Ce document est extrait de la base de données textuelles Frantext réalisée par l'Institut National de la Langue Française (INaLF) http://gallica.bnf.fr Auteur Mersenne, Marin Titre [L']impiété des déistes, athées et libertins de ce temps : combattue et renversée de point en point par raisons tirées de la philosophie et de la théologie, ensemble la réfutation du "Poème des déistes"... / par F. Marin Mersenne,... Publication Num. BNF de l'éd. de Paris : INALF, 1961-. Reprod. de l'éd. de Paris : P. Bilaine, 1624 Description 616 Ko Collection Frantext ; Q659, Q662 Notes Document numérisé en mode texte. Texte daté de 1624, d'après Frantext. P. 1-834 du document original, qui contient 2 parties en 2 vol. Sujet(s) Foi -- Ouvrages avant 1800 Domaine Religions chrétiennes Identifiant N089062 [L']impiété des déistes, athées et libertins de ce temps [Document électronique] : combattue et renversée de point en point par raisons tirées de la philosophie et de la théologie, ensemble la réfutation du "Poème des déistes"... / par F. Marin Mersenne,... CHAPITRE 1 p1 dans lequel l' excellence de l' homme est declaree. le theologien. Monsieur, apres vous avoir presenté le salut que tous les hommes se doivent desirer les uns aux autres, je vous diray que du plus loin que je vous ay apperceu dans cette route, j' ai hâté le pas pour vous joindre, et consoler dans la douceur de vostre compagnie, si vous l' avez pour agreable, l' ennuy qu' apporte d' ordinaire avec soy la fatigue, et la solitude du chemin. Le Deiste monsieur, pour chemin je n' en tiens point d' arresté, je vas errant à l' avanture dans ces forests, recherchant autant que je puis p2 les lieux les plus écartez du commerce des hommes, que je fais profession de hayr tous comme monstres en la nature, c' est pourquoy de salut d' eux je n' en desire point, non plus que je ne puis avoir pour agreable qu' ils recherchent ma compagnie : la malice, et infidelité de leurs esprits, et la misere de leurs corps sont les causes de l' ennuy que vous pouvez lire dans mon visage, ce me sont des objets insupportables aussi bien que les miseres qui les environnent de toutes parts ; et en effet je me sens beaucoup plus consolé de la diversité du ramage de ce petit rossignol que vous voyez, que de l' entretien du plus homme de bien d' entr' eux, aussi estimay je sa condition plus heureuse mille fois que celle du plus grand monarque de la terre, je le dis avec verité, et sans rougir de honte, p3 et ne scay neantmoins à qui je m' en dois prendre, ou à la nature marastre, ou à moymesme. Le Th si vostre tristesse n' a point d' autre source que ceste consideration, j' estime que le chant des rossignols ne sera pas necessaire pour vous tirer de ceste melancholie. S' il vous plaist m' accompagner, je croy que je vous delivreray facilement de ce chagrin, car ce que vous pensez de l' homme est merveilleusement esloigné de la verité, veu qu' il n' y a rien de pareil en perfection dans tout le monde. N' importe, qu' il y ayt des personnes vitieuses, cela n' empesche pas que l' esclat de l' image de Dieu ne reluise sur le front, et sur l' ame de l' homme, auquel il est facile de quitter sa malice, aydé qu' il est de la grace de son dieu. Voulez vous escouter p4 un discours, lequel vous fera paroistre l' excellence de son corps et de son ame, qu' un grand personnage a dressé en forme de dialogue, dedans lequel Aesculape, Vesta, et Uranie sont introduits, et je m' asseure que vous louërez, et releverez autant les hommes, comme vous les avez blasmez, et ravalez par vostre discours. Le D vous me ferés un singulier plaisir, et tiendray ceste journee pour tres-heureuse, si vous me tirez de ceste malheureuse tristesse, qui s' est emparee de mon esprit. Le Th il faut que vous supposiez que Vesta avoit blasmé l' homme en tout ce qu' elle avoit peu en presence d' Uranie, lors qu' Aesculape deffendant l' excellence de l' homme entama son discours en ceste façon. Aesculape tout ce que vous avez dit jusques à present, ne me semble p5 rien en comparaison de mon petit monde, car il n' y a palais si beau, ny republique si bien policee, que le microcosme, auquel l' architecture a esté observee avec tant de perfection, qu' à bon droit on peut appeller le corps humain, le miracle du grand monde (...), l' edifice incomparable, et le louvre royal, où les jambes servent comme de chariot, les mains de vivandier, le cerveau de conseiller, le foye, et le ventricule de cuisinier, le coeur de moderateur, et solliciteur, la rate, et les reins d' arriere chambre, les veines servent à table, et portent la viande, les arteres mettent le réchaut, et les nerfs font la sauce ; l' humeur melancholic donne le maigre, le pituiteux le gras, le bilieux le chaud, le sanguin le temperé : le sang est comme le pain, qui n' ennuye jamais, p6 la pituite ressemble au fruict doux, et aqueux, la bile à l' espicerie, et le suc melancholic avec son aigreur donne le saupiquet : l' imagination peint des tableaux, la memoire conte des histoires, les yeux sont les chandeliers, et flambeaux, la bouche est le portail de la maison, la face le frontispice, les costes sont les parois, les vertebres sont les maitresses solives, les autres os sont les chevrons : le ventricule est la basse court, les veines sont les fontaines, les plus grands trous sont les fenestres ; les veines meseraïques servent d' alembic pour tirer le plus subtil. Le ventricule est comme l' argentier, et despencier, qui reçoit la viande, la garde, la retient, la hache, et la couppe, et puis l' ayant preparee l' envoye en un autre membre du logis, pour la presenter aux veines p7 mesaraiques, qui la tirent, la colorent, et la portent en la maistresse cuisine, où estant mise sur le feu, elle est boüillie pour nourrir les parties molles, comme sont les membranes, et la graisse ; elle est rostie pour alimenter les chaudes, comme le coeur ; elle est fricassee pour les seiches, comme les os ; et encore qu' elle paroisse rouge, toutefois il y a du noir pour la rate, il y a du blanc pour les cartilages, pour les membranes et pour les os ; il y a du jaune verdoyant pour la bourse du fiel ; il y a du jaune paillé pour la serosité, il y a du pourpre pour les poulmons. Le maistre d' hostel est la veine cave, qui envoye tous ses officiers pour servir toutes les tables tant dedans que dehors le logis ; dehors comme aux extremitez ; dedans au plus bas estage, ou partie inferieure, p8 au milieu qui est vital, et au troisiesme qui est animal. Ainsi tout ce que le peritoine enveloppe, est ce que sont les officiers en une grande maison pour la cuisine, ou pour les immondicitez. La vessie, les reins, la ratte, et la bourse du fiel sont comme les soüillons, et chambrieres qui nettoyent toute cette partie. Le moyen estage, où est le coeur, et où sont les poulmons, ressemble aux sales, et aux chambres d' un palais, où le maistre de la maison se chauffe, comme le coeur, qui est la fontaine de la chaleur : où il s' exerce par le mouvement en s' estressissant, ou en s' estendant, où il prend la friscade en ouvrant les fenestres, lors qu' il respire, ou en les fermant quand il aspire. Il se plaist à la musique, à laquelle il sert d' organiste, et les poulmons de soufflets, et p9 les anneaux de l' artere de clavier. De là mesme ce seigneur envoye ses commandemens à tout le corps par ses serviteurs, qui sont les arteres, donnant faveur, et appuy à tous ceux qui en ont besoin. Le troisiesme, et plus haut estage est comme le cabinet, et le thresor d' un Louvre enrichi de toutes parts de belles morisques, grotesques, et païsages bigarrez, et tracez par l' imagination. C' est là qu' est l' espargne, car comme les anciens ont dit que l' argent est le nerf de la guerre, aussi le mouvement du corps est celuy, qui met les actions en execution : estant comme l' ame des offices, et officiers de ceste maison corporelle : et le sens est comme un surcroist d' animosité, et de vie pour toutes les parties de ce corps. Et tout ainsi que la marmite renverseroit p10 sans les commoditez du cabinet, aussi les membres pourriroient sans ce beau cabinet superieur faict à cul de lampe basti sur la colomne du col vouté en parfaicte rondeur ; où entre autres singularitez sont les quatre ventricules, comme quatre grands coffres. Car bien que les facultez soient unies en leur essence, qui est l' ame diffuse par tout le corps, si est ce que l' imagination est un coffre d' inventions, la memoire d' especes, l' entendement de science, la volonté de vertu : adjoustez y le sens commun des especes singulieres, et l' appetit des passions. Vran vrayement vous m' avez grandement contenté, Aesculape, avec une si belle description de vostre microcosme, mais il me semble que vous le rabaissez un peu p11 trop de le parangoner à une maison, veu qu' il merite bien d' estre comparé a une cité toute entiere. Aes à cela ne tienne Uranie, que vous ne soyez parfaitement contente. Je diray donc que nostre corps est la vive image d' une republique, et d' un royaume parfaict, où le roy est la raison, et la royne l' affection, qui enfante de beaux enfans, sçavoir est les vertus, et les bonnes oeuvres ; son thresor est l' entendement, son conseil est le jugement, ses bateleurs, ses sibilots, et harlequins est la phantasie. Lors qu' il tient ses estats, le troisiesme est en l' estage plus bas, et aux extremitez, où il y a des escrivains, des peintres, des architectes, des violons, qui sont les dix doigts de la main tant gauche que droite ; il y a des postillons, des couriers, et des baladins, qui sont les p12 jambes ; les marchans, et vivandiers sont la bouche, et l' estomac ; les boulangers, cuisiniers, et autres artisans plus mechaniques, et plus vils se retrouvent parmy les estats inferieurs de nostre corps, qui sont bien plus admirables que ceux d' une republique, puisque la pluspart ne reposent jamais. L' estat de la noblesse est en la poictrine, car la generosité, la vaillance, et le courage ont leur sejour au coeur : aussi dit-on que la cholere n' est autre chose que le boüillonnement du sang à l' entour du coeur, et c' est le coeur qui resiste ordinairement aux ennemis : d' où vient que comme la noblesse estant mise en desroute, le reste des estats ne semble plus rien ; de mesme le coeur manquant tout meurt, comme tesmoignent les syncopes, et les defaillances. p13 La noblesse se plaist à la guerre, et le coeur comme brave guerrier a tousjours le tambour, qui avec les deux bastons de sistolé, et diastolé ne sonne pas seulement la diane, ou le changement de garde, mais ne cesse de battre. Le clergé se trouve au cerveau par la foy qui est en l' entendement, par la meditation qui est en la memoire, par l' esperance, et la charité, qui sont en la volonté, par lesquelles nous devons eslever nos esprits, et considerans les merveilles de ce corps concevoir aussi qu' elles sont pour le rendre instrument du service de Dieu : et tout ainsi que les temples, et les eglises ne sont basties que pour la priere, (...), aussi ce temple vivant est basti pour honorer, et adorer le tout-puissant. p14 Vesta je voy bien que vous avez ravy la belle Uranie par vos discours, mais je ne croy pas que vous luy vueilliés donner la palme à mon prejudice, car je veux que son petit monde soit semblable au Louvre d' un grand roy, et à tout un royaume : mais combien tout mon grand monde contient-il de palais, de citez, de republiques, de royaumes, et d' empires ? Ne vous en souvenez vous pas, lors que je les ay racontez ? Aesculape vous plaist-il me permettre Uranie, que je parangonne mon petit monde avec tout le grand, affin que Vesta n' ait aucun subject de se plaindre, si je remporte la victoire ? Uran je ne sçay à qui cét offre ne plairoit pas Aesculape, veu que vos discours sont si agreables, qu' ils seroient capables p15 de ravir tout le monde. Aescul apprenez donc Vesta, que ce monde visible, et l' invisible sont comme un simulachre de ce corps, ou si vous voulez, le corps en est la ressemblance : car tous les elemens, et tous les corps se retreuvent dans le microcosme, et comme ils font le monde inferieur, aussi la partie basse de ce petit monde les represente en tout, et par tout. La rate est ce pas une terre, la bourse du fiel un feu, la pituite de l' estomach, et des intestins une eau ; le vague d' entre-deux un air ? Y a-il arbre plus branchu, et qui ait plus de parties que la veine cave, et la veine porte ? Les animaux n' y repairent-ils pas en trois especes de vers, qui s' engendrent aux intestins ? Les pluyes : et les gresles se forment en l' uretere, les vents, les tonnerres, et les orages p16 en la colique, et en diverses ventositez ; les cometes, et autres apparences de feu en la peste, bubons, charbons, et entrax, qui se forment plus souvent en ses parties inferieures, que dans les autres ? Nous trouvons és quatre humeurs corrompuës des pierreries, metaux, mineraux, gommes, et sablons de toutes couleurs, et figures, et mille extraordinaires dans les reins, la rate, et ailleurs. La poictrine est la vraye effigie du ciel : le ciel se remuë tousjours, aussi fait la poictrine : il se meut d' orient en occident, et d' occident en orient : le mouvement du coeur va, et revient, et se fait par contrarieté : le ciel est incorruptible, le coeur est le dernier du corps, qui perd la vie : par les rayons du soleil, et des autres flambeaux celestes, p17 nous est communiquée l' influence aetherée, et par les rayons du coeur, qui sont les esprits vitaux, l' entretien est envoyé par tous les membres : les yeux servent de moyen pour monter au plus haut estage, et la faculté vitale du coeur est une preparation à l' animale, et l' intelligible. La teste finalement est le symbole du ciel empiree : là on void Dieu, icy on croit en luy ; on joüyt là de la gloire, icy on l' attend, la grace est commune, la liberté est en l' un et en l' autre : on prie en mesme sens icy, comme là, et peut-estre en mesme langage. Et par ainsi comme ce grand univers, que Vesta a tant loué, est le temple de Dieu, le microcosme est celuy de l' ame. Dieu est par tout, mais il monstre principalement p18 et estale sa gloire dessus les cieux, l' ame est diffuse par tout le corps aussi, mais elle exerce ses plus eminentes actions dedans la teste, si bien que Vesta n' aura plus aucun subject de se plaindre, puis que ce grand monde avec ses trois estages, l' intelligible, le celeste, et sublunaire, est le naïf portraict du corps humain ; car la raison agissant en la teste, symbolise avec le monde intelligible, le coeur respond au ciel, sans lequel nous ne pouvons vivre, bien que Galien au chapitre dernier du 7 de sa methode, rapporte qu' un certain Marulus a marché le coeur luy ayant esté arraché ; le ventre represente le monde elementaire remply de toute sorte de corruption. Vesta je vous prie, Uranie, ne prenez pas garde aux discours p19 miellez d' Aesculape, ou du moins ne luy donnez pas tellement vostre attention, que ne me reserviez une oreille pour m' entendre. Je confesse que l' homme a quelque rapport à tout l' univers, mais comme il n' est qu' une parcelle de la terre, tesmoin le nom que luy donne l' hebrieu, adam, et les latins, homo, qui ne sonnent que terre, il s' en faut beaucoup, qu' il arrive à l' excellence de ce monde sublunaire, si ce n' est que la partie soit plus noble que le tout, et l' effect que sa cause. Uranie voyez, Aesculape, si vous pourrez satisfaire à Vesta, car je ne la veux mescontenter. Aesculape madame, je suis fort content de respondre à Vesta, car j' espere, qu' elle me cedera tout aussi tost. Il est vray que l' homme p20 s' appelle Homo, et Adam, et qu' il a esté formé de poussiere, ou du limon, ainsi que nous asseure le sainct texte de la Genese, mais cela n' empesche, que les autres noms, qu' on luy a imposez, ne luy conviennent, tels que sont vir , parce que c' est son devoir de suivre la vertu, et de se conformer par toutes sortes de bonnes moeurs à celuy qui luy a gravé son image au profond de l' ame ; ou (...), qui monstre le rapport qu' il a aux choses superieures. Je ne veux maintenant rapporter les autres noms, qu' on lui donne, et qui font à sa loüange, car je l' ay desja fait ailleurs. Mais j' espere satisfaire à Vesta, si je luy prouve que l' homme n' est pas seulement semblable au monde elementaire, qu' elle louë tant, et qu' elle luy prefere en p21 tout, et par tout, mais qu' il en est comme le roy, s' en servant en tout ce qu' il luy plaist. CHAPITRE 2 comme l' homme fait tout, se sert de tout, et commande à tout le monde. c' est vrayement un grand miracle que le monde, mais l' homme me semble d' autant plus merveilleux, qu' il est plus petit, et neantmoins il a tant de subtilité, que par la magie naturelle il peut representer en un corps diaphane, et ce fort distinctement, tout ce qui paroist dedans l' horizon. Il peut comme un Vulcain, et un Promethee tirer le feu d' où p22 il luy plaira, contrefaire le tonnerre comme Salmonée, former l' arc en ciel par le jaillissement d' une fontaine : s' il est operateur il tirera l' eau, la terre, le sel, le souffre et le verre de toutes choses. Par la perspective il representera mille phantosmes, de façon que l' ignorant pensera que ce soient des hommes qui marchent. Il n' y a plante, ny corps aucun qu' il n' effigie par la peinture, qu' il ne burine par la graveure, qu' il ne releve en bosse par la sculpture. Qu' est-ce que ne fait pas l' homme ? Puis qu' il engendre des poulains, comme une femme à Veronne l' an 1254 un demy oyseau à Ravenne 1512 un demy