a rien fait de ce qu' il luy avoit commandé ? Et quoy, l' homme sera obligé d' observer les loix que Dieu luy a prescrites, et ne les voulans pas garder il ne sera pas puny ? Erreur manifeste contre les principes de la raison : car celuy-là merite d' estre griefvement puny, qui n' a voulu rien faire de ce que luy avoit commandé son roy, ou son superieur : ce que feroient tousjours les superieurs, quels qu' ils soient, s' ils estoient tres-justes, comme Dieu. Ne trouvez donc pas estrange, si Dieu se tient offensé, et mesprisé, lors que nous ne faisons conte de ce qu' il nous commande, soit par la loy naturelle, qu' il nous a empreinte dedans le coeur, soit par la loy escrite, et la loy de grace. Plustost p276 devriez vous trouver estrange si Dieu ne punissoit point ce rien, ou ce peché, puis que quand nous commandons à nos serviteurs, nous les chastions, s' ils y manquent, et si c' est un amy sur lequel nous n' ayons nul pouvoir, du moins le jugeons-nous indigne d' estre aymé, s' il ne fait ce dequoy nous le prions. Par où vous voyez que le rien du peché est punissable, n' y ayant aucune chose en ce monde, qui ne soit en quelque façon semblable à Dieu, excepté le peché, lequel est d' autant plus horrible, qu' il s' oppose davantage à la bonté eternelle, ou à ses ordonnances, ou mesmes à son essence, laquelle est un tout tresparfait, et le peché une privation de tout. Passons outre, il conclud de ce p277 qu' il nous faict dire, que Dieu est ennemy des tyrans, et plus redoutable qu' eux : qui en doute ? Car les tyrans estans meschans, il ne se peut faire que Dieu ne soit leur ennemy, et leur juge redoutable. Asseurément il n' y a rien à redouter comme la justice de Dieu : car tous les tourmens du monde ne sont que des ombres au regard des peines que Dieu a preparees, et ordonnees pour punir tous ceux qui ayans transgressé ses commandemens, ne veulent point se recognoistre, et meurent obstinez. Or si vous prenez garde, vostre malheureux poëte s' est efforcé de representer la justice de Dieu par les façons les plus ridicules qu' il a peu choisir, afin de le rendre odieux, et d' arracher la crainte des p278 jugemens divins de l' esprit de ceux, à qui il a donné son poëme en cachette : mais qu' on sonde un peu ses paroles, et son intention, on découvrira soudain qu' il est malicieux, et ignorant, et que tout ce qu' il objecte est pris d' un mauvais biais, ou que ce sont impostures, et calomnies. Ce qui se void en ce second quatrain, auquel il dict que Dieu est plus redoutable que les tyrans, non afin que nous nous eslevions à contempler la grandeur de la justice divine, laquelle est un attribut infiny de Dieu, aussi bien que sa puissance, sa bonté, et sa volonté, mais à ce qu' on haye la doctrine catholique, laquelle nous enseigne que Dieu est aussi redoutable aux meschans, comme il est aymable aux bons. Pleust à Dieu qu' il redoutast p279 ceste justice autant comme elle est redoutable, je suis asseuré qu' il feroit tout ce qui seroit en luy, afin de pouvoir desabuser tous ceux qu' il a seduit avec son poëme. Faites luy entendre, si jamais vous le rencontrez en bonne humeur, que Dieu n' est point lesé, ny interessé en son essence par le peché, puis qu' il est impassible, et immortel, et neantmoins qu' il punist le pecheur aussi justement que s' il avoit esté offensé en ceste façon, d' autant que le meschant a la volonté de ce faire, quand il peche, puis qu' il ne tient pas à luy que cela n' arrive ; ce qu' il monstre par le mes-estime qu' il faict de sa saincte volonté. Il n' y a homme si brutal, qui ne confesse que celuy là merite d' estre puny, qui se moque des ordonnances de son roy ; p280 et personne ne treuve à redire aux peines qu' on fait tous les jours endurer aux larrons, bien qu' ils n' ayent point offensé le roy, ou le juge en sa personne : et m' asseure que ce deiste seroit bien ayse qu' on fist subir la rigueur des loix à celuy qui luy auroit derobé sa bource, ou faict perdre son honneur. Pourquoy est-ce donc qu' il reprend nostre doctrine, par laquelle nous sommes instruicts que les damnez seront punis eternellement, puis qu' ils ont mesprisé les commandemens de leur createur, et les ont trangressez avec une opiniastreté, qu' ils ont renduë eternelle, entant qu' il a esté en eux, lors qu' ils sont morts en leur malice ? Par où vous voyez assez clairement à mon advis que vostre detestable p281 poëte a eu tous les torts du monde de s' opposer à une doctrine si veritable, si utile, et si digne de la majesté divine, comme est celle des catholiques. Voila ce que j' avois à vous dire touchant vos premiers quatrains, je croy que c' est assez pour vous contenter, neantmoins si vous avez encore quelque difficulté, vous la pouvez proposer, car comme je n' entreprends ce discours que pour vostre salut, et afin que tous les deistes soient desabusez, je vous donne toute liberté de repartir à toutes mes responses, à ce que vous n' ayez plus aucun doute sur ce qui est de l' impieté de vos opinions. Le D je n' ay maintenant aucune occasion de vous retarder, c' est pourquoy je poursuis. p282 Le Deiste est-il pas insensé de penser, et de s' imaginer qu' il est le souverain gouverneur de ce monde : et neantmoins qu' il se laisse conduire selon nos passions humaines. Le Theol ce poëte est bien estourdy s' il croit que nous nous imaginions seulement que Dieu regit cet univers, car nous le croyons fermement, qui est beaucoup plus que de se l' imaginer. Et quoy, si Dieu ne le gouvernoit, qui est-ce qui le pourroit entreprendre ? Qui a donné plus de lumiere au soleil qu' à la lune ? Qui donne plus de force au lyon qu' à la fourmis ? Qui fait que la terre n' est pas en la place de la lune, et que ces planettes ne sont plus grandes, ou plus petites, plus proches, ou p283 plus esloignees ? Qui a ordonné toutes les parties du monde comme nous les voyons ? N' a ce pas esté Dieu ? Regardez je vous prie tous les globes celestes, et vous advoüerez ceste verité, car comment se pourroit-il faire que la lune fist son cours en l' espace de 27 jours, et 8 heures, et qu' elle peust atteindre le soleil en 29 jours, et 13 heures ? Que le soleil, Mercure, et Venus ne manquassent jamais d' accomplir leur cours chaque annee ? Mars en un an, et 322 jours ; Jupiter en 11 ans, et 215 jours ; Saturne en 29 ans, et 174 jours ; les estoilles en 28800 ans, avec un mouvement si reglé, qu' ils ne manquent pas d' un iota, s' il n' y avoit un souverain moteur, qui les regist, et gouvernast ? Le soleil pourroit-il tousjours s' esloigner de la terre par 1181 semi-diametres, p284 lors qu' il est en son apogee ; la lune de 56, Mercure, et Venus de 1142 ; Mars de 1745 ; Jupiter de 3990, Saturne de 10550, et les estoilles de 14000 ; s' il n' y avoit une eternelle providence, qui maintient tous ces astres, et ces globes au mesme ordre, qu' elle a estably dés le commencement du monde ? J' ay honte de m' amuser à prouver une verité si claire, et m' estonne comment il est possible qu' il y ait des hommes si aveuglez, qu' ils nient la providence divine, sans laquelle les ressorts de l' univers ne sçauroient subsister, ou se mouvoir. Dites moy de grace, si vostre corps n' a aucun mouvement, si l' ame ne le meut, pensez vous que ce monde puisse garder un train si reglé, si Dieu ne le conduit, et ne luy donne le bransle ? p285 Certainement les philosophes ont apperceu ceste verité, lors qu' ils ont voulu introduire une ame universelle, et une forme generale de tout l' univers, afin que par icelle le monde fust gouverné comme un grand animal, car bien que Dieu ne soit pas la forme d' aucune chose, neantmoins il est present en tous lieux, et ne se peut rien faire qu' il ne voye : de plus, il est impossible qu' aucun mouvement arrive sans son aide, et sans son secours car il est plus necessaire à tout ce qui est au monde, que n' est la lumiere aux couleurs, ou l' ame aux corps : je ne sçaurois mieux vous expliquer la necessité de ceste presence divine que par ces vers, qui monstrent aussi son immensité. p286 Dieu est dessus, dessous, dedans, et dehors tout ; il n' est clos d' aucun lieu, ores qu' il soit par tout : dessus comme pilot qui le meut, et compose ; dessus comme pivot qui ferme le soustient, dehors comme cerceau, qui en rond le contient, dedans le penetrant, bref il est toute chose. Le D nous ne nions pas que Dieu ne soit la guide souveraine de cet univers, mais seulement nous tirons ceste consequence, que ceux-là sont insensez, qui croyent ceste verité, et disent nonobstant que Dieu est subject à passion, comme les hommes : autrement il quitteroit bien tost le gouvernail de ce grand monde, quand on l' irriteroit, ce qui n' arrive point, car nous voyons que toutes choses vont tousjours d' un mesme train. Le Theol je sçay que vous ne niez pas expressément que Dieu p287 gouverne l' univers, bien que je sçache d' ailleurs que ce sont vos discours, lors que vous vous trouvez entre vos confidens : aussi n' ay-je pas dit que vous creussiez cela, mais qu' il faudroit estre merveilleusement egaré d' esprit, pour croire qu' il n' y eust aucune providence, et que Dieu ne gouvernast pas ce monde. Or ce qu' il inferoit en ces deux derniers vers, est tres-faux, car nous sçavons fort bien que Dieu ne peut estre subject à aucune passion, comme je vous ay monstré cy devant : je vous donne à penser s' il ne destourneroit pas son soleil de dessus les meschans, et s' il ne les reduiroit pas au neant, s' il estoit subject aux passions humaines : comment y seroit-il subject, veu que ce sont émotions de l' appetit p288 sensitif, lequel n' est qu' en l' homme, et en la beste ? C' est assez que vous remarquiez icy la noire malice de vostre rimailleur, qui veut persuader que nous croyons que Dieu est suject à nos passions : sçachez donc que nostre creance touchant ce suject est que Dieu est inalterable, immuable, et exempt de toutes sortes de passions : et delà concluez que cet imposteur vous a donné des bourdes, et des calomnies pour des veritez, comme j' espere vous faire voir tres-nettement en ce qui suit. CHAPITRE 13 p289 dans lequel les quatrains du deiste depuis le quatriesme jusques au neufiesme sont refutez ; et est monstré que Dieu declare l' amour qu' il se porte en punissant les damnez, et comment il ayme, il hayt, et fait tout par une mesme action. Le Deiste est-il pas effronté d' exalter son amour, et puis de le depeindre pire envers nous, que n' est un barbare envers son pire ennemy ? Le Theologien cela est tres faux que nous depeignions Dieu comme il le dit, et que nous disions aucune chose, qui contrarie p290 tant soit peu à son amour ; mais je voy bien où il en veut venir, car il desireroit fort que Dieu n' eust ny force, ny justice pour chastier les meschans : c' est cela qu' il appelle estre de mauvaise volonté envers ceux qui l' offencent, ce qui n' est pas ainsi qu' il le dit, d' autant que Dieu se sert du mesme amour en punissant les damnez, duquel il use en recompensant les bien-heureux, puis qu' il fait l' un, et l' autre pour sa gloire, et pour l' amour qu' il se porte à soy-mesme. Je me doute bien que vous, et luy, et tous ceux de vostre faction aurez de la peine à vous persuader cecy, mais soyez attentif, et je vous le feray comprendre. Il est certain que Dieu ne faict rien qu' il n' ait quelque fin, et quelque raison, autrement son p291 action sembleroit estre vaine, ce qui est impossible : or il ne peut avoir d' autre fin à proprement parler, que soy-mesme, autrement s' il luy faloit mandier une derniere fin hors de soy-mesme, il ne seroit pas Dieu. Cette fin qui est Dieu mesme, ne peut qu' elle ne soit tres-aymable, et le principal motif de tout ce qu' il a fait, de tout ce qu' il opere maintenant, et de tout ce qu' il fera jamais : donc quand il chastie les mauvais, ou recompense les bons, c' est à cause