CHAPITRE IX De la vanité IL n'en est à l'avanture aucune plus expresse, que d'en escrire si vainement. Ce que la divinité nous en a si divinement exprimé, debvroit estre soigneusement et continuellement medité, par les gens d'entendement. Qui ne voit, que j'ay pris une route, par laquelle sans cesse et sans travail, j'iray autant, qu'il y aura d'ancre et de papier au monde? Je ne puis tenir registre de ma vie, par mes actions: fortune les met trop bas: je le tiens par mes fantasies. Si ay- je veu un gentil-homme, qui ne communiquoit sa vie, que par les operations de son ventre: Vous voyiez chez luy, en montre, un ordre de bassins de sept ou huict jours: C'estoit son estude, ses discours: Tout autre propos luy puoit. Ce sont icy, un peu plus civilement, des excremens d'un vieil esprit: dur tantost, tantost lasche: et tousjours indigeste. Et quand seray-je à bout de representer une continuelle agitation et mutation de mes pensees, en quelque matiere qu'elles tombent, puisque Diomedes remplit six mille livres, du seul subject de la grammaire? Que doit produire le babil, puisque le begaiement et desnouement de la langue, estouffa le monde d'une si horrible charge de volumes? Tant de paroles, pour les paroles seules. O Pythagoras, que n'esconjuras-tu cette tempeste! On accusoit un Galba du temps passé, de ce qu'il vivoit oyseusement: Il respondit, que chacun devoit rendre raison de ses actions, non pas de son sejour. Il se trompoit: car la justice a cognoissance et animadversion aussi, sur ceux qui chaument. Mais il y devroit avoir quelque coërction des loix, contre les escrivains ineptes et inutiles, comme il y a contre les vagabons et faineants: On banniroit des mains de nostre peuple, et moy, et cent autres. Ce n'est pas moquerie: L'escrivallerie semble estre quelque symptome d'un siecle desbordé: Quand escrivismes nous tant, que depuis que nous sommes en trouble? quand les Romains tant, que lors de leur ruyne? Outre-ce que l'affinement des esprits, ce n'en est pas l'assagissement, en une police: cet embesongnement oïsif, naist de ce que chacun se prent laschement à l'office de sa vacation, et s'en desbauche. La corruption du siecle se fait, par la contribution particuliere de chacun de nous: Les uns y conferent la trahison, les autres l'injustice, l'irreligion, la tyrannie, l'avarice, la cruauté, selon qu'ils sont plus puissans: les plus foibles y apportent la sottise, la vanité, l'oisiveté: desquels je suis. Il semble que ce soit la saison des choses vaines, quand les dommageables nous pressent. En un temps, où le meschamment faire est si commun, de ne faire qu'inutilement, il est comme louable. Je me console que je seray des derniers, sur qui il faudra mettre la main: Ce pendant qu'on pourvoira aux plus pressans, j'auray loy de m'amender: Car il me semble que ce seroit contre raison, de poursuyvre les menus inconvenients, quand les grands nous infestent. Et le medecin Philotimus, à un qui luy presentoit le doigt à penser, auquel il recognoissoit au visage, et à l'haleine, un ulcere aux poulmons: Mon amy, fit-il, ce n'est pas à cette heure le temps de t'amuser à tes ongles. Je vis pourtant sur ce propos, il y a quelques annees, qu'un personnage, de qui j'ay la memoire en recommandation singuliere, au milieu de nos grands maux, qu'il n'y avoit ny loy, ny justice, ny magistrat, qui fist son office: non plus qu'à cette heure: alla publier je ne sçay quelles chetives reformations, sur les habillemens, la cuisine et la chicane. Ce sont amusoires dequoy on paist un peuple mal-mené, pour dire qu'on ne l'a pas du tout mis en oubly. Ces autres font de mesme, qui s'arrestent à deffendre à toute instance, des formes de parler, les dances, et les jeux, à un peuple abandonné à toute sorte de vices execrables. Il n'est pas temps de se laver et decrasser, quand on est atteint d'une bonne fiévre. C'est à faire aux seuls Spartiates, de se mettre à se peigner et testonner, sur le poinct qu'ils se vont precipiter à quelque extreme hazard de leur vie. Quant à moy, j'ay cette autre pire coustume, que si j'ay un escarpin de travers, je laisse encores de travers, et ma chemise et ma cappe: je desdaigne de m'amender à demy: Quand je suis en mauvais estat, je m'acharne au mal: Je m'abandonne par desespoir, et me laisse aller vers la cheute, et jette, comme lon dit, le manche apres la coignee. Je m'obstine à l'empirement: et ne m'estime plus digne de mon soing: Ou tout bien ou tout mal. Ce m'est faveur, que la desolation de cet estat; se rencontre à la desolation de mon aage: Je souffre plus volontiers, que mes maux en soient rechargez, que si mes biens en eussent esté troublez. Les paroles que j'exprime au mal-heur, sont paroles de despit. Mon courage se herisse au lieu de s'applatir. Et au rebours des autres, je me trouve plus devost, en la bonne, qu'en la mauvaise fortune: suyvant le precepte de Xenophon, sinon suyvant sa raison. Et fais plus volontiers les doux yeux au ciel, pour le remercier, que pour le requerir: J'ay plus de soing d'augmenter la santé, quand elle me rit, que je n'ay de la remettre, quand je l'ay escartee. Les prosperitez me servent de discipline et d'instruction, comme aux autres, les adversitez et les verges. Comme si la bonne fortune estoit incompatible avec la bonne conscience: les hommes ne se rendent gents de bien, qu'en la mauvaise. Le bon heur m'est un singulier aiguillon, à la moderation, et modestie. La priere me gaigne, la menace me rebute, la faveur me ploye, la crainte me roydit. Parmy les conditions humaines, cette-cy est assez commune, de nous plaire plus des choses estrangeres que des nostres, et d'aymer le remuement et le changement. Ipsa dies ideo nos grato perluit haustu, Quód permutatis hora recurrit equis. J'en tiens ma part. Ceux qui suyvent l'autre extremité, de s'aggreer en eux- mesmes: d'estimer ce qu'ils tiennent au dessus du reste: et de ne recognoistre aucune forme plus belle, que celle qu'ils voyent: s'ils ne sont plus advisez que nous, ils sont à la verité plus heureux. Je n'envie point leur sagesse, mais ouy leur bonne fortune. Cette humeur avide des choses nouvelles et incognues, ayde bien à nourrir en moy, le desir de voyager: mais assez d'autres circonstances y conferent. Je me destourne volontiers du gouvernement de ma maison. Il y a quelque commodité à commander, fust ce dans une grange, et à estre obey des siens. Mais c'est un plaisir trop uniforme et languissant. Et puis il est par necessité meslé de plusieurs pensements fascheux. Tantost l'indigence et l'oppression de vostre peuple: tantost la querelle d'entre vos voysins: tantost l'usurpation qu'ils font sur vous, vous afflige: Aut verberatæ grandine vineæ, Fundusque mendax, arbore nunc aquas Culpante, nunc torrentia agros Sydera, nunc hyemes iniquas. Et qu'à peine en six mois, envoyera Dieu une saison, dequoy vostre receveur se contente bien à plain: et que si elle sert aux vignes, elle ne nuyse aux prez. Aut nimiis torret fervoribus ætherius sol, Aut subiti perimunt imbres, gelidæque pruinæ, Flabráque ventorum violento turbine vexant. Joinct le soulier neuf, et bien formé, de cet homme du temps passé, qui vous blesse le pied. Et que l'estranger n'entend pas, combien il vous couste, et combien vous prestez, à maintenir l'apparence de cet ordre, qu'on voit en vostre famille: et qu'à l'avanture l'achetez vous trop cher. Je me suis pris tard au mesnage. Ceux que nature avoit fait naistre avant moy, m'en ont deschargé long temps. J'avois des-ja pris un autre ply, plus selon ma complexion. Toutesfois de ce que j'en ay veu, c'est un'occupation plus empeschante, que difficile. Quiconque est capable d'autre chose, le sera bien aysément de celle là. Si je cherchois à m'enrichir, cette voye me sembleroit trop longue: J'eusse servy les Roys, trafique plus fertile que toute autre. Puis que je ne pretens acquerir que la reputation de n'avoir rien acquis, non plus que dissipé: conformément au reste de ma vie, impropre à faire bien et à faire mal qui vaille: Et que je ne cherche qu'à passer, je le puis faire, Dieu mercy, sans grande attention. Au pis aller, courez tousjours par retranchement de despence, devant la pauvreté. C'est à quoy je m'attends, et de me reformer, avant qu'elle m'y force. J'ay estably au demeurant, en mon ame, assez de degrez, à me passer de moins, que ce que j'ay. Je dis, passer avec contentement. Non æstimatione census, verùm victu atque cultu, terminatur pecuniæ modus. Mon vray besoing n'occupe pas si justement tout mon avoir, que sans venir au vif, fortune n'ait où mordre sur moy. Ma presence, toute ignorante et desdaigneuse qu'elle est, preste grande espaule à mes affaires domestiques: Je m'y employe, mais despiteusement: Joinct que j'ay cela chez moy, que pour brusler à part, la chandelle par mon bout, l'autre bout ne s'espargne de rien. Les voyages ne me blessent que par la despence, qui est grande, et outre mes forces: ayant accoustumé d'y estre avec equippage non necessaire seulement, mais aussi honneste: Il me les en faut faire d'autant plus courts, et moins frequents: et n'y employe que l'escume, et mareserve, temporisant et differant, selon qu'elle vient. Je ne veux pas, que le plaisir de me promener, corrompe le plaisir de me retirer. Au rebours, j'entens qu'ils se nourrissent, et favorisent l'un l'autre. La fortune m'a aydé en cecy: que puis que ma principale profession en cette vie, estoit de la vivre mollement, et plustost laschement qu'affaireusement; elle m'a osté le besoing de multiplier en richesses, pour pourvoir à la multitude de mes heritiers. Pour un, s'il n'a assez de ce, dequoy j'ay eu si plantureusement assez, à son dam. Son imprudence ne meritera pas, que je luy en desire d'avantage. Et chascun, selon l'exemple de Phocion, pourvoid suffisamment à ses enfants, qui leur pourvoid, entant qu'ils ne luy sont dissemblables. Nullement seroy-je d'advis du faict de Crates. Il laissa son argent chez un banquier, avec cette condition: Si ses enfants estoient des sots, qu'il le leur donnast; s'ils estoient habiles, qu'il le distribuast aux plus sots du peuple. Comme si les sots, pour estre moins capables de s'en passer, estoient plus capables d'user des richesses. Tant y a, que le dommage qui vient de mon absence, ne me semble point meriter, pendant que j'auray dequoy le porter, que je refuse d'accepter les occasions qui se presentent, de me distraire de cette assistance penible. Il y a tousjours quelque piece qui va de travers. Les negoces, tantost d'une maison, tantost d'une autre, vous tirassent. Vous esclairez toutes choses de trop pres: Vostre perspicacité vous nuit icy, comme si fait elle assez ailleurs. Je me desrobe aux occasions de me fascher: et me destourne de la cognoissance des choses, qui vont mal: Et si ne puis tant faire, qu'à toute heure je ne heurte chez moy, en quelque rencontre, qui me desplaise. Et les fripponneries, qu'on me cache le plus, sont celles que je sçay le mieux. Il en est que pour faire moins mal, il faut ayder soy mesme à cacher. Vaines pointures: vaines par fois, mais tousjours pointures. Les plus menus et graisles empeschemens, sont les plus persans. Et comme les petites lettres lassent plus les yeux, aussi nous piquent plus les petits affaires: la tourbe des menus maux, offence plus, que la violence d'un, pour grand qu'il soit. A mesure que ces espines domestiques sont drues et desliees, elles nous mordent plus aigu, et sans menace, nous surprenant facilement à l'impourveu. Je ne suis pas philosophe. Les maux me foullent selon qu'ils poisent: et poisent selon la forme, comme selon la matiere: et souvent plus. J'y ay plus de perspicacité que le vulgaire, si j'y ay plus de patience. En fin s'ils ne me blessent, ils me poisent. C'est chose tendre que la vie, et aysee à troubler. Depuis que j'ay le visage tourné vers le chagrin, nemo enim resistit sibi cùm ceperit impelli, pour sotte cause qui m'y ayt porté: j'irrite l'humeur de ce costé là: qui se nourrit apres, et s'exaspere, de son propre branle, attirant et ammoncellant une matiere sur autre, dequoy se paistre. Stillicidii casus lapidem cavat: Ces ordinaires goutieres me mangent, et m'ulcerent. Les inconvenients ordinaires ne sont jamais legers. Ils sont continuels et irreparables, quand ils naissent des membres du mesnage, continuels et inseparables. Quand je considere mes affaires de loing, et en gros: je trouve, soit pour n'en avoir la memoire gueres exacte, qu'ils sont allez jusques à cette heure, en prosperant, outre mes contes et mes raisons. J'en retire ce me semble plus, qu'il n'y en a: leur bon heur me trahit. Mais suis-je au dedans de la besongne, voy-je marcher toutes ces parcelles? Tum veró in curas animum diducimus omnes: mille choses m'y donnent à desirer et craindre. De les abandonner du tout, il m'est tres-facile: de m'y prendre sans m'en peiner, tresdifficile. C'est pitié, d'estre en lieu où tout ce que vous voyez, vous embesongne, et vous concerne. Et me semble jouyr plus gayement les plaisirs d'une maison estrangere, et y apporter le goust plus libre et pur. Diogenes respondit selon moy, à celuy qui luy demanda quelle sorte de vin il trouvoit le meilleur: L'estranger, feit il. Mon pere aymoit à bastir Montaigne, où il estoit nay: et en toute cette police d'affaires domestiques, j'ayme à me servir de son exemple, et de ses reigles; et y attacheray mes successeurs autant que je pourray. Si je pouvois mieux pour luy, je le feroys. Je me glorifie que sa volonté s'exerce encores, et agisse par moy. Ja Dieu ne permette que je laisse faillir entre mes mains, aucune image de vie, que je puisse rendre à un si bon pere. Ce que je me suis meslé d'achever quelque vieux pan de mur, et de renger quelque piece de bastiment mal dolé, ç'a esté certes, regardant plus à son intention, qu'à mon contentement. Et accuse ma faineance, de n'avoir passé outre, à parfaire les commencements qu'il a laissez en sa maison: d'autant plus, que je suis en grands termes d'en estre le dernier possesseur de ma race, et d'y porter la derniere main. Car quant à mon application particuliere, ny ce plaisir de bastir, qu'on dit estre si attrayant, ny la chasse, ny les jardins, ny ces autres plaisirs de la vie retiree, ne me peuvent beaucoup amuser. C'est chose dequoy je me veux mal, comme de toutes autres opinions qui me sont incommodes. Je ne me soucie pas tant de les avoir vigoureuses et doctes, comme je me soucie de les avoir aisees et commodes à la vie. Elles sont bien assez vrayes et saines, si elles sont utiles et aggreables. Ceux qui m'oyans dire mon insuffisance aux occupations du mesnage, me viennent souffler aux oreilles que c'est desdaing, et que je laisse de sçavoir les instrumens du labourage, ses saisons, son ordre, comment on fait mes vins, comme on ente, et de sçavoir le nom et la forme des herbes et des fruicts, et l'apprest des viandes, dequoy je vis: le nom et prix des estoffes, de quoy je m'abille, pour avoir à coeur quelque plus haute science, ils me font mourir. Cela, c'est sottise: et plustost bestise, que gloire: Je m'aymerois mieux bon escuyer, que bon logicien. Quin tu aliquid saltem potius quorum indiget usus, Viminibus mollique paras detexere junco? Nous empeschons noz pensees du general, et des causes et conduittes universelles: qui se conduisent tresbien sans nous: et laissons en arriere nostre faict: et Michel, qui nous touche encore de plus pres que l'homme. Or j'arreste bien chez moy le plus ordinairement: mais je voudrois m'y plaire plus qu'ailleurs. Sit meæ sedes utinam senectæ, Sit modus lasso maris, et viarum, Militiæque. Je ne sçay si j'en viendray à bout. Je voudrois qu'au lieu de quelque autre piece de sa succession, m'on pere m'eust resigné cette passionnee amour, qu'en ses vieux ans il portoit à son mesnage. Il estoit bien heureux, de ramener ses desirs, à sa fortune, et de se sçavoir plaire de ce qu'il avoit. La philosophie politique aura bel accuser la bassesse et sterilité de mon occupation, si j'en puis une fois prendre le goust, comme luy. Je suis de cet avis, que la plus honorable vacation, est de servir au publiq, et estre utile à beaucoup. Fructus enim ingenii et virtutis, omnisque præstantiæ tum maximus accipitur, quum in proximum quemque confertur. Pour mon regard je m'en despars: Partie par conscience: (car par où je vois le poix qui touche telles vacations, je vois aussi le peu de moyen que j'ay d'y fournir: et Platon maistre ouvrier en tout gouvernement politique, ne laissa de s'en abstenir) partie par poltronerie. Je me contente de jouïr le monde, sans m'en empresser: de vivre une vie, seulement excusable: et qui seulement ne poise, ny à moy, ny à autruy. Jamais homme ne se laissa aller plus plainement et plus laschement, au soing et gouvernement d'un tiers, que je ferois, si j'avois à qui. L'un de mes souhaits pour cette heure, ce seroit de trouver un gendre, qui sçeust appaster commodément mes vieux ans, et les endormir: entre les mains de qui je deposasse en toute souveraineté, la conduite et usage de mes biens: qu'il en fist ce que j'en fais, et gaignast sur moy ce que j'y gaigne: pourveu qu'il y apportast un courage vrayement recognoissant, et amy. Mais quoy? nous vivons en un monde, où la loyauté des propres enfans est incognue. Qui a la garde de ma bourse en voyage, il l'a pure et sans contreroolle: aussi bien me tromperoit il en comptant. Et si ce n'est un diable, je l'oblige à bien faire, par une si abandonnee confiance. Multi fallere docuerunt, dum timent falli, et aliis jus peccandi suspicando fecerunt. La plus commune seureté, que je prens de mes gens, c'est la mescognoissance: Je ne presume les vices qu'apres que je les ay veuz: et m'en fie plus aux jeunes, que j'estime moins gastez par mauvais exemple. J'oy plus volontiers dire, au bout de deux mois, que j'ay despandu quatre cens escus, que d'avoir les oreilles battues tous les soirs, de trois, cinq, sept. Si ay-je esté desrobé aussi peu qu'un autre de cette sorte de larrecin: Il est vray, que je preste la main à l'ignorance: Je nourris à escient, aucunement trouble et incertaine la science de mon argent: Jusques à certaine mesure, je suis content, d'en pouvoir doubter. Il faut laisser un peu de place à la desloyauté, ou imprudence de vostre valet: S'il nous en reste en gros, dequoy faire nostre effect, cet excez de la liberalité de la fortune, laissons le un peu plus courre à sa mercy: La portion du glanneur. Apres tout, je ne prise pas tant la foy de mes gents, comme je mesprise leur injure. O le vilain et sot estude, d'estudier son argent, se plaire à le manier et recomter! c'est par là, que l'avarice faict ses approches. Dépuis dix-huict ans, que je gouverne des biens, je n'ay sçeu gaigner sur moy, de voir, ny tiltres, ny mes principaux affaires, qui ont necessairement à passer par ma science, et par mon soing. Ce n'est pas un mespris philosophique, des choses transitoires et mondaines: je n'ay pas le goust si espuré, et les prise pour le moins ce qu'elles valent: mais certes c'est paresse et negligence inexcusable et puerile. Que ne feroy je plustost que de lire un contract? Et plustost, que d'aller secoüant ces paperasses poudreuses, serf de mes negoces? ou encore pis, de ceux d'autruy, comme font tant de gents à prix d'argent. Je n'ay rien cher que le soucy et la peine: et ne cherche qu'à m'anonchalir et avachir. J'estoy, ce croi-je, plus propre, à vivre de la fortune d'autruy, s'il se pouvoit, sans obligation et sans servitude. Et si ne sçay, à l'examiner de pres; si selon mon humeur et mon sort, ce que 'iay à souffrir des affaires, et des serviteurs, et des domestiques, n'a point plus d'abjection, d'importunité, et d'aigreur, que n'auroit la suitte d'un homme, nay plus grand que moy, qui me guidast un peu à mon aise. Servitus obedientia est fracti animi et abjecti, arbitrio carentis suo: Crates fit pis, qui se jetta en la franchise de la pauvreté, pour se deffaire des indignitez et cures de la maison. Cela ne ferois-je pas: Je hay la pauvreté à pair de la douleur: mais ouy bien, changer cette sorte de vie, à une autre moins brave, et moins affaireuse. Absent, je me despouille de tous tels pensemens: et sentirois moins lors la ruyne d'une tour, que je ne fais present, la cheute d'une ardoyse. Mon ame se démesle bien ayséement à part, mais en presence, elle souffre, comme celle d'un vigneron. Une rene de travers à mon cheval, un bout d'estriviere qui batte ma jambe, me tiendront tout un jour en eschec. J'esleve assez mon courage à l'encontre des inconveniens, les yeux, je ne puis. Sensus ô superi sensus! Je suis chez moy, respondant de tout ce qui va mal. Peu de maistres, je parle de ceux de moyenne condition, comme est la mienne: et s'il en est, ils sont plus heureux: se peuvent tant reposer, sur un second, qu'il ne leur reste bonne part de la charge. Cela oste volontiers quelque chose de ma façon, au traittement des survenants: et en ay peu arrester quelcun par adventure plus par ma cuisine, que par ma grace: comme font les fascheux: et oste beaucoup du plaisir que je devrois prendre chez moy, de la visitation et assemblees de mes amys. La plus sotte contenance d'un gentil-homme en sa maison, c'est de le voir empesché du train de sa police; parler à l'oreille d'un valet, en menacer un autre des yeux. Elle doit couler insensiblement, et representer un cours ordinaire. Et treuve laid, qu'on entretienne ses hostes, du traictement qu'on leur fait, autant à l'excuser qu'à le vanter. J'ayme l'ordre et la netteté, et cantharus et lanx, Ostendunt mihi me, au prix de l'abondance: et regarde chez moy exactement à la necessité, peu à la parade. Si un valet se bat chez autruy, si un plat se verse, vous n'en faites que rire: vous dormez ce pendant que monsieur renge avec son maistre d'hostel, son faict, pour vostre traictement du lendemain. J'en parle selon moy: Ne laissant pas en general d'estimer, combien c'est un doux amusement à certaines natures, qu'un mesnage paisible, prospere, conduict par un ordre reglé. Et ne voulant attacher à la chose, mes propres erreurs et inconvenients. Ny desdire Platon, qui estime la plus heureuse occupation à chascun, faire ses particuliers affaires sans injustice. Quand je voyage, je n'ay à penser qu'à moy, et à l'emploicte de mon argent: cela se dispose d'un seul precepte. Il est requis trop de parties à amasser: je n'y entens rien: A despendre, je m'y entens un peu, et à donner jour à ma despence: qui est de vray son principal usage. Mais je m'y attens trop ambitieusement; qui la rend inegalle et difforme: et en outre immoderee en l'un et l'autre visage. Si elle paroist, si elle sert, je m'y laisse indiscretement aller: et me resserre autant indiscretement, si elle ne luyt, et si elle ne me rit. Qui que ce soit, ou art, ou nature, qui nous imprime cette condition de vivre, par la relation à autruy, nous fait beaucoup plus de mal que de bien. Nous nous defraudons de nos propres utilitez, pour former les apparences à l'opinion commune. Il ne nous chaut pas tant, quel soit nostre estre, en nous, et en effect, comme quel il soit, en la cognoissance publique. Les biens mesmes de l'esprit, et la sagesse, nous semblent sans fruict, si elle n'est jouye que de nous: si elle ne se produict à la veuë et approbation estrangere. Il y en a, de qui l'or coulle à gros bouillons, par des lieux sousterreins, imperceptiblement: d'autres l'estendent tout en lames et en feuilles: Si qu'aux uns les liars valent escuz, aux autres le contraire: le monde estimant l'emploite et la valeur, selon la montre. Tout soing curieux autour des richesses sent à l'avarice: Leur dispensation mesme, et la liberalité trop ordonnee et artificielle: elles ne valent pas une advertance et sollicitude penible. Qui veut faire sa despense juste, la fait estroitte et contrainte. La garde, ou l'emploitte, sont de soy choses indifferentes, et ne prennent couleur de bien ou de mal, que selon l'application de nostre volonté. L'autre cause qui me convie à ses promenades, c'est la disconvënance aux moeurs presentes de nostre estat: je me consolerois aysement de cette corruption, pour le regard de l'interest public: pejoraque sæcula ferri Temporibus, quorum sceleri non invenit ipsa Nomen, et à nullo posuit natura metallo: mais pour le mien, non. J'en suis en particulier trop pressé. Car en mon voisinage, nous sommes tantost par la longue licence de ces guerres civiles, envieillis en une forme d'estat si desbordee, Quippe ubi fas versum atque nefas: qu'à la verité, c'est merveille qu'elle se puisse maintenir. Armati terram exercent, sempérque recentes Convectare juvat prædas, et vivere rapto. En fin je vois par nostre exemple, que la societé des hommes se tient et se coust, à quelque prix que ce soit: En quelque assiette qu'on les couche, ils s'appilent, et se rengent, en se remuant et s'entassant: comme des corps mal unis qu'on empoche sans ordre, trouvent d'eux mesmes la façon de se joindre, et s'emplacer, les uns parmy les autres: souvent mieux, que l'art ne les eust sçeu disposer. Le Roy Philippus fit un amas, des plus meschans hommes et incorrigibles qu'il peut trouver, et les logea tous en une ville, qu'il leur fit bastir, qui en portoit le nom. J'estime qu'ils dresserent des vices mesme, une contexture politique entre eux, et une commode et juste societé. Je vois, non une action, ou trois, ou cent, mais des moeurs, en usage commun et reçeu, si farouches, en inhumanité sur tout et desloyauté, qui est pour moy la pire espece des vices, que je n'ay point le courage de les concevoir sans horreur: Et les admire, quasi autant que je les deteste. L'exercice de ces meschancetez insignes, porte marque de vigueur et force d'ame, autant que d'erreur et desreglement. La necessité compose les hommes et les assemble. Cette cousture fortuite se forme apres en loix. Car il en a esté d'aussi sauvages qu'aucune opinion humaine puisse enfanter, qui toutesfois ont maintenu leurs corps, avec autant de santé et longueur de vie, que celles de Platon et Aristote sçauroient faire. Et certes toutes ces descriptions de police, feintes par art, se trouvent ridicules, et ineptes à mettre en practique. Ces grandes et longues altercations, de la meilleure forme de societé: et des reigles plus commodes à nous attacher, sont altercations propres seulement à l'exercice de nostre esprit: Comme il se trouve és arts, plusieurs subjects qui ont leur essence en l'agitation et en la dispute, et n'ont aucune vie hors de là. Telle peinture de police, seroit de mise, en un nouveau monde: mais nous prenons un monde desja faict et formé à certaines coustumes. Nous ne l'engendrons pas comme Pyrrha, ou comme Cadmus. Par quelque moyen que nous ayons loy de le redresser, et renger de nouveau, nous ne pouvons gueres le tordre de son accoustumé ply, que nous ne rompions tout. On demandoit à Solon, s'il avoit estably les meilleures loyx qu'il avoit peu aux Atheniens: Ouy bien, respondit-il, de celles qu'ils eussent reçeuës. Varro s'excuse de pareil air: Que s'il avoit tout de nouveau à escrire de la religion, il diroit ce, qu'il en croid. Mais, estant desja receuë, il en dira selon l'usage, plus que selon nature. Non par opinion, mais en verité, l'excellente et meilleure police, est à chacune nation, celle soubs laquelle elle s'est maintenuë. Sa forme et commodité essentielle despend de l'usage. Nous nous desplaisons volontiers de la condition presente: Mais je tiens pourtant, que d'aller desirant le commandement de peu, en un estat populaire: ou en la monarchie, une autre espece de gouvernement, c'est vice et folie. Ayme l'estat tel que tu le vois estre, S'il est royal, ayme la royauté, S'il est de peu, ou bien communauté, Ayme l'aussi, car Dieu t'y a faict naistre. Ainsi en parloit le bon monsieur de Pibrac, que nous venons de perdre: un esprit si gentil, les opinions si saines, les moeurs si douces. Cette perte, et celle qu'en mesme temps nous avons faicte de monsieur de Foix, sont pertes importantes à nostre couronne. Je ne sçay s'il reste à la France dequoy substituer une autre coupple, pareille à ces deux Gascons, en syncerité, et en suffisance, pour le conseil de nos Roys. C'estoyent ames diversement belles, et certes selon le siecle, rares et belles, chacune en sa forme. Mais qui les avoit logees en cet aage, si desconvenables et si disproportionnees à nostre corruption, et à nos tempestes? Rien ne presse un estat que l'innovation: le changement donne seul forme à l'injustice, et à la tyrannie. Quand quelque piece se démanche, on peut l'estayer: on peut s'opposer à ce, que l'alteration et corruption naturelle à toutes choses, ne nous esloigne trop de nos commencemens et principes: Mais d'entreprendre à refondre une si grande masse, et à changer les fondements d'un si grand bastiment, c'est à faire à ceux qui pour descrasser effacent: qui veulent amender les deffauts particuliers, par une confusion universelle, et guarir les maladies par la mort: non tam commutandarum quam evertendarum rerum cupidi. Le monde est inepte à se guarir: Il est si impatient de ce qui le presse, qu'il ne vise qu'à s'en deffaire, sans regarder à quel prix. Nous voyons par mille exemples, qu'il se guarit ordinairement à ses despens: la descharge du mal present, n'est pas guarison, s'il n'y a en general amendement de condition. La fin du Chirurgien, n'est pas de faire mourir la mauvaise chair: ce n'est que l'acheminement de sa cure: il regarde au delà, d'y faire renaistre la naturelle, et rendre la partie à son deu estre. Quiconque propose seulement d'emporter ce qui le masche, il demeure court: car le bien ne succede pas necessairement au mal: un autre mal luy peut succeder, et pire. Comme il advint aux tueurs de Cesar, qui jetterent la chose publique à tel poinct, qu'ils eurent à se repentir de s'en estre meslez. A plusieurs, depuis, jusques à nos siecles, il est advenu de mesmes. Les François mes contemporanees sçavent bien qu'en dire. Toutes grandes mutations esbranlent l'estat, et le desordonnent. Qui viseroit droit à la guarison, et en consulteroit avant toute oeuvre, se refroidiroit volontiers d'y mettre la main. Pacuvius Calavius corrigea le vice de ce proceder, par un exemple insigne. Ses concitoyens estoient mutinez contre leurs magistrats: luy personnage de grande authorité en la ville de Capouë, trouva un jour moyen d'enfermer le Senat dans le Palais: et convoquant le peuple en la place, leur dit: Que le jour estoit venu, auquel en pleine liberté ils pouvoient prendre vengeance des Tyrans qui les avoyent si long temps oppressez, lesquels il tenoit à sa mercy seuls et desarmez. Fut d'advis, qu'au sort on les tirast hors, l'un apres l'autre: et de chacun on ordonnast particulierement: faisant sur le champ, executer ce qui en seroit decreté: pourveu aussi que tout d'un train ils advisassent d'establir quelque homme de bien, en la place du condamné, affin qu'elle ne demeurast vuide d'officier. Ils n'eurent pas plustost ouy le nom d'un Senateur, qu'il s'esleva un cry de mescontentement universel à l'encontre de luy: Je voy bien, dit Pacuvius, il faut demettre cettuy-cy: c'est un meschant: ayons en un bon en change. Ce fut un prompt silence: tout le monde se trouvant bien empesché au choix. Au premier plus effronté, qui dit le sien: voyla un consentement de voix encore plus grand à refuser celuy là: Cent imperfections, et justes causes, de le rebuter. Ces humeurs contradictoires, s'estans eschauffees, il advint encore pis du second Senateur, et du tiers. Autant de discorde à l'election, que de convenance à la demission. S'estans inutilement lassez à ce trouble, ils commencent, qui deça, qui delà, à se desrober peu à peu de l'assemblee: Rapportant chacun cette resolution en son ame, que le plus vieil et mieux cogneu mal, est tousjours plus supportable, que le mal recent et inexperimenté. Pour nous voir bien piteusement agitez: car que n'avons nous faict? Eheu cicatricum et sceleris pudet, Fratrúmque: quid nos dura refugimus Ætas? quid intactum nefasti Liquimus? unde manus juventus Metu Deorum continuit? quibus Pepercit aris? je ne vay pas soudain me resolvant, ipsa si velit salus, Servare prorsus non potest hanc familiam: Nous ne sommes pas pourtant à l'avanture, à nostre dernier periode. La conservation des estats, est chose qui vray-semblablement surpasse nostre intelligence. C'est, comme dit Platon, chose puissante, et de difficile dissolution, qu'une civile police, elle dure souvent contre des maladies mortelles et intestines: contre l'injure des loix injustes, contre la tyrannie, contre le debordement et ignorance des magistrats, licence et sedition des peuples. En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au dessus de nous, et regardons vers ceux qui sont mieux: Mesurons nous à ce qui est au dessous: il n'en est point de si miserable, qui ne trouve mille exemples où se consoler. C'est nostre vice, que nous voyons plus mal volontiers, ce qui est dessus nous, que volontiers, ce qui est dessoubs. Si disoit Solon, qui dresseroit un tas de tous les maux ensemble, qu'il n'est aucun, qui ne choisist plustost de remporter avec soy les maux qu'il a, que de venir à division legitime, avec tous les autres hommes de ce tas de maux, et en prendre sa quotte part. Nostre police se porte mal. Il en a esté pourtant de plus malades, sans mourir. Les dieux s'esbatent de nous à la pelote, et nous agitent à toutes mains, enimvero Dii nos homines quasi pilas habent. Les astres ont fatalement destiné l'estat de Rome, pour exemplaire de ce qu'ils peuvent en ce genre: Il comprend en soy toutes les formes et avantures, qui touchent un'estat: Tout ce que l'ordre y peut, et le trouble, et l'heur, et le mal'heur. Qui se doit desesperer de sa condition, voyant les secousses et mouvemens dequoy celuy là fut agité, et qu'il supporta? Si l'estendue de la domination, est la santé d'un estat, dequoy je ne suis aucunement d'advis (et me plaist Isocrates, qui instruit Nicocles, non d'envier les Princes, qui ont des dominations larges, mais qui sçavent bien conserver celles qui leur sont escheuës) celuy-là ne fut jamais si sain, que quand il fut le plus malade. La pire de ses formes, luy fut la plus fortunee. A peine recongnoist-on l'image d'aucune police, soubs les premiers Empereurs: c'est la plus horrible et la plus espesse confusion qu'on puisse concevoir. Toutesfois il la supporta: et y dura, conservant, non pas une monarchie resserree en ses limites, mais tant de nations, si diverses, si esloignees, si mal affectionnees, si desordonnement commandees, et injustement conquises. nec gentibus ullis Commodat in populum terræ pelagique potentem, Invidiam fortuna suam. Tout ce qui branle ne tombe pas. La contexture d'un si grand corps tient à plus d'un clou. Il tient mesme par son antiquité: comme les vieux bastimens, ausquels l'aage a desrobé le pied, sans crouste et sans cyment, qui pourtant vivent et se soustiennent en leur propre poix, nec jam validis radicibus hærens, Pondere tuta suo est. D'avantage ce n'est pas bien procedé, de recognoistre seulement le flanc et le fossé: pour juger de la seureté d'une place, il faut voir, par où on y peut venir, en quel estat est l'assaillant. Peu de vaisseaux fondent de leur propre poix, et sans violence estrangere. Or tournons les yeux par tout, tout croulle autour de nous: En tous les grands estats, soit de Chrestienté, soit d'ailleurs, que nous cognoissons, regardez y, vous y trouverez une evidente menasse de changement et de ruyne: Et sua sunt illis incommoda, parque per omnes Tempestas. Les astrologues ont beau jeu, à nous advertir, comme ils font, de grandes alterations, et mutations prochaines: leurs devinations sont presentes et palpables, il ne faut pas aller au ciel pour cela. Nous n'avons pas seulement à tirer consolation, de cette societé universelle de mal et de menasse: mais encores quelque esperance, pour la duree de nostre estat: d'autant que naturellement, rien ne tombe, là où tout tombe: La maladie universelle est la santé particuliere: La conformité, est qualité ennemie à la dissolution. Pour moy, je n'en entre point au desespoir, et me semble y voir des routes à nous sauver: Deus hæc fortasse benigna Reducet in sedem vice. Qui sçait, si Dieu voudra qu'il en advienne, comme des corps qui se purgent, et remettent en meilleur estat, par longues et griefves maladies: lesquelles leur rendent une santé plus entiere et plus nette, que celle qu'elles leur avoient osté? Ce qui me poise le plus, c'est qu'à conter les symptomes de nostre mal, j'en vois autant de naturels, et de ceux que le ciel nous envoye, et proprement siens, que de ceux que nostre desreiglement, et l'imprudence humaine y conferent. Il semble que les astres mesmes ordonnent, que nous avons assez duré, et outre les termes ordinaires. Et cecy aussi me poise, que le plus voysin mal, qui nous menace, ce n'est pas alteration en la masse, entiere et solide, mais sa dissipation et divulsion: l'extreme de noz craintes. Encores en ces revasseries icy crains-je la trahison, de ma memoire, que par inadvertance, elle m'aye faict enregistrer une chose deux fois. Je hay à me recognoistre: et ne retaste jamais qu'envis ce qui m'est une fois eschappé. Or je n'apporte icy rien de nouvel apprentissage. Ce sont imaginations communes: les ayant à l'avanture conceuës cent fois, j'ay peur de les avoir desja enrollees. La redicte est par tout ennuyeuse, fut ce dans Homere: Mais elle est ruyneuse, aux choses qui n'ont qu'une montre superficielle et passagere. Je me desplais de l'inculcation, voire aux choses utiles, comme en Seneque. Et l'usage de son escole Stoïque me desplaist, de redire sur chasque matiere, tout au long et au large, les principes et presuppositions, qui servent en general: et realleguer tousjours de nouveau les arguments et raisons communes et universelles. Ma memoire s'empire cruellement tous les jours: Pocula Lethæos ut si ducentia somnos, Arente fauce traxerim. Il faudra doresnavant (car Dieu mercy jusques à cette heure, il n'en est pas advenu de faute) qu'au lieu que les autres cherchent temps, et occasion de penser à ce qu'ils ont à dire, je fuye à me preparer, de peur de m'attacher à quelque obligation, de laquelle j'aye à despendre. L'estre tenu et obligé, me fourvoye: et le despendre d'un si foible instrument qu'est ma memoire. Je ne lis jamais cette histoire, que je ne m'en offence, d'un ressentiment propre et naturel. Lyncestez accusé de conjuration, contre Alexandre, le jour qu'il fut mené en la presence de l'armée, suivant la coustume, pour estre ouy en ses deffences, avoit en sa teste une harangue estudiée, de laquelle tout hesitant et begayant il prononça quelques paroles: Comme il se troubloit de plus en plus, ce pendant qu'il lucte avec sa memoire, et qu'il la retaste, le voila chargé et tué à coups de pique, par les soldats, qui luy estoyent plus voisins: le tenans pour convaincu. Son estonnement et son silence, leur servit de confession. Ayant eu en prison tant de loysir de se preparer, ce n'est à leur advis, plus la memoire qui luy manque: c'est la conscience qui luy bride la langue, et luy oste la force. Vrayement c'est bien dit. Le lieu estonne, l'assistance, l'expectation, lors mesme qu'il n'y va que de l'ambition de bien dire. Que peut-on faire, quand c'est une harangue, qui porte la vie en consequence? Pour moy, cela mesme, que je sois lié à ce que j'ay à dire, sert à m'en desprendre. Quand je me suis commis et assigné entierement à ma memoire, je pends si fort sur elle, que je l'accable: elle s'effraye de sa charge. Autant que je m'en rapporte à elle; je me mets hors de moy: jusques à essayer ma contenance: Et me suis veu quelque jour en peine, de celer la servitude en laquelle j'estois entravé: Là où mon dessein est, de representer en parlant, une profonde nonchalance d'accent et de visage, et des mouvemens fortuites et impremeditez, comme naissans des occasions presentes: aymant aussi cher ne rien dire qui vaille, que de montrer estre venu preparé pour bien dire: Chose messeante, sur tout à gens de ma profession: et chose de trop grande obligation, à qui ne peut beaucoup tenir: L'apprest donne plus à esperer, qu'il ne porte. On se met souvent sottement en pourpoinct, pour ne sauter pas mieux qu'en saye. Nihil est his, qui placere volunt, tam adversarium, quàm expectatio. Ils ont laissé par escrit de l'orateur Curio, que quand il proposoit la distribution des pieces de son oraison, en trois, ou en quatre; ou le nombre de ses arguments et raisons, il luy advenoit volontiers, ou d'en oublier quel-qu'un, ou d'y en adjouster un ou deux de plus. J'ay tousjours bien evité, de tomber en cet inconvenient: ayant hay ces promesses et prescriptions: Non seulement pour la deffiance de ma memoire: mais aussi pource que cette forme retire trop à l'artiste. Simpliciora militares decent. Baste, que je me suis meshuy promis, de ne prendre plus la charge de parler en lieu de respect: Car quant à parler en lisant son escript: outre ce qu'il est tresinepte, il est de grand desavantage à ceux, qui par nature pouvoient quelque chose en l'action. Et de me jetter à la mercy de mon invention presente, encore moins: Je l'ay lourde et trouble, qui ne sçauroit fournir aux soudaines necessitez, et importantes. Laisse Lecteur courir encore ce coup d'essay, et ce troisiesme alongeail, du reste des pieces de ma peinture. J'adjouste, mais je ne corrige pas: Premierement, par ce que celuy qui a hypothequé au monde son ouvrage, je trouve apparence, qu'il n'y ayt plus de droict: Qu'il die, s'il peut, mieux ailleurs, et ne corrompe la besongne qu'il a venduë: De telles gens, il ne faudroit rien acheter qu'apres leur mort: Qu'ils y pensent bien, avant que de se produire. Qui les haste? Mon livre est tousjours un: sauf qu'à mesure, qu'on se met à le renouveller, afin que l'achetteur ne s'en aille les mains du tout vuides, je me donne loy d'y attacher (comme ce n'estqu'une marqueterie mal jointe) quelque embleme supernumeraire. Ce ne sont que surpoids, qui ne condamnent point la premiere forme, mais donnent quelque prix particulier à chacune des suivantes, par une petite subtilité ambitieuse. De là toutesfois il adviendra facilement, qu'il s'y mesle quelque transposition de chronologie: mes contes prenants place selon leur opportunité, non tousjours selon leur aage. Secondement, à cause que pour mon regard, je crains de perdre au change: Mon entendement ne va pas tousjours avant, il va à reculons aussi: Je ne me deffie gueres moins de mes fantasies, pour estre secondes ou tierces, que premieres: ou presentes, que passees. Nous nous corrigeons aussi sottement souvent, comme nous corrigeons les autres. Je suis euvieilly de nombre d'ans, depuis mes premiers publications, qui furent l'an mille cinq cens quatre vingts. Mais je fais doute que je sois assagi d'un pouce. Moy à cette heure, et moy tantost, sommes bien deux. Quand meilleur, je n'en puis rien dire. Il feroit bel estre vieil, si nous ne marchions, que vers l'amendement. C'est un mouvement d'yvroigne, titubant, vertigineux, informe: ou des jonchez, que l'air manie casuellement selon soy. Antiochus avoit vigoureusement escript en faveur de l'Academie: il print sur ses vieux ans un autre party: lequel des deux je suyvisse, seroit ce pas tousjours suivre Antiochus? Apres avoir estably le doubte, vouloir establir la certitude des opinions humaines, estoit ce pas establir le doubte, non la certitude? et promettre, qui luy eust donné encore un aage à durer, qu'il estoit tousjours en termes de nouvelle agitation: non tant meilleure, qu'autre. La faveur publique m'a donné un peu plus de hardiesse que je n'esperois: mais ce que je crains le plus, c'est desaouler. J'aymerois mieux poindre que lasser. Comme a faict un sçavant homme de mon temps. La louange est tousjours plaisante, de qui, et pourquoy elle vienne: Si faut-il pour s'en aggreer justement, estre informé de sa cause. Les imperfections mesme ont leur moyen de se recommander. L'estimation vulgaire et commune, se voit peu heureuse en rencontre: Et de mon temps, je suis trompé, si les pires escrits ne sont ceux qui ont gaigné le dessus du vent populaire. Certes je rends graces à des honnestes hommes, qui daignent prendre en bonne part, mes foibles efforts. Il n'est lieu où les fautes de la façon paroissent tant, qu'en une matiere qui de soy n'a point de recommandation: Ne te prens point à moy, Lecteur, de celles qui se coulent icy, par la fantasie, ou inadvertance d'autruy: chasque main, chasque ouvrier, y apporte les siennes. Je ne me mesle, ny d'orthographe (et ordonne seulement qu'ils suivent l'ancienne) ny de la punctuation: je suis peu expert en l'un et en l'autre. Où ils rompent du tout le sens, je m'en donne peu de peine, car aumoins ils me deschargent: Mais où ils en substituent un faux, comme ils font si souvent, et me destournent à leur conception, ils me ruynent. Toutesfois quand la sentence n'est forte à ma mesure, un honneste homme la doit refuser pour mienne. Qui cognoistra combien je suis peu laborieux, combien je suis faict à ma mode, croira facilement, que je redicterois plus volontiers, encore autant d'Essais, que de m'assujettir à resvivre ceux-cy, pour cette puerile correction. Je disois donc tantost, qu'estant planté en la plus profonde miniere de ce nouveau metal, non seulement je suis privé de grande familiarité, avec gens d'autres moeurs que les miennes: et d'autres opinions, par lesquelles ils tiennent ensemble d'un noeud, qui commande tout autre noeud. Mais encore je ne suis pas sans hazard, parmy ceux, à qui tout est esgalement loisible: et desquels la plus part ne peut empirer meshuy son marché, vers nostre justice: D'ou naist l'extreme degré de licence. Comptant toutes les particulieres circonstances qui me regardent, je ne trouve homme des nostres, à qui la deffence des loix, couste, et en gain cessant, et en dommage emergeant, disent les clercs, plus qu'à moy. Et tels font bien les braves, de leur chaleur et aspreté, qui font beaucoup moins que moy, en juste balance. Comme maison de tout temps libre, de grand abbord, et officieuse à chacun (car je ne me suis jamais laissé induire, d'en faire un outil de guerre: laquelle je vois chercher plus volontiers, où elle est le plus esloingnee de mon voisinage) ma maison a merité assez d'affection populaire: et seroit bien mal-aisé de me gourmander sur mon fumier: Et j'estime à un merveilleux chef d'oeuvre, et exemplaire, qu'elle soit encore vierge de sang, et de sac, soubs un si long orage, tant de changemens et agitations voisines. Car à dire vray, il estoit possible à un homme de ma complexion, d'eschaper à une forme constante, et continue, telle qu'elle fust: Mais les invasions et incursions contraires, et alternations et vicissitudes de la fortune, au tour de moy, ont jusqu'à cette heure plus exasperé qu'amolly l'humeur du pays: et me rechargent de dangers, et difficultez invincibles. J'eschape: Mais il me desplaist que ce soit plus par fortune: voire, et par ma prudence, que par justice: Et me desplaist d'estre hors la protection des loix, et soubs autre sauvegarde que la leur. Comme les choses sont, je vis plus qu'à demy, de la faveur d'autruy: qui est une rude obligation. Je ne veux debvoir ma seureté, ny à la bonté, et benignité des grands, qui s'aggreent de ma legalité et liberté: ny à la facilité des moeurs de mes predecesseurs, et miennes: car quoy si j'estois autre? Si mes deportemens et la franchise de ma conversation, obligent mes voisins, ou la parenté: c'est cruauté qu'ils s'en puissent acquitter, en me laissant vivre, et qu'ils puissent dire: Nous luy condonons la libre continuation du service divin, en la chapelle de sa maison, toutes les Eglises d'autour, estants par nous desertées: et luy condonons l'usage de ses biens, et sa vie, comme il conserve nos femmes, et nos boeufs au besoing. De longue main chez moy, nous avons part à la louange de Lycurgus Athenien, qui estoit general depositaire et gardien des bourses de ses concitoyens. Or je tiens, qu'il faut vivre par droict, et par auctorité, non par recompence ny par grace. Combien de galans hommes ont mieux aymé perdre la vie, que la devoir? Je fuis à me submettre à toute sorte d'obligation. Mais sur tout, à celle qui m'attache, par devoir d'honneur. Je ne trouve rien si cher, que ce qui m'est donné: et ce pourquoy, ma volonté demeure hypothequee par tiltre d'ingratitude: Et reçois plus volontiers les offices, qui sont à vendre. Je croy bien: Pour ceux-cy, je ne donne que de l'argent: pour les autres, je me donne moy-mesme. Le neud, qui me tient par la loy d'honnesteté, me semble bien plus pressant et plus poisant, que n'est celuy de la contraincte civile. On me garrote plus doucement par un Notaire, que par moy. N'est-ce pas raison, que ma conscience soit beaucoup plus engagee, à ce, en quoy on s'est simplement fié d'elle? Ailleurs, ma foy ne doit rien: car on ne luy a rien presté. Qu'on s'ayde de la fiance et asseurance, qu'on a prise hors de moy. J'aymeroy bien plus cher, rompre la prison d'une muraille, et des loix, que de ma parole. Je suis delicat à l'observation de mes promesses, jusques à la superstition: et les fay en tous subjects volontiers incertaines et conditionnelles. A celles, qui sont de nul poids, je donne poids de la jalousie de ma reigle: elle me gehenne et charge de son propre interest. Ouy, és entreprinses toutes miennes et libres, si j'en dy le poinct, il me semble, que je me les prescry: et que, le donner à la science d'autruy, c'est le preordonner à soy. Il me semble que je le promets, quand je le dy. Ainsi j'evente peu mes propositions. La condemnation que je fais de moy, est plus vifve et roide, que n'est celle des juges, quine me prennent que par le visage de l'obligation commune: l'estreinte de ma conscience plus serree, et plus severe: Je suy laschement les debvoirs ausquels on m'etraineroit, si je n'y allois. Hoc ipsum ita justum est quod recte fit, si est voluntarium. Si l'action on n'a quelque splendeur de liberté, elle n'a point de grace, ny d'honneur. Quod me jus cogit, vix vol untate impetrent. Où