veau au village Stethel De Saxe, un enfant à teste de grenoüille à Boileroy 1517 un demy chien l' an 1493 et un vray chien, excepté la teste, à Anvers p23 1571. Mais parce que cela n' est pas selon l' art, ny suivant la nature, je di qu' il contrefait les metaux, et les pierreries par l' alchimie, de façon que les plus habiles lapidaires, ny les orfevres ne peuvent le recognoistre. Il fait bien davantage, lors qu' il applanit les montagnes, releve les valees, abysme les campagnes, perce tout avec les mains ; des pieds il marche dessus, et dessous les enfers, et ses yeux passent les estoiles. Que si châque animal a son aliment particulier, et que les uns mangent la terre, comme les taupes, les autres soient carnaciers, comme les lyons : les autres se servent de vegetables, comme les boeufs : d' autres vivent de l' air, comme on dit du chameleon, et d' autres vivent de l' eau, comme les poissons : l' homme se p24 sert de tous les corps simples, et meslangez, car il y en a peu, ou point, qui ne couvrent sa table. Nous voyons que châque chose a son terroir, et sejour particulier, (...). L' espicerie vient des Moluques, la pierrerie des autres Indes Orientales, l' or du Peru, la rheubarbe de Tartarie, le rapontique de Moscovie, les elephans d' Afrique, et des Indes, l' encens de l' Arabie, les perles d' Ormus, la terre sigilee de Lemnos, les lyons de Fez, les marthres zibelines de Russie, l' alce de Scandie, l' estain de glace d' Angleterre, le gaiac des Terres Neufves ; le saule croist és lieux aquatiques, le pin és montagnes. Des terres, les unes sont argilleuses, les autres crayeuses, ou sablonneuses, les unes p25 bonnes pour le froment, d' autres pour l' orge : les bons chevaux ne se treuvent pas par tout, les asnes ne vivent pas au septentrion, non plus que les orangers ; et au midy la cire, et le miel ne sont pas en telle abondance, non plus que le beure, et le vin, comme ils sont au septentrion. Mais l' homme ayant commandement sur tout l' univers demeure par tout, et tire l' usage de toutes choses. De là vient qu' il y a des habitans és plus hautes montagnes : dessus la mer glaciale 800 lieuës de long il y a d' aussi beaux logis qu' à Paris ; il y en a qui habitent dans des trous, et des cavernes, au milieu des marets, des estangs, et des lacs : car la ville de Quinzai, où il y a 1260 ponts, est bastie sur pilotis. N' est-ce pas habiter dans le feu p26 que de demeurer dans la Guinee toute rostie du soleil ? N' est-ce pas estre aux fauxbourgs des enfers, que de vivre avec les gastadours, pionniers, et tireurs de minieres cent brasses sous terre ? Que diray-je de l' air, et des nuës, que penetrent souvent les tours, et les autres bastimens ; et les margajats dorment en l' air dans un filet pendillant à deux petites cordelettes. Voila comme tous lieux s' accommodent à l' homme, et l' homme s' accommode à tout. Et ne croyez pas, Vesta, que l' homme ne surmonte l' univers que par ses actions, et par ses facultez, et que tout le monde ne soit fait que pour lui preparer sa demeure, car toutes les pieces de ce grand monde contribuent à sa formation, comme à une belle Pandore. Voyez vous pas que Dieu luy imprime son p27 image, que les anges sont voüez à son service, et que le ciel distile sur luy les rays de sa lumiere, le benefice de son cours, et la douceur de son influence ? Le feu l' eschauffe, l' air l' humecte, l' eau le rafreschit, la terre le porte, les animaux le servent, les plantes l' alimentent, le reste luy apporte mille sortes de contentement, et ce non par contrainte, et contre nature, mais par sympathie, et reverence, s' accordant aux inanimes par l' estre, aux vegetables par la nourriture, aux animaux par le sentiment, à la terre par la secheresse, et dureté, à l' eau par la mollesse, à l' air par l' humidité, au feu par la legereté, au ciel par l' incorruption, aux anges par l' intelligence, à Dieu par domination, ainsi que tesmoigne le psalmiste, (...). p28 Voulez vous que j' adjouste quelque chose au riche equipage de ce microcosme ? Lequel non seulement se trouve bien par tout, tire contribution de tout, et symbolise à toutes choses, mais il n' y a rien qui ne se retrouve dedans l' homme ; car Dieu y est en presence, entant qu' il est par tout. Dieu est en l' homme par grace, puisque, (...). Les anges luy assistent tousjours comme fidelles gardiens, les demons par tentation, ou punition le saisissent par fois : les cieux y sont par qualité (puisque, tesmoing Fernel, il y a une chaleur celeste dedans nous) et par representation les estoiles sont dedans les yeux : le ciel, et toutes les choses naturelles sont p29 au sens par especes, en l' imagination par pensee, en la memoire par souvenance, en l' entendement par science. Le feu est és arteres, l' eau pure est en la pituite espanduë par le corps, l' eau salee, et mixte est en la vessie, l' eau marescageuse, et verdastre est en la bource du fiel : la terre est en la rate, les rochers sont és os, les pierres menuës és mains, les mineraux, et metaux se procreent en diverses parties massives du corps, comme dans la rate : l' air est aux poulmons, les meteores sont aux intestins, l' or mesme s' est trouvé en un enfant d' Alemagne, qui en avoit une dent entiere. Et bien, Vesta, que voulez vous davantage, puisque jusques icy je vous ay monstré que l' homme fait tout, que l' homme est par tout, p30 qu' il peut tout, que tout est en l' homme en quelque façon que vous le puissiez considerer, et qu' il est toutes choses tant en bien qu' en mal, selon le party qu' il veut eslire ? Le D veritablement ce discours m' a grandement pleü, et ne pense pas que si on consideroit les perfections de l' homme comme il faut, qu' on n' advoüast incontinent qu' il est impossible que Dieu ne soit, lequel a basty ce microcosme, afin que tous les humains s' eslevassent à son amour, et à la contemplation de ses merveilles. Et neantmoins je me retreuve souvent parmy des compagnies si malheureuses que les paroles, et actions d' un tas de jeunes badins font assez paroistre qu' ils ne croyent aucune divinité. C' est pourquoy je desirerois fort qu' il vous pleust p31 m' enseigner quelques bonnes raisons, par lesquelles je leur peusse preuver clairement qu' il est necessaire d' advoüer une divinité : car ils font, pensent, et disent tout ce qu' ils peuvent lors qu' ils sont parmy leurs confidens, afin d' estouffer les semences de la vertu, et le sentiment qu' ils devroient avoir de la religion, et de leur createur. J' estimerai ceste journee tres-heureusement employée, si vous m' armez puissamment contre ces tisons d' enfer : neantmoins avant que d' entrer en ceste lice, je desirerois fort qu' il vous pleust me declarer ce que c' est que vivre moralement, et quelle difference il y peut avoir entre une action bonne, moralement parlant, et parlant naturellement, ou physiquement comme on dit aux escoles. CHAPITRE 3 p32 en quoy consiste ce qu' on appelle vivre moralement, et quelle difference il y a entre une action morale, et naturelle. le theologien. Il n' y a quasi rien si commun dedans la bouche des hommes sçavans, que ceste distinction, lors qu' on demande si quelque chose se peut faire, ou si telle, ou telle chose est bonne, ou mauvaise, l' un disant qu' elle est bonne physiquement, ou naturellement, et l' autre asseurant qu' elle est mauvaise parlant moralement, comme si l' estre naturel estoit tout autre chose que p33 l' estre moral. Pour bien entendre cecy, il faut supposer qu' il y a de bonnes, et de mauvaises actions, ce qui est si clair, et si evident, qu' il n' est besoin de recourir à l' escriture saincte pour le prouver, lors qu' elle deteste le fratricide de Cain, l' adultere de David, et mille autres mauvaises actions, que Dieu a griévement puny, et punira eternellement, ainsi que ceste sentence de S Math 25. (...), fulminee par la bouche de Jesus-Christ, nous tesmoigne : il n' est (dis-je) besoin de prouver la bonté, ou malice des actions, que fait l' homme, par l' escriture saincte, veu que les payens, et toutes sortes de nations en tous siecles, et en tous lieux, ont recognu ceste verité, et l' ont tesmoignee par escrit, par paroles, et par les supplices, p34 dont ils ont chastié les meschans ; meilleurs, et mieux sensez en cela, (comme en beaucoup d' autres choses) que Calvin, Kemnitius, Luther, et leurs disciples, lesquels ont escrit, que l' homme, bien qu' il fust juste, ne faisoit aucune chose, qui ne fust peché mortel, encore que cela ne luy fust impieté, à cause de la pieté de Christ, qui leur estoit imputee par la foy. Ce qu' ils asseuroient à cause de plusieurs passages mal entendus par eux, tirez de l' escriture saincte, lesquels condamnent, ou semblent condamner tout le monde, tels que sont ceux-cy en la Gen 6 et 8 que toute la pensee des hommes n' estoit attentive qu' au mal ; qu' il n' y a personne qui fasse ce qui est du bien, Psal 13 qu' il n' y a point d' homme sur la terre, qui p35 soit juste, et fasse bien, et qui n' offense point, dans l' ecclesiastique 7 qu' un mauvais arbre ne sçauroit faire de bons fruicts, en S Math 7 et que tout homme à raison de la concupiscence, laquelle entretient, et allume le peché, qu' on appelle (...), est un mauvais arbre, qui est captif, de façon qu' il ne fait le bien, qu' il veut, mais le mal, qu' il hayt, comme S Paul enseigne dedans son epistre aux romains C 7. Ce sont ces passages, et quelques autres semblables, qui les ont fait chopper, car estans bien entendus, ils ne disent rien contre nostre supposition, sçavoir est qu' il y a de bonnes actions, veu que cela est tesmoigné en un million de passages par l' escriture saincte, comme lors qu' il est dit que toute la terre estoit p36 remplie d' iniquité, et que tous les hommes ne visoient qu' à faire mal au 6 et 8 de la genese. Noë est appellé juste, et homme de bien, Abraham, et quantité d' autres personnes sont loüez pour leurs bonnes actions : d' où vient qu' il faut expliquer ces lieux, qui semblent condamner tout le monde, de la plus grande partie des hommes, car elle se sert d' une maniere de parler universelle, et generale, lors qu' elle veut comprendre une grande multitude. Ces lieux se peuvent aussi entendre en ceste façon, que personne n' est juste, de ceste grande justice essentielle, que Dieu a en soy, avec qui nous ne pouvons estre comparez : ou qu' il n' y a personne, qui n' offense quelque fois, du moins veniellement : si ce n' est p37 que Dieu le preserve particulierement : car pour les pechez enormes, qu' on appelle mortels, il est certain que les gens de bien n' en font point ; n' importe que le (...) nous captive, car ces premiers mouvemens, desquels Saint Paul se plaint, et s' ennuye, ne sont pas pechez à proprement parler, mais seulement une matiere de peché, à laquelle nous pouvons, et devons resister, jusques à ce que nous ayons donté tous leurs mouvemens, et qu' ils soient parfaitement sujets à la raison, ce qui s' accomplira dans tous ceux qui seront bien heureux. Ce qui suffit maintenant pour conclurre la verité de nostre supposition, sçavoir est qu' il y a de bonnes, et de mauvaises actions, comme il appert par la loüange, ou le blasme, le p38 pris, ou le mespris qu' on en fait, et par la recompense, ou par le supplice qu' on ordonne pour les punir, ou pour les recompenser. Certainement puisque nous pouvons faire de mauvaises actions à raison de la desobeissance d' Adam, et de nostre mauvaise volonté, il est bien raisonnable que nous en puissions faire de bonnes à cause de l' obeissance de nostre sauveur, et redempteur, duquel le merite est beaucoup plus puissant, que le demerite d' Adam, et que les pechez de tous les hommes ne sont impuissants ; et mal-faisans : nous pouvons donc faire de bonnes actions, puisque la grace de Dieu est une semence assez excellente pour les faire germer, et croistre dans nostre volonté. Mais laissant cecy à part, il faut voir en quoy consiste p39 ceste bonté morale, qu' on attribuë à nos actions, ce qui conviendra aussi à la malice, ou mauvaitié morale : car l' estre moral est commun à l' une, et à l' autre ; et par ainsi nous verrons s' il est necessaire de recourir à une fin derniere, pour trouver ceste moralité, et si la science des morales peut estre establie à la façon de la physique, ou des mathematiques par des raisons à priori , et par des causes efficientes, sans en prendre le principe de la derniere fin, comme a fait l' Aristote, et tous ceux qui l' ont suivy jusques à present. Ce que je feray, Dieu aydant, en telle façon, que tous les philothees, et theotimes en pourront retirer du plaisir, et du profit spirituel, auquel butte ce traicté, et toutes mes pensees : car puis qu' il n' y a rien de p40 plus excellent dedans l' homme que l' esprit, il faut tascher de le perfectionner, puis qu' en cela consiste nostre felicité. L' action morale, ou la moralité de l' action, selon l' opinion de quelques uns, n' est autre chose, que quand nous agissons avec une parfaite cognoissance, soit que nostre action soit libre, soit qu' elle soit necessaire, d' autant que cette cognoissance de la raison fait que nos actions sont humaines, et differentes de celles des bestes, lesquelles n' agissent point en cognoissant la fin, et la proportion des moyens avec icelle : mais ceste opinion n' est approuvee des theologiens, lesquels maintiennent, que les actions, par lesquelles les bien-heureux voyent, et ayment Dieu, ne sont pas morales, bien p41 qu' elles soient avec une pleine, et claire cognoissance, et qu' elles soient humaines, d' autant qu' elles sont hors de l' estat, dans lequel on merite ; et en disent autant de l' amour naturel, que les anges portent à Dieu : et puis Dieu peut faire que la volonté d' un homme agisse necessairement, bien que l' entendement l' esclaire avec indifference : car la volonté ne suit pas tousjours la façon que tient l' intellect en sa proposition, d' où vient que quand il propose deux moyens, ou deux biens, l' un plus grand, et l' autre moindre, nous pouvons choisir le moindre ; et puisque la liberté ne consiste pas en l' indifference de la raison, mais en celle de la volonté, la premiere indifference demeurant en son entier, Dieu peut faire que la seconde p42 ne demeure pas, afin que la volonté agisse necessairement, car sa liberté est finie, Dieu est infiny, et par consequent il peut empescher et surmonter ceste liberté. Ces raisons ont fait que la pluspart, outre ceste plenitude de cognoissance raisonnable, desirent que nos actions soient libres pour estre morales, de sorte que ce ne soit autre chose d' estre moral, que d' estre libre, et la moralité rien autre chose que la liberté, qui est dedans l' action ; ce qu' ils prouvent parce que nos actions sont reputees loüables, ou vicieuses, entant qu' elles sont libres, c' est pourquoy on n' impute point ny à vice, ny à vertu, ce que fait une beste, ou un fol, d' autant qu' ils n' ont pas un pouvoir libre sur leurs actions. Neantmoins il y a de scavans personnages p43 qui ne veulent recevoir cette opinion, parce que (disent-ils) l' action peut estre changee quant à ce qui est de sa moralité, bien qu' elle demeure libre, et qu' elle soit en la parfaite puissance de la volonté, comme auparavant, ce qui ne se pourroit faire, si l' action morale n' estoit autre que la libre, ou que la moralité ne fust rien que la liberté : car cependant que la raison formelle de la moralité demeure saine, et entiere, son effet, qui est de rendre l' action, morale, doit necessairement demeurer : aussi bien que les autres effets demeurent, quand leur cause formelle demeure. Or que cet effect ne demeure pas, ils le preuvent par l' acte de creance qu' a peu avoir un juif devant le point de la nativité de Jesus Christ vray messie, p44 je croy au futur messie, lequel acte a peu estre continué jusques apres la nativité de nostre Seigneur, quant à ce qui est de son estre physique, et de son estre libre, et humain, de sorte qu' auparavant la nativité il estoit libre de la mesme liberté, qu' il est apres icelle, veu que c' est par la mesme puissance de l' entendement, et commandement de la volonté qu' il le continuë, et neantmoins il change d' espece en ce qui appartient à la moralité, car avant la nativité, c' estoit un acte de foy bon, et loüable, qui meritoit recompense, lequel apres une suffisante cognoissance de la venuë de Jesus-Christ vray messie, est un acte d' infidelité, mauvais, vituperable, et qui merite un juste chastiment : et par ainsi p45 le mesme acte quant à la liberté, est differend en espece quant à la moralité, puis qu' il a divers motifs, diverses fins, et intentions. Ce qui est encor evident en une action, qu' on fait pour divers motifs, comme lors que quelqu' un donne l' aumosne par misericorde pour subvenir au pauvre, par charité pour plaire à Dieu, et par penitence pour satisfaire à ses pechez, cet acte n' a qu' une liberté, et neantmoins il a plusieurs moralitez. Et puis la liberté est une proprieté naturelle de l' homme, à qui cette façon d' agir n' appartient pas moins naturellement qu' au feu d' eschauffer, et au soleil d' esclairer, partant si l' estre moral, et l' estre naturel sont distincts, il faut confesser que la liberté n' est pas ce qui fait que l' action p46 soit morale (or la façon d' agir avec liberté convient à l' homme entant qu' il a son estre naturel d' homme) : car c' est ainsi, que chasque estre naturel, et chasque espece a sa façon propre d' agir differente d' avec la façon d' agir de toutes les autres especes. Et bien que la cognoissance