CHAPITRE XXVI C'est folie de rapporter le vray et le faux à nostre suffisance CE n'est pas à l'advanture sans raison, que nous attribuons à simplesse et ignorance, la facilité de croire et de se laisser persuader: Car il me semble avoir appris autrefois, que la creance estoit comme une impression, qui se faisoit en nostre ame; et à mesure qu'elle se trouvoit plus molle et de moindre resistance, il estoit plus aysé à y empreindre quelque chose. Ut necesse est lancem in libra ponderibus impositis deprimi: sic animum perspicuis cedere. D'autant que l'ame est plus vuide, et sans contrepoids, elle se baisse plus facilement souz la charge de la premiere persuasion. Voylà pourquoy les enfans, le vulgaire, les femmes et les malades sont plus sujets à estre menez par les oreilles. Mais aussi de l'autre part, c'est une sotte presomption, d'aller desdeignant et condamnant pour faux, ce qui ne nous semble pas vray-semblable: qui est un vice ordinaire de ceux qui pensent avoir quelque suffisance, outre la commune. J'en faisoy ainsin autrefois, et si j'oyois parler ou des esprits qui reviennent, ou du prognostique des choses futures, des enchantemens, des sorcelleries, ou faire quelque autre conte, où je ne peusse pas mordre, Somnia, terrores magicos, miracula, sagas, Nocturnos lemures, portentaque Thessala: il me venoit compassion du pauvre peuple abusé de ces folies. Et à present je treuve, que j'estoy pour le moins autant à plaindre moy mesme: Non que l'experience m'aye depuis rien faict voir, au dessus de mes premieres creances; et si n'a pas tenu à ma curiosité: mais la raison m'a instruit, que de condamner ainsi resolument une chose pour fausse, et impossible, c'est se donner l'advantage d'avoir dans la teste, les bornes et limites de la volonté de Dieu, et de la puissance de nostre mere nature: Et qu'il n'y a point de plus notable folie au monde, que de les ramener à la mesure de nostre capacité et suffisance. Si nous appellons monstres ou miracles, ce où nostre raison ne peut aller, combien s'en presente il continuellement à nostre veuë? Considerons au travers de quels nuages, et comment à tastons on nous meine à la cognoissance de la pluspart des choses qui nous sont entre mains: certes nous trouverons que c'est plustost accoustumance, que science, qui nous en oste l'estrangeté: Jam nemo fessus satiate videndi, Suspicere in cæli dignatur lucida templa, et que ces choses là, si elles nous estoyent presentees de nouveau, nous les trouverions autant ou plus incroyables qu'aucunes autres. si nunc primum mortalibus adsint Ex improviso, ceu sint objecta repente, Nil magis his rebus poterat mirabile dici, Aut minus ante quod auderent fore credere gentes. Celuy qui n'avoit jamais veu de riviere, à la premiere qu'il rencontra, il pensa que ce fust l'Ocean: et les choses qui sont à nostre cognoissance les plus grandes, nous les jugeons estre les extremes que nature face en ce genre. Scilicet et fluvius qui non est maximus, ei est Qui non antè aliquem majorem vidit, et ingens Arbor homoque videtur, Et omnia de genere omni Maxima quæ vidit quisque, hæc ingentia fingit. Consuetudine oculorum assuescunt animi, neque admirantur, neque requirunt rationes earum rerum, quas semper vident. La nouvelleté des choses nous incite plus que leur grandeur, à en rechercher les causes. Il faut juger avec plus de reverence de cette infinie puissance de nature, et plus de recognoissance de nostre ignorance et foiblesse. Combien y a il de choses peu vray-semblables, tesmoignees par gens dignes de foy, desquelles si nous ne pouvons estre persuadez, au moins les faut-il laisser en suspens: car de les condamner impossibles, c'est se faire fort, par une temeraire presumption, de sçavoir jusques où va la possibilité. Si lon entendoit bien la difference qu'il y a entre l'impossible et l'inusité; et entre ce qui est contre l'ordre du cours de nature, et contre la commune opinion des hommes, en ne croyant pas temerairement, ny aussi ne descroyant pas facilement: on observeroit la regle de Rien trop, commandee par Chilon. Quand on trouve dans Froissard, que le conte de Foix sçeut en Bearn la defaicte du Roy Jean de Castille à Juberoth, le lendemain qu'elle fut advenue, et les moyens qu'il en allegue, on s'en peut moquer: et de ce mesme que nos Annales disent, que le Pape Honorius le propre jour que le Roy Philippe Auguste mourut à Mante, fit faire ses funerailles publiques, et les manda faire par toute l'Italie. Car l'authorité de ces tesmoings n'a pas à l'adventure assez de rang pour nous tenir en bride. Mais quoy? si Plutarque outre plusieurs exemples, qu'il allegue de l'antiquité, dit sçavoir de certaine science, que du temps de Domitian, la nouvelle de la bataille perdue par Antonius en Allemaigne à plusieurs journees de là, fut publiee à Rome, et semee par tout le monde le mesme jour qu'elle avoit esté perduë: et si Cæsar tient, qu'il est souvent advenu que la renommee a devancé l'accident: dirons nous pas que ces simples gens là, se sont laissez piper apres le vulgaire, pour n'estre pas clair-voyans comme nous? Est-il rien plus delicat, plus net, et plus vif, que le jugement de Pline, quand il luy plaist de le mettre en jeu? rien plus esloigné de vanité? je laisse à part l'excellence de son sçavoir, duquel je fay moins de conte: en quelle partie de ces deux là le surpassons nous? toutesfois il n'est si petit escolier, qui ne le convainque de mensonge, et qui ne luy vueille faire leçon sur le progrez des ouvrages de nature. Quand nous lisons dans Bouchet les miracles des reliques de Sainct Hilaire, passe: son credit n'est pas assez grand pour nous oster la licence d'y contredire: mais de condamner d'un train toutes pareilles histoires, me semble singuliere impudence. Ce grand Sainct Augustin tesmoigne avoir veu sur les reliques Sainct Gervais et Protaise à Milan, un enfant aveugle recouvrer la veuë: une femme à Carthage estre guerie d'un cancer par le signe de la croix, qu'une femme nouvellement baptisee luy fit: Hesperius, un sien familier avoir chassé les esprits qui infestoient sa maison, avec un peu de terre du Sepulchre de nostre Seigneur: et cette terre depuis transportee à l'Eglise, un Paralytique en avoir esté soudain guery: une femme en une procession ayant touché à la chasse S. Estienne, d'un bouquet, et de ce bouquet s'estant frottée les yeux, avoir recouvré la veuë pieça perduë: et plusieurs autres miracles, où il dit luy mesmes avoir assisté. Dequoy accuserons nous et luy et deux S. Evesques Aurelius et Maximinus, qu'il appelle pour ses recors? sera-ce d'ignorance, simplesse, facilité, ou de malice et imposture? Est-il homme en nostre siecle si impudent, qui pense leur estre comparable, soit en vertu et pieté, soit en sçavoir, jugement et suffisance? Qui ut rationem nullam afferrent, ipsa autoritate me frangerent. C'est une hardiesse dangereuse et de consequence, outre l'absurde temerité qu'elle traine quant et soy, de mespriser ce que nous ne concevons pas. Car apres que selon vostre bel entendement, vous avez estably les limites de la verité et de la mensonge, et qu'il se treuve que vous avez necessairement à croire des choses où il y a encores plus d'estrangeté qu'en ce que vous niez, vous vous estes des-ja obligé de les abandonner. Or ce qui me semble apporter autant de desordre en nos consciences en ces troubles où nous sommes, de la Religion, c'est cette dispensation que les Catholiques font de leur creance. Il leur semble faire bien les moderez et les entenduz, quand ils quittent aux adversaires aucuns articles de ceux qui sont en debat. Mais outre ce, qu'ils ne voyent pas quel advantage c'est à celuy qui vous charge, de commancer à luy ceder, et vous tirer arriere, et combien cela l'anime à poursuivre sa pointe: ces articles là qu'ils choisissent pour les plus legers, sont aucunefois tres-importans. Ou il faut se submettre du tout à l'authorité de nostre police ecclesiastique, ou du tout s'en dispenser: Ce n'est pas à nous à establir la part que nous luy devons d'obeissance. Et d'avantage, je le puis dire pour l'avoir essayé, ayant autrefois usé de cette liberté de mon chois et triage particulier, mettant à nonchaloir certains points de l'observance de nostre Eglise, qui semblent avoir un visage ou plus vain, ou plus estrange, venant à en communiquer aux hommes sçavans, j'ay trouvé que ces choses là ont un fondement massif et tressolide: et que ce n'est que bestise et ignorance, qui nous fait les recevoir avec moindre reverence que le reste. Que ne nous souvient il combien nous sentons de contradiction en nostre jugement mesmes? combien de choses nous servoyent hyer d'articles de foy, qui nous sont fables aujourd'huy? La gloire et la curiosité, sont les fleaux de nostre ame. Cette cy nous conduit à mettre le nez par tout, et celle là nous defend de rien laisser irresolu et indecis. CHAPITRE XXVII De l'Amitié. CONSIDERANT la conduite de la besongne d'un peintre que j'ay, il m'a pris envie de l'ensuivre. Il choisit le plus bel endroit et milieu de chaque paroy, pour y loger un tableau élabouré de toute sa suffisance; et le vuide tout au tour, il le remplit de crotesques: qui sont peintures fantasques, n'ayans grace qu'en la varieté et estrangeté. Que sont-ce icy aussi à la verité que crotesques et corps monstrueux, rappiecez de divers membres, sans certaine figure, n'ayants ordre, suite, ny proportion que fortuite? Desinit in piscem mulier formosa superne. Je vay bien jusques à ce second point, avec mon peintre: mais je demeure court en l'autre, et meilleure partie: car ma suffisance ne va pas si avant, que d'oser entreprendre un tableau riche, poly et formé selon l'art. Je me suis advisé d'en emprunter un d'Estienne de la Boitie, qui honorera tout le reste de cette besongne. C'est un discours auquel il donna nom: La Servitude volontaire: mais ceux qui l'ont ignoré, l'ont bien proprement dépuis rebatisé, Le Contre Un. Il l'escrivit par maniere d'essay, en sa premiere jeunesse, à l'honneur de la liberté contre les tyrans. Il court pieça és mains des gens d'entendement, non sans bien grande et meritee recommandation: car il est gentil, et plein ce qu'il est possible. Si y a il bien à dire, que ce ne soit le mieux qu'il peust faire: et si en l'aage que je l'ay cogneu plus avancé, il eust pris un tel desseing que le mien, de mettre par escrit ses fantasies, nous verrions plusieurs choses rares, et qui nous approcheroient bien pres de l'honneur de l'antiquité: car notamment en cette partie des dons de nature, je n'en cognois point qui luy soit comparable. Mais il n'est demeuré de luy que ce discours, encore par rencontre, et croy qu'il ne le veit oncques depuis qu'il luy eschappa: et quelques memoires sur cet edict de Janvier fameux par nos guerres civiles, qui trouveront encores ailleurs peut estre leur place. C'est tout ce que j'ay peu recouvrer de ses reliques (moy qu'il laissa d'une si amoureuse recommandation, la mort entre les dents, par son testament, heritier de sa Bibliotheque et de ses papiers) outre le livret de ses oeuvres que j'ay faict mettre en lumiere: Et si suis obligé particulierement à cette piece, d'autant qu'elle a servy de moyen à nostre premiere accointance. Car elle me fut montree longue espace avant que je l'eusse veu; et me donna la premiere cognoissance de son nom, acheminant ainsi cette amitié, que nous avons nourrie, tant que Dieu a voulu, entre nous, si entiere et si parfaicte, que certainement il ne s'en lit guere de pareilles: et entre nos hommes il ne s'en voit aucune trace en usage. Il faut tant de rencontre à la bastir, que c'est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siecles. Il n'est rien à quoy il semble que nature nous aye plus acheminés qu'à la societé. Et dit Aristote, que les bons legislateurs ont eu plus de soing de l'amitié, que de la justice. Or le dernier point de sa perfection est cetuy-cy. Car en general toutes celles que la volupté, ou le profit, le besoin publique ou privé, forge et nourrit, en sont d'autant moins belles et genereuses, et d'autant moins amitiez, qu'elles meslent autre cause et but et fruit en l'amitié qu'elle mesme. Ny ces quatre especes anciennes, naturelle, sociale, hospitaliere, venerienne, particulierement n'y conviennent, ny conjointement. Des enfans aux peres, c'est plustost respect: L'amitié se nourrit de communication, qui ne peut se trouver entre eux, pour la trop grande disparité, et offenceroit à l'adventure les devoirs de nature: car ny toutes les secrettes pensees des peres ne se peuvent communiquer aux enfans, pour n'y engendrer une messeante privauté: ny les advertissemens et corrections, qui est un des premiers offices d'amitié, ne se pourroient exercer des enfans aux peres. Il s'est trouvé des nations, où par usage les enfans tuoyent leurs peres: et d'autres, où les peres tuoyent leurs enfans, pour eviter l'empeschement qu'ils se peuvent quelquesfois entreporter: et naturellement l'un depend de la ruine de l'autre: Il s'est trouvé des philosophes desdaignans cette cousture naturelle, tesmoing Aristippus qui quand on le pressoit de l'affection qu'il devoit à ses enfans pour estre sortis de luy, il se mit à cracher, disant, que cela en estoit aussi bien sorty: que nous engendrions bien des pouz et des vers. Et cet autre que Plutarque vouloit induire à s'accorder avec son frere: Je n'en fais pas, dit-il, plus grand estat, pour estre sorty de mesme trou. C'est à la verité un beau nom, et plein de dilection que le nom de frere, et à cette cause en fismes nous luy et moy nostre alliance: mais ce meslange de biens, ces partages, et que la richesse de l'un soit la pauvreté de l'autre, cela detrampe merveilleusement et relasche cette soudure fraternelle: Les freres ayants à conduire le progrez de leur avancement, en mesme sentier et mesme train, il est force qu'ils se heurtent et choquent souvent. D'avantage, la correspondance et relation qui engendre ces vrayes et parfaictes amitiez, pourquoy se trouvera elle en ceux cy? Le pere et le fils peuvent estre de complexion entierement eslongnee, et les freres aussi: C'est mon fils, c'est mon parent: mais c'est un homme farouche, un meschant, ou un sot. Et puis, à mesure que ce sont amitiez que la loy et l'obligation naturelle nous commande, il y a d'autant moins de nostre choix et liberté volontaire: Et nostre liberté volontaire n'a point de production qui soit plus proprement sienne, que celle de l'affection et amitié. Ce n'est pas que je n'aye essayé de ce costé là, tout ce qui en peut estre, ayant eu le meilleur pere qui fut onques, et le plus indulgent, jusques à son extreme vieillesse: et estant d'une famille fameuse de pere en fils, et exemplaire en cette partie de la concorde fraternelle: et ipse Notus in fratres animi paterni. D'y comparer l'affection envers les femmes, quoy qu'elle naisse de nostre choix, on ne peut: ny la loger en ce rolle. Son feu, je le confesse, neque enim est dea nescia nostri Quæ dulcem curis miscet amaritiem, est plus actif, plus cuisant, et plus aspre. Mais c'est un feu temeraire et volage, ondoyant et divers, feu de fiebvre, subject à accez et remises, et qui ne nous tient qu'à un coing. En l'amitié, c'est une chaleur generale et universelle, temperee au demeurant et égale, une chaleur constante et rassize, toute douceur et pollissure, qui n'a rien d'aspre et de poignant. Qui plus est en l'amour ce n'est qu'un desir forcené apres ce qui nous fuit, Come segue la lepre il cacciatore Al freddo, al caldo, alla montagna, al lito, Ne piu l'estima poi, che presa vede, Et sol dietro à chi fugge affreta il piede. Aussi tost qu'il entre aux termes de l'amitié, c'est à dire en la convenance des volontez, il s'esvanouist et s'alanguist: la jouïssance le perd, comme ayant la fin corporelle et sujette à sacieté. L'amitié au rebours, est jouye à mesure qu'elle est desiree, ne s'esleve, se nourrit, ny ne prend accroissance qu'en la jouyssance, comme estant spirituelle, et l'ame s'affinant par l'usage. Sous cette parfaicte amitié, ces affections volages ont autresfois trouvé place chez moy, affin que je ne parle de luy, qui n'en confesse que trop par ses vers. Ainsi ces deux passions sont entrees chez moy en cognoissance l'une de l'autre, mais en comparaison jamais: la premiere maintenant sa route d'un vol hautain et superbe, et regardant desdaigneusement cette cy passer ses pointes bien loing au dessoubs d'elle. Quant au mariage, outre ce que c'est un marché qui n'a que l'entree libre, sa duree estant contrainte et forcee, dependant d'ailleurs que de nostre vouloir: et marché, qui ordinairement se fait à autres fins: il y survient mille fusees estrangeres à desmeler parmy, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d'une vive affection: là où en l'amitié, il n'y a affaire ny commerce que d'elle mesme. Joint qu'à dire vray, la suffisance ordinaire des femmes, n'est pas pour respondre à cette conference et communication, nourrisse de cette saincte cousture: ny leur ame ne semble assez ferme pour soustenir l'estreinte d'un neud si pressé, et si durable. Et certes sans cela, s'il se pouvoit dresser une telle accointance libre et volontaire, où non seulement les ames eussent cette entiere jouyssance, mais encores où les corps eussent part à l'alliance, où l'homme fust engagé tout entier: il est certain que l'amitié en seroit plus pleine et plus comble: mais ce sexe par nul exemple n'y est encore peu arriver, et par les escholes anciennes en est rejetté. Et cette autre licence Grecque est justement abhorree par nos moeurs. Laquelle pourtant, pour avoir selon leur usage, une si necessaire disparité d'aages, et difference d'offices entre les amants, ne respondoit non plus assez à la parfaicte union et convenance qu'icy nous demandons. Quis est enim iste amor amicitiæ? cur neque deformem adolescentem quisquam amat, neque formosum senem? Car la peinture mesme qu'en faict l'Academie ne me desadvoüera pas, comme je pense, de dire ainsi de sa part: Que cette premiere fureur, inspiree par le fils de Venus au coeur de l'amant, sur l'object de la fleur d'une tendre jeunesse, à laquelle ils permettent tous les insolents et passionnez efforts, que peut produire une ardeur immoderee, estoit simplement fondee en une beauté externe: fauce image de la generation corporelle: Car en l'esprit elle ne pouvoit, duquel la montre estoit encore cachee: qui n'estoit qu'en sa naissance, et avant l'aage de germer. Que si cette fureur saisissoit un bas courage, les moyens de sa poursuitte c'estoient richesses, presents, faveur à l'avancement des dignitez: et telle autre basse marchandise, qu'ils reprouvent. Si elle tomboit en un courage plus genereux, les entremises estoient genereuses de mesmes: Instructions philosophiques, enseignements à reverer la religion, obeïr aux loix, mourir pour le bien de son païs: exemples de vaillance, prudence, justice. S'estudiant l'amant de se rendre acceptable par la bonne grace et beauté de son ame, celle de son corps estant pieça fanée: et esperant par cette societé mentale, establir un marché plus ferme et durable. Quand cette poursuitte arrivoit à l'effect, en sa saison (car ce qu'ils ne requierent point en l'amant, qu'il apportast loysir et discretion en son entreprise; ils requierent exactement en l'aimé: d'autant qu'il luy falloit juger d'une beauté interne, de difficile cognoissance, et abstruse descouverte) lors naissoit en l'aymé le desir d'une conception spirituelle, par l'entremise d'une spirituelle beauté. Cette cy estoit icy principale: la corporelle, accidentale et seconde: tout le rebours de l'amant. A cette cause preferent ils l'aymé: et verifient, que les Dieux aussi le preferent: et tansent grandement le poëte Æschylus, d'avoir en l'amour d'Achilles et de Patroclus, donné la part de l'amant à Achilles, qui estoit en la premiere et imberbe verdeur de son adolescence, et le plus beau des Grecs. Apres cette communauté generale, la maistresse et plus digne partie d'icelle, exerçant ses offices, et predominant: ils disent, qu'il en provenoit des fruicts tres-utiles au privé et au public. Que c'estoit la force des païs, qui en recevoient l'usage: et la principale defense de l'equité et de la liberté. Tesmoin les salutaires amours de Hermodius et d'Aristogiton. Pourtant la nomment ils sacree et divine, et n'est à leur compte, que la violence des tyrans, et lascheté des peuples, qui luy soit adversaire: en fin, tout ce qu'on peut donner à la faveur de l'Academie, c'est dire, que c'estoit un amour se terminant en amitié: chose qui ne se rapporte pas mal à la definition Stoique de l'amour: Amorem conatum esse amicitiæ faciendæ ex pulcritudinis specie. Je revien à ma description, de façon plus equitable et plus equable. Omnino amicitiæ, corroboratis jam, confirmatisque ingeniis et ætatibus, judicandæ sunt. Au demeurant, ce que nous appellons ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu'accoinctances et familiaritez nouees par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos ames s'entretiennent. En l'amitié dequoy je parle, elles se meslent et confondent l'une en l'autre, d'un meslange si universel, qu'elles effacent, et ne retrouvent plus la cousture qui les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoy je l'aymoys, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en respondant: Par ce que c'estoit luy, par ce que c'estoit moy. Il y a au delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis dire particulierement, je ne sçay quelle force inexplicable et fatale, mediatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous estre veus, et par des rapports que nous oyïons l'un de l'autre: qui faisoient en nostre affection plus d'effort, que ne porte la raison des rapports: je croy par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par noz noms. Et à nostre premiere rencontre, qui fut par hazard en une grande feste et compagnie de ville, nous nous trouvasmes si prins, si cognus, si obligez entre nous, que rien des lors ne nous fut si proche, que l'un à l'autre. Il escrivit une Satyre Latine excellente, qui est publiee: par laquelle il excuse et explique la precipitation de nostre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous estions tous deux hommes faicts: et luy plus de quelque annee) elle n'avoit point à perdre temps. Et n'avoit à se regler au patron des amitiez molles et regulieres, aus quelles il faut tant de precautions de longue et preallable conversation. Cette cy n'a point d'autre idee que d'elle mesme, et ne se peut rapporter qu'à soy. Ce n'est pas une speciale consideration, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille: c'est je ne sçay quelle quinte-essence de tout ce meslange, qui ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne, qui ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne: d'une faim, d'une concurrence pareille. Je dis perdre à la verité, ne nous reservant rien qui nous fust propre, ny qui fust ou sien ou mien. Quand Lælius en presence des Consuls Romains, lesquels apres la condemnation de Tiberius Gracchus, poursuivoient tous ceux qui avoient esté de son intelligence, vint à s'enquerir de Caius Blosius (qui estoit le principal de ses amis) combien il eust voulu faire pour luy, et qu'il eust respondu: Toutes choses. Comment toutes choses? suivit-il, et quoy, s'il t'eust commandé de mettre le feu en nos temples? Il ne me l'eust jamais commandé, repliqua Blosius. Mais s'il l'eust fait? adjousta Lælius: J'y eusse obey, respondit-il. S'il estoit si parfaictement amy de Gracchus, comme disent les histoires, il n'avoit que faire d'offenser les Consuls par cette derniere et hardie confession: et ne se devoit departir de l'asseurance qu'il avoit de la volonté de Gracchus. Mais toutesfois ceux qui accusent cette responce comme seditieuse, n'entendent pas bien ce mystere: et ne presupposent pas comme il est, qu'il tenoit la volonté de Gracchus en sa manche, et par puissance et par cognoissance. Ils estoient plus amis que citoyens, plus amis qu'amis ou que ennemis de leur païs, qu'amis d'ambition et de trouble. S'estans parfaittement commis, l'un à l'autre, ils tenoient parfaittement les renes de l'inclination l'un de l'autre: et faictes guider cet harnois, par la vertu et conduitte de la raison (comme aussi est il du tout impossible de l'atteler sans cela) la responce de Blosius est telle, qu'elle devoit estre. Si leurs actions se demancherent, ils n'estoient ny amis, selon ma mesure, l'un de l'autre, ny amis à eux mesmes. Au demeurant cette response ne sonne non plus que feroit la mienne, à qui s'enquerroit à moy de cette façon: Si vostre volonté vous commandoit de tuer vostre fille, la tueriez vous? et que je l'accordasse: car cela ne porte aucun tesmoignage de consentement à ce faire: par ce que je ne suis point en doute de ma volonté, et tout aussi peu de celle d'un tel amy. Il n'est pas en la puissance de tous les discours du monde, de me desloger de la certitude, que j'ay des intentions et jugemens du mien: aucune de ses actions ne me sçauroit estre presentee, quelque visage qu'elle eust, que je n'en trouvasse incontinent le ressort. Nos ames ont charié si uniment ensemble: elles se sont considerees d'une si ardante affection, et de pareille affection descouvertes jusques au fin fond des entrailles l'une à l'autre: que non seulement je cognoissoy la sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volontiers fié à luy de moy, qu'à moy. Qu'on ne me mette pas en ce rang ces autres amitiez communes: j'en ay autant de cognoissance qu'un autre, et des plus parfaictes de leur genre: Mais je ne conseille pas qu'on confonde leurs regles, on s'y tromperoit. Il faut marcher en ces autres amitiez, la bride à la main, avec prudence et precaution: la liaison n'est pas nouée en maniere, qu'on n'ait aucunement à s'en deffier. Aymez le (disoit Chilon) comme ayant quelque jour à le haïr: haïssez le, comme ayant à l'aymer. Ce precepte qui