de soy-mesme, et parce qu' il est tresbon, donc c' est par amour qu' il fait l' un, et l' autre. Et si vous me demandez comment il se peut faire que Dieu haysse les meschans par amour, aussi bien qu' il ayme les justes, je ne veux autre chose pour vous le p292 faire entendre, que la façon mesme par laquelle vous aymez, ou hayssez quelqu' un. Est-il pas vray que quand vous prenez vengeance de vostre ennemy, ou du moins que vous le hayssez, que c' est à cause qu' il s' est opposé à ce que vous cherissez, et qu' il empesche vos desseins ? Est-il pas encore vray que tout ce que vous caressez hors de vous mesme, que c' est à cause de l' affection, et de l' amour que vous vous portez vous mesmes ? Si bien que vous voyez clairement que tout ce que vous faites en ce monde, et tout ce que vous pensez, n' est pour autre fin que pour l' amour, ny pour autre raison, que pour l' affection que vous vous portez, soit qu' elle soit déreglee, ou non, car je ne veux pas maintenant entrer en cette p293 nouvelle consideration. C' est ainsi que Dieu s' aymant d' un amour infiny, rebutte, et punist eternellement tout ce qui s' oppose à cet amour, tel qu' est le peché, duquel on n' a point de repentance : car s' il s' ayme infiniment, est-il pas tres-raisonnable qu' il haye, et punisse eternellement ceux qui le hayssent, et le mesprisent, comme font les pecheurs ? C' est donc par l' amour qu' il se porte qu' il chastie ses ennemis, c' est par amour qu' il deteste, et extermine tout ce qui contrevient à cet amour. Bref il est impossible de trouver aucune chose, soit au ciel, soit en la terre, ou au milieu des enfers, qu' il ne la fasse par amour. De là vous conclurez que si nous exaltons l' amour de Dieu, p294 nous ne disons par apres rien au contraire, puisque nous ne l' eslevons pas moins en asseurant, et croyant qu' il chastiera les meschans, qu' en disant qu' il recompensera les bons, veu qu' il fait le tout pour l' amour, dont il s' ayme, auquel il n' y a rien qui puisse estre parangonné. Mais j' estime qu' il n' est besoin de m' estendre si au long sur ce quatrain, car je conjecture que les suivans nous donneront assez de pareilles matieres. C' est pourquoy suivez maintenant, si ce n' est que vous ayez quelque notable difficulté sur ce que je viens de dire. Le D veritablement cela me semble un peu subtil, et difficile, car la punition semble estre un effect de la justice, et non pas de la bonté ; de la hayne, et non de l' amour : p295 comment est-ce donc que Dieu chastie les meschans par amour. Le Theol cecy est facile à entendre, si nous concevons ce qui est tres-asseuré, sçavoir est que Dieu faict tout pour l' amour de soy-mesme, car puis qu' il est l' estre souverain, il faut que tout ce qui est, se rapporte à luy, et par consequent que tous les chastimens des pecheurs buttent à sa gloire ; or Dieu n' ayme sa gloire et son honneur, qu' entant qu' il s' ayme d' un amour infiny, si bien que nous pouvons dire que de mesme que tout ce que nous faisons, et toutes les actions de nostre appetit raisonnable, et sensitif prennent leur origine de l' amour que nous nous portons, ainsi toutes les actions que nous concevons p296 en Dieu, et tous les effects, qui partent de sa puissance, viennent de l' amour qu' il se porte, suivant ceste riche sentence de Sainct Augustin, amor meus, pondus meum, illo feror quocunque feror . Ce qui n' empesche pas qu' il ne soit vray que les supplices, que Dieu fait tres-justement endurer aux malheureux damnez, soient les propres effects de la justice divine, entant que nous entendons que l' acte divin tres simple, par lequel Dieu fait tout ce qu' il fait, respond à la conception que nous avons du supplice ; si nous avions une action infinie en nostre entendement, nous concevrions tout ce qu' il y a en Dieu, et tout ce qu' il a fait, qu' il fera, ou qu' il pourroit faire, mais nos pensees estant imparfaites, n' envisagent l' acte divin p297 que selon leur portee, et leur estenduë, et conformément à l' effet qui paroist à nos yeux. Poursuivez s' il vous plaist, car nous expliquerons encore ceci plus clairement cy apres. Le Deiste et quoy ? S' il ne voudroit pas engendrer des enfans, s' il croioit qu' ils deussent estre miserables, comment est-ce que Dieu qui est infiniment bon, pourroit nous mettre au monde s' il sçavoit que nous deussions estre perdus. Le Theol vostre rimeur avoit tasché de nous jetter la poudre aux yeux au 4 quatrain, nous voulant persuader que c' estoit faire Dieu cruel, de dire qu' il chastie les meschans ; et maintenant il veut luy oster les verges de la main comme l' enfant à son pere. J' ay ouy dire qu' il y a un franc resveur à La Rochelle, qui maintient n' y avoir point d' enfer, à cause de p298 cette seule comparaison d' un pere avec Dieu : je ne m' en estonne pas, car estant Huguenot, il luy est facile de passer à l' atheisme. Voyons si cette semblance conclud quelque chose. Dites moy, Dieu crée-il nos ames à la façon que nos peres nous engendrent ? Nullement : car si tost que l' embryon est parfaitement formé, Dieu y conjoinct l' ame raisonnable, afin de conserver l' ordre, qu' il a estably au monde dés le commencement. Laissons la façon à part, car elle importe fort peu icy. Je dy que si un pere pouvoit tirer un plus grand bien du mal, comme Dieu, qu' il pourroit engendrer un enfant, bien qu' il sceust que son enfant deust estre tourmenté à jamais ; par exemple, si un pere estoit tout puissant, et qu' il voulust p299 faire paroistre sa toute puissance, il pourroit engendrer des enfans, bien qu' il previst, qu' ils se perdroient par leur malice, d' autant que par là il monstreroit que sa bonté, et sa puissance ne pourroient estre empeschees par quelque malice que ce soit, bien que cette malice deust estre eternelle. Et certes un tel pere seroit content de s' estre manifesté en son enfant par le bien de l' estre, qu' il luy auroit communiqué, n' estant tenu de se manifester par le bien de la gloire, s' il ne fait les oeuvres, qu' il luy auroit prescrites pour ce sujet. Or sus est ce pas une grande merveille que ce que Dieu a donné (sçavoir est l' estre, et la nature), ne puisse perir par quelque malice que ce soit, bien que tous les diables conspirassent à le ruiner. Est-ce p300 pas une grande joye aux bien-heureux de voir tousjours l' oeuvre de Dieu en son entier, lors qu' és damnez ils distinguent ce qui est de Dieu, et du peché, cestuy-cy n' estant rien que tenebres, et l' autre rien que lumiere, et verité ? Que sera-ce, si je vous dy que la sagesse, et la bonté de Dieu reluit davantage en la production de celuy qu' il sçait qui l' offencera, et qui refusant ses graces eslira la malice, et l' enfer, qu' en la production d' un autre, duquel il prevoit qu' il sera servy, et honoré ? Car celuy-là semble tout à faict indigne de recevoir l' estre de la main de Dieu, lequel ne pourroit jamais tant faire de bien à cet ingrat, s' il n' estoit infiniment bon, non plus qu' il ne pourroit le punir eternellement, s' il n' estoit tout puissant, p301 voire mesme tout bon. Ouy je maintiens sur ma vie qu' il faut estre infiniment bon pour pouvoir chastier eternellement une malice faicte contre le souverain autheur de toutes choses : car pour veoir si quelqu' un est infiniment bon, quand il est question de chastier un méfaict, par lequel la volonté de Dieu souverainement bonne est mesprisee, je tiens qu' il faut qu' il chastie ce crime d' un suplice infiny. Le D comment est-il possible que la bonté de Dieu paroisse par le supplice eternel des meschans ? Le Theol il est tres-asseuré que la malice est aussi grande, que la bonté qui luy est opposee ; il est aussi certain que si on vouloit recompenser une infinie bonté, qu' il faudroit que la recompense fust p302 infinie, donc si on vouloit punir une malice, qui fust opposee à cette bonté, il faudroit que le supplice fust infiny pour respondre à cette malice. Or la malice de celuy qui mesprise les commandemens de Dieu, est opposee à la bonté divine, il faut donc que le supplice soit infiny, si on veut reparer le mespris, que le pecheur a fait de la bonté divine, puis qu' elle est infinie. Partant je dy que quand Dieu chastie le peché eternellement, il monstre par ce supplice, que sa bonté est eternelle, et par consequent ceste bonté paroist par la peine, qu' endurent les damnez. Certainement on pourroit penser que la bonté, contre laquelle se bande le peché, seroit finie, si la peine deuë à ce peché estoit limitee, et que la puissance, et la justice, p303 par lesquelles le chastiment est ordonné, et executé, estoient bornees (telles que sont la justice, et la puissance des hommes) si le supplice avoit quelque fin. De là nous concluons que tant plus le chastiment des reprouvez est grand, et tant plus grande paroist la bonté de Dieu. Si vous considerez bien cecy, vous verrez clairement, que vostre poëte ne conclud rien par la similitude d' un pere, qui n' est souverainement bon, et puissant, comme Dieu. Et quoy si un pere estoit tout puissant, feinderoit-il d' engendrer des enfans, bien qu' il sçeust qu' ils seroient pendus, ou roüez, s' il sçavoit qu' il n' encourroit aucune ignominie, ou honte de ce que ses enfans seroient suppliciés, au contraire qu' il en tireroit de la gloire, p304 et de l' honneur ? Est-ce pas une admirable sagesse de tirer de la gloire, et du bien de la malice des hommes ? ô Dieu que vous estes adorable en vos pensees, et en vos oeuvres ! ô Dieu que vous estes sage de tirer les grands biens des grands maux, et malgré les hommes impies, et les diables triompher de la mort, du peché, et de tous les defauts du monde : beny soyez vous par tous les esleus és siecles des siecles. ô grand Dieu, j' adore vos arrests, qui ordonnent le supplice eternel aux meschans ; et la gloire aux bons. Faites s' il vous plaist que tous les deistes quittent leurs erreurs, et embrassent ce qui est de vostre saincte volonté. Or sus que vostre poëte fort ignorant en matiere de religion, p305 fasse distinction entre pere, et pere, et qu' il considere leurs diverses qualitez, afin qu' il ne pense pas nous piper, et nous faire à croire sous ombre qu' un pauvre pere, qui ne sçait le plus souvent ce qu' il faict en caressant ses enfans, bien qu' ils soient tres-mauvais, que Dieu doit faire le mesme. Qu' il sçache donc qu' il faut que Dieu se monstre dissemblable aux hommes en sa justice, et en punissant, puis qu' il se monstre dissemblable en leur pardonnant, et en les recompensant. Quel pere a jamais tant en duré de ses enfans, comme Dieu endure de nous ? Quel pere leur a jamais si souvent pardonné ? Qui leur a promis, et donné de telles recompenses comme est la gloire des esleus ? Mais quoy cecy n' entre point dans vostre esprit, car p306 vous quittez ce qui est de l' intelligible pour courrir à bride abatuë apres vos passions, et vos appetits brutaux, et desreiglez. Si vous me voulez croire, vous quitterez bien tost ces opinions fantasques, sensuelles, et badines pour vous remettre au giron de l' eglise catholique. Le D certainement ce discours icy ma fort esbranlé, je commence à voir plus clairement en ceste matiere, c' est pourquoy je vous prie ne vous ennuyer pas de respondre aux autres quatrains, car si vous me contentez aussi bien sur tout ce qui suit, je quitteray toutes ces erreurs, voicy donc le sixiesme quatrain. p307 Le Deiste il est certain que Dieu nous ayme beaucoup plus, et nous est meilleur que n' est la meilleure mere du monde à ses enfans, et par consequent il ne nous peut imposer un malheur infiny pour satisfaire à une cholere feinte. Le Theol cela est evident que Dieu est beaucoup meilleur qu' aucune mere, car il ne nous substente, et conserve pas seulement quant à l' exterieur, comme nos meres, mais, qui est bien davantage, quant à l' interieur, ce que ne peut faire la mere. Et