la necessité me tire, j'ayme à lacher la volonté. Quia quicquid imperio cogitur, exigenti magis, quam præstanti acceptum refertur. J'en sçay qui suyvent cet air, jusques à l'injustice: Donnent plustost qu'ils ne rendent, prestent plustost qu'ilz ne payent: font plus escharsement bien à celuy, à qui ils en sont tenus. Je ne vois pas là, mais je touche contre. J'ayme tant à me descharger et desobliger, que j'ay parfois compté à profit, les ingratitudes, offences, et indignitez, que j'avois reçeu de ceux, à quiou par nature, ou par accident, j'avois quelque devoir d'amitié: prenant cette occasion de leur faute, pour autant d'acquit, et descharge de ma debte. Encore que je continue à leurs payer les offices apparents, de la raison publique, je trouve grande espargne pourtant à faire par justice, ce que je faisoy par affection, et à me soulager un peu, de l'attention et sollicitude, de ma volonté au dedans. Est prudentis sustinere ut cursum, sic impetum benevolentiæ. Laquelle j'ay trop urgente et pressante, où je m'addonne: aumoins pour un homme, qui ne veut estre aucunement en presse. Et me sert cette mesnagerie, de quelque consolation, aux imperfections de ceux qui me touchent. Je suis bien desplaisant qu'ils en vaillent moins, mais tant y a, que j'en espargne aussi quelque chose de mon application et engagement envers eux. J'approuve celuy qui ayme moins son enfant, d'autant qu'il est ou teigneux ou bossu: Et non seulement, quand il malicieux; mais aussi quand il est malheureux, et mal nay (Dieu mesme en a rabbatu cela de son prix, et estimation naturelle) pourveu qu'il se porte en ce refroidissement, avec moderation, et justice exacte. En moy, la proximité n'allege pas les deffauts, elle les aggrave plustost. Apres tout, selon que je m'entends en la science du bien-faict et de recognoissance, qui est une subtile science et de grand usage, je ne vois personne, plus libre et moins endebté, que je suis jusques à cette heure. Ce que je doibs, je le doibs simplement aux obligations communes et naturelles. Il n'en est point, qui soit plus nettement quitte d'ailleurs. nec sunt mihi nota potentum Munera. Les Princes me donnent prou, s'ils ne m'ostent rien: et me font assez de bien, quand ils ne me font point de mal: c'est tout ce que j'en demande. O combien je suis tenu à Dieu, de qu'il luy a pleu, que j'aye reçeu immediatement de sa grace, tout ce que j'ay: qu'il a retenu particulierement à soy toute ma debte! Combien je supplie instamment sa saincte misericorde, que jamais je ne doive un essentiel grammercy à personne! Bien heureuse franchise: qui m'a conduit si loing. Qu'elle acheve. J'essaye à n'avoir expres besoing de nul. In me omnis spes est mihi. C'est chose que chacun peut en soy: mais plus facilement ceux, que Dieu à mis a l'abry des necessitez naturelles et urgentes. Il fait bien piteux, et hazardeux, despendre d'un autre. Nous mesmes qui est la plus juste adresse, et la plus seure, ne nous sommes pas assez asseurez. Je n'ay rien mien, que moy; et si en est la possession en partie manque et empruntee. Je me cultive et en courage, qui est le plus fort: et encores en fortune, pour y trouver dequoy me satisfaire, quand ailleurs tout m'abandonneroit. Eleus Hippias ne se fournit pas seulement de science, pour au giron des muses se pouvoir joyeusement esquarter de toute autre compagnie au besoing: ny seulement de la cognoissance de la philosophie, pour apprendre à son ame de se contenter d'elle, et se passer virilement des commoditez qui luy viennent du dehors, quand le sort l'ordonne. Il fut si curieux, d'apprendre encore à faire sa cuisine, et son poil, ses robes, ses souliers, ses bragues, pour se fonder en soy, autant qu'il pourroit, et soustraire au secours estranger. On jouyt bien plus librement, et plus gayement, des biens empruntez: quand ce n'est pas une jouyssance obligee et contrainte par le besoing: et qu'on a, et en sa volonté, et en sa fortune, la force et les moyens de s'en passer. Je me connoy bien. Mais il m'est malaisé d'imaginer nulle si pure liberalité de personne envers moy, nulle hospitalité si franche et gratuite, qui ne me semblast disgratiée, tyrannique, et teinte de reproche, si la necessité m'y avoit enchevestré. Comme le donner est qualité ambitieuse, et de prerogative, aussi est l'accepter qualité de summission. Tesmoin l'injurieux, et querelleux refus, que Bajazet feit des presents, que Temir luy envoyoit. Et ceux qu'on offrit de la part de l'Empereur Solyman, à l'Empereur de Calicut, le mirent en si grand despit, que non seulement il les refusa rudement: disant, que ny luy ny ses predecesseurs n'avoient accoustumé de prendre: et que c'estoit leur office de donner: mais en outre feit mettre en un cul de fosse, les Ambassadeurs envoyez à cet effect. Quand Thetis, dit Aristote, flatte Juppiter: quand les Lacedemoniens flattent les Atheniens: ils ne vont pas leur rafreschissant la memoire des biens, qu'ils leur ont faits, qui est tousjours odieuse: mais la memoire des bienfaicts qu'ils ont receuz d'eux. Ceux que je voy si familierement employer tout chacun et s'y engager: ne le feroient pas, s'ils sçavouroient comme moy la douceur d'une pure liberté: et s'ils poisoient autant que doit poiser à un sage homme, l'engageure d'une obligation. Elle se paye à l'adventure quelquefois: mais elle ne se dissout jamais. Cruel garrotage, à qui ayme d'affranchir les coudees de sa liberté, en tout sens. Mes cognoissants, et au dessus et au dessous de moy, sçavent, s'ils en ont jamais veu, de moins sollicitant, requerant, suppliant, ny moins chargeant sur autruy. Si je le suis, au delà de tout exemple moderne, ce n'est pas grande merveille: tant de pieces de mes moeurs y contribuants. Un peu de fierté naturelle: l'impatience du refus: contraction de mes desirs et desseins: inhabilité à toute sorte d'affaires: Et mes qualitez plus favories, l'oysiveté, la franchise. Par tout cela, j'ay prins à haine mortelle, d'estre tenu ny à autre, ny par autre que moy. J'employe bien vivement, tout ce que je puis, à me passer: avant que j'employe la beneficence d'un autre, en quelque, ou legere ou poisante occasion ou besoing que ce soit. Mes amis m'importunent estrangement, quand ils me requierent, de requerir un tiers. Et ne me semble guere moins de coust, desengager celuy qui me doibt, usant de luy: que m'engager envers celuy, qui ne me doibt rien. Cette condition ostee, et cet'autre, qu'ils ne vueillent de moy chose negotieuse et soucieuse (car j'ay denoncé à tout soing guerre capitale) je suis commodement facile et prest au besoing de chacun. Mais j'ay encore plus fuy à recevoir, que je n'ay cherché à donner: aussi est il bien plus aysé selon Aristote. Ma fortune m'a peu permis de bien faire à autruy: et ce peu qu'elle m'en a permis, elle l'a assez maigrement logé. Si elle m'eust faict naistre pour tenir quelque rang entre les hommes, j'eusse esté ambitieux de me faire aymer: non de me faire craindre ou admirer. L'exprimeray-je plus insolamment? j'eusse autant regardé, au plaire, qu'au prouffiter. Cyrus tres-sagement, et par la bouche d'un tres bon Capitaine, et meilleur Philosophe encores, estime sa bonté et ses biensfaicts, loing au delà de sa vaillance, et belliqueuses conquestes. Et le premier Scipion, par tout où il se veut faire valoir, poise sa debonnaireté et humanité, au dessus de sa hardiesse et de ses victoires: et a tousjours en la bouche ce glorieux mot, Qu'il a laissé aux ennemys, autant à l'aymer, qu'aux amys. Je veux donc dire, que s'il faut ainsi debvoir quelque chose, ce doibt estre à plus legitime tiltre, que celuy dequoy je parle, auquel la loy de cette miserable guerre m'engage: et non d'un si gros debte, comme celuy de ma totale conservation: il m'accable. Je me suis couché mille fois chez moy, imaginant qu'on me trahiroit et assommeroit cette nuict là: composant avec la fortune, que ce fust sans effroy et sans langueur: Et me suis escrié apres mon patenostre, Impius hæc tam culta novalia miles habebit? Quel remede? c'est le lieu de ma naissance, et de la plus part de mes ancestres: ils y ont mis leur affection et leur nom: Nous nous durcissons à tout ce que nous accoustumons. Et à une miserable condition, comme est la nostre, ç'a esté un tresfavorable present de nature, que l'accoustumance, qui endort nostre sentiment à la souffrance de plusieurs maux. Les guerres civiles ont cela de pire que les autres guerres, de nous mettre chacun en echauguette en sa propre maison. Quàm miserum, porta vitam muroque tueri, Vixque suæ tutum viribus esse domus! C'est grande extremite, d'estre pressé jusques dans son mesnage, et repos domestique. Le lieu où je me tiens, est tousjours le premier et le dernier, à la batterie de nos troubles: et où la paix n'a jamais son visage entier, Tum quoque cum pax est, trepidant formidine belli. quoties pacem fortuna lacessit, Hac iter est bellis. Melius fortuna dedisses Orbe sub Eoo sedem, gelidàque sub Arcto, Errantésque domos. Je tire par fois, le moyen de me fermir contre ces considerations, de la nonchalance et lascheté. Elles nous menent aussi aucunement à la resolution. Il m'advient souvent, d'imaginer avec quelque plaisir, les dangers mortels, et les attendre. Je me plonge la teste baissee, stupidement dans la mort, sans la considerer et recognoistre, comme dans une profondeur muette et obscure, qui m'engloutit d'un saut, et m'estouffe en un instant, d'un puissant sommeil, plein d'insipidité et indolence. Et en ces morts courtes et violentes, la consequence que j'en prevoy, me donne plus de consolation, que l'effait de crainte. Ils disent, comme la vie n'est pas la meilleure, pour estre longue, que la mort est la meilleure, pour n'estre pas longue. Je ne m'estrange pas tant de l'estre mort, comme j'entre en confidence avec le mourir. Je m'enveloppe et me tapis en cet orage, qui me doit aveugler et ravir de furie, d'une charge prompte et insensible. Encore s'il advenoit, comme disent aucuns jardiniers, que les roses et violettes naissent plus odoriferantes pres des aulx et des oignons, d'autant qu'ils sucçent et tirent à eux, ce qu'il y a de mauvaise odeur en la terre: Aussi que ces depravées natures, humassent tout le venin de mon air et du climat, et m'en rendissent d'autant meilleur et plus pur, par leur voysinage: que je ne perdisse pas tout. Cela n'est pas: mais de cecy il en peut estre quelque chose, que la bonté est plus belle et plus attraiante quand elle est rare, et que la contrarieté et diversité, roidit et resserre en soy le bien faire: et l'enflamme par la jalousie de l'opposition, et par la gloire. Les voleurs de leur grace, ne m'en veulent pas particulierement: Ne fay-je pas moy à eux. Il m'en faudroit à trop de gents. Pareilles consciences logent sous diverses sortes de robes. Pareille cruauté, desloyauté, volerie. Et d'autant pire, qu'elle est plus lasche, plus seure, et plus obscure, sous l'ombre des loix. Je hay moins l'injure professe que trahitresse; guerriere que pacifique et juridique. Nostre fievre est survenuë en un corps, qu'elle n'a de guere empiré. Le feu y estoit, laflamme s'y est prinse. Le bruit est plus grand: le mal, de peu. Je respons ordinairement, à ceux qui me demandent raison de mes voyages: Que je sçay bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche. Si on me dit, que parmy les estrangers il y peut avoir aussi peu de santé, et que leurs moeurs ne sont pas mieux nettes que les nostres: Je respons premierement, qu'il est mal- aysé: Tam multæ scelerum facies. Secondement, que c'est tousjours gain, de changer un mauvais estat à un estat incertain. Et que les maux d'autruy ne nous doivent pas poindre comme les nostres. Je ne veux pas oublier cecy, que je ne me mutine jamais tant contre la France, que je ne regarde Paris de bon oeil: Elle a mon coeur des mon enfance: Et m'en est advenu comme des choses excellentes: plus j'ay veu dépuis d'autres villes belles, plus la beauté de cette cy, peut, et gaigne sur mon affection. Je l'ayme par elle mesme, et plus en son estre seul, que rechargee de pompe estrangere: Je l'ayme tendrement, jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis François, que par cette grande cité: grande en peuples, grande en felicité de son assiette: mais sur tout grande, et incomparable en varieté, et diversité de commoditez: La gloire de la France, et l'un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions entiere et unie, je je la trouve deffendue de toute autre violence. Je l'advise, que de tous les partis, le pire sera celuy qui la metra en discorde: Et ne crains pour elle, qu'elle mesme: Et crains pour elle, autant certes, que pour autre piece de cet estat. Tant qu'elle durera, je n'auray faute de retraicte, où rendre mes abboys: suffisante à me faire perdre le regret de tout'autre retraicte. Non par ce que Socrates l'a dict, mais par ce qu'en verité c'est mon humeur, et à l'avanture non sans quelque excez, j'estime tous les hommes mes compatriotes: et embrasse un Polonois comme un François; postposant cette lyaison nationale, à l'universelle et commune. Je ne suis guere feru de la douceur d'un air naturel: Les cognoissances toutes neufves, et toutes miennes, me semblent bien valoir ces autres communes et fortuites cognoissances du voisinage: Les amitiez pures de nostre acquest, emportent ordinairement, celles ausquelles la communication du climat, ou du sang, nous joignent. Nature nous a mis au monde libres et desliez, nous nous emprisonnons en certains destroits: comme les Roys de Perse qui s'obligeoient de ne boire jamais autre eau, que celle du fleuve de Choaspez, renonçoyent par sottise, à leur droict d'usage en toutes les autres eaux: et assechoient pour leur regard, tout le reste du monde. Ce que Socrates feit sur sa fin, d'estimer une sentence d'exil pire, qu'une sentence de mort contre soy: je ne seray, à mon advis, jamais ny si cassé, ny si estroittement habitué en mon païs, que je le feisse. Ces vies celestes, ont assez d'images, que j'embrasse par estimation plus que par affection. Et en ont aussi, de si eslevees, et extraordinaires, que par estimation mesme je ne les puis embrasser, d'autant que je ne les puis concevoir. Cette humeur fut bien tendre à un homme, qui jugeoit le monde sa ville. Il est vray, qu'il dedaignoit les peregrinations, et n'avoit guere mis le pied hors le territoire d'Attique. Quoy, qu'il plaignoit l'argent de ses amis à desengager sa vie: et qu'il refusa de sortir de prison par l'entremise d'autruy, pour ne desobeïr aux loix en un temps, qu'elles estoient d'ailleurs si fort corrompuës? Ces exemples sont de la premiere espece, pour moy. De la seconde, sont d'autres, que je pourroy trouver en ce mesme personnage. Plusieurs de ces rares exemples surpassent la force de mon action: mais aucuns surpassent encore la force de mon jugement. Outre ces raisons, le voyager me semble un exercice profitable. L'ame y a une continuelle exercitation, à remarquer des choses incogneuës et nouvelles. Et je ne sçache point meilleure escole, comme j'ay dict souvent, à façonner la vie, que de luy proposer incessamment la diversité de tant d'autres vies, fantasies, et usances: et luy faire gouster une si perpetuelle varieté de formes de nostre nature. Le corps n'y est ny oisif ny travaillé: et cette moderee agitation le met en haleine. Je me tien à cheval sans demonter, tout choliqueux que je suis, et sans m'y ennuyer, huict et dix heures, vires ultra sortémque senectæ. Nulle saison m'est ennemye, que le chaut aspre d'un Soleil poignant. Car les ombrelles, dequoy dépuis les anciens Romains l'Italie se sert, chargent plus les bras, qu'ils ne deschargent la teste. Je voudroy sçavoir quelle industrie c'estoit aux Perses, si anciennement, et en la naissance de la luxure, de se faire du vent frais, et des ombrages à leur poste, comme dict Xenophon. J'ayme les pluyes et les crotes comme les cannes. La mutation d'air et de climat ne me touche point. Tout ciel m'est un. Je ne suis battu que des alterations internes, que je produicts en moy, et celles là m'arrivent moins en voyageant. Je suis mal-aisé à esbranler: mais estant avoyé, je vay tant qu'on veut. J'estrive autant aux petites entreprises, qu'aux grandes: et à m'equiper pour faire une journee, et visiter un voisin, que pour un juste voyage. J'ay apris à faire mes journees à l'Espagnole, d'une traicte: grandes et raisonnables journees. Et aux extremes chaleurs, les passe de nuict, du Soleil couchant jusques au levant. L'autre façon de repaistre en chemin, en tumulte et haste, pour la disnee, nommément aux cours jours, est incommode. Mes chevaux en valent mieux: Jamais cheval ne m'a failly, qui a sceu faire avec moy la premiere journee. Je les abreuve par tout: et regarde seulement qu'ils ayent assez de chemin de reste, pour battre leur eau. La paresse à me lever, donne loisir à ceux qui me suyvent, de disner à leur aise, avant partir. Pour moy, je ne mange jamais trop tard: l'appetit me vient en mangeant, et point autrement: je n'ay point de faim qu'à table. Aucuns se plaignent dequoy je me suis agreé à continuer cet exercice, marié, et vieil. Ils ont tort. Il est mieux temps d'abandonner sa maison, quand on l'a mise en train de continuer sans nous: quand on y a laissé de l'ordre qui ne demente point sa forme passee. C'est bien plus d'imprudence, de s'esloingner, laissant en sa maison une garde moins fidele, et qui ait moins de soing de pourvoir à vostre besoing. La plus utile et honnorable science et occupation à une mere de famille, c'est la science du mesnage. J'en vois quelqu'une avare; de mesnagere, fort peu. C'est sa maistresse qualité, et qu'on doibt chercher, avant toute autre: comme le seul douaire qui sert à ruyner ou sauver nos maisons. Qu'on ne m'en parle pas; selon que l'experience m'en a apprins, je requiers d'une femme mariee, au dessus de toute autre vertu, la vertu oeconomique. Je l'en mets au propre, luy laissant par mon absence tout le gouvernement en main. Je vois avec despit en plusieurs mesnages, monsieur revenir maussade et tout marmiteux du tracas des affaires, environ midy, que madame est encore apres à se coiffer et attiffer, en son cabinet. C'est à faire aux Roynes: encores ne sçay-je. Il est ridicule et injuste, que l'oysiveté de nos femmes, soit entretenuë de nostre sueur et travail. Il n'adviendra, que je puisse, à personne, d'avoir l'usage de ses biens plus liquide que moy, plus quiete et plus quitte. Si le mary fournit de matiere, nature mesme veut qu'elles fournissent de forme. Quant aux devoirs de l'amitié maritale, qu'on pense estre interessez par cette absence: je ne le crois pas. Au rebours, c'est une intelligence, qui se refroidit volontiers par une trop continuelle assistance, et que l'assiduité blesse. Toute femme estrangere nous semble honneste femme: Et chacun sent par experience, que la continuation de se voir, ne peut representer le plaisir que lon sent à se desprendre, et reprendre à secousses. Ces interruptions me remplissent d'une amour recente envers les miens, et me redonnent l'usage de ma maison plus doux: la vicissitude eschaufe mon appetit, vers l'un, puis vers l'autre party. Je sçay que l'amitié a les bras assez longs, pour se tenir et se joindre, d'un coin de monde à l'autre: et specialement cette cy, où il y a une continuelle communication d'offices, qui en reveillent l'obligation et la souvenance. Les Stoïciens disent bien, qu'il y a si grande colligance et relation entre les sages, que celuy qui disne en France, repaist son compagnon en Ægypte; et qui estend seulement son doigt, où que ce soit, tous les sages qui sont sur la terre habitable, en sentent ayde. La jouyssance, et la possession, appartiennent principalement à l'imagination. Elle embrasse plus chaudement et plus continuellement ce qu'elle va querir, que ce que nous touchons. Comptez voz amusements journaliers; vous trouverez que vous estes lors plus absent de vostre amy, quand il vous est present. Son assistance relasche vostre attention, et donne liberté à vostre pensee, de s'absenter à toute heure, pour toute occasion. De Rome en hors, je tiens et regente ma maison, et les commoditez que j'y ay laissé: je voy croistre mes murailles, mes arbres, et mes rentes, et descroistre à deux doigts pres, comme quand j'y suis, Ante oculos errat domus, errat forma locorum. Si nous ne jouyssons que ce que nous touchons, adieu noz escus quand ils sont en noz coffres, et noz enfans s'ils sont à la chasse. Nous les voulons plus pres. Au jardin est-ce loing? A une demy journee? Quoy, à dix lieuës est-ce loing, ou pres? Si c'est pres: Quoy onze, douze, treze? et ainsi pas à pas. Vrayment celle qui sçaura prescripre à son mary, le quantiesme pas finit le pres, et le quantiesme pas donne commencement au loing, je suis d'advis qu'elle l'arreste entre-deux. excludat jurgia finis: Utor permisso, caudæque pilos ut equinæ Paulatim vello: et demo unum, demo etiam unum Dum cadat elusus ratione ruentis acervi. Et qu'elles appellent hardiment la Philosophie à leur secours. A qui quelqu'un pourroit reprocher, puis qu'elle ne voit ny l'un ny l'autre bout de la jointure, entre le trop et le peu, le long et le court, le leger et le poisant, le pres et le loing: puis qu'elle n'en recognoist le commencement ny la fin, qu'elle juge bien incertainement du milieu. Rerum natura nullam nobis dedit cognitionem finium. Sont-elles pas encore femmes et amies des trespassez; qui ne sont pas au bout de cettuy-cy, mais en l'autre monde? Nous embrassons et ceux qui ont esté, et ceux qui ne sont point encore, non que les absens. Nous n'avons pas faict marché, en nous mariant, de nous tenir continuellement accouez, l'un à l'autre, comme je ne sçay quels petits animaux que nous voyons, ou comme les ensorcelez de Karenty, d'une maniere chiennine. Et ne doibt une femme avoir les yeux si gourmandement fichez sur le devant de son mary, qu'elle n'en puisse veoir le derriere, où besoing est. Mais ce mot de ce peintre si excellent, de leurs humeurs, seroit-il point de mise en ce lieu, pour representer la cause de leurs plaintes? Uxor, si cesses, aut te amare cogitat, Aut tete amari, aut potare, aut animo obsequi, Et tibi bene esse soli, cùm sibi sit malè. Ou bien seroit-ce pas, que de soy l'opposition et contradiction les entretient et nourrit: et qu'elles s'accommodent assez, pourveu qu'elles vous incommodent? En la vraye amitié, de laquelle je suis expert, je me donne à mon amy, plus que je ne le tire à moy. Je n'ayme pas seulement mieux, luy faire bien, que s'il m'en faisoit: mais encore qu'il s'en face, qu'à moy: il m'en faict lors le plus, quand il s'en faict. Et si l'absence luy est ou plaisante ou utile, elle m'est bien plus douce que sa presence: et ce n'est pas proprement absence, quand il y a moyen de s'entr'advertir. J'ay tiré autrefois usage de nostre esloingnement et commodité. Nous remplissions mieux, et estandions, la possession de la vie, en nous separant: il vivoit, il jouyssoit, il voyoit pour moy, et moy pour luy, autant plainement que s'il y eust esté: l'une partie demeuroit oisive, quand nous estions ensemble: nous nous confondions. La separation du lieu rendoit la conjonction de noz volontez plus riche. Cette faim insatiable de la presence corporelle, accuse un peu la foiblesse en la jouissance des ames. Quant à la vieillesse, qu'on m'allegue; au rebours: c'est à la jeunesse à s'asservir aux opinions communes, et se contraindre pour autruy. Elle peut fournir à tous les deux, au peuple et à soy: nous n'avons que trop à faire, à nous seuls. A mesure que les commoditez naturelles nous faillent, soustenons nous par les artificielles. C'est injustice, d'excuser la jeunesse de suyvre ses plaisirs, et deffendre à la vieillesse d'en chercher. Jeune, je couvrois mes passions enjoüees, de prudence: vieil, je demesle les tristes, de débauche. Si prohibent les loix Platoniques, de peregriner avant quarante ans, ou cinquante: pour rendre la peregrination plus utile et instructive. Je consentiroy plus volontiers, à cet autre second article, des mesmes loix, qui l'interdit, apres soixante. Mais en tel aage, vous ne reviendrez jamais d'un si long chemin. Que m'en chaut-il? je ne l'entreprens, ny pour en revenir, ny pour le parfaire. J'entreprens seulement de me branler, pendant que le branle me plaist, et me proumeine pour me proumener. Ceux qui courent un benefice, ou un lievre, ne courent pas. Ceux là courent, qui courent aux barres, et pour exercer leur course. Mon dessein est divisible par tout, il n'est pas fondé en grandes esperances: chasque journee en faict le bout. Et le voyage de ma vie se conduict de mesme. J'ay veu pourtant assez de lieux esloingnez, où j'eusse desiré qu'on m'eust arresté. Pourquoy non, si Chrysippus, Cleanthes, Diogenes, Zenon, Antipater, tant d'hommes sages, de la secte plus renfroingnée, abandonnerent bien leur pays, sans aucune occasion de s'en plaindre: et seulement pour la jouissance d'un autre air? Certes le plus grand desplaisir de mes peregrinations, c'est que je n'y puisse apporter cette resolution, d'establir ma demeure où je me plairoy. Et qu'il me faille tousjours proposer de revenir, pour m'accommoder aux humeurs communes. Si je craingnois de mourir en autre lieu, que celuy de ma naissance: si je pensois mourir moins à mon aise, esloingné des miens: à peine sortiroy-je hors de France, je ne sortirois pas sans effroy hors de ma parroisse: Je sens la mort qui me pince continuellement la gorge, ou les reins: Mais je suis autrement faict: elle m'est une par tout. Si toutesfois j'avois à choisir: ce seroit, ce croy-je, plustost à cheval, que dans un lict: hors de ma maison, et loing des miens. Il y a plus de crevecoeur que de consolation, à prendre congé de ses amis. J'oublie volontiers ce devoir de nostre entregent: Car des offices de l'amitié, celuy-là est le seul desplaisant: et oublierois ainsi volontiers à dire ce grand et eternel adieu. S'il se tire quelque commodité de cette assistance, il s'en tire cent incommoditez. J'ay veu plusieurs mourans bien piteusement, assiegez de tout ce train: cette presse les estouffe. C'est contre le devoir, et est tesmoignage de peu d'affection, et de peu de soing, de vous laisser mourir en repos: L'un tourmente vos yeux, l'autre vos oreilles, l'autre la bouche: il n'y a sens, ny membre, qu'on ne vous fracasse. Le coeur vous serre de pitié, d'ouïr les plaintes des amis; et de despit a l'advanture, d'ouïr d'autres plaintes, feintes et masquées. Qui a tousjours eu le goust tendre, affoibly, il l'a encore plus. Il luy faut en une si grande necessité, une main douce, et accommodée à son sentiment, pour le grater justement où il luy cuit. Ou qu'on ne le grate point du tout. Si nous avons besoing de sage femme, à nous mettre au monde: nous avons bien besoing d'un homme encore plus sage, à nous en sortir. Tel, et amy, le faudroit-il acheter bien cherement, pour le service d'une telle occasion. Je ne suis point arrivé à cette vigueur desdaigneuse, qui se fortifie en soy- mesme, que rien n'aide, ny ne trouble; je suis d'un poinct plus bas. Je cherche à coniller, et à me desrober de ce passage: non par crainte, mais par art. Ce n'est pas mon advis, de faire en cette action, preuve ou montre de ma constance. Pour qui? Lors cessera tout le droict et l'interest, que j'ay à la reputation. Je me contente d'une mort recueillie en soy, quiete, et solitaire, toute mienne, convenable à ma vie retirée et privée. Au rebours de la superstition Romaine, où on estimoit malheureux, celuy qui mouroit sans parler: et qui n'avoit ses plus proches à luy clorre les yeux. J'ay assez affaire à me consoler, sans avoir à consoler autruy; assez de pensées en la teste, sans que les circonstances m'en apportent de nouvelles: et assez de matiere à m'entretenir, sans l'emprunter. Cette partie n'est pas du rolle de la societé: c'est l'acte à un seul personnage. Vivons et rions entre les nostres, allons mourir et rechigner entre les inconnuz. On trouve en payant, qui vous tourne la teste, et qui vous frotte les pieds: qui ne vous presse qu'autant que vous voulez, vous presentant un visage indifferent, vous laissant vous gouverner, et plaindre à vostre mode. Je me deffais tous les jours par discours, de cette humeur puerile et inhumaine, qui faict que nous desirons d'esmouvoir par nos maux, la compassion et le dueil en nos amis. Nous faisons valoir nos inconveniens outre leur mesure, pour attirer leurs larmes: Et la fermeté que nous louons en chacun, à soustenir sa mauvaise fortune, nous l'accusons et reprochons à nos proches, quand c'est en la nostre. Nous ne nous contentons pas qu'ils se ressentent de nos maux, si encores ils ne s'en affligent. Il faut estendre la joye, mais retrancher autant qu'on peut la tristesse. Qui se faict plaindre sans raison, est homme pour n'estre pas plaint, quand la raison y sera. C'est pour n'estre jamais plaint, que se plaindre tousjours, faisant si souvent le piteux, qu'on ne soit pitoyable à personne. Qui se faict mort vivant, est subject d'estre tenu pour vif mourant. J'en ay veu prendre la chevre, de ce qu'on leur trouvoit le visage frais, et le pouls posé: contraindre leur ris, par ce qu'il trahissoit leur guairison: et haïr la santé, de ce qu'elle n'estoit pas regrettable. Qui bien plus est, ce n'estoyent pas femmes. Je represente mes maladies, pour le plus, telles qu'elles sont, et evite les paroles de mauvais prognostique, et les exclamations composées. Sinon l'allegresse, aumoins la contenance rassise des assistans, est propre, pres d'un sage malade. Pour se voir en un estat contraire, il n'entre point en querelle avec la santé. Il luy plaist de la contempler en autruy, forte et entiere; et en jouyr au moins par compagnie. Pour se sentir fondre contre-bas, il ne rejecte pas du tout les pensées de la vie, ny ne fuit les entretiens communs. Je veux estudier la maladie quand je suis sain: quand elle y est, elle faict son impression assez réele, sans que mon imagination l'aide. Nous nous preparons avant la main, aux voyages que nous entreprenons, et y sommes resolus: l'heure qu'il nous faut monter à cheval, nous la donnons à l'assistance, et en sa faveur, l'estendons. Je sens ce proffit inesperé de la publication de mes moeurs, qu'elle me sert aucunement de regle. Il me vient par fois quelque consideration de ne trahir l'histoire de ma vie. Cette publique declaration, m'oblige de me tenir en ma route; et à ne desmentir l'image de mes conditions: communément moins desfigurées et contredictes, que ne porte la malignité, et maladie des jugemens d'aujourd'huy. L'uniformité et simplesse de mes moeurs, produict bien un visage d'aisée interpretation, mais parce que la façon en est un peu nouvelle, et hors d'usage, elle donne trop beau jeu à la mesdisance. Si est-il vray, qu'à qui me veut loyallement injurier, il me semble fournir bien suffisamment, où mordre, en mes imperfections advoüées, et cogneuës: et dequoy s'y saouler, sans s'escarmoucher au vent. Si pour en preoccuper moy-mesme l'accusation, et la descouverte, il luy semble que je luy esdente sa morsure, c'est raison qu'il prenne son droict, vers l'amplification et extention: L'offence a ses droicts outre la justice: Et que les vices dequoy je luy montre des racines chez moy, il les grossisse en arbres: Qu'il y employe non seulement ceux qui me possedent, mais ceux aussi qui ne font que me menasser. Injurieux vices, et en qualité, et en nombre. Qu'il me batte par là. J'embrasseroy volontiers l'exemple du Philosophe Dion. Antigonus le vouloit piquer sur le subjet de son origine: Il luy coupa broche: Je suis, dit-il, fils d'un serf, boucher, stigmatizé, et d'une putain, que mon pere espousa par la bassesse de sa fortune. Tous deux furent punis pour quelque mesfaict. Un orateur m'achetta enfant, me trouvant beau et advenant: et m'a laissé mourant tous ses biens; lesquels ayant transporté en cette ville d'Athenes, je me suis addonné à la philosophie. Que les historiens ne s'empeschent à chercher nouvelles de moy: je leur en diray ce qui en est. La confession genereuse et libre, enerve le reproche, et desarme l'injure. Tant y a que tout conté, il me semble qu'aussi souvent on me loüe, qu'on me desprise outre la raison. Comme il me semble aussi que dés mon enfance, en rang et degré d'honneur, on m'a donné lieu, plustost au dessus, qu'au dessoubs de ce qui m'appartient. Je me trouveroy mieux en païs, auquel ces ordres fussent ou reiglez ou mesprisez. Entre les masles dépuis que l'altercation de la prerogative au marcher ou à se seoir, passe trois repliques, elle est incivile. Je ne crain point de ceder ou proceder iniquement, pour fuir à une si importune contestation. Et jamais homme n'a eu envie de ma presseance, à qui je ne l'aye quittée. Outre ce profit, que je tire d'escrire de moy, j'en ay esperé cet autre, que s'il advenoit que mes humeurs pleussent, et accordassent à quelque honneste homme, avant mon trespas, il rechercheroit de nous joindre. Je luy ay donné beaucoup de païs gaigné: car tout ce qu'une longue cognoissance et familiarité, luy pourroit avoir acquis en plusieurs années, il l'a veu en trois jours dans ce registre, et plus seurement et exactement. Plaisante fantasie: plusieurs choses, que je ne voudroy dire au particulier, je les dis au public. Et sur mes plus secretes sciences ou pensées, renvoye à une boutique de Libraire, mes amis plus feaux: Excutienda damus præcordia. Si à si bonnes enseignes, j'eusse sceu quelqu'un qui m'eust esté propre, certes je l'eusse esté trouver bien loing. Car la douceur d'une sortable et aggreable compagnie, ne se peut assez acheter à mon gré. Eh qu'est-ce qu'un amy! Combien est vraye cette ancienne sentence, que l'usage en est plus necessaire, et plus doux, que des elemens de l'eau et du feu! Pour revenir à mon conte. Il n'y a donc pas beaucoup de mal de mourir loing, et à part. Si estimons nous à devoir de nous retirer pour des actions naturelles, moins disgratiées que cette-cy, et moins hideuses. Mais encore ceux qui en viennent là, de trainer languissans un long espace de vie, ne devroient à l'advanture souhaiter, d'empescher de leur misere une grande famille. Pourtant les Indois en certaine province, estimoient juste de tuer celuy, qui seroit tombé en telle necessité: En une autre de leurs provinces, ils l'abandonnoient seul à se sauver, comme il pourroit. A qui ne se rendent-ils en fin ennuyeux et insupportables? les offices communs n'en vont point jusques là. Vous apprenez la cruauté par force, à vos meilleurs amis: durcissant et femme et enfans, par long usage, à ne sentir et plaindre plus vos maux. Les souspirs de ma cholique, n'apportent plus d'esmoy à personne. Et quand nous tirerions quelque plaisir de leur conversation (ce qui n'advient pas tousjours, pour la disparité des conditions, qui produict aisément mespris ou envie, envers qui que ce soit) n'est-ce pas trop, d'en abuser tout un aage? Plus je les verrois se contraindre de bon coeur pour moy, plus je plaindrois leur peine. Nous avons loy de nous appuyer, non pas de nous coucher si lourdement sur autruy: et nous estayer en leur ruyne. Comme celuy qui faisoit esgorger des petits enfans, pour se servir de leur sang, à guarir une sienne maladie: Ou cet autre, à qui on fournissoit des jeunes tendrons, à couver la nuict ses vieux membres: et mesler la douceur de leur haleine, à la sienne aigre et poisante. La decrepitude est qualité solitaire. Je suis sociable jusques à l'exces. Si me semble-il raisonnable, que meshuy je soustraye de la veuë du monde, mon importunité, et la couve moy seul. Que je m'appile et me recueille en ma coque, comme les tortuës: j'apprenne à veoir les hommes, sans m'y tenir. Je leur ferois outrage en un pas si pendant. Il est temps de tourner le dos à la compagnie. Mais en ces voyages vous serez arresté miserablement en un caignart, où tout vous manquera. La plus-part des choses necessaires, je les porte quant et moy: Et puis, nous ne sçaurions eviter la fortune, si elle entreprend de nous courre sus. Il ne me faut rien d'extraordinaire, quand je suis malade: Ce que nature ne peut en moy, je ne veux pas qu'un bolus le face. Tout au commencement de mes fiévres, et des maladies qui m'atterrent, entier encores, et voisin de la santé, je me reconcilie à Dieu, par les derniers offices Chrestiens. Et m'en trouve plus libre, et deschargé; me semblant en avoir d'autant meilleure raison de la maladie. De notaire et de conseil, il m'en faut moins que de medecins. Ce que je n'auray estably de mes affaires tout sain, qu'on ne s'attende point que je le face malade: Ce que je veux faire pour le service de la mort, est tousjours faict. Je n'oserois le dislayer d'un seul jour. Et s'il n'y a rien de faict, c'est à dire, ou que le doubte m'en aura retardé le choix: car par fois, c'est bien choisir de ne choisir pas: ou que tout à faict, je n'auray rien voulu faire. J'escris mon livre à peu d'hommes, et à peu d'années. Si ç'eust esté une matiere de durée, il l'eust fallu commettre à un langage plus ferme: Selon la variation continuelle, qui a suivy le nostre jusques à cette heure, qui peut esperer que sa forme presente soit en usage, d'icy à cinquante ans? Il escoule touts les jours de nos mains: et depuis que je vis, s'est alteré de moitié. Nous disons, qu'il est à cette heure parfaict. Autant en dict du sien, chasque siecle. Je n'ay garde de l'en tenir là tant qu'il fuira, et s'ira difformant comme il faict. C'est aux bons et utiles escrits, de le clouer à eux, et ira son credit, selon la fortune de nostre estat. Pourtant ne crains-je point d'y inserer plusieurs articles privez, qui consument leur usage entre les hommes qui vivent aujourd'huy: et qui touchent la particuliere science d'aucuns, qui y verront plus avant, que de la commune intelligence. Je ne veux pas, apres tout, comme je vois souvent agiter la memoire des trespassez, qu'on aille debattant: Il jugeoit, il vivoit ainsin: il vouloit cecy: s'il eust parlé sur sa fin il eust dict, il eust donné; je le cognoissois mieux que tout autre. Or autant que la bien-seance me le permet, je fais icy sentir mes inclinations et affections: Mais plus librement, et plus volontiers, le fais-je de bouche, à quiconque desire en estre informé. Tant y a, qu'en ces memoires, si on y regarde, on trouvera que j'ay tout dit, ou tout designé: Ce que je ne puis exprimer, je le montre au doigt. Verum animo satis hæc vestigia parva sagaci, Sunt, per quæ possis cognoscere cætera tute: Je ne laisse rien à desirer, et deviner de moy. Si on doit s'en entretenir, je veux que ce soit veritablement et justement. Je reviendrois volontiers de l'autre monde, pour démentir celuy, qui me formeroit autre que je n'estois; fust-ce pour m'honorer. Des vivans mesme, je sens qu'on parle tousjours autrement qu'ils ne sont. Et si à toute force, je n'eusse maintenu un amy que j'ay perdu, on me l'eust deschiré en mille contraires visages. Pour achever de dire mes foibles humeurs: J'advouë, qu'en voyageant, je n'arrive guere en logis, où il ne me passe par la fantasie, si j'y pourray estre, et malade, et mourant à mon aise: Je veux estre logé en lieu, qui me soit bien particulier, sans bruict, non maussade, ou fumeux, ou estouffé. Je cherche à flatter la mort, par ces frivoles circonstances. Ou pour mieux dire, à me descharger de tout autre empeschement: afin que je n'aye qu'à m'attendre à elle, qui me poisera volontiers assez, sans autre recharge. Je veux qu'elle ait sa part à l'aisance et commodité de ma vie: C'en est un grand lopin, et d'importance, et espere meshuy qu'il ne dementira pas le passé. La mort a des formes plus aisées les unes que les autres, et prend diverses qualitez selon la fantasie de chacun. Entre les naturelles, celle qui vient d'affoiblissement et appesantissement, me semble molle et douce. Entre les violentes, j'imagine plus mal-aisément un precipice, qu'une ruïne qui m'accable: et un coup trenchant d'une espée, qu'une harquebusade: et eusse plustost beu le breuvage de Socrates, que de me fraper, comme Caton. Et quoy que ce soit un, si sent mon imagination difference, comme de la mort à la vie, à me jetter dans une fournaise ardente, ou dans le canal d'une platte riviere. Tant sottement nostre crainte regarde plus au moyen qu'à l'effect. Ce n'est qu'un instant; mais il est de tel poix, que je donneroy volontiers plusieurs jours de ma vie, pour le passer à ma mode. Puisque la fantasie d'un chacun trouve du plus et du moins, en son aigreur: puisque chacun a quelque choix entre les formes de mourir, essayons un peu plus avant d'en trouver quelqu'une deschargée de tout desplaisir. Pourroit on pas la rendre encore voluptueuse, comme les commourans d'Antonius et de Cleopatra? Je laisse à part les efforts que la philosophie, et la religion produisent, aspres et exemplaires. Mais entre les hommes de peu, il s'en est trouvé, comme un Petronius, et un Tigillinus à Rome, engagér à se donner la mort, qui l'ont comme endormie par la mollesse de leurs apprests. Ils l'ont faicte couler et glisser parmy la lascheté de leurs passetemps accoustumez. Entre des garses et bons compagnons; nul propos de consolation, nulle mention de testament, nulle affectation ambitieuse de constance, nul discours de leur condition future: parmy les jeux, les festins, facecies, entretiens communs et populaires, et la musique, et des vers amoureux. Ne sçaurions nous imiter cette resolution en plus honneste contenance? Puis qu'il y a des morts bonnes aux fols, bonnes aux sages: trouvons-en qui soient bonnes à ceux d'entre deux. Mon imagination m'en presente quelque visage facile, et, puis qu'il faut mourir, desirable. Les tyrans Romains pensoient donner la vie au criminel, à qui ils donnoient le choix de sa mort. Mais Theophraste Philosophe si delicat, si modeste, si sage, a-il pas esté forcé par la raison, d'oser dire ce vers latinisé par Ciceron: Vitam regit fortuna, non sapientia. La fortune aide à la facilité du marché de ma vie: l'ayant logée en tel poinct, qu'elle ne faict meshuy ny besoing aux miens, ny empeschement. C'est une condition que j'eusse acceptée en toutes les saisons de mon aage: mais en cette occasion, de trousser mes bribes, et de plier bagage, je prens plus particulierement plaisir à ne leur apporter ny plaisir ny deplaisir, en mourant. Elle a, d'une artiste compensation, faict, que ceux qui peuvent pretendre quelque materiel fruict de ma mort, en reçoivent d'ailleurs, conjointement, une materielle perte. La mort s'appesantit souvent en nous, de ce qu'elle poise aux autres: et nous interesse de leur interest, quasi autant que du nostre: et plus et tout par fois. En cette commodité de logis que je cherche, je n'y mesle pas la pompe et l'amplitude: je la hay plustost: Mais certaine proprieté simple, qui se rencontre plus souvent aux lieux où il y a moins d'art, et que nature honore de quelque grace toute sienne, Non ampliter sed munditer convivium. Plus salis quam sumptus. Et puis, c'est à faire à ceux que les affaires entrainent en plain hyver, par les Grisons, d'estre surpris en chemin en cette extremité. Moy qui le plus souvent voyage pour mon plaisir, ne me guide pas si mal. S'il faict laid à droicte, je prens à gauche: si je me trouve mal propre à monter à cheval, je m'arreste. Et faisant ainsi, je ne vois à la verité rien, qui ne soit aussi plaisant et commode que ma maison. Il est vray que je trouve la superfluité tousjours superfluë: et remarque de l'empeschement en la delicatesse mesme et en l'abondance. Ay-je laissé quelque chose à voir derriere moy, j'y retourne: c'est tousjours mon chemin. Je ne trace aucune ligne certaine, ny droicte ny courbe. Ne trouve-je point où je vay, ce qu'on m'avoit dict? comme il advient souvent que les jugemens d'autruy ne s'accordent pas aux miens, et les ay trouvez le plus souvent faux: je ne plains pas ma peine: J'ay apris que ce qu'on disoit n'y est point. J'ay la complexion du corps libre, et le goust commun, autant qu'homme du monde: La diversité des façons d'une nation à autre, ne me touche que par le plaisir de la varieté. Chaque usage a sa raison. Soyent des assietes d'estain, de bois, de terre: bouilly ou rosty; beurre, ou huyle, de noix ou d'olive, chaut ou froit, tout m'est un. Et si un, que vieillissant, j'accuse ceste genereuse faculté: et auroy besoin que la delicatesse et le choix, arrestast l'indiscretion de mon appetit, et par fois soulageast mon estomach. Quand j'ay esté ailleurs qu'en France: et que, pour me faire courtoisie, on m'a demandé, si je vouloy estre servi à la Françoise, je m'en suis mocqué, et me suis tousjours jetté aux tables les plus espesses d'estrangers. J'ay honte de voir nos hommes, enyvrez de cette sotte humeur, de s'effaroucher des formes contraires aux leurs. Il leur semble estre hors de leur element, quand ils sont hors de leur village. Où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons, et abominent les estrangeres. Retrouvent ils un compatriote en Hongrie, ils festoient ceste avanture: les voyla à se r'alier, et à se recoudre ensemble; à condamner tant de moeurs barbares qu'ils voyent. Pourquoy non barbares, puis qu'elles ne sont Françoises? Encore sont ce les plus habilles, qui les ont recognuës, pour en mesdire: La pluspart ne prennent l'aller que pour le venir. Ils voyagent couverts et resserrez, d'une prudence taciturne et incommunicable, se defendans de la contagion d'un air incogneu. Ce que je dis de ceux là, me ramentoit en chose semblable, ce que j'ay par fois apperçeu en aucuns de noz jeunes courtisans. Ils ne tiennent qu'aux hommes de leur sorte: nous regardent comme gens de l'autre monde, avec desdain, ou pitié. Ostez leur les entretiens des mysteres de la cour, ils sont hors de leur gibier. Aussi neufs pour nous et malhabiles, comme nous sommes à eux. On dict bien vray, qu'un honneste homme, c'est un homme meslé. Au rebours, je peregrine tressaoul de nos façons: non pour chercher des Gascons en Sicile, j'en ay assez laissé au logis: je cherche des Grecs plustost, et des Persans: j'accointe ceux-la, je les considere: c'est là où je me preste, et ou je m'employe. Et qui plus est, il me semble, que je n'ay rencontré guere de manieres, qui ne vaillent les nostres. Je couche de peu: car à peine ay-je perdu mes giroüettes de veuë. Au demeurant, la pluspart des compaignies fortuites que vous rencontrez en chemin, ont plus d'incommodité que de plaisir: je ne m'y attache point, moins asteure, que la vieillesse me particularise et sequestre aucunement, des formes communes. Vous souffrez pour autruy, ou autruy pour vous. L'un et l'autre inconvenient est poisant, mais le dernier me semble encore plus rude. C'est une rare fortune, mais de soulagement inestimable, d'avoir un honneste homme, d'entendement ferme, et de moeurs conformes aux vostres, qui aime à vous suivre. J'en ay eu faute extreme, en tous mes voyages. Mais une telle compaignie, il la faut avoir chosie et acquise dés le logis. Nul plaisir n'a saveur pour moy sans communication. Il ne me vient pas seulement une gaillarde pensée en l'ame, qu'il ne me fasche de l'avoir produite seul, et n'ayant à qui l'offrir. Si cum hac exceptione detur sapientia, ut illam inclusam teneam, nec enuntiem, rejiciam. L'autre l'avoit monté d'un ton au dessus. Si contigerit ea vita sapienti, ut omnium rerum affluentibus copiis, quamvis omnia, quæ cognitione digna sunt, summo otio secum ipse consideret, et contempletur, tamen si solitudo tanta sit, ut hominem videre non possit, excedat è vita. L'opinion d'Archytas m'agrée, qu'il feroit desplaisant au ciel mesme, et à se promener dans ces grands et divins corps celestes, sans l'assistance d'un compaignon. Mais il vaut mieux encore estre seul, qu'en compaignie ennuyeuse et inepte. Aristippus s'aymoit à vivre estranger par tout, Me si fata meis paterentur ducere vitam, Auspiciis, je choisirois à la passer le cul sur la selle: visere gestiens, Qua parte debacchentur ignes, Qua nebulæ pluviique rores. Avez-vous pas des passe-temps plus aisez? dequoy avez-vous faute? Vostre maison est-elle pas en bel air et sain, suffisamment fournie, et capable plus que suffisamment? La majesté Royalle y a peu plus d'une fois en sa pompe. Vostre famille n'en l'aisse-elle pas en reiglement, plus au dessoubs d'elle, qu'elle n'en a au dessus, en eminence? Y a il quelque pensée locale, qui vous ulcere, extraordinaire, indigestible? Quæ te nunc coquat et vexet sub pectore fixa. Où cuidez-vous pouvoir estre sans empeschement et sans destourbier? Nunquam simpliciter fortuna indulget. Voyez donc, qu'il n'y a que vous qui vous empeschez: et vous vous suivrez par tout, et vous plaindrez par tout. Car il n'y a satisfaction ça bas, que pour les ames ou brutales ou divines. Qui n'a du contentement à une si juste occasion, où pense-il le trouver? A combien de milliers d'hommes, arreste une telle condition que la vostre, le but de leurs souhaits? Reformez vous seulement: car en cela vous pouvez tout: là où vous n'avez droict que de patience, envers la fortune. Nulla placida quies est, nisi quam ratio composuit. Je voy la raison de cet advertissement, et la voy tresbien. Mais on auroit plustost faict, et plus pertinemment, de me dire en un mot: Soyez sage. Ceste resolution, est outre la sagesse: c'est son ouvrage, et sa production. Ainsi fait le medecin, qui va criaillant apres un pauvre malade languissant, qu'il se resjouysse: il luy conseilleroit un peu moins ineptement, s'il luy disoit: Soyez sain. Pour moy, je ne suis qu'homme de la commune sorte. C'est un precepte salutaire, certain, et d'aisee intelligence: Contentez vous du vostre: c'est à dire, de la raison: l'execution pourtant, n'en est non plus aux plus sages, qu'en moy: C'est une parole populaire, mais elle a une terrible estendue: Que ne comprend elle? Toutes choses tombent en discretion et modification. Je sçay bien qu'à le prendre à la lettre, ce plaisir de voyager, porte tesmoignage d'inquietude et d'irresolution. Aussi sont ce nos maistresses qualitez, et prædominantes. Ouy; je le confesse: Je ne vois rien seulement en songe, et par souhait, où je me