est si abominable en cette souveraine et maistresse amitié, il est salubre en l'usage des amitiez ordinaires et coustumieres: A l'endroit desquelles il faut employer le mot qu'Aristote avoit tres familier, O mes amys, il n'y a nul amy. En ce noble commerce, les offices et les bien-faicts nourrissiers des autres amitiez, ne meritent pas seulement d'estre mis en compte: cette confusion si pleine de nos volontez en est cause: car tout ainsi que l'amitié que je me porte, ne reçoit point augmentation, pour le secours que je me donne au besoin, quoy que dient les Stoiciens: et comme je ne me sçay aucun gré du service que je me fay: aussi l'union de tels amis estant veritablement parfaicte, elle leur faict perdre le sentiment de tels devoirs, et haïr et chasser d'entre eux, ces mots de division et de difference, bien-faict, obligation, recognoissance, priere, remerciement, et leurs pareils. Tout estant par effect commun entre eux, volontez, pensemens, jugemens, biens, femmes, enfans, honneur et vie: et leur convenance n'estant qu'une ame en deux corps, selon la tres-propre definition d'Aristote, ils ne se peuvent ny prester ny donner rien. Voila pourquoy les faiseurs de loix, pour honnorer le mariage de quelque imaginaire ressemblance de cette divine liaison, defendent les donations entre le mary et la femme. Voulans inferer par là, que tout doit estre à chacun d'eux, et qu'ils n'ont rien à diviser et partir ensemble. Si en l'amitié dequoy je parle, l'un pouvoit donner à l'autre, ce seroit celuy qui recevroit le bien-fait, qui obligeroit son compagnon. Car cherchant l'un et l'autre, plus que toute autre chose, de s'entre-bien faire, celuy qui en preste la matiere et l'occasion, est celuylà qui faict le liberal, donnant ce contentement à son amy, d'effectuer en son endroit ce qu'il desire le plus. Quand le Philosophe Diogenes avoit faute d'argent, il disoit, qu'il le redemandoit à ses amis, non qu'il le demandoit. Et pour montrer comment cela se pratique par effect, j'en reciteray un ancien exemple singulier. Eudamidas Corinthien avoit deux amis, Charixenus Sycionien, et Aretheus Corinthien: venant à mourir estant pauvre, et ses deux amis riches, il fit ainsi son testament: Je legue à Aretheus de nourrir ma mere, et l'entretenir en sa vieillesse: à Charixenus de marier ma fille, et luy donner le doüaire le plus grand qu'il pourra: et au cas que l'un d'eux vienne à defaillir, je substitue en sa part celuy, qui survivra. Ceux qui premiers virent ce testament, s'en moquerent: mais ses heritiers en ayants esté advertis, l'accepterent avec un singulier contentement. Et l'un d'eux, Charixenus, estant trespassé cinq jours apres, la substitution estant ouverte en faveur d'Aretheus, il nourrit curieusement cette mere, et de cinq talens qu'il avoit en ses biens, il en donna les deux et demy en mariage à une sienne fille unique, et deux et demy pour le mariage de la fille d'Eudamidas, desquelles il fit les nopces en mesme jour. Cet exemple est bien plein: si une condition en estoit à dire, qui est la multitude d'amis: Car cette parfaicte amitié, dequoy je parle, est indivisible: chacun se donne si entier à son amy, qu'il ne luy reste rien à departir ailleurs: au rebours il est marry qu'il ne soit double, triple, ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs ames et plusieurs volontez, pour les conferer toutes à ce subjet. Les amitiez communes on les peut départir, on peut aymer en cestuy-cy la beauté, en cet autre la facilité de ses moeurs, en l'autre la liberalité, en celuy-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste: mais cette amitié, qui possede l'ame, et la regente en toute souveraineté, il est impossible qu'elle soit double. Si deux en mesme temps demandoient à estre secourus, auquel courriez vous? S'ils requeroient de vous des offices contraires, quel ordre y trouveriez vous? Si l'un commettoit à vostre silence chose qui fust utile à l'autre de sçavoir, comment vous en desmeleriez vous? L'unique et principale amitié descoust toutes autres obligations. Le secret que j'ay juré ne deceller à un autre, je le puis sans parjure, communiquer à celuy, qui n'est pas autre, c'est moy. C'est un assez grand miracle de se doubler: et n'en cognoissent pas la hauteur ceux qui parlent de se tripler. Rien n'est extreme, qui a son pareil. Et qui presupposera que de deux j'en aime autant l'un que l'autre, et qu'ils s'entr'aiment, et m'aiment autant que je les aime: il multiplie en confrairie, la chose la plus une et unie, et dequoy une seule est encore la plus rare à trouver au monde. Le demeurant de cette histoire convient tres-bien à ce que je disois: car Eudamidas donne pour grace et pour faveur à ses amis de les employer à son besoin: il les laisse heritiers de cette sienne liberalité, qui consiste à leur mettre en main les moyens de luy bien-faire. Et sans doubte, la force de l'amitié se montre bien plus richement en son fait, qu'en celuy d'Aretheus. Somme, ce sont effets inimaginables, à qui n'en a gousté: et qui me font honnorer à merveilles la responce de ce jeune soldat, à Cyrus, s'enquerant à luy, pour combien il voudroit donner un cheval, par le moyen duquel il venoit de gaigner le prix de la course: et s'il le voudroit eschanger à un royaume: Non certes, Sire: mais bien le lairroy je volontiers, pour en aquerir un amy, si je trouvoy homme digne de telle alliance. Il ne disoit pas mal, si je trouvoy. Car on trouve facilement des hommes propres à une superficielle accointance: mais en cettecy, en laquelle on negotie du fin fons de son courage, qui ne fait rien de reste: il est besoin, que touts les ressorts soyent nets et seurs parfaictement. Aux confederations, qui ne tiennent que par un bout, on n'a à prouvoir qu'aux imperfections, qui particulierement interessent ce bout là. Il ne peut chaloir de quelle religion soit mon medecin, et mon advocat; cette consideration n'a rien de commun avec les offices de l'amitié, qu'ils ne doivent. Et en l'accointance domestique, que dressent avec moy ceux qui me servent, j'en fay de mesmes: et m'enquiers peu d'un laquay, s'il est chaste, je cherche s'il est diligent: et ne crains pas tant un muletier joueur qu'imbecille: ny un cuisinier jureur, qu'ignorant. Je ne me mesle pas de dire ce qu'il faut faire au monde: d'autres assés s'en meslent: mais ce que j'y fay, Mihi sic usus est: Tibi, ut opus est facto, face. A la familiarité de la table, j'associe le plaisant, non le prudent: Au lict, la beauté avant la bonté: et en la societé du discours, la suffisance, voire sans la preud'hommie, pareillement ailleurs. Tout ainsi que cil qui fut rencontré à chevauchons sur un baton, se jouant avec ses enfans, pria l'homme qui l'y surprint, de n'en rien dire, jusques à ce qu'il fust pere luy-mesme, estimant que la passion quiluy naistroit lors en l'ame, le rendroit juge equitable d'une telle action. Je souhaiterois aussi parler à des gens qui eussent essayé ce que je dis: mais sçachant combien c'est chose esloignee du commun usage qu'une telle amitié, et combien elle est rare, je ne m'attens pas d'en trouver aucun bon juge. Car les discours mesmes que l'antiquité nous a laissé sur ce subject, me semblent lasches au prix du sentiment que j'en ay: Et en ce poinct les effects surpassent les preceptes mesmes de la philosophie. Nil ego contulerim jucundo sanus amico. L'ancien Menander disoit celuy-là heureux, qui avoit peu rencontrer seulement l'ombre d'un amy: il avoit certes raison de le dire, mesmes s'il en avoit tasté: Car à la verité si je compare tout le reste de ma vie, quoy qu'avec la grace de Dieu je l'aye passee douce, aisee, et sauf la perte d'un tel amy, exempte d'affliction poisante, pleine de tranquillité d'esprit, ayant prins en payement mes commoditez naturelles et originelles, sans en rechercher d'autres: si je la compare, dis-je, toute, aux quatre annees, qu'il m'a esté donné de jouyr de la douce compagnie et societé de ce personnage, ce n'est que fumee, ce n'est qu'une nuict obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdy, quem semper acerbum, Semper honoratum (sic Dii voluistis) habebo, je ne fay que trainer languissant: et les plaisirs mesmes qui s'offrent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous estions à moitié de tout: il me semble que je luy desrobe sa part, Nec fas esse ulla me voluptate hic frui Decrevi, tantisper dum ille abest meus particeps. J'estois desja si faict et accoustumé à estre deuxiesme par tout, qu'il me semble n'estre plus qu'à demy. Illam meæ si partem animæ tulit Maturior vis, quid moror altera, Nec charus æque nec superstes Integer? Ille dies utramque Duxit ruinam. Il n'est action ou imagination, où je ne le trouve à dire, comme si eust- il bien faict à moy: car de mesme qu'il me surpassoit d'une distance infinie en toute autre suffisance et vertu, aussi faisoit-il au devoir de l'amitié. Quis desiderio sit pudor aut modus Tam chari capitis? O misero frater adempte mihi! Omnia tecum unà perierunt gaudia nostra, Quæ tuus in vita dulcis alebat amor. Tu mea, tu moriens fregisti commoda frater, Tecum una tota est nostra sepulta anima, Cujus ego interitu tota de mente fugavi Hæc studia, atque omnes delicias animi. Alloquar? audiero nunquam tua verba loquentem? Nunquam ego te vita frater amabilior, Aspiciam posthac? at certè semper amabo. Mais oyons un peu parler ce garson de seize ans. Parce que j'ay trouvé que cet ouvrage a esté depuis mis en lumiere, et à mauvaise fin, par ceux qui cherchent à troubler et changer l'estat de nostre police, sans se soucier s'ils l'amenderont, qu'ils ont meslé à d'autres escrits de leur farine, je me suis dédit de le loger icy. Et affin que la memoire de l'autheur n'en soit interessee en l'endroit de ceux qui n'ont peu cognoistre de pres ses opinions et ses actions: je les advise que ce subject fut traicté par luy en son enfance, par maniere d'exercitation seulement, comme subject vulgaire et tracassé en mil endroits des livres. Je ne fay nul doubte qu'il ne creust ce qu'il escrivoit: car il estoit assez conscientieux, pour ne mentir pas mesmes en se jouant: et sçay d'avantage que s'il eust eu à choisir, il eust mieux aymé estre nay à Venise qu'à Sarlac; et avec raison: Mais il avoit un'autre maxime souverainement empreinte en son ame, d'obeyr et de se soubmettre tres-religieusement aux loix, sous lesquelles il estoit nay. Il ne fut jamais un meilleur citoyen, ny plus affectionné au repos de son païs, ny plus ennemy des remuëments et nouvelletez de son temps: il eust bien plustost employé sa suffisance à les esteindre, qu'à leur fournir dequoy les émouvoir d'avantage: il avoit son esprit moulé au patron d'autres siecles que ceux-cy. Or en eschange de cest ouvrage serieux j'en substitueray un autre, produit en cette mesme saison de son aage, plus gaillard et plus enjoué. CHAPITRE XXVIII Vingt et neuf sonnets d'Estienne de la Boëtie A Madame de Grammont Contesse de Guissen. MADAME, je ne vous offre rien du mien, ou par ce qu'il est desja vostre, ou pour ce que je n'y trouve rien digne de vous. Mais j'ay voulu que ces vers en quelque lieu qu'ils se vissent, portassent vostre nom en teste, pour l'honneur que ce leur sera d'avoir pour guide cette grande Corisande d'Andoins. Ce present m'a semblé vous estre propre, d'autant qu'il est peu de dames en France, qui jugent mieux, et se servent plus à propos que vous, de la poësie: et puis qu'il n'en est point qui la puissent rendre vive et animee, comme vous faites par ces beaux et riches accords, dequoy parmy un milion d'autres beautez, nature vous a estrenee: Madame ces vers meritent que vous les cherissiez: car vous serez de mon advis, qu'il n'en est point sorty de Gascongne, qui eussent plus d'invention et de gentillesse, et qui tesmoignent estre sortis d'une plus riche main. Et n'entrez pas en jalousie, dequoy vous n'avez que le reste de ce que pieça j'en ay faict imprimer sous le nom de monsieur de Foix, vostre bon parent: car certes ceux-cy ont je ne sçay quoy de plus vif et de plus bouillant: comme il les fit en sa plus verte jeunesse, et eschauffé d'une belle et noble ardeur que je vous diray, Madame, un jour à l'oreille. Les autres furent faits depuis, comme il estoit à la poursuitte de son mariage, en faveur de sa femme, et sentant desja je ne sçay quelle froideur maritale. Et moy je suis de ceux qui tiennent, que la poësie ne rid point ailleurs, comme elle faict en un subject folatre et desreglé. Ces vingt neuf sonnetz d'Estienne de la Boëtie qui estoient mis en ce lieu ont esté despuis imprimez avec ses oeuvres. CHAPITRE XXIX De la Moderation COMME si nous avions l'attouchement infect, nous corrompons par nostre maniement les choses qui d'elles mesmes sont belles et bonnes. Nous pouvons saisir la vertu, de façon qu'elle en deviendra vicieuse: si nous l'embrassons d'un desir trop aspre et violant. Ceux qui disent qu'il n'y a jamais d'exces en la vertu, d'autant que ce n'est plus vertu, si l'exces y est, se jouent des paroles. Insani sapiens nomen ferat, æquis iniqui, Ultra quam satis est, virtutem si petat ipsam. C'est une subtile consideration de la philosophie. On peut et trop aymer la vertu, et se porter excessivement en une action juste. A ce biaiz s'accommode la voix divine, Ne soyez pas plus sages qu'il ne faut, mais soyez sobrement sages. J'ay veu tel grand, blesser la reputation de sa religion, pour se montrer religieux outre tout exemple des hommes de sa sorte. J'ayme des natures temperees et moyennes. L'immoderation vers le bien mesme, si elle ne m'offense, elle m'estonne, et me met en peine de la baptizer. Ny la mere de Pausanias, qui donna la premiere instruction, et porta la premiere pierre à la mort de son fils: Ny le dictateur Posthumius, qui feit mourir le sien, que l'ardeur de jeunesse avoit heureusement poussé sur les ennemis, un peu avant son reng, ne me semble si juste, comme estrange. Et n'ayme ny à conseiller, ny à suivre une vertu si sauvage et si chere. L'archer qui outrepasse le blanc, faut comme celuy, qui n'y arrive pas. Et les yeux me troublent à monter à coup, vers une grande lumiere également comme à devaller à l'ombre. Calliclez en Platon dit, l'extremité de la philosophie estre dommageable: et conseille de ne s'y enfoncer outre les bornes du profit: Que prinse avec moderation, elle est plaisante et commode: mais qu'en fin elle rend un homme sauvage et vicieux: desdaigneux des religions, et loix communes: ennemy de la conversation civile: ennemy des voluptez humaines: incapable de toute administration politique, et de secourir autruy, et de se secourir soy- mesme: propre à estre impunement souffletté. Il dit vray: car en son exces, elle esclave nostre naturelle franchise: et nous desvoye par une importune subtilité, du beau et plain chemin, que nature nous trace. L'amitié que nous portons à nos femmes, elle est tres-legitime: la Theologie ne laisse pas de la brider pourtant, et de la restraindre. Il me semble avoir leu autresfois chez S. Thomas, en un endroit où il condamne les mariages des parans és degrez deffendus, cette raison parmy les autres: Qu'il y a danger que l'amitié qu'on porte à une telle femme soit immoderée: car si l'affection maritale s'y trouve entiere et parfaicte, comme elle doit; et qu'on la surcharge encore de celle qu'on doit à la parentele, il n'y a point de doubte, que ce surcroist n'emporte un tel mary hors les barrieres de la raison. Les sciences qui reglent les moeurs des hommes, comme la Theologie et la Philosophie, elles se meslent de tout. Il n'est action si privée et secrette, qui se desrobbe de leur cognoissance et jurisdiction. Bien apprentis sont ceux qui syndiquent leur liberté. Ce sont les femmes qui communiquent tant qu'on veut leurs pieces à garçonner: à medeciner, la honte le deffend. Je veux donc de leur part apprendre cecy aux maris, s'il s'en trouve encore qui y soient trop acharnez: c'est que les plaisirs mesmes qu'ils ont à l'accointance de leurs femmes, sont reprouvez, si la moderation n'y est observée: et qu'il y a dequoy faillir en licence et desbordement en ce subject là, comme en un subject illegitime. Ces encheriments deshontez, que la chaleur premiere nous suggere en ce jeu, sont non indecemment seulement, mais dommageablement employez envers noz femmes. Qu'elles apprennent l'impudence au moins d'une autre main. Elles sont tousjours assés esveillées pour nostre besoing. Je ne m'y suis servy que de l'instruction naturelle et simple. C'est une religieuse liaison et devote que le mariage: voyla pourquoy le plaisir qu'on en tire, ce doit estre un plaisir retenu, serieux et meslé à quelque severité: ce doit estre une volupté aucunement prudente et conscientieuse. Et par ce que sa principale fin c'est la generation, il y en a qui mettent en doubte, si lors que nous sommes sans l'esperance de ce fruict, comme quand elles sont hors d'aage, ou enceintes, il est permis d'en rechercher l'embrassement. C'est un homicide à la mode de Platon. Certaines nations (et entre autres la Mahumetane) abominent la conjonction avec les femmes enceintes. Plusieurs aussi avec celles qui ont leurs flueurs. Zenobia ne recevoit son mary que pour une charge; et cela fait elle le laissoit courir tout le temps de sa conception, luy donnant lors seulement loy de recommencer: brave et genereux exemple de mariage. C'est de quelque poëte disetteux et affamé de ce deduit, que Platon emprunta cette narration: Que Juppiter fit à sa femme une si chaleureuse charge un jour; que ne pouvant avoir patience qu'elle eust gaigné son lict, il la versa sur le plancher: et par la vehemence du plaisir, oublia les resolutions grandes et importantes, qu'il venoit de prendre avec les autres dieux en sa cour celeste: se ventant qu'il l'avoit trouvé aussi bon ce coup là, que lors que premierement il la depucella à cachette de leurs parents. Les Roys de Perse appelloient leurs femmes à la compagnie de leurs festins, mais quand le vin venoit à les eschauffer en bon escient, et qu'il falloit tout à fait, lascher la bride à la volupté, ils les r'envoioient en leur privé; pour ne les faire participantes de leurs appetits immoderez; et faisoient venir en leur lieu, des femmes, ausquelles ils n'eussent point cette obligation de respect. Tous plaisirs et toutes gratifications ne sont pas bien logées en toutes gens: Epaminondas avoit fait emprisonner un garçon desbauché; Pelopidas le pria de le mettre en liberté en sa faveur, il l'en refusa, et l'accorda à une sienne garse, qui aussi l'en pria: disant, que c'estoit une gratification deuë à une amie, non à un capitaine. Sophocles estant compagnon en la Preture avec Pericles, voyant de cas de fortune passer un beau garçon: O le beau garçon que voyla! feit-il à Pericles. Cela seroit bon à un autre qu'à un Preteur, luy dit Pericles; qui doit avoir non les mains seulement, mais aussi les yeux chastes. Ælius Verus l'Empereur respondit à sa femme comme elle se plaignoit, dequoy il se laissoit aller à l'amour d'autres femmes; qu'il le faisoit par occasion conscientieuse, d'autant que le mariage estoit un nom d'honneur et dignité, non de folastre et lascive concupiscence. Et nostre histoire Ecclesiastique a conservé avec honneur la memoire de cette femme, qui repudia son mary, pour ne vouloir seconder et soustenir ses attouchemens trop insolens et desbordez. Il n'est en somme aucune si juste volupté, en laquelle l'excez et l'intemperance ne nous soit reprochable. Mais à parler en bon escient, est-ce pas un miserable animal que l'homme? A peine est-il en son pouvoir par sa condition naturelle, de gouster un seul plaisir entier et pur, encore se met-il en peine de le retrancher par discours: il n'est pas assez chetif, si par art et par estude il n'augmente sa misere, Fortunæ miseras auximus arte vias. La sagesse humaine faict bien sottement l'ingenieuse, de s'exercer à rabattre le nombre et la douceur des voluptez, qui nous appartiennent: comme elle faict favorablement et industrieusement, d'employer ses artifices à nous peigner et farder les maux, et en alleger le sentiment. Si j'eusse esté chef de part, j'eusse prins autre voye plus naturelle: qui est à dire, vraye, commode et saincte: et me fusse peut estre rendu assez fort pour la borner. Quoy que noz medecins spirituels et corporels, comme par complot faict entre eux, ne trouvent aucune voye à la guerison, ny remede aux maladies du corps et de l'ame, que par le tourment, la douleur et la peine. Les veilles, les jeusnes, les haires, les exils lointains et solitaires, les prisons perpetuelles, les verges et autres afflictions, ont esté introduites pour cela: Mais en telle condition, que ce soyent veritablement afflictions, et qu'il y ait de l'aigreur poignante: Et qu'il n'en advienne point comme à un Gallio, lequel ayant esté envoyé en exil en l'isle de Lesbos, on fut adverty à Rome qu'il s'y donnoit du bon temps, et que ce qu'on luy avoit enjoint pour peine, luy tournoit à commodité: Parquoy ils se raviserent de le r'appeller pres de sa femme, et en sa maison; et luy ordonnerent de s'y tenir, pour accommoder leur punition à son ressentiment. Car à qui le jeusne aiguiseroit la santé et l'allegresse, à qui le poisson seroit plus appetissant que la chair, ce ne seroit plus recepte salutaire: non plus qu'en l'autre medecine, les drogues n'ont point d'effect à l'endroit de celuy qui les prent avec appetit et plaisir. L'amertume et la difficulté sont circonstances servants à leur operation. Le naturel qui accepteroit la rubarbe comme familiere, en corromproit l'usage: il faut que ce soit chose qui blesse nostre estomac pour le guerir: et icy faut la regle commune, que les choses se guerissent par leurs contraires: car le mal y guerit le mal. Cette impression se rapporte aucunement à cette autre si ancienne, de penser gratifier au Ciel et à la nature par nostre massacre et homicide, qui fut universellement embrassée en toutes religions. Encore du temps de noz peres, Amurat en la prinse de l'Isthme, immola six cens jeunes hommes Grecs à l'ame de son pere: afin que ce sang servist de propitiation à l'expiation des pechez du trespassé. Et en ces nouvelles terres descouvertes en nostre aage, pures encore et vierges au prix des nostres, l'usage en est aucunement receu par tout. Toutes leurs Idoles s'abreuvent de sang humain, non sans divers exemples d'horrible cruauté. On les brule vifs, et demy rostis on les retire du brasier, pour leur arracher le coeur et les entrailles. A d'autres, voire aux femmes, on les escorche vifves, et de leur peau ainsi sanglante en revest on et masque d'autres. Et non moins d'exemples de constance et resolution. Car ces pauvres gens sacrifiables, vieillars, femmes, enfans, vont quelques jours avant, questans eux mesmes les aumosnes pour l'offrande de leur sacrifice, et se presentent à la boucherie chantans et dançans avec les assistans. Les ambassadeurs du Roy de Mexico, faisans entendre à Fernand Cortez la grandeur de leur maistre; apres luy avoir dict, qu'il avoit trente vassaux, desquels chacun pouvoit assembler cent mille combatans, et qu'il se tenoit en la plus belle et forte ville qui fust soubs le Ciel, luy adjousterent, qu'il avoit à sacrifier aux Dieux cinquante mille hommes par an. De vray, ils disent qu'il nourrissoit la guerre avec certains grands peuples voisins, non seulement pour l'exercice de la jeunesse du païs, mais principallement pour avoir dequoy fournir à ses sacrifices, par des prisonniers de guerre. Ailleurs, en certain bourg, pour la bien-venue dudit Cortez, ils sacrifierent cinquante hommes tout à la fois. Je diray encore ce compte: Aucuns de ces peuples ayants esté battuz par luy, envoyerent le recognoistre et rechercher d'amitié: les messagers luy presenterent trois sortes de presens, en cette maniere: Seigneur voyla cinq esclaves: si tu és un Dieu fier, qui te paisses de chair et de sang, mange les, et nous t'en amerrons d'avantage: si tu és un Dieu debonnaire, voyla de l'encens et des plumes: si tu és homme, prens les oiseaux et les fruicts que voicy. CHAPITRE XXX Des Cannibales QUAND le Roy Pyrrhus passa en Italie, apres qu'il eut recongneu l'ordonnance de l'armée que les Romains luy envoyoient au devant; Je ne sçay, dit-il, quels barbares sont ceux-cy (car les Grecs appelloyent ainsi toutes les nations estrangeres) mais la disposition de cette armée que je voy, n'est aucunement barbare. Autant en dirent les Grecs de celle que Flaminius fit passer en leur païs: et Philippus voyant d'un tertre, l'ordre et distribution du camp Romain, en son Royaume, sous Publius Sulpicius Galba. Voila comment il se faut garder de s'attacher aux opinions vulgaires, et les faut juger par la voye de la raison, non par la voix commune. J'ay eu long temps avec moy un homme qui avoit demeuré dix ou douze ans en cet autre monde, qui a esté descouvert en nostre siecle, en l'endroit ou Vilegaignon print terre, qu'il surnomma la France Antartique. Cette descouverte d'un païs infiny, semble de grande consideration. Je ne sçay si je me puis respondre, qu'il ne s'en face à l'advenir quelqu'autre, tant de personnages plus grands que nous ayans esté trompez en cette-cy. J'ay peur que nous ayons les yeux plus grands que le ventre, et plus de curiosité, que nous n'avons de capacité: Nous embrassons tout, mais nous n'estreignons que du vent. Platon introduit Solon racontant avoir appris des Prestres de la ville de Saïs en Ægypte, que jadis et avant le deluge, il y avoit une grande Isle nommée Atlantide, droict à la bouche du destroit de Gibaltar, qui tenoit plus de païs que l'Afrique et l'Asie toutes deux ensemble: et que les Roys de cette contrée là, qui ne possedoient pas seulement cette Isle, mais s'estoyent estendus dans la terre ferme si avant, qu'ils tenoyent de la largeur d'Afrique, jusques en Ægypte, et de la longueur de l'Europe, jusques en la Toscane, entreprindrent d'enjamber jusques sur l'Asie, et subjuguer toutes les nations qui bordent la mer