de l' entendement avec son indifference, et celle de la volonté ne soient precisément la moralité, ou pour mieux dire, ne constituent pas nos actions en leur estre moral, neantmoins elles y sont necessaires, comme matiere et fondement sans lequel elles ne pourroient estre morales, non plus que libres, si la cognoissance n' y estoit, et que l' entendement n' y fust conjoinct comme vraye racine, et fondement de la liberté. p47 D' autres ont pensé que l' estre moral, à cause duquel nous appellons nos actions morales, estoit une soubmission, ou subordination, qu' à la volonté à l' entendement, entant qu' il luy propose ce qu' il faut faire, ou obmettre, et qu' il luy sert de regle pour s' exercer en ses actions, de sorte qu' ils appellent ceste action, laquelle est conforme à ceste proposition, et regle de l' entendement, morale ; je dis regle, parce qu' il faut que l' entendement soit comme regle, comme precepteur, ou dictateur, et qu' il soit une loy, à laquelle la volonté se conforme ; autrement si nous considerons la seule cognoissance de la raison, entant qu' elle est necessaire pour vouloir, elle ne sera cause de l' action entant que morale, mais seulement entant p48 qu' humaine, et volontaire, ce qui demeure en l' estre naturel, à qui appartient la proposition, et irradiation de la raison sur la volonté, et sur la liberté d' agir. Il faut donc que ce respect de la volonté vers l' entendement, entant qu' il commande, et sert de loy, et de regle, intervienne à ce qu' une action soit morale, autrement il sera impossible qu' il y ait aucun acte moral : car si vous ostez toute sorte de regle, de precepte, et de loy, il n' y aura plus ny bien, ny mal : n' y ayant plus ny bien, ny mal, il n' y aura plus d' estre moral, puisque l' action morale se divise en actions bonnes, et mauvaises : et neantmoins la liberté demeurera à l' homme, car l' entendement esclairera encores la volonté avec indifference, mais il ne commandera p49 plus rien, ou ne servira plus de regle, à ce que la volonté fasse ce qui est expedient : si bien que la moralité sera prise du respect que nos actions ont avec la regle de la volonté, laquelle regle est à nostre égard le dictamen de la raison : mais en Dieu, c' est sa volonté mesme, car il n' a autre regle, autre loy, ou obligation que soy mesme, si bien que la moralité des actions libres de Dieu, telles que sont sa misericorde, sa charité, et son amour envers nous, n' est prise d' aucune loy, que donne l' intellect divin à la volonté, mais de la volonté divine, laquelle est seule inpeccable par nature, d' autant que toute seule elle est sa regle, et le principe formel de ses actions morales. Ce qui n' empesche pas que la mesme formalité de l' action morale p50 ne convienne aux actions divines, veu que ce n' est que par accident, que l' entendement est la regle de la volonté : car si l' homme estoit infini, comme Dieu, il n' auroit rien que sa volonté pour regle : c' est pourquoi ceci ne doit pas estre cause que nous changions de raisons, ou d' opinion, non plus qu' il n' en faut point changer, lors qu' il est question de parler des sacremens, desquels bien que le materiel fust changé (comme quelques uns pensent qu' il est maintenant changé au sacrement de l' ordre) le formel, sçavoir est la signification pratique, demeureroit en son entier, quoi qu' elle fut transportee à ce signe, et à cette matiere, ou à une autre : de mesme pourveu que les actions libres soient faites avec ce regard, que nous avons dit, à leur p51 regle, elles seront morales, soit que l' entendement, ou la volonté, ou quelqu' autre puissance que ce soit, serve de regle. D' où nous pouvons conclurre, que la loüange, ou le blasme (voire mesme la racine de ses proprietez, qui est la dignité, pour laquelle on fait prix, ou on tient à mespris une action, qu' ils nomment, imputabilité ) ne sont pas ce qui fait qu' une action soit morale, mais ce sont seulement proprietez, qui suivent l' estre moral, comme l' ombre le corps. Il faut encore remarquer, pour bien entendre cette moralité, que la volonté humaine peut regarder le dictamen de la raison comme sa loy, et sa regle en deux façons : premierement entant que cette regle precede, et est comme l' acte premier, lors que la volonté n' agit p52 pas encore, mais qu' elle regarde, ou apperçoit à sa façon le precepte de la raison ; et ce precepte de l' entendement determine moralement la volonté, bien qu' elle puisse n' agir pas, ou faire le contraire de ce que l' entendement luy prescrit comme le plus expedient. Ce qui se peut expliquer par l' exemple d' un artisan, lequel est determiné par les regles de son art, ou par l' exemplaire, et l' idee qu' il se propose avant que d' agir : pour la cause naturelle, laquelle opere sans liberté, elle est determinee à son action par une inclination naturelle : mais la volonté n' est determinee que par ce dictamen de raison, avant que d' agir. Secondement le regard de la volonté qu' elle a vers la raison, comme vers son legislateur, peut estre p53 consideré comme un acte second, ce qui se fait lors qu' elle agit selon qui luy a esté prescrit par l' entendement : or la moralité de l' action depend, et s' establit par le premier regard, car avant qu' elle vueille, ou ne vueille pas, elle est subjéte à ceste loy de la raison, qui luy commande, et luy enseigne comme il faut qu' elle se comporte : c' est pourquoy à cet instant qu' elle n' opere pas encore, et qu' elle est indifferente à vouloir, ou ne vouloir pas, elle est cause de l' action libre, entant que ceste action est morale, laquelle elle rend par apres bonne, ou mauvaise selon qu' elle agit, comme nous dirons cy apres. CHAPITRE 4 p54 où il est declaré ce que c' est que de la moralité, et de la bonté morale, qui se retreuve en nos actions. bien que nous ayons dit cy devant que l' estre moral estoit le respect qu' avoit la volonté à sa regle, ou au commandement de la raison, neantmoins nous n' avons pas encore veu si cet estre est reel, où s' il n' est qu' imaginaire, c' est à dire, s' il n' a autre estre que ce pendant que nous y pensons actuellement, ou si c' est quelque chose de vray, et de reel, avant l' operation de l' entendement, et si ceste realité est interieure, ou seulement exterieure à l' action. Quant à ce qui est de la realité, il p55 est certain que la moralité est reelle, puis qu' une bonne action n' est pas moins distincte d' une meschante avant que nous y pensions, que la volonté d' avec l' entendement, veu que tous deux sont de differentes especes. Mais il y en a beaucoup, qui croyent que ceste realité n' est autre chose qu' un nom, ou denomination exterieure, qu' on donne à l' action, laquelle ne reçoit en soy aucune mutation ; ce qu' ils confirment par l' exemple d' un juif, qui croioit devant l' advenuë de nostre Seigneur que le messie n' estoit pas arrivé, et demeura en ceste mesme creance apres la nativité, acte qui n' est changé interieurement, bien qu' il soit bon, et mauvais, mais seulement à cause de la circonstance du temps, laquelle luy est exterieure. p56 Le mesme se peut dire d' un qui par un mesme acte voudroit manger de la viande à un jour qui n' est defendu, et au jour suivant defendu, et de mille autres actes pareils. Neantmoins il semble plus veritable, que ceste realité morale est interieure à l' action, non pas entant qu' elle est simple action, mais entant qu' elle est morale, de façon que ceste moralité, aussi bien que la liberté, est une entité morale, qui adjouste quelque chose d' interieur à ceste action : ce que je monstre briefvement, afin de venir à ce qui est de la bonté morale. Lors que plusieurs choses sont appellees telles, ou telles, par une denomination exterieure à cause d' une autre, cet autre icy doit avoir en soy la raison formelle, pour laquelle les susdites ont ce p57 mesme nom, comme lors que la medecine, et la pourmenade sont appellees saines, à cause qu' elles apportent la santé au corps, ceste santé, qui n' est dedans la medecine, doit estre au corps, ou pouvoir y estre. Or nous avons plusieurs choses, qui s' appellent morales, à cause de l' acte produit par la volonté, et reglé par la raison, telles que sont les actions commandees des autres facultez, comme les operations de l' entendement, de l' imagination, et de la puissance motive, dont il doit y avoir une raison interieure, ou une forme de ceste moralité dedans sa volonté, par les circonstances des actions, et tout ce que nous faisons pour la vertu, et en consequence de cet acte moral de la volonté, soit appellé moral. p58 Ce que je confirme, parce qu' il est impossible que ceste action morale, entant que morale, procede d' un autre principe que de la volonté, de laquelle s' il ne dependoit point, il ne seroit moral ; comme si Dieu le produisoit par soy-mesme, il n' auroit plus ceste dependance de la volonté, necessaire à ce qu' il soit moral ; ce qui fait paroistre qu' une nouvelle raison de vie, ou vitalité, (pour parler avec la philosophie) est adjoustee par la moralité, aussi bien que par la liberté. De plus, l' acte vital elicite, que produit la volonté avec indifference, et par commandement de la raison, est dit libre, et moral plus proprement, que n' est pas l' effet que Dieu produit hors de soy, comme quand il cree une ame dedans le corps organizé : car p59 ceste moralité doit estre interieure à l' action de nostre volonté, mais l' oeuvre exterieur que Dieu fait est appellé libre par une denomination reelle, qui ne luy est qu' exterieure. Il s' ensuit donc que la moralité est une nouvelle entité , ou modalité , laquelle est receuë dans l' action de la volonté, et par laquelle elle se porte d' une autre façon vers son object, que si l' action estoit seulement libre, et non morale. Ce qui fait qu' il n' y a point d' autre cause pourquoy une action est morale, que la volonté, entant qu' elle produit un acte libre soumis au dictamen de la raison ; et le mesme acte, entant que libre, n' est produit que par la mesme volonté, entant qu' elle peut agir, ou ne pas agir, si bien qu' en agissant, et quant p60 faisant une reflexion expresse, ou virtuelle sur cette indifference, elle produit ceste liberté, laquelle enrichit ceste action d' une nouvelle raison, et comme d' une nouvelle modification : c' est ainsi que les tapisseries enrichissent les murailles d' une chambre, excepté que le premier tapi est exterieur au second, aussi bien que la muraille : mais la liberté, et la moralité sont interieures à l' action volontaire. De là vient que la volonté, entant qu' elle est principe de la moralité, depend de la conduite, et de la regle de la raison, à laquelle elle a une habitude essentielle, ce que n' a pas le drap, ou la ligne, à l' aune, ou à la regle, par laquelle elle est mesurée, car la ligne ne depend pas de la regle, comme la volonté, entant que principe de l' estre p61 moral, depend de ce rapport à la regle de la raison : c' est pourquoy la ligne peut estre sans la regle, mais l' action morale ne peut estre, que l' entendement ne juge, et commande ou du moins n' addresse auparavant la volonté. D' où je concluds que vivre moralement est vivre en se soubmettant au dictamen de la raison ; et que l' estre moral n' est rien autre chose que ce respect vital qu' a la volonté au commandement de l' intellect, lors qu' elle veut agir, de façon que tout ce qui concerne ceste volonté agissante en ceste façon, est appellé moral à cause de la moralité, qui se retrouve formellement dedans l' action de la volonté reglee au niveau de la raison. Reste maintenant à monstrer p62 d' où vient qu' une action est dite bonne, ou mauvaise, moralement parlant, et que c' est qui la rend bonne de ceste bonté morale, à cause de laquelle nos actions sont loüables, et dignes de recompense. Nous parlons icy des actions produites par la seule volonté, car les actions des autres facultez, non plus que leurs objects, et habitudes, n' ont aucune liberté, que celle qu' ils empruntent des actions morales de la volonté. Or il est aisé à conclure de ce que nous avons dit cy dessus, que la bonté morale n' est pas seulement une chose conceuë, et attribuee à l' action de la volonté, telle qu' est l' action de l' oeil, qu' on attribuë à ce qu' on a veu, et à cause de laquelle nous disons qu' une maison a esté veuë, ce qui n' apporte rien de nouveau p63 à la maison, mais ceste bonté est interieure, et reelle à l' action morallement bonne, comme la proprieté de rire, et de pleurer est interieure à l' homme. Et bien que Dieu soit reellement createur, encore que cela ne soit qu' une denomination exterieure, laquelle vient, et procede d' une habitude de raison, qu' a Dieu à la creature, neantmoins ceste realité est fondee sur la puissance de Dieu, qui luy est essentielle. Il n' y a donc nul doute que la bonté convient reellement à nos actions, avant que l' entendement pense à ceste bonté, c' est pourquoy il y a diverses especes reelles de bonté morale, comme nous verrons tantost. La bonté morale prise formellement, et à proprement parler, n' est pas dans la loy, ou dans la droite p64 raison, ny tiree d' icelles, puis qu' elle n' y est pas ; car puis qu' elle est interieure à l' action, la loi, ny la raison ne peuvent estre ceste bonté, veu que toute sorte de loy est exterieure à l' action. Que si ceste bonté pouvoit estre quelque chose hors de l' action morale, un homme pourroit estre bon, et mauvais sans aucun changement, à la façon d' une colomne, laquelle sans se changer est tantost à droict, et tantost à gauche. Or bien qu' il soit necessaire que l' objét, la fin, et les circonstances soient conjointes à l' action selon que requiert le dictamen de la raison, neantmoins la bonté moralle ne consiste point en tout cela, non plus que l' art ne consiste pas formellement en tous les artifices qu' on faict par iceluy, car tout cela est exterieur p65 à l' action produite par la volonté, à laquelle seule convient la bonté morale, de laquelle nous parlons. La raison n' a garde d' advoüer qu' une action soit bonne, si elle n' a tout ce qu' elle juge estre de sa perfection, non plus que l' artiste n' approuvera jamais un ouvrage, si tout ce que requert son art, n' y est observé ; or la raison confessera ingenuëment, que l' objet, la fin, et les circonstances ne sont pas cette bonté morale, laquelle doit estre aussi intime, essentielle, et reelle à la bonne action, comme la moralité est essentielle à l' action morale, puisque la bonté morale est une difference, qui restraint les limites de cette moralité, comme le genre moral a une certaine espece d' estre moral, et puis que telles doivent estre les differences, quel p66 est le genre. Or nous avons monstré cy dessus, que la moralité estoit interieure, reelle, et essentielle à l' action morale ; il ne faut donc plus douter que la bonté, dont nous parlons, ne soit intime à l' action bonne moralement parlant, afin que la bonté morale responde à la bonté surnaturelle, par laquelle nous sommes justifiez, qui nous est interieure, ainsi qu' à definy le concile de Trente contre les heretiques, qui pensent que nostre bonté, et nostre justification ne nous est qu' exterieure, et imputative. Or ceste realité n' est autre chose qu' une nouvelle raison de vie, laquelle perfectionne, et accomplit l' action, luy apportant un nouveau degré de perfection, qui lui est comme essentiel, entant qu' elle est bonne. De sorte que comme la substance n' est pas assortie de toutes ses perfections p67 jusques à ce qu' elle ait sa subsistance, aussi l' action n' est en sa perfection, si ceste bonté morale ne l' enrichit, estant comme la perle, qui accomplit la beauté interieure de nos actions. Ceste bonté est produite en ce mesme instant que la volonté se soubmet à la droite raison, et qu' elle execute son raisonnable commandement, ou qu' elle suit sa direction : car le dictamen de la raison est le niveau auquel la volonté se doit conformer ; c' est pourquoy ceste conformité à la raison est ce qui fait, que l' action produite par la volonté est bonne moralement parlant : et ceste conformité n' est rien autre chose qu' un rapport qu' a la volonté à l' entendement, ou à la droite raison ; si bien que la volonté produisant son acte en se p68 rendant conforme à la droite raison, produit quant et quant ceste bonté morale, dont nous parlons. Et bien que l' action que nous devons faire, et que nous appellons bonne moralement, soit desja bonne en soy, avant que la raison dicte, qu' elle est bonne, puis qu' il est vray de dire, que telle, ou telle action est bonne, avant que l' entendement la prescrive, veu que la raison suppose que ce qu' elle propose, est bon lors qu' elle est droite : neantmoins ceste bonté n' est que fondamentale, et naturelle, entant qu' elle est convenable affin de perfectionner l' homme, mais elle ne peut avoir ceste bonté formelle, par laquelle l' homme est dit avoir une bonté morale : car il faut necessairement que l' homme produise ceste action avec une entiere p69 liberté selon que luy dicte la droite raison, avant que l' action qu' il produit, soit bonne de la bonté dont nous parlons. C' est pourquoy si un homme faisoit la meilleure action du monde sans liberté, ou sans se conformer à la droite raison, elle ne pourroit estre bonne de ceste bonté morale, qui est interieure à l' action produite par la volonté. D' où sensuit que la science des morales ne peut estre establie, si premierement nous ne supposons la liberté, et la raison, sans lesquelles rien ne peut estre bon moralement : car la raison est