puisse tenir: La seule varieté me paye, et la possession de la diversité: au moins si quelque chose me paye. A voyager, cela mesme me nourrit, que je me puis arrester sans interest: et que j'ay où m'en divertir commodément. J'ayme la vie privee, par ce que c'est par mon choix que je l'ayme, non par disconvenance à la vie publique: qui est à l'avanture, autant selon ma complexion. J'en sers plus gayement mon Prince, par ce que c'est par libre eslection de mon jugement, et de ma raison, sans obligation particuliere. Et que je n'y suis pas rejecté, ny contrainct, pour estre irrecevable à tout autre party, et mal voulu: Ainsi du reste. Je hay les morceaux que la necessité me taille: Toute commodité me tiendroit à la gorge, de laquelle seule j'aurois à despendre: Alter remus aquas, alter mihi radat arenas: Une seule corde ne m'arreste jamais assez. Il y a de la vanité, dites vous, en cet amusement? Mais où non; Et ces beaux preceptes, sont vanité, et vanité toute la sagesse. Dominus novit cogitationes sapientium, quoniam vanæ sunt. Ces exquises subtilitez, ne sont propres qu'au presche. Ce sont discours qui nous veulent envoyer tous bastez en l'autre monde. La vie est ut mouvement materiel et corporel: action imparfaicte de sa propre essence, et desreglée: Je m'employe à la servir selon elle. Qiusque suos patimur manes. Sic est faciendum, ut contra naturam universam nihil contendamus: ea tamen conservata, propriam sequamur. A quoy faire, ces poinctes eslevées de la philosophie, sur lesquelles, aucun estre humain ne se peut rasseoir: et ces regles qui excedent nostre usage et nostre force? Je voy souvent qu'on nous propose des images de vie, lesquelles, ny le proposant, ny les auditeurs, n'ont aucune esperance de suivre, ny qui plus est, envie. De ce mesme papier où il vient d'escrire l'arrest de condemnation contre un adultere, le juge en desrobe un lopin, pour en faire un poulet à la femme de son compagnon. Celle à qui vous viendrez de vous frotter illicitement, criera plus asprement, tantost, en vostre presence mesme, à l'encontre d'une pareille faute de sa compaigne, que ne feroit Porcie. Et tel condamne les hommes à mourir, pour des crimes, qu'il n'estime point fautes. J'ay veu en ma jeunesse, un galant homme, presenter d'une main au peuple des vers excellens et en beauté et en desbordement; et de l'autre main en mesme instant, la plus quereleuse reformation theologienne, dequoy le monde se soit desjeuné il y a long temps. Les hommes vont ainsin. On laisse les loix, et preceptes suivre leur voye, nous en tenons une autre: Non par desreiglement de moeurs seulement, mais par opinion souvent, et par jugement contraire. Sentez lire un discours de philosophie: l'invention, l'eloquence, la pertinence, frappe incontinent vostre esprit, et vous esmeut. Il n'y a rien qui chatouille ou poigne vostre conscience: ce n'est pas à elle qu'on parle. Est-il pas vray? Si disoit Ariston, que ny une estuve ny une leçon, n'est d'aucun fruict si elle ne nettoye et ne decrasse. On peut s'arrester à l'escorce: mais c'est apres qu'on en a retiré la mouelle: Comme apres avoir avalé le bon vin d'une belle coupe, nous en considerons les graveures et l'ouvrage. En toutes les chambrées de la philosophie ancienne, cecy se trouvera, qu'un mesme ouvrier, y publie des reigles de temperance, et publie ensemble des escrits d'amour et desbauche. Et Xenophon, au giron de Clinias, escrivit contre la vertu Aristippique. Ce n'est pas qu'il y ait une conversion miraculeuse, qui les agite à ondées. Mais c'est que Solon se represente tantost soy-mesme, tantost en forme de legislateur: tantost il parle pour la presse, tantost pour soy. Et prend pour soy les reigles libres et naturelles, s'asseurant d'une santé ferme et entiere. Curentur dubii medicis majoribus ægri. Antisthenes permet au sage d'aimer, et faire à sa mode ce, qu'il trouve estre opportun, sans s'attendre aux loix: d'autant qu'il a meilleur advis qu'elles, et plus de cognoissance de la vertu. Son disciple Diogenes, disoit, opposer aux perturbations, la raison: à fortune, la confidence: aux loix, nature. Pour les estomachs tendres, il faut des ordonnances contraintes et artificielles. Les bons estomachs se servent simplement, des prescriptions de leur naturel appetit. Ainsi font nos medecins, qui mangent le melon et boivent le vin fraiz, ce pendant qu'ils tiennent leur patient obligé au sirop et à la panade. Je ne sçay quels livres, disoit la courtisanne Lays, quelle sapience, quelle philosophie, mais ces gens-là, battent aussi souvent à ma porte, qu'aucuns autres. D'autant que nostre licence nous porte tousjours au delà de ce qui nous est loisible, et permis, on a estressy souvent outre la raison universelle, les preceptes et loix de nostre vie. Nemo satis credit tantum delinquere, quantum Permittas. Il seroit à desirer, qu'il y eust plus de proportion du commandement à l'obeïssance: Et semble la visée injuste, à laquelle on ne peut atteindre. Il n'est si homme de bien, qu'il mette à l'examen des loix toutes ses actions et pensées, qui ne soit pendable dix fois en sa vie: Voire tel, qu'il seroit tres-grand dommage, et tres-injuste de punir et de perdre. Olle quid ad te, De cute quid faciat ille vel illa sua? Et tel pourroit n'offencer point les loix, qui n'en meriteroit point la loüange d'homme de vertu: et que la Philosophie feroit tres-justement foiter: Tant ceste relation est trouble et inegale. Nous n'avons garde d'estre gens de bien selon Dieu: nous ne le sçaurions estre selon nous. L'humaine sagesse, n'arriva jamais aux devoirs qu'elle s'estoit elle mesme prescript: Et si elle y estoit arrivee, elle s'en prescriroit d'autres au delà, ou elle aspirast tousjours et pretendist: Tant nostre estat est ennemy de consistance, L'homme s'ordonne à soy mesme, d'estre necessairement en faute. Il n'est guere fin, de tailler son obligation, à la raison d'un autre estre, que le sien. A qui prescript-il ce, qu'il s'attend que personne ne face? Luy est-il injuste de ne faire point ce qu'il luy est impossible de faire? Les loix qui nous condamnent, à ne pouvoir pas, nous condamnent de ce que nous ne pouvons pas. Au pis aller, ceste difforme liberté, de se presenter à deux endroicts, et les actions d'une façon, les discours de l'autre; soit loisible à ceux, qui disent les choses. Mais elle ne le peut estre à ceux, qui se disent eux mesmes, comme je fais: Il faut que j'aille de la plume comme des pieds. La vie commune, doibt avoir conference aux autres vies. La vertu de Caton estoit vigoureuse, outre la raison de son siecle: et à un homme qui se mesloit de gouverner les autres, destiné au service commun; il se pourroit dire, que c'estoit une justice, sinon injuste, au moins vaine et hors de saison. Mes moeurs mesmes, qui ne desconviennent de celles, qui courent, à peine de la largeur d'un poulce, me rendent pourtant aucunement farouche à mon aage, et inassociable. Je ne sçay pas, si je me trouve desgouté sans raison, du monde, que je hante; mais je sçay bien, que ce seroit sans raison, si je me plaignoy, qu'il fust degouté de moy, puis que je le suis de luy. La vertu assignee aux affaires du monde, est une vertu à plusieurs plis, encoigneures, et couddes, pour s'appliquer et joindre à l'humaine foiblesse: meslee et artificielle; non droitte, nette, constante, ny purement innocente. Les annales reprochent jusques à ceste heure à quelqu'un de nos Roys, de s'estre trop simplement laissé aller aux consciencieuses persuasions de son confesseur. Les affaires d'estat ont des preceptes plus hardis. exeat aula, Qui vult esse pius. J'ay autresfois essayé d'employer au service des maniemens publiques, les opinions et regles de vivre, ainsi rudes, neufves, impolies ou impollues, comme je les ay nées chez moy, ou rapportees de mon institution, et desquelles je me sers, sinon si commodeement au moins seurement en particulier: Une vertu scholastique et novice, je les y ay trouvees ineptes et dangereuses. Celuy qui va en la presse, il faut qu'il gauchisse, qu'il serre ses couddes, qu'il recule, ou qu'il avance, voire qu'il quitte le droict chemin, selon ce qu'il rencontre: Qu'il vive non tant selon soy, que selon autruy: non selon ce qu'il se propose, mais selon ce qu'on luy propose: selon le temps, selon les hommes, selon les affaires. Platon dit, que qui eschappe, brayes nettes, du maniement du monde, c'est par miracle, qu'il en eschappe. Et dit aussi, que quand il ordonne son Philosophe chef d'une police, il n'entend pas le dire d'une police corrompue, comme celle d'Athenes: et encore bien moins, comme la nostre, envers lesquelles la sagesse mesme perdroit son Latin. Et une bonne herbe, transplantee, en solage fort divers à sa condition, se conforme bien plustost à iceluy, qu'elle ne le reforme à soy. Je sens que si j'avois à me dresser tout à fait à telles occupations, il m'y faudroit beaucoup de changement et de rabillage. Quand je pourrois cela sur moy, (et pourquoy ne le pourrois je, avec le temps et le soing?) je ne le voudrois pas. De ce peu que je me suis essayé en ceste vacation, je m'en suis d'autant degousté: Je me sens fumer en l'ame par fois, aucunes tentations vers l'ambition: mais je me bande et obstine au contraire: At tu Catulled obstinatus obdura. On ne m'y appelle gueres, et je m'y convie aussi peu. La liberté et l'oysiveté, qui sont mes maistresses qualitez, sont qualitez, diametralement contraires à ce mestier là. Nous ne sçavons pas distinguer les facultez des hommes. Elles ont des divisions, et bornes, mal aysees à choisir et delicates. De conclurre par la suffisance d'une vie particuliere, quelque suffisance à l'usage public, c'est mal conclud: Tel se conduict bien, qui ne conduict pas bien les autres. et faict des Essais, qui ne sçauroit faire des effects. Tel dresse bien un siege, qui dresseroit mal une bataille: et discourt bien en privé, qui harangueroit mal un peuple ou un Prince. Voire à l'avanture, est-ce plustost tesmoignage à celuy qui peut l'un, de ne pouvoir point l'autre, qu'autrement. Je trouve que les esprits hauts, ne sont de guere moins aptes aux choses basses, que les bas esprits aux hautes. Estoit-il à croire, que Socrates eust appresté aux Atheniens matiere de rire à ses despens, pour n'avoir onques sçeu computer les suffrages de sa tribu, et en faire rapport au conseil? Certes la veneration, en quoy j'ay les perfections de ce personnage, merite, que sa fortune fournisse à l'excuse de mes principales imperfections, un si magnifique exemple. Nostre suffisance est detaillee à menues pieces. La mienne n'a point de latitude, et si est chetifve en nombre. Saturninus, à ceux qui luy avoient deferé tout commandement: Compaignons, fit-il, vous avez perdu un bon Capitaine, pour en faire un mauvais general d'armee. Qui se vante, en un temps malade, comme cestuy-cy, d'employer au service du monde, une vertu naifve et sincere: ou il ne la cognoist pas, les opinions se corrompans avec les moeurs (De vray, oyez la leur peindre, oyez la pluspart se glorifier de leurs deportemens, et former leurs reigles; au lieu de peindre la verru, ils peignent l'injustice toute pure et le vice: et la presentent ainsi fauce à l'institution des Princes) ou s'il la cognoist, il se vante à tort: et quoy qu'il die, faict mille choses, dequoy sa conscience l'accuse. Je croirois volontiers Seneca de l'experience qu'il en fit en pareille occasion, pourveu qu'il m'en voulust parler à coeur ouvert. La plus honnorable marque de bonté, en une telle necessité, c'est recognoistre librement sa faute, et celle d'autruy: appuyer et retarder de sa puissance, l'inclination vers le mal: suyvre envis ceste pente, mieux esperer et mieux desirer. J'apperçois en ces desmembremens de la France, et divisions, ou nous sommes tombez: chacun se travailler à deffendre sa cause: mais jusques aux meilleurs, avec desguisement et mensonge. Qui en escriroit rondement, en escriroit temerairement et vitieusement. Le plus juste party, si est-ce encore le membre d'un corps vermoulu et vereux: Mais d'un tel corps, le membre moins malade s'appelle sain: et à bon droit, d'autant que nos qualitez n'ont tiltre qu'en la comparaison. L'innocence civile, se mesure selon les lieux et saisons. J'aymerois bien à voir en Xenophon, une telle loüange d'Agesilaus. Estant prié par un prince voisin, avec lequel il avoit autresfois esté en guerre, de le laisser passer en ses terres, il l'octroya: luy donnant passage à travers le Peloponnese: et non seulement ne l'emprisonna ou empoisonna, le tenant à sa mercy: mais l'accueillit courtoisement, suyvant l'obligation de sa promesse, sans luy faire offence. A ces humeurs là, ce ne seroit rien dire: Ailleurs et en autre temps, il se fera conte de la franchise, et magnanimité d'une telle action. Ces babouyns capettes s'en fussent moquez. Si peu retire l'innocence Spartaine à la Françoise. Nous ne laissons pas d'avoir des hommes vertueux: mais c'est selon nous. Qui a ses moeurs establies en reglement au dessus de son siecle: ou qu'il torde, et émousse ses regles: ou, ce que je luy conseille plustost, qu'il se retire à quartier, et ne se mesle point de nous. Qu'y gaigneroit-il? Egregium sanctúmque virum si cerno, bimembri Hoc monstrum puero, et miranti jam sub aratro Piscibus inventis Et foetæ comparo mulæ. On peut regretter les meilleurs temps: mais non pas fuyr aux presens: on peut desirer autres magistrats, mais il faut ce nonobstant, obeyr à ceux icy: Et à l'advanture y a il plus de recommendation, d'obeyr aux mauvais, qu'aux bons. Autant que l'image des loix receuës, et anciennes de ceste monarchie, reluyra en quelque coin, m'y voila planté. Si elles viennent par malheur, à se contredire, et empescher entr'elles, et produire deux parts, de chois doubteux, et difficile: mon election sera volontiers, d'eschapper, et me desrober à ceste tempeste: Nature m'y pourra prester ce pendant la main: ou les hazards de la guerre. Entre Cæsar et Pompeius, je me fusse franchement declaré. Mais entre ces trois voleurs, qui vindrent depuis, ou il eust fallu se cacher, ou suyvre le vent. Ce que j'estime loisible, quand la raison ne guide plus. Quo diversus abis? Ceste farcisseure, est un peu hors de mon theme. Je m'esgare: mais plustost par licence, que par mesgarde: Mes fantasies se suyvent: mais par fois c'est de loing: et se regardent, mais d'une veuë oblique. J'ay passé les yeux sur tel dialogue de Platon: miparty d'une fantastique bigarrure: le devant à l'amour, tout le bas à la Rhetorique. Ils ne craignent point ces muances: et ont une merveilleuse grace à se laisser ainsi rouller au vent: ou à le sembler. Les noms de mes chapitres n'en embrassent pas tousjours la matiere: souvent ils la denotent seulement, par quelque marque: comme ces autres l'Andrie, l'Eunuche, ou ceux cy, Sylla, Cicero, Torquatus. J'ayme l'alleure poëtique, à sauts et à gambades. C'est un art, comme dit Platon, leger, volage, demoniacle. Il est des ouvrages en Plutarque, où il oublie son theme, où le propos de son argument ne se trouve que par incident, tout estouffé en matiere estrangere. Voyez ses alleures au Dæmon de Socrates. O Dieu, que ces gaillardes escapades, que ceste variation a de beauté: et plus lors, que plus elle retire au nonchalant et fortuit! C'est l'indiligent lecteur, qui perd mon subject; non pas moy. Il s'en trouvera tousjours en un coing quelque mot, qui ne laisse pas d'estre bastant, quoy qu'il soit serré. Je vois au change, indiscrettement et tumultuairement: mon stile, et mon esprit, vont vagabondant de mesmes: Il faut avoir un peu de folie, qui ne veut avoir plus de sottise: disent, et les preceptes de nos maistres, et encores plus leurs exemples. Mille poëtes trainent et languissent à la prosaïque, mais la meilleure prose ancienne, et je la seme ceans indifferemment pour vers, reluit par tout, de la vigueur et hardiesse poëtique, et represente quelque air de sa fureur: Il luy faut certes quitter la maistrise, et preeminence en la parlerie. Le poëte, dit Platon, assis sur le trepied des Muses, verse de furie, tout ce qui luy vient en la bouche: comme la gargouïlle d'une fontaine, sans le ruminer et poiser: et luy eschappe des choses, de diverse couleur, de contraire substance, et d'un cours rompu. Et la vieille theologie est toute poësie, (disent les sçavants,) et la premiere philosophie. C'est l'originel langage des Dieux. J'entends que la matiere se distingue soy-mesmes. Elle montre assez où elle se change, où elle conclud, où elle commence, où elle se reprend: sans l'entrelasser de parolles, de liaison, et de cousture, introduictes pour le service des oreilles foibles, ou nonchallantes: et sans me gloser moy-mesme. Qui est celuy, qui n'ayme mieux n'estre pas leu, que de l'estre en dormant ou en fuyant? Nihil est tam utile, quod in transitu prosit. Si prendre des livres, estoit les apprendre: et si les veoir, estoit les regarder: et les parcourir, les saisir, j'auroy tort de me faire du tout si ignorant que je dy. Puisque je ne puis arrester l'attention du lecteur par le poix: manco male, s'il advient que je l'arreste par mon embrouïlleure: Voire mais, il se repentira par apres, de s'y estre amusé. C'est mon: mais il s'y sera tousjours amusé. Et puis il est des humeurs comme cela, à qui l'intelligence porte desdain: qui m'en estimeront mieux de ce qu'ils ne sçauront ce que je dis: ils conclurront la profondeur de mon sens, par l'obscurité: Laquelle à parler en bon escient, je hay bien fort: et l'eviterois, si je me sçavois eviter. Aristote se vante en quelque lieu, de l'affecter. Vitieuse affectation. Par ce que la coupure si frequente des chapitres, dequoy j'usoy au commencement, m'a semblé rompre l'attention, avant qu'elle soit née et la dissoudre: dedaignant s'y coucher pour si peu, et se recueillir: je me suis mis à les faire plus longs: qui requierent de la proposition et du loisir assigné. En telle occupation, à qui on ne veut donner une seule heure, on ne veut rien donner. Et ne fait on rien pour celuy, pour qui on ne fait, qu'autre chose faisant. Joint, qu'à l'adventure ay-je quelque obligation particuliere, à ne dire qu'à demy, à dire confusement, à dire discordamment. Je veux donq mal à ceste raison trouble-feste: Et ces projects extravagants qui travaillent la vie, et ces opinions si fines, si elles ont de la verité; je la trouve trop chere et trop incommode. Au rebours: je m'employe à faire valoir la vanité mesme, et l'asnerie, si elle m'apporte du plaisir. Et me laisse aller apres mes inclinations naturelles sans les contreroller de si pres. J'ay veu ailleurs des maisons ruynées, et des statues, et du ciel et de la terre: ce sont tousjours des hommes. Tout cela est vray: et si pourtant ne sçauroy revoir si souvent le tombeau de ceste ville, si grande, et si puissante, que je ne l'admire et revere. Le soing des morts nous est en recommandation. Or j'ay esté nourry des mon enfance, avec ceux icy: J'ay eu cognoissance des affaires de Rome, long temps avant que je l'aye euë de ceux de ma maison. Je sçavois le Capitole et son plant, avant que je sceusse le Louvre: et le Tibre avant la Seine. J'ay eu plus en teste, les conditions et fortunes de Lucullus, Metellus, et Scipion, que je n'ay d'aucuns hommes des nostres. Ils sont trespassez: Si est bien mon pere: aussi entierement qu'eux: et s'est esloigné de moy, et de la vie, autant en dixhuict ans, que ceux-là ont faict en seize cens: duquel pourtant je ne laisse pas d'embrasser et practiquer la memoire, l'amitié et societé, d'une parfaicte union et tres-vive. Voire, de mon humeur, je me rends plus officieux envers les trespassez: Ils ne s'aydent plus: ils en requierent ce me semble d'autant plus mon ayde: La gratitude est là, justement en son lustre. Le bien-faict est moins richement assigné, où il y a retrogradation, et reflexion. Arcesilaus visitant Ctesibius malade, et le trouvant en pauvre estat, luy fourra tout bellement soubs le chevet du lict, de l'argent qu'il luy donnoit. Et en le luy celant, luy donnoit en outre, quittance de luy en sçavoir gré. Ceux qui ont merité de moy, de l'amitié et de la recognoissance, ne l'ont jamais perdue pour n'y estre plus: je les ay mieux payez, et plus soigneusement, absens et ignorans. Je parle plus affectueusement de mes amis, quand il n'y a plus de moyen qu'ils le sçachent. Or j'ay attaqué cent querelles pour la deffence de Pompeius, et pour la cause de Brutus. Ceste accointance dure encore entre nous. Les choses presentes mesmes, nous ne les tenons que par la fantasie. Me trouvant inutile à ce siecle, je me rejecte à cet autre. Et en suis si embabouyné, que l'estat de ceste vieille Rome, libre, juste, et florissante (car je n'en ayme, ny la naissance, ny la vieillesse) m'interesse et me passionne. Parquoy je ne sçauroy revoir si souvent, l'assiette de leurs rues, et de leurs maisons, et ces ruynes profondes jusques aux Antipodes, que je ne m'y amuse. Est-ce par nature, ou par erreur de fantasie, que la veuë des places, que nous sçavons avoir esté hantées et habitées par personnes, desquelles la memoire est en recommendation, nous emeut aucunement plus, qu'ouïr le recit de leurs faicts, ou lire leurs escrits? Tanta vis admonitionis inest in locis. Et id quidem in hac urbe infinitum: quacumque enim ingredimur, in aliquam historiam vestigium ponimus. Il me plaist de considerer leur visage, leur port, et leurs vestements: Je remasche ces grands noms entre les dents, et les fais retentir à mes oreilles. Ego illos veneror, Et tantis nominibus semper assurgo. Des choses qui sont en quelque partie grandes et admirables, j'en admire les parties mesmes communes. Je les visse volontiers deviser, promener, et soupper. Ce seroit ingratitude, de mespriser les reliques, et images de tant d'honnestes hommes, et si valeureux lesquels j'ay veu vivre et mourir: et qui nous donnent tant de bonnes instructions par leur exemple, si nous les sçavions suyvre. Et puis ceste mesme Rome que nous voyons, merite qu'on l'ayme. Confederée de si long temps, et partant de tiltres, à nostre couronne: Seule ville commune, et universelle. Le magistrat souverain qui y commande, est recognu pareillement ailleurs: c'est la ville metropolitaine de toutes les nations Chrestiennes. L'Espaignol et le François, chacun y est chez soy: Pour estre des princes de cet estat, il ne faut qu'estre de Chrestienté, où qu'elle soit. Il n'est lieu çà bas, que le ciel ayt embrassé avec telle influence de faveur, et telle constance: Sa ruyne mesme est glorieuse et enflée. Laudandis preciosior ruinis. Encore retient elle au tombeau des marques et image d'empire. Ut palam sit uno in loco gaudentis opus esse naturæ. Quelqu'un se blasmeroit, et se mutineroit en soy-mesme, de se sentir chatouïller d'un si vain plaisir. Nos humeurs ne sont pas trop vaines, qui sont plaisantes. Quelles qu'elles soyent qui contentent constamment un homme capable de sens commun, je ne sçaurois avoir le coeur de le pleindre. Je doibs beaucoup à la fortune, dequoy jusques à ceste heure, elle n'a rien fait contre moy d'outrageux au delà de ma portée. Seroit ce pas sa façon, de laisser en paix, ceux de qui elle n'est point importunée? Quanto quisque sibi plura negaverit, A Diis plura feret, nil cupientium, Nudus castra peto, multa petentibus, Desunt multa. Si elle continue, elle me r'envoyera tres-content, et satisfaict, nihil supra Deos lacesso. Mais gare le heurt. Il en est mille qui rompent au port. Je me console aiséement, de ce qui adviendra icy, quand je n'y seray plus. Les choses presentes m'embesongnent assez, fortunæ cætera mando. Aussi n'ay-je point ceste forte liaison, qu'on dit attacher les hommes à l'advenir, par les enfans qui portent leur nom, et leur honneur. Et en doibs desirer à l'anvanture d'autant moins, s'ils sont si desirables. Je ne tiens que trop au monde, et à ceste vie par moy-mesme: Je me contente d'estre en prise de la fortune, par les circonstances proprement necessaires à mon estre, sans luy alonger par ailleurs sa jurisdiction sur moy: Et n'ay jamais estimé qu'estre sans enfans, fust un defaut qui deust rendre la vie moins complete, et moins contente. La vacation sterile, a bien aussi ses commoditez. Les enfans sont du nombre des choses, qui n'ont pas fort dequoy estre desirées, notamment à ceste heure, qu'il seroit si difficile de les rendre bons. Bona jam nec nasci licet, ita corrupta sunt semina. Et si ont justement dequoy estre regrettées, à qui les perd, apres les avoir acquises. Celuy qui me laissa ma maison en charge, prognostiquoit que je la deusse ruyner, regardant à mon humeur, si peu casaniere. Il se trompa; me voicy comme j'y entray: sinon un peu mieux. Sans office pourtant et sans benefice. Au demeurant, si la fortune ne m'a faict aucune offence violente, et extraordinaire, aussi n'a-elle pas de grace. Tout ce qu'il y a de ses dons chez nous, il y est avant moy, et au delà de cent ans. Je n'ay particulierement aucun bien essentiel, et solide, que je doive à sa liberalité: Elle m'a faict quelques faveurs venteuses, honnoraires, et titulaires, sans substance: Et me les a aussi à la verité, non pas accordées, mais offertes. Dieu sçait, à moy: qui suis tout materiel, qui ne me paye que de la realité, encores bien massive: Et qui, si je l'osois confesser, ne trouverois l'avarice, guere moins excusable que l'ambition: ny la douleur, moins evitable que la honte: ny la santé, moins desirable que la doctrine: ou la richesse, que la noblesse. Parmy ses faveurs vaines, je n'en ay point qui plaise tant à ceste niaise humeur, qui s'en paist chez moy, qu'une bulle authentique de bourgeoisie Romaine: qui me fut octroyée dernierement que j'y estois, pompeuse en seaux, et lettres dorées: et octroyée avec toute gratieuse liberalité. Et par ce qu'elles se donnent en divers stile, plus ou moins favorable: et qu'avant que j'en eusse veu, j'eusse esté bien aise, qu'on m'en eust montré un formulaire: je veux, pour satisfaire à quelqu'un, s'il s'en trouve malade de pareille curiosité à la mienne, la transcrire icy en sa forme. Quod Horatius Maximus, Martius Cecius, Alexander Mutus, almæ urbis conservatores de Illustrissimo viro Michaële Montano equite sancti Michaëlis, et à Cubiculo Regis Christianissimi, Romana Civitate donando, ad Senatum retulerunt, S. P. Q. R. de ea re ita fieri censuit. CUM veteri more et instituto cupide illi semper studioseque suscepti sint, qui virtute ac nobilitate præstantes, magno Reip. nostræ usui atque ornamento fuissent, vel esse aliquando possent: Nos majorum nostrorum exemplo atque auctoritate permoti, præclaram hanc Consuetudinem nobis imitandam ac servandam fore censemus. Quamobrem cum Illustrissimus Michaël Montanus Eques sancti Michaëlis, et a Cubiculo Regis Christianissimi Romani nominis studiosissimus, et familiæ laude atque splendore et propriis virtutum meritis dignissimus sit, qui summo Senatus Populique Romani judicio ac studio in Romanam Civitatem adsciscatur; placere Senatui P. Q. R. Illustrissimum Michaëlem Montanum rebus omnibus ornatissimum, atque huic inclyto populo charissimum, ipsum posterosque in Romanam Civitatem adscribi, ornarique omnibus et præmiis et honoribus, quibus illi fruuntur, qui Cives Patritiique Romani nati aut jure optimo facti sunt. In quo censere Senatum P. Q. R. se non tam illi Jus Civitatis largiri quam debitum tribuere, neque magis beneficium dare quam ab ipso accipere, qui hoc Civitatis munere accipiendo, singulari Civitatem ipsam ornamento atque honore affecerit. Quam quidem S. C. auctoritatem iidem Conservatores per Senatus P. Q. R. scribas in acta referri atque in Capitolii curia servari, privilegiumque hujusmodi fieri, solitóque urbis sigillo communiri curarunt. Anno ab urbe condita CXCCCCXXXI. post Christum natum M. D. LXXXI. III. Idus Martii. Horatius Fuscus sacri S. P. Q. R. scriba. Vincent. Martholus sacri S. P. Q. R. scriba. N'estant bourgeois d'aucune ville, je suis bien aise de l'estre de la plus noble qui fut et qui sera onques. Si les autres se regardoient attentivement, comme je fay, ils se trouveroient comme je fay, pleins d'inanité et de fadaise: De m'en deffaire, je ne puis, sans me deffaire moy-mesmes. Nous en sommes tous confits, tant les uns que les autres. Mais ceux qui le sentent, en ont un peu meilleur compte: encore ne sçay-je. Ceste opinion et usance commune, de regarder ailleurs qu'à nous, a bien pourveu à nostre affaire. C'est un object plein de mescontentement. Nous n'y voyons que misere et vanité. Pour ne nous desconforter, nature a rejetté bien à propos, l'action de nostre veuë, au dehors: Nous allons en avant à vau l'eau, mais de rebrousser vers nous, nostre course, c'est un mouvement penible: la mer se brouïlle et s'empesche ainsi, quand elle est repoussée à soy. Regardez, dict chacun, les branles du ciel: regardez au public: à la querelle de cestuy-là: au pouls d'un tel: au testament de cet autre: somme regardez tousjours haut ou bas, ou à costé, ou devant, ou derriere vous. C'estoit un commandement paradoxe, que nous faisoit anciennement ce Dieu à Delphes: Regardez dans vous, recognoissez vous, tenez vous à vous: Vostre esprit, et vostre volonté, qui se consomme ailleurs, ramenez là en soy: vous vous escoulez, vous vous respandez: appilez vous, soustenez vous: on vous trahit, on vous dissipe, on vous desrobe à vous. Voy tu pas, que ce monde tient toutes ses veuës contraintes au dedans, et ses yeux ouverts à se contempler soy-mesme? C'est tousjours vanité pour toy, dedans et dehors: mais elle est moins vanité, quand elle est moins estendue. Sauf toy, ô homme, disoit ce Dieu, chasque chose s'estudie la premiere, et a selon son besoin, des limites à ses travaux et desirs. Il n'en est une seule si vuide et necessiteuse que toy, qui embrasses l'univers: Tu és le scrutateur sans cognoissance: le magistrat sans jurisdiction: et apres tout, le badin de la farce. CHAPITRE X De mesnager sa volonté AU prix du commun des hommes, peu de choses me touchent: ou pour mieux dire, me tiennent. Car c'est raison qu'elles touchent, pourveu qu'elles ne nous possedent. J'ay grand soin d'augmenter par estude, et par discours, ce privilege d'insensibilité, qui est naturellement bien avancé en moy. J'espouse, et et me passionne par consequent, de peu de choses. J'ay la veuë clere: mais je l'attache à peu d'objects: Le sens delicat et mol: mais l'apprehension et l'application, je l'ay dure et sourde: Je m'engage difficilement. Autant que je puis je m'employe tout à moy: Et en ce subject mesme, je briderois pourtant et soustiendrois volontiers, mon affection, qu'elle ne s'y plonge trop entiere: puis que c'est un subject, que je possede à la mercy d'autruy, et sur lequel la fortune a plus de droict que je n'ay. De maniere, que jusques à la santé, que j'estime tant, il me seroit besoing, de ne la pas desirer, et m'y addonner si furieusement, que j'en trouve les maladies importables. On se doibt moderer, entre la haine de la douleur, et l'amour de la volupté. Et ordonne Platon une moyenne route de vie entre les deux. Mais aux affections qui me distrayent de moy, et attachent ailleurs, à celles la certes m'oppose-je de toute ma force. Mon opinion est, qu'il se faut prester à autruy, et ne se donner qu'à soy-mesme. Si ma volonté se trouvoit aysée à s'hypothequer et à s'appliquer, je n'y durerois pas: Je suis trop tendre, et par nature et par usage, fugax rerum, securaque in otia natus. Les debats contestez et opiniastrez, qui donneroient en fin advantage à mon adversaire; l'issue qui rendroit honteuse ma chaulde poursuitte, me rongeroit à l'advanture bien cruellement. Si je mordois à mesme, comme font les autres; mon ame n'auroit jamais la force de porter les alarmes, et emotions, qui suyvent ceux qui embrassent tant. Elle seroit incontinent disloquée par cette agitation intestine. Si quelquefois on m'a poussé au maniement d'affaires estrangeres, j'ay promis de les prendre en main, non pas au poulmon et au foye; de m'en charger, non de les incorporer: de m'en soigner, ouy; de m'en passionner, nullement: j'y regarde, mais je ne les couve point. J'ay assez affaire à disposer et renger la presse domestique que j'ay dans mes entrailles, et dans mes veines, sans y loger, et me fouler d'une presse estrangere: Et suis assez interessé de mes affaires essentiels, propres, et naturels, sans en convier d'autres forains. Ceux qui sçavent combien ils se doivent, et de combien d'offices ils sont obligez à eux, trouvent que nature leur a donné cette commission plaine assez, et nullement oysifve. Tu as bien largement affaire chez toy, ne t'esloigne pas. Les hommes se donnent à louage. Leurs facultez ne sont pas pour eux; elles sont pour ceux, à qui ils s'asservissent; leurs locataires sont chez eux, ce ne sont pas eux. Cette humeur commune ne me plaist pas. Il faut mesnager la liberté de nostre ame, et ne l'hypotequer qu'aux occasions justes. Lesquelles sont en bien petit nombre, si nous jugeons sainement. Voyez les gens appris à se laisser emporter et saisir, ils le font par tout. Aux petites choses comme aux grandes; à ce qui ne les touche point, comme à ce qui les touche. Ils s'ingerent indifferemment où il y a de la besongne; et sont sans vie, quand ils sont sans agitation tumultuaire. In negotiis sunt, negotii causa. Ils ne cherchent la besongne que pour embesongnement. Ce n'est pas, qu'ils vueillent aller, tant, comme c'est, qu'ils ne se peuvent tenir. Ne plus ne moins, qu'une pierre esbranslée en sa cheute, qui ne s'arreste jusqu'à tant qu'elle se couche. L'occupation est à certaine maniere de gents, marque de suffisance et de dignité. Leur esprit cherche son repos au bransle, comme les enfans au berceau. Ils se peuvent dire autant serviables à leurs amis, comme importuns à eux mesmes. Personne ne distribue son argent à autruy, chacun y distribue son temps et sa vie. Il n'est rien dequoy nous soyons si prodigues, que de ces choses là, desquelles seules l'avarice nous seroit utile et louable. Je prens une complexion toute diverse. Je me tiens sur moy. Et communément desire mollement ce que je desire, et desire peu: M'occupe et embesongne de mesme, rarement et tranquillement. Tout ce qu'ils veulent et conduisent, ils le font de toute leur volonté et vehemence. Il y a tant de mauvais pas, que pour le plus seur, il faut un peu legerement et superficiellement couler ce monde: et le glisser, non pas l'enfoncer. La volupté mesme, est douloureuse en sa profondeur. incedis per ignes, Subpositos cineri doloso. Messieurs de Bordeaux m'esleurent Maire de leur ville, estant esloigné de France; et encore plus esloigné d'un tel pensement. Je m'en excusay. Mais on m'apprint que j'avois tort; le commandement du Roy s'y interposant aussi. C'est une charge, qui doit sembler d'autant plus belle, qu'elle n'a, ny loyer ny gain, autre que l'honneur de son execution. Elle dure deux ans; mais elle peut estre continuée par seconde eslection. Ce qui advient tresrarement. Elle le fut à moy; et ne l'avoit esté que deux fois auparavant: Quelques années y avoit, à Monsieur de Lansac; et fraichement à Monsieur de Biron Mareschal de France. En la place duquel je succeday; et laissay la mienne, à Monsieur de Matignon aussi Mareschal de France. Glorieux de si noble assistance. uterque bonus pacis bellique minister. La fortune voulut part à ma promotion, par cette particuliere circonstance qu'elle y mit du sien: Non vaine du tout. Car Alexandre desdaigna les Ambassadeurs Corinthiens qui luy offroyent la bourgeoisie de leur ville; mais quand ils vindrent à luy deduire, comme Bacchus et Hercules estoyent aussi en ce registre, il les en remercia gratieusement. A mon arrivée, je me deschiffray fidelement, et conscientieusement, tout tel que je me sens estre: Sans memoire, sans vigilance, sans experience, et sans vigueur: sans hayne aussi, sans ambition, sans avarice, et sans violence: à ce qu'ils fussent informez et instruicts de ce qu'ils avoyent à attendre de mon service. Et par ce que la cognoissance de feu mon pere les avoit seule incitez à cela, et l'honneur de sa memoire: je leur adjoustay bien clairement, que je serois tres-marry que chose quelconque fist autant d'impression en ma volonté, comme avoyent faict autrefois en la sienne, leurs affaires, et leur ville, pendant qu'il l'avoit en gouvernement, en ce lieu mesme auquel ils m'avoyent appellé. Il me souvenoit, de l'avoir veu vieil, en mon enfance, l'ame cruellement agitée de cette tracasserie publique; oubliant le doux air de sa maison, où la foiblesse des ans l'avoit attaché long temps avant; et son mesnage, et sa santé; et mesprisant certes sa vie, qu'il y cuida perdre, engagé pour eux, à des longs et penibles voyages. Il estoit tel; et luy partoit cette humeur d'une grande bonté de nature. Il ne fut jamais ame plus charitable et populaire. Ce train, que je louë en autruy, je n'ayme point à le suivre. Et ne suis pas sans excuse. Il avoit ouy dire, qu'il se falloit oublier pour le prochain; que le particulier ne venoit en aucune consideration au prix du general. La plus part des regles et preceptes du monde prennent ce train, de nous pousser hors de nous, et chasser en la place, à l'usage de la societé publique. Ils ont pensé faire un bel effect, de nous destourner et distraire de nous; presupposans que nous n'y tinsions que trop, et d'une attache trop naturelle; et n'ont espargné rien à dire pour cette fin. Car il n'est pas nouveau aux sages, de prescher les choses comme elles servent, non comme elles sont. La verité a ses empeschements, incommoditez et incompatibilitez avec nous. Il nous faut souvent tromper, afin que nous ne nous trompions. Et siller nostre veuë, eslourdir nostre entendement, pour les redresser et amender. Imperiti enim judicant, et qui frequenter in hoc ipsum fallendi sunt, ne errent. Quand ils nous ordonnent, d'aymer avant nous, trois, quatre, et cinquante degrez de choses; ils representent l'art des archers, qui pour arriver au poinct, vont prenant leur visée grande espace au dessus de la bute. Pour dresser un bois courbe, on le recourbe au rebours. J'estime qu'au temple de Pallas, comme nous voyons en toutes autres religions, il y avoit des mysteres apparens, pour estre montrez au peuple, et d'autres mysteres plus secrets, et plus haults, pour estre montrés seulement à ceux qui en estoyent profez. Il est vray-semblable qu'en ceux-cy, se trouve le vray poinct de l'amitié que chacun se doit: Non une amitié faulce, qui nous faict embrasser la gloire, la science, la richesse, et telles choses, d'une affection principalle et immoderée, comme membres de nostre estre; ny une amitié molle et indiscrette; en laquelle il advient ce qui se voit au lierre, qu'il corrompt et ruyne la paroy qu'il accole: Mais une amitié salutaire et reiglée; esgalement utile et plaisante. Qui en sçait les devoirs, et les exerce, il est vrayement du cabinet des muses; il a attaint le sommet de la sagesse humaine, et de nostre bon heur. Cettuy-cy, sçachant exactement ce qu'il se doit; trouve dans son rolle, qu'il doit appliquer à soy, l'usage des autres hommes, et du monde; et pour ce faire, contribuer à la societé publique les devoirs et offices qui le touchent. Qui ne vit aucunement à autruy, ne vit guere à soy. Qui sibi amicus est, scito hunc amicum omnibus esse. La principale charge que nous ayons, c'est à chacun sa conduite. Et est ce pourquoy nous sommes icy. Comme qui oublieroit de bien et saintement vivre; et penseroit estre quitte de son devoir, en y acheminant et dressant les autres; ce seroit un sot: Tout de mesme, qui abandonne en son propre, le sainement et gayement vivre, pour en servir autruy, prent à mon gré un mauvais et desnaturé party. Je ne veux pas, qu'on refuse aux charges qu'on prend, l'attention, les pas, les parolles, et la sueur, et le sang au besoing: non ipse pro charis amicis Aut patria timidus perire. Mais c'est par emprunt et accidentalement; L'esprit se tenant tousjours en repos et en santé: non pas sans action, mais sans vexation, sans passion. L'agir simplement, luy couste si peu, qu'en dormant mesme il agit. Mais il luy faut donner le bransle, avec discretion: Car le corps reçoit les charges qu'on luy met sus, justement selon qu'elles sont: l'esprit les estend et les appesantit souvent à ses despens, leur donnant la mesure que bon luy semble. On faict pareilles choses avec divers efforts, et differente contention de volonté. L'un va bien sans l'autre. Car combien de gens se hazardent tous les jours aux guerres, dequoy il ne leur chault: et se pressent aux dangers des battailles, desquelles la perte, ne leur troublera pas le voisin sommeil? Tel en sa maison, hors de ce danger, qu'il n'oseroit avoir regardé, est plus passionné de l'yssue de cette guerre, et en a l'ame plus travaillée, que n'a le soldat qui y employe son sang et sa vie. J'ay peu me mesler des charges publiques, sans me despartir de moy, de la largeur d'une ongle, et me donner à autruy sans m'oster à moy. Cette aspreté et violence de desirs, empesche plus, qu'elle ne sert à la conduitte de ce qu'on entreprend. Nous remplit d'impatience envers les evenemens, ou contraires, ou tardifs: et d'aigreur et de soupçon envers ceux, avec qui nous negotions. Nous ne conduisons jamais bien la chose de laquelle nous sommes possedez et conduicts. male cuncta ministrat Impetus. Celuy qui n'y employe que son jugement, et son addresse, il y procede plus gayement: il feint, il ploye, il differe tout à son aise, selon le besoing des occasions: il faut d'atteinte, sans tourment, et sans affliction, prest et entier pour une nouvelle entreprise: il marche tousjours la bride à la main. En celuy qui est enyvré de cette intention violente et tyrannique, on voit par necessité beaucoup d'imprudence et d'injustice. L'impetuosité de son desir l'emporte. Ce sont mouvemens temeraires, et, si fortune n'y preste beaucoup, de peu de fruict. La philosophie veut qu'au chastiement des offences receuës, nous en distrayons la cholere: non afin que la vengeance en soit moindre, ains au rebours, afin qu'elle en soit d'autant mieux assenee et plus poisante: A quoy il luy semble que cette impetuosité porte empeschement. Non seulement la cholere trouble: mais de soy, elle lasse aussi les bras de ceux qui chastient. Ce feu estourdit et consomme leur force. Comme en la precipitation, festinatio tarda est. La hastiveté se donne elle mesme la jambe, s'entrave et s'arreste. Ipsa se velocitas implicat. Pour exemple. Selon ce que j'en vois par usage ordinaire, l'avarice n'a point de plus grand destourbier que soy-mesme. Plus elle est tendue et vigoureuse, moins elle en est fertile. Communement elle attrape plus promptement les richesses, masquée d'un image de liberalité. Un gentil-homme tres-homme de bien, et mon amy, cuyda brouiller la santé de sa teste, par une trop passionnée attention et affection aux affaires d'un Prince, son maistre. Lequel maistre, s'est ainsi peinct soy-mesmes à moy: Qu'il voit le poix des accidens, comme un autre: mais qu'à ceux qui n'ont point de remede, il se resoult soudain à la souffrance: aux autres, apres y avoir ordonné les provisions necessaires, ce qu'il peut faire promptement par la vivacité de son esprit, il attend en repos ce qui s'en peut ensuivre. De vray, je l'ay veu à mesme, maintenant une grande nonchalance et liberté d'actions et de visage, au travers de bien grands affaires et bien espineux. Je le trouve plus grand et plus capable, en une mauvaise, qu'en une bonne fortune. Ses pertes luy sont plus glorieuses, que ses victoires, et son deuil que son triomphe. Considerez, qu'aux actions mesmes qui sont vaines et frivoles: au jeu des eschecs, de la paulme, et semblables, cet engagement aspre et ardant d'un desir impetueux, jette incontinent l'esprit et les membres, à l'indiscretion, et au desordre. On s'esblouit, on s'embarasse soy mesme. Celuy qui se porte plus moderément envers le gain, et la perte, il est tousjours chez soy. Moins il se pique et passionne au jeu, il le conduit d'autant plus avantageusement et seurement. Nous empeschons au demeurant, la prise et la serre de l'ame, à luy donner tant de choses à saisir. Les unes, il les luy faut seulement presenter, les autres attacher, les autres incorporer. Elle peut voir et sentir toutes choses, mais elle ne se doit paistre que de soy: Et doit estre instruicte, de ce qui la touche proprement, et qui proprement est de son avoir, et de sa substance. Les loix de nature nous apprennent ce que justement, il nous faut. Apres que les sages nous ont dit, que selon elle personne n'est indigent, et que chacun l'est selon l'opinion, ils distinguent ainsi subtilement, les desirs qui viennent d'elle, de ceux qui viennent du desreglement de nostre fantasie. Ceux desquels on voit le bout, sont siens, ceux qui fuyent devant nous, et desquels nous ne pouvons joindre la fin, sont nostres. La pauvreté des biens, est aisée à guerir; la pauvreté de l'ame, impossible. Nam si, quod satis est homini, id satis esse potesset, Hoc sat erat: nunc, quum hoc non est, quî credimus porro, Divitias ullas animum mi explere potesse? Socrates voyant porter en pompe par sa ville, grande quantité de richesse, joyaux et meubles de prix: Combien de choses, dit-il, je ne desire point! Metrodorus vivoit du poix de douze onces par jour, Epicurus à moins: Metroclez dormoit en hyver avec les moutons, en esté aux cloistres des Eglises. Sufficit ad id natura, quod poscit. Cleanthes vivoit de ses mains, et se vantoit, que Cleanthes, s'il vouloit, nourriroit encore un autre Cleanthes. Si ce que nature exactement, et originelement nous demande, pour la conservation de nostre estre, est trop peu (comme de vray combien ce l'est, et combien à bon comte nostre vie se peut maintenir, il ne se doit exprimer mieux que par cette consideration; Que c'est si peu, qu'il eschappe la prise et le choc de la fortune, par sa petitesse) dispensons nous de quelque chose plus outre; appellons encore nature, l'usage et condition de chacun de nous; taxons nous, traitons nous à cette mesure; estendons noz appartenances et noz comtes jusques là. Car jusques là, il me semble bien, que nous avons quelque excuse. L'accoustumance est une seconde nature, et non moins puissante. Ce qui manque à ma coustume je tiens qu'il me manque: Et j'aymerois presque esgalement qu'on m'ostast la vie, que si on me l'essimoit et retranchoit bien loing de l'estat auquel je l'ay vescue si long temps. Je ne suis plus en termes d'un grand changement, ny de me jetter à un nouveau train et inusité; non pas mesme vers l'augmentation: il n'est plus temps de devenir autre. Et comme je plaindrois quelque grande adventure, qui me tombast à cette heure entre mains, qu'elle ne seroit venuë en temps que j'en peusse jouyr, Quo mihi fortuna, si non conceditur uti: Je me plaindroy de mesme, de quelque acquest interne. Il vault quasi mieux jamais, que si tard, devenir honneste homme. Et bien entendu à vivre, lors qu'on n'a plus de vie. Moy, qui m'en vay, resigneroy facilement à quelqu'un, qui vinst, ce que j'apprens de prudence, pour le commerce du monde. Moustarde apres disner. Je n'ay que faire du bien, duquel je ne puis rien faire. A quoy la science, à qui n'a plus de teste? C'est injure et deffaveur de fortune, de nous offrir des presents, qui nous remplissent d'un juste despit de nous avoir failly en leur saison. Ne me guidez plus: je ne puis plus aller. De tant de membres, qu'a la suffisance, la patience nous suffit. Donnez la capacité d'un excellent dessus, au chantre qui a les poulmons pourris! Et d'eloquence à l'eremite relegué aux deserts d'Arabie. Il ne faut point d'art, à la cheute. La fin se trouve de soy, au bout de chasque besongne. Mon monde est failly, ma forme expirée. Je suis tout du passé. Et suis tenu de l'authorizer et d'y conformer mon issue. Je veux dire cecy par maniere d'exemple. Que l'eclipsement nouveau des dix jours du Pape, m'ont prins si bas, que je ne m'en puis bonnement accoustrer. Je suis des années, ausquelles nous comtions autrement. Un si ancien et long usage, me vendique et rappelle à soy. Je suis contraint d'estre un peu heretique par là. Incapable de nouvelleté, mesme corrective. Mon imagination en despit de mes dents se jette tousjours dix jours plus avant, ou plus arriere: Et grommelle à mes oreilles. Cette regle touche ceux, qui ont à estre. Si la santé mesme, si succrée vient à me retrouver par boutades, c'est pour me donner regret plustost que possession de soy. Je n'ay plus où la retirer. Le temps me laisse. Sans luy rien ne se possede. O que je feroy peu d'estat de ces grandes dignitez electives, que je voy au monde, qui ne se donnent qu'aux hommes prests à partir: ausquelles on ne regarde pas tant, combien deuëment on les exercera, que combien peu longuement on les exercera: dés l'entrée on vise à l'issue. Somme: me voicy apres d'achever cet homme, non d'en refaire un autre. Par long usage, cette forme m'est passée en substance, et fortune en nature. Je dis donc, que chacun d'entre nous foiblets, est excusable d'estimer sien, ce qui est compris soubs cette mesure. Mais aussi au delà de ces limites, ce n'est plus que confusion: C'est la plus large estandue que nous puissions octroyer à noz droicts. Plus nous amplifions nostre besoing et possession, d'autant plus nous engageons nous aux coups de la fortune, et des adversitez. La carriere de noz desirs doit estre circonscripte, et restraincte, à un court limite, des commoditez les plus proches et contigues. Et doit en outre, leur course, se manier, non en ligne droicte, qui face bout ailleurs, mais en rond, duquel les deux pointes se tiennent et terminent en nous, par un brief contour. Les actions qui se conduisent sans cette reflexion; s'entend voisine reflexion et essentielle, comme sont celles des avaricieux, des ambitieux, et tant d'autres, qui courent de pointe, desquels la course les emporte tousjours devant eux, ce sont actions erronées et maladives. La plus part de noz vacations sont farcesques. Mundus universus exercet histrioniam. Il faut jouer deuement nostre rolle, mais comme rolle d'un personnage emprunté. Du masque et de l'apparence, il