Mediterranée, jusques au golfe de la mer Majour: et pour cet effect, traverserent les Espaignes, la Gaule, l'Italie jusques en la Grece, où les Atheniens les soustindrent: mais que quelque temps apres, et les Atheniens et eux et leur Isle furent engloutis par le deluge. Il est bien vray- semblable, que cet extreme ravage d'eau ait faict des changemens estranges aux habitations de la terre: comme on tient que la mer a retranché la Sicile d'avec l'Italie: Hæc loca vi quondam, et vasta convulsa ruina, Dissiluisse ferunt, cùm protinus utraque tellus Una foret. Chypre d'avec la Surie; l'Isle de Negrepont, de la terre ferme de la Boeoce: et joint ailleurs les terres qui estoient divisées, comblant de limon et de sable les fosses d'entre-deux. sterilisque diu palus aptaque remis Vicinas urbe alit, et grave sentit aratrum. Mais il n'y a pas grande apparence, que cette Isle soit ce monde nouveau, que nous venons de descouvrir: car elle touchoit quasi l'Espaigne, et ce seroit un effect incroyable d'inundation, de l'en avoir reculée comme elle est, de plus de douze cens lieuës: Outre ce que les navigations des modernes ont des-ja presque descouvert, que ce n'est point une isle, ains terre ferme, et continente avec l'Inde Orientale d'un costé, et avec les terres, qui sont soubs les deux poles d'autre part: ou si elle en est separée, que c'est d'un si petit destroit et intervalle, qu'elle ne merite pas d'estre nommée Isle, pour cela. Il semble qu'il y aye des mouvemens naturels les uns, les autres fievreux en ces grands corps, comme aux nostres. Quand je considere l'impression que ma riviere de Dordoigne faict de mon temps, vers la rive droicte de sa descente; et qu'en vingt ans elle a tant gaigné, et desrobé le fondement à plusieurs bastimens, je vois bien que c'est une agitation extraordinaire: car si elle fust tousjours allée ce train, ou deust aller à l'advenir, la figure du monde seroit renversée: Mais il leur prend des changements: Tantost elles s'espandent d'un costé, tantost d'un autre, tantost elles se contiennent. Je ne parle pas des soudaines inondations dequoy nous manions les causes. En Medoc, le long de la mer, mon frere Sieur d'Arsac, voit une sienne terre, ensevelie soubs les sables, que la mer vomit devant elle: le feste d'aucuns bastimens paroist encore: ses rentes et domaines se sont eschangez en pasquages bien maigres. Les habitans disent que depuis quelque temps, la mer se pousse si fort vers eux, qu'ils ont perdu quatre lieuës de terre: Ces sables sont ses fourriers. Et voyons de grandes montjoies d'arenes mouvantes, qui marchent une demie lieuë devant elle, et gaignent païs. L'autre tesmoignage de l'antiquité, auquel on veut rapporter cette descouverte, est dans Aristote, au moins si ce petit livret Des merveilles inouyes est à luy. Il raconte là, que certains Carthaginois s'estants jettez au travers de la mer Atlantique, hors le destroit de Gibaltar, et navigé long temps, avoient descouvert en fin une grande isle fertile, toute revestuë de bois, et arrousée de grandes et profondes rivieres, fort esloignée de toutes terres fermes: et qu'eux, et autres depuis, attirez par la bonté et fertilité du terroir, s'y en allerent avec leurs femmes et enfans, et commencerent à s'y habituer. Les Seigneurs de Carthage, voyans que leur pays se dépeuploit peu à peu, firent deffence expresse sur peine de mort, que nul n'eust plus à aller là, et en chasserent ces nouveaux habitans, craignants, à ce qu'on dit, que par succession de temps ils ne vinsent à multiplier tellement qu'ils les supplantassent eux mesmes, et ruinassent leur estat. Cette narration d'Aristote n'a non plus d'accord avec nos terres neufves. Cet homme que j'avoy, estoit homme simple et grossier, qui est une condition propre à rendre veritable tesmoignage: Car les fines gens remarquent bien plus curieusement, et plus de choses, mais ils les glosent: et pour faire valoir leur interpretation, et la persuader, ils ne se peuvent garder d'alterer un peu l'Histoire: Ils ne vous representent jamais les choses pures; ils les inclinent et masquent selon le visage qu'ils leur ont veu: et pour donner credit à leur jugement, et vous y attirer, prestent volontiers de ce costé là à la matiere, l'allongent et l'amplifient. Ou il faut un homme tres-fidelle, ou si simple, qu'il n'ait pas dequoy bastir et donner de la vray-semblance à des inventions fauces; et qui n'ait rien espousé. Le mien estoit tel: et outre cela il m'a faict voir à diverses fois plusieurs mattelots et marchans, qu'il avoit cogneuz en ce voyage. Ainsi je me contente de cette information, sans m'enquerir de ce que les Cosmographes en disent. Il nous faudroit des topographes, qui nous fissent narration particuliere des endroits où ils ont esté. Mais pour avoir cet avantage sur nous, d'avoir veu la Palestine, ils veulent jouïr du privilege de nous conter nouvelles de tout le demeurant du monde. Je voudroye que chacun escrivist ce qu'il sçait, et autant qu'il en sçait: non en cela seulement, mais en tous autres subjects: Car tel peut avoir quelque particuliere science ou experience de la nature d'une riviere, ou d'une fontaine, qui ne sçait au reste, que ce que chacun sçait: Il entreprendra toutesfois, pour faire courir ce petit loppin, d'escrire toute la Physique. De ce vice sourdent plusieurs grandes incommoditez. Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté: sinon que chacun appelle barbarie, ce qui n'est pas de son usage. Comme de vray nous n'avons autre mire de la verité, et de la raison, que l'exemple et idée des opinions et usances du païs où nous sommes. Là est tousjours la parfaicte religion, la parfaicte police, parfaict et accomply usage de toutes choses. Ils sont sauvages de mesmes, que nous appellons sauvages les fruicts, que nature de soy et de son progrez ordinaire a produicts: là où à la verité ce sont ceux que nous avons alterez par nostre artifice, et destournez de l'ordre commun, que nous devrions appeller plustost sauvages. En ceux là sont vives et vigoureuses, les vrayes, et plus utiles et naturelles, vertus et proprietez; lesquelles nous avons abbastardies en ceux-cy, les accommodant au plaisir de nostre goust corrompu. Et si pourtant la saveur mesme et delicatesse se trouve à nostre goust mesme excellente à l'envi des nostres, en divers fruits de ces contrées là, sans culture: ce n'est pas raison que l'art gaigne le poinct d'honneur sur nostre grande et puissante mere nature. Nous avons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouvrages par noz inventions, que nous l'avons du tout estouffée. Si est-ce que par tout où sa pureté reluit, elle fait une merveilleuse honte à noz vaines et frivoles entreprinses. Et veniunt hederæ sponte sua melius, Surgit et in solis formosior arbutus antris, Et volucres nulla dulcius arte canunt. Tous nos efforts ne peuvent seulement arriver à representer le nid du moindre oyselet, sa contexture, sa beauté, et l'utilité de son usage: non pas la tissure de la chetive araignée. Toutes choses, dit Platon, sont produites ou par la nature, ou par la fortune, ou par l'art. Les plus grandes et plus belles par l'une ou l'autre des deux premieres: les moindres et imparfaictes par la derniere. Ces nations me semblent donc ainsi barbares, pour avoir receu fort peu de façon de l'esprit humain, et estre encore fort voisines de leur naifveté originelle. Les loix naturelles leur commandent encores, fort peu abbastardies par les nostres: Mais c'est en telle pureté, qu'il me prend quelque fois desplaisir, dequoy la cognoissance n'en soit venuë plustost, du temps qu'il y avoit des hommes qui en eussent sçeu mieux juger que nous. Il me desplaist que Lycurgus et Platon ne l'ayent euë: car il me semble que ce que nous voyons par experience en ces nations là, surpasse non seulement toutes les peintures dequoy la poësie a embelly l'aage doré, et toutes ses inventions à feindre une heureuse condition d'hommes: mais encore la conception et le desir mesme de la philosophie. Ils n'ont peu imaginer une naifveté si pure et simple, comme nous la voyons par experience: ny n'ont peu croire que nostre societé se peust maintenir avec si peu d'artifice, et de soudeure humaine. C'est une nation, diroy-je à Platon, en laquelle il n'y a aucune espece de trafique; nulle cognoissance de lettres; nulle science de nombres; nul nom de magistrat, ny de superiorité politique; nul usage de service, de richesse, ou de pauvreté; nuls contrats; nulles successions; nuls partages; nulles occupations, qu'oysives; nul respect de parenté, que commun; nuls vestemens; nulle agriculture; nul metal; nul usage de vin ou de bled. Les paroles mesmes, qui signifient la mensonge, la trahison, la dissimulation, l'avarice, l'envie, la detraction, le pardon, inouyes. Combien trouveroit il la republique qu'il a imaginée, esloignée de cette perfection? Hos natura modos primùm dedit. Au demeurant, ils vivent en une contrée de païs tres-plaisante, et bien temperée: de façon qu'à ce que m'ont dit mes tesmoings, il est rare d'y voir un homme malade: et m'ont asseuré, n'en y avoir veu aucun tremblant, chassieux, edenté, ou courbé de vieillesse. Ils sont assis le long de la mer, et fermez du costé de la terre, de grandes et hautes montaignes, ayans entre-deux, cent lieuës ou environ d'estendue en large. Ils ont grande abondance de poisson et de chairs, qui n'ont aucune ressemblance aux nostres; et les mangent sans autre artifice, que de les cuire. Le premier qui y mena un cheval, quoy qu'il les eust pratiquez à plusieurs autres voyages, leur fit tant d'horreur en cette assiette, qu'ils le tuerent à coups de traict, avant que le pouvoir recognoistre. Leurs bastimens sont fort longs, et capables de deux ou trois cents ames, estoffez d'escorse de grands arbres, tenans à terre par un bout, et se soustenans et appuyans l'un contre l'autre par le feste, à la mode d'aucunes de noz granges, desquelles la couverture pend jusques à terre, et sert de flanq. Ils ont du bois si dur qu'ils en coupent et en font leurs espées, et des grils à cuire leur viande. Leurs licts sont d'un tissu de cotton, suspenduz contre le toict, comme ceux de noz navires, à chacun le sien: car les femmes couchent à part des maris. Ils se levent avec le Soleil, et mangent soudain apres s'estre levez, pour toute la journée: car ils ne font autre repas que celuy-là. Ils ne boivent pas lors, comme Suidas dit, de quelques autres peuples d'Orient, qui beuvoient hors du manger: ils boivent à plusieurs fois sur jour, et d'autant. Leur breuvage est faict de quelque racine, et est de la couleur de noz vins clairets. Ils ne le boivent que tiede: Ce breuvage ne se conserve que deux ou trois jours: il a le goust un peu picquant, nullement fumeux, salutaire à l'estomach, et laxatif à ceux qui ne l'ont accoustumé: c'est une boisson tres-aggreable à qui y est duit. Au lieu du pain ils usent d'une certaine matiere blanche, comme du coriandre confit. J'en ay tasté, le goust en est doux et un peu fade. Toute la journée se passe à dancer. Les plus jeunes vont à la chasse des bestes, à tout des arcs. Une partie des femmes s'amusent cependant à chauffer leur breuvage, qui est leur principal office. Il y a quelqu'un des vieillards, qui le matin avant qu'ils se mettent à manger, presche en commun toute la grangée, en se promenant d'un bout à autre, et redisant une mesme clause à plusieurs fois, jusques à ce qu'il ayt achevé le tour (car ce sont bastimens qui ont bien cent pas de longueur) il ne leur recommande que deux choses, la vaillance contre les ennemis, et l'amitié à leurs femmes. Et ne faillent jamais de remarquer cette obligation, pour leur refrein, que ce sont elles qui leur maintiennent leur boisson tiede et assaisonnée. Il se void en plusieurs lieux, et entre autres chez moy, la forme de leurs lits, de leurs cordons, de leurs espées, et brasselets de bois, dequoy ils couvrent leurs poignets aux combats, et des grandes cannes ouvertes par un bout, par le son desquelles ils soustiennent la cadance en leur dance. Ils sont raz par tout, et se font le poil beaucoup plus nettement que nous, sans autre rasouër que de bois, ou de pierre. Ils croyent les ames eternelles; et celles qui ont bien merité des dieux, estre logées à l'endroit du ciel où le Soleil se leve: les maudites, du costé de l'Occident. Ils ont je ne sçay quels Prestres et Prophetes, qui se presentent bien rarement au peuple, ayans leur demeure aux montaignes. A leur arrivée, il se faict une grande feste et assemblée solennelle de plusieurs villages, (chaque grange, comme je l'ay descrite, faict un village, et sont environ à une lieuë Françoise l'une de l'autre) Ce Prophete parle à eux en public, les exhortant à la vertu et à leur devoir: mais toute leur science ethique ne contient que ces deux articles de la resolution à la guerre, et affection à leurs femmes. Cettuy-cy leur prognostique les choses à venir, et les evenemens qu'ils doivent esperer de leurs entreprinses: les achemine ou destourne de la guerre: mais c'est par tel si que où il faut à bien deviner, et s'il leur advient autrement qu'il ne leur a predit, il est haché en mille pieces, s'ils l'attrapent, et condamné pour faux Prophete. A cette cause celuy qui s'est une fois mesconté, on ne le void plus. C'est don de Dieu, que la divination: voyla pourquoy ce devroit estre une imposture punissable d'en abuser. Entre les Scythes, quand les devins avoient failly de rencontre, on les couchoit enforgez de pieds et de mains, sur des charriotes pleines de bruyere, tirées par des boeufs, en quoy on les faisoit brusler. Ceux qui manient les choses subjettes à la conduitte de l'humaine suffisance, sont excusables d'y faire ce qu'ils peuvent. Mais ces autres, qui nous viennent pipant des asseurances d'une faculté extraordinaire, qui est hors de nostre cognoissance: faut-il pas les punir, de ce qu'ils ne maintiennent l'effect de leur promesse, et de la temerité de leur imposture? Ils ont leurs guerres contre les nations, qui sont au delà de leurs montagnes, plus avant en la terre ferme, ausquelles ils vont tous nuds, n'ayants autres armes que des arcs ou des espées de bois, appointées par un bout, à la mode des langues de noz espieuz. C'est chose esmerveillable que de la fermeté de leurs combats, qui ne finissent jamais que par meurtre et effusion de sang: car de routes et d'effroy, ils ne sçavent que c'est. Chacun rapporte pour son trophée la teste de l'ennemy qu'il a tué, et l'attache à l'entrée de son logis. Apres avoir long temps bien traité leurs prisonniers, et de toutes les commoditez, dont ils se peuvent adviser, celuy qui en est le maistre, faict une grande assemblée de ses cognoissans. Il attache une corde à l'un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient, esloigné de quelques pas, de peur d'en estre offencé, et donne au plus cher de ses amis, l'autre bras à tenir de mesme; et eux deux en presence de toute l'assemblée l'assomment à coups d'espée. Cela faict ils le rostissent, et en mangent en commun, et en envoyent des loppins à ceux de leurs amis, qui sont absens. Ce n'est pas comme on pense, pour s'en nourrir, ainsi que faisoient anciennement les Scythes, c'est pour representer une extreme vengeance. Et qu'il soit ainsi, ayans apperceu que les Portugais, qui s'estoient r'alliez à leurs adversaires, usoient d'une autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenoient; qui estoit, de les enterrer jusques à la ceinture, et tirer au demeurant du corps force coups de traict, et les pendre apres: ils penserent que ces gens icy de l'autre monde (comme ceux qui avoient semé la cognoissance de beaucoup de vices parmy leur voisinage, et qui estoient beaucoup plus grands maistres qu'eux en toute sorte de malice) ne prenoient pas sans occasion cette sorte de vengeance, et qu'elle devoit estre plus aigre que la leur, dont ils commencerent de quitter leur façon ancienne, pour suivre cette-cy. Je ne suis pas marry que nous remerquons l'horreur barbaresque qu'il y a en une telle action, mais ouy bien dequoy jugeans à point de leurs fautes, nous soyons si aveuglez aux nostres. Je pense qu'il y a plus de barbarie à manger un homme vivant, qu'à le manger mort, à deschirer par tourmens et par gehennes, un corps encore plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens, et aux pourceaux (comme nous l'avons non seulement leu, mais veu de fresche memoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et qui pis est, sous pretexte de pieté et de religion) que de le rostir et manger apres qu'il est trespassé. Chrysippus et Zenon chefs de la secte Stoicque, ont bien pensé qu'il n'y avoit aucun mal de se servir de nostre charoigne, à quoy que ce fust, pour nostre besoin, et d'en tirer de la nourriture: comme nos ancestres estans assiegez par Cæsar en la ville d'Alexia, se resolurent de soustenir la faim de ce siege par les corps des vieillars, des femmes, et autres personnes inutiles au combat. Vascones, fama est, alimentis talibus usi Produxere animas. Et les medecins ne craignent pas de s'en servir à toute sorte d'usage, pour nostre santé; soit pour l'appliquer au dedans, ou au dehors: Mais il ne se trouva jamais aucune opinion si desreglée, qui excusast la trahison, la desloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont noz fautes ordinaires. Nous les pouvons donc bien appeller barbares, eu esgard aux regles de la raison, mais non pas eu esgard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. Leur guerre est toute noble et genereuse, et a autant d'excuse et de beauté que cette maladie humaine en peut recevoir: elle n'a autre fondement parmy eux, que la seule jalousie de la vertu. Ils ne sont pas en debat de la conqueste de nouvelles terres: car ils jouyssent encore de cette uberté naturelle, qui les fournit sans travail et sans peine, de toutes choses necessaires, en telle abondance, qu'ils n'ont que faire d'agrandir leurs limites. Ils sont encore en cet heureux point, de ne desirer qu'autant que leurs necessitez naturelles leur ordonnent: tout ce qui est au delà, est superflu pour eux. Ils s'entr'appellent generallement ceux de mesme aage freres: enfans, ceux qui sont au dessouz; et les vieillards sont peres à tous les autres. Ceux-cy laissent à leurs heritiers en commun, cette pleine possession de biens par indivis, sans autre titre, que celuy tout pur, que nature donne à ses creatures, les produisant au monde. Si leurs voisins passent les montagnes pour les venir assaillir, et qu'ils emportent la victoire sur eux, l'acquest du victorieux, c'est la gloire, et l'avantage d'estre demeuré maistre en valeur et en vertu: car autrement ils n'ont que faire des biens des vaincus, et s'en retournent à leurs pays, où ils n'ont faute d'aucune chose necessaire; ny faute encore de cette grande partie, de sçavoir heureusement jouir de leur condition, et s'en contenter. Autant en font ceux-cy à leur tour. Ils ne demandent à leurs prisonniers, autre rançon que la confession et recognoissance d'estre vaincus: Mais il ne s'en trouve pas un en tout un siecle, qui n'ayme mieux la mort, que de relascher, ny par contenance, ny de parole, un seul point d'une grandeur de courage invincible. Il ne s'en void aucun, qui n'ayme mieux estre tué et mangé, que de requerir seulement de ne l'estre pas. Ils les traictent en toute liberté, afin que la vie leur soit d'autant plus chere: et les entretiennent communément des menasses de leur mort future, des tourmens qu'ils y auront à souffrir, des apprests qu'on dresse pour cet effect, du detranchement de leurs membres, et du festin qui se fera à leurs despens. Tout cela se faict pour cette seule fin, d'arracher de leur bouche quelque parole molle ou rabaissée, ou de leur donner envie de s'en fuyr; pour gaigner cet avantage de les avoir espouvantez, et d'avoir faict force à leur constance. Car aussi à le bien prendre, c'est en ce seul point que consiste la vraye victoire: victoria nulla est Quam quæ confessos animo quoque subjugat hostes. Les Hongres tres-belliqueux combattants, ne poursuivoient jadis leur pointe outre avoir rendu l'ennemy à leur mercy. Car en ayant arraché cette confession, ils le laissoyent aller sans offense, sans rançon; sauf pour le plus d'en tirer parole de ne s'armer des lors en avant contre eux. Assez d'avantages gaignons nous sur nos ennemis, qui sont avantages empruntez, non pas nostres: C'est la qualité d'un porte-faix, non de la vertu, d'avoir les bras et les jambes plus roides: c'est une qualité morte et corporelle, que la disposition: c'est un coup de la fortune, de faire broncher nostre ennemy, et de luy esblouyr les yeux par la lumiere du Soleil: c'est un tour d'art et de science, et qui peut tomber en une personne lasche et de neant, d'estre suffisant à l'escrime. L'estimation et le prix d'un homme consiste au coeur et en la volonté: c'est là ou gist son vray honneur: la vaillance c'est la fermeté, non pas des jambes et des bras, mais du courage et de l'ame: elle ne consiste pas en la valeur de nostre cheval, ny de noz armes, mais en la nostre. Celuy qui tombe obstiné en son courage, si succiderit, de genu pugnat. Qui pour quelque danger de la mort voisine, ne relasche aucun point de son asseurance, qui regarde encores en rendant l'ame, son ennemy d'une veuë ferme et desdaigneuse, il est battu, non pas de nous, mais de la fortune: il est tué, non pas vaincu: les plus vaillans sont par fois les plus infortunez. Aussi y a-il des pertes triomphantes à l'envi des victoires. Ny ces quatre victoires soeurs, les plus belles que le Soleil aye onques veu de ses yeux, de Salamine, de Platées, de Mycale, de Sicile, n'oserent onques opposer toute leur gloire ensemble, à la gloire de la desconfiture du Roy Leonidas et des siens au pas de Thermopyles. Qui courut jamais d'une plus glorieuse envie, et plus ambitieuse au gain du combat, que le capitaine Ischolas à la perte? Qui plus ingenieusement et curieusement s'est asseuré de son salut, que luy de sa ruine? Il estoit commis à deffendre certain passage du Peloponnese, contre les Arcadiens; pour quoy faire, se trouvant du tout incapable, veu la nature du lieu, et inegalité des forces: et se resolvant que tout ce qui se presenteroit aux ennemis, auroit de necessité à y demeurer: D'autre part, estimant indigne et de sa propre vertu et magnanimité, et du non Lacedemonien, de faillir à sa charge: il print entre ces deux extremités, un moyen party, de telle sorte: Les plus jeunes et dispos de sa troupe, il les conserva à la tuition et service de leur païs, et les y renvoya: et avec ceux desquels le defaut estoit moindre, il delibera de soustenir ce pas: et par leur mort en faire achetter aux ennemis l'entrée la plus chere, qu'il luy seroit possible: comme il advint. Car estant tantost environné de toutes parts par les Arcadiens: apres en avoir faict une grande boucherie, luy et les siens furent touts mis au fil de l'espée. Est-il quelque trophée assigné pour les veincueurs, qui ne soit mieux deu à ces veincus? Le vray veincre a pour son roolle l'estour, non pas le salut: et consiste l'honneur de la vertu, à combattre, non à battre. Pour revenir à nostre histoire, il s'en faut tant que ces prisonniers se rendent, pour tout ce qu'on leur fait, qu'au rebours pendant ces deux ou trois mois qu'on les garde, ils portent une contenance gaye, ils pressent leurs maistres de se haster de les mettre en cette espreuve, ils les deffient, les injurient, leur reprochent leur lascheté, et le nombre des battailles perduës contre les leurs. J'ay une chanson faicte par un prisonnier, où il y a ce traict: Qu'ils viennent hardiment trétous, et s'assemblent pour disner de luy, car ils mangeront quant et quant leurs peres et leurs ayeulx, qui ont servy d'aliment et de nourriture à son corps: ces muscles, dit-il, cette chair et ces veines, ce sont les vostres, pauvres fols que vous estes: vous ne recognoissez pas que la substance des membres de vos ancestres s'y tient encore: savourez les bien, vous y trouverez le goust de vostre propre chair: invention, qui ne sent aucunement la barbarie. Ceux qui les peignent mourans, et qui representent cette action quand on les assomme, ils peignent le prisonnier, crachant au visage de ceux qui le tuent, et leur faisant la mouë. De vray ils ne cessent jusques au dernier souspir, de les braver et deffier de parole et de contenance. Sans mentir, au prix de nous, voila des hommes bien sauvages: car ou il faut qu'ils le soyent bien à bon escient, ou que nous le soyons: il y a une merveilleuse distance entre leur forme et la nostre. Les hommes y ont plusieurs femmes, et en ont d'autant plus grand nombre, qu'ils sont en meilleure reputation de vaillance: C'est une beauté remarquable en leurs mariages, que la mesme jalousie que nos femmes ont pour nous empescher de l'amitié et bienvueillance d'autres femmes, les leurs l'ont toute pareille pour la leur acquerir. Estans plus soigneuses de l'honneur de leurs maris, que de toute autre chose, elles cherchent et mettent leur solicitude à avoir le plus de compagnes qu'elles peuvent, d'autant que c'est un tesmoignage de la vertu du mary. Les nostres crieront au miracle: ce ne l'est pas. C'est une vertu proprement matrimoniale: mais du plus haut estage. Et en la Bible, Lea, Rachel, Sara et les femmes de Jacob fournirent leurs belles servantes à leurs maris, et Livia seconda les appetits d'Auguste, à son interest: et la femme du Roy Dejotarus Stratonique, presta non seulement à l'usage de son mary, une fort belle jeune fille de chambre, qui la servoit, mais en nourrit soigneusement les enfants: et leur feit espaule à succeder aux estats de leur pere. Et afin qu'on ne pense point que tout cecy se face par une simple et servile obligation à leur usance, et par l'impression de l'authorité de leur ancienne coustume, sans discours et sans jugement, et pour avoir l'ame si stupide, que de ne pouvoir prendre autre party, il faut alleguer quelques