si necessaire, que l' action ne peut estre que bonne, moralement parlant, qui se conforme à sa droicture, bien qu' elle fust deceuë, et qu' elle dictast le mal au lieu du bien, lors qu' elle ne peut appercevoir p70 ceste tromperie, comme nous avons dit en un autre lieu, lors que nous avons traicté de l' usage de la raison. Le D je vous suis merveilleusement obligé de m' avoir tellement esclarcy ce point de la morale, pleust à Dieu que le temps permit que vous me donnassiez une idee de tout ce qu' il faut sçavoir de ceste science, et que me fissiez voir si on pourroit l' establir à priori , sans qu' il fust necessaire de recourir à une derniere fin. Le Theol vous proposez icy un point, sur lequel j' ay souvent medité, afin de voir si la morale se pourroit traicter à la façon des autres sciences, mais ce n' est pas une difficulté, qu' il faille resoudre à la legere, car elle importe grandement. Ce qui me fait croire que p71 cela ne se peut, c' est que les plus sçavans du monde tant en philosophie, qu' en theologie, l' ont tousjours traictee par la consideration de la fin, tels qu' ont esté Aristote et S Thomas. Toutesfois si jamais l' occasion s' en presente, j' en descriray quelque lineament, par lequel je monstreray ce qui s' en peut dire à priori , ou du moins je declareray si cela est tout à fait impossible. Le D je suis merveilleusement satisfait de ce discours, mais je vous prie vous ressouvenir de la requeste que je vous avois faite cy-devant, afin qu' estant armé de fortes raisons pour preuver que Dieu est, je retire beaucoup de libertins, (avec lesquels je me treuve souvent) de leur impieté, et de leur aveuglement, qui est si grand qu' ils ne croyent aucune divinité, quoy qu' on leur puisse dire. CHAPITRE 5 p72 dans lequel le theologien preuve que Dieu est, contre les athees, et les libertins. Le Theologien je suis bien aise que vous m' ayez jetté sur ce sujet ; car je desire grandement que l' atheisme prenne fin, et que tout le monde recognoisse le grand moteur de l' univers pour createur de toutes choses. Je vous asseure que je me suis fort souvent estonné, lors qu' on m' a dit qu' il y avoit des athees, veu qu' il n' y a creature si chetive qui n' enseigne que Dieu est, et qu' il est unique et souverain. Je croy qu' il faut avoir l' ame merveilleusement p73 abbrutie pour en venir jusques là que de penser qu' il n' y a point de Dieu. Certainement je suis bien empesché par où je commenceray pour vous monstrer qu' il est necessaire de confesser que Dieu est, car il n' y a rien au monde, qui ne le preuve ; et ne le suis pas moins à trouver ce qui a peu estre cause que quelques-uns soient tombez en cet abisme d' impieté, bien que j' en aye rapporté dix-huict raisons en l' article 3 de la question, que je fis imprimer l' an passé contre les athees. Je me contenteray maintenant d' en extraire quelques preuves pour vous armer contre les atheistes. Il n' y a personne qui ne m' accorde que s' il y a un estre souverainement bon, il merite le nom de p74 Dieu, puis que nous n' entendons autre chose par ce nom, que ce qui a toutes sortes de perfections, et à qui rien ne manque : or que ce bien souverain soit, je le monstre. S' il n' est pas, il faut donc que sa privation soit, laquelle sera le souverain mal, et par consequent le souverain non estre, puis que le mal, et le non estre sont une mesme chose, mais il n' y a nulle apparence que la privation soit plustost que son acte, lequel la doit necessairement preceder ; il faut donc confesser qu' il y a une souveraine bonté, puis qu' il ne peut y avoir une souveraine malice : nous avons donc un estre souverain, puis que nous refusons un souverain non estre, estant necessaire que l' un, ou l' autre soit, il ne faut donc plus douter qu' il n' y ait un dieu, p75 lequel est si necessaire, qu' il est impossible que cela ne soit : car autrement il seroit impossible qu' il y eust rien de tout ce qui est, puis qu' il n' y auroit rien qu' un eternel non estre, avec lequel toute sorte d' estre est incompatible. D' abondant il est necessaire qu' il y ait un estre independant, qui n' ayt aucunes bornes, ou limites de perfections, autrement il seroit impossible qu' il y eust rien au monde, car il faudroit que tout ce qui y seroit, fust dependant, or ceste dependance ne pourroit remonter jusqu' à l' infiny, de façon que tout ce qui seroit, eust receu son estre, et qu' il n' y eust point d' estre, lequel n' eust receu le sien de personne. Et puis s' il n' y avoit point de Dieu, ou d' estre independant, il seroit impossible qu' il p76 y en eust, et par ainsi nous aurions une plus grande imagination, que tous les estres du monde : et l' estre de nos pensees, et de nos phantasies surmonteroit infiniment tous les estres reels, et ce qui seroit imaginaire surpasseroit ce qui est veritable, ce qui ne peut estre. Que nos imaginations et pensees fussent plus grandes, cela est clair ; par ce que nous concevons un estre infiny quand nous voulons : et quoy, sera-il dit que ces pensees n' auront aucun object ? Comment est-il donc possible que l' entendement, ou la volonté s' y portent, si grandement, si puissamment, et avec tant de ferveur ? Arriere des bons esprits la maudite pensee de ceux qui sont si estourdis, qu' ils estiment qu' il n' y a point de Dieu. Dites moy, je vous prie, est-il p77 possible de se persuader qu' il n' y a point de Dieu ? Ce peut-il faire que ces beaux lambris celestes, ces 4 elemens, et tout ce que nous voyons, n' ait esté fait de personne ? Sera-il plus facile de croire qu' une oraison de Ciceron, que l' aeneide de Virgile, qu' une maison, ou une ville ne peut estre de soy mesme, que les estoilles, ou les elemens ? Mais je vous prie, pourquoy est-ce que le ciel n' est plus grand, pourquoy n' est il quarré, ou sexagone, au lieu d' estre rond, s' il ne depend d' aucun ? C' est une contradiction tres-evidente de dire que ce qui n' est infiny, n' ait pas esté faict, car s' il est finy, il est necessaire que quelqu' un l' ait finy, et limité : or tout ce que nous voyons est finy, en suite dequoy il faut qu' il ait receu ses bornes de quelqu' un, qui p78 ait un estre infiny, qui est le vray Dieu, lequel estant immense borne toutes choses selon son bon plaisir. Voicy encore une autre raison entre cent qu' on pourroit rapporter à ce suject. Tout ce qui est au monde, se resoult és principes, desquels il est composé, car vous ne sçauriez trouver corps aucun, qui ne se resolve en ces 3 principes, sel, quelques-uns, en corps, esprit, et ame, ou en terre, feu, et eau : or tout ce qui se resoût, et dissoût, a esté conjoinct et composé, veu que le mesme ordre qu' on garde à la dissolution, s' est retrouvé à la composition ; il faut donc que quelqu' un ait fait ceste composition, lequel n' ait esté composé, mais qui soit tres-simple. De plus, puis que toutes choses, soient pierres, plantes, p79 animaux, ou mineraux, qui se retrouvent és 4, ou 5 familles, et estages de ce monde, prennent fin, et se font avec le temps, il est certain qu' elles ont aussi commencé avec le temps, comme a fort bien remarqué le premier historiographe du monde, lors qu' il a dit que Dieu crea le ciel, et la terre au commencement du temps. Mais il est impossible que Dieu ait esté creé, puis qu' il est devant tout temps, et devant tout ce que nous voyons : il estoit, comme il est encore, et sera eternellement, et immuablement, ce tres profond ensoph des cabalistes, bien-heureux par soy mesme, lequel n' a fait les hommes que pour sa gloire, et afin qu' ils contemplassent la bonté souveraine pour la servir, et l' adorer à tout jamais. C' est donc là où p80 nous devons aspirer, et ne devons avoir autre but, ou pretention que de jouyr de ce bien infiny, ne nous soucians, et n' usans d' aucune chose, qu' entant qu' elle nous servira comme d' échelon pour nous unir à Dieu, qui nous a faits, et nous entretient de nourriture, de vie, de vestemens, et de tout ce qui nous est necessaire, à ce que nous le loüions eternellement, et que nous l' aymions par dessus toutes choses. Le D beny soit l' eternel, qui m' a donné ce jourd' huy une telle rencontre, jamais je n' ay entendu discours qui m' ait plû davantage. Bon dieu ! Se peut il treuver quelqu' un si abruty, et si aveuglé qui pense qu' il n' y ait point de Dieu : pour moy j' estime que cela ne peut venir que faute d' esprit, et de jugement, car tout p81 ce qui est au monde nous presche ceste verité. Le Theolog veritablement quand on contemple le bel ordre qui est au monde, et qu' on voit que chaque chose retient son rang, et son lieu, nonobstant tous les desordres, qui semblent arriver, il faut conclure qu' il y a quelqu' un qui gouverne tout le monde, et qui maintient toutes choses en bon ordre, car le monde ne pourroit pas garder le branle inviolable, et la cadence reguliere, que nous y appercevons, n' estoit l' Orphee divin, qui touche les cordes du grand luth de l' univers, et qui a soing de tous les ressorts, et mouvemens, qui paroissent dans les cieux, et dans les elemens. Se pourroit-il faire qu' une nef evitast le naufrage, laquelle n' auroit pilote p82 ny gouvernail ? Nullement ; que sera-ce donc de ceste grande arche, et de ce grand navire du monde, si Dieu ne le regit, et conduit en toutes ses demarches ? Ce qu' a fort bien consideré un docte poëte de nostre temps en ces vers. callez les voiles bas, etc. p93 pleust à Dieu que tous nos poëtes françois voulussent employer leur temps, et leurs plumes à descrire les merveilles de Dieu, afin d' enraciner de plus en plus la creance du createur en ces esprits qui sont si mal faits, que rien ne leur est agreable, s' il n' est parsemé de mille discours folastres de l' amour impudique, au lieu qu' ils s' amusent, et perdent le temps à composer une infinité de ravauderies, qui ne meritent pas d' estre leuës, et pour lesquelles ils seront griefvement punis apres ceste vie, s' ils n' en font icy penitence, et s' ils p94 n' employent leur travail à quelque chose de plus serieux, et qui soit agreable à Dieu. Le D veritablement je croy que si un tas d' escrivains qui broüillent, et perdent le papier avec leurs frivoles, et inutiles inventions pour attraper la piece des imprimeurs, et des libraires addonnez à leur avarice (qui n' ont que le lucre devant les yeux, sans se soucier si ce qu' ils impriment est bon, ou mauvais, sale, ou honneste, diffamatoire, ou non, pourveu qu' ils en fassent leur profit, et remplissent leur bourse) si, dis-je, ces escrivains, qui semblent maintenant surpasser les mousches, si non en nombre, du moins en importunité, changeoient de batterie, et que leurs escrits dressassent les jeunes hommes à la vertu, ou p95 leur enseignassent quelque science, nous ne verrions pas tant de jeunesse enervee, perduë et quasi abrutie. Il seroit à desirer que la justice y mit ordre : car il importe grandement pour le repos public, pour la conservation de l' estat, et pour maintenir le respect qu' on doit porter aux princes, aux legislateurs, et aux loix. Mais je vous prie de me faire encore part de quelqu' autre raison pour establir l' estre divin dedans l' esprit de quelques ecervelez, avec lesquels je me retrouve souvent, et qui font gloire de ne croire rien qui soit. CHAPITRE 6 p96 dedans lequel on continuë à prouver que Dieu est. bien que les raisons que je vous ay deduites jusques icy, ne soient que trop suffisantes pour faire esvanouyr l' atheisme : neantmoins puisque vous prenez plaisir à ce discours, et qu' il semble que desirez vous en servir pour desabuser quelques uns de vostre cognoissance, j' adjousteray encore quelques raisons, que je prendray d' entre celles que j' ay plus amplement deduites en la question contre les athees. Il est impossible qu' il y ait un tel nombre de planettes, et d' estoilles, comme il y a, et que les p97 cieux puissent garder la distance qui se trouve des uns aux autres, s' il n' y a quelqu' un qui leur ait donné ces proportions, et qui les ait fait en ce nombre, plustost qu' en un autre ; car je vous prie, pourquoy est-ce que la lune est esloignee de nous de cinquante et six semidiametres de la terre, lors qu' elle est en sa moyenne distance ? Pourquoy le soleil se recule-il de nous par 1182 semidiametres, quand il est en son apogee, lequel se retrouve ceste annee 1624 au dixiesme degré de l' escrevisse ? Et pourquoy n' est-il distant que de 1101 semidiametres, lors qu' il est en son perigee, qui se retrouve au signe du (...). Qui est-ce qui luy fait faire ce chemin en descendant plus bas en l' un qu' il n' estoit p98 en l' autre de 81 semidiametres. Je vous en pourrois demander tout autant de Saturne, de Jupiter, et de Mars, et m' enquester pourquoy ils sont tantost plus haut, tantost plus bas, mais je serois trop long : c' est assez que vous voyez clairement qu' il faut necessairement advoüer qu' il y a un estre divin reglant tout, et qui n' est reglé de personne. Car le soleil n' en seroit pas moins soleil, bien qu' il fust plus prés, ou plus esloigné de la terre, aussi bien que les estoiles pourroient encore estre estoiles, si elles s' absentoient plus loing de nous que de quatorze mille semidiametres terrestres. La proportion qui se trouve entre tous les corps du monde, conclud aussi qu' il y a un p99 Dieu, qui a fait tout l' univers en poids, en nombre, et en mesure : car la terre n' auroit pas une pareille raison avec le soleil, qu' a 1 à 140, et avec la lune que quarante à avec 1 ; et ne seroit pas en comparaison de toute la solidité spherique du monde visible comme un à (...), (c' est à dire qu' elle n' auroit pas la proportion qui est entre l' unité, et deux trilions, sept cents quarante et quatre bilions : ce que d' autres diroient deux mille sept cents quarante et quatre miliards, prenant chaque miliard pour dix cents milions) : la terre dis-je n' auroit pas ceste raison avec les planettes, et avec tout le monde, s' il n' y avoit un souverain architecte, qui leur eust donné ces quantitez, ces mesures, ces distances, et ces p100 proportions. Le D vous me feriez un singulier plaisir, si vous vouliez prendre la peine de me dire toutes les proportions qu' ont les cinq autres planettes, et toutes les estoilles avec la terre, et par ensemble. Le Theol il me semble qu' il est plus à propos de passer outre, tant parce que vous pouvez voir tout cela en la 19 26 et 33 raison, que j' ay rapportee en la susdite question contre les atheistes, que parce que Tycho Brahe, Kepler, Blancan, l' astronomie danique, et plusieurs autres deduisent ces matieres fort amplement. C' est pourquoy je mets fin à ce discours, c' est assez que vous consideriez attentivement d' où la raison tiree de ces distances, et proportions prend sa force, qui est p101 que le soleil, ou quelqu' autre planette que ce soit, n' a peu se determiner soy-mesme à s' esloigner tantost plus, et tantost moins, et n' a peu faire que sa grandeur fust autre qu' elle n' est : non plus que la terre n' a pas eu 7200 lieües en son circuit, parce qu' elle n' a voulu en avoir davantage, mais parce que celuy qui l' a faite, ne luy a voulu donner que cela. Il n' y a pas moyen d' en trouver une autre cause ; cherchez tant que vous voudrez pourquoy le circuit du firmament a cent milions huict cens mille lieuës ; et par consequent pourquoy son diametre est de trente et deux milions, et septante et quatre mille lieuës, vous n' en sçauriez donner autre raison, sinon que Dieu l' a ainsi voulu pour beaucoup de raisons que p102 nous ne sçaurons qu' en paradis. On trouve aussi la mesme raison dedans les mouvemens celestes, n' y ayant autre cause que la volonté divine, pourquoy la mer se meut plustost en 25 heures, qu' en 100, ou en quelqu' autre nombre ; pourquoy la lune court tout le zodiaque en 27 jours, et huict heures, et r' atteint le soleil en vingt neuf jours, et 12 heures : pourquoy le soleil demeure 365 jours 5 heures (...) à faire son cours annuel, et pourquoy son apogee est 28800 ans, avant que d' achever tout le zodiaque, qui est le temps du propre mouvement des estoilles. Car nous ne pouvons dire que le soleil, ou les autres astres ayent besoin de ces mouvemens pour leur conservation, veu que le repos ne leur est contraire ; et bien p103 que quelqu' un pensast que ce mouvement fust necessaire pour empescher la corruption ou de l' astre, ou des individus qu' il s' imagineroit estre là, comme de nouveaux mondes, il faudroit neantmoins venir à sonder la raison pourquoy ces individus auroient besoin de ce mouvement, et tousjours avoir recours à un premier moteur, si bien que de quelque costé que nous nous tournions, il faut confesser que Dieu est. Le D je voy clairement que toutes ces raisons sont irrefragables, car bon gré mal gré qu' on en ait, il est necessaire que tout ce qui est limité en grandeur, en figure, en nombre, en poids, et en mouvement, ait esté limité par quelqu' un, lequel n' ait point de bornes, et qui soit infiny, veu p104 qu' il est impossible qu' on ne vienne à une premiere cause, qui donne l' estre, la difference, et toutes les proprietez à toutes choses, et qui ait aussi bien determiné le nombre des genres, et des especes, comme celuy des individus. Or avant que nous sortions de ces mouvemens, je vous supplie de me dire si on pourroit prouver combien de lieuës fait chaque estoille du firmament en une heure. Le Theol vostre demande peut avoir un double sens, car vous demandez cela ou du mouvement qu' elles ont d' orient en occident, par lequel elles font le tour entier en vingt quatre heures, ou du mouvement, qui leur