n'en faut pas faire une essence réelle, ny de l'estranger le propre. Nous ne sçavons pas distinguer la peau de la chemise. C'est assés de s'enfariner le visage, sans s'enfariner la poictrine. J'en vois qui se transforment et se transsubstantient en autant de nouvelles figures, et de nouveaux estres, qu'ils entreprennent de charges: et qui se prelatent jusques au foye et aux intestins: et entrainent leur office jusques en leur garderobe. Je ne puis leur apprendre à distinguer les bonnetades, qui les regardent, de celles qui regardent leur commission, ou leur suitte, ou leur mule. Tantum se fortunæ permittunt, etiam ut naturam dediscant. Ils enflent et grossissent leur ame, et leur discours naturel, selon la haulteur de leur siege magistral. Le Maire et Montaigne, ont tousjours esté deux, d'une separation bien claire. Pour estre advocat ou financier, il n'en faut pas mescognoistre la fourbe, qu'il y a en telles vacations. Un honneste homme n'est pas comtable du vice ou sottise de son mestier; et ne doit pourtant en refuser l'exercice. C'est l'usage de son pays, et il y a du proffit: Il faut vivre du monde, et s'en prevaloir, tel qu'on le trouve. Mais le jugement d'un Empereur, doit estre au dessus de son Empire; et le voir et considerer, comme accident estranger. Et luy doit sçavoir jouyr de soy à part; et se communicquer comme Jacques et Pierre: au moins à soymesmes. Je ne sçay pas m'engager si profondement, et si entier. Quand ma volonté me donne à un party, ce n'est pas d'une si violente obligation, que mon entendement s'en infecte. Aux presens brouillis de cet estat, mon interest ne m'a faict mescognoistre, ny les qualitez louables en noz adversaires, ny celles qui sont reprochables en ceux que j'ay suivy. Ils adorent tout ce qui est de leur costé: moy je n'excuse pas seulement la plus part des choses, qui sont du mien. Un bon ouvrage, ne perd pas ses graces, pour plaider contre moy. Hors le noeud du debat, je me suis maintenu en equanimité, et pure indifference. Neque extra necessitates belli, præcipuum odium gero. Dequoy je me gratifie, d'autant que je voy communément faillir au contraire. Ceux qui allongent leur cholere, et leur haine au delà des affaires, comme faict la plus part, montrent qu'elle leur part d'ailleurs, et de cause particuliere: Tout ainsi comme, à qui estant guary de son ulcere, la fiebvre demeure encore, montre qu'elle avoit un autre principe plus caché. C'est qu'ils n'en ont point à la cause, en commun: et entant qu'elle blesse l'interest de touts, et de l'estat: Mais luy en veulent, seulement en ce, qu'elle leur masche en privé. Voyla pourquoy, ils s'en picquent de passion particuliere, et au delà de la justice, et de la raison publique. Non tam omnia universi, quam ea, quæ ad quemque pertinent, singuli carpebant. Je veux que l'advantage soit pour nous: mais je ne forcene point, s'il ne l'est. Je me prens fermement au plus sain des partis. Mais je n'affecte pas qu'on me remarque specialement, ennemy des autres, et outre la raison generalle. J'accuse merveilleusement cette vitieuse forme d'opiner: Il est de la Ligue: car il admire la grace de Monsieur de Guyse: L'activeté du Roy de Navarre l'estonne: il est Huguenot. Il trouve cecy à dire aux moeurs du Roy: il est seditieux en son coeur. Et ne conceday pas au magistrat mesme, qu'il eust raison, de condamner un livre, pour avoir logé entre les meilleurs poëtes de ce siecle, un heretique. N'oserions nous dire d'un voleur, qu'il a belle greve? Faut-il, si elle est putain, qu'elle soit aussi punaise? Aux siecles plus sages, revoqua-on le superbe tiltre de Capitolinus, qu'on avoit auparavant donné à Marcus Manlius, comme conservateur de la religion et liberté publique? Estouffa-on la memoire de sa liberalité, et de ses faicts d'armes, et recompenses militaires ottroyées à sa vertu, par ce qu'il affecta depuis la Royauté, au prejudice des loix de son pays? S'ils ont prins en haine un Advocat, l'endemain il leur devient ineloquent. J'ay touché ailleurs le zele, qui poulsa des gens de bien à semblables fautes. Pour moy, je sçay bien dire: Il faict meschamment cela, et vertueusement cecy. De mesmes, aux prognostiques ou evenements sinistres des affaires, ils veulent, que chacun en son party soit aveugle ou hebeté: que nostre persuasion et jugement, serve non à la verité, mais au project de nostre desir. Je faudroy plustost vers l'autre extremité: tant je crains, que mon desir me suborne. Joint, que je me deffie un peu tendrement, des choses que je souhaitte. J'ay veu de mon temps, merveilles en l'indiscrette et prodigieuse facilité des peuples, à se laisser mener et manier la creance et l'esperance, où il a pleu et servy à leurs chefs: par dessus cent mescomtes, les uns sur les autres: par dessus les fantosmes, et les songes. Je ne m'estonne plus de ceux, que les singeries d'Apollonius et de Mahumed embufflerent. Leur sens et entendement, est entierement estouffé en leur passion. Leur discretion n'a plus d'autre choix, que ce qui leur rit, et qui conforte leur cause. J'avoy remarqué souverainement cela, au premier de noz partis fiebvreux. Cet autre, qui est nay depuis, en l'imitant, le surmonte. Par où je m'advise, que c'est une qualité inseparable des erreurs populaires. Apres la premiere qui part, les opinions s'entrepoussent, suivant le vent, comme les flotz. On n'est pas du corps, si on s'en peut desdire: si on ne vague le train commun. Mais certes on faict tort aux partis justes, quand on les veut secourir de fourbes. J'y ay tousjours contredict. Ce moyen ne porte qu'envers les testes malades. Envers les saines, il y a des voyes plus seures, et non seulement plus honnestes, à maintenir les courages, et excuser les accidents contraires. Le ciel n'a point veu un si poisant desaccord, que celuy de Cæsar, et de Pompeius; ny ne verra pour l'advenir. Toutesfois il me semble recognoistre en ces belles ames, une grande moderation de l'un envers l'autre. C'estoit une jalousie d'honneur et de commandement, qui ne les emporta pas à hayne furieuse et indiscrette; sans malignité et sans detraction. En leurs plus aigres exploicts, je descouvre quelque demeurant de respect, et de bien-vueillance. Et juge ainsi; que s'il leur eust esté possible, chacun d'eux eust desiré de faire son affaire sans la ruyne de son compagnon, plus tost qu'avec sa ruyne. Combien autrement il en va de Marius, et de Sylla: prenez y garde. Il ne faut pas se precipiter si esperduement apres noz affections, et interestz. Comme estant jeune, je m'opposois au progrez de l'amour, que je sentoy trop avancer sur moy; et m'estudiois qu'il ne me fust si aggreable, qu'il vinst à me forcer en fin, et captiver du tout à sa mercy. J'en use de mesme à toutes autres occasions, où ma volonté se prend avec trop d'appetit. Je me panche à l'opposite de son inclination, comme je la voy se plonger, et enyvrer de son vin: Je fuis à nourrir son plaisir si avant, que je ne l'en puisse plus r'avoir, sans perte sanglante. Les ames qui par stupidité ne voyent les choses qu'à demy, jouissent de cet heur, que les nuisibles les blessent moins. C'est une ladrerie spirituelle, qui a quelque air de santé; et telle santé, que la philosophie ne mesprise pas du tout. Mais pourtant, ce n'est pas raison de la nommer sagesse; ce que nous faisons souvent: Et de cette maniere se moqua quelqu'un anciennement de Diogenes, qui alloit embrassant en plein hyver tout nud, une image de neige pour l'essay de sa patience: Celuy-là le rencontrant en cette desmarche: As tu grand froid à cette heure, luy dit-il? Du tout point, respond Diogenes: Or suivit l'autre: Que penses-tu donc faire de difficile, et d'exemplaire à te tenir là? Pour mesurer la constance, il faut necessairement sçavoir la souffrance. Mais les ames qui auront à voir les evenemens contraires, et les injures de la fortune, en leur profondeur et aspreté, qui auront à les poiser et gouster, selon leur aigreur naturelle, et leur charge, qu'elles emploient leur art, à se garder d'en enfiler les causes, et en destournent les advenues. Que fit le Roy Cotys? il paya liberalement la belle et riche vaisselle qu'on lui avoit presentée: mais parce qu'elle estoit singulierement fragile, il la cassa incontinent luy-mesme; pour s'oster de bonne heure une si aisée matiere de courroux contre ses serviteurs. Pareillement, j'ay volontiers evité de n'avoir mes affaires confus: et n'ay cherché, que mes biens fussent contigus à mes proches: et ceux à qui j'ay à me joindre d'une estroitte amitié: d'où naissent ordinairement matieres d'alienation et dissociation. J'aymois autresfois les jeux hazardeux des cartes et detz; Je m'en suis deffaict, il y a long temps; pour cela seulement, que quelque bonne mine que je fisse en ma perte, je ne laissois pas d'en avoir au dedans de la picqueure. Un homme d'honneur, qui doit sentir un desmenti, et une offence jusques au coeur, qui n'est pour prendre une mauvaise excuse en payement et connsolation, qu'il evite le progrez des altercations contentieuses. Je fuis les complexions tristes, et les hommes hargneux, comme les empestez. Et aux propos que je ne puis traicter sans interest, et sans emotion, je ne m'y mesle, si le devoir ne m'y force. Melius non incipient, quam desinent. La plus seure façon est donc, se preparer avant les occasions. Je sçay bien, qu'aucuns sages ont pris autre voye, et n'ont pas crainct de se harper et engager jusques au vif, à plusieurs objects. Ces gens là s'asseurent de leur force, soubs laquelle ils se mettent à couvert en toute sorte de succez ennemis, faisant lucter les maux, par la vigueur de la patience: velut rupes vastum quæ prodit in æquor, Obvia ventorum furiis, expostáque ponto, Vim cunctam atque minas perfert cælique marisque, Ipsa immota manens. N'attaquons pas ces exemples; nous n'y arriverions point. Ils s'obstinent à voir resoluement, et sans se troubler, la ruyne de leur pays, qui possedoit et commandoit toute leur volonté. Pour noz ames communes, il y a trop d'effort, et trop de rudesse à cela. Caton en abandonna la plus noble vie, qui fut onques. A nous autres petis, il faut fuyr l'orage de plus loing: il faut pourvoir au sentiment, non à la patience; et eschever aux coups que nous ne sçaurions parer. Zenon voyant approcher Chremonidez jeune homme qu'il aymoit, pour se seoir au pres de luy: se leva soudain. Et Cleanthes, luy en demandant la raison: J'entendz, dit- il, que les medecins ordonnent le repos principalement, et deffendent l'emotion à toutes tumeurs. Socrates ne dit point: Ne vous rendez pas aux attraicts de la beauté; soustenez la, efforcez vous au contraire: Fuyez la; faict-il, courez hors de sa veuë et de son rencontre, comme d'une poison puissante qui s'eslance et frappe de loing. Et son bon disciple feignant ou recitant; mais, à mon advis, recitant plustost que feignant, les rares perfections de ce grand Cyrus, le fait deffiant de ses forces à porter les attraicts de la divine beauté de cette illustre Panthée sa captive, et en commettant la visite et garde à un autre, qui eust moins de liberté que luy. Et le Sainct Esprit de mesme, ne nos inducas in tentationem. Nous ne prions pas que nostre raison ne soit combatue et surmontée par la concupiscence, mais qu'elle n'en soit pas seulement essayée: Que nous ne soyons conduits en estat où nous ayons seulement à souffrir les approches, solicitations, et tentations du peché: et supplions nostre seigneur de maintenir nostre conscience tranquille, plainement et parfaictement delivrée du commerce du mal. Ceux qui disent avoir raison de leur passion vindicative, ou de quelqu'autre espece de passion penible: disent souvent vray: comme les choses sont, mais non pas comme elles furent. Ils parlent à nous, lors que les causes de leur erreur sont nourries et avancées par eux mesmes. Mais reculez plus arriere, r'appellez ces causes à leur principe: là, vous les prendrez sans vert. Veulent ils que leur faute soit moindre, pour estre plus vieille: et que d'un injuste commencement la suitte soit juste? Qui desirera du bien à son païs comme moy, sans s'en ulcerer ou maigrir, il sera desplaisant, mais non pas transi, de le voir menassant, ou sa ruine, ou une durée non moins ruineuse. Pauvre vaisseau, que les flots, les vents, et le pilote, tirassent à si contraires desseins! in tam diversa, magister, Ventus Et unda trahunt. Qui ne bee point apres la faveur des Princes, comme apres chose dequoy il ne se sçauroit passer; ne se picque pas beaucoup de la froideur de leur recueil, et de leur visage, ny de l'inconstance de leur volonté. Qui ne couve point ses enfans, ou ses honneurs, d'une propension esclave, ne laisse pas de vivre commodément apres leur perte. Qui fait bien principalement pour sa propre satisfaction, ne s'altere guere pour voir les hommes juger de ses actions contre son merite. Un quart d'once de patience, prouvoit à tels inconvenients. Je me trouve bien de cette recepte; me racheptant des commencemens, au meilleur compte que je puis: Et me sens avoir eschappé par son moyen beaucoup de travail et de difficultez. Avec bien peu d'effort, j'arreste ce premier bransle de mes esmotions. Et abandonne le subject qui me commence à poiser, et avant qu'il m'emporte. Qui n'arreste le partir, n'a garde d'arrester la course. Qui ne sçait leur fermer la porte, ne les chassera pas entrées. Qui ne peut venir à bout du commencement, ne viendra pas à bout de la fin. Ny n'en soustiendra la cheute, qui n'en a peu soustenir l'esbranslement. Etenim ipsæ se impellunt, ubi semel a ratione discessum est: ipsaque sibi imbecillitas indulget, in altúmque provehitur imprudens: nec reperit locum consistendi. Je sens à temps, les petits vents qui me viennent taster et bruire au dedans, avant-coureurs de la tempeste: ceu flamina prima Cùm deprensa fremunt sylvis, et cæca volutant Murmura, venturos nautis prodentia ventos. A combien de fois me suis-je faict une bien evidente injustice, pour fuyr le hazard de la recevoir encore pire des juges, apres un siecle d'ennuys, et d'ordes et viles practiques, plus ennemies de mon naturel, que n'est la gehenne et le feu? Convenit à litibus quantum licet, et nescio an paulo plus etiam quam licet, abhorrentem esse. Est enim non modo liberale, paululum nonnunquam de suo jure decedere, sed interdum etiam fructuosum. Si nous estions bien sages, nous nous devrions resjouir et venter, ainsi que j'ouy un jour bien naïvement, un enfant de grande maison, faire feste à chacun, dequoy sa mere venoit de perdre son procés: comme sa toux, sa fiebvre, ou autre chose d'importune garde. Les faveurs mesmes, que la fortune pouvoit m'avoir donné, parentez, et accointances, envers ceux, qui ont souveraine authorité en ces choses là: j'ay beaucoup faict selon ma conscience, de fuyr instamment de les employer au prejudice d'autruy, et de ne monter par dessus leur droicte valeur, mes droicts. En fin j'ay tant fait par mes journées, à la bonne heure le puisse-je dire, que me voicy encore vierge de procés, qui n'ont pas laissé de se convier plusieurs fois à mon service, par bien juste tiltre, s'il m'eust pleu d'y entendre. Et vierge de querelles: J'ay sans offence de poix, passive ou active, escoulé tantost une longue vie: et sans avoir ouy pis que mon nom: Rare grace du ciel. Noz plus grandes agitations, ont des ressorts et causes ridicules. Combien encourut de ruyne nostre dernier Duc de Bourgongne, pour la querelle d'une charretée de peaux de mouton! Et l'engraveure d'un cachet, fust-ce pas la premiere et maistresse cause, du plus horrible croullement, que cette machine aye onques souffert? Car Pompeius et Cæsar, ce ne sont que les rejectons et la suitte, des deux autres. Et j'ay veu de mon temps, les plus sages testes de ce Royaume, assemblées avec grande ceremonie, et publique despence, pour des traictez et accords, desquels la vraye decision, despendoit ce pendant en toute souveraineté, des devis du cabinet des dames, et inclination de quelque femmelette. Les poëtes ont bien entendu cela, qui ont mis, pour une pomme, la Grece et l'Asie à feu et à sang. Regardez pourquoy celuy-là s'en va courre fortune de son honneur et de sa vie, à tout son espée et son poignart; qu'il vous die d'où vient la source de ce debat, il ne le peut faire sans rougir; tant l'occasion en est vaine, et frivole. A l'enfourner, il n'y va que d'un peu d'avisement, mais depuis que vous estes embarqué, toutes les cordes tirent. Il y faict besoing de grandes provisions, bien plus difficiles et importantes. De combien est il plus aisé, de n'y entrer pas que d'en sortir? Or il faut proceder au rebours du roseau, qui produict une longue tige et droicte, de la premiere venue; mais apres, comme s'il s'estoit allanguy et mis hors d'haleine, il vient à faire des noeufs frequens et espais, comme des pauses; qui montrent qu'il n'a plus cette premiere vigueur et constance. Il faut plustost commencer bellement et froidement; et garder son haleine et ses vigoureux eslans, au fort et perfection de la besongne. Nous guidons les affaires en leurs commencemens, et les tenons à nostre mercy: mais par apres, quand ils sont esbranslez, ce sont eux qui nous guident et emportent, et avons à les suyvre. Pourtant n'est-ce pas à dire, que ce conseil m'aye deschargé de toute difficulté; et que je n'aye eu affaire souvent à gourmer et brider mes passions. Elles ne se gouvernent pas tousjours selon la mesure des occasions: et ont leurs entrées mesmes, souvent aspres et violentes. Tant y a, qu'il s'en tire une belle espargne, et du fruict. Sauf pour ceux, qui au bien faire, ne se contentent de nul fruict, si la reputation en est à dire. Car à la verité, un tel effect, n'est en comte qu'à chacun en soy. Vous en estes plus content; mais non plus estimé: vous estant reformé, avant que d'estre en danse, et que la matiere fust en veuë: Toutesfois aussi, non en cecy seulement, mais en tous autres devoirs de la vie, la route de ceux qui visent à l'honneur, est bien diverse à celle que tiennent ceux qui se proposent l'ordre et la raison. J'en trouve, qui se mettent inconsiderément et furieusement en lice, et s'alentissent en la course. Comme Plutarque dit, que ceux qui par le vice de la mauvaise honte, sont mols et faciles, à accorder quoy qu'on leur demande; sont faciles apres à faillir de parole, et à se desdire: Pareillement qui entre legerement en querelle, est subject d'en sortir aussi legerement. Cette mesme difficulté, qui me garde de l'entamer, m'inciteroit d'y tenir ferme, quand je serois esbranslé et eschauffé. C'est une mauvaise façon. Depuis qu'on y est, il faut aller ou crever. Entreprenez froidement, disoit Bias, mais poursuivez ardamment. De faute de prudence, on retombe en faute de coeur; qui est encore moins supportable. La plus part des accords de noz querelles du jourd'huy, sont honteux et menteurs: Nous ne cherchons qu'à sauver les apparences, et trahissons cependant, et desadvouons noz vrayes intentions. Nous plastrons le faict. Nous sçavons comment nous l'avons dict, et en quel sens, et les assistans le sçavent, et noz amis à qui nous avons voulu faire sentir nostre advantage. C'est aux despens de nostre franchise, et de l'honneur de nostre courage, que nous desadvouons nostre pensée, et cherchons des conillieres en la fauceté, pour nous accorder. Nous nous desmentons nous mesmes, pour sauver un desmentir que nous avons donné à un autre. Il ne faut pas regarder si vostre action ou vostre parole, peut avoir autre interpretation, c'est vostre vraye et sincere interpretation, qu'il faut mes-huy maintenir; quoy qu'il vous couste. On parle à vostre vertu, et à vostre conscience: ce ne sont parties à mettre en masque. Laissons ces vils moyens, et ces expediens, à la chicane du palais. Les excuses et reparations, que je voy faire tous les jours, pour purger l'indiscretion, me semblent plus laides que l'indiscretion mesme. Il vaudroit mieux l'offencer encore un coup, que de s'offencer soy mesme, en faisant telle amende à son adversaire. Vous l'avez bravé esmeu de cholere, et vous l'allez rappaiser et flatter en vostre froid et meilleur sens: ainsi vous vous soubsmettez plus, que vous ne vous estiez advancé. Je ne trouve aucun dire si vicieux à un gentil-homme, comme le desdire me semble luy estre honteux: quand c'est un desdire, qu'on luy arrache par authorité: D'autant que l'opiniastreté, luy est plus excusable, que la pusillanimité. Les passions, me sont autant aisées à eviter, comme elles me sont difficiles à moderer. Abscinduntur facilius animo, quam temperantur. Qui ne peut atteindre à cette noble impassibilité Stoique, qu'il se sauve au giron de cette mienne stupidité populaire. Ce que ceux-là faisoyent par vertu, je me duits à le faire par complexion. La moyenne region loge les tempestes; les deux extremes, des hommes philosophes, et des hommes ruraux, concurrent en tranquillité et en bon heur; Foelix qui potuit rerum cognoscere causas, Atque metus omnes et inexorabile fatum Subjecit pedibus, strepitúmque Acherontis avari. Fortunatus et ille, Deos qui novit agrestes, Panáque, Sylvanúmque senem, Nymphásque sorores. De toutes choses les naissances sont foibles et tendres. Pourtant faut-il avoir les yeux ouverts aux commencements: Car comme lors en sa petitesse, on n'en descouvre pas le danger, quand il est accreu, on n'en descouvre plus le remede. J'eusse rencontré un million de traverses, tous les jours, plus mal aisées à digerer, au cours de l'ambition, qu'il ne m'a esté mal-aysé d'arrester l'inclination naturelle qui m'y portoit. jure perhorrui, Late conspicuum tollere verticem. Toutes actions publiques sont subjectes à incertaines, et diverses interpretations: car trop de testes en jugent. Aucuns disent, de ceste mienne occupation de ville (et je suis content d'en parler un mot: non qu'elle le vaille, mais pour servir de montre de mes moeurs en telles choses) que je m'y suis porté en homme qui s'esmeut trop laschement, et d'une affection languissante: et ils ne sont pas du tout esloignez d'apparence. J'essaye à tenir mon ame et mes pensées en repos. Cum semper natura, tum etiam ætate jam quietus. Et si elles se desbauchent par fois, à quelque impression rude et penetrante, c'est à la verité sans mon conseil. De ceste langueur naturelle, on ne doibt pourtant tirer aucune preuve d'impuissance: Car faute de soing, et faute de sens, ce sont deux choses: Et moins de mes-cognoissance et d'ingratitude envers ce peuple, qui employa tous les plus extremes moyens qu'il eust en ses mains, à me gratifier: et avant m'avoir cogneu, et apres. Et fit bien plus pour moy, en me redonnant ma charge, qu'en me la donnant premierement. Je luy veux tout le bien qui se peut. Et certes si l'occasion y eust esté, il n'est rien que j'eusse espargné pour son service. Je me suis esbranlé pour luy, comme je fais pour moy. C'est un bon peuple, guerrier et genereux: capable pourtant d'obeyssance et discipline, et de servir à quelque bon usage, s'il y est bien guidé. Ils disent aussi, ceste mienne vacation s'estre passée sans marque et sans trace. Il est bon. On accuse ma cessation, en un temps, où quasi tout le monde estoit convaincu de trop faire. J'ay un agir trepignant où la volonté me charrie. Mais ceste pointe est ennemye de perseverance. Qui se voudra servir de moy, selon moy, qu'il me donne des affaires où il face besoing de vigueur, et de liberté: qui ayent une conduitte droicte, et courte: et encores hazardeuse: j'y pourray quelque chose: S'il la faut longue, subtile, laborieuse, artificielle, et tortue, il fera mieux de s'addresser à quelque autre. Toutes charges importantes ne sont pas difficiles. J'estois preparé à m'embesongner plus rudement un peu, s'il en eust esté grand besoing. Car il est en mon pouvoir, de faire quelque chose plus que je ne fais, et que je n'ayme à faire. Je ne laissay que je sçache, aucun mouvement, que le devoir requist en bon escient de moy: J'ay facilement oublié ceux, que l'ambition mesle au devoir, et couvre de son tiltre. Ce sont ceux, qui le plus souvent remplissent les yeux et les oreilles; et contentent les hommes. Non pas la chose, mais l'apparence les paye. S'ils n'oyent du bruict, il leur semble qu'on dorme. Mes humeurs sont contradictoires aux humeurs bruyantes. J'arresterois bien un trouble, sans me troubler, et chastierois un desordre sans alteration. Ay-je besoing de cholere, et d'inflammation? je l'emprunte, et m'en masque: Mes moeurs sont mousses, plustost fades, qu'aspres. Je n'accuse pas un magistrat qui dorme, pourveu que ceux qui sont soubs sa main, dorment quand et luy. Les loix dorment de mesme. Pour moy, je louë une vie glissante, sombre et muette: Neque submissam et abjectam, neque se efferentem: Ma fortune le veut ainsi. Je suis nay d'une famille qui a coulé sans esclat, et sans tumulte: et de longue memoire, particulierement ambitieuse de preud'hommie. Nos hommes sont si formez à l'agitation et ostentation, que la bonté, la moderation, l'equabilité, la constance, et telles qualitez quietes et obscures, ne se sentent plus. Les corps raboteux se sentent; les polis se manient imperceptiblement. La maladie se sent, la santé, peu ou point: ny les choses qui nous oignent, au prix de celles qui nous poignent. C'est agir pour sa reputation, et proffit particulier, non pour le bien, de remettre à faire en la place, ce qu'on peut faire en la chambre du conseil: et en plain midy, ce qu'on eust faict la nuict precedente: et d'estre jaloux de faire soy-mesme, ce que son compaignon faict aussi bien. Ainsi faisoyent aucuns chirurgiens de Grece, les operations de leur art, sur des eschaffaux à la veuë des passans, pour en acquerir plus de practique, et de chalandise. Ils jugent, que les bons reiglemens ne se peuvent entendre, qu'au son de la trompette. L'ambition n'est pas un vice de petis compaignons, et de tels efforts que les nostres. On disoit à Alexandre: Vostre pere vous lairra une grande domination, aysée, et pacifique: ce garçon estoit envieux des victoires de son pere, et de la justice de son gouvernement. Il n'eust pas voulu jouyr l'empire du monde, mollement et paisiblement. Alcibiades en Platon, ayme mieux mourir, jeune, beau, riche, noble, sçavant, tout cela par excellence, que de s'arrester en l'estat de ceste condition. Ceste maladie est à l'avanture excusable, en une ame si forte et si plaine. Quand ces ametes naines, et chetives, s'en vont embabouynant: et pensent espandre leur nom, pour avoir jugé à droict un affaire, ou continué l'ordre des gardes d'une porte de ville: ils en montrent d'autant plus le cul, qu'ils esperent en hausser la teste. Ce menu bien faire, n'a ne corps ne vie. Il va s'esvanouyssant en la premiere bouche: et ne se promeine que d'un carrefour de ruë à l'autre. Entretenez en hardiment vostre fils et vostre valet. Comme cet ancien, qui n'ayant autre auditeur de ses loüanges, et consent de sa valeur, se bravoit avec sa chambriere, en s'escriant: O Perrete, le galant et suffisant homme de maistre que tu as! Entretenez vous en vous-mesme, au pis aller: Comme un conseiller de ma cognoissance, ayant desgorgé une battelée de paragraphes, d'une extreme contention, et pareille ineptie: s'estant retiré de la chambre du conseil, au pissoir du palais: fut ouy marmotant entre les dents tout conscientieusement: Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam. Qui ne peut d'ailleurs, si se paye de sa bourse. La renommée ne se prostitue pas à si vil comte. Les actions rares et exemplaires, a qui elle est deuë ne souffriroient pas la compagnie de ceste foule innumerable de petites actions journalieres. Le marbre eslevera vos titres tant qu'il vous plaira, pour avoir faict repetasser un pan de mur, où descroter un ruisseau public: mais non pas les hommes, qui ont du sens. Le bruit ne suit pas toute bonté, si la difficulté et estrangeté n'y est joincte. Voyre ny la simple estimation, n'est deuë à toute action, qui n'ait de la vertu, selon les Stoïciens: Et ne veulent, qu'on sçache seulement gré, à celuy qui par temperance, s'abstient d'une vieille chassieuse. Ceux qui ont cognu les admirables qualitez de Scipion l'Africain, refusent la gloire, que Panætius luy attribue d'avoir esté abstinent de dons: comme gloire non tant sienne comme de son siecle. Nous avons les voluptez sortables à nostre fortune: n'usurpons pas celles de la grandeur. Les nostres sont plus naturelles. Et d'autant plus solides et seures, qu'elles sont plus basses. Puis que ce n'est par conscience, aumoins par ambition refusons l'ambition; Desdaignons ceste faim de renommée et d'honneur, basse et belistresse, qui nous le faict coquiner de toute sorte de gens: Quæ est ista laus quæ possit è macello peti? par moyens abjects, et à quelque vil prix que ce soit. C'est deshonneur d'estre ainsi honnoré. Apprenons à n'estre non plus avides, que nous sommes capables de gloire. De s'enfler de toute action utile et innocente, c'est à faire à gens à qui elle est extraordinaire et rare. Ils la veulent mettre, pour le prix qu'elle leur couste. A mesure, qu'un bon effect est plus esclatant: je rabats de sa bonté, le soupçon en quoy j'entre, qu'il soit produict, plus pour estre esclatant, que pour estre bon. Estalé, il est à demy vendu. Ces actions là, ont bien plus de grace, qui eschapent de la main de l'ouvrier, nonchalamment et sans bruict: et que quelque honneste homme, choisit apres, et releve de l'ombre, pour les pousser en lumiere: à cause d'elles mesmes. Mihi quidem laudabiliora videntur omnia, quæ sine venditatione, et sine populo teste fiunt: Dit le plus glorieux homme du monde. Je n'avois qu'à conserver et durer, qui sont effects sourds et insensibles. L'innovation est de grand lustre. Mais elle est interdicte en ce temps, où nous sommes pressez, et n'avons à nous deffendre que des nouvelletez. L'abstinence de faire, est souvent aussi genereuse, que le faire: mais elle est moins au jour. Et ce peu, que je vaux, est quasi tout de ceste espece. En somme les occasions en ceste charge ont suivy ma complexion: dequoy je leur sçay tresbon gré. Est-il quelqu'un qui desire estre malade, pour voir son medecin en besongne? Et faudroit-il pas fouëter le medecin, qui nous desireroit la peste, pour mettre son art en practique? Je n'ay point eu cett'humeur inique et assez commune, de desirer que le trouble et maladie des affaires de ceste cité, rehaussast et honnorast mon gouvernement: J'ay presté de bon coeur, l'espaule à leur aysance et facilité. Qui ne me voudra sçavoir gré de l'ordre, de la douce et muette tranquillité, qui a accompaigné ma conduitte: aumoins ne peut-il me priver de la part qui m'en appartient, par le tiltre de ma bonne fortune. Et je suis ainsi faict: que j'ayme autant estre heureux que sage: et devoir mes succez, purement à la grace de Dieu, qu'à l'entremise de mon operation. J'avois assez disertement publié au monde mon insuffisance, en tels maniemens publiques: J'ay encore pis, que l'insuffisance: c'est qu'elle ne me desplaist guere: et que je ne cherche guere à la guarir, veu le train de vie que j'ay desseigné. Je ne me suis en ceste entremise, non plus satisfaict à moy-mesme. Mais à peu pres, j'en suis arrivé à ce que je m'en estois promis: et si ay de beaucoup surmonté, ce que j'en avois promis à ceux, à qui j'avois à faire: Car je promets volontiers un peu moins de ce que je puis, et de ce que j'espere tenir. Je m'asseure, n'y avoir laissé ny offence ny haine: D'y laisser regret et desir de moy: je sçay à tout le moins bien cela, que je ne l'ay pas fort affecté: me ne huic confidere monstro, Mene salis placidi vultum, fluctúsque quietos Ignorare? CHAPITRE XI Des boyteux IL y a deux ou trois ans, qu'on accoursit l'an de dix jours en France. Combien de changemens doivent suyvre ceste reformation! Ce fut proprement remuer le ciel et la terre à la fois. Ce neantmoins, il n'est rien qui bouge de sa place: Mes voisins trouvent l'heure de leurs semences, de leur recolte, l'opportunité de leurs negoces, les jours nuisibles et propices, au mesme poinct justement, où ils les avoyent assignez de tout temps. Ny l'erreur ne se sentoit en nostre usage, ny l'amendement ne s'y sent. Tant il y a d'incertitude par tout: tant nostre appercevance est grossiere, obscure et obtuse. On dit, que ce reiglement se pouvoit conduire d'une façon moins incommode: soustraiant à l'exemple d'Auguste, pour quelques années, le jour du bissexte: qui ainsi comme ainsin, est un jour d'empeschement et de trouble: jusques à ce qu'on fust arrivé à satisfaire exactement ce debte: Ce que mesme on n'a pas faict, par ceste correction: et demeurons encores en arrerages de quelques jours: Et si par mesme moyen, on pouvoit prouvoir à l'advenir, ordonnant qu'apres la revolution de tel ou tel nombre d'années, ce jour extraordinaire seroit tousjours eclipsé: si que nostre mesconte ne pourroit d'ores-enavant exceder vingt et quatre heures. Nous n'avons autre comte du temps, que les ans: Il y a tant de siecles que le monde s'en sert: et si c'est une mesure que nous n'avons encore achevé d'arrester. Et telle, que nous doubtons tous les jours, quelle forme les autres nations luy ont diversement donné: et quel en estoit l'usage. Quoy ce que disent aucuns, que les cieux se compriment vers nous en vieillissant, et nous jettent en incertitude des heures mesme et des jours? Et des moys, ce que dit Plutarque: qu'encore de son temps l'astrologie n'avoit sçeu borner le mouvement de la lune? Nous voyla bien accommodez, pour tenir registre des choses passées. Je resvassois presentement, comme je fais souvent, sur ce, combien l'humaine raison est un instrument libre et vague. Je vois ordinairement, que les hommes, aux faicts qu'on leur propose, s'amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu'à en chercher la verité: Ils passent par dessus les presuppositions, mais ils examinent curieusement les consequences. Ils laissent les choses, et courent aux causes. Plaisans causeurs. La cognoissance des causes touche seulement celuy, qui a la conduitte des choses: non à nous, qui n'en avons que la souffrance. Et qui en avons l'usage parfaictement plein et accompli, selon nostre besoing, sans en penetrer l'origine et l'essence. Ny le vin n'en est plus plaisant à celuy qui en sçait les facultez premieres. Au contraire: et le corps et l'ame, interrompent et alterent le droit qu'ils ont de l'usage du monde, et de soy-mesmes, y meslant l'opinion de science. Les effectz nous touchent, mais les moyens, nullement. Le determiner et le distribuer, appartient à la maistrise, et à la regence: comme à la subjection et apprentissage, l'accepter. Reprenons nostre coustume. Ils commencent ordinairement ainsi: Comment est-ce que cela se fait? mais, se fait- il? faudroit il dire. Nostre discours est capable d'estoffer cent autres mondes, et d'en trouver les principes et la contexture. Il ne luy faut ny matiere ny baze. Laissez le courre: il bastit aussi bien sur le vuide que sur le plain, et de l'inanité que de matiere, dare pondus idonea fumo. Je trouve quasi par tout, qu'il faudroit dire: Il n'en est rien. Et employerois souvent ceste responce: mais je n'ose: car ils crient, que c'est une deffaicte produicte de foiblesse d'esprit et d'ignorance. Et me faut ordinairement basteler par compaignie, à traicter des subjects, et contes frivoles, que je mescrois entierement. Joinct qu'à la verité, il est un peu rude et quereleux, de nier tout sec, une proposition de faict: Et peu de gens faillent: notamment aux choses malaysées à persuader, d'affermer qu'ils l'ont veu: ou d'alleguer des tesmoins, desquels l'authorité arreste nostre contradiction. Suyvant cet usage, nous sçavons les fondemens, et les moyens, de mille choses qui ne furent onques. Et s'escarmouche le monde, en mille questions, desquelles, et le pour et le contre, est faux. Ita finitima sunt falsa veris, ut in præcipitem locum non debeat se sapiens committere. La verité et le mensonge ont leurs visages conformes, le port, le goust, et les alleures pareilles: nous les regardons de mesme oeil. Je trouve que nous ne sommes pas seulement lasches à nous defendre de la piperie: mais que nous cherchons, et convions à nous y enferrer: Nous aymons à nous embrouïller en la vanité, comme conforme à nostre estre. J'ay veu la naissance de plusieurs miracles de mon temps. Encore qu'ils s'estouffent en naissant, nous ne laissons pas de prevoir le train qu'ils eussent pris, s'ils eussent vescu leur aage. Car il n'est que de trouver le bout du fil, on en desvide tant qu'on veut: Et y a plus loing, de rien, à la plus petite chose du monde, qu'il n'y a de celle la, jusques à la plus grande. Or les premiers qui sont abbreuvez de ce commencement d'estrangeté, venans à semer leur histoire, sentent par les oppositions qu'on leur fait, où loge la difficulté de la persuasion, et vont calfeutrant cet endroict de quelque piece fauce. Outre ce que, insita hominibus libidine alendi de industria rumores, nous faisons naturellement conscience, de rendre ce qu'on nous a presté, sans quelque usure, et accession de nostre creu. L'erreur particulier, fait premierement l'erreur publique: et à son tour apres, l'erreur publique fait l'erreur particuliere. Ainsi va tout ce bastiment, s'estoffant et formant, de main en main: de maniere que le plus eslongné tesmoin, en est mieux instruict que le plus voisin: et le dernier informé, mieux persuadé que le premier. C'est un progrez naturel. Car quiconque croit quelque chose, estime que c'est ouvrage de charité, de la persuader à un autre: Et pour ce faire, ne craint point d'adjouster de son invention, autant qu'il voit estre necessaire en son compte, pour suppleer à la resistance et au deffaut qu'il pense estre en la conception d'autruy. Moy-mesme, qui fais singuliere conscience de mentir: et qui ne me soucie guere de donner creance et authorité à ce que je dis, m'apperçoy toutesfois, aux propos que j'ay en main, qu'estant eschauffé ou par la resistance d'un autre, ou par la propre chaleur de ma narration, je grossis et enfle mon subject, par voix, mouvemens, vigueur et force de parolles: et encore par extention et amplification: non sans interest de la verité nayfve: Mais je le fais en condition pourtant, qu'au premier qui me rameine, et qui me demande la verité nuë et cruë: je quitte soudain mon effort, et la luy donne, sans exaggeration, sans emphase, et remplissage. La parole vive et bruyante, comme est la mienne ordinaire, s'emporte volontiers à l'hyperbole. Il n'est rien à quoy communement les hommes soyent plus tendus, qu'à donner voye à leurs opinions. Où le moyen ordinaire nous faut, nous y adjoustons, le commandement, la force, le fer, et le feu. Il y a du mal'heur, d'en estre là, que la meilleure touche de la verité, ce soit la multitude des croyans, en une presse où les fols surpassent de tant, les sages, en nombre. Quasi veró quidquam sit tam valdè, quàm nil sapere vulgare. Sanitatis patrocinium est, insanientium turba. C'est chose difficile de se resoudre son jugement contre les opinions communes. La premiere persuasion prinse du subject mesme, saisit les simples: de là elle s'espand aux habiles, soubs l'authorité du nombre et ancienneté des tesmoignages. Pour moy, de ce que je n'en croirois pas un, je n'en croirois pas cent uns. Et ne juge pas les opinions, par les ans. Il y a peu de temps, que l'un de nos princes, en qui la goute avoit perdu un beau naturel, et une allegre composition: se laissa si fort persuader, au rapport qu'on faisoit des merveilleuses operations d'un prestre, qui par la voye des parolles et des gestes, guerissoit toutes maladies: qu'il fit un long voyage pour l'aller trouver: et par la force de son apprehension, persuada, et endormit ses jambes pour quelques heures, si qu'il en tira du service, qu'elles avoyent desapris luy faire, il y avoit long temps. Si la fortune eust laissé emmonceler cinq ou six telles advantures, elles estoient capables de mettre ce miracle en nature. On trouva depuis, tant de simplesse, et si peu d'art, en l'architecte de tels ouvrages, qu'on le jugea indigne d'aucun chastiement: Comme si feroit on, de la plus part de telles choses, qui les recognoistroit en leur giste. Miramur ex intervallo fallentia. Nostre veuë represente ainsi souvent de loing, des images estranges, qui s'esvanouyssent en s'approchant. Nunquam ad liquidum fama perducitur. C'est merveille, de combien vains commencemens, et frivoles causes, naissent ordinairement si fameuses impressions: Cela mesmes en empesche l'information: Car pendant qu'on cherche des causes, et des fins fortes, et poisantes, et dignes d'un si grand nom, on pert les vrayes. Elles eschappent de nostre veuë par leur petitesse. Et à la verité, il est requis un bien prudent, attentif, et subtil inquisiteur, en telles recherches: indifferent, et non preoccupé. Jusques à ceste heure, tous ces miracles et evenemens estranges, se cachent devant moy: Je n'ay veu monstre et miracle au monde, plus expres, que moy-mesme: On s'apprivoise à toute estrangeté par l'usage et le temps: mais plus je me hante et me cognois, plus ma difformité m'estonne: moins je m'entens en moy. Le principal droict d'avancer et produire tels accidens, est reservé à la fortune. Passant avant hier dans un village, à deux lieuës de ma maison, je trouvay la place encore toute chaude, d'un miracle qui venoit d'y faillir: par lequel le voisinage avoit esté amusé plusieurs mois, et commençoient les provinces voisines, de s'en esmouvoir, et y accourir à grosses troupes, de toutes qualitez: Un jeune homme du lieu, s'estoit joüé à contrefaire une nuict en sa maison, la voix d'un esprit, sans penser à autre finesse, qu'à joüir d'un badinage present: cela luy ayant un peu mieux succedé qu'il n'esperoit, pour estendre sa farce à plus de ressorts, il y associa une fille de village, du tout stupide, et niaise: et furent trois en fin, de mesme aage et pareille suffisance: et de presches domestiques en firent des presches publics, se cachans soubs l'autel de l'Eglise, ne parlans que de nuict, et deffendans d'y apporter aucune lumiere. De paroles, qui tendoient à la conversion du monde, et menace du jour du jugement (car ce sont subjects soubs l'authorité et reverence desquels, l'imposture se tapit plus aisément) ils vindrent à quelques visions et mouvements, si niais, et si ridicules: qu'à peine y a-il rien si grossier au jeu des petits enfans: Si toutesfois la fortune y eust voulu prester un peu de faveur, qui sçait, jusques où se fust accreu ce battelage? Ces pauvres diables sont à cette heure en prison; et porteront volontiers la peine de la sottise commune: et ne sçay si quelque juge se vengera sur eux, de la sienne. On voit clair en cette-cy, qui est descouverte: mais en plusieurs choses de pareille qualité, surpassant nostre cognossance: je suis d'advis, que nous soustenions nostre jugement, aussi bien à rejeter, qu'à recevoir. Il s'engendre beaucoup d'abus au monde: ou pour dire plus hardiment, tous les abus du monde s'engendrent, de ce, qu'on nous apprend à craindre de faire profession de nostre ignorance; et sommes tenus d'accepter, tout ce que nous ne pouvons refuter. Nous parlons de toutes choses par preceptes et resolution. Le stile à Rome portoit, que cela mesme, qu'un tesmoin deposoit, pour l'avoir veu de ses yeux, et ce qu'un juge ordonnoit de sa plus certaine science, estoit conceu en cette forme de parler. Il me semble. On me faict haïr les choses vray- semblables, quand on me les plante pour infaillibles. J'aime ces mots, qui amollissent et moderent la temerité de nos propositions: A l'avanture, Aucunement, Quelque, On dict, Je pense, et semblables: Et si j'eusse eu à dresser des enfans, je leur eusse tant mis en la bouche, cette façon de respondre: enquestente, non resolutive: Qu'est-ce à dire? je ne l'entens pas; il pourroit estre: est-il vray? qu'ils eussent plustost gardé la forme d'apprentis à soixante ans, que de representer les docteurs à dix ans: comme ils font. Qui veut guerir de l'ignorance, il faut la confesser. Iris est fille de Thaumantis. L'admiration est fondement de toute philosophie: l'inquisition, le progrez: l'ignorance, le bout. Voire dea, il y a quelque ignorance forte et genereuse, qui ne doit rien en honneur et en courage à la science: Ignorance pour laquelle concevoir, il n'y a pas moins de science, qu'à concevoir la science. Je vy en mon enfance, un procez que Corras Conseiller de Thoulouse fit imprimer, d'un accident estrange; de deux hommes, qui se presentoient l'un pour l'autre: il me souvient (et ne me souvient aussi d'autre chose) qu'il me sembla avoir rendu l'imposture de celuy qu'il jugea coulpable, si merveilleuse et excedant de si loing nostre cognoissance, et la sienne, qui estoit juge, que je trouvay beaucoup de hardiesse en l'arrest qui l'avoit condamné à estre pendu. Recevons quelque forme d'arrest qui die: La Cour n'y entend rien; Plus librement et ingenuëment, que ne firent les Areopagites: lesquels se trouvans pressez d'une cause, qu'ils ne pouvoient desvelopper, ordonnerent que les parties en viendroient à cent ans. Les sorcieres de mon voisinage, courent hazard de leur vie, sur l'advis de chasque nouvel autheur, qui vient donner corps à leurs songes. Pour accommoder les exemples que la divine parolle nous offre de telles choses; tres-certains et irrefragables exemples; et les attacher à nos evenemens modernes: puisque nous n'en voyons, ny les causes, ny les moyens: il y faut autre engin que le nostre. Il appartient à l'avanture, à ce seul tres-puissant tesmoignage, de nous dire: Cettuy- cy en est, et celle-là: et non cet autre. Dieu en doit estre creu: c'est vrayement bien raison. Mais non pourtant un d'entre nous, qui s'estonne de sa propre narration (et necessairement il s'en estonne, s'il n'est hors du sens) soit qu'il l'employe au faict d'autruy: soit qu'il l'employe contre soy-mesme. Je suis lourd, et me tiens un peu au massif, et au vray-semblable: evitant les reproches anciens. Majorem fidem homines adhibent iis quæ non intelligunt. Cupidine humani ingenii libentius obscura creduntur. Je vois bien qu'on se courrouce: et me deffend-on d'en doubter, sur peine d'injures execrables. Nouvelle façon de persuader. Pour Dieu mercy. Ma creance ne se manie pas à coups de poing. Qu'ils gourmandent ceux qui accusent de fauceté leur opinion: je ne l'accuse que de difficulté et de hardiesse. Et condamne l'affirmation opposite, egallement avec eux: sinon si imperieusement. Qui establit son discours par braverie et commandement, montre que la raison y est foible. Pour une altercation verbale et scholastique, qu'ils ayent autant d'apparence que leurs contradicteurs. Videantur sanè, non affirmentur modo. Mais en la consequence effectuelle qu'ils en tirent, ceux-cy ont bien de l'avantage. A tuer les gens: il faut une clairté lumineuse et nette: Et est nostre vie trop réelle et essentielle, pour garantir ces accidens, supernaturels et fantastiques. Quant aux drogues et poisons, je les mets hors de mon conte: ce sont homicides, et de la pire espece. Toutesfois en cela mesme, on dit qu'il ne faut pas tousjours s'arrester à la propre confession de ces gens icy. car on leur a veu par fois, s'accuser d'avoir tué des personnes, qu'on trouvoit saines et vivantes. En ces autres accusations extravagantes, je dirois volontiers; que c'est bien assez; qu'un homme, quelque recommendation qu'il aye, soit creu de ce qui est humain: De ce qui est hors de sa conception, et d'un effect supernaturel: il en doit estre creu, lors seulement, qu'une approbation supernaturelle l'a authorisé. Ce privilege qu'il a pleu à Dieu, donner à aucuns de nos tesmoignages, ne doit pas estre avily, et communiqué legerement. J'ay les oreilles battuës de mille tels contes. Trois le virent un tel jour, en levant: trois le virent lendemain, en occident: à telle heure, tel lieu, ainsi vestu: certes je ne m'en croirois pas moy-mesme. Combien trouvé- je plus naturel, et plus vray-semblable, que deux hommes mentent: que je ne fay qu'un homme en douze heures, passe, quant et les vents, d'orient en occident? Combien plus naturel, que nostre entendement soit emporté de sa place, par la volubilité de nostre esprit detraqué; que cela, qu'un de nous soit envolé sur un balay, au long du tuiau de sa cheminée, en chair et en os; par un esprit estranger? Ne cherchons pas des illusions du dehors, et incogneuës: nous qui sommes perpetuellement agitez d'illusions domestiques et nostres. Il me semble qu'on est pardonnable, de mescroire une merveille, autant au moins qu'on peut en destourner et elider la verification, par voye non merveilleuse. Et suis l'advis de S. Augustin: qu'il vaut mieux pancher vers le doute, que vers l'asseurance, és choses de difficile preuve, et dangereuse creance. Il y a quelques années, que je passay par les terres d'un Prince souverain: lequel en ma faveur, et pour rabattre mon incredulité, me fit cette grace, de me faire voir en sa presence, en lieu particulier, dix ou douze prisonniers de ce genre; et une vieille entres autres; vrayment bien sorciere en laideur et deformité, tres- fameuse de longue main en cette profession. Je vis et preuves, et libres confessions, et je ne sçay quelle marque insensible sur cette miserable vieille: et m'enquis, et parlay tout mon saoul, y apportant la plus saine attention que je peusse: et ne suis pas homme qui me laisse guere garroter le jugement par preoccupation. En fin et en conscience, je leur eusse plustost ordonné de l'ellebore que de la ciguë. Captisque res magis mentibus, quàm consceleratis similis visa. La justice a ses propres corrections pour telles maladies. Quant aux oppositions et arguments, que des honnestes hommes m'ont faict, et là, et souvent ailleurs: je n'en ay point senty, qui m'attachent: et qui ne souffrent solution tousjours plus vray-semblable; que leurs conclusions. Bien est vray que les preuves et raisons qui se fondent sur l'experience et sur le faict: celles- là, je ne les desnouë point; aussi n'ont-elles point de bout: je les tranche souvent, comme Alexandre son noeud. Apres tout c'est mettre ses conjectures à bien haut prix, que