traits de leur suffisance. Outre celuy que je vien de reciter de l'une de leurs chansons guerrieres, j'en ay un'autre amoureuse, qui commence en ce sens: « Couleuvre arreste toy, arreste toy couleuvre, afin que ma soeur tire sur le patron de ta peinture, la façon et l'ouvrage d'un riche cordon, que je puisse donner à m'amie: ainsi soit en tout temps ta beauté et ta disposition preferée à tous les autres serpens. » Ce premier couplet, c'est le refrein de la chanson. Or j'ay assez de commerce avec la poësie pour juger cecy, que non seulement il n'y a rien de barbarie en cette imagination, mais qu'elle est tout à faict Anacreontique. Leur langage au demeurant, c'est un langage doux, et qui a le son aggreable, retirant aux terminaisons Grecques. Trois d'entre eux, ignorans combien couttera un jour à leur repos, et à leur bon heur, la cognoissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naistra leur ruine, comme je presuppose qu'elle soit des-ja avancée (bien miserables de s'estre laissez pipper au desir de la nouvelleté, et avoir quitté la douceur de leur ciel, pour venir voir le nostre) furent à Roüan, du temps que le feu Roy Charles neufiesme y estoit: le Roy parla à eux long temps, on leur fit voir nostre façon, nostre pompe, la forme d'une belle ville: apres cela, quelqu'un en demanda leur advis, et voulut sçavoir d'eux, ce qu'ils y avoient trouvé de plus admirable: ils respondirent trois choses, dont j'ay perdu la troisiesme, et en suis bien marry; mais j'en ay encore deux en memoire. Ils dirent qu'ils trouvoient en premier lieu fort estrange, que tant de grands hommes portans barbe, forts et armez, qui estoient autour du Roy (il est vray-semblable qu'ils parloient des Suisses de sa garde) se soubmissent à obeir à un enfant, et qu'on ne choisissoit plustost quelqu'un d'entre eux pour commander: Secondement (ils ont une façon de leur langage telle qu'ils nomment les hommes, moitié les uns des autres) qu'ils avoyent apperceu qu'il y avoit parmy nous des hommes pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez, et que leurs moitiez estoient mendians à leurs portes, décharnez de faim et de pauvreté; et trouvoient estrange comme ces moitiez icy necessiteuses, pouvoient souffrir une telle injustice, qu'ils ne prinsent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons. Je parlay à l'un d'eux fort long temps, mais j'avois un truchement qui me suivoit si mal, et qui estoit si empesché à recevoir mes imaginations par sa bestise, que je n'en peus tirer rien qui vaille. Sur ce que je luy demanday quel fruit il recevoit de la superiorité qu'il avoit parmy les siens (car c'estoit un Capitaine, et noz matelots le nommoient Roy) il me dit, que c'estoit, marcher le premier à la guerre: De combien d'hommes il estoit suivy; il me montra une espace de lieu, pour signifier que c'estoit autant qu'il en pourroit en une telle espace, ce pouvoit estre quatre ou cinq mille hommes: Si hors la guerre toute son authorité estoit expirée; il dit qu'il luy en restoit cela, que quand il visitoit les villages qui dépendoient de luy, on luy dressoit des sentiers au travers des hayes de leurs bois, par où il peust passer bien à l'aise. Tout cela ne va pas trop mal: mais quoy? ils ne portent point de haut de chausses. CHAPITRE XXXI Qu'il faut sobrement se mesler de juger des ordonnances divines LE vray champ et subject de l'imposture, sont les choses inconnües: d'autant qu'en premier lieu l'estrangeté mesme donne credit, et puis n'estants point subjectes à nos discours ordinaires, elles nous ostent le moyen de les combattre. A cette cause, dit Platon, est-il bien plus aisé de satisfaire, parlant de la nature des Dieux, que de la nature des hommes: par ce que l'ignorance des auditeurs preste une belle et large carriere, et toute liberté, au maniement d'une matiere cachee. Il advient de là, qu'il n'est rien creu si fermement, que ce qu'on sçait le moins, ny gens si asseurez, que ceux qui nous content des fables, comme Alchymistes, Prognostiqueurs, Judiciaires, Chiromantiens, Medecins, id genus omne. Ausquels je joindrois volontiers, si j'osois, un tas de gens, interpretes et contrerolleurs ordinaires des dessains de Dieu, faisans estat de trouver les causes de chasque accident, et de veoir dans les secrets de la volonté divine, les motifs incomprehensibles de ses oeuvres. Et quoy que la varieté et discordance continuelle des evenemens, les rejette de coin en coin, et d'Orient en Occident, ils ne laissent de suivre pourtant leur esteuf, et de mesme creon peindre le blanc et le noir. En une nation Indienne il y a cette loüable observance, quand il leur mes-advient en quelque rencontre ou bataille, ils en demandent publiquement pardon au Soleil, qui est leur Dieu, comme d'une action injuste: rapportant leur heur ou malheur à la raison divine, et luy submettant leur jugement et discours. Suffit à un Chrestien croire toutes choses venir de Dieu: les recevoir avec recognoissance de sa divine et inscrutable sapience: pourtant les prendre en bonne part, en quelque visage qu'elles luy soient envoyees. Mais je trouve mauvais ce que je voy en usage, de chercher à fermir et appuyer nostre religion par la prosperité de nos entreprises. Nostre creance a assez d'autres fondemens, sans l'authoriser par les evenemens: Car le peuple accoustumé à ces argumens plausibles, et proprement de son goust, il est danger, quand les evenemens viennent à leur tour contraires et des-avantageux, qu'il en esbranle sa foy: Comme aux guerres où nous sommes pour la Religion, ceux qui eurent l'avantage au rencontre de la Rochelabeille, faisans grand feste de cet accident, et se servans de cette fortune, pour certaine approbation de leur party: quand ils viennent apres à excuser leurs defortunes de Mont-contour et de Jarnac, sur ce que ce sont verges et chastiemens paternels, s'ils n'ont un peuple du tout à leur mercy, ils luy font assez aisément sentir que c'est prendre d'un sac deux moultures, et de mesme bouche souffler le chaud et le froid. Il vaudroit mieux l'entretenir des vrays fondemens de la verité. C'est une belle bataille navale qui s'est gaignee ces mois passez contre les Turcs, soubs la conduite de dom Joan d'Austria: mais il a bien pleu à Dieu en faire autres fois voir d'autres telles à nos despens. Somme, il est mal-aisé de ramener les choses divines à nostre balance, qu'elles n'y souffrent du deschet. Et qui voudroit rendre raison de ce que Arrius et Leon son Pape, chefs principaux de cette heresie, moururent en divers temps, de morts si pareilles et si estranges (car retirez de la dispute par douleur de ventre à la garderobe, tous deux y rendirent subitement l'ame) et exaggerer cette vengeance divine par la circonstance du lieu, y pourroit bien encore adjouster la mort de Heliogabalus, qui fut aussi tué en un retraict. Mais quoy? Irenee se trouve engagé en mesme fortune: Dieu nous voulant apprendre, que les bons ont autre chose à esperer: et les mauvais autre chose à craindre, que les fortunes ou infortunes de ce monde: il les manie et applique selon sa disposition occulte: et nous oste le moyen d'en faire sottement nostre profit. Et se moquent ceux qui s'en veulent prevaloir selon l'humaine raison. Ils n'en donnent jamais une touche, qu'ils n'en reçoivent deux. Sainct Augustin en fait une belle preuve sur ses adversaires. C'est un conflict, qui se decide par les armes de la memoire, plus que par celles de la raison. Il se faut contenter de la lumiere qu'il plaist au Soleil nous communiquer par ses rayons, et qui eslevera ses yeux pour en prendre une plus grande dans son corps mesme, qu'il ne trouve pas estrange, si pour la peine de son outrecuidance il y perd la veuë. Quis hominum potest scire consilium Dei? aut quis poterit cogitare, quid velit Dominus? CHAPITRE XXXII De fuir les voluptez au pris de la vie J'AVOIS bien veu convenir en cecy la pluspart des anciennes opinions: Qu'il est heure de mourir lors qu'il y a plus de mal que de bien à vivre: & que de conserver nostre vie à nostre tourment & incommodité, c'est choquer les regles mesmes de nature, comme disent ces vieilles regles, Mais de pousser le mespris de la mort jusques à tel degré, que de l'employer pour se distraire des honneurs, richesses, grandeurs, & autres faveurs & biens que nous appellons de la fortune: comme si la raison n'avoit pas assez affaire à nous persuader de les abandonner, sans y adjouster cette nouvelle recharge, je ne l'avois veu ny commander, ny pratiquer: jusques lors que ce passage de Seneca me tomba entre mains, auquel conseillant à Lucilius, personnage puissant & de grande authorité autour de l'Empereur, de changer cette vie voluptueuse & pompeuse, & de se retirer de cette ambition du monde, à quelque vie solitaire, tranquille & philosophique: sur quoy Lucilius alleguoit quelques difficultez: Je suis d'advis (dit-il) que tu quites cette vie là, où la vie tout à faict: bien te conseille-je de suivre la plus douce voye, & de destacher plustost que de rompre ce que tu as mal noüé; pourveu que s'il ne se peut autrement destacher, tu le rompes. Il n'y a homme si coüard qui n'ayme mieux tomber une fois, que de demeurer tousjours en bransle. J'eusse trouvé ce conseil sortable à la rudesse Stoïque: mais il est plus estrange qu'il soit emprunté d'Epicurus, qui escrit à ce propos, choses toutes pareilles à Idomeneus. Si est-ce que je pense avoir remarqué quelque traict semblable parmy nos gens, mais avec la moderation Chrestienne. Sainct Hilaire Evesque de Poitiers, ce fameux ennemy de l'heresie Arrienne, estant en Syrie fut adverty qu'Abra sa fille unique, qu'il avoit laissee pardeça avec sa mere, estoit poursuyvie en mariage par les plus apparens Seigneurs du païs, comme fille tres-bien nourrie, belle, riche, & en la fleur de son aage: il luy escrivit (comme nous voyons) qu'elle ostast son affection de tous ces plaisirs & advantages qu'on luy presentoit: qu'il luy avoit trouvé en son voyage un party bien plus grand & plus digne, d'un mary de bien autre pouvoir & magnificence, qui luy feroit presens de robes & de joyaux, de prix inestimable. Son dessein estoit de luy faire perdre l'appetit & l'usage des plaisirs mondains, pour la joindre toute à Dieu: Mais à cela, le plus court & plus certain moyen luy semblant estre la mort de sa fille, il ne cessa par voeux, prieres, & oraisons, de faire requeste à Dieu de l'oster de ce monde, & de l'appeller à soy: comme il advint: car bien-tost apres son retour, elle luy mourut, dequoy il montra une singuliere joye. Cettuy-cy semble encherir sur les autres, de ce qu'il s'adresse à ce moyen de prime face, lequel ils ne prennent que subsidiairement, & puis que c'est à l'endroit de sa fille unique. Mais je ne veux obmettre le bout de cette histoire, encore qu'il ne soit pas de mon propos. La femme de Sainct Hilaire ayant entendu par luy, comme la mort de leur fille s'estoit conduite par son dessein & volonté, & combien elle avoit plus d'heur d'estre deslogee de ce monde, que d'y estre, print une si vive apprehension de la beatitude eternelle & celeste, qu'elle solicita son mary avec extreme instance, d'en faire autant pour elle. Et Dieu à leurs prieres communes, l'ayant retiree à soy, bien tost apres, ce fut une mort embrassée avec singulier contentement commun. CHAPITRE XXXIII La fortune se rencontre souvent au train de la raison L'INCONSTANCE du bransle divers de la fortune, fait qu'elle nous doive presenter toute espece de visages. Y a il action de justice plus expresse que celle cy? Le Duc de Valentinois ayant resolu d'empoisonner Adrian Cardinal de Cornete, chez qui le Pape Alexandre sixiesme son pere, et luy alloyent soupper au Vatican: envoya devant, quelque bouteille de vin empoisonné, et commanda au sommelier qu'il la gardast bien soigneusement: le Pape y estant arrivé avant le fils, et ayant demandé à boire, ce sommelier, qui pensoit ce vin ne luy avoir esté recommandé que pour sa bonté, en servit au Pape, et le Duc mesme y arrivant sur le point de la collation, et se fiant qu'on n'auroit pas touché à sa bouteille, en prit à son tour; en maniere que le Pere en mourut soudain, et le fils apres avoir esté longuement tourmenté de maladie, fut reservé à un'autre pire fortune. Quelquefois il semble à point nommé qu'elle se joüe à nous: Le Seigneur d'Estree, lors guidon de Monsieur de Vandosme, et le Seigneur de Liques, Lieutenant de la compagnie du Duc d'Ascot, estans tous deux serviteurs de la soeur du Sieur de Foungueselles, quoy que de divers partis (comme il advient aux voisins de la frontiere) le Sieur de Licques l'emporta: mais le mesme jour des nopces, et qui pis est, avant le coucher, le marié ayant envie de rompre un bois en faveur de sa nouvelle espouse, sortit à l'escarmouche pres de S. Omer, où le sieur d'Estree se trouvant le plus fort, le feit son prisonnier: et pour faire valoir son advantage, encore fallut-il que la Damoiselle, Conjugis ante coacta novi dimittere collum, Quam veniens una atque altera rursus hyems Noctibus in longis avidum saturasset amorem, luy fist elle mesme requeste par courtoisie de luy rendre son prisonnier: comme il fit, la noblesse Françoise, ne refusant jamais rien aux Dames. Semble-il pas que ce soit un sort artiste? Constantin fils d'Helene fonda l'Empire de Constantinople: et tant de siecles apres Constantin fils d'Helene le finit. Quelquefois il luy plaist envier sur nos miracles: Nous tenons que le Roy Clovis assiegeant Angoulesme, les murailles cheurent d'elles mesmes par faveur divine: Et Bouchet emprunte de quelqu'autheur, que le Roy Robert assiegeant une ville, et s'estant desrobé du siege, pour aller à Orleans solennizer la feste Sainct Aignan, comme il estoit en devotion, sur certain point de la Messe, les murailles de la ville assiegee, s'en allerent sans aucun effort en ruine. Elle fit tout à contrepoil en nos guerres de Milan: car le Capitaine Rense assiegeant pour nous la ville d'Eronne, et ayant faict mettre la mine soubs un grand pan de mur, et le mur en estant brusquement enlevé hors de terre, recheut toutes-fois tout empenné, si droit dans son fondement, que les assiegez n'en vausirent pas moins. Quelquefois elle fait la medecine. Jason Phereus estant abandonné des medecins, pour une aposteme, qu'il avoit dans la poitrine, ayant envie de s'en défaire, au moins par la mort, se jetta en une bataille à corps perdu dans la presse des ennemis, où il fut blessé à travers le corps, si à point, que son aposteme en creva, et guerit. Surpassa elle pas le peintre Protogenes en la science de son art? Cettuy- cy ayant parfaict l'image d'un chien las, et recreu à son contentement en toutes les autres parties, mais ne pouvant representer à son gré l'escume et la bave, despité contre sa besongne, prit son esponge, et comme elle estoit abreuvee de diverses peintures, la jetta contre, pour tout effacer: la fortune porta tout à propos le coup à l'endroit de la bouche du chien, et y parfournit ce à quoy l'art n'avoit peu attaindre. N'adresse elle pas quelquefois nos conseils, et les corrige? Isabel Royne d'Angleterre, ayant à repasser de Zelande en son Royaume, avec une armee, en faveur de son fils contre son mary, estoit perdue, si elle fust arrivee au port qu'elle avoit projetté, y estant attendue par ses ennemis: mais la fortune la jetta contre son vouloir ailleurs, où elle print terre en toute seureté. Et cet ancien qui ruant la pierre à un chien, en assena et tua sa marastre, eut il-pas raison de prononcer ces vers: La fortune a meilleur advis que nous. Icetes avoit prattiqué deux soldats, pour tuer Timoleon, sejournant à Adrane en la Sicile. Ils prindrent heure, sur le point qu'il feroit quelque sacrifice. Et se meslans parmy la multitude, comme ils se guignoyent l'un l'autre, que l'occasion estoit propre à leur besoigne: voicy un tiers, qui d'un grand coup d'espee, en assene l'un par la teste, et le rue mort par terre, et s'en fuit. Le compagnon se tenant pour descouvert et perdu, recourut à l'autel, requerant franchise, avec promesse de dire toute la verité. Ainsi qu'il faisoit le compte de la conjuration, voicy le tiers qui avoit esté attrapé, lequel comme meurtrier, le peuple pousse et saboule au travers la presse, vers Timoleon, et les plus apparents de l'assemblee. Là il crie mercy: et dit avoir justement tué l'assassin de son pere: verifiant sur le champ, par des tesmoings que son bon sort luy fournit, tout à propos, qu'en la ville des Leontins son pere, de vray, avoit esté tué par celuy sur lequel il s'estoit vengé. On luy ordonna dix mines Attiques, pour avoir eu cet heur, prenant raison de la mort de son pere, de retirer de mort le pere commun des Siciliens. Cette fortune surpasse en reglement, les regles de l'humaine prudence. Pour la fin: En ce faict icy, se descouvre il pas une bien expresse application de sa faveur, de bonté et pieté singuliere? Ignatius Pere et fils, proscripts par les Triumvirs à Rome, se resolurent à ce genereux office, de rendre leurs vies, entre les mains l'un de l'autre, et en frustrer la cruauté des Tyrans: ils se coururent sus, l'espee au poing: elle en dressa les pointes, et en fit deux coups esgallement mortels: et donna à l'honneur d'une si belle amitié, qu'ils eussent justement la force de retirer encore des playes leurs bras sanglants et armés, pour s'entrembrasser en cet estat, d'une si forte estrainte, que les bourreaux couperent ensemble leurs deux testes, laissans les corps tousjours pris en ce noble neud; et les playes jointes, humans amoureusement, le sang et les restes de la vie, l'une de l'autre. CHAPITRE XXXIV D'un defaut de nos polices FEU mon pere, homme pour n'estre aydé que de l'experience et du naturel, d'un jugement bien net m'a dict autrefois, qu'il avoit desiré mettre en train, qu'il y eust és villes certain lieu designé, auquel ceux qui auroient besoin de quelque chose, se peussent rendre, et faire enregistrer leur affaire à un officier estably pour cet effect: comme, je cherche à vendre des perles: je cherche des perles à vendre, tel veut compagnie pour aller à Paris; tel s'enquiert d'un serviteur de telle qualité, tel d'un maistre; tel demande un ouvrier: qui cecy, qui cela, chacun selon son besoing. Et semble que ce moyen de nous entr'advertir, apporteroit non legere commodité au commerce publique: Car à tous coups, il y a des conditions, qui s'entrecherchent, et pour ne s'entr'entendre, laissent les hommes en extreme necessité. J'entens avec une grande honte de nostre siecle, qu'à nostre veuë, deux tres- excellens personnages en sçavoir, sont morts en estat de n'avoir pas leur saoul à manger: Lilius Gregorius Giraldus en Italie, et Sebastianus Castalio en Allemagne: Et croy qu'il y a mil'hommes qui les eussent appellez avec tres- advantageuses conditions, ou secourus où ils estoient s'ils l'eussent sçeu. Le monde n'est pas si generalement corrompu, que je ne sçache tel homme, qui souhaitteroit de bien grande affection, que les moyens que les siens luy ont mis en main, se peussent employer tant qu'il plaira à la fortune qu'il en jouisse, à mettre à l'abry de la necessité, les personnages rares et remarquables en quelque espece de valeur, que le mal-heur combat quelquefois jusques à l'extremité: et qui les mettroit pour le moins en tel estat, qu'il ne tiendroit qu'à faute de bon discours, s'ils n'estoyent contens. En la police oeconomique mon pere avoit cet ordre, que je sçay loüer, mais nullement ensuivre. C'est qu'outre le registre des negoces du mesnage, où se logent les menus comptes, payements, marchés, qui ne requierent la main du Notaire, lequel registre, un Receveur a en charge: il ordonnoit à celuy de ses gents, qui luy servoit à escrire, un papier journal, à inserer toutes les survenances de quelque remarque, et jour par jour les memoires de l'histoire de sa maison: tres-plaisante à veoir, quand le temps commence à en effacer la souvenance, et tres à propos pour nous oster souvent de peine: Quand fut entamee telle besoigne, quand achevee: quels trains y ont passé, combien arresté: noz voyages, noz absences, mariages, morts: la reception des heureuses ou malencontreuses nouvelles: changement des serviteurs principaux: telles matieres. Usage ancien, que je trouve bon à rafraichir, chacun en sa chacuniere: et me trouve un sot d'y avoir failly. CHAPITRE XXXV De l'usage de se vestir OU que je veuille donner, il me faut forcer quelque barriere de la coustume, tant ell'a soigneusement bridé toutes nos avenues. Je devisoy en cette saison frilleuse, si la façon d'aller tout nud de ces nations dernierement trouvees, est une façon forcee par la chaude temperature de l'air, comme nous disons des Indiens, et des Mores, ou si c'est l'originelle des hommes. Les gens d'entendement, d'autant que tout ce qui est soubs le ciel, comme dit la saincte Parole, est subject à mesmes loix, ont accoustumé en pareilles considerations à celles icy, où il faut distinguer les loix naturelles des controuvees, de recourir à la generale police du monde, où il n'y peut avoir rien de contrefaict. Or tout estant exactement fourny ailleurs de filet et d'éguille, pour maintenir son estre, il est mécreable, que nous soyons seuls produits en estat deffectueux et indigent, et en estat qui ne se puisse maintenir sans secours estranger. Ainsi je tiens que comme les plantes, arbres, animaux, et tout ce qui vit, se treuve naturellement equippé de suffisante couverture, pour se deffendre de l'injure du temps, Proptereaque ferè res omnes, aut corio sunt, Aut seta, aut conchis, aut callo, aut cortice tectæ, aussi estions nous: mais comme ceux qui esteignent par artificielle lumiere celle du jour, nous avons esteint nos propres moyens, par les moyens empruntez. Et est aisé à voir que c'est la coustume qui nous fait impossible ce qui ne l'est pas: Car de ces nations qui n'ont aucune cognoissance de vestemens, il s'en trouve d'assises environ soubs mesme ciel, que le nostre, et soubs bien plus rude ciel que le nostre: Et puis la plus delicate partie de nous est celle qui se tient tousjours descouverte: les yeux, la bouche, le nez, les oreilles: à noz contadins, comme à noz ayeulx, la partie pectorale et le ventre. Si nous fussions nez avec condition de cotillons et de greguesques, il ne faut faire doubte, que nature n'eust armé d'une peau plus espoisse ce qu'elle eust abandonné à la baterie des saisons, comme elle a faict le bout des doigts et plante des pieds. Pourquoy semble il difficile à croire? entre ma façon d'estre vestu, et celle du païsan de mon païs, je trouve bien plus de distance, qu'il n'y a de sa façon, à celle d'un homme, qui n'est vestu que de sa peau. Combien d'hommes, et en Turchie sur tout, vont nuds par devotion! Je ne sçay qui demandoit à un de nos gueux, qu'il voyoit en chemise en plein hyver, aussi scarbillat que tel qui se tient ammitonné dans les martes jusques aux oreilles, comme il pouvoit avoir patience: Et vous monsieur, respondit- il, vous avez bien la face descouverte: or moy je suis tout face. Les Italiens content du fol du Duc de Florence, ce me semble, que son maistre s'enquerant comment ainsi mal vestu, il pouvoit porter le froid, à quoy il estoit bien empesché luy-mesme: Suivez, dit-il, ma recepte de charger sur vous tous vos accoustrements, comme je fay les miens, vous n'en souffrirez non plus que moy. Le Roy Massinissa jusques à l'extreme vieillesse, ne peut estre induit à aller la teste couverte par froid, orage, et pluye qu'il fist, ce qu'on dit aussi de l'Empereur Severus. Aux batailles donnees entre les Ægyptiens et les Perses, Herodote dit avoir esté remarqué et par d'autres, et par luy, que de ceux qui y demeuroient morts, le test estoit sans comparaison plus dur aux Ægyptiens qu'aux Perses: à raison que ceux cy portent tousjours leurs testes couvertes de beguins, et puis de turbans: ceux la rases des l'enfance et descouvertes. Et le Roy Agesilaus observa jusques à sa decrepitude, de porter pareille vesture en hyver qu'en esté. Cæsar, dit Suetone, marchoit tousjours devant sa troupe, et le plus souvent à pied, la teste descouverte, soit qu'il fist Soleil, ou qu'il pleust, et autant en dit-on de Hannibal, tum vertice nudo Excipere insanos imbres, cælique ruinam. Un Venitien, qui s'y est tenu long temps, et qui ne fait que d'en venir, escrit qu'au Royaume du Pegu, les autres parties du cops vestues, les hommes et les femmes vont tousjours les pieds nuds, mesme à cheval. Et Platon conseille merveilleusement pour la santé de tout le corps, de ne donner aux pieds et à la teste autre couverture, que celle que nature y a mise. Celuy que les Polonnois ont choisi pour leur Roy, apres le nostre, qui est à la verité l'un des plus grands Princes de nostre siecle, ne porte jamais gands, ny ne change pour hyver et temps qu'il face, le mesme bonnet qu'il porte au couvert. Comme je ne puis souffrir d'aller deboutonné et destaché, les laboureurs de mon voisinage se sentiroient entravez de l'estre. Varro tient, que quand on ordonna que nous tinsions la teste descouverte, en presence des Dieux ou du Magistrat, on le fit plus pour nostre santé, et nous fermir contre les injures du temps, que pour compte de la reverence. Et puis que nous sommes sur le froid, et François accoustumez à nous biguarrer, (non pas moy, car je ne m'habille guiere que de noir ou de blanc, à l'imitation de mon pere,) adjoustons d'une autre piece, que le Capitaine Martin du Bellay recite, au voyage de Luxembourg, avoir veu les gelees si aspres, que le vin de la munition se coupoit à coups de hache et de coignee, se debitoit aux soldats par poix, et qu'ils l'emportoient dans des panniers: et Ovide, Nudaque consistunt formam servantia testæ Vina, nec hausta meri, sed data frusta bibunt. Les gelees sont si aspres en l'emboucheure des Palus Mæotides, qu'en la mesme place où le Lieutenant de Mithridates avoit livré bataille aux ennemis à pied sec, et les y avoit desfaicts, l'esté venu, il y gaigna contre eux encore une