puis les meres traittent bien leurs enfans à cause du service, et du plaisir qu' elles esperent retirer d' eux, quand ils seront grands, mais Dieu n' a que faire de nous, c' est sa seule bonté, qui le meut à nous mettre p308 au monde, et à nous donner l' air que nous respirons, la terre, qui nous porte, et les vivres qui nous alimentent. Bref nous ne sçaurions subsister un seul moment, s' il ne conserve nostre estre, et n' use comme d' une continuelle creation en nous conservant : mais il ne s' ensuit pas delà, qu' il ne nous punisse eternellement ; ce qui n' est pas nous imposer un infiny malheur, car c' est nostre malice, qui est l' architectrice de ce malheur, veu qu' il n' y en a point de plus grand que le peché, ostez-le, et vous ostez l' enfer, et toute autre sorte de malheur, comme disoit un grand docteur de l' eglise, (...). Mais supposons que le supplice deu au peché, soit un infiny malheur ; je dy que c' est fort mal parlé p309 d' asseurer que ce chastiment est pour assouvir la feinte cholere de Dieu : premierement, parce que c' est un blaspheme tres-grand de mettre aucune fiction en Dieu. Secondement, parce que ce n' est pas pour assouvir l' ire divine, veu que pour estre assouvi, et pour recevoir un nouveau contentement de quelque chose, il faut au prealable en avoir eu besoin, or Dieu n' a besoin d' aucune chose, comme a fort bien remarqué le prophete royal, (...). Tiercement, parce que c' est afin que ce qui appartient à un chacun luy soit rendu. Dites moy je vous prie, combien loüeriez vous un roy, qui seroit si prudent, et si vertueux, qu' il donnast les dignitez à un chacun p310 selon ses merites sans acception de personne, et qui puniroit quant et quant tous les meschans selon leur forfait, sans qu' ils peussent opprimer les bons. Dieu est le roy des roys, qui gouverne tout le monde, et qui donne à un chacun le lieu, la recompense, ou la peine qu' il a merité ; il faut donc le loüer grandement, et nous resjouyr d' avoir un roy, un pere, un maistre, un createur si puissant, si sage, et si bon. Il a recours à une mere, mais on sçait trop que les meres perdent le plus souvent leurs enfans manque de les chastier ; et puis quelle mere est toute puissante, et tres-juste pour punir ses enfans, (bien que tres mauvais) d' un supplice infiny : sçavez vous pas que Dieu n' a point mis ce supplice en la puissance p311 des hommes ? Et quoy, si nous voulons parangonner la bonté, et la charité de Dieu envers nous, à l' amour d' une mere envers ses enfans, qui ne void que l' amour que Dieu nous porte, est infiniment plus grand, soit que nous regardions à la creation, ou à la recreation, et à la redemption ? Si vous consideriez quel doit estre l' amour bien ordonné, vous ne diriez pas que Dieu deust aymer un meschant autant qu' un bon, et confesseriez que le mal est si indigne de tout amour, qu' il est impossible de l' aymer, lors qu' on le cognoist tel qu' il est : comment voulez vous donc que Dieu ayme le mal, qui est dedans le pecheur, et qui le rend mauvais ? Que vostre poëte propose ses paralogismes à d' autres, car ses finesses sont descouvertes, p312 et sa malice esventee, si bien que vous pouvez maintenant apporter les autres quatrains, et vous ressouvenir que si une mere estoit infiniement bonne, et juste, qu' elle chastieroit le peché de son enfant d' un supplice eternel, supposé qu' il ne voulust se recognoistre. Le Deiste puis que le bigot ne voudroit, ny ne pourroit voir ses pires ennemis au milieu d' un extréme supplice durant un mois, comment est-il possible qu' il vueille que Dieu repaisse sa justice chastiant l' oeuvre de ses mains d' un supplice infiny. Le Theol voicy encore une plus sotte comparaison que ce detestable poëte fait d' un bigot avec Dieu ; je vous proteste que vous devriez rougir de honte, de prendre p313 ce poëme pour fondement de vostre deisme ; mais quoy, j' en attribuë plustost la faute à ce fat, qui a basty ces rimes, que non pas à vous, lequel monstre qu' il n' a aucun respect de Dieu. Toutesfois prenons son bigot, quel qu' il soit, je luy demande s' il est infiniment juste, et bon, ou non : s' il dict qu' il est infiniment juste, ce qui ne se peut, je dis qu' il peut voir souffrir son ennemy non seulement un mois, mais une eternité ; s' il ne l' est pas, cela est fort inepte de tirer des raisons de son bigotisme pour combatre la verité de la religion catholique. Qu' il sçache donc que ce seroit plustost merveille, si le supplice du meschant, qui ne veut se recognoistre en ceste vie, estoit finy, que ce n' est de ce qu' il est eternel, puis que la p314 recompense des bons est eternelle à cause de la bonté de Dieu, qui veut que le supplice deu à ses ennemis, ne dure pas moins que la recompense deuë à ses amis. Certainement il ne se peut faire que Dieu n' ayme autant sa justice, comme sa bonté, et sa justice vindicative, et punissante, autant que sa justice recompensante, puis que ce n' est qu' une mesme chose en Dieu, duquel les attributs sont tous une mesme essence divine, si incomprehensible, que nonobstant que nous usions de mille, et mille conceptions, et industries, nous ne sçaurions l' entendre que fort imparfaictement, ce pendant que nous sommes en ce monde. Il faut donc que la justice punitive, et suppliciante ait un pareil effect envers les damnez, pour ce qui est p315 de la duree, qu' a la recompensante envers les bien-heureux, c' est à dire eternel, puis que toutes deux elles sont egales. Dites moy, de grace, pensez vous que la gloire de Dieu paroisse moins, quand nous recognoissons qu' il reprouve autant le vice, comme il approuve la vertu, que si nous ne voyions que son amour envers les justes, sans nous appercevoir de la haine, qu' il porte au mal, et aux impies, à cause de leur malice ? Or les flammes eternelles, qui bruslent les damnez, vous font voir qu' il hait autant le mal, comme il ayme le bien. Prenez garde que vous, qui prisez tant l' experience des choses pour en avoir la science, n' experimentiez la rigueur de ces peines deuës à vostre infidelité, et irreligion. p316 Helas ! Pleust à dieu que vous peussiez seulement une fois le jour les apprehender, comme il faut, et que vous meditassiez serieusement où vous irez, et comme vous serez traicté apres cette vie ; asseurez vous que vostre incredulité ne vient que faute de considerer l' advenir, et du peu de soing que vous avez de vivre vertueusement. Retenez donc de ce discours, qu' il n' y à personne, s' il estoit aussi juste que Dieu, qui ne fist souffrir un supplice eternel aux meschans, qui ne veulent quitter leur impieté ; et qu' il est raisonnable, et tres-juste que Dieu donne un lieu à un chacun, tel qu' il le merite, or le meschant merite le lieu de l' enfer, ne vous formalisez donc plus, s' il a, ce qui luy est deu. p317 Le Deiste nostre infirmité peut elle trouver un appuy autre part, où elle se repose mieux que sur la justice divine, puis qu' elle est une mesme chose avec sa volonté, et son divin amour ? Le Theol il est certain que ces deux attributs sont une mesme chose, comme nous avons dict auparavant, car il ny à aucune diversité en l' essence divine ; et que nostre infirmité à son recours à ceste bonté, comme au centre dedans lequel elle doit trouver sa perfection. Mais tout cela n' empesche pas, que Dieu ne chastie les pervers, qui au lieu de chercher leur repos dans la volonté, et dans l' amour de Dieu, l' ont tellement mandié des creatures, qu' ils les ont preferees au createur. Certainement la justice p318 divine est un grand repos d' esprit aux gens de bien, car ils croyent fermement qu' apres avoir servy Dieu de tout leur coeur, il leur donnera la juste recompense de leur travaux ; et au contraire elle apporte un grand trouble, et une perpetuelle inquietude d' esprit aux meschans, d' autant qu' ils doivent estre ramenez, et soubmis à l' ordre de la providence divine (de laquelle ils s' estoient voulus soubstraire) par ceste justice qu' ils redoutent si fort qu' ils voudroient qu' elle ne fust point, et qu' on ne leur en parlast jamais, parce qu' elle condamne leurs crimes. Or il faut que vous remarquiez que c' est une foiblesse d' esprit de penser pouvoir comprendre les attributs, ou les actes divins avec nos entendement finis, et que ce que p319 nous faisons avec plusieurs actions, et proprietez, Dieu le faict par un seul acte, mais avec une perfection infiniment plus grande, que s' il le faisoit avec plusieurs actions, comme nous. De là vient que bien que sa justice, et sa bonté soient une mesme chose, et qu' il condamne les impies par le mesme acte, par lequel il recompense les bons, ils n' en sont pas moins condamnez, et chastiez, ou couronnez, et recompensez : ne plus ne moins que le ciel ne laisse pas d' estre distingué de la terre, encore que Dieu ait faict, et creé l' un et l' autre par un mesme acte. Mais c' est trop dict sur ce quatrain, lequel ne semble rien conclurre contre nous, par ainsi il vaut mieux passer outre. CHAPITRE 14 p320 auquel est preuvé que Dieu faict du bien aux damnez : que nous pouvons hayr les meschans, et que Dieu les punit justement sans cruauté : et les quatrains du deiste depuis le 9 jusques au 19 sont renversez. Le Deiste si nous pensons qu' il ne faut rien attendre de la bonté divine, comment nous en pouvons nous servir d' exemple pour rendre le bien pour le mal à nos ennemis ? Dieu pourroit-il nous inspirer de donner secours à tout le monde, s' il estoit plus cruel que nul autre ? p321 Le Theologien si vous voulez appercevoir la nullité de l' objection, qu' il faict au neufiesme quatrain, il faut remarquer que la bonté de Dieu nous est un modelle, et un archetipe, sur lequel nous devons regler nos bontez, et duquel depend tout ce que nous avons : mais la façon par laquelle nous devons l' imiter, est celle qui luy plaist, et qu' il nous prescrit, et non celle que nous nous imaginons : or ceste bonté divine veut que nous aymions nos ennemis, et que nous leurs rendions le bien pour le mal, cependant qu' ils sont en estat de se pouvoir amender : c' est une pure calomnie de dire que Dieu ne fasse nul bien à ceux qui se sont p322 rendus ses ennemis par leur peché ; car ne voyez vous pas à chaque moment, que Dieu fait pleuvoir aussi bien sur les plus meschans que sur les plus gens de bien ? Est-ce pas de ceste bonté eternelle que nous vient l' air, lequel nous respirons, l' eau que nous beuvons, et tout ce qui est pour nostre necessité, et pour nostre contentement ? Avez vous jamais veu que pour tant d' impietez, qui se commettent tous les jours par tout le monde, il ait retiré sa main des autheurs coulpables de ce mal ? Bien qu' il chastie par fois quelques uns de ce monde icy pour servir de tesmoignage à sa providence, et à sa justice, et d' exemple aux autres. Il est donc certain que Dieu fait plus de bien à ses ennemis en un seul moment, p323 que nous ne leur en sçaurions faire en toute nostre vie. Je ne veux pas icy employer la redemption de tous les hommes par la mort de nostre sauveur pour preuve de cecy, car la nature nous fait assez paroistre combien la bonté divine s' estend sur toutes sortes de personnes. Et par ainsi cette bonté nous est un parfaict exemplaire à ce que nous fassions bien à nos ennemis ; mais parce que vostre poëte tasche d' oster l' enfer, je dy que Dieu fait plus de bien aux damnez, que tous les hommes du monde ne sçauroient faire tous ensemble à leurs enfans, ou à qui que ce soit ; car tout ce que nous pouvons communiquer, n' est en rien comparable à l' estre, ny aux proprietez de l' estre que Dieu conserve à tous les damnez. p324 Et ne sert rien de dire qu' on aymeroit mieux n' estre point que d' estre avec un tel supplice, car Dieu ne regarde pas nostre perverse volonté en ordonnant ce qu' il fait, mais il regarde ce qui est bon, juste, et convenable : je sçay assez