d'en faire cuire un homme tout vif. On recite par divers exemples (et Prestantius de son pere) qu'assoupy et endormy bien plus lourdement, que d'un parfaict sommeil: il fantasia estre jument, et servir de sommier à des soldats: et, ce qu'il fantasioit, il l'estoit. Si les sorciers songent ainsi materiellement: si les songes par fois se peuvent ainsin incorporer en effects: encore ne croy-je pas, que nostre volonté en fust tenuë à la justice. Ce que je dis, comme celuy qui n'est pas juge ny conseiller des Roys; ny s'en estime de bien loing digne: ains homme du commun: nay et voüé à l'obeïssance de la raison publique, et en ses faicts, et en ses dicts. Qui mettroit mes resveries en conte, au prejudice de la plus chetive loy de son village, ou opinion, ou coustume, il se feroit grand tort, et encores autant à moy. Car en ce que je dy, je ne pleuvis autre certitude, sinon que c'est ce, que lors j'en avoy en la pensée. Pensée tumultuaire et vacillante. C'est par maniere de devis, que je parle de tout, et de rien par maniere d'advis. Nec me pudet, ut istos, fateri nescire, quod nesciam. Je ne serois pas si hardy à parler, s'il m'appartenoit d'en estre creu: Et fut, ce que je respondis à un grand, qui se plaignoit de l'aspreté et contention de mes enhortemens. Vous sentant bandé et preparé d'une part, je vous propose l'autre, de tout le soing que je puis: pour esclarcir vostre jugement, non pour l'obliger: Dieu tient vos courages, et vous fournira de choix. Je ne suis pas si presomptueux, de desirer seulement, que mes opinions donnassent pente, à chose de telle importance. Ma fortune, ne les a pas dressées à si puissantes et si eslevées conclusions. Certes, j'ay non seulement des complexions en grand nombre: mais aussi des opinions assez, desquelles je dégouterois volontiers mon fils, si j'en avois. Quoy? si les plus vrayes ne sont pas tousjours les plus commodes à l'homme; tant il est de sauvage composition. A propos, ou hors de propos; il n'importe. On dit en Italie en commun proverbe, que celuy-là ne cognoist pas Venus en sa parfaicte douceur, qui n'a couché avec la boiteuse. La fortune, ou quelque particulier accident, ont mis il y a long temps ce mot en la bouche du peuple; et se dict des masles comme des femelles: Car la Royne des Amazones, respondit au Scythe qui la convioit à l'amour, , le boiteux le faict le mieux. En cette republique feminine, pour fuir la domination des masles, elles les stropioient dés l'enfance, bras, jambes, et autres membres qui leur donnoient avantage sur elles, et se servoient d'eux, à ce seulement, à quoy nous nous servons d'elles par deçà. J'eusse dit, que le mouvement detraqué de la boiteuse, apportast quelque nouveau plaisir à la besoigne, et quelque poincte de douceur, à ceux qui l'essayent: mais je viens d'apprendre, que mesme la philosophie ancienne en a decidé: Elle dict, que les jambes et cuisses des boiteuses, ne recevans à cause de leur imperfection, l'aliment qui leur est deu, il en advient que les parties genitales, qui sont au dessus, sont plus plaines, plus nourries, et vigoureuses. Ou bien que ce defaut empeschant l'exercice, ceux qui en sont entachez, dissipent moins leurs forces, et en viennent plus entiers aux jeux de Venus. Qui est aussi la raison, pourqucy les Grecs descrioient les tisserandes, d'estre plus chaudes, que les autres femmes: à cause du mestier sedentaire qu'elles font, sans grand exercice du corps. Dequoy ne pouvons nous raisonner à ce prix-là? De celles icy, je pourrois aussi dire; que ce tremoussement que leur ouvrage leur donne ainsin assises, les esveille et sollicite: comme faict les dames, le croulement et tremblement de leurs coches. Ces exemples, servent-ils pas à ce que je disois au commencement: Que nos raisons anticipent souvent l'effect, et ont l'estenduë de leur jurisdiction si infinie, qu'elles jugent et s'exercent en l'inanité mesme, et au non estre? Outre la flexibilité de nostre invention, à forger des raisons à toutes sortes de songes; nostre imagination se trouve pareillement facile, à recevoir des impressions de la fauceté, par bien frivoles apparences. Car par la seule authorité de l'usage ancien, et publique de ce mot: je me suis autresfois faict accroire, avoir receu plus de plaisir d'une femme, de ce qu'elle n'estoit pas droicte, et mis cela au compte de ses graces. Torquato Tasso, en la comparaison qu'il faict de la France à l'Italie; dit avoir remarqué cela, que nous avons les jambes plus gresles, que les Gentils hommes Italiens; et en attribue la cause, à ce que nous sommes continuellement à cheval. Qui est celle-mesmes de laquelle Suetone tire une toute contraire conclusion: Car il dit au rebours, que Germanicus avoit grossi les siennes, par continuation de ce mesme exercice. Il n'est rien si soupple et erratique, que nostre entendement. C'est le soulier de Theramenez; bon à tous pieds. Et il est double et divers, et les matieres doubles, et diverses. Donne moy une dragme d'argent, disoit unphilosophe Cynique à Antigonus: Ce n'est pas present de Roy, respondit-il: Donne moy donc un talent: Ce n'est pas present pour Cynique: Seu plures calor ille vias, et cæca relaxat Spiramenta, novas veniat qua succus in herbas: Seu durat magis, Et venas astringit hiantes, Ne tenues pluviæ, rapidive potentia solis Acrior, aut Boreæ penetrabile frigus adurat. Ogni medaglia ha il suo riverso. Voila pourquoy Clitomachus disoit anciennement, que Carneades avoit surmonté les labeurs d'Hercules; pour avoir arraché des hommes le consentement: c'est à dire, l'opinion, et la temerité de juger. Cette fantasie de Carneades, si vigoureuse, nasquit à mon advis anciennement, de l'impudence de ceux qui font profession de sçavoir, et de leur outre-cuidance desmesurée. On mit Æsope en vente, avec deux autres esclaves: l'acheteur s'enquit du premier ce qu'il sçavoit faire, celuy-la pour se faire valoir, respondit monts et merveilles, qu'il sçavoit et cecy et cela: le deuxiesme en respondit de soy autant ou plus: quand ce fut à Æsope, et qu'on luy eust aussi demandé ce qu'il sçavoit faire: Rien, dit-il, car ceux cy ont tout preoccupé: ils sçavent tout. Aiusin est-il advenu en l'escole de la philosophie. La fierté, de ceux qui attribuoient à l'esprit humain la capacité de toutes choses, causa en d'autres, par despit et par emulation, cette opinion, qu'il n'est capable d'aucune chose. Les uns tiennent en l'ignorance, cette mesme extremité, que les autres tiennent en la science. Afin qu'on ne puisse nier, que l'homme ne soit immoderé par tout: et qu'il n'a point d'arrest, que celuy de la necessité, et impuissance d'aller outre. CHAPITRE XII De la Physionomie QUASI toutes les opinions que nous avons, sont prinses par authorité et à credit. Il n'y a point de mal. Nous ne sçaurions pirement choisir, que par nous, en un siecle si foible. Cette image des discours de Socrates, que ses amis nous ont laissée, nous ne l'approuvons, que pour la reverence de l'approbation publique. Ce n'est pas par nostre cognoissance: ils ne sont pas selon nostre usage, S'il naissoit à cette heure, quelque chose de pareil, il est peu d'hommes qui le prisassent. Nous n'appercevons les graces que pointures, bouffies, et enflées d'artifice: Celles qui coulent soubs la naïfveté, et la simplicité, eschappent aisément à une veuë grossiere comme est la nostre. Elles ont une beauté delicate et cachée: il faut la veuë nette et bien purgée, pour descouvrir cette secrette lumiere. Est pas, la naïfveté, selon nous, germaine à la sottise, et qualité de reproche? Socrates faict mouvoir son ame, d'un mouvement naturel et commun: Ainsi dict un païsan, ainsi dict une femme: Il n'a jamais en la bouche, que cochers, menuisiers, savetiers et maisons. Ce sont inductions et similitudes, tirées des plus vulgaires et cogneuës actions des hommes: chacun l'entend. Sous une si vile forme, nous n'eussions jamais choisi la noblesse et splendeur de ses conceptions admirables: Nous qui estimons plates et basses, toutes celles que la doctrine ne releve; qui n'appercevons la richesse qu'en montre et en pompe. Nostre monde n'est formé qu'à l'ostentation. Les hommes ne s'enflent que de vent: et se manient à bonds, comme les balons. Cettuy-cy ne se propose point des vaines fantasies. Sa fin fut, nous fournir de choses et de preceptes, qui reellement et plus joinctement servent à la vie: servare modum, finemque tenere, Naturámque sequi. Il fut aussi tousjours un et pareil. Et se monta, non par boutades, mais par complexion, au dernier poinct de vigueur. Ou pour mieux dire: il ne monta rien, mais ravala plustost et ramena à son poinct, originel et naturel, et luy soubmit la vigueur, les aspretez et les difficultez. Car en Caton, on void bien à clair, que c'est une alleure tenduë bien loing au dessus des communes: Aux braves exploits de sa vie, et en sa mort, on le sent tousjours monté sur ses grands chevaux. Cettuy-cy ralle à terre: et d'un pas mol et ordinaire, traicte les plus utiles discours, et se conduict et à la mort et aux plus espineuses traverses, qui se puissent presenter au train de la vie humaine. Il est bien advenu, que le plus digne homme d'estre cogneu, et d'estre presenté au monde pour exemple, ce soit celuy duquel nous ayons plus certaine cognoissance. Il a esté esclairé par les plus clair-voyans hommes, qui furent onques: Les tesmoins que nous avons de luy, sont admirables en fidelité et en suffisance. C'est grand cas, d'avoir peu donner tel ordre, aux pures imaginations d'un enfant, que sans les alterer ou estirer, il en ait produict les plus beaux effects de nostre ame. Il ne la represente ny eslevée ni riche: il ne la represente que saine: mais certes d'une bien allegre et nette santé. Par ces vulguaires ressorts et naturels: par ces fantasies ordinaires et communes: sans s'esmouvoir et sans se piquer, il dressa non seulement les plus reglées, mais les plus hautes et vigoureuses creances, actions et moeurs, qui furent onques. C'est luy, qui ramena du ciel, où elle perdoit son temps, la sagesse humaine, pour la rendre à l'homme: où est sa plus juste et plus laborieuse besoigne. Voyez-le plaider devant ses juges: voyez par quelles raisons, il esveille son courage aux hazards de la guerre, quels argumens fortifient sa patience, contre la calomnie, la tyrannie, la mort, et contre la teste de sa femme: il n'y a rien d'emprunté de l'art, et des sciences. Les plus simples y recognoissent leurs moyens et leur force: il n'est possible d'aller plus arriere et plus bas. Il a faict grand faveur à l'humaine nature, de montrer combien elle peut d'elle mesme. Nous sommes chacun plus riche, que nous ne pensons: mais on nous dresse à l'emprunt, et à la queste: on nous duict à nous servir plus de l'autruy, que du nostre. En aucune chose l'homme ne sçait s'arrester au poinct de son besoing. De volupté, de richesse, de puissance, il en embrasse plus qu'il n'en peut estreindre. Son avidité est incapable de moderation. Je trouve qu'en curiosité de sçavoir, il en est de mesme: il se taille de la besoigne bien plus qu'il n'en peut faire, et bien plus qu'il n'en à affaire. Estendant l'utilité du sçavoir, autant qu'est sa matiere. Ut omnium rerum, sic literarum quoque intemperantia laboramus. Et Tacitus a raison, de louer la mere d'Agricola, d'avoir bridé en son fils, un appetit trop bouillant de science. C'est un bien, à le regarder d'yeux fermes, qui a, comme les autres biens des hommes, beaucoup de vanité, et foiblesse propre et naturelle: et d'un cher coust. L'acquisition en est bien plus hazardeuse, que de toute autre viande ou boisson. Car ailleurs, ce que nous avons achetté, nous l'emportons au logis, en quelque vaisseau, et là nous avons loy d'en examiner la valeur: combien, et à quelle heure, nous en prendrons. Mais les sciences, nous ne les pouvons d'arrivee mettre en autre vaisseau, qu'en nostre ame: nous les avallons en les achettans, et sortons du marché ou infects desja, ou amendez. Il y en a, qui ne font que nous empescher et charger, au lieu de nourrir: et telles encore, qui sous tiltre de nous guarir, nous empoisonnent. J'ay pris plaisir de voir en quelque lieu, des hommes par devotion, faire voeu d'ignorance, comme de chasteté, de pauvreté, de poenitence. C'est aussi chastrer nos appetits desordonnez, d'esmousser ceste cupidité qui nous espoinçonne à l'estude des livres: et priver l'ame de ceste complaisance voluptueuse, qui nous chatouille par l'opinion de science. Et est richement accomplir le voeu de pauvreté, d'y joindre encore celle de l'esprit. Il ne nous faut guere de doctrine, pour vivre à nostre aise. Et Socrates nous apprend qu'elle est en nous, et la maniere de l'y trouver, et de s'en ayder. Toute ceste nostre suffisance, qui est au delà de la naturelle, est à peu pres vaine et superflue: C'est beaucoup si elle ne nous charge et trouble plus qu'elle ne nous sert. Paucis opus est litteris ad mentem bonam. Ce sont des excez fievreux de nostre esprit: instrument brouillon et inquiete. Recueillez vous, vous trouverez en vous, les argumens de la nature, contre la mort, vrais, et les plus propres à vous servir à la necessité. Ce sont ceux qui font mourir un paysan et des peuples entiers, aussi constamment qu'un Philosophe. Fusse je mort moins allegrement avant qu'avoir veu les Tusculanes? J'estime que non. Et quand je me trouve au propre, je sens, que ma langue s'est enrichie, mon courage de peu. Il est comme nature me le forgea: Et se targue pour le conflict, non que d'une marche naturelle et commune. Les livres m'ont servi non tant d'instruction que d'exercitation. Quoy, si la science, essayant de nous armer de nouvelles deffences, contre les inconveniens naturels; nous a plus imprimé en la fantasie, leur grandeur et leur poix, qu'elle n'a ses raisons et subtilitez, à nous en couvrir? Ce sont voirement subtilitez: par où elle nous esveille souvent bien vainement. Les Autheurs mesmes plus serrez et plus sages, voyez autour d'un bon argument, combien ils en sement d'autres legers, et, qui y regarde de pres, incorporels. Ce ne sont qu'arguties verbales, qui nous trompent. Mais d'autant que ce peut estre utilement, je ne les veux pas autrement esplucher. Il y en a ceans assez de ceste condition, en divers lieux: ou par emprunt, ou par imitation. Si se fautil prendre un peu garde, de n'appeller pas force, ce qui n'est que gentilesse: et ce, qui n'est qu'aigu, solide: ou bon, ce qui n'e beaust que: quæ magis gustata quam potata delectant. Tout ce qui plaist, ne paist pas, ubi non ingenii sed animi negotium agitur. A veoir les efforts que Seneque se donne pour se preparer contre la mort, à le voir suer d'ahan, pour se roidir et pour s'asseurer, et se debattre si long temps en ceste perche, j'eusse esbranlé sa reputation, s'il ne l'eust en mourant, tresvaillamment maintenuë. Son agitation si ardante, si frequente, montre qu'il estoit chaud et impetueux luy mesme. Magnus animus remissius loquitur, et securius: Non est alius ingenio, alius animo color. Il le faut convaincre à ses despens. Et monstre aucunement qu'il estoit pressé de son adversaire. La façon de Plutarque, d'autant qu'elle est plus desdaigneuse, et plus destendue, elle est selon moy, d'autant plus virile et persuasive: Je croirois aysément, que son ame avoit les mouvemens plus asseurez, et plus reiglez. L'un plus aigu, nous pique et nous eslance en sursaut: touche plus l'esprit. L'autre plus solide, nous informe, establit et conforte constamment: touche plus l'entendement. Celuy là ravit nostre jugement: cestuy-ci le gaigne. J'ay veu pareillement d'autres escrits, encores plus reverez, qui en la peinture du combat qu'ils soustiennent contre les aiguillons de la chair, les representent si cuisants, si puissants et invincibles, que nous mesmes, qui sommes de la voirie du peuple, avons autant à admirer l'estrangeté et vigueur incognuë de leur tentation, que leur resistance. A quoy faire nous allons nous gendarmant par ces efforts de la science? Regardons à terre, les pauvres gens que nous y voyons espandus, la teste panchante apres leur besongne: qui ne sçavent ny Aristote ny Caton, ny exemple ny precepte. De ceux-là, tire nature tous les jours, des effects de constance et de patience, plus purs et plus roides, que ne sont ceux que nous estudions si curieusement en l'escole. Combien en vois je ordinairement, qui mescognoissent la pauvreté: combien qui desirent la mort, ou qui la passent sans alarme et sans affliction? Celuy là qui fouït mon jardin, il a ce matin enterré son pere ou son fils. Les noms mesme, dequoy ils appellent les maladies, en addoucissent et amollissent l'aspreté. La phthysie, c'est la toux pour eux: la dysenterie, devoyement d'estomach un pleuresis, c'est un morfondement: et selon qu'ils les nomment doucement, ils les supportent aussi. Elles sont bien griefves, quand elles rompent leur travail ordinaire: ils ne s'allitent que pour mourir. Simplex illa et aperta virtus in obscuram et solertem scientiam versa est. J'escrivois cecy environ le temps, qu'une forte charge de nos troubles, se croupit plusieurs mois, de tout son poix, droict sur moy. J'avois d'une part, les ennemis à ma porte: d'autre part, les picoreurs, pires ennemis, non armis sed vitiis, certatur. Et essayois toute sorte d'injures militaires, à la fois: Hostis adest dextra læváque à parte timendus, Vicinóque malo terret utrumque latus. Monstrueuse guerre: Les autres agissent au dehors, ceste-cy encore contre soy: se ronge et se desfaict, par son propre venin. Elle est de nature si maligne et ruineuse, qu'elle se ruine quand et quand le reste: et se deschire et despece de rage. Nous la voyons plus souvent, se dissoudre par elle mesme, que par disette d'aucune chose necessaire, ou par la force ennemie. Toute discipline la fuït. Elle vient guerir la sedition, et en est pleine. Veut chastier la desobeissance, et en monstre l'exemple: et employee à la deffence des loix, faict sa part de rebellion à l'encontre des siennes propres: Où en sommes nous? Nostre medecine porte infection. Nostre mal s'empoisonne Du secours qu'on luy donne. Exuperat magis ægrescitque medendo. Omnia fanda nefanda malo permista furore, Justificam nobis mentem avertere Deorum. En ces maladies populaires, on peut distinguer sur le commencement, les sains des malades: mais quand elles viennent à durer, comme la nostre, tout le corps s'en sent, et la teste et les talons: aucune partie n'est exempte de corruption. Car il n'est air, qui se hume si gouluement: qui s'espande et penetre, comme faict la licence. Nos armees ne se lient et tiennent plus que par simant estranger: des François on ne sçait plus faire un corps d'armee, constant et reglé: Quelle honte? Il n'y a qu'autant de discipline, que nous en font voir des soldats empruntez. Quant à nous, nous nous conduisons à discretion, et non pas du chef; chacun selon la sienne: il a plus affaire au dedans qu'au dehors. C'est au commandement de suivre courtizer, et plier: à luy seul d'obeïr: tout le reste est libre et dissolu. Il me plaist de voir, combien il y a de lascheté et de pusillanimité en l'ambition: par combien d'abjection et de servitude, il luy faut arriver à son but. Mais cecy me deplaist-il de voir, des natures debonnaires, et capables de justice, se corrompre tous les jours, au maniement et commandement de ceste confusion. La longue souffrance, engendre la coustume; la coustume, le consentement et l'imitation. Nous avions assez d'ames mal nées, sans gaster les bonnes et genereuses. Si que, si nous continvons, il restera mal-ayseement à qui fier la santé de cest estat, au cas que fortune nous la redonne. Hunc saltem everso juvenem succurrere seclo, Ne prohibete. Qu'est devenu cest ancien precepte: Que les soldats ont plus à craindre leur chef, que l'ennemy? Et ce merveilleux exemple: Qu'un pommier s'estant trouvé enfermé dans le pourpris du camp de l'armee Romaine, elle fut veuë l'endemain en desloger, laissant au possesseur, le comte entier de ses pommes, meures et delicieuses? J'aymeroy bien, que nostre jeunesse, au lieu du temps qu'elle employe, à des peregrinations moins utiles, et apprentissages moins honorables, elle le mist, moitié à veoir de la guerre sur mer, sous quelque bon Capitaine commandeur de Rhodes: moitié à recognoistre la discipline des armees Turkesques. Car elle a beaucoup de differences, et d'avantages sur la nostre. Cecy en est: que nos soldats deviennent plus licentieux aux expeditions: là: plus retenus et craintifs. Car les offenses ou larrecins sur le menu peuple, qui se punissent de bastonades en la paix, sont capitales en la guerre. Pour un oeuf prins sans payer, ce sont de conte prefix, cinquante coups de baston. Pour toute autre chose, tant legere soit elle, non necessaire à la nourriture, on les empale, ou decapite sans deport. Je me suis estonné, en l'histoire de Selim, le plus cruel conquerant qui fut onques, veoir, que lors qu'il subjugua l'Ægypte, les beaux jardins d'autour de la ville de Damas, tous ouvers, et en terre de conqueste: son armee campant sur le lieu mesmes, furent laissé vierges des mains des soldats, parce qu'ils n'avoient pas eu le signe de piller. Mais est-il quelque mal en une police, qui vaille estre combatu par une drogue si mortelle? Non pas disoit Favonius, l'usurpation de la possession tyrannique d'une republique. Platon de mesme ne consent pas qu'on face violence au repos de son païs, pour le guerir: et n'accepte pas l'amendement qui trouble et hazarde tout, et qui couste le sang et ruine des citoyens. Establissant l'office d'un homme de bien, en ce cas, de laisser tout là: seulement prier Dieu qu'il y porte sa main extraordinaire. Et semble sçavoir mauvais gré à Dion son grand amy, d'y avoir un peu autrement procedé. J'estois Platonicien de ce costé là, avant que je sçeusse qu'il y eust de Platon au monde. Et si ce personnage, doit purement estre refusé de nostre consorce: (luy, qui par la sincerité de sa conscience, merita envers la faveur divine, de penetrer si avant en la Chrestienne lumiere, au travers des tenebres publiques, du monde de son temps,) je ne pense pas, qu'il nous sie bien, de nous laisser instruire à un Payen, Combien c'est d'impieté, de n'atendre de Dieu, nul secours simplement sien, et sans nostre cooperation. Je doubte souvent, si entre tant de gens, qui se meslent de telle besoigne, nul s'est rencontré, d'entendement si imbecille, à qui on aye en bon escient persuadé, qu'il alloit vers la reformation, par la derniere des difformations: qu'il tiroit vers son salut, par les plus expresses causes que nous ayons de trescertaine damnation: que renversant la police, le magistrat, et les loix, en la tutelle desquelles Dieu l'a colloqué: remplissant de haines, parricides, les courages fraternels: appellant à son ayde, les diables et les furies: il puisse apporter secours à la sacrosaincte douceur et justice, de la loy divine. L'ambition, l'avarice, la cruauté, la vengeance, n'ont point assez de propre et naturelle impetuosité: amorçons-les et les attisons, par le glorieux titre de justice et devotion. Il ne se peut imaginer un pire estat des choses, qu'où la meschanceté vient à estre legitime: et prendre avec le congé du magistrat, le manteau de la vertu: Nihil in speciem fallacius, quàm prava religio, ubi deorum numen prætenditur sceleribus. L'extreme espece d'injustice, selon Platon, c'est que, ce qui est injuste, soit tenu pour juste. Le peuple y souffrit bien largement lors, non les dommages presens seulement, undique totis, Usque adeo turbatur agris, mais les futurs aussi. Les vivans y eurent à patir, si eurent ceux qui n'estoient encore nays. On le pilla, et moy par consequent, jusques à l'esperance: luy ravissant tout ce quil avoit à s'apprester à vivre pour longues annees, Quæ nequeunt secum ferre aut abducere, perdunt, Et cremat insontes turba scelesta à casas: Muris nulla fides, squallent populatibus agri. Outre ceste secousse, j'en souffris d'autres. J'encourus les inconveniens, que la moderation apporte en telles maladies. Je fus pelaudé à toutes mains: Au Gibelin j'estois Guelphe, au Guelphe Gibelin: Quelqu'un de mes Poetes dict bien cela, mais je ne sçay où c'est. La situation de ma maison, et l'accointance des hommes de mon voisinage, me presentoient d'un visage: ma vie et mes actions d'un autre. Il ne s'en faisoit point des accusations formées: car il n'y avoit où mordre. Je ne desempare jamais les loix: et qui m'eust recherché, m'en eust deu de reste. C'estoient suspicions muettes, qui couroient sous main, ausquelles il n'y a jamais faute d'apparence, en un meslange si confus, non plus que d'espris ou envieux ou ineptes. J'ayde ordinairement aux presomptions injurieuses, que la fortune seme contre moy: par une façon, que j'ay dés tousjours, de fuyr à me justifier, excuser et interpreter: estimant que c'est mettre ma conscience en compromis, de playder pour elle. Perspicuitas enim, argumentatione elevatur: Et comme, si chacun voyoit en moy, aussi cler que je fay: au lieu de me tirer arriere de l'accusation, je m'y avance; et la renchery plustost, par une confession ironique et moqueuse: Si je ne m'en tais tout à plat, comme de chose indigne de response. Mais ceux qui le prennent pour une trop hautaine confiance, ne m'en veulent gueres moins de mal, que ceux, qui le prennent pour foiblesse d'une cause indefensible. Nommeement les grands, envers lesquels faute de sommission, est l'extreme: faute. Rudes à toute justice, qui se cognoist, qui se sent: non demise, humble et suppliante. J'ay souvent heurté à ce pillier. Tant y a que de ce qui m'advint lors, un ambitieux s'en fust pendu: si eust faict un avaritieux. Je n'ay soing quelconque d'acquerir. Sit mihi quod nunc est etiam minus, ut mihi vivam Quod superest ævi, si quid superesse volent dii. Mais les pertes qui me viennent par l'injure d'autruy, soit larrecin, soit violence, me pincent, environ comme un homme malade et gehenné d'avarice. L'offence a sans mesure plus d'aigreur, que n'a la perte. Mille diverses sortes de maux accoururent à moy à la file. Je les eusse plus gaillardement soufferts, à la foule. Je pensay desja, entre mes amis, à qui je pourrois commettre une vieillesse necessiteuse et disgratiee: Apres avoir rodé les yeux par tout, je me trouvay en pourpoint. Pour se laisser tomber à plomb, et de si haut, il faut que ce soit entre les bras d'une affection solide, vigoureuse et fortunee. Elles sont rares, s'il y en a. En fin je cogneus que le plus seur, estoit de me fier à moy-mesme de moy, et de ma necessité. Et s'il m'advenoit d'estre froidement en la grace de la fortune, que je me recommandasse de plus fort à la mienne: m'attachasse, regardasse de plus pres à moy. En toutes choses les hommes se jettent aux appuis estrangers, pour espargner les propres: seuls certains et seuls puissans, qui sçait s'en armer. Chacun court ailleurs, et à l'advenir, d'autant que nul n'est arrivé à soy. Et me resolus, que c'estoient utiles inconveniens: d'autant premierement qu'il faut advertir à coups de foyt, les mauvais disciples, quand la raison n'y peut assez, comme par le feu et violence des coins, nous ramenons un bois tortu à sa droicteur. Je me presche, il y a si long temps, de me tenir à moy, et separer des choses estrangeres: toutesfois, je tourne encores tousjours les yeux à costé. L'inclination, un mot favorable d'un grand, un bon visage, me tente. Dieu sçait s'il en est cherté en ce temps, et quel sens il porte. J'oys encore sans rider le front, les subornemens qu'on me faict, pour me tirer en place marchande: et m'en deffens si mollement, qu'il semble, que je souffrisse plus volontiers d'en estre vaincu. Or à un esprit si indocile, il faut des bastonnades: et faut rebattre et reserrer, à bons coups de mail, ce vaisseau qui se desprent, se descoust, qui s'eschappe et desrobe de soy. Secondement, que cet accident me servoit d'exercitation, pour me preparer à pis: Si moy, qui et par le benefice de la fortune, et par la condition de mes moeurs, esperois estre des derniers, venois à estre des premiers attrappé de ceste tempeste. M'instruisant de bonne heure, à contraindre ma vie, et la renger pour un nouvel estat. La vraye liberté c'est pouvoir toute chose sur soy. Potentissimus est qui se habet in potestate. En un temps ordinaire et tranquille, on se prepare à des accidens moderez et communs: mais en ceste confusion: où nous sommes depuis trente ans, tout homme François, soit en particulier, soit en general, se voit à chaque heure, sur le poinct de l'entier renversement de sa fortune. D'autant faut-il tenir son courage fourny de provisions plus fortes et vigoureuses. Sçachons gré au sort, de nous avoir faict vivre en un siecle, non mol, languissant, ny oisif: Tel qui ne l'eust esté par autre moyen, se rendra fameux par son malheur. Comme je ne ly guere és histoires, ces confusion, des autres estats, sans regret de ne les avoir peu mieux considerer present. Ainsi faict ma curiosité, que je m'aggree aucunement, de veoir de mes yeux, ce notable spectacle de nostre mort publique, ses symptomes et sa forme. Et puis que je ne la sçaurois retarder, suis content d'estre destiné à y assister, et m'en instruire. Si cherchons nous evidemment de recognoistre en ombre mesme, et en la fable des Theatres, la montre des jeux tragiques de l'humaine fortune. Ce n'est pas sans compassion de ce que nous oyons: mais nous nous plaisons d'esveiller nostre desplaisir, par la rareté de ces pitoyables evenemens. Rien ne chatouille, qui ne pince. Et les bons historiens, fuyent comme une eaue dormante, et mer morte, des narrations calmes: pour regaigner les seditions, les guerres, où ils sçavent que nous les appellons. Je doute si je puis assez honnestement advouër, à combien vil prix du repos et tranquillité de ma vie, je l'ay plus de moitié passee en la ruine de mon pays. Je me donne un peu trop bon marché de patience, és accidens qui ne me faisissent au propre: et pour me plaindre à moy, regarde non tant ce qu'on m'oste, que ce qui me reste de sauve, et dedans et dehors Il y a de la consolation, à eschever tantost l'un tantost l'autre, des maux qui nous guignent de suitte, et assenent ailleurs, autour de nous. Aussi, qu'enmatiere d'interests publiques, à mesure, que mon affection est plus universellement espandue, elle en est plus foible. Joinct qu'il est vray à demy, Tantum ex publicis malis sentimus, quantum ad privatas res pertinet. Et que la santé, d'où nous partismes estoit telle, qu'elle soulage elle mesme le regret, que nous en devrions avoir. C'estoit santé, mais non qu'à la comparaison de la maladie, qui l'a suyvie. Nous ne sommes cheus de gueres haut. La corruption et le brigandage, qui est en dignité et en office, me semble le moins supportable. On nous volle moins injurieusement dans un bois, qu'en lieu de seureté. C'estoit une jointure universelle de membres gastez en particulier à l'envy les uns des autres: et la plus part, d'ulceres envieillis, qui ne recevoient plus; ny ne demandoient guerison. Ce croulement donq m'anima certes plus, qu'il ne m'atterra, à l'aide de ma conscience, qui se portoit non paisiblement seulement, mais fierement; et ne trouvois en quoy me plaindre de moy. Aussi, comme Dieu n'envoye jamais non plus les maux, que les biens tous purs aux hommes, ma santé tint bon ce temps- là, outre son ordinaire: Et ainsi que sans elle je ne puis rien, il est peu de choses, que je ne puisse avec elle. Elle me donna moyen d'esveiller toutes mes provisions, et de porter la main au devant de la playe, qui eust passé volontiers plus outre: Et esprouvay en ma patience, que j'avois quelque tenue contre la fortune: et qu'à me faire perdre mes arçons, il falloit un grand heurt. Je ne le dis pas, pour l'irriter à me faire une charge plus vigoureuse. Je suis son serviteur: je luy tends les mains. Pour Dieu qu'elle se contente. Si je sens ses assaux? si fais. Comme ceux que la tristesse accable et possede, se laissent pourtant par intervalles tastonner à quelque plaisir, et leur eschappe un sousrire: je puis aussi assez sur moy, pour rendre mon estat ordinaire, paisible, et deschargé d'ennuyeuse imagination: mais je me laisse pourtant à boutades, surprendre des morsures de ces malplaisantes pensees, qui me batent, pendant que je m'arme pour les chasser, ou pour les luicter. Voicy un autre rengregement de mal, qui m'arriva à la suitte du reste. Et dehors et dedans ma maison, je fus accueilly d'une peste, vehemente au prix de toute autre. Car comme les corps sains sont subjects à plus griefves maladies, d'autant qu'ils ne peuvent estre forcez que par celles-là: aussi mon air tressalubre, où d'aucune memoire, la contagion, bien que voisine, n'avoit sçeu prendre pied: venant à s'empoisonner, produisit des effects estranges. Mista senum et juvenum densantur funera, nullum Sæva caput Proserpina fugit. J'euz à souffrir ceste plaisante condition, que la veue de ma maison m'estoit effroyable. Tout ce qui y estoit, estoit sans garde, et à l'abandon de qui en avoit envie. Moy qui suis si hospitalier, fus en trespenible queste de retraicte, pour ma famille. Une famille esgaree, faisant peur à ses amis, et à soy-mesme, et horreur où qu'elle cherchast à se placer: ayant à changer de demeure, soudain qu'un de la trouppe commençoit à se douloir du bout du doigt. Toutes maladies sont alors prises pour peste: on ne se donne pas le loysir de les recognoistre. Et c'est le bon: que selon les reigles de l'art, à tout danger qu'on approche, il faut estre quarante jours en transe de ce mal: l'imagination vous exerceant cependant à sa mode, et enfievrant vostre sante mesme. Tout cela m'eust beaucoup moins touché, si je n'eusse eu à me ressentir de la peine d'autruy, et servir six mois miserablement, de guide à ceste caravane. Car je porte en moy mes preservatifs, qui sont, resolution et souffrance. L'apprehension ne me presse guere: laquelle on craint particulierement en ce mal. Et si estant seul, je l'eusse voulu prendre, c'eust esté une fuitte, bien plus gaillarde et plus esloignee. C'est une mort, qui ne me semble des pires: Elle est communément courte, d'estourdissement, sans douleur, consolee par la condition publique: sans ceremonie, sans dueil, sans presse. Mais quant au monde des environs, la centiesme partie des ames ne se peult sauver. videas desertáque regna Pastorum, et longè saltus latéque vacantes: En ce lieu, mon meilleur revenu est manuel: Ce que cent hommes travailloient pour moy, chauma pour long temps. Or lors, quel exemple de resolution ne vismes nous, en la simplicité de tout ce peuple? Generalement, chacun renonçoit au soing de la vie. Les raisins demeurerent suspendus aux vignes, le bien principal du pays: tous indifferemment se preparans et attendans la mort, à ce soir, ou au lendemain: d'un visage et d'une voix si peu effroyee, qu'il sembloit qu'ils eussent compromis à ceste necessité, et que ce fust une condemnation universelle et inevitable. Elle est tousjours telle. Mais à combien peu, tient la resolution au mourir? La distance et difference de quelques heures: la seule consideration de la compagnie, nous en rend l'apprehension diverse. Voyez ceux-cy: pour ce qu'ils meurent en mesme mois: enfans, jeunes, vieillards, ils ne s'estonnent plus, ils ne se pleurent plus. J'en vis qui craignoient de demeurer derriere, comme en une horrible solitude: Et n'y cogneu communément, autre soing que des sepultures: il leur faschoit de voir les corps espars emmy les champs, à la mercy des bestes: qui y peuplerent incontinent. Comment les fantasies humaines se descouppent! Les Neorites, nation qu'Alexandre subjugua, jettent les corps des morts au plus profond de leurs bois, pour y estre mangez. Seule sepulture estimee entr'eux heureuse. Tel sain faisoit desja sa fosse: d'autres s'y couchoient encore vivans. Et un maneuvre des miens, avec ses mains, et ses pieds, attira sur soy la terre en mourant. Estoit ce pas s'abrier pour s'endormir plus à son aise? D'une entreprise en hauteur aucunement pareille à celle des soldats Romains, qu'on trouva apres la journee de Cannes, la teste plongee dans des trous, qu'ils avoient faicts et comblez de leurs mains, en s'y suffoquant. Somme toute une nation fut incontinent par usage, logee en une marche, qui ne cede en roideur à aucune resolution estudiee et consultee. La plus part des instructions de la science, à nous encourager, ont plus de monstre que de force, et plus d'ornement que de fruict. Nous avons abandonné nature, et luy voulons apprendre sa leçon: elle, qui nous menoit si heureusement et si seurement: Et ce pendant, les traces de son instruction, et ce peu qui par le benefice de l'ignorance, reste de son image, empreint en la vie de ceste tourbe rustique d'hommes impollis: la science est contrainte, de l'aller tous les jours empruntant, pour en faire patron à ses disciples, de constance, d'innocence, et de tranquillité. Il fait beau voir, que ceux-cy plains de tant de belle cognoissance, ayent à imiter ceste sotte simplicité: et à l'imiter, aux premieres actions de la vertu. Et que nostre sapience, apprenne des bestes mesmes, les plus utiles enseignemens, aux plus grandes et necessaires parties de nostre vie. Comme il nous faut vivre et mourir, mesnager nos biens, aymer et eslever nos enfans, entretenir justice. Singulier tesmoignage de l'humaine maladie: et que ceste raison qui se manie à nostre poste; trouvant tousjours quelque diversité et nouvelleté, ne laisse chez nous aucune trace apparente de la nature. Et en ont faict les hommes, comme les parfumiers de l'huile: ils l'ont sophistiquee de tant d'argumentations; et de discours appellez du dehors, qu'elle en est devenue variable, et particuliere à chacun: et a perdu son propre visage, constant, et universel. Et nous faut en chercher tesmoignage des bestes, non subject à faveur, corruption, ny à diversité d'opinions. Car il est bien vray, qu'elles mesmes ne vont pas tousjours exactement dans la route de nature, mais ce qu'elles en desvoyent, c'est si peu; que vous en appercevez tousjours l'orniere. Tout ainsi que les chevaux qu'on meine en main, font bien des bonds, et des escapades, mais c'est à la longueur de leurs longes: et suyvent neantmoins tousjours les pas de celuy qui les guide: et comme l'oiseau prend son vol, mais sous la bride de sa filiere. Exilia, tormenta; bella; morbos; naufragia meditare, ut nullo sis malo tyro. A quoy nous sert ceste curiosité; de preoccuper tous les inconveniens de l'humaine nature, et nous preparer avec tant de peine à l'encontre de ceux mesme, qui n'ont à l'avanture point à nous toucher? (Parem passis tristitiam facit, pati posse. Non seulement le coup, mais le vent et le pet nous frappe.) Ou comme les plus fievreux, car certes c'est fievre, aller dés à ceste heure vous faire donner le fouët, par ce qu'il peut advenir, que fortune vous le fera souffrir un jour: et prendre vostre robe fourree dés la S. Jean, pour ce que vous en aurez besoing à Noel? Jettez vous en l'experience de tous les maux qui vous peuvent arriver, nommement des plus extremes: esprouvez vous là, disent-ils, asseurez vous là. Au rebours; le plus facile et plus naturel, seroit en descharger mesme sa pensee. Ils ne viendront pas assez tost, leur vray estre ne nous dure pas assez, il faut que nostre esprit les estende et les allonge, et qu'avant la main il les incorpore en soy, et s'en entretienne, comme s'ils ne poisoient pas raisonnablement à nos sens. Ils poiseront assez, quand ils y seront (dit un des maistres, non de quelque tendre secte, mais de la plus dure) cependant favorise toy: croy ce que tu aimes le mieux: que te sert il d'aller recueillant et prevenant ta male fortune: et de perdre le present, par la crainte du futur: et estre dés ceste heure miserable, par ce que tu le dois estre avec le temps? Ce sont ses mots. La science nous faict volontiers un bon office, de nous instruire bien exactement des dimensions des maux, Curis acuens mortalia corda. Ce seroit dommage, si partie de leur grandeur eschappoit à nostre sentiment et cognoissance. Il est certain, qu'à la plus part, la preparation à la mort, a donné plus de torment, que n'a faict la souffrance. Il fut jadis veritablement dict, et par un bien judicieux Autheur, Minus afficit sensus fatigatio, quam cogitatio. Le sentiment de la mort presente, nous anime par fois de soy mesme, d'une prompte resolution, de ne plus eviter chose du tout inevitable. Plusieurs gladiateurs se sont veus au temps passé, apres avoir couardement combattu, avaller courageusement la mort; offrans leur gosier au fer de l'ennemy, et le convians. La veue esloignee de la mort advenir, a besoing d'une fermeté lente, et difficile par consequent à fournir. Si vous ne sçavez pas mourir, ne vous chaille, nature vous en informera sur le champ, plainement et suffisamment; elle fera exactement ceste besongne pour vous, n'en empeschez vostre soing. Incertam frustra mortales funeris horam Quæritis, Et qua sit mors aditura via: Poena minor certam subito perferre ruinam, Quod timeas, gravius sustinuisse diu. Nous troublons la vie par le soing de la mort, et la mort par le soing de la vie. L'une nous ennuye, l'autre nous effraye. Ce n'est pas contre la mort, que nous nous preparons, c'est chose trop momentanee: Un quart d'heure de passion sans consequence, sans nuisance, ne merite pas des preceptes particuliers. A dire vray, nous nous preparons contre les preparations de la mort. La Philosophie nous ordonne, d'avoir la mort tousjours devant les yeux, de la prevoir et considerer avant le temps: et nous donne apres, les reigles et les precautions, pour prouvoir à ce, que ceste prevoyance, et ceste pensee ne nous blesse. Ainsi font les medecins qui nous jettent aux maladies, afin qu'ils ayent où employer leurs drogues et leur art. Si nous n'avons sçeu vivre, c'est injustice de nous apprendre à mourir, et difformer la fin de son total. Si nous avons sçeu vivre, constamment et tranquillement, nous sçaurons mourir de mesme. Ils s'en venteront tant qu'il leur plaira. Tota Philosophorum vita commentatio mortis est. Mais il m'est advis, que c'est bien le bout, non pourtant le but de la vie. C'est sa fin, son extremité, non pourtant son object. Elle doit estre elle mesme à soy, sa visee, son dessein Son droit estude est se regler, se conduire, se souffrir. Au nombre de plusieurs autres offices, que comprend le general et principal chapitre de sçavoir vivre, est cest article de sçavoir mourir. Et des plus legers, si nostre crainte ne luy donnoit poids. A les juger par l'utilité, et par la verité naifve, les leçons de la simplicité, ne cedent gueres à celles que nous presche la doctrine au contraire. Les hommes sont divers en sentiment et en force: il les faut mener à leur bien, selon eux: et par routes diverses. Quo me cumque rapit tempestas, deferor hospes. Je ne vy jamais paysan de mes voisins, entrer en cogitation de quelle contenance, et asseurance, il passeroit ceste heure derniere: Nature luy apprend à ne songer à la mort, que quand il se meurt. Et lors il y a meilleure grace qu'Aristote: lequel la mort presse doublement, et par elle, et par une si longue premeditation. Pourtant fut-ce l'opinion de Cæsar, que la moins premeditee mort, estoit la plus heureuse, et plus deschargee. Plus dolet, quàm necesse est, qui antè dolet, quàm necesse est. L'aigreur de ceste imagination, naist de nostre curiosité. Nous nous empeschons tousjours ainsi: voulans devancer et regenter les prescriptions naturelles. Ce n'est qu'aux docteurs, d'en disner plus mal, tous sains, et se renfroigner de l'image de la mort. Le commun, n'a besoing ny de remede ny de consolation, qu'au hurt, et au coup. Et n'en considere qu'autant justement qu'il en souffre. Est-ce pas ce que nous disons, que la stupidité, et faute d'apprehension, du vulgaire, luy donne ceste patience aux maux presens, et ceste profonde nonchalance des sinistres accidens futurs? Que leur ame pour estre plus crasse, et obtuse, est moins penetrable et agitable? Pour Dieu s'il est ainsi, tenons d'ores en avant escole de bestise. C'est l'extreme fruit, que les sciences nous promettent, auquel ceste- cy conduict si doucement ses disciples. Nous n'aurons pas faute de bons regens, interpretes de la simplicité naturelle. Socrates en sera l'un. Car de ce qu'il m'en souvient, il parle environ en ce sens, aux juges qui deliberent de sa vie: J'ay peur, messieurs, si je vous prie de ne me faire mourir, que je m'enferre en la delation de mes accusateurs; qui est. Que je fais plus l'entendu que les autres; comme ayant quelque cognoissance plus cachee, des choses qui sont au dessus et au dessous de nous. Je sçay que je n'ay ni frequenté, ny recogneu la mort, ni n'ay veu personne qui ait essayé ses qualitez, pour m'en instruire. Ceux qui la craignent presupposent la cognoistre: quant à moy, je ne sçay ny quelle elle est, ny quel il faict en l'autre monde. A l'avanture est la mort chose indifferente, à l'avanture desirable. Il est à croire pourtant, si c'est une transmigration d'une place à autre, qu'il y a de l'amendement, d'aller vivre avec tant de grands personnages trespassez: et d'estre exempt d'avoir plus affaire à juges iniques et corrompus: Si c'est un aneantissement de nostre estre, c'est encore amendement d'entrer en une longue et paisible nuit. Nous ne sentons rien de plus doux en la vie, qu'un repos et sommeil tranquille, et profond sans songes. Les choses que je sçay estre mauvaises, comme d'offencer son prochain, et desobeir au superieur, soit Dieu, soit homme, je les evite soigneusement: celles desquelles je ne sçay, si elles sont bonnes ou mauvaises, je ne les sçaurois craindre. Si je m'en vay mourir, et vous laisse en vie: les Dieux seuls voyent, à qui, de vous ou de moy, il en ira mieux. Parquoy pour mon regard, vous en ordonnerez, comme il vous plaira. Mais selon ma façon de conseiller les choses justes et utiles, je dy bien, que pour vostre conscience vous ferez mieux de m'eslargir, si vous ne voyez plus avant que moy en ma cause. Et jugeant selon mes actions passees, et publiques, et privees, selon mes intentions, et selon le profit, que tirent tous les jours de ma conversation tant de nos citoyens, jeunes et vieux, et le fruit, que je vous fay à tous, vous ne pouvez duëment vous descharger envers mon merite, qu'en ordonnant, que je sois nourry, attendu ma pauvreté, au Prytanee, aux despens publiques: ce que souvent je vous ay veu à moindre raison, octroyer à d'autres. Ne prenez pas à obstination ou desdaing, que, suyvant la coustume, je n'aille vous suppliant et esmouvant à commiseration. J'ay des amis et des parents, n'estant, comme dict Homere, engendré ny de bois, ny de pierre non plus que les autres: capables de se presenter, avec des larmes, et le dueil: et ay trois enfans esplorez, dequoy vous tirer à pitié. Mais je feroy honte à nostre ville, en l'aage que je suis, et en telle reputation de sagesse, que m'en voyci en prevention, de m'aller desmettre à si lasches contenances. Que diroit-on des autres Atheniens? J'ay tousjours admonnesté ceux qui m'ont ouy parler, de ne racheter leur vie, par une action deshonneste. Et aux guerres de mon pays à Amphipolis, à Potidee, à Delie, et autres où je me suis trouvé, j'ay montré par effect, combien j'estoy loing de garentir ma seureté par ma honte. D'avantage j'interesserois vostre devoir, et vous convierois à choses laydes: car ce n'est pas à mes prieres de vous persuader: c'est aux raisons pures et solides de la justice. Vous avez juré aux Dieux d'ainsi vous maintenir. Il sembleroit, que je vous vousisse soupçonner et recriminer, de ne croire pas, qu'il y en aye. Et moy mesme tesmoigneroy contre moy, de ne croire point en eux, comme je doy: me deffiant de leur conduicte, et ne remettant purement en leurs mains mon affaire. Je m'y fie du tout: et tiens pour certain, qu'ils feront en cecy, selon qu'il sera plus propre à vous et à moy. Les gens de bien ny vivans, ny morts, n'ont aucunement à se craindre des Dieux. Voyla pas un playdoyé puerile, d'une hauteur inimaginable, et employé en quelle necessité? Vrayement ce fut raison, qu'il le preferast à celuy, que ce grand Orateur Lysias, avoit mis par escrit pour luy: excellemment façonné au stile judiciaire: mais indigne d'un si noble criminel: Eust on ouï de la bouche de Socrates une voix suppliante? ceste superbe vertu, eust elle calé, au plus fort de sa montre? Et sa riche et puissante nature, eust elle commis à l'art sa defense: et en son plus haut essay, renoncé à la verité et naïveté, ornemens de son parler, pour se parer du fard, des figures, et feintes, d'une oraison apprinse? Il feit tressagement, et selon luy, de ne corrompre une teneur de vie incorruptible, et une si saincte image de l'humaine forme, pour allonger d'un an sa decrepitude: et trahir l'immortelle memoire de ceste fin glorieuse. Il devoit sa vie, non pas à soy, mais à l'exemple du monde. Seroit ce pas dommage publique, qu'il l'eust achevee d'une oysive et obscure façon? Certes une si nonchallante et molle consideration de sa mort, meritoit que la posterité la considerast d'autant plus pour luy: Ce qu'elle fit. Et il n'y a rien en la justice si juste, que ce que la fortune ordonna pour sa recommandation. Car les Atheniens eurent en telle abomination ceux, qui en avoient esté cause, qu'on les fuyoit comme personnes excommuniees: On tenoit pollu tout ce, à quoy ils avoient touché: personne à l'estuve ne lavoit avec eux, personne ne les saluoit ni accointoit: si qu'en fin ne pouvant plus porter ceste haine publique, ils se pendirent eux mesmes. Si quelqu'un estime, que parmy tant d'autres exemples que j'avois à choisir pour le service de mon propos, és dits de Socrates, j'aye mal trié cestuy-cy: et qu'il juge, ce discours estre eslevé au dessus des opinions communes: Je l'ay faict à escient: car je juge autrement: Et tiens que c'est un discours, en rang, et en naïfveté bien plus arriere, et plus bas, que les opinions communes. Il represente en une hardiesse inartificielle et securité enfantine la pure et premiere impression et ignorance de nature. Car il est croyable, que