bataille navalle. Les Romains souffrirent grand desadvantage au combat qu'ils eurent contre les Carthaginois pres de Plaisance, de ce qu'ils allerent à la charge, le sang figé, et les membres contreints de froid: là où Hannibal avoit faict espandre du feu par tout son ost, pour eschaufer ses soldats: et distribuer de l'huyle par les bandes, afin que s'oignants, ils rendissent leurs nerfs plus souples et desgourdis, et encroustassent les pores contre les coups de l'air et du vent gelé, qui couroit lors. La retraitte des Grecs, de Babylone en leurs païs, est fameuse des difficultez et mesaises, qu'ils eurent à surmonter. Cette cy en fut, qu'accueillis aux montaignes d'Armenie d'un horrible ravage de neiges, ils en perdirent la cognoissance du païs et des chemins: et en estants assiegés tout court, furent un jour et une nuict, sans boire et sans manger, la plus part de leurs bestes mortes: d'entre eux plusieurs morts, plusieurs aveugles du coup du gresil, et lueur de la neige: plusieurs estropiés par les extremitez: plusieurs roides transis et immobiles de froid, ayants encore le sens entier. Alexandre veit une nation en laquelle on enterre les arbres fruittiers en hyver pour les defendre de la gelee: et nous en pouvons aussi voir. Sur le subject de vestir, le Roy de la Mexique changeoit quatre fois par jour d'accoustremens, jamais ne les reiteroit, employant sa desferre à ses continuelles liberalitez et recompenses: comme aussi ny pot, ny plat, ny utensile de sa cuisine, et de sa table, ne luy estoient servis à deux fois. CHAPITRE XXXVI Du jeune Caton JE n'ay point cette erreur commune, de juger d'un autre selon que je suis. J'en croy aysément des choses diverses à moy. Pour me sentir engagé à une forme, je n'y oblige pas le monde, comme chascun fait, et croy, et conçoy mille contraires façons de vie: et au rebours du commun, reçoy plus facilement la difference, que la ressemblance en nous. Je descharge tant qu'on veut, un autre estre, de mes conditions et principes: et le considere simplement en luy mesme, sans relation, l'estoffant sur son propre modelle. Pour n'estre continent, je ne laisse d'advoüer sincerement, la continence des Feuillans et des Capuchins, et de bien trouver l'air de leur train. Je m'insinue par imagination fort bien en leur place: et les ayme et les honore d'autant plus, qu'ils sont autres que moy. Je desire singulierement, qu'on nous juge chascun à part soy: et qu'on ne me tire en consequence des communs exemples. Ma foiblesse n'altere aucunement les opinions que je dois avoir de la force et vigueur de ceux qui le meritent. Sunt, qui nihil suadent, quàm quod se imitari posse confidunt. Rampant au limon de la terre, je ne laisse pas de remarquer jusques dans les nuës la hauteur inimitable d'aucunes ames heroïques: C'est beaucoup pour moy d'avoir le jugement reglé, si les effects ne le peuvent estre, et maintenir au moins cette maistresse partie, exempte de corruption: C'est quelque chose d'avoir la volonté bonne, quand les jambes me faillent. Ce siecle, auquel nous vivons, au moins pour nostre climat, est si plombé, que je ne dis pas l'execution, mais l'imagination mesme de la vertu en est à dire: et semble que ce ne soit autre chose qu'un jargon de college. virtutem verba putant, ut Lucum ligna: quam vereri deberent, etiam si percipere non possent. C'est un affiquet à pendre en un cabinet, ou au bout de la langue, comme au bout de l'oreille, pour parement. Il ne se recognoist plus d'action vertueuse: celles qui en portent le visage, elles n'en ont pas pourtant l'essence: car le profit, la gloire, la crainte, l'accoutumance, et autres telles causes estrangeres nous acheminent à les produire. La justice, la vaillance, la debonnaireté, que nous exerçons lors, elles peuvent estre ainsi nommees, pour la consideration d'autruy, et du visage qu'elles portent en public: mais chez l'ouvrier, ce n'est aucunement vertu. Il y a une autre fin proposee, autre cause mouvante. Or la vertu n'advoüe rien, que ce qui se faict par elle, et pour elle seule. En cette grande bataille de Potidee, que les Grecs sous Pausanias gaignerent contre Mardonius, et les Perses: les victorieux suivant leur coustume, venants à partir entre eux la gloire de l'exploit, attribuerent à la nation Spartiate la precellence de valeur en ce combat. Les Spartiates excellents juges de la vertu, quand ils vindrent à decider, à quel particulier de leur nation debvoit demeurer l'honneur d'avoir le mieux faict en cette journee, trouverent qu'Aristodemus s'estoit le plus courageusement hazardé: mais pourtant ils ne luy en donnerent point de prix, par ce que sa vertu avoit esté incitee du desir de se purger du reproche, qu'il avoit encouru au faict des Thermopyles: et d'un appetit de mourir courageusement, pour garantir sa honte passee. Nos jugemens sont encores malades, et suyvent la depravation de nos moeurs: Je voy la pluspart des esprits de mon temps faire les ingenieux à obscurcir la gloire des belles et genereuses actions anciennes, leur donnant quelque interpretation vile, et leur controuvant des occasions et des causes vaines: Grande subtilité: Qu'on me donne l'action la plus excellente et pure, je m'en vois y fournir vraysemblablement cinquante vitieuses intentions. Dieu sçait, à qui les veut estendre, quelle diversité d'images ne souffre nostre interne volonté: Ils ne font pas tant malitieusement, que lourdement et grossierement, les ingenieux, à tout leur mesdisance. La mesme peine, qu'on prent à detracter de ces grands noms, et la mesme licence, je la prendroye volontiers à leur prester quelque tour d'espaule pour les hausser. Ces rares figures, et triees pour l'exemple du monde, par le consentement des sages, je ne me feindroy pas de les recharger d'honneur, autant que mon invention pourroit, en interpretation et favorable circonstance. Et il faut croire, que les efforts de nostre invention sont loing au dessous de leur merite. C'est l'office des gents de bien, de peindre la vertu la plus belle qui se puisse. Et ne messieroit pas, quand la passion nous transporteroit à la faveur de si sainctes formes. Ce que ceux cy font au contraire, ils le font ou par malice, ou par ce vice de ramener leur creance à leur portee, dequoy je viens de parler: où comme je pense plustost, pour n'avoir pas la veuë assez forte et assez nette ny dressee à concevoir la splendeur de la vertu en sa pureté naifve: Comme Plutarque dit, que de son temps, aucuns attribuoient la cause de la mort du jeune Caton, à la crainte qu'il avoit eu de Cæsar: dequoy il se picque avecques raison: Et peut on juger par là, combien il se fust encore plus offencé de ceux qui l'ont attribuee à l'ambition. Sottes gents. Il eust bien faict une belle action, genereuse et juste plustost avec ignominie, que pour la gloire. Ce personnage là fut veritablement un patron, que nature choisit, pour montrer jusques où l'humaine vertu et fermeté pouvoit atteindre. Mais je ne suis pas icy à mesmes pour traicter ce riche argument: Je veux seulement faire luiter ensemble, les traicts de cinq poëtes Latins, sur la louange de Caton, et pour l'interest de Caton: et par incident, pour le leur aussi. Or devra l'enfant bien nourry, trouver au prix des autres, les deux premiers trainants. Le troisiesme, plus verd: mais qui s'est abattu par l'extravagance de sa force. Il estimera que là il y auroit place à un ou deux degrez d'invention encore, pour arriver au quatriesme, sur le point duquel il joindra ses mains par admiration. Au dernier, premier de quelque espace: mais laquelle espace, il jurera ne pouvoir estre remplie par nul esprit humain, il s'estonnera, il se transira. Voicy merveilles. Nous avons bien plus de poëtes, que de juges et interpretes de poësie. Il est plus aisé de la faire, que de la cognoistre. A certaine mesure basse, on la peut juger par les preceptes et par art. Mais la bonne, la supreme, la divine, est au dessus des regles et de la raison. Quiconque en discerne la beauté, d'une veuë ferme et rassise, il ne la void pas: non plus que la splendeur d'un esclair. Elle ne pratique point nostre jugement: elle le ravit et ravage. La fureur, qui espoinçonne celuy qui la sçait penetrer, fiert encores un tiers, à la luy ouyr traitter et reciter. Comme l'aymant attire non seulement une aiguille, mais infond encores en icelle, sa faculté d'en attirer d'autres: et il se void plus clairement aux theatres, que l'inspiration sacree des muses, ayant premierement agité le poëte à la cholere, au deuil, à la hayne, et hors de soy, où elles veulent, frappe encore par le poëte, l'acteur, et par l'acteur, consecutivement tout un peuple. C'est l'enfileure de noz aiguilles, suspendues l'une de l'autre. Dés ma premiere enfance, la poësie a eu cela, de me transpercer et transporter. Mais ce ressentiment bien vif, qui est naturellement en moy, a esté diversement manié, par diversité de formes, non tant, plus hautes et plus basses (car c'estoient tousjours des plus hautes en chasque espece) comme differentes en couleur. Premierement, une fluidité gaye et ingenieuse: depuis une subtilité aiguë et relevee. En fin, une force meure et constante. L'exemple le dira mieux. Ovide, Lucain, Vergile. Mais voyla nos gens sur la carriere. Sit Cato dum vivit sane vel Cæsare major, dit l'un: Et invictum devicta morte Catonem, dit l'autre. Et l'autre, parlant des guerres civiles d'entre Cæsar et Pompeius, Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni. Et le quatriesme sur les louanges de Cæsar: Et cuncta terrarum subacta, Præter atrocem animum Catonis. Et le maistre du coeur, apres avoir étalé les noms des plus grands Romains en sa peinture, finit en cette maniere: his dantem jura Catonem. CHAPITRE XXXVII Comme nous pleurons et rions d'une mesme chose QUAND nous rencontrons dans les histoires, qu'Antigonus sçeut tres- mauvais gré à son fils de luy avoir presenté la teste du Roy Pyrrhus son ennemy, qui venoit sur l'heure mesme d'estre tué combatant contre luy: et que l'ayant veuë il se print bien fort à pleurer: Et que le Duc René de Lorraine, pleingnit aussi la mort du Duc Charles de Bourgoigne, qu'il venoit de deffaire, et en porta le deuil en son enterrement: Et qu'en la bataille d'Auroy (que le Comte de Montfort gaigna contre Charles de Blois sa partie, pour le Duché de Bretaigne) le victorieux rencontrant le corps de son ennemy trespassé, en mena grand deuil, il ne faut pas s'escrier soudain, Et cosi aven che l'animo ciascuna Sua passion sotto el contrario manto Ricopre, con la vista hor'chiara, hor bruna. Quand on presenta à Cæsar la teste de Pompeius, les histoires disent qu'il en destourna sa veuë, comme d'un vilain et mal plaisant spectacle. Il y avoit eu entr'eux une si longue intelligence, et societé au maniement des affaires publiques, tant de communauté de fortunes, tant d'offices reciproques et d'alliance, qu'il ne faut pas croire que cette contenance fust toute fauce et contrefaicte, comme estime cet autre: tutumque putavit Jam bonus esse socer, lacrymas non sponte cadentes Effudit, gemitúsque expressit pectore læto. Car bien qu'à la verité la pluspart de nos actions ne soient que masque et fard, et qu'il puisse quelquefois estre vray, Heredis fletus sub persona risus est, si est-ce qu'au jugement de ces accidens, il faut considerer, comme nos ames se trouvent souvent agitees de diverses passions. Et tout ainsi qu'en nos corps ils disent qu'il y a une assemblee de diverses humeurs, desquelles celle là est maistresse, qui commande le plus ordinairement en nous, selon nos complexions: aussi en nostre ame, bien qu'il y ait divers mouvements, qui l'agitent, si faut-il qu'il y en ayt un à qui le champ demeure. Mais ce n'est pas avec si entier avantage, que pour la volubilité et soupplesse de nostre ame, les plus foibles par occasion ne regaignent encores la place, et ne facent une courte charge à leur tour. D'où nous voyons non seulement les enfans, qui vont tout naifvement apres la nature, pleurer et rire souvent de mesme chose: mais nul d'entre nous ne se peut vanter, quelque voyage qu'il face à son souhait, qu'encore au départir de sa famille, et de ses amis, il ne se sente frissonner le courage: et si les larmes ne luy en eschappent tout à faict, au moins met-il le pied à l'estrié d'un visage morne et contristé. Et quelque gentille flamme qui eschauffe le coeur des filles bien nees, encore les despend on à force du col de leurs meres, pour les rendre à leur espoux: quoy que die ce bon compagnon, Est ne novis nuptis odio Venus, anne parentum Frustrantur falsis gaudia lacrymulis, Ubertim thalami quas intra limina fundunt? Non, ita me divi, vera gemunt, juverint. Ainsin il n'est pas estrange de plaindre celuy-là mort, qu'on ne voudroit aucunement estre en vie. Quand je tance avec mon valet, je tance du meilleur courage que j'aye: ce sont vrayes et non feintes imprecations: mais cette fumee passee, qu'il ayt besoing de moy, je luy bien-feray volontiers, je tourne à l'instant le fueillet. Quand je l'appelle un badin, un veau: je n'entrepren pas de luy coudre à jamais ces titres: ny ne pense me desdire, pour le nommer honeste homme tantost apres. Nulle qualité nous embrasse purement et universellement. Si ce n'estoit la contenance d'un fol, de parler seul, il n'est jour ny heure à peine, en laquelle on ne m'ouist gronder en moy-mesme, et contre moy, Bren du fat: et si n'enten pas, que ce soit ma definition. Qui pour me voir une mine tantost froide, tantost amoureuse envers ma femme, estime que l'une ou l'autre soit feinte, il est un sot. Neron prenant congé de sa mere, qu'il envoioit noyer, sentit toutefois l'émotion de cet adieu maternel: et en eust horreur et pitié. On dit que la lumiere du Soleil, n'est pas d'une piece continuë: mais qu'il nous élance si dru sans cesse nouveaux rayons les uns sur les autres, que nous n'en pouvons appercevoir l'entre deux. Largus enim liquidi fons luminis ætherius sol Inrigat assiduè cælum candore recenti, Suppeditatque novo confestim lumine lumen; ainsin eslance nostre ame ses pointes diversement et imperceptiblement. Artabanus surprint Xerxes son nepveu, et le tança de la mutation soudaine de sa contenance. Il estoit à considerer la grandeur desmesurée de ses forces, au passage de l'Hellespont, pour l'entreprinse de la Grece. Il luy print premierement un tressaillement d'aise, à veoir tant de milliers d'hommes à son service, et le tesmoigna par l'allegresse et feste de son visage: Et tout soudain en mesme instant, sa pensée luy suggerant, comme tant de vies avoient à defaillir au plus loing, dans un siecle, il refroigna son front, et s'attrista jusques aux larmes. Nous avons poursuivy avec resoluë volonté la vengeance d'une injure, et ressenty un singulier contentement de la victoire; nous en pleurons pourtant: ce n'est pas de cela que nous pleurons: il n'y a rien de changé; mais nostre ame regarde la chose d'un autre oeil, et se la represente par un autre visage: car chasque chose à plusieurs biais et plusieurs lustres. La parenté, les anciennes accointances et amitiez, saisissent nostre imagination, et la passionnent pour l'heure, selon leur condition; mais le contour en est si brusque, qu'il nous eschappe. Nil adeo fieri celeri ratione videtur, Quam si mens fieri proponit et inchoat ipsa. Ocius ergo animus quàm res se perciet ulla, Ante oculos quarum in promptu natura videtur. Et à cette cause, voulans de toute cette suitte continuer un corps, nous nous trompons. Quand Timoleon pleure le meurtre qu'il avoit commis d'une si meure et genereuse deliberation, il ne pleure pas la liberté rendue à sa patrie, il ne pleure pas le Tyran, mais il pleure son frere. L'une partie de son devoir est jouée, laissons luy en jouer l'autre. CHAPITRE XXXVIII De la solitude LAISSONS à part cette longue comparaison de la vie solitaire à l'active: Et quant à ce beau mot, dequoy se couvre l'ambition et l'avarice, Que nous ne sommes pas naiz pour nostre particulier, ains pour le publicq; rapportons nous en hardiment à ceux qui sont en la danse; et qu'ils se battent la conscience, si au contraire, les estats, les charges, et cette tracasserie du monde, ne se recherche plustost, pour tirer du publicq son profit particulier. Les mauvais moyens par où on s'y pousse en nostre siecle, montrent bien que la fin n'envaut gueres. Respondons à l'ambition que c'est elle mesme qui nous donne goust de la solitude. Car que fuit elle tant que la societé? que cherche elle tant que ses coudées franches? Il y a dequoy bien et mal faire par tout: Toutesfois si le mot de Bias est vray, que la pire part c'est la plus grande, ou ce que dit l'Ecclesiastique, que de mille il n'en est pas un bon: Rari quippe boni numero vix sunt totidem, quot Thebarum portæ vel divitis ostia Nili, la contagion est tres-dangereuse en la presse. Il faut ou imiter les vitieux, ou les haïr: Tous les deux sont dangereux; et de leur ressembler, par ce qu'ils sont beaucoup, et d'en haïr beaucoup par ce qu'ils sont dissemblables. Et les marchands, qui vont en mer, ont raison de regarder, que ceux qui se mettent en mesme vaisseau, ne soyent dissolus, blasphemateurs, meschans: estimants telle societé infortunée. Parquoy Bias plaisamment, à ceux qui passoient avec luy le danger d'une grande tourmente, et appelloient le secours des Dieux: Taisez vous, feit-il, qu'ils ne sentent point que vous soyez icy avec moy. Et d'un plus pressant exemple: Albuquerque Vice-Roy en l'Inde, pour Emanuel Roy de Portugal, en un extreme peril de fortune de mer, print sur ses espaules un jeune garçon pour cette seule fin, qu'en la societé de leur peril, son innocence luy servist de garant, et de recommandation envers la faveur divine, pour le mettre à bord. Ce n'est pas que le sage ne puisse par tout vivre content, voire et seul, en la foule d'un palais: mais s'il est à choisir, il en fuira, dit-il, mesmes la veue: Il portera s'il est besoing cela, mais s'il est en luy, il eslira cecy. Il ne luy semble point suffisamment s'estre desfait des vices, s'il faut encores qu'il conteste avec ceux d'autruy. Charondas chastioit pour mauvais ceux qui estoient convaincus de hanter mauvaise compagnie. Il n'est rien si dissociable et sociable que l'homme: l'un par son vice, l'autre par sa nature. Et Antisthenes ne me semble avoir satisfait à celuy, qui luy reprochoit sa conversation avec les meschants, en disant, que les medecins vivent bien entre les malades. Car s'ils servent à la santé des malades, ils deteriorent la leur, par la contagion, la veuë continuelle, et pratique des maladies. Or la fin, ce crois-je, en est tout'une, d'en vivre plus à loisir et à son aise. Mais on n'en cherche pas tousjours bien le chemin: Souvent on pense avoir quitté les affaires, on ne les a que changez. Il n'y a guere moins de tourment au gouvernement d'une famille que d'un estat entier: Où que l'ame soit empeschée, elle y est toute: Et pour estre les occupations domestiques moins importantes, elles n'en sont pas moins importunes. D'avantage, pour nous estre deffaits de la Cour et du marché, nous ne sommes pas deffaits des principaux tourmens de nostre vie. ratio et prudentia curas, Non locus effusi latè maris arbiter aufert. L'ambition, l'avarice, l'irresolution, la peur et les concupiscences, ne nous abandonnent point pour changer de contrée: Et post equitem sedet atra cura. Elles nous suivent souvent jusques dans les cloistres, et dans les escoles de Philosophie. Ny les desers, ny les rochers creusez, ny la here, ny les jeusnes, ne nous en démeslent: hæret lateri lethalis arundo. On disoit à Socrates, que quelqu'un ne s'estoit aucunement amendé en son voyage: Je croy bien, dit-il, il s'estoit emporté avecques soy. Quid terras alio calentes Sole mutamus? patria quis exul Se quoque fugit? Si on ne se descharge premierement et son ame, du faix qui la presse, le remuement la fera fouler davantage; comme en un navire, les charges empeschent moins, quand elles sont rassises: Vous faictes plus de mal que de bien au malade de luy faire changer de place. Vous ensachez le mal en le remuant: comme les pals s'enfoncent plus avant, et s'affermissent en les branslant et secouant. Parquoy ce n'est pas assez de s'estre escarté du peuple; ce n'est pas assez de changer de place, il se faut escarter des conditions populaires, qui sont en nous: il se faut sequestrer et r'avoir de soy. rupi jam vincula, dicas, Nam luctata canis nodum arripit, attamen illi, Cum fugit, à collo trahitur pars longa catenæ. Nous emportons nos fers quand et nous: Ce n'est pas une entiere liberté, nous tournons encore la veuë vers ce que nous avons laissé; nous en avons la fantasie pleine. Nisi purgatum est pectus, quæ prælia nobis Atque pericula tunc ingratis insinuandum? Quantæ conscindunt hominem cuppedinis acres Sollicitum curæ, quantique perinde timores? Quidve superbia, spurcitia, ac petulantia, quantas Efficiunt clades, quid luxus desidiésque? Nostre mal nous tient en l'ame: or elle ne se peut eschapper à elle mesme, In culpa est animus, qui se non effugit unquam. Ainsin il la faut ramener et retirer en soy: C'est la vraye solitude, et qui se peut joüir au milieu des villes et des cours des Roys; mais elle se jouyt plus commodément à part. Or puis que nous entreprenons de vivre seuls, et de nous passer de compagnie, faisons que nostre contentement despende de nous: Desprenons nous de toutes les liaisons qui nous attachent à autruy: Gaignons sur nous, de pouvoir à bon escient vivre seuls, et y vivre à nostr'aise. Stilpon estant eschappé de l'embrasement de sa ville, où il avoit perdu femme, enfans, et chevance; Demetrius Poliorcetes, le voyant en une si grande ruine de sa patrie, le visage non effrayé, luy demanda, s'il n'avoit pas eu du dommage; il respondit que non, et qu'il n'y avoit Dieu mercy rien perdu de sien. C'est ce que le Philosophe Antisthenes disoit plaisamment, Que l'homme se devoit pourveoir de munitions, qui flottassent sur l'eau, et peussent à nage avec luy eschapper du naufrage. Certes l'homme d'entendement n'a rien perdu, s'il a soy mesme. Quand la ville de Nole fut ruinée par les Barbares, Paulinus qui en estoit Evesque, y ayant tout perdu, et leur prisonnier, prioit ainsi Dieu; Seigneur garde moy de sentir cette perte: car tu sçais qu'ils n'ont encore rien touché de ce qui est à moy. Les richesses qui le faisoyent riche, et les biens qui le faisoient bon, estoyent encore en leur entier. Voyla que c'est de bien choisir les thresors qui se puissent affranchir de l'injure: et de les cacher en lieu, où personne n'aille, et lequel ne puisse estre trahi que par nous mesmes. Il faut avoir femmes, enfans, biens, et sur tout de la santé, qui peut, mais non pas s'y attacher en maniere que nostre heur en despende. Il se faut reserver une arriereboutique, toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissions nostre vraye liberté et principale retraicte et solitude. En cette-cy faut-il prendre nostre ordinaire entretien, de nous à nous mesmes, et si privé, que nulle accointance ou communication de chose estrangere y trouve place: Discourir et y rire, comme sans femme, sans enfans, et sans biens, sans train, et sans valetz: afin que quand l'occasion adviendra de leur perte, il ne nous soit pas nouveau de nous en passer. Nous avons une ame contournable en soy mesme; elle se peut faire compagnie, elle a dequoy assaillir et dequoy deffendre, dequoy recevoir, et dequoy donner: ne craignons pas en cette solitude, nous croupir d'oisiveté ennuyeuse, In solis sis tibi turba locis. La vertu se contente de soy: sans discipline, sans paroles, sans effects. En noz actions accoustumees, de mille il n'en est pas une qui nous regarde. Celuy que tu vois grimpant contremont les ruines de ce mur, furieux et hors de soy, en bute de tant de harquebuzades: et cet autre tout cicatricé, transi et pasle de faim, deliberé de crever plustost que de luy ouvrir la porte; penses-tu qu'ils y soyent pour eux? pour tel à l'adventure, qu'ils ne virent onques, et qui ne se donne aucune peine de leur faict, plongé cependant en l'oysiveté et aux delices. Cettuy- cy tout pituiteux, chassieux et crasseux, que tu vois sortir apres minuict d'un estude, penses-tu qu'il cherche parmy les livres, comme il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage? nulles nouvelles. Il y mourra, ou il apprendra à la posterité la mesure des vers de Plaute, et la vraye orthographe d'un mot Latin. Qui ne contre-change volontiers la santé, le repos, et la vie, à la reputation et à la gloire? la plus inutile, vaine et fauce monnoye, qui soit en nostre usage: Nostre mort ne nous faisoit pas assez de peur, chargeons nous encores de celle de nos femmes, de noz enfans, et de nos gens. Noz affaires ne nous donnoyent pas assez de peine, prenons encores à nous tourmenter, et rompre la teste, de ceux de noz voisins et amis. Vah! quemquamne hominem in animum instituere, aut Parare, quod sit charius, que ipse est sibi? La solitude me semble avoir plus d'apparence, et de raison, à ceux qui ont donné au monde leur aage plus actif et fleurissant, à l'exemple de Thales. C'est assez vescu pour autruy, vivons pour nous au moins ce bout de vie: ramenons à nous, et à nostre aise nos pensées et nos intentions. Ce n'est pas une legere partie que de faire seurement sa retraicte; elle nous empesche assez sans y mesler d'autres entreprinses. Puis que Dieu nous donne loisir de disposer de nostre deslogement; preparons nous y; plions bagage; prenons de bon'heure congé de la compagnie; despétrons nous de ces violentes prinses, qui nous engagent ailleurs, et esloignent de nous. Il faut desnoüer ces obligations si fortes: et meshuy aymer cecy et cela, mais n'espouser rien que soy: C'est à dire, le reste soit à nous: mais non pas joint et colé en façon, qu'on ne le puisse desprendre sans nous escorcher, et arracher ensemble quelque piece du nostre. La plus grande chose du monde c'est de sçavoir estre à soy. Il est temps de nous desnoüer