que ceux de vostre secte aymeroient bien mieux n' estre point, que d' estre miserables, et tourmentez à jamais : mais helas ! Leur desir ne peut faire qu' ils eschappent ce qu' ils ont merité par leurs impietez, dedans lesquelles ils se plongent volontairement, et opiniastrement, taschans à se persuader que Dieu n' a aucun supplice pour eux. Au reste cet amour que Dieu veut que nous portions à nos ennemis, n' est que durant cette vie, pendant qu' ils sont encore capables p325 de la beatitude eternelle, comme nous ; car si tost qu' ils sont decedez, s' ils sont bien-heureux, ce qui arrive toutes et quantesfois qu' ils se repentent de leurs mesfaits, et meurent en la grace de Dieu, ils ne sont plus nos ennemis, au contraire nous n' eusmes jamais de meilleurs amis : s' ils sont damnez manque d' avoir voulu quitter leur malice, Dieu ne nous oblige plus de les aymer, ou de leur faire aucun bien, ains veut que nous les ayons en horreur, et que nous les hayssions, comme il fait : si bien que le sophisme de vostre rimeur est par terre de quel costé qu' il se puisse tourner. Je sçay bien que tout ce qui est, est aymable, et que Dieu ne hayt pas l' estre des damnez : aussi ne le hayssons nous pas, ains nous aymons p326 leur estre, et la nature des diables, entant qu' ils portent l' image de Dieu, et entant que l' estre, et la bonté s' entresuivent necessairement : mais cela nempesche pas que nous ne detestions, et hayssions parfaictement leurs meschancetez ; c' est pourquoy je veux bien que vostre poëte, et que tous les deistes, et les athees sçachent que je leur porte une hayne mortelle, entant qu' ils sont impies, et qu' ils ravissent l' honneur deu à mon dieu, mon createur, et mon redempteur, aussi bien que le prophete royal faisoit envers les meschans de son temps, (...). Mais pour ce qui est de leur nature, de leurs proprietez, et des perfections du corps, ou de l' entendement p327 que Dieu leur a departy, je les ayme, je les caresse, je les honore, et les prise grandement comme oeuvres de Dieu, estant marry qu' ils emploient la subtilité, et la force de leur esprit, et l' elegance de leurs paroles à se bander contre celuy de qui ils ont receu tout ce qu' ils ont : et ne desire rien davantage que leur amendement, prest à subir toutes sortes de travaux pour ce suject, si je sçavois la façon de les pouvoir ramener à la verité de la religion catholique, car je suis obligé de procurer leur salut, cependant qu' ils sont en vie, mais personne n' est tenu d' avoir ce desir envers les damnez, d' autant qu' ils sont hors de toute esperance. Par où vous voyez ce qu' il faut respondre au 10 quatrain, puis que p328 Dieu ne nous inspire pas d' estre secourables envers les damnez, et ne veut pas que nous soyons moins cruels envers eux, qu' il est ; si toutesfois cela se pouvoit appeller cruauté, ce qui est faux, car il n' y a point de cruauté à punir un criminel selon ses delits, veu que jamais il n' y a cruauté, que lors que le supplice excede le m' éfait ; or au lieu d' exceder, quand Dieu punit, il est beaucoup moindre, que celuy, qu' il pourroit justement exiger : de là vient que les theologiens disent fort bien que punit citra coudignum, aussi bien que remunerat ultra condignum : c' est pourquoy la punition divine doit plustost estre nommee misericorde, ou douceur, que cruauté ; c' est ainsi que nous disons que les juges font misericorde aux criminels, lors qu' au lieu p329 qu' ils avoient merité d' estre roüez, ou bruslez, ils les condamnent seulement à finir leurs jours en prison au pain, et à l' eau, ou d' avoir le foüet par les carrefours. Le D je suis fort satisfait sur ces deux quatrains, dieu vueille qu' il m' arrive le mesme sur ce qui suit. Le Deiste peut-il nous commander d' aymer nos ennemis, s' il les hayt luy mesme veu qu' il est tout juste, et tout bon ; quelle apparence que nous les puissions ayder en leur misere, s' il les voit souffrir une peine immortelle ? Le Theol ce que nous avons dit cy devant, monstre assez que ce quatrain ne conclud rien, car vous avez veu que Dieu ayme mieux ses ennemis, que nous ne p330 faisons pas : et quoy ? S' il ne vous eust aymé, vous eust-il conservé jusques à present, vous eust-il fait ceste grace que d' estre instruict de la verité de nostre religion, et desabusé des erreurs compris dans ce poëme, afin qu' au lieu d' estre puny eternellement, si vous eussiez persisté en ceste malheureuse opinion, vous jouyssiez de la gloire eternelle, si vous vivez desormais constamment dans l' eglise catholique, et si vous gardez soigneusement les commandemens de Dieu. De plus vous voyez qu' il compare l' amitié que nous devons porter à nos ennemis en ce monde, avec la haine que Dieu leur porte apres qu' ils sont morts opiniastres en leur peché : et par ainsi il ne conclud rien, car nous sommes p331 contens, et nous nous resjouissons selon la saincte volonté de Dieu, de ce que ceux qui l' ont icy deshonoré, entant qu' ils ont peu, mesprisans ses commandemens, sont maintenant chastiez de leurs meschancetez. En quoy nous monstrons l' amour que nous portons à Dieu, estans bien aises que ses ennemis soient punis. Et croy qu' il ny a personne de bon jugement qui ne pensast que celuy là haïroit le roy, qui seroit marry, que ces ennemis, et ceux qui l' auroient offensé, fussent punis selon leur demerite : et qu' au contraire il aymeroit son prince, se resjouyssant de ce que ceux qui luy auroient esté rebelles, seroient chastiez, soit que cela servist d' exemple, ou non. C' est en ceste façon que nous p332 aymons la gloire, et la bonté de Dieu, en nous resjouyssans de ce que les criminels de leze majesté divine sont punis. Pour ceux qui sont hors de la grace de Dieu, si nous les cognoissions asseurément, nous pourrions les hayr comme ennemis de Dieu, cependant qu' ils seroient en cét estat. Je dy bien plus, car nous nous pouvons, et devons hayr nous mesmes, lors que nous sommes tombez en peché, bien qu' il ne soit que veniel ; ce que les meilleurs chrestiens font assez paroistre, lors qu' ils jeusnent, ou s' affligent en quelque façon que ce soit, afin de punir leurs mesfaits : punition volontaire, laquelle tesmoigne l' amour que nous portons à Dieu, et la hayne du peché, ce qui fait que les penitences volontaires sont p333 fort agreables à la divine majesté, et ont une grande force pour effacer le peché. Le D vous avez touché un poinct de ces punitions corporelles, contre lesquelles vous verrez tantost qu' une grande partie de ce poëme combat, mais j' apperçoy desja par ce que vous venez de dire, que le tout sera bien aysé à refuter : cependant je poursuy. Le Deiste on ne peut pas concevoir un tourment infiny pour contenter l' ire de Dieu, si ce n' est qu' on die qu' il est infiniement cruel, et qu' il nous traite plus mal que le plus grand tyran du monde. si le bigot se contentoit de l' estimer tel comme luy, c' est à dire, qu' il assouvist sa vengeance de quelque supplice limité, on pourroit excuser une telle ignorance. p334 mais de dire que Dieu punit l' homme d' une peine infinie pour ses deffauts sur peine d' injustice, c' est accuser la bonté divine d' une malice immortelle. Le Theol ouy, il se peut concevoir un tourment infiny, lequel plaise eternellement à Dieu, puis qu' il est eternellement juste, et qu' il hayt le peché eternellement. Ouy, le bien peut plaire infiniment à Dieu, et par consequent la punition des meschans, laquelle est un grand bien, et fort digne des damnez luy peut estre agreable. L' ire de Dieu n' est autre chose que l' aversion qu' il a du mal, comme d' un déreglement, et d' une abolition de l' ordre, qu' il a estably. Dequoy vous pouvez vous plaindre, si les meschans n' ayans pas voulu eslire le costé droict, où estoit la courone, et la gloire, ont p335 mieux aymé choisir la fenestre, à laquelle estoit la confusion, et le supplice ? Mais vous ne pouvez conclure de là que Dieu soit cruel : le roy seroit-il cruel, s' il donnoit le choix d' estre recompensé de quelque excellente dignité, si on le servoit fidelement, ou d' estre chastié, si on luy estoit traistre, lors que le criminel endureroit le supplice ? Nullement, car ce seroit sa faute, et non celle du roy. Ostez donc cete cruauté de vostre esprit, car Dieu ne peut estre cruel, comme vous pouvez conclure de ce que j' ay dit cy dessus. Mais je vous prie, un tyran est-ce pas celuy, qui fait endurer les innocens tres-injustement ? Qui opprime ceux, sur lesquels il n' a aucun droit, et qui se bande contre toute sorte de justice ? Où est-ce p336 que ce miserable deiste a estudié une si mauvaise leçon, qui luy ait appris que Dieu soit tyran : Dieu, qui ne peut commettre aucune injustice, et qui a tous les droicts du monde de faire, et ordonner tout ce qu' il fait ? C' est donc à d' autres qu' il faut que ce sophiste vende ses coquilles, car Dieu a tres-juste raison de chastier eternellement ceux qui en mourant, et refusant de recognoistre leur createur, l' ont eternellement mesprisé, tesmoignans cette eternelle opiniastreté par le dernier acte de leur vie, dans laquelle ils demeurent tousjours. Je vous proteste qu' il est bien aveuglé au treiziesme quatrain, dans lequel il veut que Dieu imite un bigot, lors qu' il chastie le peché : voicy bien le monde renversé, p337 que le createur prenne loy de sa creature. Il seroit volontiers d' advis que Dieu se rendit finy, et que la haine qu' il porte au peché, ne durast pas tousjours ; mais c' est en vain, car cete haine durera tout autant comme Dieu sera Dieu. Il ne faut point de l' imitation à un supplice, qui est destiné pour un crime, qui n' a point de fin. Il faut que l' oeuvre par lequel la grandeur de la justice divine est tesmoignee, et apperceuë par les hommes, soit eternel, il faut que la peine d' une vengeance infinie soit infinie ; or la vengeance divine estant un acte de la justice eternelle, doit aussi estre eternelle : dequoy est ce donc que vous vous pouvez plaindre, si Dieu chastie eternellement. L' homme quel qu' il soit n' a garde de prendre une vengeance infinie, p338 estant finy, comme il est, bien qu' il s' en trouve assez, qui ont cette ferme volonté de se venger eternellement, s' ils pouvoient, comme ils tesmoignent faisant du pis qu' ils peuvent à leurs ennemis, non seulement quand ils sont vivans, mais encore apres leur mort, par leurs médisances, ou en nuisant aux heritiers. Vous voyez donc par ce discours que ce n' est pas nostre ignorance qu' il faut excuser, mais celle de vostre dialecticien, qui ne conclud rien qui vaille, et qui est si ignorant, qu' il ne sçait pas qu' il faut qu' il y ait de la proportion entre le juge, et sa justice, entre le crime, et le supplice ; je croy neantmoins que c' est plustost une malice affectee, que l' ignorance, qui luy a mis la main à la plume, et la conception dans l' esprit pour nous estaler p339 ces quatrains farcis d' erreurs, d' impostures, d' ignorances, et de calomnies. Voicy encore un paralogisme dedans son quatorziesme quatrain, où il veut faire à croire que nous accusons Dieu d' estre meschant, quand nous disons qu' il exerce la justice, lors qu' il punit les meschans ; car nous n' usons pas de ces termes, qu' il apporte, sçavoir est que Dieu seroit injuste, s' il ne punissoit les meschans, bien qu' estant entendus sainement, comme il faut, on pourroit vrayement dire que la justice ne seroit pas renduë à celuy qui meurt en son peché, s' il n' estoit puny, d' autant que comme la justice veut que celuy qui meurt en la grace de Dieu, soit recompensé de la felicité eternelle, la mesme p340 veut aussi que le supplice des reprouvez soit eternel. Et ne sçay pas ce qu' un homme de bon jugement pourroit reprendre en cecy, car la lumiere de la raison nous fait toucher au doigt cette verité. Neantmoins comme toutes choses sont tousjours en l' absolu pouvoir