nous avons naturellement crainte de la douleur; mais non de la mort, à cause d'elle. C'est une partie de nostre estre, non moins essentielle que le vivre. A quoy faire, nous en auroit nature engendré la haine et l'horreur, veu qu'elle luy tient rang de tres-grande utilité, pour nourrir la succession et vicissitude de ses ouvrages? Et qu'en cette republique universelle, elle sert plus de naissance et d'augmentation, que de perte ou ruyne: sic rerum summa novatur: mille, animas una necata dedit. La deffaillance d'une vie, est le passage à mille autres vies. Nature a empreint aux bestes, le soing d'elles et de leur conservation. Elles vont jusques-là, de craindre leur empirement: de se heurter et blesser: que nous les enchevestrions et battions, accidents subjects à leur sens et experience: Mais que nous les tuions, elles ne le peuvent craindre, ny n'ont la faculté d'imaginer et conclurre la mort. Si dit-on encore qu'on les void, non seulement la souffrir gayement: la plus-part des chevaux hannissent en mourant, les cygnes la chantent: Mais de plus, la rechercher à leur besoing; comme portent plusieurs exemples des elephans. Outre ce, la façon d'argumenter, de laquelle se sert icy Socrates, est-elle pas admirable esgallement, en simplicité et en vehemence? Vrayment il est bien plus aisé, de parler comme Aristote, et vivre comme Cæsar, qu'il n'est aisé de parler et vivre comme Socrates. Là, loge l'extreme degré de perfection et de difficulté: l'art n'y peut joindre. Or nos facultez ne sont pas ainsi dressées. Nous ne les essayons, ny ne les cognoissons: nous nous investissons de celles d'autruy, et laissons chomer les nostres. Comme quelqu'un pourroit dire de moy: quej'ay seulement faict icy un amas de fleurs estrangeres, n'y ayant fourny du mien, que le filet à les lier. Certes j'ay donné à l'opinion publique, que ces parements empruntez m'accompaignent: mais je n'entends pas qu'ils me couvrent, et qu'ils me cachent: c'est le rebours de mon dessein. Qui ne veux faire montre que du mien et de ce qui est mien par nature: Et si je m'en fusse creu, à tout hazard, j'eusse parlé tout fin seul. Je m'en charge de plus fort, tous les jours, outre ma proposition et ma forme premiere, sur la fantasie du siecle: et par oisiveté. S'il me messied à moy, comme je le croy, n'importe: il peut estre utile à quelque autre. Tel allegue Platon et Homere, qui ne les vid onques: et moy, ay prins des lieux assez, ailleurs qu'en leur source. Sans peine et sans suffisance, ayant mille volumes de livres, autour de moy, en ce lieu où j'escris, j'emprunteray presentement s'il me plaist, d'une douzaine de tels ravaudeurs, gens que je ne fueillette guere, dequoy esmailler le traicté de la Physionomie. Il ne faut que l'epitre liminaire d'un Allemand pour me farcir d'allegations: et nous allons quester par là une friande gloire, à piper le sot monde. Ces pastissages de lieux communs, dequoy tant de gents mesnagent leur estude, ne servent guere qu'à subjects communs: et servent à nous montrer, non à nous conduire: ridicule fruict de la science, que Socrates exagite si plaisamment contre Euthydemus. J'ay veu faire des livres de choses, ny jamais estudiées ny entenduës: l'autheur commettant à divers de ses amis sçavants, la recherche de cette-cy, et de cette autre matiere, à le bastir: se contentant pour sa part, d'en avoir projetté le dessein, et lié pat son industrie, ce fagot de provisions incogneuës: au moins est sien l'ancre, et le papier. Cela, c'est achetter, ou emprunter un livre, non pas le faire. C'est apprendre aux hommes, non qu'on sçait faire un livre, mais, ce dequoy ils pouvoient estre en doute, qu'on ne le sçait pas faire. Un President se ventoit où j'estois, d'avoir amoncelé deux cens tant de lieux estrangers, en un sien arrest presidental: En le preschant, il effaçoit la gloire qu'on luy en donnoit. Pusillanime et absurde venterie à mon gré, pour un tel subject et telle personne. Je fais le contraire: et parmy tant d'emprunts, suis bien aise d'en pouvoir desrober quelqu'un: le desguisant et difformant à nouveau service. Au hazard, que je laisse dire, que c'est par faute d'avoir entendu son naturel usage, je luy donne quelque particuliere adresse de ma main, à ce qu'il en soit d'autant moins purement estranger. Ceux-cy mettent leurs larrecins en parade et en conte. Aussi ont-ils plus de credit aux loix que moy. Nous autres naturalistes, estimons, qu'il y aye grande et incomparable preference, de l'honneur de l'invention, à l'honneur de l'allegation. Si j'eusse voulu parler par science, j'eusse parlé plustost. J'eusse escrit du temps plus voisin de mes estudes, que j'avois plus d'esprit et de memoire. Et me fusse plus fié à la vigueur de cet aage là, qu'à cettuy-cy, si j'eusse voulu faire mestier d'escrire. Et quoy, si cette faveur gratieuse, que la fortune m'a n'aguere offerte par l'entremise de cet ouvrage, m'eust peu rencontrer en telle saison au lieu de celle-cy; où elle est egallement desirable à posseder, et preste à perdre? Deux de mes cognoissans, grands hommes en cette faculté, ont perdu par moitié, à mon advis, d'avoir refusé de se mettre au jour, à quarante ans, pour attendre les soixante. La maturité a ses deffaux, comme la verdeur, et pires: Et autant est la vieillesse incommode à cette nature de besongne, qu'à toute autre. Quiconque met sa decrepitude soubs la presse, faict folie, s'il espere en espreindre des humeurs, qui ne sentent le disgratié, le resveur et l'assoupy. Nostre esprit se constipe et s'espessit en vieillissant. Je dis pompeusement et opulemment l'ignorance, et dis la science maigrement et piteusement. Accessoirement cette- cy, et accidentalement: celle-là expressément, et principallement. Et ne traicte à poinct nommé de rien, que du rien: ny d'aucune science, que de celle de l'inscience. J'ay choisi le temps, où ma vie, que j'ay à peindre, je l'ay toute devant moy: ce qui en reste, tient plus de la mort. Et de ma mort seulement, si je la rencontrois babillarde, comme font d'autres, donrois-je encores volontiers advis au peuple, en deslogeant. Socrates a esté un exemplaire parfaict en toutes grandes qualitez: J'ay despit, qu'il eust rencontré un corps si disgratié, comme ils disent, et si disconvenable à la beauté de son ame. Luy si amoureux et si affolé de la beauté. Nature luy fit injustice. Il n'est rien plus vray-semblable, que la conformité et relation du corps à l'esprit. Ipsi animi, magni refert, quali in corpore locati sint: multa enim è corpore existunt, quæ acuant mentem: multa, quæ obtundant. Cettuy-cy parle d'une laideur desnaturée, et difformité de membres: mais nous appellons laideur aussi, une mesavenance au premier regard, qui loge principallement au visage: et nous desgoute par le teint, une tache, une rude contenance, par quelque cause souvent inexplicable, en des membres pourtant bien ordonnez et entiers. La laideur, qui revestoit une ame tres-belle en la Boittie, estoit de ce predicament. Cette laideur superficielle, qui est toutesfois la plus imperieuse, est de moindre prejudice à l'estat de l'esprit: et a peus de certitude en l'opinion des hommes. L'autre, qui d'un plus propre nom, s'appelle difformité plus substantielle, porte plus volontiers coup jusques au dedans. Non pas tout soulier de cuir bien lissé, mais tout soulier bien formé, montre l'interieure forme du pied. Comme Socrates disoit de la sienne, qu'elle en accusoit justement, autant en son ame, s'il ne l'eust corrigée par institution. Mais en le disant, je tiens qu'il se mocquoit, suivant son usage: et jamais ame si excellente, ne se fit elle-mesme. Je ne puis dire assez souvent, combien j'estime la beauté, qualité puissante et advantageuse. Il l'appelloit, une courte tyrannie: Et Platon, le privilege de nature. Nous n'en avons point qui la surpasse en credit. Elle tient le premier rang au commerce des hommes: Elle se presente au devant: seduict et preoccupe nostre jugement, avec grande authorité et merveilleuse impression. Phryne perdoit sa cause, entre les mains d'un excellent Advocat, si, ouvrant sa robbe, elle n'eust corrompu ses juges, par l'esclat de sa beauté. Et je trouve, que Cyrus, Alexandre, Cæsar, ces trois maistres du monde, ne l'ont pas oubliée à faire leurs grands affaires. Non a pas le premier Scipion. Un mesme mot embrasse en Grec le bel et le bon. Et le S. Esprit appelle souvent bons, ceux qu'il veut dire beaux. Je maintiendroy volontiers le rang des biens, selon que portoit la chanson, que Platon dit avoir esté triviale, prinse de quelque ancien Poëte: La santé, la beauté, la richesse. Aristote dit, appartenir aux beaux, le droict de commander: et quand il en est, de qui la beauté approche celle des images des Dieux, que la veneration leur est pareillement deuë. A celuy qui luy demandoit, pourquoy plus long temps, et plus souvent, on hantoit les beaux: Cette demande, feit-il, n'appartient à estre faicte, que par un aveugle. La plus-part et les plus grands Philosophes, payerent leur escholage, et acquirent la sagesse, par l'entremise et faveur de leur beauté. Non seulement aux hommes qui me servent, mais aux bestes aussi, je la considere à deux doigts pres de la bonté. Si me semble-il, que ce traict et façon de visage, et ces lineaments, par lesquels on argumente aucunes complexions internes, et nos fortunes à venir, est chose qui ne loge pas bien directement et simplement, soubs le chapitre de beauté et de laideur: Non plus que toute bonne odeur, et serenité d'air, n'en promet pas la santé: ny toute espesseur et puanteur, l'infection, en temps pestilent. Ceux qui accusent les dames, de contre-dire leur beauté par leurs moeurs, ne rencontrent pas tousjours. Car en une face qui ne sera pas trop bien composée, il peut loger quelque air de probité et de fiance: Comme au rebours, j'ay leu par fois entre deux beaux yeux, des menasses d'une nature maligne et dangereuse. Il y a des physionomies favorables: et en une presse d'ennemis victorieux, vous choisirez incontinent parmy des hommes incogneus, l'un plustost que l'autre, à qui vous rendre et fier vostre vie: et non proprement par la consideration de la beauté. C'est une foible garantie que la mine, toutesfois elle a quelque consideration. Et si j'avois à les foyter, ce seroit plus rudement, les meschans qui dementent et trahissent les promesses que nature leur avoit plantées au front. Je punirois plus aigrement la malice, en une apparence debonnaire. Il semble qu'il y ait aucuns visages heureux, d'autres mal-encontreux: Et crois, qu'il y a quelque art, à distinguer les visages debonnaires des niais, les severes des rudes, les malicieux des chagrins, les desdaigneux des melancholiques, et telles autres qualitez voisines. Il y a des beautez, non fieres seulement, mais aigres: il y en a d'autres douces, et encores au delà, fades. D'en prognostiquer les avantures futures; ce sont matieres que je laisse indecises. J'ay pris, comme j'ay dict ailleurs, bien simplement et cruëment, pour mon regard, ce precepte ancien: Que nous ne sçaurions faillir à suivre nature: que le souverain precepte, c'est de se conformer à elle. Je n'ay pas corrigé comme Socrates, par la force de la raison, mes complexions naturelles: et n'ay aucunement troublé par art, mon inclination. Je me laisse aller, comme je suis venu. Je ne combats rien. Mes deux maistresses pieces vivent de leur grace en paix et bon accord: mais le laict de ma nourrice a esté, Dieu mercy, mediocrement sain et temperé. Diray-je cecy en passant: que je voy tenir en plus de prix qu'elle ne vaut, qui est seule quasi en usage entre nous, certaine image de preud'hommie scholastique, serve des preceptes, contraincte soubs l'esperance et la crainte? Je l'aime telle que loix et religions, non facent, mais parfacent, et authorisent: qui se sente dequoy se soustenir sans aide: née en nous de ses propres racines, par la semence de la raison universelle, empreinte en tout homme non desnaturé. Cette raison, qui redresse Socrates de son vicieux ply, le rend obeïssant aux hommes et aux Dieux, qui commandent en sa ville: courageux en la mort, non parce que son ame est immortelle, mais parce qu'il est mortel. Ruineuse instruction à toute police, et bien plus dommageable qu'ingenieuse et subtile, qui persuade aux peuples, la religieuse creance suffire seule, et sans les moeurs, à contenter la divine justice. L'usage nous faict veoir, une distinction enorme, entre la devotion et la conscience. J'ay une apparence favorable, et en forme et en interpretation. Quid dixi habere me? Imo habui Chreme: Heu tantum attriti corporis ossa vides. Et qui faict une contraire montre à celle de Socrates. Il m'est souvent advenu, que sur le simple credit de ma presence, et de mon air, des personnes qui n'avoient aucune cognoissance de moy, s'y sont grandement fiées, soit pour leurs propres affaires, soit pour les miennes. Et en ay tiré és païs estrangers des faveurs singulieres et rares. Mais ces deux experiences, valent à l'avanture, que je les recite particulierement. Un quidam delibera de surprendre ma maison et moy. Son art fut, d'arriver seul à ma porte, et d'en presser un peu instamment l'entrée. Je le cognoissois de nom, et avois occasion de me fier de luy, comme de mon voisin et aucunement mon allié. Je luy fis ouvrir comme je fais à chacun. Le voicy tout effroyé, son cheval hors d'haleine, fort harassé. Il m'entretint de cette fable: Qu'il venoit d'estre rencontré à une demie liuë de là, par un sien ennemy, lequel je cognoissois aussi, et avois ouy parler de leur querelle: que cet ennemy luy avoit merveilleusement chaussé les esperons: et qu'ayant esté surpris en desarroy et plus foible en nombre, il s'estoit jetté à ma porte à sauveté. Qu'il estoit en grand peine de ses gens, lesquels il disoit tenir pour morts ou prins. J'essayay tout naïfvement de le conforter, asseurer, et refreschir. Tantost apres, voila quatre ou cinq de ses soldats, qui se presentent en mesme contenance, et effroy, pour entrer: et puis d'autres, et d'autres encores apres, bien equippez, et bien armez: jusques à vingt cinq ou trante, feignants avoir leur ennemy aux talons. Ce mystere commençoit à taster mon soupçon. Je n'ignorois pas en quel siecle je vivois, combien ma maison pouvoit estre enviée, et avois plusieurs exemples d'autres de ma cognoissance, à qui il estoit mes-advenu de mesme. Tant y a, que trouvant qu'il n'y avoit point d'acquest d'avoir commencé à faire plaisir, si je n'achevois, et ne pouvant me deffaire sans tout rompre; je me laissay aller au party le plus naturel et le plus simple; comme je fais tousjours: commendant qu'ils entrassent. Aussi à la verité, je suis peu deffiant et soupçonneux de ma nature. Je panche volontiers vers l'excuse, et l'interpretation plus douce. Je prens les hommes selon le commun ordre, et ne croy pas ces inclinations perverses et desnaturées, si je n'y suis forcé par grand tesmoignage; non plus que les monstres et miracles. Et suis homme en outre, qui me commets volontiers à la fortune, et me laisse aller à corps perdu, entre ses bras: Dequoy jusques à cette heure j'ay eu plus d'occasion de me louër, que de me plaindre: Et l'ay trouvée et plus avisée, et plus amie de mes affaires, que je ne suis. Il y a quelques actions en ma vie, desquelles on peut justement nommer la conduite difficile; ou, qui voudra, prudente. De celles-là mesmes, posez, que la tierce partie soit du mien, certes les deux tierces sont richement à elle. Nous faillons, ce me semble, en ce que nous ne nous fions pas assez au ciel de nous. Et pretendons plus de nostre conduite, qu'il ne nous appartient. Pourtant fourvoyent si souvent nos desseins. Il est envieux de l'estenduë, que nous attribuons aux droicts de l'humaine prudence, au prejudice des siens. Et nous les racourcit d'autant plus, que nous les amplifions. Ceux-cy se tindrent à cheval, en ma cour: le chef avec moy dans ma sale, qui n'avoit voulu qu'on establast son cheval, disant avoir à se retirer incontinent qu'il auroit eu nouvelles de ses hommes. Il se veid maistre de son entreprinse: et n'y restoit sur ce poinct, que l'execution. Souvent depuis il a dict (car il ne craignoit pas de faire ce conte) que mon visage, et ma franchise, luy avoient arraché la trahison des poings. Il remonte à cheval, ses gens ayants continuellement les yeux sur luy, pour voir quel signe il leur donneroit: bien estonnez de le voir sortir et abandonner son advantage. Une autrefois, me fiant à je ne sçay quelle treve, qui venoit d'estre publiée en nos armées, je m'acheminay à un voyage, par païs estrangement chatoüilleux. Je ne fus pas si tost esventé, que voila trois ou quatre cavalcades de divers lieux pour m'attraper: L'une me joignit à la troisiesme journée: où je fus chargé par quinze ou vingt Gentils-hommes masquez, suivis d'une ondée d'argoulets. Me voila pris et rendu, retiré dans l'espais d'une forest voisine, desmonté, devalizé, mes cofres fouillez, ma boite prise, chevaux et esquipage dispersé à nouveaux maistres. Nous fusmes long temps à contester dans ce halier, sur le faict de ma rançon: qu'ils me tailloient si haute, qu'il paroissoit bien que je ne leur estois guere cogneu. Ils entrerent en grande contestation de ma vie. De vray, il y avoit plusieurs circonstances, qui me menassoyent du danger où j'en estois. Tunc animis opus, Ænea, tunc pectore firmo. Je me maintins tousjours sur le tiltre de ma trefve, à leur quitter seulement le gain qu'ils avoient faict de ma despouille, qui n'estoit pas à mespriser, sans promesse d'autre rançon. Apres deux ou trois heures, que nous eusmes esté là, et qu'ils m'eurent faict monter sur un cheval, qui n'avoit garde de leur eschapper, et commis ma conduicte particuliere à quinze ou vingt harquebusiers, et dispersé mes gens à d'autres, ayant ordonné qu'on nous menast prisonniers, diverses routes, et moy desja acheminé à deux ou trois harquebusades de là, Jam prece Pollucis jam Castoris implorata: voicy une soudaine et tres-inopinée mutation qui leur print. Je vis revenir à moy le chef, avec paroles plus douces: se mettant en peine de rechercher en la trouppe mes hardes escartées, et me les faisant rendre, selon qu'il s'en pouvoit recouvrer, jusques à ma boite. Le meilleur present qu'ils me firent, ce fut en fin ma liberté: le reste ne me touchoit gueres en ce temps-là. La vraye cause d'un changement si nouveau, et de ce ravisement, sans aucune impulsion apparente, et d'un repentir si miraculeux, en tel temps, en une entreprinse pourpensée et deliberée, et devenue juste par l'usage, (car d'arrivée je leur confessay ouvertement le party duquel j'estois, et le chemin que je tenois) certes je ne sçay pas bien encores quelle elle est. Le plus apparent qui se demasqua, et me fit cognoistre son nom, me redist lors plusieurs fois, que je devoy cette delivrance à mon visage, liberté, et fermeté de mes parolles, qui me rendoient indigne d'une telle mes-adventure, et me demanda asseurance d'une pareille. Il est possible, que la bonté divine se voulut servir de ce vain instrument pour ma conservation. Elle me deffendit encore lendemain d'autres pires embusches, desquelles ceux-cy mesme m'avoient adverty. Le dernier est encore en pieds, pour en faire le conte: le premier fut tué il n'y a pas long temps. Si mon visage ne respondoit pour moy, si on ne lisoit en mes yeux, et en ma voix, la simplicité de mon intention, je n'eusse pas duré sans querelle, et sans offence, si long temps: avec cette indiscrette liberté, de dire à tort et à droict, ce qui me vient en fantasie, et juger temerairement des choses. Cette façon peut paroistre avec raison incivile, et mal accommodée à nostre usage: mais outrageuse et malitieuse, je n'ay veu personne qui l'en ait jugée: ny qui se soit piqué de ma liberté, s'il l'a receuë de ma bouche. Les paroles redites, ont comme autre son, autre sens. Aussi ne hay-je personne. Et suis si lasche à offencer, que pour le service de la raison mesme, je ne le puis faire. Et lors que l'occasion m'a convié aux condemnations criminelles, j'ay plustost manqué à la justice. Ut magis peccari nolim, quàm satis animi, ad vindicanda peccata habeam. On reprochoit, dit on, à Aristote, d'avoir esté trop misericordieux envers un meschant homme: J'ay esté de vray, dit-il, misericordieux envers l'homme, non envers la meschanceté. Les jugements ordinaires, s'exasperent à la punition par l'horreur du meffaict. Cela mesme refroidit le mien. L'horreur du premier meurtre; m'en faict craindre un second. Et la laideur de la premiere cruauté m'en faict abhorrer toute imitation. A moy, qui ne suis qu'escuyer de trefles, peut toucher, ce qu'on disoit de Charillus Roy de Sparte: Il ne sçauroit estre bon, puis qu'il n'est pas mauvais aux meschans. Ou bien ainsi: car Plutarque le presente en ces deux sortes, comme mille autres choses diversement et contrairement: Il faut bien qu'il soit bon, puis qu'il l'est aux meschants mesme. De mesme qu'aux actions legitimes, je me fasche de m'y employer, quand c'est envers ceux qui s'en desplaisent: aussi à dire verité, aux illegitimes, je ne fay pas assez de conscience, de m'y employer, quand c'est envers ceux qui y consentent. CHAPITRE XIII De l'experience IL N'EST desir plus naturel que le desir de cognoissance. Nous essayons tous les moyens qui nous y peuvent mener. Quand la raison nous faut, nous y employons l'experience: Per varios usus artem experientia fecit: Exemplo monstrante viam. Qui est un moyen de beaucoup plus foible et plus vil. Mais la verité est chose si grande, que nous ne devons desdaigner aucune entremise qui nous y conduise. La raison a tant de formes, que nous ne sçavons à laquelle nous prendre. L'experience n'en a pas moins. La consequence que nous voulons tirer de la conference des evenemens, est mal seure, d'autant qu'ils sont tousjours dissemblables. Il n'est aucune qualité si universelle, en cette image des choses, que la diversité et varieté. Et les Grecs, et les Latins, et nous, pour le plus expres exemple de similitude, nous servons de celuy des oeufs. Toutesfois il s'est trouvé des hommes, et notamment un en Delphes, qui recognoissoit des marques de difference entre les oeufs, si qu'il n'en prenoit jamais l'un pour l'autre. Et y ayant plusieurs poules, sçavoit juger de laquelle estoit l'oeuf. La dissimilitude s'ingere d'elle-mesme en nos ouvrages, nul art peut arriver à la similitude. Ny Perrozet ny autre, ne peut si soigneusement polir et blanchir l'envers de ses cartes, qu'aucuns joueurs ne les distinguent, à les voir seulement couler par les mains d'un autre. La ressemblance ne faict pas tant, un, comme la difference faict, autre. Nature s'est obligée à ne rien faire autre, qui ne fust dissemblable. Pourtant, l'opinion de celuy-là ne me plaist guere, qui pensoit par la multitude des loix, brider l'authorité des juges, en leur taillant leurs morceaux. Il ne sentoit point, qu'il y a autant de liberté et d'estenduë à l'interpretation des loix, qu'à leur façon. Et ceux-là se moquent, qui pensent appetisser nos debats, et les arrester, en nous r'appellant à l'expresse parolle de la Bible. D'autant que nostre esprit ne trouve pas le champ moins spatieux, à contreroller le sens d'autruy, qu'à representer le sien: Et comme s'il y avoit moins d'animosité et d'aspreté à gloser qu'à inventer. Nous voyons, combien il se trompoit. Car nous avons en France, plus de loix que tout le reste du monde ensemble; et plus qu'il n'en faudroit à reigler tous les mondes d'Epicurus: Ut olim flagitiis, sic nunc legibus laboramus: et si avons tant laissé à opiner et decider à nos juges, qu'il ne fut jamais liberté si puissante et si licencieuse. Qu'ont gaigné nos legislateurs à choisir cent mille especes et faicts particuliers, et y attacher cent mille loix? Ce nombre n'a aucune proportion, avec l'infinie diversité des actions humaines. La multiplication de nos inventions, n'arrivera pas à la variation des exemples. Adjoustez y en cent fois autant: il n'adviendra pas pourtant, que des evenemens à venir, il s'en trouve aucun, qui en tout ce grand nombre de milliers d'evenemens choisis et enregistrez, en rencontre un, auquel il se puisse joindre et apparier, si exactement, qu'il n'y reste quelque circonstance et diversité, qui requiere diverse consideration de jugement. Il y a peu de relation de nos actions, qui sont en perpetuelle mutation, avec les loix fixes et immobiles. Les plus desirables, ce sont les plus rares, plus simples, et generales: Et encore crois-je, qu'il vaudroit mieux n'en avoir point du tout, que de les avoir en tel nombre que nous avons. Nature les donne tousjours plus heureuses, que ne sont celles que nous nous donnons. Tesmoing la peinture de l'aage doré des Poëtes: et l'estat où nous voyons vivre les nations, qui n'en ont point d'autres. En voila, qui pour tous juges, employent en leurs causes, le premier passant, qui voyage le long de leurs montaignes: Et ces autres, eslisent le jour du marché, quelqu'un d'entr'eux, qui sur le champ decide tous leurs proces. Quel danger y auroit-il, que les plus sages vuidassent ainsi les nostres, selon les occurrences, et à l'oeil; sans obligation d'exemple, et de consequence? A chaque pied son soulier. Le Roy Ferdinand, envoyant des colonies aux Indes, prouveut sagement qu'on n'y menast aucuns escholiers de la jurisprudence: de crainte, que les proces ne peuplassent en ce nouveau monde. Comme estant science de sa nature, generatrice d'altercation et division, jugeant avec Platon, que c'est une mauvaise provision de païs, que jurisconsultes, et medecins. Pourquoy est-ce, que nostre langage commun, si aisé à tout autre usage, devient obscur et non intelligible, en contract et testament: Et que celuy qui s'exprime si clairement, quoy qu'il die et escrive, ne trouve en cela, aucune maniere de se declarer, qui ne tombe en doute et contradiction? Si ce n'est, que les Princes de cet art s'appliquans d'une peculiere attention, à trier des mots solemnes, et former des clauses artistes, ont tant poisé chasque syllabe, espluché si primement chasque espece de cousture, que les voila enfrasquez et embrouillez en l'infinité des figures, et si menuës partitions: qu'elles ne peuvent plus tomber soubs aucun reiglement et prescription, ny aucune certaine intelligence. Confusum est quidquid usque in pulverem sectum est. Qui a veu des enfans, essayans de renger à certain nombre, une masse d'argent vif: plus ils le pressent et pestrissent, et s'estudient à le contraindre à leur loy, plus ils irritent la liberté de ce genereux metal: il fuit à leur art, et se va menuisant et esparpillant, au delà de tout conte. C'est de mesme; car en subdivisant ces subtilitez, on apprend aux hommes d'accroistre les doubtes: on nous met en train, d'estendre et diversifier les difficultez: on les allonge, on les disperse. En semant les questions et les retaillant, on faict fructifier et foisonner le monde, en incertitude et en querelle. Comme la terre se rend fertile, plus elle est esmiée et profondement remuée. Difficultatem facit doctrina. Nous doutions sur Ulpian, et redoutons encore sur Bartolus et Baldus. Il falloit effacer la trace de cette diversité innumerable d'opinions: non point s'en parer, et en entester la posterité. Je ne sçay qu'en dire: mais il se sent par experience, que tant d'interpretations dissipent la verité, et la rompent. Aristote a escrit pour estre entendu; s'il ne l'a peu, moins le fera un moins habille: et un tiers, que celuy qui traicte sa propre imagination. Nous ouvrons la matiere, et l'espandons en la destrempant. D'un subject nous en faisons mille: et retombons en multipliant et subdivisant, à l'infinité des atomes d'Epicurus. Jamais deux hommes ne jugerent pareillement de mesme chose. Et est impossible de voir deux opinions semblables exactement: non seulement en divers hommes, mais en mesme homme, à diverses heures. Ordinairement je trouve à doubter, en ce que le commentaire n'a da gné toucher. Je bronche plus volontiers en païs plat: comme certains chevaux, que je cognois, qui choppent plus souvent en chemin uny. Qui ne diroit que les gloses augmentent les doubtes et l'ignorance, puis qu'il ne se voit aucun livre, soit humain, soit divin, sur qui le monde s'embesongne, duquel l'interpretation face tarir la difficulté? Le centiesme commentaire, le renvoye à son suivant, plus espineux, et plus scabreux, que le premier ne l'avoit trouvé. Quand est-il convenu entre nous, ce livre en a assez, il n'y a meshuy plus que dire? Cecy se voit mieux en la chicane. On donne authorité de loy à infinis docteurs, infinis arrests, et à autant d'interpretations. Trouvons nous pourtant quelque fin au besoin d'interpreter? s'y voit-il quelque progrez et advancement vers la tranquillité? nous faut-il moins d'advocats et de juges, que lors que cette masse de droict, estoit encore en sa premiere enfance? Au contraire, nous obscurcissons et ensevelissons l'intelligence. Nous ne la descouvrons plus, qu'à la mercy de tant de clostures et barrieres. Les hommes mescognoissent la maladie naturelle de leur esprit. Il ne faict que fureter et quester; et va sans cesse, tournoyant, bastissant, et s'empestrant, en sa besongne: comme nos vers à soye, et s'y estouffe. Mus in pice. Il pense remarquer de loing, je ne sçay quelle apparence de clarté et verité imaginaire: mais pendant qu'il y court, tant de difficultez luy traversent la voye, d'empeschemens et de nouvelles questes, qu'elles l'esgarent et l'enyvrent. Non guere autrement, qu'il advint aux chiens d'Esope, lesquels descouvrans quelque apparence de corps mort flotter en mer, et ne le pouvans approcher, entreprindrent de boire cette eau, d'asseicher le passage, et s'y estoufferent. A quoy se rencontre, ce qu'un Crates disoit des escrits de Heraclitus, qu'ils avoient besoin d'un lecteur bon nageur, afin que la profondeur et pois de sa doctrine, ne l'engloutist et suffoquast. Ce n'est rien que foiblesse particuliere, qui nous faict contenter de ce que d'autres, ou que nous-mesmes avous trouvé en cette chasse de cognoissance: un plus habile ne s'en contentera pas. Il y a tousjours place pour un suivant, ouy et pour nous mesmes, et route par ailleurs. Il n'y a point de fin en nos inquisitions. Nostre fin est en l'autre monde. C'est signe de racourcissement d'esprit, quand il se contente: ou signe de lasseté. Nul esprit genereux, ne s'arreste en soy. Il pretend tousjours, et va outre ses forces. Il a des eslans au delà de ses effects. S'il ne s'avance, et ne se presse, et ne s'accule, et ne se choque et tournevire, il n'est vif qu'à demy. Ses poursuites sont sans terme, et sans forme. Son aliment, c'est admiration; chasse, ambiguité: Ce que declaroit assez Apollo, parlant tousjours à nous doublement, obscurement et obliquement: ne nous repaissant pas, mais nous amusant et embesongnant. C'est un mouvement irregulier, perpetuel, sans patron et sans but. Ses inventions s'eschauffent, se suivent, et s'entreproduisent l'une l'autre. Ainsi voit-on en un ruisseau coulant, Sans fin l'une eau, apres l'autre roulant, Et tout de rang, d'un eternel conduict; L'une suit l'autre, et l'une l'autre fuit. Par cette-cy, celle-là est poussée, Et cette-cy, par l'autre est devancée: Tousjours l'eau va dans l'eau, et tousjours est-ce Mesme ruisseau, et tousjours eau diverse. Il y a plus affaire à interpreter les interpretations, qu'à interpreter les choses: et plus de livres sur les livres, que sur autre subject: Nous ne faisons que nous entregloser. Tout fourmille de commentaires: d'autheurs, il en est grand cherté. Le principal et plus fameux sçavoir de nos siecles, est-ce pas sçavoir entendre les sçavants? Est-ce pas la fin commune et derniere de touts estudes? Nos opinions s'entent les unes sur les autres. La premiere sert de tige à la seconde: la seconde à la tierce. Nous eschellons ainsi de degré en degré. Et advient de là, que le plus haut monté, a souvent plus d'honneur, que de merite. Car il n'est monté que d'un grain, sur les espaules du penultime. Combien souvent, et sottement à l'avanture, ay-je estendu mon livre à parler de soy? Sottement, quand ce ne seroit que pour cette raison: Qu'il me devoit souvenir, de ce que je dy des autres, qui en font de mesmes. Que ces oeillades si frequentes à leurs ouvrages, tesmoignent que le coeur leur frissonne de son amour; et les rudoyements mesmes, desdaigneux, dequoy ils le battent, que ce ne sont que mignardises, et affetteries d'une faveur maternelle. Suivant Aristote, à qui, et se priser et se mespriser, naissent souvent de pareil air d'arrogance. Car mon excuse: Que je doy avoir en cela plus de liberté que les autres, d'autant qu'à poinct nommé, j'escry de moy, et de mes escrits, comme de mes autres actions: que mon theme se renverse en soy: je ne sçay, si chacun la prendra. J'ay veu en Allemagne, que Luther a laissé autant de divisions et d'altercations, sur le doubte de ses opinions, et plus, qu'il n'en esmeut sur les escritures sainctes. Nostre contestation est verbale. Je demande que c'est que nature, volupté, cercle, et substitution. La question est de parolles, et se paye de mesme. Une pierre c'est un corps: mais qui presseroit, Et corps qu'est-ce? substance: et substance quoy? ainsi de suitte: acculeroit en fin le respondant au bout de son Calepin. On eschange un mot pour un autre mot, et souvent plus incogneu. Je sçay mieux que c'est qu'homme, que je ne sçay que c'est animal, ou mortel, ou raisonnable. Pour satisfaire à un doute, ils m'en donnent trois: C'est la teste d'Hydra. Socrates demandoit à Memnon, que c'estoit que vertu: Il y a, dist Memnon, vertu d'homme et de femme, de magistrat et d'homme privé, d'enfant et de vieillart. Voicy qui va bien s'escria Socrates: nous estions en cherche d'une vertu, tu nous en apporste un exaim. Nous communiquons une question, on nous en redonne une ruchée. Comme nul evenement et nulle forme, ressemble entierement à une autre, aussi ne differe l'une de l'autre entierement. Ingenieux meslange de nature. Si nos faces n'estoient semblables, on ne sçauroit discerner l'homme de la beste: si elles n'estoient dissemblables, on ne sçauroit discerner l'homme de l'homme. Toutes choses se tiennent par quelque similitude: Tout exemple cloche. Et la relation qui se tire de l'experience, est tousjours defaillante et imparfaicte: On joinct toutesfois les comparaisons par quelque bout. Ainsi servent les loix; et s'assortissent ainsin, à chacun de nos affaires, par quelque interpretation destournée, contrainte et biaise. Puisque les loix ethiques, qui regardent le devoir particulier de chacun en soy, sont si difficiles à dresser; comme nous voyons qu'elles sont: ce n'est pas merveille, si celles qui gouvernent tant de particuliers, le sont d'avantage. Considerez la forme de cette justice qui nous regit; c'est un vray tesmoignage de l'humaine imbecillité: tant il y a de contradiction et d'erreur. Ce que nous trouvons faveur et rigueur en la justice: et y en trouvons tant, que je ne sçay si l'entre-deux s'y trouve si souvent: ce sont parties maladives, et membres injustes, du corps mesmes et essence de la justice. Des païsans, viennent de m'advertir en haste, qu'ils ont laissé presentement en une forest qui est à moy, un homme meurtry de cent coups, qui respire encores, et qui leur a demandé de l'eau par pitié, et du secours pour le souslever. Disent qu'ils n'ont osé l'approcher, et s'en sont fuis, de peur que les gens de la justice ne les y attrapassent: et comme il se faict de ceux qu'on rencontre pres d'un homme tué, ils n'eussent à rendre conte de cet accident, à leur totale ruyne: n'ayans ny suffisance, ny argent, pour deffendre leur innocence. Que leur eussé-je dict? Il est certain, que cet office d'humanité, les eust mis en peine. Combien avons nous descouvert d'innocens avoir esté punis: je dis sans la coulpe des juges; et combien en y a-il eu, que nous n'avons pas descouvert? Cecy est advenu de mon temps. Certains sont condamnez à la mort pour un homicide; l'arrest sinon prononcé, au moins conclud et arresté. Sur ce poinct, les juges sont advertis par les officiers d'une cour subalterne, voisine, qu'ils tiennent quelques prisonniers, lesquels advoüent disertement cet homicide, et apportent à tout ce faict, une lumiere indubitable. On delibere, si pourtant on doit interrompre et differer l'execution de l'arrest donné contre les premiers. On considere la nouvelleté de l'exemple, et sa consequence, pour accrocher les jugemens: Que la condemnation est juridiquement passée; les juges privez de repentance. Somme, ces pauvres diables sont consacrez aux formules de la justice. Philippus, ou quelque autre, prouveut à un pareil inconvenient, en cette maniere. Il avoit condamné en grosses amendes, un homme envers un autre, par un jugement resolu. La verité se descouvrant quelque temps apres, il se trouva qu'il avoit iniquement jugé: D'un costé estoit la raison de la cause: de l'autre costé la raison des formes judiciaires. Il satisfit aucunement à toutes les deux, laissant en son estat la sentence, et recompensant de sa bourse, l'interest du condamné. Mais il avoit affaire à un accident reparable; les miens furent pendus irreparablement. Combien ay-je veu de condemnations, plus crimineuses que le crime? Tout cecy me faict souvenir de ces anciennes opinions: Qu'il est force de faire tort en detail, qui veut faire droict en gros; et injustice en petites choses, qui veut venir à chef de faire justice és grandes: Que l'humaine justice est formée au modelle de la medecine, selon laquelle, tout ce qui est utile est aussi juste et honneste: Et de ce que tiennent les Stoïciens, que nature mesme procede contre justice, en la plus-part de ses ouvrages. Et de ce que tiennent les Cyrenaïques, qu'il n'y a rien juste de soy: que les coustumes et loix forment la justice. Et les Theodoriens, qui trouvent juste au sage le larrecin, le sacrilege, toute sorte de paillardise, s'il cognoist qu'elle luy soit profitable. Il n'y a remede: J'en suis là, comme Alcibiades, que je ne me representeray jamais, que je puisse, à homme qui decide de ma teste: où mon honneur, et ma vie, depende de l'industrie et soing de mon procureur, plus que de mon innocence. Je me hazarderois à une telle justice, qui me recogneust du bien faict, comme du mal faict: où j'eusse autant à esperer, qu'à craindre. L'indemnité n'est pas monnoye suffisante, à un homme qui faict mieux. que de ne faillir point. Nostre justice ne nous presente que l'une de ses mains; et encore la gauche: Quiconque il soit, il en sort avecques perte. En la Chine, duquel Royaume la police et les arts, sans commerce et cognoissance des nostres, surpassent nos exemples, en plusieurs parties d'excellence: et duquel l'histoire m'apprend, combien le monde est plus ample et plus divers, que ny les anciens, ny nous, ne penetrons: les officiers deputez par le Prince, pour visiter l'estat de ses provinces, comme ils punissent ceux, qui malversent en leur charge, il remunerent aussi de pure liberalité, ceux qui s'y sont bien portez outre la commune sorte, et outre la necessité de leur devoir: on s'y presente, non pour se garantir seulement, mais pour y acquerir: ny simplement pour estre payé, mais pour y estre estrené. Nul juge n'a encore, Dieu mercy, parlé à moy comme juge, pour quelque cause que ce soit, ou mienne, ou tierce, ou criminelle, ou civile. Nulle prison m'a receu, non pas seulement pour m'y promener. L'imagination m'en rend la veuë mesme du dehors, desplaisante. Je suis si affady apres la liberté, que qui me deffendroit l'accez de quelque coin des Indes, j'en vivrois aucunement plus mal à mon aise. Et tant que je trouveray terre, ou air ouvert ailleurs, je ne croupiray en lieu, oú il me faille cacher. Mon Dieu, que mal pourroy-je souffrir la condition, où je vois tant de gens, clouez à un quartier de ce Royaume, privez de l'entrée des villes principalles, et des courts, et de l'usage des chemins publics, pour avoir querellé nos loix. Si celles que je sers, me menassoient seulement le bout du doigt, je m'en irois incontinent en trouver d'autres, où que ce fust. Toute ma petite prudence, en ces guerres civiles où nous sommes, s'employe à ce, qu'elles n'interrompent ma liberté d'aller et venir. Or les loix se maintiennent en credit, non par ce qu'elles sont justes, mais par ce qu'elles sont loix. C'est le fondement mystique de leur authorité: elles n'en ont point d'autre. Qui bien leur sert. Elles sont souvent faictes par des sots. Plus souvent par des gens, qui en haine d'equalité ont faute d'equité: Mais tousjours par des hommes, autheurs vains et irresolus. Il n'est rien si lourdement, et largement fautier, que les loix: ny si ordinairement. Quiconque leur obeit par ce qu'elles sont justes, ne leur obeyt pas justement par où il doit. Les nostres Françoises, prestent aucunement la main, par leur desreiglement et deformité, au desordre et corruption, qui se voit en leur dispensation, et execution. Le commandement est si trouble, et inconstant, qu'il excuse aucunement, et la desobeissance, et le vice de l'interpretation, de l'administration, et de l'observation. Quel que soit donq le fruict que nous pouvons avoir de l'experience, à peine servira beaucoup à nostre institution, celle que nous tirons des exemples estrangers, si nous faisons si mal nostre profit, de celle, que nous avons de nous mesme, qui nous est plus familiere: et certes suffisante à nous instruire de ce qu'il nous faut. Je m'estudie plus qu'autre subject. C'est ma metaphysique, c'est ma physique. Qua Deus hanc mundi temperet arte domum, Qua venit exoriens, qua defecit, unde coactis Cornibus in plenum menstrua luna redit: Unde salo superant venti, quid flamine captet Eurus, et in nubes unde perennis aqua. Sit ventura dies mundi quæ subruat arces. Quærite quos agitat mundi labor. En ceste université, je me laisse ignoramment et negligemment manier à la loy generale du monde. Je la sçauray assez, quand je la sentiray. Ma science ne luy peut faire changer de routte. Elle ne se diversifiera pas pour moy: c'est folie de l'esperer. Et plus grande folie, de s'en mettre en peine: puis qu'elle est necessairement semblable, publique, et commune. La bonté et capacité du gouverneur nous doit à pur et à plein descharger du soing de gouvernement. Les inquisitions et contemplations Philosophiques, ne servent que d'aliment à nostre curiosité. Les Philosophes, avec grande raison, nous renvoyent aux regles de nature: Mais elles n'ont que faire de si sublime cognoissance. Ils les falsifient, et nous presentent son visage peint, trop haut en couleur, et trop sophistiqué: d'où naissent tant de divers pourtraits d'un subject si uniforme. Comme elle nous a fourny de pieds à marcher, aussi a elle de prudence à nous guider en la vie. Prudence non tant ingenieuse, robuste et pompeuse, comme celle de leur invention: mais à l'advenant, facile, quiete et salutaire. Et qui faict tresbien ce que l'autre dit: en celuy, qui a l'heur, de sçavoir l'employer naïvement et ordonnément: c'est à dire naturellement. Le plus simplement se commettre à nature, c'est s'y commettre le plus sagement. O que c'est un doux et mol chevet, et sain, que l'ignorance et l'incuriosité, à reposer une teste bien faicte. J'aymerois mieux m'entendre bien en moy, qu'en Ciceron. De l'experience que j'ay de moy, je trouve assez dequoy me faire sage, si j'estoy bon escholier. Qui remet en sa memoire l'excez de sa cholere passee, et jusques où ceste fievre l'emporta, voit la laideur de ceste passion, mieux que dans Aristote, et en conçoit une haine plus juste. Qui se souvient des maux qu'il a couru, de ceux qui l'ont menassé, des legeres occasions qui l'ont remué d'un estat à autre, se prepare par là, aux mutations futures, et à la recognoissance de sa condition. La vie de Cæsar n'a point plus d'exemple, que la nostre pour nous: Et emperiere, et populaire: c'est tousjours une vie, que tous accidents humains regardent. Escoutons y seulement: nous nous disons, tout ce, dequoy nous avons principalement besoing. Qui se souvient de s'estre tant et tant de fois mesconté de son propre jugement: est-il pas un sot, de n'en entrer pour jamais en deffiance? Quand je me trouve convaincu par la raison d'autruy, d'une opinion fauce; je n'apprens pas tant, ce qu'il m'a dit de nouveau, et ceste ignorance particuliere: ce seroit peu d'acquest: comme en general j'apprens ma debilité, et la trahison de mon entendement: d'où je tire la reformation de toute la masse. En toutes mes autres erreurs, je fais de mesme: et sens de ceste reigle grande utilité à la vie. Je ne regarde pas l'espece et l'individu, comme une pierre où j'aye bronché: J'apprens à craindre mon alleure par tout, et m'attens à la reigler. D'apprendre qu'on a dit ou fait une sottise, ce n'est rien que cela. Il faut apprendre, qu'on n'est qu'un sot. Instruction bien plus ample, et importante. Les faux pas, que ma memoire m'a fait si souvent, lors mesme qu'elle s'asseure le plus de soy, ne se sont pas inutilement perduz: Elle a beau me jurer à ceste heure et m'asseurer: je secoüe les oreilles: la premiere opposition qu'on faict a son tesmoignage, me met en suspens. Et n'oserois me fier d'elle, en chose de poix: ny la garentir sur le faict d'autruy. Et n'estoit, que ce que je fay par faute de memoire, les autres le font encore plus souvent, par faute de foy, je prendrois tousjours en chose de faict, la verité de la bouche d'un autre, plustost que de la mienne. Si chacun espioit de pres les effects et circonstances des passions qui le regentent, comme j'ay faict de celle à qui j'estois tombé en partage: il les verroit venir: et rallentiroit un peu leur impetuosité et leur course: Elles ne nous sautent pas tousjours au collet d'un prinsault, il y a de la menasse et des degrez. Fluctus uti prim coepit cum albescere ponto, Paulatim sese tollit mare, et altius undas Erigit, inde imo consurgit ad æthera fundo. Le jugement tient chez moy un siege magistral, au moins il s'en efforce soigneusement: Il laisse mes appetis aller leur train: et la haine et l'amitié, voire et celle que je me porte à moy mesme, sans s'en alterer et corrompre. S'il ne peut reformer les autres parties selon soy, au moins ne se laisse il pas difformer à elles: il faict son jeu à part. L'advertissement à chacun de se cognoistre, doit estre d'un important effect, puisque ce Dieu de science et de lumiere le fit planter au front de son temple: comme comprenant tout ce qu'il avoit à nous conseiller. Platon dict aussi, que prudence n'est autre chose, que l'execution de ceste ordonnance: et Socrates, le verifie par le menu en Xenophon. Les difficultez et l'obscurité, ne s'apperçoyvent en chacune science, que par ceux qui y ont entree. Car encore faut il quelque degré d'intelligence, à pouvoir remarquer qu'on ignore: et faut pousser à une porte, pour sçavoir qu'elle nous est close. D'où naist ceste Platonique subtilité, que ny ceux qui sçavent, n'ont à s'enquerir, d'autant qu'ils sçavent: ny ceux qui ne sçavent, d'autant que pour s'enquerir, il faut sçavoir, dequoy on s'enquiert. Ainsi, en ceste cy de se cognoistre soy-mesme: ce que chacun se voit si resolu et satisfaict, ce que chacun y pense estre suffisamment entendu, signifie que chacun n'y entend rien du tout, comme Socrates apprend à Euthydeme. Moy, qui ne fais autre profession, y trouve une profondeur et varieté si infinie, que mon apprentissage n'a autre fruict, que de me faire sentir, combien il me reste à apprendre. A ma foiblesse si souvent recognuë, je dois l'inclination que j'ay à la modestie: à l'obeïssance des creances qui me sont prescrites: à une constante froideur et moderation d'opinions: et la haine de ceste arrogance importune et quereleuse, se croyant et fiant toute à soy, ennemie capitale de discipline et de verité. Oyez les regenter. Les premieres sottises qu'ils méttent en avant, c'est au style qu'on establit les religions et les loix. Nihil est turpius quàm cognitioni et perceptioni, assertionem approbationémque præcurrere. Aristarchus disoit, qu'anciennement, à peine se trouva-il sept sages au monde: et que de son temps à peine se trouvoit-il sept ignorans: Aurions nous pas plus de raison que luy, de le dire en nostre temps? L'affirmation et l'opiniastreté, sont signes expres de bestise. Cestuy-ci aura donné du nez à terre, cent fois pour un jour: le voyla sur ses ergots, aussi resolu et entier que devant. Vous diriez qu'on luy a infus depuis, quelque nouvelle ame, et vigueur d'entendement. Et qu'il luy advient, comme à cet ancien fils de la terre, qui reprenoit nouvelle fermeté, et se renforçoit par sa cheute. cui cum tetigere parentem, Jam defecta vigent renovato robore membra. Ce testu indocile, pense-il pas reprendre un nouvel esprit, pour reprendre une nouvelle dispute? C'est par mon experience, que j'accuse l'humaine ignorance. Qui est, à mon advis, le plus seur party de l'escole du monde. Ceux qui ne la veulent conclure en eux, par un si vain exemple que le mien, ou que le leur, qu'ils la recognoissent par Socrates, le maistre des maistres. Car le Philosophe Antisthenes, à ses disciples, Allons, disoit-il, vous et moy ouyr Socrates. Là je seray disciple avec vous. Et soustenant ce dogme, de sa secte Stoïque, que la vertu suffisoit à rendre une vie plainement heureuse, et n'ayant besoin de chose quelconque, sinon de la force de Socrates; adjoustoit-il. Ceste longue attention que j'employe à me considerer, me dresse à juger aussi passablement des autres: Et est peu de choses, dequoy je parle plus heureusement et excusablement. Il m'advient souvent, de voir et distinguer plus exactement les conditions de mes amis, qu'ils ne font eux mesmes. J'en ay estonné quelqu'un, par la pertinence de ma description: et l'ay adverty de soy. Pour m'estre dés mon enfance, dressé à mirer ma vie dans celle d'autruy, j'ay acquis une complexion studieuse en cela. Et quand j'y pense, je laisse eschaper autour de moy peu de choses qui y servent: contenances, humeurs, discours. J'estudie tout: ce qu'il me faut fuir, ce qu'il me faut suyvre. Ainsi à mes amis, je descouvre par leurs