de la societé, puis que nous n'y pouvons rien apporter. Et qui ne peut prester, qu'il se deffende d'emprunter. Noz forces nous faillent: retirons les, et resserrons en nous. Qui peut renverser et confondre en soy les offices de tant d'amitiez, et de la compagnie, qu'il le face. En cette cheute, qui le rend inutile, poisant, et importun aux autres, qu'il se garde d'estre importun à soy mesme, et poisant et inutile. Qu'il se flatte et caresse, et sur tout se regente, respectant et craignant sa raison et sa conscience: si qu'il ne puisse sans honte, broncher en leur presence. Rarum est enim, ut satis se quisque vereatur. Socrates dit, que les jeunes se doivent faire instruire; les hommes s'exercer à bien faire: les vieux se retirer de toute occupation civile et militaire, vivants à leur discretion, sans obligation à certain office. Il y a des complexions plus propres à ces preceptes de la retraite les unes que les autres. Celles qui ont l'apprehension molle et lasche, et un'affection et volonté delicate, et qui ne s'asservit et ne s'employe pas aysément, desquels je suis, et par naturelle condition et par discours, ils se plieront mieux à ce conseil, que les ames actives et occupées, qui embrassent tout, et s'engagent par tout, qui se passionnent de toutes choses: qui s'offrent, qui se presentent, et qui se donnent à toutes occasions. Il se faut servir de ces commoditez accidentales et hors de nous, en tant qu'elles nous sont plaisantes; mais sans en faire nostre principal fondement: Ce ne l'est pas; ny la raison, ny la nature ne le veulent: Pourquoy contre ses loix asservirons nous nostre contentement à la puissance d'autruy? D'anticiper aussi les accidens de fortune, se priver des commoditez qui nous sont en main, comme plusieurs ont faict par devotion, et quelques Philosophes par discours, se servir soy-mesmes, coucher sur la dure, se crever les yeux, jetter ses richesses emmy la riviere, rechercher la douleur (ceux-là pour par le tourment de cette vie, en acquerir la beatitude d'une autre: ceux-cy pour s'estans logez en la plus basse marche, se mettre en seureté de nouvelle cheute) c'est l'action d'une vertu excessive. Les natures plus roides et plus fortes facent leur cachette mesmes, glorieuse et exemplaire. tuta et parvula laudo, Cum res deficiunt, satis inter vilia fortis: Verum ubi quid melius contingit et unctius, idem Hos sapere, et solos aio bene vivere, quorum Conspicitur nitidis fundata pecunia villis. Il y a pour moy assez affaire sans aller si avant. Il me suffit souz la faveur de la fortune, me preparer à sa défaveur; et me representer estant à mon aise, le mal advenir, autant que l'imagination y peut attaindre: tout ainsi que nous nous accoustumons aux jouxtes et tournois, et contrefaisons la guerre en pleine paix. Je n'estime point Arcesilaus le Philosophe moins reformé, pour le sçavoir avoir usé d'utensiles d'or et d'argent, selon que la condition de sa fortune le luy permettoit: et l'estime mieux, que s'il s'en fust demis, de ce qu'il en usoit moderément et liberalement. Je voy jusques à quels limites va la necessité naturelle: et considerant le pauvre mendiant à ma porte, souvent plus enjoué et plus sain que moy, je me plante en sa place: j'essaye de chausser mon ame à son biaiz. Et courant ainsi par les autres exemples, quoy que je pense la mort, la pauvreté, le mespris, et la maladie à mes talons, je me resous aisément de n'entrer en effroy, de ce qu'un moindre que moy prend avec telle patience: Et ne veux croire que la bassesse de l'entendement, puisse plus que la vigueur, ou que les effects du discours, ne puissent arriver aux effects de l'accoustumance. Et cognoissant combien ces commoditez accessoires tiennent à peu, je ne laisse pas en pleine jouyssance, de supplier Dieu pour ma souveraine requeste, qu'il me rende content de moy- mesme, et des biens qui naissent de moy. Je voy des jeunes hommes gaillards, qui portent nonobstant dans leurs coffres une masse de pillules, pour s'en servir quand le rhume les pressera; lequel ils craignent d'autant moins, qu'ils en pensent avoir le remede en main. Ainsi faut il faire: Et encore si on se sent subject à quelque maladie plus forte, se garnir de ces medicamens qui assoupissent et endorment la partie. L'occupation qu'il faut choisir à une telle vie, ce doit estre une occupation non penible ny ennuyeuse; autrement pour neant ferions nous estat d'y estre venuz chercher le sejour. Cela depend du goust particulier d'un chacun: Le mien ne s'accommode aucunement au ménage. Ceux qui l'aiment, ils s'y doivent addonner avec moderation, Conentur sibi res, non se submittere rebus. C'est autrement un office servile que la mesnagerie, comme le nomme Saluste: Elle a des parties plus excusables, comme le soing des jardinages que Xenophon attribue à Cyrus: Et se peut trouver un moyen, entre ce bas et vil soing, tendu et plein de solicitude, qu'on voit aux hommes qui s'y plongent du tout; et cette profonde et extreme nonchalance laissant tout aller à l'abandon, qu'on voit en d'autres: Democriti pecus edit agellos Cultaque, dum peregre est animus sine corpore velox. Mais oyons le conseil que donne le jeune Pline à Cornelius Rufus son amy, sur ce propos de la solitude: Je te conseille en cette pleine et grasse retraicte, où tu es, de quitter à tes gens ce bas et abject soing du mesnage, et t'addonner à l'estude des lettres, pour en tirer quelque chose qui soit toute tienne. Il entend la reputation: d'une pareille humeur à celle de Cicero, qui dit vouloir employer sa solitude et sejour des affaires publiques, à s'en acquerir par ses escrits une vie immortelle. usque adeo ne Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc sciat alter? Il semble, que ce soit raison, puis qu'on parle de se retirer du monde, qu'on regarde hors de luy. Ceux-cy ne le font qu'à demy. Ils dressent bien leur partie, pour quand ils n'y seront plus: mais le fruit de leur dessein, ils pretendent le tirer encore lors, du monde, absens, par une ridicule contradiction. L'imagination de ceux qui par devotion, cerchent la solitude; remplissants leur courage, de la certitude des promesses divines, en l'autre vie, est bien plus sainement assortie. Ils se proposent Dieu, object infini en bonté et en puissance. L'ame a dequoy y rassasier ses desirs, en toute liberté. Les afflictions, les douleurs, leur viennent à profit, employées à l'acquest d'une santé et resjouyssance eternelle. La mort, à souhait: passage à un si parfaict estat. L'aspreté de leurs regles est incontinent applanie par l'accoustumance: et les appetits charnels, rebutez et endormis par leur refus: car rien ne les entretient que l'usage et l'exercice. Cette seule fin, d'une autre vie heureusement immortelle, merite loyalement que nous abandonnions les commoditez et douceurs de cette vie nostre. Et qui peut embraser son ame de l'ardeur de cette vive foy et esperance, reellement et constamment, il se bastit en la solitude, une vie voluptueuse et delicieuse, au delà de toute autre sorte de vie. Ny la fin donc ny le moyen de ce conseil ne me contente: nous retombons tousjours de fievre en chaud mal. Cette occupation des livres, est aussi penible que toute autre; et autant ennemie de la santé, qui doit estre principalement considerée. Et ne se faut point laisser endormir au plaisir qu'on y prend: c'est ce mesme plaisir qui perd le mesnager, l'avaricieux, le voluptueux, et l'ambitieux. Les sages nous apprennent assez, à nous garder de la trahison de noz appetits; et à discerner les vrays plaisirs et entiers, des plaisirs meslez et bigarrez de plus de peine. Car la pluspart des plaisirs, disent ils, nous chatouillent et embrassent pour nous estrangler, comme faisoyent les larrons que les Ægyptiens appelloyent Philistas: et si la douleur de teste nous venoit avant l'yvresse, nous nous garderions de trop boire; mais la volupté, pour nous tromper, marche devant, et nous cache sa suitte. Les livres sont plaisans: mais si de leur frequentation nous en perdons en fin la gayeté et la santé, nos meilleures pieces, quittons les: Je suis de ceux qui pensent leur fruit ne pouvoir contrepeser cette perte. Comme les hommes qui se sentent de long temps affoiblis par quelque indisposition, se rengent à la fin à la mercy de la medecine; et se font desseigner par art certaines regles de vivre, pour ne les plus outrepasser: aussi celuy qui se retire ennuié et desgousté de la vie commune, doit former cette-cy, aux regles de la raison; l'ordonner et renger par premeditation et discours. Il doit avoir prins congé de toute espece de travail, quelque visage qu'il porte; et fuïr en general les passions, qui empeschent la tranquillité du corps et de l'ame; et choisir la route qui est plus selon son humeur: Unusquisque sua noverit ire via. Au mesnage, à l'estude, à la chasse, et tout autre exercice, il faut donner jusques aux derniers limites du plaisir; et garder de s'engager plus avant, ou la peine commence à se mesler parmy. Il faut reserver d'embesoignement et d'occupation, autant seulement, qu'il en est besoing, pour nous tenir en haleine, et pour nous garantir des incommoditez que tire apres soy l'autre extremité d'une lasche oysiveté et assoupie. Il y a des sciences steriles et épineuses, et la plus part forgées pour la presse: il les faut laisser à ceux qui sont au service du monde. Je n'ayme pour moy, que des livres ou plaisans et faciles; qui me chatouillent; ou ceux qui me consolent, et conseillent à regler ma vie et ma mort. tacitum sylvas inter reptare salubres, Curantem quidquid dignum sapiente bonóque est. Les gens plus sages peuvent se forger un repos tout spirituel, ayant l'ame forte et vigoureuse: Moy qui l'ay commune, il faut que j'ayde à me soustenir par les commoditez corporelles: Et l'aage m'ayant tantost desrobé celles qui estoient plus à ma fantasie, j'instruis et aiguise mon appetit à celles qui restent plus sortables à cette autre saison. Il faut retenir à tout nos dents et nos griffes, l'usage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poings, les uns apres les autres: carpamus dulcia, nostrum est Quod vivis, cinis et manes et fabula fies. Or quant à la fin que Pline et Cicero nous proposent, de la gloire, c'est bien loing de mon conte: La plus contraire humeur à la retraicte, c'est l'ambition: La gloire et le repos sont choses qui ne peuvent loger en mesme giste: à ce que je voy, ceux-cy n'ont que les bras et les jambes hors de la presse; leur ame, leur intention y demeure engagée plus que jamais. Tun' vetule auriculis alienis colligis escas? Ils se sont seulement reculez pour mieux sauter, et pour d'un plus fort mouvement faire une plus vive faucée dans la trouppe. Vous plaist-il voir comme ils tirent court d'un grain? Mettons au contrepoix, l'advis de deux philosophes; et de deux sectes tres-differentes, escrivans l'un à Idomeneus, l'autre à Lucilius leurs amis, pour du maniement des affaires et des grandeurs, les retirer à la solitude. Vous avez (disent-ils) vescu nageant et flottant jusques à present, venez vous en mourir au port: Vous avez donné le reste de vostre vie à la lumiere, donnez cecy à l'ombre: Il est impossible de quitter les occupations, si vous n'en quittez le fruit; à cette cause desfaictes vous de tout soing de nom et de gloire. Il est danger que la lueur de voz actions passées, ne vous esclaire que trop, et vous suive jusques dans vostre taniere: Quittez avecq les autres voluptez, celle qui vient de l'approbation d'autruy: Et quant à vostre science et suffisance, ne vous chaille, elle ne perdra pas son effect, si vous en valez mieux vous mesme. Souvienne vous de celuy, à qui comme on demandast, à quoy faire il se pénoit si fort en un art, qui ne pouvoit venir à la cognoissance de guere de gens: J'en ay assez de peu, respondit-il, j'en ay assez d'un, j'en ay assez de pas un. Il disoit vray: vous et un compagnon estes assez suffisant theatre l'un à l'autre, ou vous à vous-mesmes. Que le peuple vous soit un, et un vous soit tout le peuple: C'est une lache ambition de vouloir tirer gloire de son oysiveté, et de sa cachette: Il faut faire comme les animaux, qui effacent la trace, à la porte de leur taniere. Ce n'est plus ce qu'il vous faut chercher, que le monde parle de vous, mais comme il faut que vous parliez à vous-mesmes: Retirez vous en vous, mais preparez vous premierement de vous y recevoir: ce seroit folie de vous fier à vous mesmes, si vous ne vous sçavez gouverner. Il y a moyen de faillir en la solitude, comme en la compagnie: jusques à ce que vous vous soyez rendu tel, devant qui vous n'osiez clocher, et jusques à ce que vous ayez honte et respect de vous mesmes, obversentur species honestæ animo: presentez vous tousjours en l'imagination Caton, Phocion, et Aristides, en la presence desquels les fols mesme cacheroient leurs fautes, et establissez les contrerolleurs de toutes vos intentions: Si elles se detraquent, leur reverence vous remettra en train: ils vous contiendront en cette voye, de vous contenter de vous mesmes, de n'emprunter rien que de vous, d'arrester et fermir vostre ame en certaines et limitées cogitations, où elle se puisse plaire: et ayant entendu les vrays biens, desquels on jouyt à mesure qu'on les entend, s'en contenter, sans desir de prolongement de vie ny de nom. Voyla le conseil de la vraye et naifve philosophie, non d'une philosophie ostentatrice et parliere, comme est celle des deux premiers. CHAPITRE XXXIX Consideration sur Ciceron ENCOR'un traict à la comparaison de ces couples: Il se tire des escrits de Cicero, et de ce Pline peu retirant, à mon advis, aux humeurs de son oncle, infinis tesmoignages de nature outre mesure ambitieuse: Entre autres qu'ils sollicitent au sceu de tout le monde, les historiens de leur temps, de ne les oublier en leurs registres: et la fortune comme par despit, a faict durer jusques à nous la vanité de ces requestes, et pieça faict perdre ces histoires. Mais cecy surpasse toute bassesse de coeur, en personnes de tel rang, d'avoir voulu tirer quelque principale gloire du cacquet, et de la parlerie, jusques à y employer les lettres privées escriptes à leurs amis: en maniere, que aucunes ayans failly leur saison pour estre envoyées, ils les font ce neantmoins publier avec cette digne excuse, qu'ils nont pas voulu perdre leur travail et veillées. Sied-il pas bien à deux consuls Romains, souverains magistrats de la chose publique emperiere du monde, d'employer leur loisir, à ordonner et fagotter gentiment une belle missive, pour en tirer la reputation, de bien entendre le langage de leur nourrisse? Que feroit pis un simple maistre d'escole qui en gaignast sa vie? Si les gestes de Xenophon et de Cæsar, n'eussent de bien loing surpassé leur eloquence, je ne croy pas qu'ils les eussent jamais escrits. Ils ont cherché à recommander non leur dire, mais leur faire. Et si la perfection du bien parler pouvoit apporter quelque gloire sortable à un grand personnage, certainement Scipion et Lælius n'eussent pas resigné l'honneur de leurs comedies, et toutes les mignardises et delices du langage Latin, à un serf Afriquain: Car que cet ouvrage soit leur, sa beauté et son excellence le maintient assez, et Terence l'advoüe luy mesme: et me feroit on desplaisir de me desloger de cette creance. C'est une espece de mocquerie et d'injure, de vouloir faire valoir un homme, par des qualitez mes-advenantes à son rang; quoy qu'elles soient autrement loüables; et par les qualitez aussi qui ne doivent pas estre les siennes principales: Comme qui loüeroit un Roy d'estre bon peintre, ou bon architecte, ou encore bon arquebuzier, ou bon coureur de bague: Ces loüanges ne font honneur, si elles ne sont presentées en foule, et à la suitte de celles qui luy sont propres: à sçavoir de la justice, et de la science de conduire son peuple en paix et en guerre: De cette façon faict honneur à Cyrus l'agriculture, et à Charlemaigne l'eloquence, et cognoissance des bonnes lettres. J'ay veu de mon temps, en plus forts termes, des personnages, qui tiroient d'escrire, et leurs tiltres, et leur vocation, desadvoüer leur apprentissage, corrompre leur plume, et affecter l'ignorance de qualité si vulgaire, et que nostre peuple tient, ne se rencontrer guere en mains sçavantes: et prendre souci, de se recommander par meilleures qualitez. Les compagnons de Demosthenes en l'ambassade vers Philippus, loüoyent ce Prince d'estre beau, eloquent, et bon beuveur: Demosthenes disoit que c'estoient louanges qui appartenoient mieux à une femme, à un Advocat, à une esponge, qu'à un Roy. Imperet bellante prior, jacentem Lenis in hostem. Ce n'est pas sa profession de sçavoir, ou bien chasser, ou bien dancer, Orabunt causas alii, cælique meatus Describent radio, et fulgentia sidera dicent, Hic regere imperio populos sciat. Plutarque dit d'avantage, que de paroistre si excellent en ces parties moins necessaires, c'est produire contre soy le tesmoignage d'avoir mal dispencé son loisir, et l'estude, qui devoit estre employé à choses plus necessaires et utiles. De façon que Philippus Roy de Macedoine, ayant ouy ce grand Alexandre son fils, chanter en un festin, à l'envi des meilleurs musiciens; N'as-tu pas honte, luy dit-il, de chanter si bien? Et à ce mesme Philippus, un musicien contre lequel il debattoit de son art; Ja à Dieu ne plaise Sire, dit-il, qu'il t'advienne jamais tant de mal, que tu entendes ces choses là, mieux que moy. Un Roy doit pouvoir respondre, comme Iphicrates respondit à l'orateur qui le pressoit en son invective de cette maniere: Et bien qu'es-tu, pour faire tant le brave? es-tu homme d'armes, es-tu archer, es-tu piquier? Je ne suis rien de tout cela, mais je suis celuy qui sçait commander à tous ceux-là. Et Antisthenes print pour argument de peu de valeur en Ismenias, dequoy on le vantoit d'estre excellent joüeur de flustes. Je sçay bien, quand j'oy quelqu'un, qui s'arreste au langage des Essais, que j'aimeroye mieux, qu'il s'en teust. Ce n'est pas tant eslever les mots, comme deprimer le sens: d'autant plus picquamment, que plus obliquement. Si suis-je trompé si guere d'autres donnent plus à prendre en la matiere: et comment que ce soit, mal ou bien, si nul escrivain l'a semée, ny guere plus materielle, ny au moins plus drue, en son papier. Pour en ranger d'avantage, je n'en entasse que les testes. Que j'y attache leur suitte, je multiplieray plusieurs fois ce volume. Et combien y ay-je espandu d'histoires, qui ne disent mot, lesquelles qui voudra esplucher un peu plus curieusement, en produira infinis Essais? Ny elles, ny mes allegations, ne servent pas tousjours simplement d'exemple, d'authorité ou d'ornement. Je ne les regarde pas seulement par l'usage, que j'en tire. Elles portent souvent, hors de mon propos, la semence d'une matiere plus riche et plus hardie: et souvent à gauche, un ton plus delicat, et pour moy, qui n'en veux en ce lieu exprimer d'avantage, et pour ceux qui rencontreront mon air. Retournant à la vertu parliere, je ne trouve pas grand choix, entre ne sçavoir dire que mal, ou ne sçavoir rien que bien dire. Non est ornamentum virile concinnitas. Les Sages disent, que pour le regard du sçavoir, il n'est que la philosophie, et pour le regard des effects, que la vertu, qui generalement soit propre à tous degrez, et à tous ordres. Il y a quelque chose de pareil en ces autres deux philosophes: car ils promettent aussi eternité aux lettres qu'ils escrivent à leurs amis. Mais c'est d'autre façon, et s'accommodans pour une bonne fin, à la vanité d'autruy: Car ils leur mandent, que si le soing de se faire cognoistre aux siecles advenir, et de la renommée les arreste encore au maniement des affaires, et leur fait craindre la solitude et la retraite, où ils les veulent appeller; qu'ils ne s'en donnent plus de peine: d'autant qu'ils ont assez de credit avec la posterité, pour leur respondre, que ne fust que par les lettres qu'ils leur escrivent, ils rendront leur nom aussi cogneu et fameux que pourroient faire leurs actions publiques. Et outre cette difference; encore ne sont-ce pas lettres vuides et descharnées, qui ne se soustiennent que par un delicat chois de mots, entassez et rangez à une juste cadence; ains farcies et pleines de beaux discours de sapience, par lesquelles on se rend non plus eloquent, mais plus sage, et qui nous apprennent non à bien dire, mais à bien faire. Fy de l'eloquence qui nous laisse envie de soy, non des choses: Si ce n'est qu'on die que celle de Cicero, estant en si extreme perfection, se donne corps elle mesme. J'adjousteray encore un compte que nous lisons de luy, à ce propos, pour nous faire toucher au doigt son naturel. Il avoit à orer en public, et estoit un peu pressé du temps, pour se preparer à son aise: Eros, l'un de ses serfs, le vint advertir, que l'audience estoit remise au lendemain: il en fut si aise, qu'il luy donna liberté pour cette bonne nouvelle. Sur ce subject de lettres, je veux dire ce mot; que c'est un ouvrage, auquel mes amis tiennent, que je puis quelque chose: Et eusse prins plus volontiers cette forme à publier mes verves, si j'eusse eu à qui parler. Il me falloit, comme je l'ay eu autrefois, un certain commerce, qui m'attirast, qui me soustinst, et souslevast. Car de negocier au vent, comme d'autres, je ne sçauroy, que de songe: ny forger des vains noms à entretenir, en chose serieuse: ennemy juré de toute espece de falsification. J'eusse esté plus attentif, et plus seur, ayant une addresse forte et amie, que regardant les divers visages d'un peuple: et suis deçeu, s'il ne m'eust mieux succedé. J'ay naturellement un stile comique et privé: Mais c'est d'une forme mienne, inepte aux negotiations publiques, comme en toutes façons est mon langage, trop serré, desordonné, couppé, particulier: Et ne m'entens pas en lettres ceremonieuses, qui n'ont autre substance, que d'une belle enfileure de paroles courtoises: Je n'ay ny la faculté, ny le goust de ces longues offres d'affection et de service: Je n'en crois pas tant; et me desplaist d'en dire guere, outre ce que j'en crois. C'est bien loing de l'usage present: car il ne fut jamais si abjecte et servile prostitution de presentations: la vie, l'ame, devotion, adoration, serf, esclave, tous ces mots y courent si vulgairement, que quand ils veulent faire sentir une plus expresse volonté et plus respectueuse, ils n'ont plus de maniere pour l'exprimer. Je hay à mort de sentir au flateur. Qui faict que je me jette naturellement à un parler sec, rond et cru, qui tire à qui ne me cognoit d'ailleurs, un peu vers le desdaigneux. J'honnore le plus ceux que j'honnore le moins: et où mon ame marche d'une grande allegresse, j'oublie les pas de la contenance: et m'offre maigrement et fierement, à ceux à qui je suis: et me presente moins, à qui je me suis le plus donné. Il me semble qu'ils le doivent lire en mon coeur, et que l'expression de mes paroles, fait tort à ma conception. A bienvienner, à prendre congé, à remercier, à salüer, à presenter mon service, et tels compliments verbeux des loix ceremonieuses de nostre civilité, je ne cognois personne si sottement sterile de langage que moy. Et n'ay jamais esté employé à faire des lettres de faveur et recommendation, que celuy pour qui c'estoit, n'aye trouvées seches et lasches. Ce sont grands imprimeurs de lettres, que les Italiens, j'en ay, ce crois-je, cent divers volumes: Celles de Annibale Caro me semblent les meilleures. Si tout le papier que j'ay autresfois barbouillé pour les dames, estoit en nature, lors que ma main estoit veritablement emportée par ma passion, il s'en trouveroit à l'adventure quelque page digne d'estre communiquée à la jeunesse oysive, embabouinée de cette fureur. J'escrits mes lettres tousjours en poste, et si precipiteusement, que quoy que je peigne insupportablement mal, j'ayme mieux escrire de ma main, que d'y en employer un'autre, car je n'en trouve point qui me puisse suivre, et ne les transcrits jamais: J'ay accoustumé les grands, qui me cognoissent, à y supporter des litures et des trasseures, et un papier sans plieure et sans marge. Celles qui me coustent le plus, sont celles qui valent le moins: Depuis que je les traine, c'est signe que je n'y suis pas. Je commence volontiers sans project; le premier traict produit le second. Les lettres de ce temps, sont plus en bordures et prefaces, qu'en matiere: Comme j'ayme mieux composer deux lettres, que d'en clorre et plier une; et resigne tousjours cette commission à quelque autre: de mesme quand la matiere est achevée, je donrois volontiers à quelqu'un la charge d'y adjouster ces longues harangues, offres, et prieres, que nous logeons sur la fin, et desire que quelque nouvel usage nous en descharge: Comme aussi de les inscrire d'une legende de qualitez et tiltres, pour ausquels ne broncher, j'ay maintesfois laissé d'escrire, et notamment à gens de justice et de finance. Tant d'innovations d'offices, une si difficile dispensation et ordonnance de divers noms d'honneur; lesquels estans si cherement achetez, ne peuvent estre eschangez, ou oubliez sans offence. Je trouve pareillement de mauvaise grace, d'en charger le front et inscription des livres, que nous faisons imprimer. CHAPITRE XL Que le goust des biens et des maux despend en bonne partie de l'opinion que nous en avons LES hommes (dit une sentence Grecque ancienne) sont tourmentez par les opinions qu'ils ont des choses, non par les choses mesmes. Il y auroit un grand poinct gaigné pour le soulagement de nostre miserable condition humaine, qui pourroit establir cette proposition vraye tout par tout. Car si les maux n'ont entrée en nous, que par nostre jugement, il semble qu'il soit en nostre pouvoir de les mespriser ou contourner à bien. Si les choses se rendent à nostre mercy, pourquoy n'en chevirons nous, ou ne les accommoderons nous à nostre advantage? Si ce que nous appellons mal et tourment, n'est ny mal ny tourment de soy, ains seulement que nostre