de Dieu, bien qu' il ne chastiast le meschant, il ne seroit pourtant pas injuste, d' autant qu' il peut tousjours le retirer de ce peché, luy donnant une force surnaturelle pour se repentir, et pourroit par ce pouvoir infiny, qu' il a par tout, et sur tout, retirer tous les damnez de l' enfer ; mais nous ne sommes pas sur ce poinct, et suffit maintenant que vous apperceviez la meschanceté de vostre poëte, qui vouloit persuader au monde, p341 que nous accusons la bonté divine d' une eternelle malice, ou au contraire nous l' adorons en toute humilité, et confessons haut, et clair que sa bonté ne paroist pas moins en la punition des meschans, qu' en la recompense des bons, mais seulement en diverse maniere, car l' un, et l' autre, comme j' ay desja dit, est un oeuvre signalé, et eternel de la justice divine. Or il faut icy remarquer que Dieu ne laisseroit pas à estre juste infiniment, bien qu' il ne punist, ou ne recompensast personne, d' autant que ces attributs ne dépendent pas des effects, qui nous paroissent, car ils sont d' eux-mesmes sans aucune dependance ; ce n' est qu' à nostre respect, qu' il est necessaire d' en voir les effects pour les recognoistre, parce que p342 nous ne voyons point les perfections divines, que par ce qui nous paroist, et par ce que nous pouvons concevoir. De là vient que pour conclure une justice infinie en Dieu, la peine eternelle des damnez ne nous sert pas de peu, bien que sans icelle nous la peussions croire, et concevoir en quelque façon, veu que les effets ne sont pas de l' essence de la cause : mais c' est assez dit, à mon advis, sur ce quatrain, passez aux autres. Le Deiste je sçay qu' il respondra pour s' excuser, que Dieu ne peut quitter son eternelle justice, et qu' il faut qu' il assouvisse sa fureur d' une peine immortelle, puis qu' il est infiny. mais il ne s' ensuit pas qu' un méfait limité doive estre puny d' une peine infinie, bien que sa divine majesté ait un estre infiny, et invariable. p343 Le Theol cela est certain que Dieu ne peut quitter sa justice immortelle, s' il ne se quittoit soy-mesme, car la justice luy est aussi essentielle, comme la raison l' est à l' homme ! Mais il parle de Dieu avec tant de passion, d' irreverence, et de manie, qu' il ne peut, ce semble, s' abstenir de ces mots de cruauté, vengeance, fureur, assouvissement, etc. Je veux traitter plus doucement avec vous, qu' il ne fait avec Dieu, et vous faire ressouvenir que si quelque effect, soit de peine, soit de recompense, a quelque rapport, et proportion avec les perfections divines, c' est particulierement lors qu' il est eternel. Donc si la haine que Dieu porte au mal de coulpe, est immortelle, (comme elle est vrayement, et ne peut qu' elle ne soit telle, et par p344 consequent nous ne disons pas cela pour couvrir aucune erreur, mais parce qu' il est si veritable, qu' il ne peut autrement arriver) il est evident que la peine deuë à cette coulpe, et qui doit estre proportionné à la haine, que Dieu luy porte, doit estre infinie, et immortelle. Mais c' est mal parlé de rendre Dieu furieux, comme ce poëte fait, non pas qu' on ne puisse attribuer à Dieu le courroux, la vengeance, et la fureur, à cause des effects de sa justice, qu' il fait paroistre sur les meschans, car la saincte escriture en parle ainsi pour s' accommoder à nostre façon d' entendre les choses, mais par ce qu' il use de ces termes par un mespris des choses divines, et comme estant luy mesme remply d' un furieux, entheusiasmes, ou plustost p345 d' une rage perpetuelle contre l' eglise catholique, et contre tous les chrestiens. Mais passons à l' autre quatrain, car c' est là qu' il reserve sa pretenduë raison contre le châtiment du peché, disant que puis que le peché est finy, qu' il ne doit pas estre puny d' un infiny supplice. Je desirerois fort sçavoir de luy si du moins il pense que les pechez doivent estre punis de quelque supplice temporel, et finy, et qu' il me dist par quelle penitence il punist les siens, je croy que les marques en seroient invisibles. Or bien qu' en quelque façon le peché soit finy, comme à cause qu' il est la privation d' une vertu, où d' une rectitude finie, neantmoins il est assez infiny pour estre chastié d' un infiny tourment ; premierement p346 en ce qu' il est contre le respect, que nous devons à l' estre infiny, qui nous defend le peché (les actes ou privations prenant leur estre, ou leur denomination de leurs objets) : secondement parce qu' il nous détourne d' un bien infini, qui est la joüissance de Dieu, car au lieu que nos actions devroient butter à la gloire du createur, le peché les fait butter à la gloire des creatures, puis qu' il est une aversion, et un détour de la fin derniere, qui est Dieu seul, et une conversion vers les creatures ; et ainsi faisant nous mesprisons Dieu pour priser la creature, car il est impossible d' offenser Dieu mortellement, sans le mespriser, et le postposer aux creatures. Pourquoy est-ce donc que celuy là ne sera pas puny eternellement, p347 qui a mesprisé l' estre eternel, et qui a continué ce mespris une eternité, en tant qu' il a esté en luy, car la derniere resolution, qu' un homme a en mourant, peut estre dite eternelle, puis qu' il l' eternise en tout ce qu' il peut. Il faut donc que le supplice de celuy, qui meurt en mesprisant Dieu, soit eternel, puis que sa volonté demeure pervertie, et mesprisante pour tout jamais, si tost qu' elle a finy la carriere de ceste vie en ceste maudite resolution de ne se point repentir, et de continuer son peché. Enfin bien que le peché fust limité en toutes façons, Dieu le pourroit neantmoins punir tres-justement d' un supplice eternel, car son commandement est une ordonnance eternelle, et le crime p348 doit estre puny d' autant plus griévement que la personne, contre laquelle il se commet, est relevee. Mais je vous prie, Dieu n' a-il pas peu deffendre le peché mortel sous peine d' un supplice eternel, et par consequent a-il pas peu chastier de ce supplice tous ceux qui tombent en ce peché ? Qui le peut nier sans un horrible blaspheme ? Puis que nous confessons ingenuëment que celuy qui transgresse l' ordonnance des roys, merite le chastiement, lequel est porté par la loy, telle qu' est la mort que celuy-là à merité, qui a tué quelqu' un injustement. Bon dieu ! Pourroit-on nier que celuy-là ne merite d' estre privé pour jamais de la gloire eternelle, et de vostre saincte face, lequel a étably sa derniere fin, et sa beatitude p349 dans une chetive creature, au lieu qu' il pouvoit, et qu' il devoit la chercher en vous tout seul ? Sera-il dit que vous n' aurez pas un juste pouvoir de chastier eternellement celuy qui a méprisé vostre infinie majesté, et qui n' a tenu nul conte de vos sainctes ordonnances ? Mais le deiste voudroit peut-estre que Dieu sauvast les hommes malgré qu' ils en eussent ; ce n' est pas à luy à donner la loy à son createur, lequel a voulu que nous cooperassions à nostre salut, et que nous obtinssions la beatitude eternelle en qualité de recompense, ce qui nous releve beaucoup davantage, que si nous la devions avoir par une autre voye. Qu' il prenne seulement garde qu' il ne tiendra qu' à luy s' il n' acquiert cette p350 beatitude, car s' il veut quitter ses desbauches, et sa miserable façon de vivre, et qu' il demande seulement pardon à Dieu en suivant desormais ses saincts commandemens, il aura cette beatitude eternelle, à laquelle tous les hommes doivent viser. Et quoy ? Veut-il que Dieu luy donne le paradis, et luy ne voudra pas demander pardon, ny pas mesme concevoir un regret en son coeur d' avoir vescu si mal jusques à present ! ô dieu quel aveuglement, et quel endurcissement ! Vrayement cette sentence de S Gregoire Le Grand luy convient fort bien, (...). Disons encore que celuy-là merite d' estre banny eternellement du paradis, et d' estre privé pour p351 de la vie, et de la lumiere eternelle, lequel s' est luy-mesme jetté dans le peché mortel ; aussi bien que celuy-là merite d' estre tousjours aveugle, ou privé de vie, lequel s' est arraché les yeux, ou s' est luy-mesme tué ; car ne plus ne moins que personne ne sçauroit se resusciter, ou se rendre la veüe, aussi personne ne peut se relever de son peché, ny recouvrer la lumiere de la foy par ses propres forces, c' est pourquoy celuy qui quitte volontairement le service divin, et le respect qu' il doit à Dieu, et à la religion, par laquelle il veut estre servy, et adoré, il se rend indigne de la beatitude eternelle, et digne d' une perpetuelle misere. Il ne faut point icy penser que Dieu soit cruel, nenny, mais c' est toy deiste malheureux, qui t' es p352 cruel à toy-mesme, puis que pour je ne sçay quel plaisir brutal, ou je ne sçay quel enragé contentement, que tu prends, ou du moins que tu t' efforce de prendre à tes fantasies, et à croire, et dire que tu es fort en repos, quand tu oste la justice à Dieu, et que tu t' imagine qu' il n' y a point de peine pour les damnez apres cette vie ; puis que, dis-je, pour ce plaisir imaginaire, et ce vain contentement tu te jette en toutes sortes de pechez, et te rends indigne que Dieu te fasse jamais aucune grace. Voy, je te prie, si tu trouvas jamais ce plaisir, et ce repos dans tes delices, et dans tes opinions fantasques, lequel tu t' estois imaginé ; es-tu pas pire que les diables, lors que tu vas disant à l' oreille de tes confidens, que tu leur veux apporter p353 le vray repos, et la vraye beatitude, s' ils veulent espouser tes bizarreries ? Combien de fois t' ont-ils repris de tes sottises, et de tes blasphemes, te remettans ton repos, et ton contentement phantastique devant les yeux en se moquant de toy, lors que la faim pressante, ou la perte que tu faisois en joüant avec eux, te rendoit miserable, et te tiroit des paroles de la bouche, et des souspirs du coeur, qui tesmoignoient que le repos, et le contentement de l' ame, duquel tu fais si grande estime au temps de la bonne chere, est aussi éloigné de ton esprit, comme il est proche de tes lévres. Monstrez luy le danger où il est, quand vous le verrez, et luy dites ce mot veritable du grand s. Duquel je vous parlois tantost : (...). p354 Il est encore vivant, il peut quitter sa malice, et ne la rendre pas eternelle ; qu' il ne s' amuse plus à considerer le plaisir du peché lequel ne dure qu' un moment, car bien que le plaisir du larron, ou de l' homicide n' ait duré qu' un instant, il ne laisse pas d' estre mis en une prison perpetuelle, ou d' estre mis à mort, sans que jamais on luy rende la vie, bien qu' il eust deu vivre mille ans, voire mesme une eternité : les juges temporels usent de ses chastimens, personne ny treuve à redire, quand on a l' esprit bien fait ; au contraire on louë la justice, et les juges qui l' ont renduë ; et nonobstant tout cela il se treuve des hommes si étourdis, et si despourveus de jugement p355 qu' ils appelleront Dieu cruel, s' il chastie ceux qui l' ont méprisé, d' un supplice infiny. ô Dieu où sommes nous ! Quant à moy je dirois plustost, et croirois fermement que le supplice infiny duquel les damnez sont chastiez, seroit trop leger, que je ne penserois qu' il fut trop grand ; et croy qu' un chacun sera de mon advis, qui pensera serieusement quelle est la majesté divine, quel honneur, et quel service elle merite, et quelle est la temerité, la presomption, et la malice du pecheur. C' est une chose estrange qu' on croye facilement que Dieu donnera la gloire eternelle à ceux qui auront bien fait, et qui l' auront aimé de tout leur coeur en luy sacrifiant leur corps, et leur ame, et en gardant ses commandemens, et p356 qu' on ne vueille pas croire qu' il punira les meschans qui l' ont mesprisé, d' un supplice eternel. Mais cette creance imaginaire qu' ils ont, qu' il n' y a point d' enfer, n' empeschera pas la sentence du juge tout puissant, laquelle il