est propre de l' occident à l' orient, lequel ne s' acheve qu' en p105 vingt et huict mille huict cents ans, comme j' ay desja dit. Si vous parlez du premier mouvement, qu' on appelle rapide à cause de sa vitesse, il est fort facile de sçavoir combien chaque estoile de l' equinoctial fait de lieuës en une heure : car il ne faut qu' à diviser (...), qui est le nombre des lieuës de tout le circuit du firmament, par vingt quatre, et le quotient donnera les lieuës pour chaque heure du jour, qui seront (...), c' est à dire quatre milions deux cents mille : de là mesme vous pourrez sçavoir combien de lieuës feront ces estoiles dedans une minute d' heure, car (...) divisé par 60, qui sont les minutes d' une heure, donnerent sept mille lieuës, que les susdites estoiles feront en une minute ; p106 si par apres vous divisez 7000 par 60, le quotient vous donnera les lieuës, que font les estoiles en une seconde minute, et seront 116 lieües (...). On pourroit ainsi proceder à l' infiny pour trouver combien de lieües elles font en une tierce, une quarte, une dixiesme, et ainsi des autres. Ce qui monstre clairement qu' il faut que nous ayons receu nostre entendement d' un estre infiny, puisque nous appercevons qu' il penetre tout sans borne, et sans fin. Mais pour trouver le chemin qu' elles font l' espace d' une heure par leur propre mouvement, il est un peu plus difficile, neantmoins je vous le diray pour en avoir la memoire fresche, car je l' ay desja fait sur la fin de la 33 raison contre les athees, au lieu que j' ay cy devant p107 allegué. Or pour entendre cecy, il faut supposer qu' elles ne font en un an entier que 51 secondes, et par consequent qu' en l' espace de 1461 jours qui font 4 ans, elles font 204 secondes, ou 12240 tierces : servez-vous maintenant de la regle de trois, en disant si 1461 donnent 12240 tierces, combien un jour en donnera-il, vous aurez 8 tierces (...) qui est le chemin particulier des estoiles durant un jour. De plus il faut sçavoir qu' il y a dedans le circuit du firmament 1296000, lesquelles respondent à 360 degrez : or ces degrez, ou ces secondes de tout le circuit donnent (...) lieuës, donc 51 (qui est ce que font les estoiles en un an par leur propre mouvement) donneront 3967 lieuës p108 avec (...) donc le mouvement d' un jour, sçavoir est (...) donneront unze lieuës, et presque (...) que les susdites estoiles feront en un jour. D' où il sensuit encore par une infallible raison qu' elles chemineront en une heure 1380 pas, qui respondent a 21 quatriesme, 27 cinquiesmes, 12 sixiesmes, et 27 septiesmes. Bref vous sçaurez quel chemin elles font en une minute, si vous divisez 1380 pas par 60, car vous aurez 23 pas que font les estoiles, qui sont dedans l' equinoctial. Par où vous voyez quelle proportion il y a entre leur mouvement rapide, et cestuy cy, qui leur est propre, veu que par celuy là elles font 7000 lieuës en une minute, et par cestui-cy 23 pas. Le D je prendray encore la hardiesse de vous demander à p109 quel espace de la terre respondent 23 pas du firmament, si vous jugez que je le puisse comprendre. Le Theol j' ay aussi monstré cela au lieu susallegué, où j' ay dit que la raison qu' il y a du circuit du firmament (...), au circuit de la terre 7200 lieuës, se retrouvoit presque entre 23 pas, et deux tiers d' une ligne : d' où je concluds que les estoiles passent les (...) d' une ligne sur la terre en l' espace d' une minute de temps. Mais il faut que vous preniez garde que je ne parle que des estoiles de l' equinoctial, ou de celles qui en sont fort proches, car tant plus elles s' en esloignent, et moins font elles de chemin. De plus lors que je vous ay parlé de lieuës, j' entends des françoises, ausquelles je donne trois mille pas, et à chaque pas p110 5 pieds de roy, sans m' astreindre à l' ancien pied des geometres, qui n' est en commun usage parmy nous. Ne vous semble-il pas que l' homme a de merveilleuses prerogatives par dessus les animaux, puis qu' il s' assujettit le ciel, et la terre par la force de son entendement ? Par lequel il trouve que ces estoiles ne font que 23 pas en une minute, et en une seconde quasi 2 pieds, et en une tierce 5 lignes, et mille autres choses, qui sembleroient surpasser nostre capacité, si nous n' avions quelque semence d' immortalité. Le D il n' y a pas moyen de nier cela, c' est pourquoy je croy fermement l' immortalité de l' ame, et que Dieu accomplira tous les desirs que nous avons en ce p111 monde de sçavoir, et de jouyr de toutes choses, autrement il faudroit dire que nos souhaits seroient inutiles, et que la nature nous seroit marastre de nous faire desirer si ardemment ce qu' il nous seroit impossible d' acquerir si Dieu ne le nous donnoit. Le Theol nous ne manquons d' autres raisons pour convaincre les athees, telles que sont celles qui sont prises de cet axiome, tout ce qui se meut, est meu par quelqu' un : ou, tout ce qui est, a estre d' un autre, qui ne reçoit son estre d' ailleurs, excepté Dieu qui a son estre de soy-mesme . Mais je me contente de les avoir deduites en la 1 question sur la genese, d' où je vous en rapporteray encore deux ; l' une se prendra de la verité, et l' autre de la bonté, et de l' estre souverain. p112 Pensez, si vous pouvez, quand il n' a pas esté veritable que quelque chose estoit future, ou passee : que si vous ne sçauriez vous imaginer ne l' un ne l' autre, et que neantmoins ne l' un ne l' autre ne puisse estre veritable sans la verité, il est impossible de s' imaginer que la verité ait fin, ou commencement, donc elle est eternelle, et par suite necessaire, elle est Dieu ; car si la verité a commencé, ou si elle doit finir, il estoit vray que la verité estoit avant qu' elle fust, et apres qu' elle ne sera plus, il sera vray qu' elle ne sera plus, or le vray ne peut estre sans la verité, donc apres qu' il n' y aura plus de verité, il y aura de la verité, car la verité sera que la verité ne sera plus, donc la verité sera, et ne sera pas, ce qui est une absurdité trop p113 manifeste ; pour laquelle finir, il faut confesser qu' il y a une verité eternelle, laquelle ne depend d' ailleurs, et est Dieu mesme. S Augustin se sert aussi d' une raison prise de la verité, lors qu' il dit. (...). Achevons ce discours par l' autre p114 raison tiree de la supréme bonté en nous adressant à elle avec S Anselme en son prosologe. ô Seigneur, nous croyons que vous estes si grand qu' on ne peut rien penser de plus grand, ny de meilleur ; faudra-il dire que telle nature n' est point, parce que le fol a dit en son interieur qu' il n' y avoit point de Dieu ? Certainement lors qu' il escoute ce que je dis, lors qu' il m' entend prononcer, et asseurer qu' il y a un estre si bon, qu' on ne sçauroit en concevoir un meilleur, il entend quelque chose si grand, qu' il ne peut y avoir rien de plus grand : or ce qu' il conçoit, est en son entendement, bien qu' il n' entende pas que cela soit reellement, et de fait, car c' est autre chose, qu' on ait cela en l' intellect, et autre chose qu' il soit en p115 estre ; et le peintre pensant à ce qu' il doit faire, sçait bien mettre difference entre ce qui est à faire, et ce qu' il a desja fait, et cognoist que ce qui est à faire, n' est pas encore fait. Le fol est donc convaincu que du moins il a en son entendement une chose si grande, qu' il ne peut y en avoir de plus grande, car il m' escoute, et m' entend, et tout ce qu' il entend, est en son entendement. Or l' estre, qui est le plus grand de tous ceux qu' on peut concevoir, ne peut estre dedans le seul entendement, car s' il est dans le seul intellect, on peut concevoir qu' il est reellement, et en effect ; ce qui est plus grand que s' il estoit dedans le seul entendement. D' où il s' ensuit que si cet estre, par dessus lequel on n' en peut p116 concevoir un plus grand, est dans le seul entendement, cela mesme qui est le meilleur, et le plus grand de tout ce qu' on peut concevoir, sera l' estre, au delà duquel on en pourra concevoir un plus grand, ce qui ne se peut dire, ny ne peut estre, il faut donc necessairement qu' il y ait une chose non seulement en l' intellect, mais reellement, et de fait, qui soit si bonne, et si excellente, qu' on n' en puisse concevoir une meilleure, et que vrayement il n' y en puisse avoir une plus excellente, laquelle sera ce grand Dieu, qui nous a faits, et formez à son image pour le servir, l' aymer, et l' adorer, et pour jouyr de sa divine essence en la gloire des bien-heureux. Vous pouvez tirer de semblables raisons de tout ce que nous p117 voyons icy bas : car il n' y a proprieté aucune, laquelle ne depende de Dieu, et ne soit une veritable participation de ses perfections, comme quand nous disons que le ciel est grand, il faut que Dieu soit plus grand : mais d' une grandeur plus relevee, et plus eminente, laquelle n' ait aucune imperfection : si la terre est, si le ciel, si le soleil a l' estre, il faut conclure qu' il y a un estre, incomparablement plus excellent, selon la maxime de tous les philosophes, (...). De plus, si vous pensez à l' eternité, à la toute puissance, à la souveraine bonté, à la justice, à la sagesse, à l' entendement, à la volonté, bref à tout ce que nous pouvons dire, vous trouverez qu' il ne peut y avoir nul temps, nulle bonté, p118 nulle justice, nulle sagesse, nul entendement, nulle volonté dedans les estres finis, si premierement vous n' advoüez qu' il y a un estre eternel, tout puissant, souverainement bon, et juste, sage et sçavant à l' infiny, de qui depend le temps, et tout ce qui est icy bas. Car le temps ne peut s' estre faict soy-mesme, et nos puissances, nos bontez, nostre justice, et toutes nos autres facultez n' ont pas leur estre d' elles-mesmes, il faut donc qu' elles l' ayent receu de quelqu' un, lequel n' ait pas receu le sien d' ailleurs, autrement nous retomberions en la mesme absurdité. Et puis, s' il n' y avoit point d' estre eternel, independant, souverainement sçavant, juste, et bon, nos pensees seroient meilleures p119 que cet estre souverain, d' autant qu' il ne seroit pas en estre, et ne pourroit y estre, et neantmoins seroit dedans nos entendemens : il ne seroit pas en estre, comme nous supposons, il n' y pourroit estre : car qui est-ce qui le feroit, et qui luy donneroit estre ? Et par ainsi cet estre souverain seroit meilleur n' estant qu' imaginaire, et produit par nostre seule pensee, laquelle ne met rien en l' estre des choses, que s' il estoit reellement en soy-mesme, et qui ne se peut pas concevoir, et est tout à fait impossible. Par où vous voyez qu' il est si necessaire que Dieu soit, qu' il est infiniment necessaire, qu' il soit impossible que Dieu ne soit pas. Si vous comprenez ces raisons, et que vous les puissiez entendre, et deduire bien à propos, quand p120 vous vous trouverez parmy ces malheureuses compagnies d' atheistes, et de libertins, je m' asseure que vous les ramenerez au bon chemin, et les contraindrez de dire, et confesser ingenuement, qu' il est impossible que Dieu ne soit, et d' advoüer qu' il est necessaire qu' il y ait un estre souverain en toutes perfections, duquel depend tout ce qui est en tout l' univers. CHAPITRE 7 p121 par lequel les medecins sont justifiez, contre ceux qui disent qu' ils sont le plus souvent atheistes, et où il est monstré que les hommes sçavants soit en mathematique, soit en philosophie, soit en la cabale, ne sont ny athees, ny deistes, ny libertins. Le D je vous demanderois volontiers d' où vient que les medecins, les mathematiciens, et ceux qui ont beaucoup estudié en philosophie, et à la science de la nature, sont estimez athees, et se moquent de toute sorte de creance : car ils ont ce bruit là, ce qui n' est pas à mon advis sans suject : et croy p122 que cela est en partie cause pourquoy tant de jeunes hommes suivent ceste impieté, parce qu' ils voyent que c' est le sentiment des plus sçavans, sans mettre les plus grands, et les plus riches en ligne de conte, lesquels ne monstrent que trop par leur tyrannie envers les pauvres, par leurs opressions, et par leur maniere de vivre à qui la regardera de bien prés, qu' ils ne croyent point qu' il y ait de divinité. C' est la seule difficulté qui me reste sur ce suject, c' est pourquoy je vous prie de m' esclarcir là dessus, afin que nous passions outre. Le Theol il semble que vous ayez desseing d' attaquer 4 sortes de personnes, lesquelles ne sont pas telles que vous les faites, entre lesquelles vous donnez le premier rang aux medecins, et les distinguez p123 d' avec les philosophes. Je sçay que les medecins n' ont besoing de ma deffence, leur preud' homie, et leur vertu estant trop esclatante pour faire évanouïr toutes les calomnies dont on les voudroit noircir. Si est-ce que j' entreprendrois hardiment de faire une apologie en leur faveur contre tous leurs ennemis, et médisans, n' estoit que la plus part de leurs livres donnent un clair, et solemnel dementir à tous ces cajoleurs, qui parlent sans sçavoir ce qu' ils disent. Vous pouvez voir en la question contre les athees combien facilement la medecine nous porte à la recognoissance d' un vray Dieu. Je me contenteray pour ceste heure de vous rapporter le sentiment que Galien a eu de Dieu, vous ne sçauriez refuser p124 son tesmoignage, car il estoit payen, je m' asseure que tous les medecins du monde, s' ils ont l' esprit bien fait, advoüeront ce qu' il a couché disertement par escrit au 3 livre de l' usage des parties chap. 10. Voicy le passage comme je l' ay retenu en latin. (...) ; par où vous voyez qu' il appelle ces livres de l' usage des parties un hymne fait à la loüange de Dieu, d' autant qu' il n' y a corps, il n' y a membre, ny veine, ny nerf, ny artere, qui ne rende un evident tesmoignage que Dieu est, si on considere leur ordre, leur grandeur, leur figure, leur action, leur usage, p125 et tout ce qui les concerne : suyvons maintenant avec luy. (...). Voyla les trois attributs que les theologiens donnent aux trois personnes de la bien heureuse trinité, comme S Thomas le declare subtilement, et fort au long en la premiere partie de sa somme, question 39 article 8. Escoutez le reste. (...). p127 Prenez garde à une chose fort importante, qui est que Galien advouë que le ciel, et le soleil ont esté faicts, encore qu' il estime qu' ils ayent une ame ; ce qui est contre certains ignorans, lesquels faisans les platoniciens, se plaisent à rouler l' ame universelle de tout le monde dans leur creuse imagination, pensans qu' il n' y a point d' autre Dieu que ceste ame chimeriquement universelle de tout l' univers. Mais Galien, plus sçavant que tout ce qu' ils sont, confesse que ceste ame depend de Dieu. Passons outre. (...). p129 Or il faut neantmoins prendre garde que Galien a grandement failly en ce qu' il a dit que le soleil avoit sa grandeur, et sa qualité de soy-mesme, aussi bien comme il a manqué, quant à ce qui estoit de la vraye religion, qu' il devoit embrasser pouvant sçavoir, p130 s' il eust voulu s' en enquester, qu' il n' y avoit que les chrestiens qui recogneussent parfaictement la puissance, la sagesse, et la bonté de Dieu, et qui l' aymassent de tout leur coeur en le servant, et l' adorant : ce que j' ay voulu dire en passant, afin de vous advertir. Suyvons. (...). p131 Pourroit-on desirer une confession plus claire, ou plus franche d' une divinité, laquelle a tout fait, et qui regit et gouverne toutes choses par sa providence ? Or je vous défie de pouvoir treuver aucun p132 medecin lequel n' embrasse ceste verité, et qui ne confesse que jamais Galien n' a mieux dit que lors qu' il a descrit la puissance, la sagesse, et la bonté de Dieu, lesquelles reluisent en chaque individu. Et afin que vous ne pensiez pas que ce soit une boutade, en laquelle il se soit oublié, voicy ces paroles tirees du 17 livre du mesme usage chap. 1. (...). p133 Et au 2 chapitre blasmant les athees il dit, (...). Bref pour monstrer la creance qu' il avoit d' une souveraine cause, il tesmoigne sur la fin de tous ses livres, qu' ils ne sont que comme un hymne, et une loüange dressee à la gloire de Dieu. C' est au chap. 3 et dernier, où il parle ainsi. p134 (...). Qui est quasi le mesme que si nous donnions ce tiltre aux livres que nous composons, loüange à Dieu : en quoy Galien nous apprend nostre leçon ; car nous devrions rapporter toutes nos actions et tout ce qu' il y a au monde, à sa gloire, et à son amour, puisque tout depend de luy, et qu' il est p135 la derniere fin de toutes choses. C' est assez (je croy) pour defendre, et justifier les medecins, entre lesquels j' en recognois de grands serviteurs de Dieu, et qui sont prests de répandre leur sang pour l' amour de Dieu, et pour la verité de la religion catholique, s' il estoit question de ce faire. Le D je suis merveilleusement satisfait, et entierement desabusé touchant ce qu' on m' avoit faict à croire des medecins, et confesse ingenûment que ce que vous avez apporté de Galien est suffisant pour confondre tous les médisans, et calomniateurs. Je vous prie de me dire un mot des mathematiciens, et des philosophes, et des cabalistes, car je n' ay plus que ce doute sur ceste matiere. Le Th si vous desirez estre informé p136 plus amplement, lisez l' anatomie du corps humain, que Monsieur Du Laurent a faite, je m' asseure que vous vous rirez à bon escient de l' ignorance de ceux qui accusent les medecins de libertinage. Or je viens aux autres, puis que vous desirez en estre esclarcy, et dis premierement que ce qu' on pense des mathematiciens, est une fourbe, et un conte fait à