fantasie luy donne cette qualité, il est en nous de la changer: et en ayant le choix, si nul ne nous force, nous sommes estrangement fols de nous bander pour le party qui nous est le plus ennuyeux: et de donner aux maladies, à l'indigence et au mespris un aigre et mauvais goust, si nous le leur pouvons donner bon: et si la fortune fournissant simplement de matiere, c'est à nous de luy donner la forme. Or que ce que nous appellons mal, ne le soit pas de soy, ou au moins tel qu'il soit, qu'il depende de nous de luy donner autre saveur, et autre visage (car tout revient à un) voyons s'il se peut maintenir. Si l'estre originel de ces choses que nous craignons, avoit credit de se loger en nous de son authorité, il logeroit pareil et semblable en tous: car les hommes sont tous d'une espece: et sauf le plus et le moins, se trouvent garnis de pareils outils et instruments pour concevoir et juger: Mais la diversité des opinions, que nous avons de ces choses là, montre clairement qu'elles n'entrent en nous que par composition: Tel à l'adventure les loge chez soy en leur vray estre, mais mille autres leur donnent un estre nouveau et contraire chez eux. Nous tenons la mort, la pauvreté et la douleur pour nos principales parties. Or cette mort que les uns appellent des choses horribles la plus horrible, qui ne sçait que d'autres la nomment l'unique port des tourmens de ceste vie? le souverain bien de nature? seul appuy de nostre liberté? et commune et prompte recepte à tous maux? Et comme les uns l'attendent tremblans et effrayez, d'autres la supportent plus aysement que la vie. Celuy-la se plaint de sa facilité: Mors utinam pavidos vita subducere nolles, Sed virtus te sola daret! Or laissons ces glorieux courages: Theodorus respondit à Lysimachus menaçant de le tuer: Tu feras un grand coup d'arriver à la force d'une cantharide. La plus part des Philosophes se treuvent avoir ou prevenu par dessein, ou hasté et secouru leur mort. Combien voit-on de personnes populaires, conduictes à la mort, et non à une mort simple, mais meslee de honte, et quelquefois de griefs tourmens, y apporter une telle asseurance, qui par opiniatreté, qui par simplesse naturelle, qu'on n'y apperçoit rien de changé de leur estat ordinaire: establissans leurs affaires domestiques, se recommandans à leurs amis, chantans, preschans et entretenans le peuple: voire y meslans quelquefois des mots pour rire, et beuvans à leurs cognoissans, aussi bien que Socrates? Un qu'on menoit au gibet, disoit que ce ne fust pas par telle ruë, car il y avoit danger qu'un marchant luy fist mettre la main sur le collet, à cause d'un vieux debte. Un autre disoit au bourreau qu'il ne le touchast pas à la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit chatouilleux: l'autre respondit à son confesseur, qui luy promettoit qu'il soupperoit ce jour là avec nostre Seigneur, Allez vous y en vous, car de ma part je jeusne. Un autre ayant demandé à boire, et le bourreau ayant beu le premier, dit ne vouloir boire apres luy, de peur de prendre la verolle. Chacun à ouy faire le conte du Picard, auquel estant à l'eschelle on presente une garse, et que (comme nostre justice permet quelquefois) s'il la vouloit espouser, on luy sauveroit la vie: luy l'ayant un peu contemplee, et apperçeu qu'elle boittoit: Attache, attache, dit-il, elle cloche. Et on dit de mesmes qu'en Dannemarc un homme condamné à avoir la teste tranchee, estant sur l'eschaffaut, comme on luy presenta une pareille condition, la refusa, par ce que la fille qu'on luy offrit, avoit les jouës avallees, et le nez trop pointu. Un valet à Thoulouse accusé d'heresie, pour toute raison de sa creance, se rapportoit à celle de son maistre, jeune escolier prisonnier avec luy, et ayma mieux mourir, que se laisser persuader que son maistre peust errer. Nous lisons de ceux de la ville d'Arras, lors que le Roy Loys unziesme là print, qu'il s'en trouva bon nombre parmy le peuple qui se laisserent pendre, plustost que de dire, Vive le Roy. Et de ces viles ames de bouffons, il s'en est trouvé qui n'ont voulu abandonner leur gaudisserie en la mort mesme. Celuy à qui le bourreau donnoit le branle, s'escria, Vogue la gallee, qui estoit son refrain ordinaire. Et l'autre qu'on avoit couché sur le point de rendre sa vie le long du foier sur une paillasse, à qui le medecin demandant où le mal le tenoit; Entre le banc et le feu, respondit-il. Et le prestre, pour luy donner l'extreme onction, cherchant ses pieds, qu'il avoit reserrez et contraints par la maladie: Vous les trouverez, dit-il, au bout de mes jambes. A l'homme qui l'exhortoit de se recommander à Dieu, Qui y va? demanda-il: et l'autre respondant, Ce sera tantost vous mesmes, s'il luy plait: Y fusse-je bien demain au soir, repliqua-il: Recommandez vous seulement à luy, suivit l'autre, vous y serez bien tost: Il vaut donc mieux, adjousta-il, que je luy porte mes recommandations moy-mesmes. Au Royaume de Narsingue encores aujourd'huy, les femmes de leurs prestres sont vives ensevelies avec le corps de leurs maris. Toutes autres femmes sont bruslees aux funerailles des leurs: non constamment seulement, mais gaïement. A la mort du Roy, ses femmes et concubines, ses mignons et tous ses officiers et serviteurs, qui font un peuple, se presentent si allegrement au feu ou son corps est bruslé, qu'ils montrent prendre à grand honneur d'y accompaigner leur maistre. Pendant nos dernieres guerres de Milan, et tant de prises et récousses, le peuple impatient de si divers changemens de fortune, print telle resolution à la mort, que j'ay ouy dire à mon pere, qu'il y veit tenir comte de bien vingt et cinq maistres de maison, qui s'estoient deffaits-eux mesmes en une sepmaine: Accident approchant à celuy des Xanthiens, lesquels assiegez par Brutus se precipiterent pesle mesle hommes, femmes, et enfans à un si furieux appetit de mourir, qu'on ne fait rien pour fuir la mort, que ceux-cy ne fissent pour fuir la vie: en maniere qu'à peine peut Brutus en sauver un bien petit nombre. Toute opinion est assez forte, pour se faire espouser au prix de la vie. Le premier article de ce courageux serment, que la Grece jura, et maintint, en la guerre Medoise, ce fut, que chacun changeeroit plustost la mort à vie, que les loix Persiennes aux leurs. Combien void on de monde en la guerre des Turcs et des Grecs, accepter plustost la mort tres-aspre, que de se descirconcire pour se baptizer? Exemple dequoy nulle sorte de religion est incapable. Les Roys de Castille ayants banni de leur terre, les Juifs, le Roy Jehan de Portugal leur vendit à huict escus pour teste, la retraicte aux siennes pour un certain temps: à condition, que iceluy venu, ils auroient à les vuider: et luy promettoit fournir de vaisseaux à les trajecter en Afrique. Le jour arrive, lequel passé il estoit dit, que ceux qui n'auroient obeï, demeureroient esclaves: les vaisseaux leur furent fournis escharcement: et ceux qui s'y embarquerent, rudement et villainement traittez par les passagers: qui outre plusieurs autres indignitez les amuserent sur mer, tantost avant, tantost arriere, jusques à ce qu'ils eussent consumé leurs victuailles, et contreints d'en acheter d'eux si cherement et si longuement, qu'on ne les mit à bord, qu'ils ne fussent du tout en chemise. La nouvelle de cette inhumanité, rapportee à ceux qui estoient en terre, la plus part se resolurent à la servitude: aucuns firent contenance de changer de religion. Emmanuel successeur de Jehan, venu à la couronne, les meit premierement en liberté, et changeant d'advis depuis, leur ordonna de sortir de ses païs, assignant trois ports à leur passage. Il esperoit, dit l'Evesque Osorius, non mesprisable historien Latin, de noz siecles: que la faveur de la liberté, qu'il leur avoit rendue, aiant failli de les convertir au Christianisme, la difficulté de se commetre à la volerie des mariniers; d'abandonner un païs, où ils estoient habituez, avec grandes richesses, pour s'aller jetter en region incognue et estrangere, les y rameineroit. Mais se voyant decheu de son esperance, et eux tous deliberez au passage: il retrancha deux des ports, qu'il leur avoit promis: affin que la longueur et incommodité du traject en reduisist aucuns: ou qu'il eust moien de les amonceller tous à un lieu, pour une plus grande commodité de l'execution qu'il avoit destinée. Ce fut, qu'il ordonna qu'on arrachast d'entre les mains des peres et des meres, tous les enfans au dessous de quatorze ans, pour les transporter hors de leur veüe et conversation, en lieu où ils fussent instruits à nostre religion. Il dit que cet effect produisit un horrible spectacle: la naturelle affection d'entre les peres et enfants, et de plus, le zele à leur ancienne creance, combattant à l'encontre de cette violente ordonnance. Il fut veu communement des peres et meres se deffaisants eux mesmes: et d'un plus rude exemple encore, precipitants par amour et compassion, leurs jeunes enfans dans des puits, pour fuir à la loy. Audemeurant le terme qu'il leur avoit prefix expiré, par faute de moiens, ils se remirent en servitude. Quelques uns se feirent Chrestiens: de la foy desquels, ou de leur race, encore aujourd'huy, cent ans apres, peu de Portugais s'asseurent: quoy que la coustume et la longueur du temps, soient bien plus fortes conseilleres à telles mutations, que toute autre contreinte. En la ville de Castelnau Darry, cinquante Albigeois heretiques, souffrirent à la fois, d'un courage determiné, d'estre bruslez vifs en un feu, avant desadvouer leurs opinions. Quoties non modo ductores nostri, dit Cicero, sed universi etiam exercitus, ad non dubiam mortem concurrerunt? J'ay veu quelqu'un de mes intimes amis courre la mort à force, d'une vraye affection, et enracinee en son coeur par divers visages de discours, que je ne luy sçeu rabatre: et à la premiere qui s'offrit coiffee d'un lustre d'honneur, s'y precipiter hors de toute apparence, d'une fin aspre et ardente. Nous avons plusieurs exemples en nostre temps de ceux, jusques aux enfans, qui de craincte de quelque legere incommodité, se sont donnez à la mort. Et à ce propos, que ne craindrons nous, dit un ancien, si nous craignons ce que la couardise mesme a choisi pour sa retraitte? D'enfiler icy un grand rolle de ceux de tous sexes et conditions, et de toutes sectes, és siecles plus heureux, qui ont ou attendu la mort constamment, ou recerchee volontairement: et recherchee non seulement pour fuir les maux de cette vie, mais aucuns pour fuir simplement la satieté de vivre: et d'autres pour l'esperance d'une meilleure condition ailleurs, je n'auroy jamais fait. Et en est le nombre si infini, qu'à la verité j'auroy meilleur marché de mettre en compte ceux qui l'ont crainte. Cecy seulement. Pyrrho le Philosophe se trouvant un jour de grande tourmente dans un batteau, montroit à ceux qu'il voyoit les plus effrayez autour de luy, et les encourageoit par l'exemple d'un pourceau, qui y estoit, nullement soucieux de cet orage. Oserons nous donc dire que cet advantage de la raison, dequoy nous faisons tant de feste, et pour le respect duquel nous nous tenons maistres et Empereurs du reste des creatures, ait esté mis en nous, pour nostre tourment? A quoy faire la cognoissance des choses, si nous en devenons plus lasches? si nous en perdons le repos et la tranquilité, où nous serions sans cela? et si elle nous rend de pire condition que le pourceau de Phyrro? L'intelligence qui nous a esté donnée pour nostre plus grand bien, l'employerons nous à nostre ruine; combatans le dessein de nature, et l'universel ordre des choses, qui porte que chacun use de ses utils et moyens pour sa commodité? Bien, me dira l'on, vostre regle serve à la mort; mais que direz vous de l'indigence? que direz vous encor de la douleur, qu'Aristippus, Hieronymus et la pluspart des sages, ont estimé le dernier mal: et ceux qui le nioient de parole, le confessoient par effect? Possidonius estant extremement tourmenté d'une maladie aiguë et douloureuse, Pompeius le fut voir, et s'excusa d'avoir prins heure si importune pour l'ouyr deviser de la Philosophie: Ja à Dieu ne plaise, luy dit Possidonius, que la douleur gaigne tant sur moy, qu'elle m'empesche d'en discourir: et se jetta sur ce mesme propos du mespris de la douleur. Mais ce pendant elle joüoit son rolle, et le pressoit incessamment: A quoy il s'escrioit: Tu as beau faire douleur, si ne diray je pas, que tu sois mal. Ce conte qu'ils font tant valoir, que porte-il pour le mespris de la douleur? il ne debat que du mot. Et ce pendant si ces pointures ne l'esmeuvent, pourquoy en rompt-il son propos? pourquoy pense-il faire beaucoup de ne l'appeller pas mal? Icy tout ne consiste pas en l'imagination. Nous opinions du reste; c'est icy la certaine science, qui jouë son rolle, nos sens mesmes en sont juges: Qui nisi sunt veri, ratio quoque falsa sit omnis. Ferons nous accroire à nostre peau, que les coups d'estriviere la chatoüillent? et à nostre goust que l'aloé soit du vin de Graves? Le pourceau de Pyrrho est icy de nostre escot. Il est bien sans effroy à la mort: mais si on le bat, il crie et se tourmente: Forcerons nous la generale loy de nature, qui se voit en tout ce qui est vivant sous le ciel, de trembler sous la douleur? Les arbres mesmes semblent gemir aux offences. La mort ne se sent que par le discours, d'autant que c'est le mouvement d'un instant: Aut fuit, aut veniet, nihil est præsentis in illa, Morsque minus poenæ, quam mora mortis habet. Mille bestes, mille hommes sont plustost morts, que menassés. Aussi ce que nous disons craindre principalement en la mort, c'est la douleur son avant- coureuse coustumiere. Toutesfois, s'il en faut croire un saint pere, malam mortem non facit, nisi quod sequitur mortem. Et je diroy encore plus vraysemblablement, que ny ce qui va devant, ny ce qui vient apres, n'est des appartenances de la mort. Nous nous excusons faussement. Et je trouve par experience, que c'est plustost l'impatience de l'imagination de la mort, qui nous rend impatiens de la douleur: et que nous la sentons doublement grieve, de ce qu'elle nous menace de mourir. Mais la raison accusant nostre lascheté, de craindre chose si soudaine, si inevitable, si insensible, nous prenons cet autre pretexte plus excusable. Tous les maux qui n'ont autre danger que du mal, nous les disons sans danger. Celuy des dents, ou de la goutte, pour grief qu'il soit, d'autant qu'il n'est pas homicide, qui le met en conte de maladie? Or bien presupposons le, qu'en la mort nous regardons principalement la douleur. Comme aussi la pauvreté n'a rien à craindre, que cela, qu'elle nous jette entre ses bras par la soif, la faim, le froid, le chaud, les veilles, qu'elle nous fait souffrir. Ainsi n'ayons affaire qu'à la douleur. Je leur donne que ce soit le pire accident de nostre estre: et volontiers. Car je suis l'homme du monde qui luy veux autant de mal, et qui la fuis autant, pour jusques à present n'avoir pas eu, Dieu mercy, grand commerce avec elle; mais il est en nous, sinon de l'aneantir, au moins de l'amoindrir par patience: et quand bien le corps s'en esmouveroit, de maintenir ce neant-moins l'ame et la raison en bonne trampe. Et s'il ne l'estoit, qui auroit mis en credit, la vertu, la vaillance, la force, la magnanimité et la resolution? où jouëroyent elles leur rolle, s'il n'y a plus de douleur à deffier? Avida est periculi virtus. S'il ne faut coucher sur la dure, soustenir armé de toutes pieces la chaleur du midy, se paistre d'un cheval, et d'un asne, se voir detailler en pieces, et arracher une balle d'entre les os, se souffrir recoudre, cauterizer et sonder, par où s'acquerra l'advantage que nous voulons avoir sur le vulgaire? C'est bien loing de fuir le mal et la douleur, ce que disent les Sages, que des actions égallement bonnes, celle-là est plus souhaitable à faire, où il y a plus de peine. Non enim hilaritate, nec lascivia, nec risu, aut joco comite levitatis, sed sæpe etiam tristes firmitate et constantia sunt beati. Et à cette cause il a esté impossible de persuader à nos peres, que les conquestes faites par vive force, au hazard de la guerre, ne fussent plus advantageuses, que celles qu'on fait en toute seureté par pratiques et menees: Lætius est, quoties magno sibi constat honestum. D'avantage cela nous doit consoler, que naturellement, si la douleur est violente, elle est courte: si elle est longue, elle est legere: si gravis, brevis: si longus, levis. Tu ne la sentiras guere long temps, si tu la sens trop: elle mettra fin à soy, ou à toy: l'un et l'autre revient à un. Si tu ne la portes, elle t'emportera. Memineris maximos morte finiri; parvos multa habere intervalla requietis: mediocrium nos esse dominos: ut si tolerabiles sint, feramus: sin minus, e vita, quum ea non placeat, tanquam e theatro exeamus. Ce qui nous fait souffrir avec tant d'impatience la douleur, c'est de n'estre pas accoustumez de prendre nostre principal contentement en l'ame, de ne nous attendre point assez à elle, qui est seule et souveraine maistresse de nostre condition. Le corps n'a, sauf le plus et le moins, qu'un train et qu'un pli. Elle est variable en toute sorte de formes, et renge à soy, et à son estat, quel qu'il soit, les sentiments du corps, et tous autres accidents. Pourtant la faut il estudier, et enquerir; et esveiller en elle ses ressorts tout-puissants. Il n'y a raison, ny prescription, ny force, qui vaille contre son inclination et son chois. De tant de milliers de biais, qu'elle a en sa disposition, donnons luy en un, propre à nostre repos et conservation: nous voyla non couverts seulement de toute offense, mais gratifiez mesmes et flattez, si bon luy semble, des offenses et des maux. Elle faict son profit indifferemment de tout. L'erreur, les songes, luy servent utilement, comme une loyale matiere, à nous mettre à garant, et en contentement. Il est aisé à voir, que ce qui aiguise en nous la douleur et la volupté, c'est la pointe de nostre esprit. Les bestes, qui le tiennent sous boucle, laissent aux corps leurs sentiments libres et naifs: et par consequent uns, à peu pres, en chasque espece, ainsi qu'elles montrent par la semblable application de leurs mouvements. Si nous ne troublions en noz membres, la jurisdiction qui leur appartient en cela: il est à croire, que nous en serions mieux, et que nature leur a donné un juste et moderé temperament, envers la volupté et envers la douleur. Et ne peut faillir d'estre juste, estant egal et commun. Mais puis que nous nous sommes emancipez de ses reigles, pour nous abandonner à la vagabonde liberté de noz fantasies: au moins aydons nous à les plier du costé le plus aggreable. Platon craint nostre engagement aspre à la douleur et à la volupté, d'autant qu'il oblige et attache par trop l'ame au corps: moy plustost au rebours, d'autant qu'il l'en desprent et desclouë. Tout ainsi que l'ennemy se rend plus aspre à nostre fuite, aussi s'enorgueillit la douleur, à nous voir trembler soubs elle. Elle se rendra de bien meilleure composition, à qui luy fera teste: il se faut opposer et bander contre. En nous acculant et tirant arriere, nous appellons à nous et attirons la ruyne, qui nous menasse. Comme le corps est plus ferme à la charge en le roidissant: ainsin est l'ame. Mais venons aux exemples, qui sont proprement du gibier des gens foibles de reins, comme moy: où nous trouverons qu'il va de la douleur, comme des pierres qui prennent couleur, ou plus haute, ou plus morne, selon la feuille où lon les couche, et qu'elle ne tient qu'autant de place en nous, que nous luy en faisons. Tantum doluerunt, quantum doloribus se inserverunt. Nous sentons plus un coup de rasoir du Chirurgien, que dix coups d'espee en la chaleur du combat. Les douleurs de l'enfantement, par les Medecins, et par Dieu mesme estimees grandes, et que nous passons avec tant de ceremonies, il y a des nations entieres, qui n'en font nul compte. Je laisse à part les femmes Lacedemoniennes: mais aux Souisses parmy nos gens de pied, quel changement y trouvez vous? sinon que trottans apres leurs maris, vous leur voyez aujourd'huy porterau col l'enfant, qu'elles avoient hyer au ventre: et ces Ægyptiennes contre-faictes ramassées d'entre nous, vont elles mesmes laver les leurs, qui viennent de naistre, et prennent leur baing en la plus prochaine riviere. Outre tant de garces qui desrobent tous les jours leurs enfants en la generation comme en la conception, cette belle et noble femme de Sabinus Patricien Romain, pour l'interest d'autruy porta seule et sans secours et sans voix et gemissemens l'enfantement de deux jumeaux. Un simple garçonnet de Lacedemone, ayant derobé un renard (car ils craignoient encore plus la honte de leur sottise au lareçin, que nous ne craignons la peine de nostre malice) et l'ayant mis souz sa cappe, endura plustost qu'il luy eust rongé le ventre, que de se descouvrir. Et un autre, donnant de l'encens à un sacrifice, se laissa brusler jusques à l'os, par un charbon tombé dans sa manche, pour ne troubler le mystere. Et s'en est veu un grand nombre pour le seul essay de vertu, suivant leur institution, qui ont souffert en l'aage de sept ans, d'estre foüettez jusques à la mort, sans alterer leur visage. Et Cicero les a veuz se battre à trouppes: de poings, de pieds, et de dents, jusques à s'evanouir avant que d'advoüer estre vaincus. Nunquam naturam mos vinceret: est enim ea semper invicta; sed nos umbris, delitiis, otio, languore, desidia, animum infecimus: opinionibus malóque more delinitum mollivimus. Chacun sçait l'histoire de Scevola, qui s'estant coulé dans le camp ennemy, pour en tuer le chef, et ayant failly d'attaincte, pour reprendre son effect d'une plus estrange invention, et descharger sa patrie, confessa à Porsenna, qui estoit le Roy qu'il vouloit tuer, non seulement son desseing, mais adjousta qu'il y avoit en son camp un grand nombre de Romains complices de son entreprise tels que luy. Et pour montrer quel il estoit, s'estant faict apporter un brasier, veit et souffrit griller et rostir son bras, jusques à ce que l'ennemy mesme en ayant horreur, commanda oster le brasier. Quoy, celuy qui ne daigna interrompre la lecture de son livre pendant qu'on l'incisoit? Et celuy, qui s'obstina à se mocquer et à rire à l'envy des maux, qu'on luy faisoit: de façon que la cruauté irritée des bourreaux qui le tenoyent, et toutes les inventions des tourmens redoublez les uns sur les autres luy donnerent gaigné? Mais c'estoit un Philosophe. Quoy? un gladiateur de Cæsar, endura tousjours riant qu'on luy sondast et detaillast ses playes. Quis mediocris gladiator ingemuit? quis vultum mutavit unquam? Quis non modo stetit, verum etiam decubuit turpiter? Quis cum decubuisset, ferrum recipere jussus, collun contraxit? Meslons y les femmes. Qui n'a ouy parler à Paris de celle, qui se fit escorcher pour seulement en acquerir le teint plus frais d'une nouvelle peau? Il y en a qui se sont fait arracher des dents vives et saines, pour en former la voix plus molle, et plus grasse, ou pour les ranger en meilleur ordre. Combien d'exemples du mespris de la douleur avons nous en ce genre? Que ne peuvent elles? Que craignent elles, pour peu qu'il y ait d'agencement à esperer en leur beauté? Vellere queis cura est albos a stirpe capillos, Et faciem dempta pelle referre novam. J'en ay veu engloutir du sable, de la cendre, et se travailler à point nommé de ruiner leur estomac, pour acquerir les pasles couleurs. Pour faire un corps bien espagnolé, quelle gehenne ne souffrent elles guindées et sanglées, avec de grosses coches sur les costez, jusques à la chair vive? ouy quelques fois à en mourir. Il est ordinaire à beaucoup de nations de nostre temps, de se blesser à escient, pour donner foy à leur parole: et nostre Roy en recite des notables exemples, de ce qu'il en a veu en Poloigne, et en l'endroit de luy mesme. Mais outre ce que je sçay en avoir esté imité en France par aucuns, quand je veins de ces fameux Estats de Blois, j'avois veu peu auparavant une fille en Picardie, pour tesmoigner l'ardeur de ses promesses, et aussi sa constance, se donner du poinçon, qu'elle portoit en son poil, quatre ou cinq bons coups dans le bras, qui luy faisoient craquetter la peau, et la saignoient bien en bon escient. Les Turcs se font de grandes escarres pour leurs dames: et afin que la merque y demeure, ils portent soudain du feu sur la playe, et l'y tiennent un temps incroyable, pour arrester le sang, et former la cicatrice. Gents qui l'ont veu, l'ont escrit, et me l'ont juré. Mais pour dix aspres, il se trouve tous les jours entre eux qui se donnera une bien profonde taillade dans le bras, ou dans les cuisses. Je suis bien ayse que les tesmoins nous sont plus à main, où nous en avons plus affaire. Car la Chrestienté nous en fournit à suffisance. Et apres l'exemple de nostre sainct guide, il y en a eu force, qui par devotion ont voulu porter la croix. Nous apprenons par tesmoing tres-digne de foy, que le Roy S. Loys porta la here jusques à ce que sur sa vieillesse, son confesseur l'en dispensa; et que tous les Vendredis, il se faisoit battre les espaules par son prestre, de cinq chainettes de fer, que pour cet effet on portoit emmy ses besongnes de nuict. Guillaume nostre dernier Duc de Guyenne, pere de cette Alienor, qui transmit ce Duché aux maisons de France et d'Angleterre, porta les dix ou douze derniers ans de sa vie, continuellement un corps de cuirasse, sous un habit de religieux, par penitence. Foulques Comte d'Anjou alla jusques en Jerusalem, pour là se faire foëter à deux de ses valets, la corde au col, devant le sepulchre de nostre Seigneur. Mais ne voit-on encore tous les jours au Vendredy S. en divers lieux un grand nombre d'hommes et femmes se battre jusques à se déchirer la chair et perçer jusques aux os? Cela ay-je veu souvent et sans enchantement. Et disoit-on (car ils vont masquez) qu'il y en avoit, qui pour de l'argent entreprenoient en