productions, leurs inclinations internes: Non pour renger ceste infinie varieté d'actions si diverses et si descouppees, à certains genres et chapitres, et distribuer distinctement mes partages et divisions, en classes et regions cognuës, Sed neque quam multæ species, et nomina quæ sint, Est numerus. Les sçavans parlent, et denotent leurs fantasies, plus specifiquement, et par le le menu: Moy, qui n'y voy qu'autant que l'usage m'en informe, sans regle, presente generalement les miennes, et à tastons. Comme en cecy: Je prononce ma sentence par articles descousus: c'est chose qui ne se peut dire à la fois, et en bloc. La relation, et la conformité, ne se trouvent point en telles ames que les nostres, basses et communes. La sagesse est un bastiment solide et entier, dont chaque piece tient son rang et porte sa marque. Sola sapientia in se tota conversa est. Je laisse aux artistes, et ne sçay s'ils en viennent à bout, en chose si meslee, si menue et fortuite, de renger en bandes, ceste infinie diversité de visages; et arrester nostre inconstance, et la mettre par ordre. Non seulement je trouve malaysé, d'attacher nos actions les unes aux autres: mais chacune à part soy, je trouve malaysé, de la designer proprement, par quelque qualité principale: tant elles sont doubles et bigarrees à divers lustres. Ce qu'on remarque pour rare; au Roy de Macedoine, Perseus, que son esprit, ne s'attachant à aucune condition, alloit errant par tout genre de vie: et representant des moeurs, si essorees et vagabondes qu'il n'estoit cogneu ny de luy ny d'autre, quel homme ce fust, me semble à peu pres convenir à tout le monde. Et par dessus tous, j'ay veu quelque autre de sa taille, à qui ceste conclusion s'appliqueroit plus proprement encore, ce croy-je. Nulle assiette moyenne: s'emportant tousjours de l'un à l'autre extreme, par occasions indivinables: nulle espece de train, sans traverse, et contrarieté merveilleuse: nulle faculté simple: si que le plus vray semblablement qu'on en pourra feindre un jour, ce sera, qu'il affectoit, et estudioit de se rendre cogneu, par estre mescognoissable. Il faict besoin d'oreilles bien fortes, pour s'ouyr franchement juger. Et par ce qu'il en est peu, qui le puissent souffrir sans morsure: ceux qui se hazardent de l'entreprendre envers nous; nous monstrent un singulier effect d'amitié. Car c'est aimer sainement, d'entreprendre à blesser et offencer, pour profiter. Je trouve rude de juger celuy-la, en qui les mauvaises qualitez surpassent les bonnes. Platon ordonne trois parties, à qui veut examiner l'ame d'un autre, science, bienvueillance, hardiesse. Quelque fois on me demandoit, à quoy j'eusse pensé estre bon, qui se fust advisé de se servir de moy, pendant que j'en avois l'aage: Dum melior vires sanguis dabat, æmula necdum Temporibus geminis canebat sparsa senectus. A rien, fis-je. Et m'excuse volontiers de ne sçavoir faire chose, qui m'esclave à autruy. Mais j'eusse dit ses veritez à mon maistre, et eusse controollé ses moeurs, s'il eust voulu: Non en gros, par leçons scholastiques, que je ne sçay point, et n'en vois naistre aucune vraye reformation, en ceux qui les sçavent: Mais les observant pas à pas, à toute opportunité: et en jugeant à l'oeil, piece à piece, simplement et naturellement. Luy faisant voir quel il est en l'opinion commune: m'opposant à ses flatteurs. Il n'y a nul de nous, qui ne valust moins que les Roys, s'il estoit ainsi continuellement corrompu, comme ils sont, de ceste canaille de gens. Comment, si Alexandre, ce grand et Roy et Philosophe, ne s'en peut deffendre? J'eusse eu assez de fidelité, de jugement, et de liberté, pour cela. Ce seroit un office sans nom; autrement il perdroit son effect et sa grace. Et est un roolle qui ne peut indifferemment appartenir à tous. Car la verité mesme, n'a pas ce privilege, d'estre employee à toute heure, et en toute sorte: son usage tout noble qu'il est, a ses circonscriptions, et limites. Il advient souvent, comme le monde est, qu'on la lasche à l'oreille du Prince, non seulement sans fruict, mais dommageablement, et encore injustement. Et ne me fera lon pas accroire, qu'une sainte remonstrance, ne puisse estre appliquee vitieusement: et que l'interest de la substance, ne doyve souvent ceder à l'interest de la forme. Je voudrois à ce mestier, un homme contant de sa fortune, Quod sit, esse velit, nihilque malit: et nay de moyenne fortune: D'autant, que d'une part, il n'auroit point de crainte de toucher vivement et profondement le coeur du maistre, pour ne perdre par là, le cours de son avancement: Et d'autre part, pour estre d'une condition moyenne, il auroit plus aysee communication à toute sorte de gens. Je le voudroy à un homme seul: car respandre le privilege de ceste liberté et privauté à plusieurs, engendreroit une nuisible irreverence. Ouy, et de celuy là, je requerroy sur tout la fidelité du silence. Un Roy n'est pas à croire, quand il se vante de sa constance, à attendre le rencontre de l'ennemy, pour sa gloire: si pour son profit et amendement, il ne peut souffrir la liberté des parolles d'un amy, qui n'ont autre effort, que de luy pincer l'ouye: le reste de leur effect estant en sa main. Or il n'est aucune condition d'hommes, qui ait si grand besoing, que ceux-là, de vrais et libres advertissemens. Ils soustiennent une vie publique, et ont à agreer à l'opinion de tant de spectateurs, qui comme on a accoustumé de leur taire tout ce qui les divertit de leur route, ils se trouvent sans le sentir, engagez en la haine et detestation de leurs peuples, pour des occasions souvent, qu'ils eussent peu eviter, à nul interest de leurs plaisirs mesme, qui les en eust advisez et redressez à temps. Communement leurs favorits regardent à soy, plus qu'au maistre: Et il leur va de bon: d'autant qu'à la verité, la plus part des offices de la vraye amitié, sont envers le souverain, en un rude et perilleux essay: De maniere, qu'il y fait besoin, non seulement beaucoup d'affection et de franchise, mais encore de courage. En fin, toute ceste fricassee que je barbouille ici, n'est qu'un registre des essais de ma vie: qui est pour l'interne santé exemplaire assez, à prendre l'instruction à contrepoil. Mais quant a la santé corporelle, personne ne peut fournir d'experience plus utile que moy: qui la presente pure, nullement corrompue et alteree par art, et par opination. L'experience est proprement sur son fumier au subject de la medecine, où la raison luy quitte toute la place. Tybere disoit, que quiconque avoit vescu vingt ans, se devoit respondre des choses qui luy estoient nuisibles ou salutaires, et se sçavoir conduire sans medecine. Et le pouvoit avoir apprins de Socrates: lequel conseillant à ses disciples soigneusement, et comme un tres principal estude, l'estude de leur santé, adjoustoit, qu'il estoit malaisé, qu'un homme d'entendement, prenant garde à ses exercices à son boire et à son manger, ne discernast mieux que tout medecin, ce qui luy estoit bon ou mauvais. Si fait la medecine profession d'avoir tousjours l'experience pour touche de son operation. Ainsi Platon avoit raison de dire, que pour estre vray medecin, il seroit necessaire que celuy qui l'entreprendroit, eust passé par toutes les maladies, qu'il veut guerir, et par tous les accidens et circonstances dequoy il doit juger. C'est raison qu'ils prennent la verole, s'ils la veulent sçavoir penser. Vrayement je m'en fierois à celuy la. Car les autres nous guident, comme celuy qui peint les mers, les escueils et les ports, estant assis, sur sa table, et y faict promener le modele d'un navire en toute seurté: Jettez-le à l'effect, il ne sçait par où s'y prendre: Ils font telle description de nos maux, que faict un trompette de ville, qui crie un cheval ou un chien perdu, tel poil, telle hauteur, telle oreille: mais presentez le luy, il ne le cognoit pas pourtant. Pour Dieu, que la medecine me face un jour quelque bon et perceptible secours, voir comme je crieray de bonne foy, Tandem efficaci do manus scientiæ. Les arts qui promettent de nous tenir le corps en santé, et l'ame en santé, nous promettent beaucoup: mais aussi n'en est-il point, qui tiennent moins ce qu'elles promettent. Et en nostre temps, ceux qui font profession de ces arts entre nous, en monstrent moins les effects que tous autres hommes. On peut dire d'eux, pour le plus, qu'ils vendent les drogues medecinales: mais qu'ils soient medecins, cela ne peut on dire. J'ay assez vescu, pour mettre en comte l'usage, qui m'a conduict si loing. Pour qui en voudra gouster: j'en ay faict l'essay, son eschançon. En voyci quelques articles, comme la souvenance me les fornira. Je n'ay point de façon, qui ne soit allee variant selon les accidents: Mais j'enregistre celles, que j'ay plus souvent veu en train: qui ont eu plus de possession en moy jusqu'à ceste heure. Ma forme de vie, est pareille en maladie comme en santé: mesme lict, mesmes heures, mesmes viandes me servent, et mesme breuvage. Je n'y adjouste du tout rien, que la moderation du plus et du moins, selon ma force et appetit. Ma santé, c'est maintenir sans destourbier mon estat accoustumé. Je voy que la maladie m'en desloge d'un costé: si je crois les medecins, ils m'en destourneront de l'autre: et par fortune, et par art, me voyla hors de ma routte. Je ne crois rien plus certainement que cecy: que je ne sçauroy estre offencé par l'usage des choses que j'ay si long temps accoustumees. C'est à la coustume de donner forme à nostre vie, telle qu'il luy plaist, elle peult tout en cela. C'est le breuvage de Circé, qui diversifie nostre nature, comme bon luy semble. Combien de nations, et à trois pas de nous, estiment ridicule la craincte du serein, qui nous blesse si apparemment: et nos bateliers et nos paysans s'en moquent. Vous faites malade un Alleman, de le coucher sur un matelas: comme un Italien sur la plume, et un François sans rideau et sans feu. L'estomach d'un Espagnol, ne dure pas à nostre forme de manger, ny le nostre à boire à la Souysse. Un Allemand me feit plaisir à Auguste, de combattre l'incommodité de nos fouyers, par ce mesme argument, dequoy nous nous servons ordinairement à condamner leurs poyles. Car à la verité, ceste chaleur croupie, et puis la senteur de ceste matiere reschauffée, dequoy ils sont composez, enteste la plus part de ceux qui n'y sont experimentez: moy non. Mais au demeurant, estant ceste chaleur egale, constante et universelle, sans lueur, sans fumée, sans le vent que l'ouverture de nos cheminées nous apporte, elle a bien par ailleurs, dequoy se comparer à la nostre. Que n'imitons nous l'architecture Romaine? Car on dit, que anciennement, le feu ne se faisoit en leurs maisons que par le dehors, et au pied d'icelles: d'où s'inspiroit la chaleur à tout de logis, par les tuyaux practiquez dans l'espais du mur, lesquels alloient embrassant les lieux qui en devoient estre eschauffez. Ce que j'ay veu clairement signifié, je ne sçay où, en Seneque. Cestuy-cy, m'oyant louër les commoditez, et beautez de sa ville: qui le merite certes: commença à me plaindre, dequoy j'avois à m'en eslongner. Et dés premiers inconveniens qu'il m'allega, ce fut la poisanteur de teste, que m'apporteroient les cheminées ailleurs. Il avoit ouï faire ceste plainte à quelqu'un, et nous l'attachoit, estant privé par l'usage de l'appercevoir chez luy. Toute chaleur qui vient du feu, m'affoiblit et m'appesantit. Si disoit Evenus, que le meilleur condiment de la vie, estoit le feu. Je prens plustost toute autre façon d'eschaper au froid. Nous craignons les vins au bas: en Portugal, ceste fumée est en delices, et est le breuvage des princes. En somme, chasque nation a plusieurs coustumes et usances, qui sont non seulement incognues, mais farouches et miraculeuses à quelque autre nation. Que ferons nous à ce peuple, qui ne fait recepte que de tesmoignages imprimez, qui ne croit les hommes s'ils ne sont en livre, ny la verité, si elle n'est d'aage competant? Nous mettons en dignité nos sottises, quand nous les mettons en moule. Il y a bien pour luy, autre poix, de dire: je l'ay leu: que si vous dictes: je l'ay ouy dire. Mais moy, qui ne mescrois non plus la bouche, que la main des hommes: et qui sçay qu'on escript autant indiscretement qu'on parle: et qui estime ce siecle, comme un autre passé, j'allegue aussi volontiers un mien amy, que Aulugelle, et que Macrobe: et ce que j'ay veu, que ce qu'ils ont escrit. Et comme ils tiennent de la vertu, qu'elle n'est pas plus grande, pour estre plus longue: j'estime de mesme de la verité, que pour estre plus vieille, elle n'est pas plus sage. Je dis souvent que c'est pure sottise, qui nous fait courir apres les exemples estrangers et scholastiques: Leur fertilité est pareille à cette heure à celle du temps d'Homere et de Platon. Mais n'est-ce pas, que nous cherchons plus l'honneur de l'allegation, que la verité du discours? Comme si c'estoit plus d'emprunter, de la boutique de Vascosan, ou de Plantin, nos preuves, que de ce qui se voit en nostre village. Ou bien certes, que nous n'avons pas l'esprit, d'esplucher, et faire valoir, ce qui se passe devant nous, et le juger assez vifvement, pour le tirer en exemple. Car si nous disons, que l'authorité nous manque, pour donner foy à nostre tesmoignage, nous le disons hors de propos. D'autant qu'à mon advis, des plus ordinaires choses, et plus communes, et cognuës, si nous sçavions trouver leur jour, se peuvent former les plus grands miracles de nature, et les plus merveilleux exemples, notamment sur le subject des actions humaines. Or sur mon subject, laissant les exemples que je sçay par les livres: Et ce que dit Aristote d'Andron Argien, qu'il traversoit sans boire les arides sablons de la Lybie. Un gentil-homme qui s'est acquité dignement de plusieurs charges, disoit où j'estois, qu'il estoit allé de Madril à Lisbonne, en plain esté, sans boire. Il se porte vigoureusement pour son aage, et n'a rien d'extraordinaire en l'usage de sa vie, que cecy, d'estre deux ou trois mois, voire un an, ce m'a-il dit, sans boire. Il sent de l'alteration, mais il la laisse passer: et tient, que c'est un appetit qui s'alanguit aiséement de soy-mesme: et boit plus par caprice, que pour le besoing, ou pour le plaisir. En voicy d'un autre. Il n'y a pas long temps, que je rencontray l'un des plus sçavans hommes de France, entre ceux de non mediocre fortune, estudiant au coin d'une sale, qu'on luy avoit rembarré de tapisserie: et autour de luy, un tabut de ses valets, plain de licence. Il me dit, et Seneque quasi autant de soy, qu'il faisoit son profit de ce tintamarre: comme si battu de ce bruict, il se ramenast et reserrast plus en soy, pour la contemplation, et que ceste tempeste de voix repercutast ses pensées au dedans. Estant escholier à Padoüe, il eut son estude si long temps logé à la batterie des coches, et du tumulte de la place, qu'il se forma non seulement au mespris, mais à l'usage du bruit, pour le service de ses estudes. Socrates respondit à Alcibiades, s'estonnant comme il pouvoit porter le continuel tintamarre de la teste de sa femme: Comme ceux, qui sont accoustumez à l'ordinaire bruit des rouës à puiser de l'eau. Je suis bien au contraire: j'ay l'esprit tendre et facile à prendre l'essor: Quand il est empesché à part soy, le moindre bourdonnement de mousche l'assassine. Seneque en sa jeunesse, ayant mordu chaudement, à l'exemple de Sextius, de ne manger chose, qui eust prins mort: s'en passoit dans un an, avec plaisir, comme il dit. Et s'en deporta seulement, pour n'estre soupçonné, d'emprunter ceste reigle d'aucunes religions nouvelles, qui la semoyent. Il print quand et quand des preceptes d'Attalus, de ne se coucher plus sur des loudiers, qui enfondrent: et employa jusqu'à la vieillesse ceux qui ne cedent point au corps. Ce que l'usage de son temps, luy faict compter à rudesse, le nostre, nous le faict tenir à mollesse. Regardez la difference du vivre de mes valets à bras, à la mienne: les Scythes et les Indes n'ont rien plus eslongné de ma force, et de ma forme. Je sçay, avoir retiré de l'aumosne, des enfans pour m'en servir, qui bien tost apres m'ont quicté et ma cuisine, et leur livrée: seulement, pour se rendre a leur premiere vie. Et en trouvay un, amassant depuis, des moules, emmy la voirie, pour son disner, que par priere, ny par menasse, je ne sçeu distraire de la saveur et douceur, qu'il trouvoit en l'indigence. Les gueux ont leurs magnificences, et leurs voluptez, comme les riches: et, dit-on, leurs dignitez et ordres politiques. Ce sont effects de l'accoustumance: Elle nous peut duire, non seulement à telle forme qu'il luy plaist (pourtant, disent les sages, nous faut-il planter à la meilleure, qu'elle nous facilitera incontinent) mais aussi au changement et à la variation: qui est le plus noble, et le plus utile de ses apprentissages. La meilleure de mes complexions corporelles, c'est d'estre flexible et peu opiniastre. J'ay des inclinations plus propres et ordinaires, et plus aggreables, que d'autres: Mais avec bien peu d'effort, je m'en destourne, et me coule aiséement à la façon contraire. Un jeune homme, doit troubler ses regles, pour esveiller sa vigueur: la garder de moisir et s'apoltronir: Et n'est train de vie, si sot et si debile, que celuy qui se conduict par ordonnance et discipline. Ad primum lapidem vectari cùm placet, hora Sumitur ex libro, si prurit frictus ocelli Angulus, inspecta genesi collyria quærit. Il se rejettera souvent aux excez mesme, s'il m'en croit: autrement, la moindre desbauche le ruyne: Il se rend incommode et des-aggreable en conversation. La plus contraire qualité à un honneste homme, c'est la delicatesse et obligation à certaine façon particuliere. Et elle est particuliere, si elle n'est ployable, et soupple. Il y a de la honte, de laisser à faire par impuissance, ou de n'oser, ce qu'on voit faire à ses compaignons. Que telles gens gardent leur cuisine. Par tout ailleurs, il est indecent: mais à un homme de guerre, il est vitieux et insupportable. Lequel, comme disoit Philopoemen, se doit accoustumer à toute diversité, et inegalité de vie. Quoy que j'aye esté dressé autant qu'on a peu, à la liberté et à l'indifference, si est-ce que par nonchalance, m'estant en vieillissant, plus arresté sur certaines formes (mon aage est hors d'institution, et n'a desormais dequoy regarder ailleurs qu'à se maintenir) la coustume a desja sans y penser, imprimé si bien en moy son charactere, en certaines choses, que j'appelle excez de m'en despartir. Et sans m'essayer, ne puis, ny dormir sur jour, ny faire collation entre les repas, ny desjeuner, ny m'aller coucher sans grand intervalle: comme de trois heures, apres le soupper, ny faire des enfans, qu'avant le sommeil: ny les faire debout: ny porter ma sueur: ny m'abreuver d'eau pure ou de vin pur: ny me tenir nud teste long temps: ny me faire tondre apres disner. Et me passerois autant mal-aisément de mes gans, que de ma chemise: et de me laver à l'issuë de table, et à mon lever: et de ciel et rideaux à mon lict, comme de choses bien necessaires: Je disnerois sans nape: mais à l'Alemande sans serviette blanche, tres-incommodéement. Je les souïlle plus qu'eux et les Italiens ne font: et m'ayde peu de cullier, et de fourchete. Je plains qu'on n'aye suyvy un train, que j'ay veu commencer à l'exemple des Roys: Qu'on nous changeast de serviette, selon les services, comme d'assiette. Nous tenons de ce laborieux soldat Marius, que vieillissant, il devint delicat en son boire: et ne le prenoit qu'en une sienne couppe particuliere. Moy je me laisse aller de mesme à certaine forme de verres, et ne boy pas volontiers en verre commun: Non plus que d'une main commune: Tout metail m'y desplaist au prix d'une matiere claire et transparante: Que mes yeux y tastent aussi selon leur capacité. Je dois plusieurs telles mollesses à l'usage. Nature m'a aussi d'autre part apporté les siennes: Comme de ne soustenir plus deux plains repas en un jour, sans surcharger mon estomach: N'y l'abstinence pure de l'un des repas: sans me remplir de vents, assecher ma bouche, estonner mon appetit: De m'offenser d'un long serein. Car depuis quelques années, aux courvées de la guerre, quand toute la nuict y court, comme il advient communément, apres cinq ou six heures, l'estomach me commence à troubler, avec vehemente douleur de teste: et n'arrive point au jour, sans vomir. Comme les autres s'en vont desjeuner, je m'en vay dormir: et au partir de là, aussi gay qu'au paravant. J'avois tousjours appris, que le serein ne s'espandoit qu'à la naissance de la nuict: mais hantant ces années passées familierement, et long temps, un seigneur imbu de ceste creance, que le serein est plus aspre et dangereux sur l'inclination du Soleil, une heure ou deux avant son coucher: lequel il evite songneusement, et mesprise celuy de la nuict: il a cuidé m'imprimer, non tant son discours, que son sentiment. Quoy, que le doubte mesme, et l'inquisition frappe nostre imagination, et nous change? Ceux qui cedent tout à coup à ces pentes, attirent l'entiere ruine sur eux. Et plains plusieurs gentils-hommes, qui par la sottise de leurs medecins, se sont mis en chartre tous jeunes et entiers. Encores vaudroit-il mieux souffrir un reume, que de perdre pour jamais, par desaccoustumance, le commerce de la vie commune, en action de si grand usage. Fascheuse science: qui nous descrie, les plus douces heures du jour. Estendons nostre possession jusques aux derniers moyens. Le plus souvent on s'y durcit, en s'opiniastrant, et corrige lon sa complexion: comme fit Cæsar le haut mal, à force de le mespriser et corrompre. On se doit adonner aux meilleures regles, mais non pas s'y asservir: Si ce n'est à celles, s'il y en a quelqu'une, ausquelles l'obligation et servitude soit utile. Et les Roys et les philosophes fientent, et les dames aussi: Les vies publiques se doivent à la ceremonie: la mienne obscure et privée, jouït de toute dispence naturelle: Soldat et Gascon, sont qualitez aussi, un peu subjettes à l'indiscretion. Parquoy, je diray cecy de ceste action: qu'il est besoing de la renvoyer à certaines heures, prescriptes et nocturnes, et s'y forcer par coustume, et assubjectir, comme j'ay faict: Mais non s'assujectir, comme j'ay faict en vieillissant, au soing de particuliere commodité de lieu, et de siege, pour ce service: et le rendre empeschant par longueur et mollesse: Toutesfois aux plus sales offices, est-il pas aucunement excusable, de requerir plus de soing et de netteté? Natura homo mundum Et elegans animal est. De toutes les actions naturelles, c'est celle, que je souffre plus mal volontiers m'estre interrompue. J'ay veu beaucoup de gens de guerre, incommodez du desreiglement de leur ventre: Tandis que le mien et moy, ne nous faillions jamais au poinct de nostre assignation: qui est au sault du lict, si quelque violente occupation, ou maladie ne nous trouble. Je ne juge donc point, comme je disois, où les malades se puissent mettre mieux en seurté, qu'en se tenant coy, dans le train de vie, où ils se sont eslevez et nourris. Le changement, quel qu'il soit, estonne et blesse. Allez croire que les chastaignes nuisent à un Perigourdin, ou à un Lucquois: et le laict et le fromage aux gens de la montaigne. On leur va ordonnant, une non seulement nouvelle, mais contraire forme de vie: Mutation qu'un sain ne pourroit souffrir. Ordonnez de l'eau à un Breton de soixante dix ans: enfermez dans une estuve un homme de marine: deffendez le promener à un laquay Basque: Ils les privent de mouvement, et en fin d'air et de lumiere. an vivere tanti est? Cogimur a suetis animum suspendere rebus, Atque ut vivamus, vivere desinimus: Hos superesse rear quibus Et spirabilis aer, Et lux qua regimur, redditur ipsa gravis. S'ils ne font autre bien, ils font aumoins cecy, qu'ils preparent de bonne heure les patiens à la mort, leur sapant peu à peu et retranchant l'usage de la vie. Et sain et malade, je me suis volontiers laissé aller aux appetits qui me pressoient. Je donne grande authorité à mes desirs et propensions. Je n'ayme point à guarir le mal par le mal. Je hay les remedes qui importunent plus que la maladie. D'estre subject à la colique, et subject à m'abstenir du plaisir de manger des huitres, ce sont deux maux pour un. Le mal nous pinse d'un costé, la regle de l'autre. Puis- qu'on est au hazard de se mesconter, hazardons nous plustost à la suitte du plaisir. Le monde faict au rebours, et ne pense rien utile, qui ne soit penible: La facilité luy est suspecte. Mon appetit en plusieurs choses, s'est assez heureusement accommodé par soy-mesme, et rangé à la santé de mon estomach. L'acrimonie et la pointe des sauces m'agréerent estant jeune: mon estomach s'en ennuyant depuis, le goust l'a incontinent suyvy. Le vin nuit aux malades: c'est la premiere chose, dequoy ma bouche se desgouste, et d'un degoust invincible. Quoy que je reçoive des-agreablement, me nuyt; et rien ne me nuyt, que je face avec faim, et allegresse: Je n'ay jamais receu nuysance d'action, qui m'eust esté bien plaisante. Et si ay fait ceder à mon plaisir, bien largement, toute conclusion medicinalle. Et me suis jeune, Quem circumcursans huc atque huc sæpe Cupido Fulgebat crocina splendidus in tunica, presté autant licentieusement et inconsiderément, qu'autre, au desir qui me tenoit saisi: Et militavi non sine gloria. Plus toutesfois en continuation et en durée, qu'en saillie. Sex me vix memini sustinuisse vices. Il y a du malheur certes, et du miracle, à confesser, en quelle foiblesse d'ans, je me rencontray premierement en sa subjection. Ce fut bien rencontre: car ce fut long temps avant l'aage de choix et de cognoissance: Il ne me souvient point de moy de si loing. Et peut on marier ma fortune à celle de Quartilla, qui n'avoit point memoire de son fillage. Inde tragus celerésque pili, mirandáque matri Barba meæ. Les medecins ployent ordinairement avec utilité, leurs regles, à la violence des envies aspres, qui surviennent aux malades. Ce grand desir ne se peut imaginer, si estranger et vicieux, que nature ne s'y applique. Et puis, combien est-ce de contenter la fantasie? A mon opinion ceste piece là importe de tout: aumoins, au delà de toute autre. Les plus griefs et ordinaires maux, sont ceux que la fantasie nous charge. Ce mot Espagnol me plaist à plusieurs visages: Defienda me Dios de my. Je plains estant malade, dequoy je n'ay quelque desir qui me donne ce contentement de l'assouvir: à peine m'en destourneroit la medecine. Autant en fay-je sain: Je ne voy guere plus qu'esperer et vouloir. C'est pitié d'estre alanguy et affoibly, jusques au souhaiter. L'art de medecine, n'est pas si resolue, que nous soyons sans authorité, quoy que nous facions. Elle change selon les climats, et selon les Lunes: selon Fernel et selon l'Escale. Si vostre medecin ne trouve bon, que vous dormez, que vous usez de vin, ou de telle viande: Ne vous chaille: je vous en trouveray un autre qui ne sera pas de son advis. La diversité des arguments et opinions medicinales, embrasse toute sorte de formes. Je vis un miserable malade, crever et se pasmer d'alteration, pour se guarir: et estre moqué depuis par un autre medecin: condamnant ce conseil comme nuisible. Avoit-il pas bien employé sa peine? Il est mort freschement de la pierre, un homme de ce mestier, qui s'estoit servy d'extreme abstinence à combattre son mal: ses compagnons disent, qu'au rebours, ce jeusne l'avoit asseché, et luy avoit cuit le sable dans les rongnons. J'ay apperceu qu'aux blesseures, et aux maladies, le parler m'esmeut et me nuit, autant que desordre que je face. La voix me couste, et me lasse: car je l'ay haute et efforcée: Si que, quand je suis venu à entretenir l'oreille des grands, d'affaires de poix, je les ay mis souvent en soing de moderer ma voix. Ce compte merite de me divertir. Quelqu'un, en certaine eschole Grecque, parloit haut comme moy: le maistre des ceremonies luy manda qu'il parlast plus bas: Qu'il m'envoye, fit-il, le ton auquel il veut que je parle. L'autre luy repliqua, qu'il prinst son ton des oreilles de celuy à qui il parloit. C'estoit bien dit, pourveu qu'il s'entende: Parlez selon ce que vous avez affaire à vostre auditeur. Car si c'est à dire, suffise vous qu'il vous oye: ou, reglez vous par luy: je ne trouve pas que ce fust raison. Le ton et mouvement de la voix, a quelque expression, et signification de mon sens: c'est à moy à le conduire, pour me representer. Il y a voix pour instruire, voix pour flater, ou pour tancer. Je veux que ma voix non seulement arrive à luy, mais à l'avanture qu'elle le frappe, et qu'elle le perse. Quand je mastine mon laquay, d'un ton aigre et poignant: il seroit bon qu'il vinst à me dire: Mon maistre parlez plus doux, je vous oy bien. Est quædam vox ad auditum accommodata, non magnitudine, sed proprietate. La parole est moitié à celuy qui parle, moitié à celuy qui l'escoute. Cestuy-cy se doibt preparer à la recevoir, selon le branle qu'elle prend. Comme entre ceux qui joüent à la paume, celuy qui soustient, se desmarche et s'appreste, selon qu'il voit remuer celuy qui luy jette le coup, et selon la forme du coup. L'experience m'a encores appris cecy, que nous nous perdons d'impatience. Les maux ont leur vie, et leurs bornes, leurs maladies et leur santé: La constitution des maladies, est formée au patron de la constitution des animaux. Elles ont leur fortune limitée dés leur naissance: et leurs jours. Qui essaye de les abbreger imperieusement, par force, au travers de leur course, il les allonge et multiplie: et les harselle, au lieu de les appaiser. Je suis de l'advis de Crantor, qu'il ne faut ny obstinéement s'opposer aux maux, et à l'estourdi: ny leur succomber de mollesse: mais qu'il leur faut ceder naturellement, selon leur condition et la nostre. On doit donner passage aux maladies: et je trouve qu'elles arrestent moins chez moy, qui les laisse faire. Et en ay perdu de celles qu'on estime plus opiniastres et tenaces, de leur propre decadence: sans ayde et sans art, et contre ses reigles. Laissons faire un peu à nature: elle entend mieux ses affaires que nous. Mais un tel en mourut. Si ferez vous: sinon de ce mal là, d'un autre. Et combien n'ont pas laissé d'en mourir, ayants trois medecins à leur cul? L'exemple est un miroüer vague, universel et à tout sens. Si c'est une medecine voluptueuse, acceptez la; c'est tousjours autant de bien present. Je ne m'arresteray ny au nom ny à la couleur, si elle est delicieuse et appetissante: Le plaisir est des principales especes du profit. J'ay laissé envieillir et mourir en moy, de mort naturelle, des rheumes, defluxions goutteuses; relaxation; battement de coeur; micraines; et autres accidens, que j'ay perdu, quand je m'estois à demy formé à les nourrir. On les conjure mieux par courtoisie, que par braverie. Il faut souffrir doucement les loix de nostre condition: Nous sommes pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades, en despit de toute medecine. C'est la premiere leçon, que les Mexicains font à leurs enfans; quand au partir du ventre des meres, ils les vont saluant, ainsin: Enfant, tu és venu au monde pour endurer: endure, souffre, et tais toy. C'est injustice de se douloir qu'il soit advenu à quelqu'un, ce qui peut advenir à chacun. Indignare si quid in te iniquè propriè constitutum est. Voyez un vieillart, qui demande à Dieu qu'il luy maintienne sa santé entiere et vigoureuse; c'est à dire qu'il le remette en jeunesse: Stulte quid hæc frustra votis puerilibus optas? N'est-ce pas folie? sa condition ne le porte pas. La goutte, la gravelle, l'indigestion, sont symptomes des longues années; comme des longs voyages, la chaleur, les pluyes, et les vents. Platon ne croit pas, qu'Æsculape se mist en peine, de prouvoir par regimes, à faire durer la vie, en un corps gasté et imbecille: inutile à son pays, inutile à sa vacation: et à produire des enfants sains et robustes: et ne trouve pas, ce soing convenable à la justice et prudence divine, qui doit conduire toutes choses à l'utilité. Mon bon homme, c'est faict: on ne vous sçauroit redresser: on vous plastrera pour le plus, et estançonnera un peu, et allongera-lon de quelque heure vostre misere. Non secus instantem cupiens fulcire ruinam, Diversis contrà nititur obicibus, Donec certa dies omni compage soluta, Ipsum cum rebus subruat auxilium. Il faut apprendre à souffrir, ce qu'on ne peut eviter. Nostre vie est composée, comme l'harmonie du monde, de choses contraires, aussi de divers tons, doux et aspres, aigus et plats, mols et graves: Le Musicien qui n'en aymeroit que les uns, que voudroit il dire? Il faut qu'il s'en sçache servir en commun, et les mesler. Et nous aussi, les biens et les maux, qui sont consubstantiels à nostre vie. Nostre estre ne peut sans ce meslange; et y est l'une bande non moins necessaire que l'autre. D'essayer à regimber contre la necessité naturelle, c'est representer la folie de Ctesiphon, qui entreprenoit de faire à coups de pied avec sa mule. Je consulte peu, des alterations, que je sens; Car ces gens icy sont avantageux, quand ils vous tiennent à leur misericorde. Ils vous gourmandent les oreilles, de leurs prognostiques; et me surprenant autrefois affoibly du mal, m'ont injurieusement traicté de leurs dogmes, et troigne magistrale: me menassent tantost de grandes douleurs, tantost de mort prochaine: Je n'en estois abbatu, ny deslogé de ma place, mais j'en estois heurté et poussé: Si mon jugement n'en est ny changé, ny troublé: au moins il en estoit empesché. C'est tousjours agitation et combat. Or je traicte mon imagination le plus doucement que je puis; et la deschargerois si je pouvois, de toute peine et contestation. Il la faut secourir, et flatter, et pipper qui peut. Mon esprit est propre à cet office. Il n'a point faute d'apparences par tout. S'il persuadoit, comme il presche, il me secourroit heureusement. Vous en plaist-il un exemple? Il dict, que c'est pour mon mieux, que j'ay la gravele. Que les bastimens de mon aage, ont naturellement à souffrir quelque gouttiere. Il est temps qu'ils commencent à se lascher et desmentir: C'est une commune necessité: Et n'eust on pas faict pour moy, un nouveau miracle. Je paye par là, le loyer deu à la vieillesse; et ne sçaurois en avoir meilleur comte. Que la compagnie me doit consoler; estant tombé en l'accident le plus ordinaire des hommes de mon temps. J'en vois par tout d'affligez de mesme nature de mal. Et m'en est la societé honorable, d'autant qu'il se prend plus volontiers aux grands: son essence a de la noblesse et de la dignité. Que des hommes qui en sont frappez, il en est peu de quittes à meilleure raison: et si, il leur couste la peine d'un facheux regime, et la prise ennuieuse, et quotidienne, des drogues medecinales: Là où, je le doy purement à ma bonne fortune. Car quelques bouillons communs de l'eringium, et herbe du Turc, que deux ou trois fois j'ay avalé, en faveur des dames, qui plus gracieusement que mon mal n'est aigre, m'en offroyent la moitié du leur: m'ont semblé esgalement faciles à prendre, et inutiles en operation. Ils ont à payer mille voeux à Æsculape, et autant d'escus à leur medecin, de la profluvion de sable aisée et abondante, que je reçoy souvent par le benefice de nature. La decence mesme de ma contenance en compagnie, n'en est pas troublée: et porte mon eau dix heures, et aussi long temps qu'un sain. La crainte de ce mal, dit-il, t'effrayoit autresfois, quand il t'estoit incogneu: Les cris et le desespoir, de ceux qui l'aigrissent par leur impatience, t'en engendroient l'horreur. C'est un mal, qui te bat les membres, par lesquels tu as le plus failly: Tu és homme de conscience: Quæ venit indignè pæna, dolenda venit. Regarde ce chastiement; il est bien doux au prix d'autres, et d'une faveur paternelle. Regarde sa tardifveté: il n'incommode et occupe, que la saison de ta vie, qui ainsi comme ainsin est mes-huy perdue et sterile; ayant faict place à la licence et plaisirs de ta jeunesse, comme par composition. La crainte et pitié, que le peuple a de ce mal, te sert de matiere de gloire. Qualité, de laquelle si tu as le jugement purgé, et en as guery ton discours, tes amis pourtant en recognoissent encore quelque teinture en ta complexion. Il y a plaisir à ouyr dire de soy: Voyla bien de la force: voila bien de la patience. On te voit suer d'ahan, pallir, rougir, trembler, vomir jusques au sang, souffrir des contractions et convulsions estranges, degoutter par fois de grosses larmes des yeux, rendre les urines espesses, noires, et effroyables, ou les avoir arrestées par quelque pierre espineuse et herissée qui te poinct, et escorche cruellement le col de la verge, entretenant cependant les assistans, d'une contenance commune; bouffonant à pauses avec tes gens: tenant ta partie en un discours tendu: excusant de parolle ta douleur, et rabbatant de ta souffrance. Te souvient-il, de ces gens du temps passé, qui recherchoyent les maux avec si grand faim, pour tenir leur vertu en haleine, et en exercice? mets le cas que nature te porte, et te pousse à cette glorieuse escole, en laquelle tu ne fusses jamais entré de ton gré. Si tu me dis, que c'est un mal dangereux et mortel: Quels autres ne le sont? Car c'est une pipperie medecinale, d'en excepter aucuns; qu'ils disent n'aller point de droict fil à la mort: Qu'importe, s'ils y vont par accident; et s'ils glissent, et gauchissent aisément, vers la voye qui nous y meine? Mais tu ne meurs pas de ce que tu es malade: tu meurs de ce que tu es vivant. La mort te tue bien, sans le secours de la maladie. Et à d'aucuns, les maladies ont esloigné la mort: qui ont plus vescu, de ce qu'il leur sembloit s'en aller mourants. Joint qu'il est, comme des playes, aussi des maladies medecinales et salutaires. La colique est souvent non moins vivace que vous. Il se voit des hommes, ausquels elle a continué depuis leur enfance jusques à leur extreme vieillesse; et s'ils ne luy eussent failly de compagnie, elle estoit pour les assister plus outre. Vous la tuez plus souvent qu'elle ne vous tue. Et quand elle te presenteroit l'image de la mort voisine, seroit-ce pas un bon office, à un homme de tel aage, de le ramener aux cogitations de sa fin? Et qui pis est, tu n'as plus pour quoy guerir: Ainsi comme ainsin, au premier jour la commune necessité t'appelle. Considere combien artificielement et doucement, elle te desgouste de la vie, et desprend du monde: non te forçant, d'une subjection tyrannique, comme tant d'autres maux, que tu vois aux vieillards, qui les tiennent continuellement entravez, et sans relasche de foiblesses et douleurs: mais par advertissemens, et instructions reprises à intervalles; entremeslant des longues pauses de repos, comme pour te donner moyen de mediter et repeter sa leçon à ton aise. Pour te donner moyen de juger sainement, et prendre party en homme de coeur, elle te presente l'estat de ta condition entiere, et en bien et en mal; et en mesme jour, une vie tres-alegre tantost, tantost insupportable. Si tu n'accoles la mort, au moins tu luy touches en paume, une fois le mois. Par où tu as de plus à esperer, qu'elle t'attrappera un jour sans menace. Et qu'estant si souvent conduit jusques au port: te fiant d'estre encore aux termes accoustumez, on t'aura et ta fiance, passé l'eau un matin, inopinément. On n'a point à se plaindre des maladies, qui partagent loyallement le temps avec la santé. Je suis obligé à la fortune, dequoi elle m'assaut si souvent de mesme sorte d'armes: Elle m'y façonne, et m'y dresse par usage, m'y durcit et habitue: je sçay à peu pres mes-huy, en quoy j'en dois estre quitte. A faute de memoire naturelle, j'en forge de papier. Et comme quelque nouveau symptome survient à mon mal, je l'escris: d'où il advient, qu'à cette heure, estant quasi passé par toute sorte d'exemples: si quelque estonnement me menace: feuilletant ces petits brevets descousus, comme des feuilles Sybillines, je ne faux plus de trouver où me consoler, de quelque prognostique favorable, en mon experience passée. Me sert aussi l'accoustumance, à mieux esperer pour l'advenir. Car la conduicte de ce vuidange, ayant continué si long temps; il est à croire, que nature ne changera point ce train, et n'en adviendra autre pire accident, que celuy que je sens. En outre; la condition de cette maladie n'est point mal advenante à ma complexion prompte et soudaine. Quand elle m'assault mollement, elle me faict peur, car c'est pour long temps: Mais naturellement, elle a des excez vigoureux et gaillarts. Elle me secouë à outrance, pour un jour ou deux. Mes reins ont duré un aage, sans alteration; il y en a tantost un autre, qu'ils ont changé d'estat. Les maux ont leur periode comme les biens: à l'advanture est cet accident à sa fin. L'aage affoiblit la chaleur de mon estomach; sa digestion en estant moins parfaicte, il renvoye cette matiere cruë à mes reins. Pourquoy ne pourra estre à certaine revolution, affoiblie pareillement la chaleur de mes reins; si qu'ils ne puissent plus petrifier mon flegme; et nature s'acheminer à prendre quelque autre voye de purgation? Les ans m'ont evidemment faict tarir aucuns rheumes; Pourquoy non ces excremens, qui fournissent de matiere à la grave? Mais est-il rien doux, au prix de cette soudaine mutation; quand d'une douleur extreme, je viens par le vuidange de ma pierre, à recouvrer, comme d'un esclair, la belle lumiere de la santé: si libre, et si pleine: comme il advient en noz soudaines et plus aspres coliques? Y a il rien en cette douleur soufferte, qu'on puisse contrepoiser au plaisir d'un si prompt amendement? De combien la santé me semble plus belle apres la maladie, si voisine et si contigue, que je les puis recognoistre en presence l'une de l'autre, en leur plus hault appareil: où elles se mettent à l'envy, comme pour se faire teste et contrecarre! Tout ainsi que les Stoïciens disent, que les vices sont utilement introduicts, pour donner prix et faire espaule à la vertu: nous pouvons dire, avec meilleure raison, et conjecture moins hardie, que nature nous a presté la douleur, pour l'honneur et service de la volupté et indolence. Lors que Socrates apres qu'on l'eust deschargé de ses fers, sentit la friandise de cette demangeaison, que leur pesanteur avoit causé en ses jambes: il se resjouit, à considerer l'estroitte alliance de la douleur à la volupté: comme elles sont associées d'une liaison necessaire: si qu'à tours, elles se suyvent, et entr'engendrent: Et s'escrioit au bon Esope, qu'il deust avoir pris, de cette consideration, un corps propre à une belle fable. Le pis que je voye aux autres maladies, c'est qu'elles ne sont pas si griefves en leur effect, comme elles sont en leur yssue. On est un an à se ravoir, tousjours plein de foiblesse, et de crainte. Il y a tant de hazard, et tant de degrez, à se reconduire à sauveté, que ce n'est jamais faict. Avant qu'on vous aye deffublé d'un couvrechef, et puis d'une calote, avant qu'on vous aye rendu l'usage de l'air, et du vin, et de vostre femme, et des melons, c'est grand cas si vous n'estes recheu en quelque nouvelle misere. Cette-cy a ce privilege, qu'elle s'emporte tout net. Là où les autres laissent tousjours quelque impression, et alteration, qui rend le corps susceptible de nouveau mal, et se prestent la main les uns aux autres. Ceux la sont excusables, qui se contentent de leur possession sur nous, sans l'estendre, et sans introduire leur sequele: Mais courtois et gratieux sont ceux, de qui le passage nous apporte quelque utile consequence. Depuis ma colique, je me trouve deschargé d'autres accidens: plus ce me semble que je n'estois auparavant, et n'ay point eu de fiebvre depuis. J'argumente, que les vomissemens extremes et frequents que je souffre, me purgent: et d'autre costé, mes degoustemens, et les jeusnes estranges, que je passe, digerent mes humeurs peccantes: et nature vuide en ces pierres, ce qu'elle a de superflu et nuysible. Qu'on ne me die point, que c'est une medecine trop cher vendue. Car quoy tant de puans breuvages, cauteres, incisions, suées, sedons, dietes, et tant de formes de guarir, qui nous apportent souvent la mort, pour ne pouvoir soustenir leur violence, et importunité? Par ainsi, quand je suis attaint, je le prens à medecine: quand je suis exempt, je le prens à constante et entiere delivrance. Voicy encore une faveur de mon mal, particuliere. C'est qu'à peu pres, il faict son jeu à part, et me laisse faire le mien; où il ne tient qu'à faute de courage: En sa plus grande esmotion, je l'ay tenu dix heures à cheval: Souffrez seulement, vous n'avez que faire d'autre regime: Jouez, disnez, courez, faictes cecy, et faictes encore cela, si vous pouvez; vostre desbauche y servira plus, qu'elle n'y nuira. Dictes en autant à un verolé, à un goutteux, à un hernieux. Les autres maladies, ont des obligations plus universelles; gehennent bien autrement noz actions; troublent tout nostre ordre, et engagent à leur consideration, tout l'estat de la vie. Cette-cy ne faict que pinser la peau; elle vous laisse l'entendement, et la volonté en vostre disposition, et la langue, et les pieds, et les mains. Elle vous esveille pustost qu'elle ne vous assoupit. L'ame est frapée de l'ardeur d'une fiebvre, et atterrée d'une epilepsie, et disloquée par une aspre micraine, et en fin estonnée par toutes les maladies qui blessent la masse, et les plus nobles parties: Icy, on ne l'attaque point. S'il luy va mal, à sa coulpe: Elle se trahit elle mesme, s'abandonne, et se desmonte. Il n'y a que les fols qui se laissent persuader, que ce corps dur et massif, qui se cuyt en noz rognons, se puisse dissoudre par breuvages. Parquoy depuis qu'il est esbranlé, il n'est que de luy donner passage, aussi bien le prendra-il. Je remarque encore cette particuliere commodité; que c'est un mal, auquel nous avons peu à deviner. Nous sommes dispensez du trouble, auquel les autres maux nous jettent, par l'incertitude de leurs causes, et conditions, et progrez. Trouble infiniement penible. Nous n'avons que faire de consultations et interpretations doctorales: les sens nous montrent que c'est, et où c'est. Par tels argumens, et forts et foibles, comme Cicero le mal de sa vieillesse, j'essaye d'endormir et amuser mon imagination, et graisser ses playes. Si elles s'empirent demain, demain nous y pourvoyrons d'autres eschappatoires. Qu'il soit vray. Voicy depuis de nouveau, que les plus legers mouvements espreignent le pur sang de mes reins. Quoy pour cela? je ne laisse de me mouvoir comme devant, et picquer apres mes chiens, d'une juvenile ardeur, et insolente. Et trouve que j'ay grand raison, d'un si important accident: qui ne me couste qu'une sourde poisanteur, et alteration en cette partie. C'est quelque grosse pierre, qui foulle et consomme la substance de mes roignons: et ma vie, que je vuide peu à peu: non sans quelque naturelle douceur, comme un excrement hormais superflu et empeschant. Or sens-je quelque chose qui crousle; ne vous attendez pas que j'aille m'amusant à recognoistre mon poux, et mes urines, pour y prendre quelque prevoyance ennuyeuse. Je seray assez à temps à sentir le mal, sans l'allonger par le mal de la peur. Qui craint de souffrir, il souffre desja de ce qu'il craint. Joint que la dubitation et ignorance de ceux, qui se meslent d'expliquer les ressorts de nature, et ses internes progrez: et tant de faux prognostiques de leur art, nous doit faire cognoistre, qu'ell'a ses moyens infiniment incognuz. Il y a grande incertitude, varieté et obscurité, de ce qu'elle nous promet ou menace. Sauf la vieillesse, qui est un signe indubitable de l'approche de la mort: de tous les autres accidents, je voy peu de signes de l'advenir, surquoy nous ayons à fonder nostre divination. Je ne me juge que par vray sentiment, non par discours: A quoy faire? puisque je n'y veux apporter que l'attente et la patience. Voulez vous sçavoir combien je gaigne à celà? Regardez ceux qui font autrement, et qui dependent de tant de diverses persuasions et conseils: combien souvent l'imagination les presse sans le corps. J'ay maintesfois prins plaisir estant en seurté, et delivre de ces accidens dangereux, de les communiquer aux medecins, comme naissans lors en moy: Je souffrois l'arrest de leurs horribles conclusions, bien à mon aise; et en demeurois de tant plus obligé à Dieu de sa grace, et mieux instruict de la vanité de cet art. Il n'est rien qu'on doive tant recommander à la jeunesse, que l'activeté et la vigilance. Nostre vie, n'est que mouvement. Je m'esbransle difficilement, et suis tardif par tout: à me lever, à me coucher, et à mes repas. C'est matin pour moy que sept heures: et où je gouverne; je ne disne, ny avant onze, ny ne souppe, qu'apres six heures. J'ay autrefois attribué la cause des fiebvres, et maladies où je suis tombé, à la pesanteur et assoupissement, que le long sommeil m'avoit apporté. Et me suis tousjours repenty de me rendormir le matin. Platon veut plus de mal à l'excés du dormir, qu'à l'excés du boire. J'ayme à coucher dur, et seul; voire sans femme, à la royalle: un peu bien couvert. On ne bassine jamais mon lict; mais depuis la vieillesse, on me donne quand j'en ay besoing, des draps, à eschauffer les pieds et l'estomach. On trouvoit à redire au grand Scipion, d'estre dormart, non à mon advis pour autre raison, sinon qu'il faschoit aux hommes, qu'en luy seul, il n'y eust aucune chose à redire. Si j'ay quelque curiosité en mon traictement, c'est plustost au coucher qu'à autre chose; mais je cede et m'accommode en general, autant que tout autre, à la necessité. Le dormir a occupé une grande partie de ma vie: et le continuë encores en cet aage, huict ou neuf heures, d'une haleine. Je me retire avec utilité, de cette propension paresseuse: et en vaulx evidemment mieux. Je sens un peu le coup de la mutation: mais c'est faict en trois jours. Et n'en voy gueres, qui vive à moins, quand il est besoin: et qui s'exerce plus constamment, ny à qui les corvées poisent moins. Mon corps est capable d'une agitation ferme; mais non pas vehemente et soudaine. Je fuis