fulminera contre les damnez au jour du jugement general, et qu' il prononce par le jugement particulier à leur mort ; laquelle est aussi expresse en ses paroles, (...), comme celle, par laquelle il appellera les bons à la beatitude des saincts, (...), si bien qu' il ne faut point que personne se flatte sous pretexte de la bonté, et de la misericorde de Dieu : ny qu' on pense que la sentence des damnez n' est que comminatoire pour détourner ceux-là du peché, lesquels n' ont pas l' esprit p357 assez bien fait pour fuyr le vice, et pour se porter à la vertu par le seul motif de sa beauté, ou de la l' aideur du peché, et pour le seul amour de Dieu. Car ne plus ne moins que la promesse que Dieu fait aux bons de la recompense eternelle, n' est pas seulement pour nous enflammer à la vertu, et pour nous faire suivre ses commandemens, mais est tres veritable, et sera accomplie de poinct en poinct : ainsi le supplice duquel il menace les damnez, n' est pas seulement pour faire peur aux meschans, mais il est tres-veritable, lequel ils endureront aussi vrayement, et reellement, comme le bon-heur des justes sera vray, et reel. Et quoy ? Est-il pas tres-raisonnable que les damnez lesquels p358 meritent d' estre chastiez eternellement, n' endurent pas seulement en nos pensees, et par imagination, mais reellement, et en effect, puis que ce n' a pas esté par nostre seule pensée, et en imagination qu' ils ont mal-fait, et qu' ils ont commis leurs meschancetez, mais reellement, et de fait. Vous ne voudriez pas que la recompense que Dieu nous promet, ne fut qu' imaginaire, si vous sçaviez devoir estre des bien-heureux, comme vous serez asseurément, si vous quittez vos impietez pour tout jamais, et si vous obeyssez à Dieu le reste de vostre vie : pourquoy est-ce donc que vous voudriez que la recompense des meschans, laquelle est la punition que merite leurs pechez, ne fust que phantastique, et imaginaire ? p359 Concluez donc, si le supplice doit estre borné, par lequel celuy-là est puny, qui a mesprisé l' infinie bonté de Dieu, et qui est mort en cette impieté : et si vous me voulez croire, detestez autant la perverse doctrine de vostre poëte, que vous l' avez cherie cy-devant, à fin que Dieu vous fasse pardon, et misericorde, c' est ce que j' espere de vous. Le D monsieur, vous ne serez pas frustré de vostre esperance, avec l' ayde de la divine majesté ; mais je vous prie ne vous ennuyez pas de respondre à ce qui suit, afin que je puisse de plus en plus concevoir la verité, que nostre poëte avoit tasché de faire eclypser ; voicy donc ce qui suit. p360 Le Deiste ils font icy une objection, sçavoir est que le bon-heur des uns ne peut estre sans la misere des autres, et que Dieu seroit un pere injuste, s' il aymoit tous ses enfans. mais cela ne se peut dire sans faire Dieu cruel, afin qu' il soit juste ; et puis c' est luy prescrire la façon de gouverner le monde. Le Theol il apporte une objection de son creu, car nous ne disons pas que le bon-heur des bien-heureux dépende de la misere des damnez ; au contraire cela est certain que quand il n' y auroit aucun damné, et que tous seroient bien-heureux, que la gloire n' en seroit moins grande, ny moins agreable, car comme elle est infiniment infinie, elle ne se diminuë par aucune multitude de ceux qui en p361 jouyssent. C' est pareillement une imposture de nous faire dire que Dieu ne sçauroit aymer tous ses enfans sans injustice, car nous disons que Dieu les ayme tous, de sorte que son amour s' étend jusques aux enfers, car c' est par amour, qu' il conserve l' estre des damnez ; soit donc tenu ce quatrain pour pure calomnie, afin d' examiner le suivant. Certainement il n' est pas moins faux que l' autre, car comme il l' infere du precedent, il ne peut qu' il ne suive sa nature, si la consequence est bien tirée, car d' un principe faux, on ne sçauroit rien legitimement inferer qu' une fausse consequence. Mais prenez garde qu' il prend tousjours la justice de Dieu, et son effect pour cruauté : c' est estre trop cruel envers p362 la justice de Dieu que d' en parler si impertinemment, et si cruëment. Or sçachez que nous sommes merveilleusement éloignez de ces opinions phantasques, aussi bien comme de vouloir reduire la volonté de Dieu à nos jugemens : et vous asseurez que nos jugemens en matiere de religion n' ont autre branle que la volonté de Dieu, et la lumiere qu' il nous a donnée par la foy. Son empire ne peut dépendre d' autre que de luy, ny la façon qu' il se comporte avec toutes les creatures : ce nous est beaucoup d' adorer par une profonde meditation, et contemplation le sainct ordre de sa volonté, et d' admirer la profondeur de ses jugemens, et de ses voyes, esperans qu' apres cette vie nous verrons la claire p363 verité de tout ce que nous avons icy creu, et seulement consideré par la foy, comme par un miroir et par un enigme. Voila ce que j' avois briefvement à respondre aux quatrains de vostre poëme, car le chemin ne me permet pas de m' estendre plus au long sur ce suject. Tant y a que j' estime vous avoir donné assez de lumiere pour quitter ceste folle opinion que vous aviez d' un dieu, duquel vous ne desiriez que les douceurs, la bonté et la misericorde : et ne croy pas que vueilliez plus long temps tremper en cet erreur, si vous considerez que Dieu a toutes sortes de perfections, et qu' elles sont toutes infinies, et qu' il a voulu que chacune parust en telle façon que nous peussions apprehender leur infinité : et puis qu' il ne tient qu' aux p364 damnez qui ne soient sauvez (lors qu' ils sont en estat de meriter, et de se convertir, qui est en ceste vie) lesquels ayment mieux suivre leur abominables desirs ; et leurs sales concupiscences, encore que Dieu le defende expressément, que d' embrasser sa loy. Vous n' appellez-pas le roy cruel, lors qu' il fait mourir quelqu' un pour avoir contrevenu à ses ordonnances, pourquoy est-ce donc que vous vous imaginez que Dieu est cruel de punir ceux qui luy desobeïssent. De plus un pere n' est pas tenu de s' abstenir de la generation, bien qu' il sçeust que son fils deust miserablement perir, supposé principalement qu' il ne doive perir, que par sa propre faute ; pourquoy voulez-vous donc que Dieu ne produise pas celuy, duquel il prevoit la cheute, p365 et le peché, puisque ce n' est que sa faute quand il offense la divine majesté ; voulez vous point que nostre meschanceté surpasse sa bonté ? Ce ne sera pas jamais ; contentez-vous donc l' esprit en admirant les oeuvres de Dieu, et rentrez dans la creance de l' eglise. Le D si vous m' aviez donné autant de satisfaction sur les autres quatrains, j' adviserois ce que j' aurois à faire, mais cela seroit bien long, et craindrois vous donner trop de peine. Le Theol il n' y a rien qui me puisse donner de la peine sinon tres-agreable, en ce qui est de vous desabuser de ce libertinage d' opinions, et d' erreurs, que vous appellez deïsme : neantmoins avant que vous proposiez le reste, je suis d' advis que nous disnions à ce passage, p366 et par apres vous poursuivrez vos quatrains, cependant vous pourrez penser à ce que je vous ay dit. CHAPITRE 15 que l' amour de Dieu est immuable, quels sont ses objects : comment il nous a peu racheter, veu que nous luy appartenions : comment il peut s' asservir à l' homme, et comment nous luy pouvons faire resistance, avec la refutation des quatrains du deiste, depuis le 19 jusques au 29. Le Deiste voicy des objections encores plus fortes que les precedentes, ausquelles vous vous trouverez peut-estre bien empesché, p367 quelque subtilité d' esprit que vous puissiez avoir, ou du moins confesserez que ce n' a pas esté sans raison, que j' ay suivy cette opinion : prestez donc s' il vous plaist attention aux quatrains qui suivent. Le Deiste d' abondant puis que l' amour de Dieu est une action, de laquelle il est le seul object, et la cause invariable, est-ce pas s' embrouïller d' une contradiction de croire que cet amour divin puisse cesser envers nous ? et quoy, si cet amour ne peut en aucune façon se diviser de l' essence divine, pourquoy est-ce que le bigot la corporalise, la rendant sujette à l' inconstance humaine ? n' est-il pas insensé lors qu' il croit que Dieu est capable d' offense, puis que tout pouvoir depend de luy ? Et qu' il ait peu nous mettre les armes en main contre luy, et qu' il se soit donné p368 de la peine, et de la souffrance pour nous, veu qu' il est tout sage ? pourroit-il donner son assistance pour estre surmonté, et afin qu' on luy ravist son ouvrage, et puis endurer qu' on executast toute sorte de rage contre sa volonté pour racheter le susdit ouvrage ? Le Theol c' est assez, demeurez là, afin que je vous fasse paroistre les impostures, et les mensonges impudens de vostre poëte, lequel a remply ses quatrains de blasphemes, car au premier il dit que l' amour de Dieu a une cause, ce qui est faux, puis que c' est Dieu mesme : il se coupe de son propre glaive, car si Dieu seul est l' object de son amour, il ne nous ayme donc pas, autrement nous serions aussi l' object de ce mesme amour : mais pour vous desembarasser l' esprit p369 de ce sophiste, il faut que vous supposiez que Dieu ayme les choses telles qu' elles sont : si elles sont bonnes eternellement, il les ayme eternellement, si elles ne sont bonnes que quelque temps, il ne les ayme que ce temps là, de façon neantmoins que cet amour, entant qu' il est en Dieu, ne s' altere en aucune façon, mais demeure tousjours, et ne tient qu' aux choses aymables, si elles ne sont aymees eternellement de Dieu, lequel ne les a plus pour objet de son amour, lors qu' elles cessent d' estre aymables ; ce qui paroist en l' homme, quand commet le peché mortel. Si vous vous estonnez de ce que Dieu n' ayme plus le meschant entant qu' il est pecheur, estonnez vous si les corps opaques, et tenebreux ne donnent point de lumiere, et si la p370 nuict ne luit pas comme le jour ; et pour dire en un mot l' amour que Dieu nous porte, n' est point perissable, mais nous sommes mortels, et perissables, et vrayement nous perissons, et mourons spirituellement, lors que nous perdons la vie de la grace. Je veux vous donner un exemple dans la nature, lequel vous fera voir tres-clairement qu' il n' est pas besoin que Dieu se change, ou que son amour soit variable, encore que tantost il ayme l' homme, lors qu' il est en sa grace, et tantost il le haisse, quand il est en peché mortel. Est-il pas vray que quand la lune est entre nous, et le soleil, qu' il se faict eclypse de soleil, et que nous sommes privez de sa lumiere ? Sans doute : et neantmoins il illumine ceux qui n' ont point la lune entre p371 eux, et le soleil. Or ce n' est pas le soleil qui se change, car il est en mesme lieu, auquel je suis content que vous l' imaginiez arresté avec les coperniceens, afin que vous entendiez mieux l' exemple. C' est donc le changement de la lune, qui en est cause, ou le mouvement de l' homme, qui se met vis à vis de ce corps lunaire, quand il luy plaist, et qui est cause de ce qu' il est privé de lumiere ; ce qui est fort à nostre propos, car nous sçavons que le fol, tel qu' est l' homme pecheur, est muable comme la lune, (...). Il faut donc que le meschant s' en prenne à soy-mesme, lors que Dieu le hayt, et qu' il luy soustrait les rayons de sa grace : c' est luy qui oppose son crime au soleil de justice, p372 comme une lune grossiere, et opaque ; qu' il oste son peché, Dieu luy rendra sa grace : car comme le soleil illumine incessamment, ainsi Dieu départ tousjours les rayons de ses faveurs, et ne desire autre chose que nostre salut : ce qui se fait sans que l' amour de Dieu perisse, non plus que la lumiere du soleil ne perit point, mais demeure immuable, particulierement si nous supposons que le soleil soit immobile, et que la terre se meuve tout au tour, afin que l' exemple