plaisir : car il n' est pas possible, si on n' est tout à faict hebeté, qu' on ne confesse qu' il y a un premier moteur qui donne le branle à tous les astres, qui d' une façon et d' un costé, et qui d' un autre, lors qu' on vient à considerer leur train si reglé, et leur course non jamais errante. J' ay eu cet honneur d' entretenir plusieurs fois quelques uns de ces personnages, p137 mais je n' ay veu personne, qui croye plus fermement une divinité, car quand ils considerent l' activité du soleil, et la splendeur de sa lumiere, qui est si admirable que nous ne sçaurions comprendre ce que c' est, ils pensent incontinent quelle doit estre la lumiere increée, et infinie, d' où depend la lumiere creée, et finie du soleil, et avoüent franchement que comme rien ne peut estre lucide, ou lumineux sans la lumiere, aussi rien ne peut avoir estre sans l' estre des estres, lequel est le vray Dieu, qui ne depend d' aucune chose, et de qui depend tout ce qui est au ciel, et en la terre. Il n' est pas besoin de m' estendre davantage sur ce suject, car tous leurs livres crient, et enseignent haut et clair, que ce monde, p138 et toutes ses parties, n' ont peu estre disposees comme nous les voyons, sans la providence d' un souverain seigneur : et puis j' ay deduit ces matieres icy fort au long en la question susdite, d' où vous pourrez prendre ce qu' il vous plaira. Or s' il se retrouvoit quelque mathematicien qui fust si étourdy, et si insensé que de soublier de Dieu, et de sa providence, je serois d' advis qu' on le bannit, et qu' on luy fist perdre la vie de laquelle il seroit tout à fait indigne. Mais on ne sera s' il plaist à Dieu en ceste peine, car je ne croy pas qu' il y en ait aucun qui se laisse emporter à ceste extréme impieté, et folie insuportable, que de penser que ces mouvemens celestes si bien ordonnez, soient sans un premier moteur qui les conserve, et p139 qui leur donne le branle. Passons donc aux philosophes, et disons que nous n' avons point de motifs plus puissans en la nature pour recognoistre le createur de toutes choses, que leurs discours, par lesquels ils font paroistre que comme par la force, et l' industrie de l' entendement nous rassemblons la varieté des individus en une mesme espece, les diverses especes en un mesme genre, et cathegorie, et les divers genres en un seul estre, quand nous entendons tout par ceste diction en : ainsi faut-il confesser que tous les estres particuliers se rapportent à un seul estre, duquel ils dependent, qui est Dieu. Je ne veux pas vous rapporter une infinité de passages de Platon, d' Aristote, et des autres philosophes, pour vous p140 monstrer la cognoissance qu' ils ont euë d' une divinité, et l' estat qu' ils en ont fait, de peur d' estre trop long en ce discours, voyez seulement Eugubin au livre qu' il a composé sur ce suject. Quant à ce qui est des cabalistes, soit que vous les preniez pour ceux qui n' ont que la cabale commune parmy les rabins, laquelle se sert des lettres, et de leurs combinations pour treuver quantité de secrets, et matiere de discours, soit que vous entendiez les autres, qui font estat de sçavoir la verité de la nature, ses causes, et ses principes, vous vous estes mépris, car les uns et les autres discourent fort advantageusement de la divinité, et de ses perfections, et attributs. Ceux-là mesmes font une quantité de noms afin d' honorer p141 l' eternel par diverses façons, et sous diverses considerations ; et ceux cy recognoissent tellement la presence de Dieu en toutes choses que s' il leur estoit possible ils le monstreroient au doigt à tout le monde, à ce qu' il fust recognu, servy, et adoré par tout l' univers : ceux là prennent l' escriture saincte pour leur fanal, et ceux-cy en font plus grand estat que d' aucun autre livre : ceux là fondent tout sur le discours, ceux-cy veulent establir ce qu' ils disent sur la realité des choses ; bref les uns et les autres parlent tres dignement de l' eternel, et de sa divine providence, comme je pourray faire voir une autrefois plus amplement. Or de tout ce que dessus vous voyez qu' il n' y a personne de quelque qualité, ou p142 condition qu' il soit, qui ne recognoisse une divinité, de laquelle depend tout l' univers ; car bien que les medecins, les mathematiciens, les philosophes, et les cabalistes se puissent abuser, et decevoir en beaucoup de choses, si est-ce qu' en ce qui est de recognoistre un vray Dieu, ils en sont tous d' accord, et ne pourroient autrement rendre raison de mille choses qui se rencontrent emmy la nature, s' ils ne presupposoient une souveraine cause infinie, et independante, par laquelle tout le monde est conservé, et subsiste en son estre. CHAPITRE 8 p143 dans lequel on voit que c' est que la cabale, et quelles sont ses parties ; et auquel le deiste declare ce qui a esté cause de ce qu' il est tombé en impieté. Le Deiste je vous prie m' apprendre ce que c' est que la cabale, de laquelle on fait un si grand estat, et si c' est une vraye science, ou non : car selon que vous en avez parlé cy devant, il semble que ce soit quelque chose de grand, et de relevé par dessus les autres sciences. Le Theol si la cabale estoit telle que les rabins disent, asseurément elle surpasseroit toutes les p144 autres sciences : car ils veulent que par le (...) Beresith, on cognoisse tout ce qui appartient à la nature, et par le Mercaua (...) tout ce qui concerne la divinité. Il est vray que les cabalistes choisissent particulierement le Mercaua, et les talmudistes le Beresith. Or entre tout ce qu' ils ont de plus excellent, ils se servent particulierement de leurs numerations qu' ils appellent Sephirots, par lesquels ils asseurent que la sagesse divine se respand sur eux, et donne à chaque individu les trois degrez de vie, sçavoir est le vegetable, le sensible, et l' intellectuel : de plus, ils ont 32 chemins pour arriver à la sapience ; et 50 portes d' intelligence pour sçavoir tout ce qui appartient à la nature, et à la divinité. Le D je vous prie me favoriser p145 tant que de me dire qui sont ces sephirots, et combien il y en a. Le Theol ils en content dix, entre lesquels Cheter (...) est le premier, qui signifie une couronne representee par (...) symbole de la trinité, c' est pourquoy ils luy attribuent le nom essentiel de Dieu (...), et disent qu' il influë par les seraphins au premier ciel mobile, et en toutes choses pour leur donner l' estre. Le 2 sephirot est (...) sagesse, qui influë avec le grand tetragramme (...) par l' ordre des cherubins dedans le firmament les idees de toutes choses. J' aurois beaucoup de choses à rapporter sur ces deux noms, mais passons outre de peur que cela vous trouble la memoire. Le troisiesme sephirot est (...), le nom duquel est Elohim p146 (...), et influë par les throsnes dans Saturne, et represente le sainct esprit, comme le 2 le fils, et le premier le pere : c' est de ce sephirot qu' ils tirent leurs 50 portes d' intelligence. De plus, ils tirent du nom Elohim les 32 chemins de la sapience, d' autant que ce nom est repeté trente et deux fois en la genese, avant que l' homme soit formé, comme si toutes les creatures avoient esté faites par les zirufs, ou diverses transpositions de ce mesme nom Elohim. Le Jesirah que j' ay rapporté sur le 207 probleme de Venetus, appelle (...) les trois meres entre les lettres, que les cabalistes accommodent à ces trois sephirots, (...) au pere, et au sel, (...) au fils, et au mercure, et (...) au sainct esprit et au soulphre. Je laisse les autres applications de p147 ces trois lettres à la loy de nature, à celle de Moyse, et à celle de grace ; aux ebaz, thmuraths, et zirufs des elemens, et à la ligne, au triangle, et au quarré. Le 4 Sephirot est Chesed (...) clemence, son nom est (...) et influë par les dominations dans Jupiter les exemplaires de tous les corps. Le cinquiesme est Ghebourah severité, et force (...), lequel a le mesme nom que le troisiesme, et influë par les puissances, et par Mars la guerre, etc. Le sixiesme est Tiphereth (...) grace, qui influë la lumiere, et la vie par les vertus, et par le soleil : il a pour son nom Eloah (...). Le septiesme, (...) Nehte victoire, influë l' amour de la justice dans Venus, par les principautez, et a pour son nom (...) Jehouatheuaot, et produit les vegetaux. Le p148 huictiesme est Hod (...) loüange influe par les archanges, et par Mercure la concorde avec son nom, (...) Elohim Tseuaot. Le 9 (...) influë ce qui sert à accroistre les choses d' icy bas, par les anges, et par la lune, et a pour son nom (...), ou (...) Elohai, ou Sadai, Dieu vivant, et tout puissant. Le dernier sephirot est Malchout (...) empire, qui influë par les ames bien heureuses et par les creatures raisonnables le sçavoir, et l' industrie, ayant pour son nom Adonai (...), seigneur. Voila les dix numerations par lesquelles les cabalistes veulent que Moyse soit parvenu à la cognoissance du Beresit, et du Mercaua ; les divers rayons par lesquels Dieu nous depart tout ce qui est icy bas ; la chaisne d' or avec laquelle p149 Jupiter attire tout à soy : l' eschelle de Jacob, par laquelle nos prieres, et nos voeux montent à Dieu, et ses graces descendent à nous : en fin ils veulent que les 10 cathegories, et les cieux leur soient attribuez, et que Moyse ait surmonté les dix especes de charme, desquelles Ammonino, et Amaël magiciens de Paraon se servoient, par les dix vertus de ces sephirots respondantes aux dix commandemens de Dieu. Vous pouvez encore remarquer qu' on les appelle Belimah (...), par ce qu' ils sont des nombres tres-purs sans addition, ou que les choses divines se comprennent mieux par une profonde meditation en silence, que par discours. Je ne vous dy point qu' ils pensent qu' Adam eut la science p150 de toute la nature par ces numerations, et que Moyse fist ses miracles par les mesmes ; que Solomon cogneut toutes les plantes, et acquit la grande sagesse, qui le faisoit admirer ; et mesmes que le messie doit faire tous ses prodiges, et miracles par ces sephirots, car cela est assez vulgaire : bien que les autres dient que ç' a esté par la vertu du grand nom (...) que tout cela a esté fait. Le D je vous supplie me donner quelque exemple, lequel me fasse comprendre la façon dont les cabalistes se servent de toute ceste cabale. Le Theol je le veux, et suis content de me servir du grand nom de Dieu pour cet effet, car ils ont beaucoup pris de peine à dire tout ce qu' ils ont peu penser sur p151 ce subject. Ils veulent donc que la premiere lettre (...) represente la simplicité de l' essence divine, lequel compose toutes les lettres, et contient tous les nombres, car il vaut dix ; c' est pourquoy les chaldeens representent le grand nom tetragramme avec un seul (...) trois fois repeté. C' est ce nom par lequel ils pensent que Moyse a fait des merveilles, et qui par sa vertu a creé le ciel, et la terre, comme si toutes les creatures n' estoient que ce nom estendu par tout ; le (...) y est deux fois, à ce que le premier represente la production ad intra , qui est en Dieu, et le second la production ad extra ; celuy-là respond à la pensee, celuy-cy à la parole, celuy-là est le modelle, et l' idee, et celuy-cy en est comme p152 l' effect. Et tous deux representent les deux natures qui sont au verbe eternel incarné : car le premier (...) qui suit apres (...) lequel signifie le pere, nous monstre la nature divine ; apres lequel suit le (...) symbole du sainct esprit : le second (...) respond à la nature humaine ; ou bien les deux (...) nous feront ressouvenir de l' egalité des deux personnes produites par le pere, signifié par (...) qui vaut dix, autant que les deux (...), lesquels multipliez l' un par l' autre font 25, le double duquel donne 50 pour le grand jubilé. Il n' y a que trois lettres diverses en ce grand nom, lesquelles sont toutes circulaires : car si vous multipliez (...), ou (...), ou (...), c' est à dire 10, ou 5, ou 6, ces nombres se rencontrent tousjours à la fin de la multiplication, p153 car dix fois dix font cent, et dix fois cent font mille, qui a tousjours dix à la fin, et est le cube des cubes : de mesme cinq fois cinq font 25, et six fois six trente six, et ainsi jusques à l' infiny. Ils multiplient aussi ce ternaire de lettres par soy mesme, afin de treuver neuf cieux, et neuf ordres d' anges : et disent que Moyse estendit ce nom en trois fois 72 lettres, qui font 216, autant que le cube de six : de plus, qu' ils pensent que le (...) Torah ne soit autre chose que ce grand nom Schem Hammaphoras, et qu' il contient deux milions de lettres, autant qu' il sortit d' ames d' Aegypte, y compris les vieillards, les femmes, et les enfans. Or ils tirent le susdit nombre 216 de 3 versets du 14 de l' exode, chacun desquels contient 72 lettres p154 au texte hebrieu, lesquelles produisent autant de noms explicatifs du tetragramme, chacun de trois lettres, et ce en dix manieres differentes par autant de Zyruphs, ou commutations de lettres : ils tiennent aussi ce nombre de 72 en (...) par leur Ghematrie, car (...) vaut dix, mais avec (...) il fait 15, et puis (...), (...) valent 21, et finalement les 4 pris ensemble valent 26, or 10, 15, 21, et 26 font septante deux, par lesquels ils disent que Moyse prosterna non seulement les 6 cents chariots d' Aegypte, mais aussi les 72 potentats, et langages representez par autant de grenades, et de cymbales qui estoient au bord de la robbe du grand prestre, autant qu' il y eut de langues, et de nations divisees à la confusion de Babylone. Enfin le grand nom de Dieu est si p155 remply de mysteres qu' on en pourroit faire des volumes entiers, si nous voulions suivre la force, ou la signification qu' ils donnent aux nombres : car si tost que ils apperçoivent quelque rapport d' iceux avec quelque effect de la nature, ou de la grace, ils se jettent incontinent sur ces considerations, comme quand ils disent que la derniere porte d' intelligence estoit reservee au messie, d' autant qu' il devoit nous delivrer parfaictement de l' Aegypte des pechez, et des imperfections, nous donnant la beatitude, qui est la fin du Binah, et le commencement du Hochmah ce qu' ils pensent avoir esté signifié par la delivrance, et issuë de l' Aegypte, laquelle est repetee 50 fois seulement en l' escriture saincte pour nous p156 monstrer le grand jubilé de nostre redemption, que le messie a peu donner, Moyse n' ayant entré qu' en la 49 porte denotée par le quarré des 7 inferieurs sephirots. Ces sephirots, vestemens, ou courtines, qu' ils attribuent à la divinité, ont plusieurs noms qu' il sera bon que vous sçachiez, afin de les comprendre plus facilement, voicy comme un docte poëte les descrit, lequel commence par la plus basse, que nous avons nommee Malchut. tantost elle est le regne, etc. p158 nous parlerons, Dieu aydant, une autre fois de ces numerations, ou sephirots plus amplement, si je voy qu' il en soit besoing, desquels il me souvient avoir discouru en la 50 question sur la genese : souvenez-vous cependant que ces diverses significations des susdits sephirots, servent grandement pour entendre le zoar, et les autres cabalistes, qui ont presque tousjours en la bouche quelqu' un de ces noms. p159 Jamais je n' aurois fait si je voulois vous raconter tout ce qu' ils disent de leurs vingt et deux lettres, entre lesquelles ils pensent que les trois meres du Jezirah (...) representent les trois mondes, sçavoir est l' intelligible, le celeste, et l' elementaire ; et par les vingt et deux lettres multipliees les unes par les autres, ils croyent qu' on peut cognoistre le nombre des estoiles, et de toutes les autres creatures : voicy leur nombre (...). Ils adjoustent à ces vingt et deux lettres les cinq finales pour faire le nombre de vingt sept cube du ternaire, que Platon a pensé tenir le lieu de la forme, du masle, et de l' argent, comme 8 cube du binaire tient le lieu de la matiere, du patient, et de la femelle. Les 3 lettres p160 susdites representent les trois elemens, les 12 signes du zodiaque, et les 7 planettes ; mais les seules lettres ne sont que comme les parties materielles des individus, jusques à ce que les poincts, ou voyelles leur donnent la forme, la vigueur, et l' ame : et les accents leur apportent les formes operatrices, lesquelles respondent aux influences superieures : de sorte que celuy qui prononcera la langue hebraïque comme il faut, representera l' harmonie celeste, et archetype, parce que les lettres representent toutes les parties materielles, les poincts monstrent les formes, et les autres accents les operations du composé : si bien que ces 22 lettres seroient à ce conte les idees de toutes les creatures formees, et à former. p161 Voila en sommaire ce que le zohar, et les autres rabins, talmudistes, et cabalistes disent de leurs lettres, s' imaginans Dieu dedans son Ensoph, qui darde ses rayons, et ses influences par le grand nom (...) representant les 4 elemens, et par les 10 sephirots sur tout ce qui est icy bas selon les idees du verbe eternel, que quelques uns pensent estre le Mettatron, l' ame de l' univers, et la forme des formes, d' où les nombres formels prennent leur source, et leur origine, et vont aboutir au Malchut, qui represente la lune archetype, la cerve unicorne, ou le quadrilettre (...), qui se divise en 4 fleuves à guise de la fontaine de la genese chap. 2. Le premier fleuve ou canal est l' amour Ghedulah ; le 2 la justice, ou la force Geburah, p162 le 3 la vertu agissante et masculine Tipheret ; et le 4 la feminine recevante Malchut ; ces 2 derniers sont