meshuy, les exercices violents, et qui me meinent à la sueur: mes membres se lassent avant qu'ils s'eschauffent. Je me tiens debout, tout le long d'un jour, et ne m'ennuye point à me promener: Mais sur le pavé, depuis mon premier aage, je n'ay aymé d'aller qu'à cheval. A pied, je me crotte jusques aux fesses: et les petites gens, sont subjects par ces ruës, à estre chocquez et coudoyez à faute d'apparence. Et ay aymé à me reposer, soit couché, soit assis, les jambes autant ou plus haultes que le siege. Il n'est occupation plaisante comme la militaire: occupation et noble en execution (car la plus forte, genereuse, et superbe de toutes les vertus, est la vaillance) et noble en sa cause. Il n'est point d'utilité, ny plus juste, ny plus universelle, que la protection du repos, et grandeur de son pays. La compagnie detant d'hommes vous plaist, nobles, jeunes actifs: la veuë ordinaire de tant de spectacles tragiques: la liberté de cette conversation, sans art, et une façon de vie, masle et sans ceremonie: la varieté de mille actions diverses: cette courageuse harmonie de la musique guerriere, qui vous entretient et eschauffe, et les oreilles, et l'ame: l'honneur de cet exercice: son aspreté mesme et sa difficulté, que Platon estime si peu, qu'en sa republique il en faict part aux femmes et aux enfants. Vous vous conviez aux rolles, et hazards particuliers, selon que vous jugez de leur esclat, et de leur importance: soldat volontaire: et voyez quand la vie mesme y est excusablement employée, pulchrùmque mori succurrit in armis. De craindre les hazards communs, qui regardent une si grande presse; de n'oser ce que tant de sortes d'ames osent, et tout un peuple, c'est à faire à un coeur mol, et bas outre mesure. La compagnie asseure jusques aux enfans. Si d'autres vous surpassent en science, en grace, en force, en fortune; vous avez des causes tierces, à qui vous en prendre; mais de leur ceder en fermeté d'ame, vous n'avez à vous en prendre qu'à vous. La mort est plus abjecte, plus languissante, et penible dans un lict, qu'en un combat: les fiebvres et les caterrhes, autant douloureux et mortels, qu'une harquebuzade: Qui seroit faict, à porter valeureusement, les accidents de la vie commune, n'auroit point à grossir son courage, pour se rendre gendarme. Vivere, mi Lucilli, militare est. Il ne me souvient point de m'estre jamais veu galleux: Si est la gratterie, des gratifications de nature les plus douces, et autant à main. Mais ell'a la penitence trop importunément voisine. Je l'exerce plus aux oreilles, que j'ay au dedans pruantes, par secousses. Je suis nay de tous les sens, entiers quasi à la perfection. Mon estomach est commodément bon, comme est ma teste: et le plus souvent, so maintiennent au travers de mes fiebvres, et aussi mon haleine. J'ay outrepassé l'aage auquel des nations, non sans occasion, avoient prescript une si juste fin à la vie, qu'elles ne permettoyent point qu'on l'excedast. Si ay-je encore des remises: quoy qu'inconstantes et courtes, si nettes, qu'il y a peu à dire de la santé et indolence de ma jeunesse. Je ne parle pas de la vigueur et allegresse: ce n'est pas raison qu'elle me suyve hors ses limites: Non hæc amplius est liminis, aut aquæ Cælestis, patiens latus. Mon visage et mes yeux me descouvrent incontinent. Tous mes changemens commencent par là: et un peu plus aigres, qu'ils ne sont en effect. Je fais souvent pitié à mes amis, avant que j'en sente la cause. Mon miroüer ne m'estonne pas: car en la jeunesse mesme, il m'est advenu plus d'une fois, de chausser ainsin un teinct, et un port trouble, et de mauvais prognostique, sans grand accident: en maniere que les medecins, qui ne trouvoyent au dedans cause qui respondist à cette alteration externe, l'attribuoient à l'esprit, et à quelque passion secrette, qui me rongeast au dedans. Ils se trompoyent. Si le corps se gouvernoit autant selon moy, que faict l'ame, nous marcherions un peu plus à nostre aise. Je l'avois lors, non seulement exempte de trouble, mais encore pleine de satisfaction, et de feste: comme elle est le plus ordinairement: moytié de sa complexion, moytié de son dessein: Nec vitiant artus ægræ contagia mentis. Je tiens, que cette sienne temperature, a relevé maintesfois le corps de ses cheutes: Il est souvent abbatu; que si elle n'est enjouée, elle est au moins en estat tranquille et reposé. J'euz la fiebvre quarte, quatre ou cinq mois, qui m'avoit tout desvisagé: l'esprit alla tousjours non paisiblement, mais plaisamment. Si la douleur est hors de moy, l'affoiblissement et langueur ne m'attristent guere. Je vois plusieurs deffaillances corporelles, qui font horreur seulement à nommer, que je craindrois moins que mille passions, et agitations d'esprit que je vois en usage. Je prens party de ne plus courre, c'est assez que je me traine; ny ne me plains de la decadance naturelle qui me tient, Quis tumidum guttur miratur in Alpibus? Non plus, que je ne regrette, que ma durée ne soit aussi longue et entiere que celle d'un chesne. Je n'ay point à me plaindre de mon imagination: j'ay eu peu de pensées en ma vie qui m'ayent seulement interrompu le cours de mon sommeil, si elles n'ont esté du desir, qui m'esveillast sans m'affliger. Je songe peu souvent; et lors c'est des choses fantastiques et des chimeres, produictes communément de pensées plaisantes: plustost ridicules que tristes. Et tiens qu'il est vray, que les songes sont loyaux interpretes de noz inclinations; mais il y a de l'art à les assortir et entendre. Res quæ in vita usurpant homines, cogitant, curant, vident, Quæque agunt vigilantes, agitántque, ea sicut in somno accidunt, Minus mirandum est. Platon dit davantage, que c'est l'office de la prudence, d'en tirer des instructions divinatrices pour l'advenir. Je ne voy rien à cela, sinon les merveilleuses experiences, que Socrates, Xenophon, Aristote en recitent, personnages d'authorité irreprochable. Les histoires disent, que les Atlantes ne songent jamais: qui ne mangent aussi rien, qui aye prins mort. Ce que j'adjouste, d'autant que c'est à l'adventure l'occasion, pourquoy ils ne songent point. Car Pythagoras ordonnoit certaine preparation de nourriture, pour faire les songes à propos. Les miens sont tendres: et ne m'apportent aucune agitation de corps, ny expression de voix. J'ay veu plusieurs de mon temps, en estre merveilleusement agitez. Theon le philosophe, se promenoit en songeant: et le valet de Pericles sur les tuilles mesmes et faiste de la maison. Je ne choisis guere à table; et me prens à la premiere chose et plus voisine: et me remue mal volontiers d'un goust à un autre. La presse des plats, et des services me desplaist, autant qu'autre presse: Je me contente aisément de peu de mets; et hay l'opinion de Favorinus, qu'en un festin, il faut qu'on vous desrobe la viande où vous prenez appetit, et qu'on vous en substitue tousjours une nouvelle: Et que c'est un miserable soupper, si on n'a saoullé les assistans de crouppions de divers oyseaux; et que le seul bequefigue merite qu'on le mange entier. J'use familierement de viandes sallées; si ayme-je mieux le pain sans sel. Et mon boulanger chez moy, n'en sert pas d'autre pour ma table, contre l'usage du pays. On a eu en mon enfance principalement à corriger, le refus, que je faisois des choses que communément on ayme le mieux, en cet aage; succres, confitures, pieces de four. Mon gouverneur combatit cette hayne de viandes delicates, comme une espece de delicatesse. Aussi n'est elle autre chose, que difficulté de goust, où qu'il s'applique. Qui oste à un enfant, certaine particuliere et obstinée affection au pain bis, et au lard, ou à l'ail, il luy oste la friandise. Il en est, qui font les laborieux, et les patiens pour regretter le boeuf, et le jambon, parmy les perdris. Ils ont bon temps: c'est la delicatesse des delicats; c'est le goust d'une molle fortune, qui s'affadit aux choses ordinaires et accoustumées, Per quæ luxuria divitiarum tædio ludit. Laisser à faire bonne chere de ce qu'un autre la faict; avoir un soing curieux de son traictement; c'est l'essence de ce vice; Si modica cænare times olus omne patella. Il y a bien vrayement cette difference, qu'il vaut mieux obliger son desir, aux choses plus aisées à recouvrer; mais c'est tousjours vice de s'obliger. J'appellois autresfois, delicat un mien parent, qui avoit desapris en noz galeres, à se servir de noz licts, et se despouiller pour se coucher. Si j'avois des enfans masles, je leur desirasse volontiers ma fortune. Le bon pere que Dieu me donna (qui n'a de moy que la recognoissance de sa bonté, mais certes bien gaillarde) m'envoya dés le berceau, nourrir à un pauvre village des siens, et m'y tint autant que je fus en nourrisse, et encores audelà: me dressant à la plus basse et commune façon de vivre: Magna pars libertatis est bene moratus venter. Ne prenez jamais, et donnez encore moins à vos femmes, la charge de leur nourriture: laissez les former à la fortune, souz des loix populaires et naturelles: laissez à la coustume, de les dresser à la frugalité et à l'austerité; qu'ils ayent plustost à descendre de l'aspreté, qu'à monter vers elle. Son humeur visoit encore à une autre fin. De me rallier avec le peuple, et cette condition d'hommmes, qui a besoin de nostre ayde: et estimoit que je fusse tenu de regarder plustost, vers celuy qui me tend les bras, que vers celuy, qui me tourne le dos. Et fut cette raison, pourquoy aussi il me donna à tenir sur les fons, à des personnes de la plus abjecte fortune, pour m'y obliger et attacher. Son dessein n'a pas du tout mal succedé: Je m'adonne volontiers aux petits; soit pour ce qu'il y a plus de gloire: soit par naturelle compassion, qui peut infiniement en moy. Le party que je condemneray en noz guerres, je le condemneray plus asprement, fleurissant et prospere. Il sera pour me concilier aucunement à soy quand je le verray miserable et accablé. Combien volontiers je considere la belle humeur de Chelonis, fille et femme de Roys de Sparte! Pendant que Cleombrotus son mary, aux desordres de sa ville, eut avantage sur Leonidas son pere, elle fit la bonne fille; se r'allie avec son pere, en son exil, en sa misere, s'opposant au victorieux. La chance vint elle à tourner? la voyla changée de vouloir avec la fortune, se rangeant courageusement à son mary: lequel elle suivit par tout, où sa ruine le porta: N'ayant ce me semble autre choix, que de se jetter au party, où elle faisoit le plus de besoin, et où elle se montroit plus pitoyable. Je me laisse plus naturellement aller apres l'exemple de Flaminius, qui se prestoit à ceux qui avoyent besoin de luy, plus qu'à ceux qui luy pouvoient bien-faire: que je ne fais à celuy de Pyrrhus, propre à s'abaisser soubs les grands, et à s'enorgueillir sur les petits. Les longues tables m'ennuyent, et me nuisent: Car soit pour m'y estre accoustumé enfant, à faute de meilleure contenance, je mange autant que j'y suis. Pourtant chez moy, quoy qu'elle soit des courtes, je m'y mets volontiers un peu apres les autres; sur la forme d'Auguste: Mais je ne l'imite pas, en ce qu'il en sortoit aussi avant les autres. Au rebours, j'ayme à me reposer long temps apres, et en ouyr comter: Pourveu que je ne m'y mesle point; car je me lasse et me blesse de parler, l'estomach plain; autant comme je trouve l'exercice de crier, et contester, avant le repas, tressalubre et plaisant. Les anciens Grecs et Romains avoyent meilleure raison que nous, assignans à la nourriture, qui est une action principale de la vie, si autre extraordinaire occupation ne les en divertissoit, plusieurs heures, et la meilleure partie de la nuict: mangeans et beuvans moins hastivement que nous, qui passons en poste toutes noz actions: et estendans ce plaisir naturel, à plus de loisir et d'usage, y entresemans divers offices de conversation, utiles et aggreables. Ceux qui doivent avoir soing de moy, pourroyent à bon marché me desrober ce qu'ils pensent m'estre nuisible: car en telles choses, je ne desire jamais, ny ne trouve à dire, ce que je ne vois pas: Mais aussi de celles qui se presentent, ils perdent leur temps de m'en prescher l'abstinence: Si que quand je veux jeusner, il me faut mettre à part des souppeurs; et qu'on me presente justement, autant qu'il est besoin pour une reglée collation: car si je me mets à table, j'oublie ma resolution. Quand j'ordonne qu'on change d'apprest à quelque viande; mes gens sçavent, que c'est à dire, que mon appetit est allanguy, et que je n'y toucheray point. En toutes celles qui le peuvent souffrir, je les ayme peu cuittes. Et les ayme fort mortifiées; et jusques à l'alteration de la senteur, en plusieurs. Il n'y a que la dureté qui generalement me fasche (de toute autre qualité, je suis aussi nonchalant et souffrant qu'homme que j'aye cogneu) si que contre l'humeur commune, entre les poissons mesme, il m'advient d'en trouver, et de trop frais, et de trop fermes. Ce n'est pas la faute de mes dents, que j'ay eu tousjours bonnes jusques à l'excellence; et que l'aage ne commence de menasser qu'à cette heure. J'ay apprins dés l'enfance, à les frotter de ma serviette, et le matin, et à l'entrée et issuë de la table. Dieu faict grace à ceux, à qui il soustrait la vie par le menu. C'est le seul benefice de la vieillesse. La derniere mort en sera d'autant moins plaine et nuisible: elle ne tuera plus qu'un demy, ou un quart d'homme. Voila une dent qui me vient de choir, sans douleur, sans effort: c'estoit le terme naturel de sa durée. Et cette partie de mon estre, et plusieurs autres, sont desja mortes, autres demy mortes, des plus actives, et qui tenoyent le premier rang pendant la vigueur de mon aage. C'est ainsi que je fons, et eschappe à moy. Quelle bestise sera-ce à mon entendement, de sentir le sault de cette cheute, desja si avancée, comme si elle estoit entiere? Je ne l'espere pas. A la verité, je reçoy une principale consolation aux pensées de ma mort, qu'elle soit des justes et naturelles: et que mes-huy je ne puisse en cela, requerir ny esperer de la destinée, faveur qu'illegitime. Les hommes se font accroire, qu'ils ont eu autres-fois, comme la stature, la vie aussi plus grande. Mais ils se trompent, et Solon, qui est de ces vieux temps-là, en taille pourtant l'extreme durée à soixante et dix ans. Moy qui ay tant adoré et si universellement cet , du temps passé: et qui ay tant prins pour la plus parfaicte, la moyenne mesure: pretendray-je une desmesurée et prodigieuse vieillesse? Tout ce qui vient au revers du cours de nature, peut estre fascheux: mais ce, qui vient selon elle, doibt estre tousjours plaisant. Omnia, quæ secundum naturam fiunt, sunt habenda in bonis. Par ainsi, dit Platon, la mort, que les playes ou maladies apportent, soit violente: mais celle, qui nous surprend, la vieillesse nous y conduisant, est de toutes la plus legere, et aucunement delicieuse. Vitam adolescentibus, vis aufert, senibus maturitas. La mort se mesle et confond par tout à nostre vie: le declin præoccupe son heure, et s'ingere au cours de nostre avancement mesme. J'ay des portraits de ma forme de vingt et cinq, et de trente cinq ans: je les compare avec celuy d'asteure: Combien de fois, ce n'est plus moy: combien est mon image presente plus eslongnée de celles là, que de celle de mon trespas. C'est trop abusé de nature, de la tracasser si loing, qu'elle soit contrainte de nous quitter: et abandonner nostre conduite, nos yeux, nos dens, nos jambes, et le reste, à la mercy d'un secours estranger et mandié: et nous resigner entre les mains de l'art, las de nous suyvre. Je ne suis excessivement desireux, ny de salades, ny de fruits: sauf les melons. Mon pere haïssoit toute sorte de sauces, je les ayme toutes. Le trop manger m'empesche: mais par sa qualité, je n'ay encore cognoissance bien certaine, qu'aucune viande me nuise: comme aussi je ne remarque, ny lune plaine, ny basse, ny l'automne du printemps. Il y a des mouvemens en nous, inconstans et incognuz. Car des refors, pour exemple, je les ay trouvez premierement commodes, depuis fascheux, à present de rechef commodes. En plusieurs choses, je sens mon estomach et mon appetit aller ainsi diversifiant: J'ay rechangé du blanc au clairet, et puis du clairet au blanc. Je suis friand de poisson, et fais mes jours gras des maigres: et mes festes des jours de jeusne. Je croy ce qu'aucuns disent, qu'il est de plus aisée digestion que la chair. Comme je fais conscience de manger de la viande, le jour de poisson: aussi fait mon goust, de mesler le poisson à la chair: Ceste diversité me semble trop eslongnée. Dés ma jeunesse, je desrobois par fois quelque repas: ou à fin d'esguiser mon appetit au lendemain (car comme Epicurus jeusnoit et faisoit des repas maigres, pour accoustumer sa volupté à se passer de l'abondance: moy au rebours, pour dresser ma volupté, à faire mieux son profit, et se servir plus alaigrement, de l'abondance) ou je jeusnois, pour conserver ma vigueur au service de quelque action de corps ou d'esprit: car et l'un et l'autre, s'apparesse cruellement en moy, par la repletion (Et sur tout, je hay ce sot accouplage, d'une Deesse si saine et si alegre, avec ce petit Dieu indigest et roteur, tout bouffy de la fumée de sa liqueur) ou pour guarir mon estomach malade: ou pour estre sans compaignie propre. Car je dy comme ce mesme Epicurus, qu'il ne faut pas tant regarder ce qu'on mange, qu'avec qui on mange. Et louë Chilon, de n'avoir voulu promettre de se trouver au festin de Periander, avant que d'estre informé, qui estoyent les autres conviez. Il n'est point de si doux apprest pour moy, ny de sauce si appetissante, que celle qui se tire de la societé. Je croys qu'il est plus sain, de manger plus bellement et moins: et de manger plus souvent: Mais je veux faire valoir l'appetit et la faim: je n'aurois nul plaisir à trainer à la medecinale, trois ou quatre chetifs repas par jour, ainsi contrains. Qui m'asseureroit, que le goust ouvert, que j'ay ce matin, je le retrouvasse encore à souper? Prenons, sur tout les vieillards: prenons le premier temps opportun qui nous vient. Laissons aux faiseurs d'almanachs les esperances et les prognostiques. L'extreme fruict de ma santé, c'est la volupté: tenons nous à la premiere presente et cognuë. J'evite la constance en ces loix de jeusne. Qui veut qu'une forme luy serve, fuye à la continuer; nous nous y durcissons, nos forces s'y endorment: six mois apres, vous y aurez si bien acoquiné vostre estomach, que vostre proffit, ce ne sera que d'avoir perdu la liberté d'en user autrement sans dommage. Je ne porte les jambes, et les cuisses, non plus couvertes en hyver qu'en esté, un bas de soye tout simple: Je me suis laissé aller pour le secours de mes reumes, à tenir la teste plus chaude, et le ventre, pour ma colique: Mes maux s'y habituerent en peu de jours, et desdaignerent mes ordinaires provisions. J'estois monté d'une coiffe à un couvrechef, et d'un bonnet à un chapeau double. Les embourreures de mon pourpoint, ne me servent plus que de galbe: ce n'est rien: si je n'y adjouste une peau de lievre, ou de vautour: une calote à ma teste. Suyvez ceste gradation, vous irez beau train. Je n'en feray rien. Et me dedirois volontiers du commencement que j'y ay donné, si j'osois. Tombez vous en quelque inconvenient nouveau? ceste reformation ne vous sert plus: vous y estes accoustumé, cherchez en une autre: Ainsi se ruinent ceux qui se laissent empestrer à des regimes contraincts, et s'y astreignent superstitieusement: il leur en faut encore, et encore apres, d'autres au delà: ce n'est jamais fait. Pour nos occupations, et le plaisir: il est beaucoup plus commode, comme faisoyent les anciens, de perdre le disner, et remettre à faire bonne chere à l'heure de la retraicte et du repos, sans rompre le jour: ainsi le faisois-je autresfois. Pour la santé, je trouve depuis par experience au contraire, qu'il vaut mieux disner, et que la digestion se faict mieux en veillant. Je ne suis guere subject à estre alteré ny sain ny malade: j'ay bien volontiers lors la bouche seche, mais sans soif. Et communement, je ne bois que du desir qui m'en vient en mangeant, et bien avant dans le repas. Je bois assez bien, pour un homme de commune façon: En esté, et en un repas appetissant, je n'outrepasse point seulement les limites d'Auguste, qui ne beuvoit que trois fois precisement: mais pour n'offenser la reigle de Democritus, qui deffendoit de s'arrester à quattre, comme à un nombre mal fortuné, je coule à un besoing, jusques à cinq: Trois demysetiers, environ. Car les petis verres sont les miens favoris: Et me plaist de les vuider, ce que d'autres evitent comme chose mal seante. Je trempe mon vin plus souvent à moitié, par fois au tiers d'eau. Et quand je suis en ma maison, d'un ancien usage que son medecin ordonnoit à mon pere, et à soy, on mesle celuy qu'il me faut, des la sommelerie, deux ou trois heures avant qu'on serve. Ils disent, que Cranaus Roy des Atheniens fut inventeur de cest usage, de tremper le vin: utilement ou non, j'en ay veu debattre. J'estime plus decent et plus sain, que les enfans n'en usent qu'apres seize ou dix-huict ans. La forme de vivre plus usitée et commune, est la plus belle: Toute particularité, m'y semble à eviter: et haïrois autant un Aleman qui mist de l'eau au vin, qu'un François qui le buroit pur. L'usage publiq donne loy à telles choses. Je crains un air empesché, et fuys mortellement la fumée: (la premiere reparation où je courus chez moy, ce fut aux cheminées, et aux retraictz, vice commun des vieux bastimens, et insupportable:) et entre les difficultez de la guerre, comte ces espaisses poussieres, dans lesquelles on nous tient enterrez au chault, tout le long d'une journée. J'ay la respiration libre et aysée: et se passent mes morfondements le plus souvent sans offence du poulmon, et sans toux. L'aspreté de l'esté m'est plus ennemie que celle de l'hyver: car outre l'incommodité de la chaleur, moins remediable que celle du froid, et outre le coup que les rayons du soleil donnent à la teste: mes yeux s'offencent de toute lueur esclatante: je ne sçaurois à ceste heure disner assiz, vis à vis d'un feu ardent, et lumineux. Pour amortir la blancheur du papier, au temps que j'avois plus accoustumé de lire, je couchois sur mon livre, une piece de verre, et m'en trouvois fort soulagé. J'ignore jusques à present, l'usage des lunettes: et vois aussi loing, que je fis onques, et que tout autre: Il est vray, que sur le declin du jour, je commence à sentir du trouble, et de la foiblesse à lire: dequoy l'exercice a tousjours travaillé mes yeux: mais sur tout nocturne. Voyla un pas en arriere: à toute peine sensible. Je reculeray d'un autre; du second au tiers, du tiers au quart, si coïement qu'il me faudra estre aveugle formé, avant que je sente la decadence et vieillesse de ma veuë. Tant les Parques destordent artificiellement nostre vie. Si suis-je en doubte, que mon ouïe marchande à s'espaissir: et verrez que je l'auray demy perdue, que je m'en prendray encore à la voix de ceux qui parlent à moy. Il faut bien bander l'ame, pour luy faire sentir, comme elle s'escoule. Mon marcher est prompt et ferme: et ne sçay lequel des deux, ou l'esprit ou le corps, j'ay arresté plus mal-aisément, en mesme poinct. Le prescheur est bien de mes amys, qui oblige mon attention, tout un sermon. Aux lieux de ceremonie, où chacun est si bandé en contenance, où j'ay veu les dames tenir leurs yeux mesmes si certains, je ne suis jamais venu à bout, que quelque piece des miennes n'extravague tousjours: encore que j'y sois assis, j'y suis peu rassis: Comme la chambriere du philosophe Chrysippus, disoit de son maistre, qu'il n'estoit yvre que par les jambes: car il avoit ceste coustume de les remuer, en quelque assiette qu'il fust: et elle le disoit, lors que le vin esmouvant ses compaignons, luy n'en sentoit aucune alteration. On a peu dire aussi dés mon enfance, que j'avoy de la follie aux pieds, ou de l'argent vif: tant j'y ay de remuement et d'inconstance naturelle, en quelque lieu, que je les place. C'est indecence, outre ce qu'il nuit à la santé, voire et au plaisir, de manger gouluement, comme je fais: Je mors souvent ma langue, par fois mes doigts, de hastiveté. Diogenes, rencontrant un enfant qui mangeoit ainsin, en donna un soufflet à son precepteur. Il y avoit des hommes à Rome, qui enseignoyent à mascher, comme à marcher, de bonne grace. J'en pers le loisir de parler, qui est un si doux assaisonnement des tables, pourveu que ce soyent des propos de mesme, plaisans et courts. Il y a de la jalousie et envie entre nos plaisirs, ils se choquent et empeschent l'un l'autre. Alcibiades, homme bien entendu à faire bonne chere, chassoit la musique mesme des tables, pour qu'elle ne troublast la douceur des devis, par la raison, que Platon luy preste, Que c'est un usage d'hommes populaires, d'appeller des joüeurs d'instruments et des chantres aux festins, à faute de bons discours et aggreables entretiens, dequoy les gents d'entendement sçavent s'entrefestoyer. Varro demande cecy au convive: l'assemblée de personnes belles de presence, et aggreables de conversation, qui ne soyent ny muets ny bavarts: netteté et delicatesse aux vivres, et au lieu: et le temps serein. Ce n'est pas une feste peu artificielle, et peu voluptueuse, qu'un bon traittement de table. Ny les grands chefs de guerre, ny les grands philosophes, n'en ont desdaigné l'usage et la science. Mon imagination en a donné trois en garde à ma memoire, que la fortune me rendit de souveraine douceur, en divers temps de mon aage plus fleurissant. Mon estat present m'en forclost. Car chacun pour soy y fournit de grace principale, et de saveur, selon la bonne trampe de corps et d'ame, en quoy lors il se trouve. Moy qui ne manie que terre à terre, hay ceste inhumaine sapience, qui nous veut rendre desdaigneux et ennemis de la culture du corps. J'estime pareille injustice, de prendre à contre coeur les voluptez naturelles, que de les prendre trop à coeur: Xerxes estoit un fat, qui enveloppé en toutes les voluptez humaines, alloit proposer prix à qui luy en trouveroit d'autres. Mais non guere moins fat est celuy, qui retranche celles, que nature luy a trouvées. Il ne les faut ny suyvre ny fuyr: il les faut recevoir. Je les reçois un peu plus grassement et gratieusement, et me laisse plus volontiers aller vers la pente naturelle. Nous n'avons que faire d'exaggerer leur inanité: elle se faict assez sentir, et se produit assez. Mercy à nostre esprit maladif, rabat-joye, qui nous desgouste d'elles, comme de soy- mesme. Il traitte et soy, et tout ce qu'il reçoit, tantost avant, tantost arriere, selon son estre insatiable, vagabond et versatile: Syncerum est nisi vas, quodcunque infundis, acescit. Moy, qui me vente d'embrasser si curieusement les commoditez de la vie, et si particulierement: n'y trouve, quand j'y regarde ainsi finement, à peu pres que du vent. Mais quoy? nous sommes par tout vent. Et le vent encore, plus sagement que nous s'ayme à bruire, à s'agiter: Et se contente en ses propres offices: sans desirer la stabilité, la solidité, qualitez non siennes. Les plaisirs purs de l'imagination, ainsi que les desplaisirs, disent aucuns, sont les plus grands: comme l'exprimoit la balance de Critolaüs. Ce n'est pas merveille. Elle les compose à sa poste, et se les taille en plein drap. J'en voy tous les jours, des exemples insignes, et à l'adventure desirables. Mais moy, d'une condition mixte, grossier, ne puis mordre si à faict, à ce seul object, si simple: que je ne me laisse tout lourdement aller aux plaisirs presents, de la loy humaine et generale. Intellectuellement sensibles, sensiblement intellectuels. Les philosophes Cyrenaïques veulent, que comme les douleurs, aussi les plaisirs corporels soyent plus puissants: et comme doubles, et comme plus justes. Il en est, comme dit Aristote, qui d'une farousche stupidité, en font les desgoustez. J'en cognoy d'autres qui par ambition le font. Que ne renoncent ils encore au respirer? que ne vivent-ils du leur, et ne refusent la lumiere, de ce qu'elle est gratuite: ne leur coutant ny invention ny vigueur? Que Mars, ou Pallas, ou Mercure, les substantent pour voir, au lieu de Venus, de Cerez, et de Bacchus. Chercheront ils pas la quadrature du cercle, juchez sur leurs femmes? Je hay, qu'on nous ordonne d'avoir l'esprit aux nues, pendant que nous avons le corps à table. Je ne veux pas que l'esprit s'y clouë, ny qu'il s'y veautre: mais je veux qu'il s'y applique: qu'il s'y see, non qu'il s'y couche. Aristippus ne defendoit que le corps, comme si nous n'avions pas d'ame: Zenon n'embrassoit que l'ame, comme si nous n'avions pas de corps. Touts deux vicieusement. Pythagoras, disent-ils, a suivy une philosophie toute en contemplation: Socrates, toute en moeurs et en action: Platon en a trouvé le temperament entre les deux. Mais ils le disent, pour en conter. Et le vray temperament se trouve en Socrates; et Platon est plus Socratique, que Pythagorique: et luy sied mieux. Quand je dance, je dance: quand je dors, je dors. Voire, et quand je me promeine solitairement en un beau verger, si mes pensees se sont entretenuës des occurrences estrangeres quelque partie du temps: quelque autre partie, je les rameine à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moy. Narure a maternellement observé cela, que les actions qu'elle nous a enjoinctes pour nostre besoing, nous fussent aussi voluptueuses. Et nous y convie, non seulement par la raison, mais aussi par l'appetit: c'est injustice de corrompre ses reigles. Quand je vois, et Cæsar, et Alexandre, au plus espaiz de sa grande besongne, jouïr si plainement des plaisirs humains et corporels, je ne dis pas que ce soit relascher son ame, je dis que c'est la roidir, sousmettant par vigueur de courage, à l'usage de la vie ordinaire, ces violentes occupations et laborieuses pensées. Sages, s'ils eussent creu, que c'estoit là leur ordinaire vocation, cette-cy, l'extraordinaire. Nous sommes de grands fols. Il a passé sa vie en oisiveté, disons- nous: je n'ay rien faict d'aujourd'huy. Quoy? avez-vous pas vescu? C'est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. Si on m'eust mis au propre des grands maniements, j'eusse montré ce que je sçavoy faire. Avez vous sceu mediter et manier vostre vie? vous avez faict la plus grande besoigne de toutes. Pour se montrer et exploicter, nature n'a que faire de fortune. Elle se montre egallement en tous estages: et derriere, comme sans rideau. Avez-vous sceu composer vos moeurs: vous avez bien plus faict que celuy qui a composé des livres. Avez vous sceu prendre du repos, vous avez plus faict, que celuy qui a pris des Empires et des villes. Le glorieux chef-d'oeuvre de l'homme, c'est vivre à propos. Toutes autres choses; regner, thesauriser, bastir, n'en sont qu'appendicules et adminicules, pour le plus. Je prens plaisir de voir un general d'armée au pied d'une breche qu'il veut tantost attaquer, se prestant tout entier et delivre, à son disner, au devis, entre ses amis. Et Brutus, ayant le ciel et la terre conspirez à l'encontre de luy, et de la liberté Romaine, desrober à ses rondes, quelque heure de nuict, pour lire et breveter Polybe en toute securité. C'est aux petites ames ensevelies du poix des affaires, de ne s'en sçavoir purement desmesler: de ne les sçavoir et laisser et reprendre. ô fortes pejoráque passi, Mecum sæpe viri, nunc vino pellite curas, Cras ingens iterabimus æquor. Soit par gosserie, soit à certes, que le vin theologal et Sorbonique est passé en proverbe, et leurs festins: je trouve que c'est raison, qu'ils en disnent d'autant plus commodément et plaisamment, qu'ils ont utilement et serieusement employé la matinée à l'exercice de leur eschole. La conscience d'avoir bien dispensé les autres heures, est un juste et savoureux condiment des tables. Ainsin ont vescu les sages. Et cette inimitable contention à la vertu, qui nous estonne en l'un et l'autre Caton, cette humeur severe jusques à l'importunité, s'est ainsi mollement submise, et pleuë aux loix de l'humaine condition, et de Venus et de Bacchus. Suivant les preceptes de leur secte, qui demandent le sage parfaict, autant expert et entendu à l'usage des voluptez qu'en tout autre devoir de la vie. Cui cor sapiat, ei et sapiat palatus. Le relaschement et facilité, honore ce semble à merveilles, et sied mieux à une ame forte et genereuse. Epaminondas n'estimoit pas que de se mesler à la dance des garçons de sa ville, de chanter, de sonner, et s'y embesongner avec attention, fust chose qui desrogeast à l'honneur de ses glorieuses victoires, et à la parfaicte reformation des moeurs qui estoit en luy. Et parmy tant d'admirables actions de Scipion l'ayeul, personnage digne de l'opinion d'une geniture celeste, il n'est rien qui luy donne plus de grace, que de le voir nonchalamment et puerilement baguenaudant à amasser et choisir des coquilles, et joüer à cornichon va devant, le long de la marine avec Lælius: Et s'il faisoit mauvais temps, s'amusant et se chatouillant, à representer par escript en comedies les plus populaires et basses actions des hommes. Et la teste pleine de cette merveilleuse entreprinse d'Annibal et d'Afrique; visitant les escholes en Sicile, et se trouvant aux leçons de la philosophie, jusques à en avoir armé les dents de l'aveugle envie de ses ennemis à Rome. Ny chose plus remarquable en Socrates, que ce que tout vieil, il trouve le temps de se faire instruire à baller, et jouër des instrumens: et le tient pour bien employé. Cettuy-cy, s'est veu en ecstase debout, un jour entier et une nuict, en presence de toute l'armée Grecque, surpris et ravy par quelque profonde pensée. Il s'est veu le premier parmy tant de vaillants hommes de l'armée, courir au secours d'Alcibiades, accablé des ennemis: le couvrir de son corps, et le descharger de la presse, à vive force d'armes. En la bataille Delienne, relever et sauver Xenophon, renversé de son cheval. Et emmy tout le peuple d'Athenes, outré, comme luy, d'un si indigne spectacle, se presenter le premier à recourir Theramenes, que les trente tyrans faisoient mener à la mort par leurs satellites: et ne desista cette hardie entreprinse, qu'à la remontrance de Theramenes mesme: quoy qu'il ne fust suivy que de deux, en tout. Il s'est veu, recherché par une beauté, de laquelle il estoit esprins, maintenir au besoing une severe abstinence. Il s'est veu continuellement marcher à la guerre, et fouler la glace les pieds nuds; porter mesme robbe en hyver et en esté: surmonter tous ses compaignons en patience de travail, ne manger point autrement en festin qu'en son ordinaire: Il s'est veu vingt et sept ans, de pareil visage, porter la faim, la pauvreté, l'indocilité de ses enfants, les griffes de sa femme. Et en fin la calomnie, la tyrannie, la prison, les fers, et le venin. Mais cet homme là estoit-il convié de boire à lut par devoir de civilité? c'estoit aussi celuy de l'armée, à qui en demeuroit l'advantage. Et ne refusoit ny à jouër aux noisettes avec les enfans, ny a courir avec eux sur un cheval de bois, et y avoit bonne grace: Car toutes actions, dit la philosophie, sieent egallement bien et honnorent egallement le sage. On a dequoy, et ne doit-on jamais se lasser de presenter l'image de ce personnage à tous patrons et formes de perfection. Il est fort peu d'exemples de vie, pleins et purs. Et faict-on tort à nostre instruction, de nous en proposer tous les jours, d'imbecilles et manques: à peine bons à un seul ply: qui nous tirent arriere plustost: corrupteurs plustost que correcteurs. Le peuple se trompe: on va bien plus facilement par les bouts, où l'extremité sert de borne, d'arrest et de guide, que par la voye du milieu large et ouverte, et selon l'art, que selon nature; mais bien moins noblement aussi, et moins recommendablement. La grandeur de l'ame n'est pas tant, tirer à mont, et tirer avant, comme sçavoir se ranger et circonscrire. Elle tient pour grand, tout ce qui est assez. Et montre sa hauteur, à aimer mieux les choses moyennes, que les eminentes. Il n'est rien si beau et legitime, que de faire bien l'homme et deuëment. Ny science si arduë que de bien sçavoir vivre cette vie. Et de nos maladies la plus sauvage, c'est mespriser nostre estre. Qui veut escarter son ame, le face hardiment s'il peut, lors que le corps se portera mal, pour la descharger de cette contagion: Ailleurs au contraire: qu'elle l'assiste et favorise, et ne refuse point de participer à ses naturels plaisirs, et de s'y complaire conjugalement: y apportant, si elle est plus sage, la moderation, depeur que par indiscretion, ils ne se confondent avec le desplaisir. L'intemperance, est peste de la volupté: et la temperance n'est pas son fleau: c'est son assaisonnement. Eudoxus, qui en establissoit le souverain bien, et ses compaignons, qui la monterent à si haut prix, la savourerent en sa plus gracieuse douceur, par le moyen de la temperance, qui fut en eux singuliere et exemplaire. J'ordonne à mon ame, de regarder et la douleur et la volupté, de veuë pareillement reiglée: eodem enim vitio est effusio animi in lætitia, quo in dolore contractio: et pareillement ferme: Mais gayement l'une, l'autre severement: Et selon ce qu'elle y peut apporter, autant soigneuse d'en esteindre l'une, que d'estendre l'autre. Le voir sainement les biens, tire apres soyle voir sainement les maux. Et la douleur a quelque chose de non evitable, en son tendre commencement: et la volupté quelque chose d'evitable en sa fin excessive. Platon les accouple: et veut, que ce soit pareillement l'office de la fortitude combattre à l'encontre de la douleur, et à l'encontre des immoderées et charmeresses blandices de la volupté. Ce sont deux fontaines, ausquelles, qui puise, d'où, quand et combien il faut, soit cité, soit homme, soit beste, il est bien heureux. La premiere, il la faut prendre par medecine et par necessité, plus escharsement: L'autre par soif, mais non jusques à l'yvresse. La douleur, la volupté, l'amour, la haine, sont les premieres choses, que sent un enfant: si la raison survenant elles s'appliquent à elle: cela c'est vertu. J'ay un dictionaire tout à part moy: je passe le temps, quand il est mauvais et incommode; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retaste, je m'y tiens. Il faut courir le mauvais, et se rassoir au bon. Cette fraze ordinaire de passe- temps, et de passer le temps, represente l'usage de ces prudentes gens, qui ne pensent point avoir meilleur conte de leur vie, que de la couler et eschaper: de la passer, gauchir, et autant qu'il est en eux, ignorer et fuir; comme chose de qualité ennuyeuse et desdaignable: Mais je la cognois autre: et la trouve, et prisable et commode, voire en son dernier decours, où je la tiens: Et nous l'a nature mise en main, garnie de telles circonstances et si favorables, que nous n'avons à nous plaindre qu'à nous, si elle nous presse; et si elle nous eschappe inutilement. Stulti vita ingrata est, trepida est, tota in futurum fertur. Je me compose pourtant à la perdre sans regret: Mais comme perdable de sa condition, non comme moleste et importune. Aussi ne sied-il proprement bien, de ne se desplaire à mourir qu'à ceux, qui se plaisent à vivre. Il y a du mesnage à la jouyr: je la jouis au double des autres: Car la mesure en la jouissance, depend du plus ou moins d'application, que nous y prestons. Principalement à cette heure, que j'apperçoy la mienne si briefve en temps, je la veux estendre en poix: Je veux arrester la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie: et par la vigueur de l'usage, compenser la hastiveté de son escoulement. A mesure que la possession du vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde, et plus pleine. Les autres sentent la douceur d'un contentement, et de la prosperité: je la sens ainsi qu'eux: mais ce n'est pas en passant et glissant. Si la faut-il estudier, savourer et ruminer, pour en rendre graces condignes à celuy qui nous l'ottroye. Ils jouyssent les autres plaisirs, comme ils font celuy du sommeil, sans les cognoistre. A celle-fin que le dormir mesme ne m'eschappast ainsi stupidement, j'ay autresfois trouvé bon qu'on me le troublast, afin que je l'entrevisse. Je consulte d'un contentement avec moy; je ne l'escume pas, je le sonde, et plie ma raison à le recueillir, devenuë chagrigne et desgoustée. Me trouvé-je en quelque assiette tranquille, y a il quelque volupté qui me chatouille, je ne la laisse pas friponner aux sens; j'y associe mon ame. Non pas pour s'y engager, mais pour s'y agreer; non pas pour s'y perdre, mais pour s'y trouver. Et l'employe de sa part, à se mirer dans ce prospere estat, à en poiser et estimer le bon-heur, et l'amplifier. Elle mesure combien c'est qu'elle doit à Dieu, d'estre en repos de sa conscience et d'autres passions intestines; d'avoir le corps en sa disposition naturelle: jouissant ordonnément et competemment, des functions molles et flateuses, par lesquelles il luy plaist compenser de sa grace, les douleurs, dequoy sa justice nous bat à son tour. Combien luy vaut d'estre logee en tel poinct, que où qu'elle jette sa veuë, le ciel est calme autour d'elle: nul desir, nulle crainte ou doute, qui luy trouble l'air: aucune difficulté passée, presente, future, par dessus laquelle son imagination ne passe sans offence. Cette consideration prend grand lustre de la comparaison des conditions differentes: Ainsi, je me propose en mille visages, ceux que la fortune, ou que leur propre erreur emporte et tempeste. Et encores ceux cy plus pres de moy, qui reçoivent si laschement, et incurieusement leur bonne fortune. Ce sont gens qui passent voirement leur temps; ils outrepassent le present, et ce qu'ils possedent, pour servir à l'esperance, et pour des ombrages et vaines images, que la fantasie leur met au devant, Morte obita quales fama est volitare figuras, Aut quæ sopitos deludunt somnia sensus; lesquelles hastent et allongent leur fuitte, à mesme qu'on les suit. Le fruict et but de leur poursuitte, c'est poursuivre: comme Alexandre disoit que la fin de son travail, c'estoit travailler. Nil actum credens cum quid superesset agendum. Pour moy donc, j'ayme la vie, et la cultive, telle qu'il à pleu a Dieu nous l'octroyer: Je ne vay pas desirant, qu'elle eust à dire la necessité de boire et de manger. Et me sembleroit faillir non moins excusablement, de desirer qu'elle l'eust double. Sapiens divitiarum naturalium quæsitor acerrimus. Ny que nous nous substantassions, mettans seulement en la bouche un peu de ceste drogue par laquelle Epimenides se privoit d'appetit, et se maintenoit. N'y qu'on produisist stupidement des enfans, par les doigts, ou par les talons, ains parlant en reverence, que plustost encores, on les produisist voluptueusement, par les doigts, et par les talons. Ny que le corps fust sans desir et sans chatouillement. Ce sont plaintes ingrates et iniques. J'accepte de bon coeur et recognoissant, ce que nature a faict pour moy: et m'en aggree et m'en loue. On faict tort à ce grand et tout puissant donneur, de refuser son don, l'annuller et desfigurer, tout bon, il a faict tout bon. Omnia quæ secundum naturam sunt; æstimatione digna sunt. Des opinions de la Philosophie, j'embrasse plus volontiers celles qui sont les plus solides: c'est à dire les plus humaines, et nostres: Mes discours sont conformément à mes moeurs, bas et humbles. Elle faict bien l'enfant à mon gré, quand elle se met sur ses ergots, pour nous prescher, Que c'est une farrouche alliance, de marier le divin avec le terrestre, le raisonnable avec le desraisonnable, le severe à l'indulgent, l'honneste au des-honneste. Que la volupté, est qualité brutale, indigne que le sage la gouste. Le seul plaisir, qu'il tire de la jouyssance d'une belle jeune espouse, que c'est le plaisir de sa conscience, de faire une action selon l'ordre. Comme de chausser ses bottes, pour une utile chevauchee. N'eussent ses suyvans, non plus de droit, et de nerfs, et de suc, au despucelage de leurs femmes, qu'en a sa leçon. Ce n'est pas ce que dict Socrates, son precepteur et le nostre. Il prise, comme il doit, la volupté corporelle: mais il prefere celle de l'esprit, comme ayant plus de force, de constance, de facilité, de varieté, de dignité. Ceste cy ne va nullement seule, selon luy; il n'est pas si fantastique: mais seulement, premiere. Pour luy, la temperance est moderatrice, non adversaire des voluptez. Nature est un doux guide: Mais non pas plus doux, que prudent et juste. Intrandum est in rerum naturam, et penitus quid ea postulet, pervidendum. Je queste par tout sa piste: nous l'avons confondüe de traces artificielles. Et ce souverain bien Academique, et Peripatetique, qui est vivre selon icelle: devient à ceste cause difficile à borner et expliquer. Et celuy des Stoïciens, voisin à celuy- là, qui est, consentir à nature. Est-ce pas erreur, d'estimer aucunes actions moins dignes de ce qu'elles sont necessaires? Si ne m'osteront-ils pas de la teste, que ce ne soit un tresconvenable mariage, du plaisir avec la necessité, avec laquelle, dit un ancien, les Dieux complottent tousjours. A quoy faire desmembrons nous en divorce, un bastiment tissu d'une si joincte et fraternelle correspondance? Au rebours, renouons le par mutuels offices: que l'esprit esveille et vivifie la pesanteur du corps, le corps arreste la legereté de l'esprit, et la fixe. Qui velut summum bonum, laudat animæ naturam, et tanquam malum, naturam carnis accusat, profecto et animam carnaliter appetit, et carnem carnaliter fugit, quoniam id vanitate sentit humana, non veritate divina. Il n'y a piece indigne de nostre soin, en ce present que Dieu nous a faict: nous en devons comte jusques à un poil. Et n'est pas une commission par acquit à l'homme, de conduire l'homme selon sa condition: Elle est expresse, naïfve et tresprincipale: et nous l'a le Createur donnee serieusement et severement. L'authorité peut seule envers les communs entendemens: et poise plus en langage peregrin. Reschargeons en ce lieu. Stultitiæ proprium quis non dixerit, ignavè et contumaciter facere quæ facienda sunt: et alio corpus impellere, alió animum: distrahique inter diversissimos motus? Or sus pour voir, faictes vous dire un jour, les amusemens et imaginations, que celuy-là met en sa teste, et pour lesquelles il destourne sa pensee d'un bon repas, et plainct l'heure qu'il employe à se nourrir: vous trouverez qu'il n'y a rien si fade, en tous les mets de vostre table, que ce bel entretien de son ame (le plus souvent il nous vaudroit mieux dormir tout à faict, que de veiller à ce, à quoy nous veillons) et trouverez que son discours et intentions, ne valent pas vostre capirotade. Quand ce seroient les ravissemens d'Archimedes mesme, que seroit- ce? Je ne touche pas icy, et ne mesle point à ceste marmaille d'hommes que nous sommes, et à ceste vanité de desirs et cogitations, qui nous divertissent, ces ames venerables, eslevees par ardeur de devotion et religion, à une constante et conscientieuse meditation des choses divines, lesquelles preoccupans par l'effort d'une vive et vehemente esperance, l'usage de la nourriture eternelle, but final, et dernier arrest des Chrestiens desirs: seul plaisir constant, incorruptible: desdaignent de s'attendre à nos necessiteuses commoditez, fluides et ambigues: et resignent facilement au corps, le soin et l'usage, de la pasture sensuelle et temporelle. C'est un estude privilegé. Entre nous, ce sont choses, que j'ay tousjours veuës de singulier accord: les opinions supercelestes, et les moeurs sousterraines. Esope ce grand homme vid son maistre qui pissoit en se promenant, Quoy donq, fit-il, nous faudra-il chier en courant? Mesnageons le temps, encore nous en reste- il beaucoup d'oisif, et mal employé. Nostre esprit n'a volontiers pas assez d'autres heures, à faire ses besongnes, sans se desassocier du corps en ce peu d'espace qu'il luy faut pour sa necessité. Ils veulent se mettre hors d'eux, et eschapper à l'homme. C'est folie: au lieu de se transformer en Anges, ils se transforment en bestes: au lieu de se hausser, ils s'abbattent. Ces humeurs transcendentes m'effrayent, comme les lieux hautains et inaccessibles. Et rien ne m'est fascheux à digerer en la vie de Socrates, que ses ecstases et ses demoneries. Rien si humain en Platon, que ce pourquoy ils disent, qu'on l'appelle divin. Et de nos sciences, celles-là me semblent plus terrestres et basses, qui sont les plus haut montees. Et je ne trouve rien si humble et si mortel en la vie d'Alexandre, que ses fantasies autour de son immortalisation. Philotas le mordit plaisamment par sa responce. Il s'estoit conjouy avec luy par lettre, de l'oracle de Jupiter Hammon, qui l'avoit logé entre les Dieux. Pour ta consideration, j'en suis bien ayse: mais il y a dequoy plaindre les hommes, qui auront à vivre avec un homme, et luy obeyr, lequel outrepasse, et ne se contente de la mesure d'un homme. Diis te minorem quod geris, imperas. La gentille inscription, dequoy les Atheniens honnorerent la venue de Pompeius en leur ville, se conforme à mon sens: D'autant es tu Dieu, comme Tu te recognois homme. C'est une absoluë perfection, et comme divine, de sçavoir jouyr loyallement de son estre: Nous cherchons d'autres conditions, pour n'entendre l'usage des nostres: et sortons hors de nous, pour ne sçavoir quel il y faict. Si avons nous beau monter sur des eschasses, car sur des eschasses encores faut-il marcher de nos jambes. Et au plus eslevé throne du monde, si ne sommes nous assis, que sus nostre cul. Les plus belles vies, sont à mon gré celles, qui se rangent au modelle commun et humain avec ordre: mais sans miracle, sans extravagance. Or la vieillesse a un peu besoin d'estre traictee plus tendrement, Recommandons lá à ce Dieu, protecteur de santé et de sagesse: mais gaye et sociale: Frui paratis et valido mihi Latoe dones, et precor integra Cum mente, nec turpem senectam Degere, nec Cythara carentem. Fin du livre III Origine: La page de Trismégiste Contact: trismegiste@chez.com Copyright © 1999 Trismégiste