vous satisfasse avec plus de contentement. N' importe que l' hypothese ne soit pas veritable, c' est à dire que la terre ne soit pas mobile, ny le soleil fixe, car c' est assez que cela se puisse faire, s' il plaisoit à Dieu. D' où nous pouvons conclurre en p373 passant, qu' il est necessaire que le soleil, et la terre ayent esté faits, et qu' ils ayent receu la vertu de se mouvoir, ou de s' affermir, puis qu' ils estoient indifferents à l' un, et à l' autre : or cette determination a se mouvoir, ou ne bouger d' un lieu, n' a peu venir que d' un estre eternel qui est Dieu. Que vostre poëte sçache donc que l' amour de Dieu ne se divise non plus de son essence, que la lumiere, du soleil ; et qu' il s' aille pourmener avec son bigot, et sa corporalization, car je ne cognois point de chrestien, qui fasse l' amour de Dieu sujet à aucune inconstance, au contraire il n' y en a pas un qui ne confesse haut, et clair, que l' amour de Dieu est exempt de tout changement, puis qu' il est Dieu mesme selon ce p374 beau verset de l' apostre, (...). Le troisiesme quatrain semble supposer que Dieu soit offensé, et lezé comme les hommes, mais nous sommes bien loin de cette creance, car Dieu ne peut recevoir aucun mal, lequel est seulement offensé entant qu' on ne luy rend pas le service, qui luy appartient, et qu' on fait le contraire de ce qu' il nous a declaré vouloir ; non qui ne l' empeschast facilement s' il vouloit, mais il nous laisse en nostre liberté : je dy donc que Dieu est capable de permettre qu' on ne suive pas ses commandemens, parce qu' il n' en est pas moins heureux, et moins Dieu, que si on les pratiquoit, et cette permission n' est pas nous armer contre luy, veu qu' il ne nous a donné la liberté p375 que pour en bien user. Nous pouvons encore nous servir du susdit exemple, afin de concevoir comment Dieu est offensé sans qu' il en reçoive aucun dommage, car si le soleil departoit volontairement ses rayons en qualité de graces, et qu' il n' aymast que ceux-là qui reçoivent sa lumiere s' exposans à ses rayons ; et au contraire qu' il hayt tous ceux lesquels y mettroient quelque empeschement, et qui se soustrairoient de ses faveurs, il seroit vray que le soleil ne se changeroit pas, et qu' il ne seroit pas offensé en son corps, mais tout au plus en sa lumiere, qu' on empescheroit. C' est ainsi que le roy est offensé lors qu' on traite mal quelqu' un de ses ambassadeurs, sans neantmoins que le coup porte sur sa personne ; p376 or les graces divines, et les rayons par lesquels Dieu nous illumine, sont comme des ambassadeurs, par lesquels il nous persuade de nous tourner de son costé, et de nous unir avec sa bonté : ses preceptes sont des rays de la lumiere eternelle, par lesquels il nous conduit en ce monde, et nous attire à sa gloire. Advisez si celuy qu' on passe la riviere avec un bac, coupoit le chable, ou la corde, s' il n' offenseroit pas le battelier, et s' il meriteroit qu' on le passast : le pecheur fait-il pas le mesme, lors qu' il refuse la grace de Dieu, et qu' il la retranche ? Il estoit attiré par les cordes de l' amour de Dieu, et par les liens d' une charité paternelle, (...) : il couppe, il rompt, il p377 rejette les cordes, et les doux liens des preceptes divins, n' est-il pas digne de toutes sortes de supplices ? Pour la peine qu' il a voulu subir pour nous, elle a fait paroistre une merveilleuse sagesse, et bonté tout ensemble, et doit fermer la bouche au detestable deiste pour tout jamais, puis qu' il confesse luy-mesme qu' il ne peut comprendre comment Dieu a voulu endurer pour nous, apres s' estre revestu de nostre nature, mais Dieu ne peut rien vouloir, n' y rien faire qui ne soit tres-sage, et tres-bon, or entre toutes les oeuvres de sagesse, et de bonté cét auguste mystere de l' incarnation, contre lequel il agit, est un des plus grands. Il me faudroit des annees entieres pour parler de son excellence, et la seule p378 meditation que vous en ferez, servira de bride à vos libertinages. Dites moy, je vous prie, est-ce pas un grand creve-coeur de voir que les hommes sont si meschans qu' ils ne craignent point de se servir du secours, que Dieu leur donne à chaque moment, pour faire ce qu' il a defendu ? ô miserables que vous estes, vous ne le croyez pas, d' autant que cela comprend une trop grande misericorde, indulgence, et bonté, et neantmoins vous voulez que son amour soit infiny ; voyez de grace, si celuy qui abuse d' une si grande misericorde, ne merite pas d' estre tourmenté à jamais. Certainement je m' ennuye grandement d' entendre ses quatrains si mal digerez, et n' estoit que j' espere que vous quitterez vostre erreur, je ne voudrois pour p379 rien du monde m' amuser à refuter toutes ces sornettes, qui sont tirees tant des anciennes, que des nouvelles heresies, lesquelles sont causes de toutes ces impietez. Le D je voudrois bien ne vous donner pas ceste peine, mais puisque nous avons commencé, et que vous m' avez satisfaict à ce que j' ay apporté, je croy que vous seriez marry, si je demeurois dans les difficultez, qui sont contenuës és quatrains suivans : or afin que la chose soit plus claire et plus briefve, je me contenteray de proposer quatrain à quatrain, si ce n' est que quelques-uns soient attachez par ensemble à cause du sens, ou de l' identité de la matiere, ce que je feray sans y joindre autre chose, car j' ay apperceu que vous sçavez fort bien où ils buttent, que si p380 vous me satisfaictes, je ne repartiray point, mais j' apporteray simplement le quatrain suivant. Le Theol je le veux bien, mais je vous prie de vous rendre attentif, et vous ressouvenir de ce que nous aurons dict auparavant, afin que si vos quatrains repetent la mesme impieté que les precedens, nous les passions comme chose de neant, à laquelle nous aurons desja respondu. Le D j' accepte ces conditions comme fort raisonnables, voicy donc ce qui suit en ce 23 quatrain. Le Deiste si Dieu avoit ceste ambition de monstrer sa force, et sa puissance contre nous, son desir ne seroit-il pas une grande imperfection, et une pure indigence ? p381 Le Theol c' est fort mal parlé d' appeller ambition le desir que Dieu à que ses perfections nous paroissent, telle qu' est sa force, et sa justice, ce desir n' est pas une imperfection, si vous n' appellez imperfection l' amour qu' on porte à la vertu ; ceste affection tres-loüable, et tres-saincte n' est pas une indigence, mais un grand thresor : et l' execution de sa justice eternelle est tres-excellente puis qu' elle monstre combien c' est un grand mal que le peché, et combien Dieu est grand, puisque l' action, ou l' omission par laquelle nous contrevenons à ses ordonnances, merite un tel chastiment, auquel il ne doit rien y avoir icy de comparable en grandeur, ny en duree, puisque c' est le supplice du peché, qui leve les cornes contre p382 celuy à qui rien n' est comparable ny en grandeur n' y en duree. Mais je vous prie si le roy faisoit severement punir celuy qui l' auroit mesprisé, et qui se seroit moqué de ses ordonnances, diriez vous qu' il seroit espris d' ambition ? Nullement ; au contraire tout homme de bon jugement seroit bien aise de ce chastiment, par lequel la justice est renduë, et l' authorité du roy est maintenuë. Et quiconque seroit marry de ceste punition, pourroit à bon droit estre estimé traistre à son roy, car il feroit paroistre qu' il ne feroit cas de la volonté du roy, estant marry que ceux qui s' y opposent, soient punis selon leur demerite. Que s' il faut accorder cela touchant les loix d' un prince, que sera ce lors qu' il est question du p383 roy des roys, et qu' on parlera de deffendre l' honneur de Dieu ? Souvenez-vous donc que tout homme qui ayme vrayement Dieu, doit estre bien aise que ceux qui le mesprisent, et qui transgressent ses commandemens, soient punis : ce que Dieu execute par sa force, et par sa puissance, et non par ambition (laquelle ne peut tomber en Dieu) mais à cause de l' amour qu' il porte à la justice, et afin qu' il n' y ait rien sous la divine providence, qui ne soit reglé par la justice, laquelle faict une admirable harmonie de tous les discordans accords, qui se treuvent au monde. Dites donc à vostre poëte, si jamais vous le voyez, qu' il prenne mieux garde desormais comme il parlera de Dieu. p384 Le Deiste peut-il estre croyable qu' il ait peu faire quelques ennemis, lesquels ayent esté capables d' empescher ses desseins immuables, puis qu' il a sousmis toutes choses à sa volonté ? Le Th ce quatrain peut avoir deux sens, s' il entend de la soubmission de dependance necessaire, il est vray, si de la soubmission volontaire, il est faux, car les meschans ne veulent pas se sousmettre à Dieu, ny ne veulent suivre ses commandemens. Il est aussi tres-faux que Dieu fasse des ennemis, mais les pecheurs se rendent ennemis de Dieu par leur malice, lesquels bien qu' ils se bandent contre sa saincte volonté, neantmoins jamais n' empescheront ses desseins immuables qui consistent à p385 donner le paradis à ceux qui suivront la regle de vivre, qu' il nous a donnee, et de punir eternellement ceux qui la transgresseront. Or afin que vous entendiez mieux ceste responce, il faut que vous sçachiez que toutes choses sont tellement en la puissance de Dieu, de laquelle elles relevent comme de leur souverain Seigneur et de leur createur, qu' il ne se peut qu' elles ne luy soient sujettes, non plus qu' il ne se peut faire qu' elles ne soient dependantes : aussi le verbe eternel ne s' est pas incarné, et fait homme pour faire que nous nous assujettissions à Dieu de cette naturelle subjection, sans laquelle il est impossible qu' elles soient, et par laquelle Dieu peut faire dedans chaque creature, p386 et de chaque chose tout ce qui luy plaist, c' est ce qu' appellent les theologiens puissance obedientielle , laquelle est tellement emprainte en chaque individu, qu' ils en ont tiré cét axiome, que Dieu peut faire (...), de chaque chose tout ce qu' il voudra, car l' air n' obeyt pas si promptement au traict décoché, au boulet du canon, ou à la foudre, ny la cire au cachet, ny l' eau aux poissons, comme font toutes choses à Dieu par cette obeissance naturelle, et inseparable : comme il se voit lors que Dieu commande aux maladies de s' en fuyr, aux vents, et à la mer de s' appaiser, au soleil de ne bouger, et à toutes les autres creatures d' executer ce qui luy plaist leur commander. Mais outre cette obeissance p387 aveugle, et necessaire, il a voulu rendre les hommes capables de luy obeyr d' une obeissance clairvoyante, laquelle dépendist de nostre liberté, afin qu' il eust des creatures qui le servissent, non par contrainte, ou necessité, ce qui est commun à toutes, mais franchement, et de leur bon gré ; service que Dieu prise beaucoup plus que le naturel, d' autant qu' il est plus relevé, et approchant de plus pres de la divinité. C' est donc par cette volonté, et par cette liberté, que les hommes se rendent ennemis de Dieu : ils n' empeschent pas pourtant ses desseins immuables, lesquels ne dépendent aucunement de nostre liberté, car il fait tout ce qui luy plaist, et ce en quelque façon qui luy plaist, sans qu' aucun le puisse p388 empescher ; et entre tout ce qui luy plaist, c' est de nous laisser en nostre liberté, de luy obeyr, ou non, afin que nostre obeissance ne soit point contrainte, et qu' il nous ait plustost pour bons enfans, qui luy servent librement, que pour esclaves, qui ne fassent rien que par menace, ou pour crainte du supplice ; ou pour serviteurs, qui n' obeissent que pour la recompense ; car il faut qu' un bon chrestien prenne un tel plaisir à servir, honorer, et adorer Dieu, qu' il ne laissast à faire tout cela, bien qu' il n' y eust ny paradis, ny enfer. Ce qui me fait souvenir d' une belle histoire, qui est en la vie de Sainct Louys roy de France, d' une femme qui portant