le soleil, et la lune, l' espoux, et l' espouse des cantiques : le sens litteral, et le spirituel, la justice, et la misericorde, le blanc, et le rouge cant. 5. (...), l' eau, et le sang, qui sortoient du costé de nostre sauveur. Le D je vous asseure que ces inventions semblent estre merveilleusement subtiles, et croy qu' il n' y a rien de plus excellent au monde que l' alphabet hebraique, si tout ce que vous avez rapporté des cabalistes a quelque fondement en la nature. Mais je n' entends pas bien la methode qu' ils tiennent pour treuver tous ces mysteres, c' est pourquoy je vous prie de me la faire comprendre ; p163 et me dire librement vostre advis sur ces inventions. Le Theol ils ont plusieurs façons pour venir à leurs mysteres, esquelles je ne treuve pas grand fondement, car bien que ce qu' ils disent de Dieu, et de ses perfections, soit conforme à l' escriture saincte, et à la verité, ils le tirent neantmoins de certains principes, qui ne me semblent pas recevables : c' est pourquoy mon sentiment est que toute la cabale rabinesque n' est qu' une pure invention des hommes, qui ne peuvent avoir autre raison de leur dire que ce qu' ils sçavent à posteriori par les effects, soit par science, soit par revelation. Ce qui n' empeschera pas que je ne vous rapporte ce qui est de leur methode, et de leur art. La premiere façon s' appelle p164 Etbas, c' est à dire transpositions de lettres, ce qui se fait en deux sortes ; premierement par equivalence de nombres, lors que deux dictions contiennent une mesme somme, ce qui se voit en Metattron (...) qui comprend 314, aussi bien que Sadai (...), c' est pourquoy ils le mettent, ou l' interpretent souvent l' un pour l' autre, d' où l' arithmantie des grecs semble avoir pris son origine, laquelle j' ay refutee en la 50 question sur la genese art. 3 4 et 5. L' autre sorte est par metatheses, et anagrammes, telles que sont celles desquelles je me suis servy pour expliquer la premiere parole de l' escriture saincte Beresit, en la 4 question art. 2 et 3 voicy une transposition plus briefve au nom de Dieu (...), et (...) p165 lo qui veut dire non , comme si on vouloit dire que nous comprenons mieux ce qui est des grandeurs divines par la negative, que par l' affirmative ; la lumiere divine estant comme la nuict d' Orphee, et d' Hesiode, ou comme un Ensoph à nostre regard. Vous pouvez voir quelque chose de semblable dans le cratyle de Platon touchant le nom d' Apollon. La seconde façon est appellee Thmurah, qui fait les changemens materiels ; la troisiesme Ziruph, laquelle fait les mutations, et combinations formelles, et n' est guere esloignee du Zairagia des mores : or par ceste voye ils conjoignent les 22 lettres de leur alphabet, selon qu' ils ont appris du Jezira, qui parle ainsi. (...), p166 afin qu' ils ayent 22 alphabets. La quatriesme façon est leur Ghilgul quotité numerale, par laquelle ils treuvent quantité de mysteres dans chaque mot selon la valeur de son nombre, comme quand en (...) Malah, c' est à dire sel, ils treuvent 78, lequel divisé en deux donne 39, qui est un nombre pareil à ce mot (...) Cuzu, qu' ils appellent le fourreau du grand nom ; divisé en trois parties ils ont 26, autant que vaut le tetragramme : je laisse le reste d' autant que je ne voy aucune raison en tout cecy. La cinquiesme façon est le Notaricon, qui met une lettre, ou une syllabe pour un mot, ou pour une lettre un mot entier : c' est ainsi que par ces trois lettres (...) ils signifient p167 la Ghematrie, le Notaricon, et le Themurah, qui sont les 3 parties de la cabale : et que par amen , qui se lit dans Isaye chap. 65 vers. 16 ils entendent (...), c' est à dire le seigneur roy fidelle : et par ce mot du 3 psalme (...), ils entendent les romains, les babyloniens, les ioniens, et les medois. Il seroit facile d' escrire aussi viste comme on parle, qui voudroit se servir de ces abbreviations. Enfin la sixiesme façon est appellee Ghematrie, laquelle se sert des mesures, et des proportions. Mais laissons tous ces discours, puis que nous pourrions treuver de semblables artifices en nostre alphabet françois, cela ne dependant que de l' institution, et de la volonté des hommes, c' est assez p168 que les cabalistes nous fassent voir par les diverses revolutions, dont ils se servent, qu' ils croyent fermement que Dieu est, et qui luy attribuent les mesmes perfections que nous recognoissons, et adorons en la divinité. Leurs 12 revolutions du nom tetragramme, qu' ils appellent Hauaioth, afin que la vertu divine passant par les 12 signes du zodiaque, et par tous les cieux jusques à nous, donnent un certain tesmoignage qu' ils ne s' esloignent point de l' arbre de vie qui porte douze fruicts en l' an, une fois chaque mois : ny des 12 portes de la cité celeste, ce qui nous represente nostre sauveur, et le vray paradis, auquel parviendront tous ceux qui auront recognu le vray Dieu, et l' auront servy selon sa saincte volonté. p169 Plaise à sa bonté divine nous faire ceste grace, à ce que nous le benissions, et l' adorions eternellement avec tous les bienheureux. Je croy que tout ce que nous avons dit jusques à present, est suffisant pour vous armer contre les atheistes, et pour les faire rougir de honte en quelque compagnie que vous les puissiez treuver, s' ils ne veulent quitter leur impieté. Le D ceste verité me semble si bien prouvee, qu' il n' est pas possible d' en douter, aussi n' ay-je jamais voulu suivre ces malheureux atheistes, qui sont indignes de vivre, et croy que si Dieu n' estoit infiniment misericordieux, et souverainement bon, qu' il les reduiroit au neant, ou les puniroit d' une peine infinie. Le Theol il ne faut pas que p170 vous doutiez qu' il les punira, s' ils ne se repentent avant la mort : car estans hors la grace de Dieu, et ses ennemis jurez, ils meritent l' enfer, et tous les tourmens qui y sont. Le D monsieur, je sçay qu' en vostre religion vous tenez ces maximes, mais je n' y trouve pas grande apparence : car seroit-il possible que Dieu, qui est si bon, voulust que sa creature fust à jamais miserable ? Le Theol parlez vous tout à bon, ou si vous voulez vous donner carriere ? Comment, ne croyez vous donc pas que tout ce qui est en la religion chrestienne, est tres-veritable, puisque c' est Dieu mesme qui en est l' autheur ? Il est vray que Dieu est souverainement bon, voire la bonté mesme, p171 mais il est aussi juste, comme il est bon, et par consequent il ne faut point douter qu' il ne chastie les meschans, aussi bien comme il recompensera les bons. Le D monsieur, j' ay estudié à une escole, laquelle ne m' a pas appris cela : car les maistres que j' ay eu, m' ont entretenu en ces pensees, que c' estoit assez de croire en Dieu, mais que tout le reste avoit esté inventé par les hommes, et pour ce sujet veulent que nous portions le nom de deistes. Le Theol il y a long temps que j' ay ouy parler de ceste secte, mais asseurés vous qu' elle ne vient que d' un pur libertinage, lequel a pris pied en France, lors que les maudites heresies de Calvin, Luther, et des autres heretiques y ont entré. S' il y eut jamais une p172 grande porte ouverte à toutes sortes de desbauches, d' impietez, et de trahisons, c' est celle-cy, par laquelle le dragon à sept testes tasche d' attirer avec sa queüe endiablee une grande partie des hommes à sa suitte pour estre à jamais damnez avec luy. Or je suis bien aise que vous m' ayez descouvert vostre esprit : car le mal estant cognu, est à demy-guary, et me fais fort avec l' ayde de Dieu de vous tirer de cet erreur. Le D vous appellez erreur, ce que j' estime veritable, neantmoins si vous pouvez me monstrer que je suis en mauvais chemin, et que nos opinions sont fausses, je ne seray point opiniastre, ains j' embrasseray volontiers ce que vous me proposerez. Le Theol il ne se peut faire p173 que vous ne sçachiez que c' est que la religion chrestienne, car vous estes françois de nation, c' est pourquoy je pense qu' il suffit que je vous propose, et vous maintienne qu' il n' y a que ceste seule religion qui soit la vraye, d' où il s' ensuit que la vostre pretenduë, et tout ce qu' il y en a au monde, sont toutes fausses, et irreligions, non pas religions, excepté la pure, saincte, et veritable religion des chrestiens, qui font hommage au verbe eternel, et à toute la trinité bien-heureuse, de leur ame, de leur corps, et de tout ce qu' ils ont, et detestent tous ceux qui desadvoüent Jesus-Christ nostre sauveur, et redempteur, et quittent la voye qu' il nous a donnee pour aller regner avec luy au ciel. Le D pourriez vous me monstrer p174 que vostre religion fust telle que vous dites ? Car bien que j' aye esté baptisé, et que j' aye receu la confirmation ; neantmoins estant plus grand, et plus aagé, certaines personnes de bon esprit, et de bon jugement (du moins ont-ils ceste reputation parmy les honnestes compagnies) m' ont fait entendre que la religion chrestienne ne servoit que pour retenir les hommes brutaux en leur devoir, afin que les loix en fussent mieux gardees : mais que les sages, et les esprits déniaisez, et relevez par dessus le commun, comme l' or par dessus les metaux, n' avoient que faire de telles considerations pour bien faire, la vertu estant aymee de tels personnages pour la beauté qu' elle a en soy, et non pour l' utilité, ou pour la peur p175 de quelque supplice. En quoy j' ay esté confirmé par la lecture que j' ay faite de quelques autheurs, qu' on estime tres-honnestes hommes, esprits forts, et excellens, et qui ont couché par escrit leurs advis assez librement, tels que sont Charron, et Cardan en leurs sagesses, et quelques autres. Le Theol il faut estre merveilleusement credule, et foible d' esprit, pour s' estre laissé persuader à ces jeunes folastres, lesquels vous avez hantez, que la religion chrestienne n' estoit faite que pour la manutention des loix. Est il possible que vous vous soyez laissé aller aux cajolleries de ces badins, qui ne desirent rien davantage que de se donner du bon temps à quelque prix que ce soit ? Faut-il que vous ayez perdu la foy, p176 que vous avez receuë au sainct baptesme, et à la confirmation, par la persuasion de quelques étourdis, qui cherchent, et taschent par tous moyens de quitter la crainte de Dieu, à ce qu' ils puissent commettre leurs excez, et qu' ils se veautrent dans l' iniquité, et dans la lubricité sans aucune synderese et remords de conscience ? Bon dieu, où en sommes nous ! Ne rougissez vous point de honte de vous estre laissé abuser si facilement, et d' avoir renoncé à la religion chrestienne avec si peu de raison ? Mais quoy, prenez bon courage, il ne tiendra qu' à vous si vous ne quittez cet erreur, et revenez à la vraye creance, sans laquelle il est impossible d' estre sauvé. Dites moy de grace, qu' avez vous p177 treuvé à redire en nostre religion ? Enseigne-elle rien qui ne soit conforme à la droite raison, et favorable aux bonnes meurs ? Je sçay qu' elle fait pallir, et trembler les meschans, et qu' elle les empesche d' effectuer leurs mauvais desseings si librement comme ils feroient, s' ils pouvoient tout à faict bannir la crainte de Dieu, et de sa justice de leur esprit. Je sçay qu' ils ont la religion catholique en horreur, par ce qu' elle reprimende leurs appetits dereglez, et leur defend ce qu' ils ayment, et cherissent par trop. Je sçay qu' ils redoutent qu' on leur en parle serieusement, et qu' ils n' y veulent pas mesme songer, de peur que l' apprehension des jugemens divins ne leur oste une partie de la volupté, qu' ils prennent à assouvir p178 leurs sentimens, et leur donner tout ce qu' ils demandent, et au delà. Bref, je sçay que jamais ils ne s' accorderont à ce qu' enseigne la religion chrestienne, cependant qu' ils viveront à la façon des bestes, et qu' ils espouseront le party de l' appetit inferieur commun à l' homme, et aux brutes, et qu' ils se banderont contre la raison, laquelle voyant les motifs de nostre foy, et considerant la beauté, l' honnesteté, et l' utilité de la religion catholique, ne peut qu' elle ne l' embrasse, et qu' elle n' advouë, que ceste religion ne peut estre venuë que de Dieu, si tant est qu' elle vueille cooperer avec les graces divines, que son createur luy depart pour l' esclairer, lors que de son costé elle considere, et pese serieusement toutes les raisons p179 qu' elle propose pour se faire cherir, et embrasser. Ostez donc de vostre esprit ce qui vous a fait quitter la foy, et la religion, et croyez fermement qu' il n' y a rien dans sa doctrine, qui ne soit honneste, sainct, utile, et veritable : pour ce qui est des autheurs, que vous avez rapportez, je suis content que me dispensiez d' en dire mon advis, car ils ont desja un assez mauvais bruit, sans que j' y adjouste mon sentiment. Le D monsieur, il me semble que vostre discours m' a fait ressentir je ne sçay quelle lumiere, c' est pourquoy je veux y penser un peu plus serieusement : neantmoins vous m' obligeriez fort si vous me vouliez dire ce que vous jugez des autheurs que j' ay citez, car c' est p180 par cette lecture que je suis tombé és opinions que vous avez touchees, asseurez vous que cela pourra me servir à quitter l' opinion que j' avois conceuë de la religion catholique. CHAPITRE 9 auquel le theologien porte son jugement touchant les oeuvres, et les opinions de Charron, et de quelques autres escrivains, et où ses impietez sont descouvertes, et refutees. Le Theologien je sçay que c' est une matiere fascheuse, et odieuse, lors qu' il est question de porter son jugement de p181 quelques autheurs, soit qu' ils soient morts, soit qu' ils soient vivans, c' est pourquoy je n' entreprens pas de dire ce que je pense de ceux que vous avez proposez, sinon parce que vous jugez que cela vous pourra esclaircir sur vos doutes, et servir à vous tirer de vos erreurs. Ce qui rend tels jugemens odieux est parce qu' il est difficile de persuader qu' on ne fasse cela par envie, qu' on porte à leur plume, et à leur gloire ; ou qu' on ne se vueille venger pour quelqu' autre consideration, ou qu' on ne vueille faire paroistre qu' on est plus habile, plus judicieux, ou plus eloquent qu' ils n' estoient ; or tous ces motifs sont autant blasmables, comme ils sont vicieux, et indignes d' un vray chrestien. Aussi ne (...) poussé p182 de ces respects, et aymerois beaucoup mieux convaincre les erreurs, qu' ils auroient commis par des raisons contraires, que de les blasmer sous d' autres pretextes. C' est ce que j' ay souvent pensé touchant la sagesse de Monsieur Charron, mais le temps, et le loisir ne me l' ont encore permis, et ay tousjours attendu que quelqu' autre l' entreprist donnant une sagesse qui soit aussi chrestienne, qu' humaine, et polytique, à ce que la police, et la religion se conjoignent par le lien d' une veritable harmonie, et qu' un chacun voye deux choses tres clairement : premierement, que la foy, et la religion catholique ne repugne en aucune façon à la meilleure police, qui se puisse imaginer au monde. Secondement, qu' elle n' empesche p183 point la subtilité de l' esprit, ny les belles, et curieuses recherches, et inventions, ny mesme les recreations, et les voluptez honnestes, vertueuses et raisonnables, à ce qu' il n' y ait pas un homme capable de raison sur la face de la terre, qui voyant l' excellence, la beauté, l' utilité, et la facilité de la religion catholique, ne la suive, et l' embrasse courageusement. Neantmoins puisque vous me pressez, je vous diray un mot de ce que je pense des oeuvres de ce personnage, sans toucher à ce qui est des propos, qu' il tenoit és compagnies qu' il avoit coustume de frequenter, lesquelles estoient fort libertines, et ressentoient souvent l' atheisme : ny à ces façons de vivre, desquelles je pourrois dire beaucoup de particularitez, s' il p184 estoit à propos, et necessaire. J' en ay veu bien peu, lesquels ayant leu ces trois veritez, et les discours qu' il a fait de la divinité, et des mysteres de nostre foy, n' en fassent de l' estime : mais si on les considere de pres, on y trouvera beaucoup de maximes, lesquelles approchent fort de l' impieté, particulierement en sa premiere verité. Il y a plus de difficulté en sa sagesse, de laquelle on juge diversement : les uns disans qu' elle est seminaire d' irrelligion, et d' atheisme : les autres confessans que si un homme n' est bien sur ses gardes en la lisant, qu' il court risque d' estre esbranlé en sa creance, et en sa religion ; il y en a qui disent qu' ils n' ont jamais rencontré un meilleur livre, à cause que le style en est pressé, et nerveux, et que les p185 maximes y sont druës, et frequentes, et ceux-là sont ordinairement libertins, et se moquent des ceremonies de l' eglise, marris de ce qu' il leur faut garder ses ordonnances, sur peine d' estre declarez heretiques. Or laissant à part les jugemens qu' on en fait, je me contenteray pour maintenant (attendant quelqu' autre occasion, ou j' examine toute sa sagesse, si quelqu' autre, selon que je souhaitte, ne me previent) de dire que cet homme estant catholique, et escrivant entre les chrestiens devoit s' abstenir de plusieurs choses qu' il a escrit, ou du moins les devoit tellement addoucir, et modifier, que personne ne fust choqué particulierement en ce qui est de la verité de nostre foy, laquelle est la racine p186 de nostre salut eternel. Je dy donc qu' il a eu tort (luy qui estoit homme de jugement, et qui prevoyoit bien que plusieurs se scandaliseroient de la façon qu' il traittoit la sagesse humaine, comme il a assez tesmoigné en sa preface) qu' il n' a esclaircy plusieurs difficultez, et qu' il n' a parlé plus chrestiennement, et plus religieusement, qu' il n' a pas fait dedans ce livre, duquel nous parlons maintenant. Ce n' est pas que je croye qu' un bon esprit se puisse pervertir par ceste lecture, car il fera comme l' abbeille, laquelle sucçote ce qu' il y a de bon en la fleur, et laisse le venin, et ce qui est inutile, ou mauvais. Mais il y a bien peu de tels esprits parmy le monde, nommément s' ils ne sont cultivez par une p187 longue estude, et meditation en ce qui est de la vraye philosophie, et de la theologie : car c' est à ces esprits qui sont fournis de toutes sortes de sciences, et qui ont la religion gravee bien avant dans l' ame, de pouvoir lire, et juger de tels livres comme est la susdite sagesse, et non pas a un tas d' ignorans, qui parlent comme perroquets en cage, sans sçavoir le plus souvent ce qu' ils disent, et qui font trophee de n' entendre ny grec, ny latin, se contentans de sçavoir se moquer de la religion, et de blasphemer, et renier Dieu parmy leurs confidens. Le D monsieur, obligez moy tant que de me dire quelque chose en particulier de ce que vous y trouvez à redire, afin que je puisse voir si ce sera ce qui m' a entretenu p188 en ceste mienne opinion de laquelle je vous ay parlé. Le Theol il faut encore icy faire distinction, car il y a deux impressions de ce livre : la premiere est de Bordeaux, et l' autre plus recente est de Paris, de l' an 1618, laquelle a esté corrigee, et par consequent il y a moins à reprendre qu' en la premiere, ce sera peut estre celle-là que vous aurez leuë. Le D veritablement c' est celle de Bordeaux que j' ay leuë, c' est pourquoy je vous prie de m' en dire vostre sentiment, sans neantmoins oublier ce que vous penserez de l' autre edition, afin que je m' en puisse desormais servir, s' il n' y a plus d' erreurs, ny de danger en la lisant. Le Theol ce seroit une chose trop longue de parler de tout ce p189 qu' on pourroit reprendre en ces deux editions ; et puis vous avez desja à la fin de la derniere edition ce qui a esté osté de la premiere ; je parcouray seulement l' epitome qu' il a fait de sa sagesse, d' où vous pourrez tirer le jugement de tout le reste. Commençons par la preface, dedans laquelle il touche 7 points qu' il dit estre causes pourquoy on le blasme ; le premier est, qu' on prend les choses autrement qu' il ne les entend, rapportant au droit ce qui est du fait : mais il eust deu tellement esclarcir cela, lors qu' il a esté question d' en entamer le discours, que personne n' eust esté deceu, et qu' un chacun eust peu facilement distinguer, lors qu' il parle de faire, ou de juger, et quand il n' a que proposé sans resoudre ; p190 quand il parle par la bouche, et selon l' opinion d' autruy, et non de son creu ; car comment veut il que le lecteur fasse choix de ses propres opinions entre celles des autres, puis qu' il broüille tellement son discours, et pesle-mesle ce qui est du sien, et ce qui est des autres, qu' il faudroit un argus pour le recognoistre, encore ne sçay-je pas s' il en pourroit venir à bout. Il me semble que c' est abuser, et perdre le lecteur, quand on embarasse tellement le discours, que celuy qui le list, est en un danger perpetuel d' espouser les pensees, et les resolutions de ceux qui sont introduits, lesquelles sont fausses ou ne valent rien, comme si c' estoient les conceptions, et conclusions de l' autheur ; si bien que le mal qui p191 suit de ceste lecture, peut justement estre imputé à la façon d' escrire, dont l' auteur s' est servy, soit qu' il l' ait ainsi voulu par malice, ou par imprudence : ce qui faict que je ne puis excuser Monsieur Charron, lequel est d' autant plus blasmable, qu' il sçavoit mieux, ou aussi bien qu' aucun autre, que son livre feroit beaucoup de libertins, et que sa sagesse en rendroit un grand nombre d' insensez, tels que sont ceux qui vous ont seduit par leurs propos emmiellez, ou pour mieux dire envenimés des pensees de Charron. Certainement il ne merite point d' excuse, quoy qu' il pretende qu' on entend des actions exterieures, ce qu' il a dit des interieures, veu que c' est à faire à un hypocrite, et à un sot, indigne de la conversation humaine p192 de faire tout au rebours à l' exterieur, et en presence des hommes, que ce qu' il croit et pense en son interieur : car pourquoy le corps a-il une si grande correspondance avec l' ame, et les sens avec l' esprit, si ce n' est afin qu' ils se rendent conformes en leurs actions ? Pourquoy l' ame a-elle un tel domaine, et un si grand ascendant sur son corps ? Est ce pas à ce qu' elle luy donne le mesme branle qu' elle a en soy-mesme ? Et quoi, si l' esprit, et le corps n' ont qu' un mesme autheur, (si ce n' est qu' on nous vueille renouveller l' heresie des manicheans avec leurs deux principes, l' un de la lumiere, l' autre des tenebres, l' un du corps, l' autre de l' ame) pourquoy est-ce que nous déguisons nos comportemens ? Voyez je vous prie, ou ceste p193 pernicieuse doctrine de Charon, et de ceux de sa suite nous meine ; car si le sage a tout autre chose en l' ame que ce qu' il fait paroistre au dehors, quelle asseurance y aura il en ces paroles ? Lors qu' il dira vous estre amy, ce sera lors qu' il vous trahira, et pourchassera vostre mort, ou vostre honneur, et par ainsi tout le fondement de la police, et des estats s' en ira par terre. Je ne croy pas qu' il y ait homme d' esprit, et de jugement qui ne die que jamais plus grande folie n' a peu monter en la teste de Charron, que lors qu' il a voulu establir ceste sottise, et la faire passer en maxime de sagesse ; et me semble que c' est assez pour decrediter tous ses discours, puis qu' ils sont la pluspart fondez sur ceste fole opinion. Je vous donne à penser p194 combien il est esloigné de la pensee, et de la volonté de Dieu, lequel ne prise rien tant qu' une simplicité, et candeur en nos actions, paroles, et pensees. Si jamais aucun livre politique, ou sagesse humaine a esloigné du sentiment de la religion, de la crainte de Dieu, de la vraye sagesse, et de l' establissement d' une vraye police, telle qu' elle doit se retrouver entre ceux qui suivent la droite raison, c' est celuy de la sagesse de Charron, car lors qu' il est question de descrire les conditions du sage, il se rend si ridicule, qu' on voit assez que c' estoit un esprit extravagant, et remply de presomption, lequel se croyoit plus habile, et de meilleur jugement que tout le reste des hommes, ausquels il veut prescrire des p195 loix non seulement de leurs actions exterieures, mais aussi de leurs pensees les plus secrettes, comme s' il estoit quelque souverain dictateur ou legislateur. Je sçay que vous me direz que son opinion n' est pas telle, ou du moins si cruë comme je la fais : qu' il ne parle pas pour nous obliger à suivre ses propositions, ny pour nous lier à ses pensees, mais qu' il nous laisse en nostre liberté, et qu' il doit estre permis à un chacun de donner son advis, et de publier le sentiment qu' on a sur chaque chose, nommément en ce qui appartient aux moeurs, et façons de vivre. à quoy d' autres adjousteront qu' il y a de grands personnages fort sçavans, et fort judicieux, qui maintiennent qu' il n' y a rien dedans ceste sagesse, qui ne se p196 puisse dire, et soustenir, s' il est bien entendu, comme il faut. Mais je responds à cela, premierement que je ne doute point que beaucoup de choses ne puissent estre bien entenduës, et tirees à un bon sens, et se peut faire que Monsieur Charron n' ait pas tousjours eu mauvaise intention en publiant ses pensees ; ce qui le peut justifier là dessus, est que dés son vivant il a corrigé, et addoucy beaucoup de points, qui se retrouvoient en la premiere edition, comme il paroist en la seconde, et le testament qu' il fist un peu devant sa mort lequel est en partie rapporté en l' eloge qu' on a faict de sa vie, qui se retrouve au commencement de la seconde edition : car ce testament nous donne asseurance de sa bonne volonté, p197 et de sa pieté envers Dieu, auquel il semble avoir recours. Secondement, je respons que son livre ne laisse pas d' estre dangereux pour les esprits foibles, tels que sont les libertins, et les deistes, encore qu' un esprit fort, bien fait, et qui a la crainte de Dieu emprainte bien avant dedans son ame, en puisse faire son profit. En suite dequoy il eust deu tellement proposer ses opinions, que les libertins n' eussent point eu d' occasion de fortifier leurs erreurs par la lecture de son livre, veu qu' il sçavoit que ce siecle icy porte multitude d' esprits remuants, qui ne cherchent qu' à ruiner l' estat, et la religion. Tiercement, je dy qu' il n' est pas permis de publier son sentiment, lors qu' on juge, ou qu' on doit probablement p198 juger qu' il nuira, et sera cause de la perte de plusieurs esprits. Or je maintiens que ces livres de la sagesse ont plus fait de mal, que de bien, et ont fait égarer de la vraye religion un plus grand nombre de personnes, qu' ils n' en ont tiré d' erreur. Je passe sous silence beaucoup de choses qu' il a proposees, comme si luy seul les eust apperceuës, ou qu' elles eussent surpassé l' esprit du vulgaire, lesquelles neantmoins sont aussi bien recogneuës par les rustiques, et villageois, comme par ces esprits relevez, et déniaisez, qu' il nous descrit : car qui ne sçait, et ne confesse que nous avons mille coustumes, et façons de vivre, et de signifier ce que nous avons dedans l' ame, lesquelles seroient aussi bonnes, ou p199 meilleures, si nous vivions d' autre façon ? Par exemple qu' il seroit aussi à propos de disner debout, comme assis : de se toucher à la poictrine, ou à quelqu' autre partie du corps pour s' entre-saluër, comme d' oster le chapeau : de porter un habit plus leger, ou plus pesant, fait d' une piece, ou de plusieurs, et 1000 autres choses semblables, lesquelles sont si indifferentes que nous nous accommodons aux uz, et coustumes de toutes sortes de nations, parmy lesquelles nous avons à converser, bien que plusieurs practiquent le contraire, comme les espagnols, ou italiens, qui retiennent leur particuliere façon d' habits, bien qu' ils demeurent en France. Pour ce qui est de ces choses là chacun en peut juger comme bon p200 luy semble : mais il se faut bien garder d' estendre ces pensees à ce qui est de nostre foy, et de nostre creance, comme font un tas d' ignorans, lesquels ayans leu ceste sagesse, s' estiment plus habiles que ceux qui ont usé leur vie à l' estude des bonnes lettres, et à la contemplation des mysteres divins. Vous les verriez avec leur modestie academique mettans tout en doute, et prenans autant de peine à se prendre garde de croire que les catholiques ont la vraye religion, comme s' ils deffendoient une ville contre l' ennemy. Pourquoy cela ? Parce qu' ils ont leu dedans la sagesse de Charron qu' une des conditions du sage est juger de tout, et ne s' aheurter, ou ne s' attacher à rien : afin que l' esprit de ces sages demeure indifferent, general, et universel. Mais p201 c' est maintenant à eux que j' en veux, et suis content d' excuser Charron (par une supposition pretenduë qu' il n' ait point eu mauvaise intention : nous supposons bien quelquefois des choses impossibles) et rejetter tout le blasme sur ces esprits boufons, et malins : car bien qu' il ait dit quelque chose en la premiere edition, qui les ait peu mener au libertinage, neantmoins il faut avoir recours à la 2 impression, car estant la derniere, et corrigee de sa main, elle doit estre tenuë pour la meilleure, or il fait paroistre combien il est esloigné du pyrrhonisme en matiere de religion. Voicy ses paroles au 2 chapitre de son epitome. ceste liberté etc. p202 il faut donc remarquer que les deistes tirent de pernicieuses conclusions du livre de Charron, contre son intention : je le veux ex hypothesi : car bien qu' il ait dit en la premiere edition page 351, que toutes les religions fournissent de miracles, prodiges, oracles, mysteres sacrez, saincts prophetes, certains articles de foy, et creance p203 necessaire à salut : et quelques autres choses, lesquelles prises à la lettre sont tres-fausses, n' y ayant que la seule religion catholique qui ait de vrays miracles, de vrayes propheties, et de vrays prophetes, et articles de foy : neantmoins il n' y a point d' apparence qu' il vueille signifier par ces paroles, qu' aucune religion que la catholique ait rien de tout ce qu' il a dit, en verité, et realité (bien que toutes les sectes se vantassent de cela) mais il a seulement voulu expliquer ceste vanterie, laquelle est tres-fausse, estant impossible qu' aucun miracle se fasse en faveur des religions bastardes, qui n' ont rien qu' irreligion, et ne cognoissent pas le vray Dieu, ou le recognoissans ne suivent pas sa volonté, et la doctrine qu' il nous a revelee. p204 Ce qui nous pourroit faire ainsi juger de l' intention de Charron, est le livre des trois veritez, auquel il monstre clairement contre les athees, les juifs, les mahometans, et les heretiques, qu' il n' y a aucune autre vraye religion que la catholique : car lors qu' il est question de juger de l' intention d' un autheur sur quelque poinct, ou controverse proposee, il faut avoir recours aux lieux, où il a traicté ceste matiere fort au long, et expressément, et non pas où il n' en a touché qu' un mot en passant, ou en quelque lieu, d' où on peut tirer des raisons pour et contre. Le D monsieur, je suis fort aise que vous vous soyez un peu estendu sur ceste matiere, mais je demeure quasi en suspend si vous resolvez p205 en dernier lieu que la lecture de Charron soit pernicieuse, et dangereuse ou non. Le Theol il me semble que vous n' avez aucun suject de douter de cela, puis que vous me tesmoignez vous mesme, que ceste lecture vous a faict tomber en vos erreurs, ou qu' elle vous y a confirmé ; et puis que telles gens, comme vous, qui prenent l' essort à la premiere pensee, qui flatte leur humeur, et s' accommode à leurs desirs, ne peuvent qu' ils ne soient esbranlez, lors qu' ils lisent ce que dit cet autheur, que l' immortalité de l' ame etc. , p206 la plus part desquelles sont fausses, car entre toutes les choses morales je ne sçay pas ce qui est mieux prouvé que l' immortalité de l' ame, comme il paroist par les raisons qu' on rapporte pour ce sujet, desquelles j' ay fait un abbregé en respondant à la 12 objection des athees ; si vous vous donnez la patience de lire ce que j' en ay dit, j' estime que vous confesserez que Charron a tort. Pour ce qui est de la nature, qu' il dit qu' il faut suivre, si vous l' entendez de la nature de l' homme, telle que Dieu l' a creée avec ses graces, et en la justice originelle, j' accorde que si on l' avoit encore en ceste integrité, qu' il seroit bon de la suivre ; il est maintenant tres-mauvais, car elle est decheute de ceste p207 perfection, de sorte que l' appetit sensuel, et brutal a souvent le dessus, et maistrise la raison au lieu de luy obeyr, c' est pourquoy il faut suivre la piste que la foy nous monstre, et gourmander nos passions, afin que nous puissions retourner à ceste premiere perfection, en laquelle les sens obeissoient à l' esprit à poinct nommé, et l' esprit à Dieu. Il n' y a point d' autre moyen d' estre restablis en cet estat, qu' en embrassant le chemin que la religion catholique nous enseigne, ce que vous ne ferez pas facilement en lisant la sagesse de Charron, laquelle se soucie fort peu des choses immortelles, et divines, car ceste sagesse humaine ne vise qu' à bien faire ses affaires en ce monde, et vivre paix, et ayse, comme on dit. p208 Or la sagesse du chrestien vole plus haut, car elle cherche l' honneur, et la gloire de Dieu aux dépens du sien, si besoing est, et ne respire autre chose que l' amour de son createur, s' estimant bien-heureuse lors qu' elle endure quelque peine pour ce mesme amour : c' est elle qui fait courageusement mépriser tout ce qu' il y a en ce monde, honneurs, biens, dignitez, plaisirs, et la vie mesme, et qui nous esleve autant pardessus nous-mesmes, comme nous sommes élevez par dessus les bestes. Ce qu' il dit que nous naissons chrestiens, juifs, etc. Est aussi cause de ce que beaucoup de jeunes folastres, et cerveaux mal timbrez, qui le lisent, ne font conte de la vraye religion, non plus que des autres, qui sont fausses, au lieu p209 qu' ils devroient remercier Dieu de ce qu' ils sont chrestiens, ce que ne leur apporte pas le païs, ny le ventre de leur mere, mais le sang de nostre redempteur Jesus-Christ, lequel opere sur eux au baptesme, qui est la porte de la vraye religion, et comme le premier effect de la predestination, auquel Dieu les a choisis entre un milion d' autres, qui ne reçoivent point ceste premiere grace ; laquelle convainc Charron que la vraye religion ne se tient pas par moyens humains, car le premier moyen, qui est le baptesme, aussi bien que tous les autres (tels que sont tous les sacremens) sont voyes surnaturelles, lesquelles ne peuvent venir que de la main de Dieu, estant impossible que tous les hommes du monde, ny que toute la nature p210 nous puisse donner la grace de Dieu, ou nous esclairer par la lumiere de la foy. Passons maintenant à Cardan, car de tout ce que dessus vous pouvez conclurre qu' on ne peut lire la sagesse de Charron sans peril d' estre esbranlé en la creance catholique, si ce n' est quelque esprit fort, sçavant, et bien ferme en la foy, qui se serve de ceste lecture. Nous reserverons pour une autre-fois à peser, juger, et examiner toutes les autres opinions de cet autheur.