un réchaut plein de charbons ardans dans une main, et un vase plein d' eau en p389 l' autre, interrogée qu' elle fut pourquoy elle portoit ces deux choses si contraires, respondit que le feu estoit pour brusler le paradis, et l' eau pour esteindre l' enfer, d' autant qu' il faut servir Dieu avec tant de liberalité, et d' affection, et d' un amour si filial, que nous l' aymions tousjours de tout nostre coeur par dessus toutes choses, bien que nous ne nous proposions devant les yeux, ny peine, ny recompense. Voila ce que je vous ay voulu dire, afin que vous sçachiez ce qui est de nostre creance, et de la façon que nous servons, et adorons la majesté divine : poursuivez maintenant. p390 Le Deiste si Dieu gouverne toutes choses d' un pouvoir absolu, qui soit égal, et reciproque à son intelligence, qui est-ce qui pourroit empescher l' effect de sa volonté malgré qu' il en eust, il n' y auroit pas moyen de luy resister. Le Theol cela n' est pas que Dieu employe son pouvoir absolu à gouverner ce monde, mais comme un tres-bon, et tres-sage ouvrier il s' acommode à son ouvrage, et le maintient doucement, et puissamment selon que la nature de la chose le requiert ; or on ne peut pas comparer son pouvoir à sa science en toute chose, particulierement en ce qu' il entend beaucoup de choses, qu' il ne peut pas faire comme sont les 3 personnes qui ne sont pas faisables, car il y en a seulement p391 2 produisibles, et l' autre, sçavoir est le pere, qui ne peut estre produite : puis il entend tous les contraditoires, lesquels ne sont pas faisables ; si bien que l' object de sa science, et de son intelligence s' estend plus au large, que celuy de son pouvoir. Que si sa volonté estoit absoluë par laquelle il desire que personne ne soit damné, elle ne pourroit pas estre empeschee ; mais elle n' est que conditionnee, car elle suppose qu' on ne contrevienne point aux commandemens, qu' il met és mains de nostre franche volonté, si bien que si nous ne les gardons, nous ne faisons contre son decret absolu, infaillible, et eternel, veu qu' il n' en a jamais eu un tel pour nostre salut, mais seulement à condition, que nous ferions ce qu' il ordonneroit p392 pour y parvenir, et par ainsi nous ne faisons pas le peché malgré luy, en la façon qu' il le prend en ce quatrain, puis que Dieu ne veut pas absolument empescher que nous ne le fassions, car il le permet ne voulant pas destruire la liberté, qu' il nous a donnee. Le Deiste y a-il quelque pouvoir qui puisse servir contre celuy auquel tout pouvoir fait hommage ; Dieu mesme se pourroit-il asservir aux hommes, et prendre leur arbitrage pour regle de son vouloir ? Le Theol nenny, il n' y a aucun pouvoir, qui puisse empescher le pouvoir de Dieu ; on peut neantmoins resister à ses commandemens, puis qu' il ne veut point nous contraindre, nous laissent libres p393 de les faire, ou ne les faire pas : et certainement ce n' est pas le pouvoir de l' homme, qui le rend criminel, mais s' est de n' user pas de ce pouvoir à faire ce bien, et de s' en servir à faire le mal ; or Dieu la donné pour faire le bien, et non pour faire le mal. Si vous appellez s' asservir aux hommes, lors qu' on les gouverne, et qu' on a soing d' eux de peur qu' il ne leur arrive quelque mal, je dy que Dieu se peut asservir aux hommes, et regler son vouloir selon qu' ils auront besoing de son assistance ; c' est ainsi qu' un bon roy, s' assujettit à ses sujects, quand il veille pour leur bien, et pour leur repos : et par ce qu' il leur a donné une nature libre, il se gouverne avec eux comme avec des creatures libres, leur aydant de son concours general p394 en tout ce qu' elles font, car il ne veut pas destruire l' ordre qu' il a mis dans la nature pour l' impieté de quelques-uns, autrement la malice des hommes sembleroit surpasser sa providence, et sa bonté : veritablement c' est une chose admirable, que personne ne peut eschapper l' estenduë de sa providence, car s' il n' embrasse les uns par sa misericorde, et par la recompense, il les reduit par le supplice, et par sa justice, bien que ce ne soit que leur faute, lors qu' il les chastie. Je dy donc que Dieu se peut non seulement asservir, mais vrayement qu' il s' asservit à l' homme, entant que toutes et quantesfois que l' homme veut agir, Dieu agit avec luy, et luy donne la force de faire ses actions. Or il faut bien entendre cecy, p395 car on seroit grandement deceu, si on pensoit que Dieu se rabaissast, lors que nous disons qu' il nous donne tout ce qui nous est necessaire, et nous sert à poinct nommé tout ce qui est requis pour la manutention de nostre estre. Regardez si le soleil s' abaisse en quelque chose, quand il darde ses rayons sur nous : nullement, Dieu qui est tousjours immuable aussi bien apres la creation du monde, comme auparavant, s' abaisse encore moins que le soleil, lequel se meut, et tantost décend plus pres de nous de 81 semidiametre terrestre, tantost s' en esloigne autant, afin que l' ordre des saisons, et des generations soit conservé en son entier. Mais la difficulté consiste en ce que Dieu s' accommode à nostre p396 arbitrage , ce que vostre poëte ne peut digerer, ou du moins feint ne pouvoir entendre. Qu' il sçache donc que Dieu peut s' accommoder avec chaque chose, comme il luy plaist ; et non seulement qu' il le peut, mais qu' il le fait, car c' est luy qui ayde au feu à brusler, et à l' eau à refroidir : et comme il nous a donné une nature libre en ses actions, et laquelle il a tellement creée, qu' il a voulu qu' elle peust élire cecy, ou cela, ou le refuser ; choisir le feu, ou l' eau, le bien, ou le mal : il a pareillement voulu cooperer avec cette nature toutes et quantesfois qu' elle voudroit agir, à ce que nous ne peussions dire que nostre liberté fust liée, et empeschée, manque du concours divin. Voila donc en quoy on peut dire p397 que Dieu a reglé son vouloir selon nostre liberté, entant qu' il nous ayde tout autant de fois que nous voulons agir, et faire quelque chose ; ce qui n' empesche en nulle façon qu' il ne nous puisse dénier ce concours, et cét ayde, car il nous ayde qu' entant qu' il luy plaist. De là vient qu' il dissipe souvent les pernicieux desseins des meschans, bien qu' il ne vueille empescher leur mauvaise volonté, afin que l' homme apperçoive combien ses pretentions, et ses desirs sont inutiles, si Dieu ne les fait reüssir. Je ne veux pas icy disputer, comment Dieu nous ayde, mesme és actions, par lesquelles nous nous opposons à ces commandemens, sans neantmoins qu' il soit cause de nostre peché, tant par ce que p398 j' ay traitté cela fort au long en respondant à la 4, 6, 7, et 8 objection des atheistes, dans la 1 question sur la genese, que parce que vostre poëte ne touche pas cette difficulté. Retenez donc que Dieu ne s' asservit point à nostre liberté sinon qu' entant qu' il nous preste son concours, et ayde toutes nos actions ; et que le pouvoir que nous avons est double, l' un est naturel, qui fait necessairement hommage à Dieu, comme l' ombre à la lumiere, comme l' effect à sa cause, et la creature à son createur : l' autre est libre, et volontaire, qui ne peut rien oster à Dieu, ny diminuer, ou ternir tant soit peu le lustre de son infiny pouvoir. Comment est-ce donc, me direz vous, que par cette liberté p399 nous nous opposons à Dieu ? C' est parce que sçachans ce qu' il desire de nous, nous ne le faisons pas : c' est par ce que nous mes-usons du liberal arbitre, qu' il nous a donné pour le servir librement, et rendre une hommage volontaire à son pouvoir, et à sa liberté infinie : c' est enfin par ce que le peché est tel, que si la puissance divine pouvoit estre diminuee, où abolie, ce seroit par iceluy, car puis que le meschant ne veut pas faire ce que Dieu a ordonné, il haït donc cet ordre, donc il voudroit qu' il ne fust pas, donc il le destruiroit s' il pouvoit ; donc le peché est contre la puissance, et l' ordonnance divine, et tasche de la destruire, entant qu' il peut. Poursuivez. p400 Le Deiste si on ne peut rien oster, ny soustraire du ressort de la toute puissance de l' estre infiny, comment peut-il avoir perdu, et puis racheté ce qui n' a jamais esté à d' autre qu' à son essence divine ? Le Theol je respond à ceste question fondee sur l' ignorance, que la creature a deux rapports à l' estre infiny, qui est Dieu seul ; le premier est comme à son createur, de qui elle depend, et en ceste façon elle ne luy peut estre soustraite, ny s' esloigner tant soit peu de sa toute puissance, car il la peut reduire au neant, quand il luy voudra luy denier la conservation de son estre, qui est comme une perpetuelle creation : le second rapport que la creature peut avoir avec Dieu est entant que fille adoptive p401 par la grace, que Dieu nous donne pour nous faire coheritiers avec son fils en la gloire eternelle, si bien qu' il est nostre pere, à l' heritage duquel nous participerons, si nous nous maintenons en ce privilege, et si nous cooperons à ceste grace par nos bonnes oeuvres ; mais par ce qu' il veut que nous soyons libres en ceste cooperation, et que nous venions à cet heritage librement, et non par necessité, ou par contrainte, nous pouvons le refuser, et ne cooperer pas avec sa grace, et en ceste maniere il peut nous perdre, puis que nous ne sommes plus de ses enfans, lors que nous avons repudié la grace d' adoption par nostre faute ; et comme il nous peut redonner ceste mesme grace, veu qu' il en est la fontaine, s' il le fait en se p402 revestant de quelque nature, qui luy appartienne en proprieté, et qu' il endure, ou donne quelque chose à ce que l' homme, qui estoit décheu de l' esperance du paradis, rentre dans ce droit, pour lors il aura racheté ce droit, et aura mesme racheté l' homme puis que de captif qu' il estoit par le peché, et de banny qu' il estoit du paradis, il l' aura delivré, remis en grace avec Dieu, et l' aura fait rentrer au droit, qu' il avoit auparavant à la gloire eternelle ; or Dieu le pere a envoyé son fils en ce monde, afin qu' il executast ce dessein, lequel il a accomply, si bien qu' il est nostre sauveur et redempteur. Quand quelqu' un a offensé le roy, il luy peut donner sa grace, mais s' il veut garder les formes de la justice, il faut qu' il paye sa rançon, p403 ou qu' il rachete ce criminel de la mort, qu' il a meritée selon la rigueur de la justice ; ce qu' il peut faire ou par argent, ou envoyant son fils, ou quelque autre, qui patisse pour le criminel ; Dieu le pere roy de tout le monde a envoyé son fils, qui nous a rachetés par son precieux sang, et par sa mort, que demandez vous donc davantage ? Le Deiste bien que le bigot n' ose pas dire clairement qu' il est plus charitable envers ses ennemis, que Dieu n' est envers nous, neantmoins cette consequence execrable se tire manifestement de ses opinions. Le Theol le chrestien (tres-esloigné du bigotisme) n' a jamais pensé à ceste folie, qu' il soit plus charitable envers qui que ce soit, p404 que Dieu ne l' est envers nous, car qui peut jamais avoir esté si charitable qu' il ait employé une personne divine pour sauver son ennemy, et le delivrer de la mort ? Treuverez vous quelqu' un qui ait enduré la mort pour son ennemy ? Pleust à Dieu que vous considerassiez les benefices, que Dieu a fait à l' homme, ô que vous seriez esloigné de ceste impieté diabolique ! Quand vous ne regarderiez que l' estre, et la conservation que nous avons de Dieu, seroit-ce pas un plus grand amour, qu' il nous porteroit, que ce que nous sçaurions jamais recevoir d' aucun amy ? Si un ennemy estoit aussi puissant que Dieu, il vous auroit bien tost reduit au neant, mais Dieu tres-bon conserve tousjours sa creature ; conservation, à laquelle il n' y a p405 aucun acte d' amitié, ou de charité creée, qui soit comparable ; par où vous jugerez s' il vous plaist de l' ignorance de vostre poëte.