cela de garantir la religion d'autruy; par un mespris de la douleur, d'autant plus grand, que plus peuvent les éguillons de la devotion, que de l'avarice. Q. Maximus enterra son fils Consulaire: M. Cato le sien Preteur designé: et L. Paulus les siens deux en peu de jours, d'un visage rassis, et ne portant nul tesmoignage de deuil. Je disois en mes jours, de quelqu'un en gossant, qu'il avoit choué la divine justice. Car la mort violente de trois grands enfants, luy ayant esté envoyée en un jour, pour un aspre coup de verge, comme il est à croire: peu s'en fallut qu'il ne la print à faveur et gratification singuliere du ciel. Je n'ensuis pas ces humeurs monstrueuses: mais j'en ay perdu en nourrice, deux ou trois, sinon sans regret, au moins sans fascherie. Si n'est-il guere accident, qui touche plus au vif les hommes. Je voy assez d'autres communes occasions d'affliction, qu'à peine sentiroy-je, si elles me venoyent. Et en ay mesprisé quand elles me sont venues, de celles ausquelles le monde donne une si atroce figure, que je n'oserois m'en vanter au peuple sans rougir. Ex quo intelligitur, non in natura, sed in opinione esse ægritudinem. L'opinion est une puissante partie, hardie, et sans mesure. Qui rechercha jamais de telle faim la seurté et le repos, qu'Alexandre et Cæsar ont faict l'inquietude et les difficultez? Terez le Pere de Sitalcez souloit dire que quand il ne faisoit point la guerre, il luy estoit advis qu'il n'y avoit point difference entre luy et son pallefrenier. Caton Consul, pour s'asseurer d'aucunes villes en Espaigne, ayant seulement interdict aux habitans d'icelles, de porter les armes: grand nombre se tuerent: Ferox gens, nullam vitam rati sine armis esse. Combien en sçavons nous qui ont fuy la douceur d'une vie tranquille, en leurs maisons parmy leurs cognoissans, pour suivre l'horreur des desers inhabitables; et qui se sont jettez à l'abjection, vilité, et mespris du monde, et s'y sont pleuz jusques à l'affectation? Le Cardinal Borrome, qui mourut dernierement à Milan, au milieu de la desbauche, à quoy le convioyt et sa noblesse, et ses grandes richesses, et l'air de l'Italie, et sa jeunesse, se maintint en une forme de vie si austere, que la mesme robbe qui luy servoit en esté, luy servoit en hyver: n'avoit pour son coucher que la paille: et les heures qui luy restoyent des occupations de sa charge, il les passoit estudiant continuellement, planté sur ses genoux, ayant un peu d'eau et de pain à costé de son livre: qui estoit toute la provision de ses repas, et tout le temps qu'il y employoit. J'en scay qui à leur escient ont tiré et proffit et avancement du cocuage, dequoy le seul nom effraye tant de gens. Si la veuë n'est le plus necessaire de nos sens, il est au moins le plus plaisant: mais les plus plaisans et utiles de noz membres, semblent estre ceux qui servent à nous engendrer: toutesfois assez de gens les ont pris en hayne mortelle, pour cella seulement, qu'ils estoient trop aymables; et les ont rejettez à cause de leur prix. Autant en opina des yeux, celuy qui se les creva. La plus commune et plus saine part des hommes, tient à grand heur l'abondance des enfants: moy et quelques autres, à pareil heur le defaut. Et quand on demande à Thales pourquoy il ne se marie point: il respond, qu'il n'ayme point à laisser lignée de soy. Que nostre opinion donne prix aux choses; il se void par celles en grand nombre, ausquelles nous ne regardons pas seulement, pour les estimer: ains à nous. Et ne considerons ny leurs qualitez, ny leurs utilitez, mais seulement nostre coust à les recouvrer: comme si c'estoit quelque piece de leur substance: et appellons valeur en elles, non ce qu'elles apportent, mais ce que nous y apportons. Sur quoy je m'advise, que nous sommes grands mesnagers de nostre mise. Selon qu'elle poise, elle sert, de ce mesmes qu'elle poise. Nostre opinion ne la laisse jamais courir à faux fret. L'achat donne tiltre au diamant, et la difficulté à la vertu, et la douleur à la devotion, et l'aspreté à la medecine. Tel pour arriver à la pauvreté jetta ses escus en cette mesme mer, que tant d'autres fouillent de toutes pars pour y pescher des richesses. Epicurus dit que l'estre riche n'est pas soulagement, mais changement d'affaires. De vray, ce n'est pas la disette, c'est plustost l'abondance qui produict l'avarice. Je veux dire mon experience autour de ce subject. J'ay vescu en trois sortes de condition, depuis estre sorty de l'enfance. Le premier temps, qui a duré pres de vingt années, je le passay, n'aiant autres moyens, que fortuites, et despendant de l'ordonnance et secours d'autruy, sans estat certain et sans prescription. Ma despence se faisoit d'autant plus allegrement et avec moins de soing, qu'elle estoit toute en la temerité de la fortune. Je ne fu jamais mieux. Il ne m'est oncques avenu de trouver la bourçe de mes amis close: m'estant enjoint au delà de toute autre necessité, la necessité de ne faillir au terme que j'avoy prins à m'acquiter, lequel ils m'ont mille fois alongé, voyant l'effort que je me faisoy pour leur satisfaire: en maniere que j'en rendoy une loyauté mesnagere, et aucunement piperesse. Je sens naturellement quelque volupté à payer; comme si je deschargeois mes espaules d'un ennuyeux poix, et de cette image de servitude. Aussi qu'il y a quelque contentement qui me chatouille à faire une action juste, et contenter autruy. J'excepte les payements où il faut venir à marchander et conter: car si je ne trouve à qui en commettre la charge, je les esloigne honteusement et injurieusement tant que je puis, de peur de cette altercation, à laquelle et mon humeur et ma forme de parler est du tout incompatible. Il n'est rien que je haysse comme à marchander: c'est un pur commerce de trichoterie et d'impudence. Apres une heure de debat et de barguignage, l'un et l'autre abandonne sa parolle et ses sermens pour cinq sous d'amendement. Et si empruntois avec desadvantage. Car n'ayant point le coeur de requerir en presence, j'en renvoyois le hazard sur le papier, qui ne fait guere d'effort, et qui preste grandement la main au refuser. Je me remettois de la conduitte de mon besoing plus gayement aux astres, et plus librement que je n'ay faict depuis à ma providence et à mon sens. La plus part des mesnagers estiment horrible de vivre ainsin en incertitude; et ne s'advisent pas, premierement, que la plus part du monde vit ainsi. Combien d'honnestes hommes ont rejetté tout leur certain à l'abandon, et le font tous les jours, pour cercher le vent de la faveur des Roys et de la fortune? Cæsar s'endebta d'un million d'or outre son vaillant, pour devenir Cæsar. Et combien de marchans commencent leur trafique par la vente de leur metairie, qu'ils envoyent aux Indes. Tot per impotentia freta! En une si grande siccité de devotion, nous avons mille et mille Colleges, qui la passent commodément, attendans tous les jours de la liberalité du Ciel, ce qu'il faut à eux disner. Secondement, ils ne s'advisent pas, que cette certitude, sur laquelle ils se fondent, n'est guere moins incertaine et hazardeuse que le hazard mesme. Je voy d'aussi pres la misere au delà de deux mille escus de rente, que si elle estoit tout contre moy. Car outre ce que le sort a dequoy ouvrir cent breches à la pauvreté au travers de nos richesses, n'y ayant souvent nul moyen entre la supreme et infime fortune. Fortuna vitrea est: tum, quum splendet, frangitur. Et envoyer cul sur pointe toutes nos deffences et levées; je trouve que par diverses causes, l'indigence se voit autant ordinairement logée chez ceux qui ont des biens, que chez ceux qui n'en ont point: et qu'à l'avanture est elle aucunement moins incommode, quand elle est seule, que quand elle se rencontre en compagnie des richesses: Elles viennent plus de l'ordre, que de la recepte: Faber est suæ quisque fortunæ. Et me semble plus miserable un riche malaisé, necessiteux, affaireux, que celuy qui est simplement pauvre. In divitiis inopes, quod genus egestatis gravissimum est. Les plus grands princes et plus riches, sont par pauvreté et disette poussez ordinairement à l'extreme necessité. Car en est-il de plus extreme, que d'en devenir tyrans, et injustes usurpateurs des biens de leurs subjets? Ma seconde forme, ç'a esté d'avoir de l'argent. A quoy m'estant prins, j'en fis bien tost des reserves notables selon ma condition: n'estimant pas que ce fust avoir, sinon autant qu'on possede outre sa despence ordinaire: ny qu'on se puisse fier du bien, qui est encore en esperance de recepte, pour claire qu'elle soit. Car quoy, disoy-je, si j'estois surpris d'un tel, où d'un tel accident? Et à la suitte de ces vaines et vitieuses imaginations, j'allois faisant l'ingenieux à prouvoir par cette superflue reserve à tous inconveniens: Et sçavois encore respondre à celuy qui m'alleguoit que le nombre des inconveniens estoit trop infiny; que si ce n'estoit à tous, c'estoit à aucuns et plusieurs. Cela ne se passoit pas sans penible sollicitude. J'en faisoy un secret: et moy, qui ose tant dire de moy, ne parloy de mon argent, qu'en mensonge: comme font les autres, qui s'appauvrissent riches, s'enrichissent pauvres: et dispensent leur conscience de ne tesmoigner jamais sincerement de ce qu'ils ont. Ridicule et honteuse prudence. Allois-je en voyage? il ne me sembloit estre jamais suffisamment pourveu: et plus je m'estois chargé de monnoye, plus aussi je m'estois chargé de crainte: Tantost de la seurté des chemins, tantost de la fidelité de ceux qui conduisoyent mon bagage: duquel, comme d'autres que je cognois, je ne m'asseurois jamais assez, si je ne l'avois devant mes yeux. Laissoy-je ma boyte chez moy? combien de soupçons et pensements espineux, et qui pis est incommunicables? J'avois tousjours l'esprit de ce costé. Tout compté, il y a plus de peine à garder l'argent qu'à l'acquerir. Si je n'en faisois du tout tant que j'en dis, au moins il me coustoit à m'empescher de le faire. De commodité, j'en tirois peu ou rien: Pour avoir plus de moyen de despense, elle ne m'en poisoit pas moins. Car (comme disoit Bion) autant se fache le chevelu comme le chauve, qu'on luy arrache le poil: Et depuis que vous estes accoustumé, et avez planté vostre fantasie sur certain monceau, il n'est plus à vostre service: vous n'oseriez l'escorner. C'est un bastiment qui, comme il vous semble, croullera tout, si vous y touchez: il faut que la necessité vous prenne à la gorge pour l'entamer: Et au paravant j'engageois mes hardes, et vendois un cheval, avec bien moins de contrainte et moins envis, que lors je ne faisois bresche à cette bourçe favorie, que je tenois à part. Mais le danger estoit, que mal aysément peut-on establir bornes certaines à ce desir (elles sont difficiles à trouver, és choses qu'on croit bonnes) et arrester un poinct à l'espargne: on va tousjours grossissant cet amas, et l'augmentant d'un nombre à autre, jusques à se priver vilainement de la jouyssance de ses propres biens: et l'establir toute en la garde, et n'en user point. Selon cette espece d'usage, ce sont les plus riches gents du monde, ceux qui ont charge de la garde des portes et murs d'une bonne ville. Tout homme pecunieux est avaricieux à mon gré. Platon renge ainsi les biens corporels ou humains: la santé, la beauté, la force, la richesse: Et la richesse, dit-il, n'est pas aveugle, mais tresclair- voyante, quand elle est illuminée par la prudence. Dionysius le fils, eut bonne grace. On l'advertit que l'un de ses Syracusains avoit caché dans terre un thresor; il luy manda de le luy apporter; ce qu'il fit, s'en reservant à la desrobbée quelque partie; avec laquelle il s'en alla en une autre ville, où ayant perdu cet appetit de thesaurizer, il se mit à vivre plus liberallement. Ce qu'entendant Dionysius, luy fit rendre le demeurant de son thresor; disant que puis qu'il avoit appris à en sçavoir user, il le luy rendoit volontiers. Je fus quelques années en ce point: Je ne sçay quel bon dæmon m'en jetta hors tres-utilement, comme le Syracusain; et m'envoya toute cette conserve à l'abandon: le plaisir de certain voyage de grande despence, ayant mis au pied cette sotte imagination: Par où je suis retombé à une tierce sorte de vie (je dis ce que j'en sens) certes plus plaisante beaucoup et plus reglée. C'est que je fais courir ma despence quand et quand ma recepte; tantost l'une devance, tantost l'autre: mais c'est de peu qu'elles s'abandonnent. Je vis du jour à la journée, et me contente d'avoir dequoy suffire aux besoings presens et ordinaires: aux extraordinaires toutes les provisions du monde n'y sçauroyent suffire. Et est follie de s'attendre que fortune elle mesmes nous arme jamais suffisamment contre soy. C'est de noz armes qu'il la faut combattre. Les fortuites nous trahiront au bon du faict. Si j'amasse, ce n'est que pour l'esperance de quelque voisine emploite; et non pour acheter des terres, dequoy je n'ay que faire, mais pour acheter du plaisir. Non esse cupidum, pecunia est: non esse emacem, vectigal est. Je n'ay ny guere peur que bien me faille, ny nul desir qu'il m'augmente. Divitiarum fructus est in copia: copiam declarat satietas. Et me gratifie singulierement que cette correction me soit arrivée en un aage naturellement enclin à l'avarice, et que je me vois desfaict de cette folie si commune aux vieux, et la plus ridicule de toutes les humaines folies. Feraulez, qui avoit passé par les deux fortunes, et trouvé que l'accroist de chevance, n'estoit pas accroist d'appetit, au boire, manger, dormir, et embrasser sa femme: et qui d'autre part, sentoit poiser sur ses espaules l'importunité de l'oeconomie, ainsi qu'elle faict à moy; delibera de contenter un jeune homme pauvre, son fidele amy, abboyant apres les richesses; et luy feit present de toutes les siennes, grandes et excessives, et de celles encor qu'il estoit en train d'accumuler tous les jours par la liberalité de Cyrus son bon maistre, et par la guerre: moyennant qu'il prinst la charge de l'entretenir et nourrir honnestement, comme son hoste et son amy. Ils vescurent ainsi depuis tres-heureusement: et esgalement contents du changement de leur condition. Voyla un tour que j'imiterois de grand courage. Et louë grandement la fortune d'un vieil Prelat, que je voy s'estre si purement demis de sa bourse, et de sa recepte, et de sa mise, tantost à un serviteur choisi, tantost à un autre, qu'il a coulé un long espace d'années, autant ignorant cette sorte d'affaires de son mesnage, comme un estranger. La fiance de la bonté d'autruy, est un non leger tesmoignage de la bonté propre: partant la favorise Dieu volontiers. Et pour son regard, je ne voy point d'ordre de maison, ny plus dignement ny plus constamment conduit que le sien. Heureux, qui ait reiglé à si juste mesure son besoin, que ses richesses y puissent suffire sans son soing et empeschement: et sans que leur dispensation ou assemblage, interrompe d'autres occupations, qu'il suit, plus convenables, plus tranquilles, et selon son coeur. L'aisance donc et l'indigence despendent de l'opinion d'un chacun, et non plus la richesse, que la gloire, que la santé, n'ont qu'autant de beauté et de plaisir, que leur en preste celuy qui les possede. Chascun est bien ou mal, selon qu'il s'en trouve. Non de qui on le croid, mais qui le croid de soy, est content: et en cella seul la creance se donne essence et verité. La fortune ne nous fait ny bien ny mal: elle nous en offre seulement la matiere et la semence: laquelle nostre ame, plus puissante qu'elle, tourne et applique comme il luy plaist: seule cause et maistresse de sa condition heureuse ou malheureuse. Les accessions externes prennent saveur et couleur de l'interne constitution: comme les accoustremens nous eschauffent non de leur chaleur, mais de la nostre, laquelle ils sont propres à couver et nourrir: qui en abrieroit un corps froid, il en tireroit mesme service pour la froideur: ainsi se conserve la neige et la glace. Certes tout en la maniere qu'à un faineant l'estude sert de tourment, à un yvrongne l'abstinence du vin, la frugalité est supplice au luxurieux, et l'exercice gehenne à un homme delicat et oisif: ainsin en est-il du reste. Les choses ne sont pas si douloureuses, ny difficiles d'elles mesmes: mais nostre foiblesse et lascheté les fait telles. Pour juger des choses grandes et haultes, il faut un'ame de mesme, autrement nous leur attribuons le vice, qui est le nostre. Un aviron droit semble courbe en l'eau. Il n'importe pas seulement qu'on voye la chose, mais comment on la voye. Or sus, pourquoy de tant de discours, qui persuadent diversement les hommes de mespriser la mort, et de porter la douleur, n'en trouvons nous quelcun qui face pour nous? Et de tant d'especes d'imaginations qui l'ont persuadé à autruy, que chacun n'en applique il à soy une le plus selon son humeur? S'il ne peut digerer la drogue forte et abstersive, pour desraciner le mal, au moins qu'il la prenne lenitive pour le soulager. Opinio est quædam effoeminata ac levis: nec in dolore magis, quam eadem in voluptate: qua, quum liquescimus fluimusque mollitia, apis aculeum sine clamore ferre non possumus. Totum in eo est, ut tibi imperes. Au demeurant on n'eschappe pas à la philosophie, pour faire valoir outre mesure l'aspreté des douleurs, et humaine foiblesse. Car on la contraint de se rejetter à ces invincibles repliques: S'il est mauvais de vivre en necessité, au moins de vivre en necessité, il n'est aucune necessité. Nul n'est mal long temps qu'à sa faute. Qui n'a le coeur de souffrir ny la mort ny la vie; qui ne veut ny resister ni fuir, que luy feroit-on? CHAPITRE XLI De ne communiquer sa gloire. DE toutes les resveries du monde, la plus receuë et plus universelle, est le soing de la reputation et de la gloire, que nous espousons jusques à quitter les richesses, le repos, la vie et la santé, qui sont biens effectuels et substantiaux, pour suyvre cette vaine image, et cette simple voix, qui n'a ny corps ny prise: La fama ch'invaghisce a un dolce suono Gli superbi mortali, et par si bella, E un echo, un sogno, anzi d'un sogno un'ombra Ch'ad ogni vento si dilegua et sgombra. Et des humeurs des-raisonnables des hommes, il semble que les philosophes mesmes se défacent plus tard et plus envis de cette-cy que de nulle autre: c'est la plus revesche et opiniastre. Quia etiam bene proficientes animos tentare non cessat. Il n'en est guiere de laquelle la raison accuse si clairement la vanité: mais elle a ses racines si vifves en nous, que je ne sçay si jamais aucun s'en est peu nettement descharger. Apres que vous avez tout dict et tout creu, pour la desadvouer, elle produict contre vostre discours une inclination si intestine, que vous avez peu que tenir à l'encontre. Car comme dit Cicero, ceux mesmes qui la combatent, encores veulent-ils, que les livres, qu'ils en escrivent, portentau front leur nom, et se veulent rendre glorieux de ce qu'ils ont mesprisé la gloire. Toutes autres choses tombent en commerce: Nous prestons nos biens et nos vies au besoin de nos amis: mais de communiquer son honneur, et d'estrener autruy de sa gloire, il ne se voit gueres. Catulus Luctatius en la guerre contre les Cymbres, ayant faict tous efforts pour arrester ses soldats qui fuioient devant les ennemis, se mit luy-mesmes entre les fuyards, et contrefit le coüard, affin qu'ils semblassent plustost suivre leur Capitaine, que fuyr l'ennemy: c'estoit abandonner sa reputation, pour couvrir la honte d'autruy. Quand Charles cinquiesme passa en Provence, l'an mil cinq cens trente sept, on tient que Antoine de Leve voyant l'Empereur resolu de ce voyage, et l'estimant luy estre merveilleusement glorieux, opinoit toutesfois le contraire, et le desconseilloit, à cette fin que toute la gloire et honneur de ce conseil, en fust attribué à son maistre: et qu'il fust dict, son bon advis et sa prevoyance avoir esté telle, que contre l'opinion de tous, il eust mis à fin une si belle entreprinse: qui estoit l'honnorer à ses despens. Les Ambassadeurs Thraciens, consolans Archileonide mere de Brasidas, de la mort de son fils, et le haut-louans, jusques à dire, qu'il n'avoit point laissé son pareil: elle refusa cette louange privee et particuliere, pour la rendre au public: Ne me dites pas cela, fit-elle, je sçay que la ville de Sparte a plusieurs Citoyens plus grands et plus vaillans qu'il n'estoit. En la bataille de Crecy, le Prince de Gales, encores fort jeune, avoir l'avant- garde à conduire: le principal effort du rencontre, fust en cet endroit: les seigneurs qui l'accompagnoient se trouvans en dur party d'armes, manderent au Roy Edoüard de s'approcher, pour les secourir: il s'enquit de l'estat de son fils, et luy ayant esté respondu, qu'il estoit vivant et à cheval: Je luy ferois, dit-il, tort de luy aller maintenant desrober l'honneur de la victoire de ce combat, qu'il a si long temps soustenu: quelque hazard qu'il y ait, elle sera toute sienne: et n'y voulut aller ny envoyer: sçachant s'il y fust allé, qu'on eust dit que tout estoit perdu sans son secours, et qu'on luy eust attribué l'advantage de cet exploit. Semper enim quod postremum adjectum est, id rem totam videtur traxisse. Plusieurs estimoient à Rome, et se disoit communément que les principaux beaux- faits de Scipion estoient en partie deuz à Lælius, qui toutesfois alla tousjours promouvant et secondant la grandeur et gloire de Scipion, sans aucun soing de la sienne. Et Theopompus Roy de Sparte à celuy qui luy disoit que la chose publique demeuroit sur ses pieds, pour autant qu'il sçavoit bien commander: C'est plustost, dit-il, parce que le peuple sçait bien obeyr. Comme les femmes, qui succedoient aux pairries, avoient, nonobstant leur sexe, droit d'assister et opiner aux causes, qui appartiennent à la jurisdiction des pairs: aussi les pairs ecclesiastiques, nonobstant leur profession, estoient tenus d'assister nos Roys en leurs guerres, non seulement de leurs amis et serviteurs, mais de leur personne. Aussi l'Evesque de Beauvais, se trouvant avec Philippe Auguste en la bataille de Bouvines, participoit bien fort courageusement à l'effect: mais il luy sembloit, ne devoir toucher au fruit et gloire de cet exercice sanglant et violent. Il mena de sa main plusieurs des ennemis à raison, ce jour la, et les donnoit au premier gentilhomme qu'il trouvoit, à esgosiller, ou prendre prisonniers, luy en resignant toute l'execution. Et le feit ainsi de Guillaume comte de Salsberi à messire Jean de Nesle. D'une pareille subtilité de conscience, à cet autre: il vouloit bien assommer, mais non pas blesser: et pourtant ne combattoit que de masse. Quelcun en mes jours, estant reproché par le Roy d'avoir mis les mains sur un prestre, le nioit fort et ferme: c'estoit qu'il l'avoit battu et foulé aux pieds. CHAPITRE XLII De l'inequalité qui est entre nous PLUTARQUE dit en quelque lieu, qu'il ne trouve point si grande distance de beste à beste, comme il trouve d'homme à homme. Il parle de la suffisance de l'ame et qualitez internes. A la verité je trouve si loing d'Epaminundas, comme je l'imagine, jusques à tel que je cognois, je dy capable de sens commun, que j'encherirois volontiers sur Plutarque: et dirois qu'il y a plus de distance de tel à tel homme, qu'il n'y a de tel homme à telle beste: Hem vir viro quid præstat! Et qu'il y a autant de degrez d'esprits, qu'il y a d'icy au ciel de brasses, et autant innumerables. Mais à propos de l'estimation des hommes, c'est merveille que sauf nous, aucune chose ne s'estime que par ses propres qualitez. Nous loüons un cheval de ce qu'il est vigoureux et adroit. volucrem Sic laudamus equum, facili cui plurima palma Fervet, et exultat rauco victoria circo, non de son harnois: un levrier, de sa vistesse, non de son colier: un oyseau, de son aile, non de ses longes et sonnettes. Pourquoy de mesmes n'estimons nous un homme par ce qui est sien? Il a un grand train, un beau palais, tant de credit, tant de rente: tout cela est autour de luy, non en luy. Vous n'achetez pas un chat en poche: si vous marchandez un cheval, vous luy ostez ses bardes, vous le voyez nud et à descouvert: Ou sil est couvert, comme on les presentoit anciennement aux Princes à vendre, c'est par les parties moins necessaires, à fin que vous ne vous amusiez pas à la beauté de son poil, ou largeur de sa croupe, et que vous vous arrestiez principalement à considerer les jambes, les yeux, et le pied, qui sont les membres les plus utiles, Regibus hic mos est, ubi equos mercantur, opertos Inspiciunt, ne si facies, ut sæpe, decora Molli fulta pede est, emptorem inducat hiantem, Quod pulchræ clunes, breve quod caput, ardua cervix. Pourquoy estimant un homme l'estimez vous tout enveloppé et empacqueté? Il ne nous faict montre que des parties, qui ne sont aucunement siennes: et nous cache celles, par lesquelles seules on peut vrayement juger de son estimation. C'est le prix de l'espée que vous cerchez, non de la guaine: vous n'en donnerez à l'adventure pas un quatrain, si vous l'avez despouillée. Il le faut juger par luy mesme, non par ses atours. Et comme dit tres-plaisamment un ancien: Sçavez vous pourquoy vous l'estimez grand? vous y comptez la hauteur de ses patins: La base n'est pas de la statue. Mesurez le sans ses eschaces: Qu'il mette à part ses richesses et honneurs, qu'il se presente en chemise: A il le corps propre à ses functions, sain et allegre? Qu'elle ame a il? Est elle belle, capable, et heureusement pourveue de toutes ses pieces? Est elle riche du sien, ou de l'autruy? La fortune n'y a elle que voir? Si les yeux ouverts elle attend les espées traites: s'il ne luy chaut par où luy sorte la vie, par la bouche, ou par le gosier: si elle est rassise, equable et contente: c'est ce qu'il faut veoir, et juger par là les extremes differences qui sont entre nous. Est-il sapiens, sibique imperiosus, Quem neque pauperies, neque mors, neque vincula terrent, Responsare cupidinibus, contemnere honores Fortis, et in seipso totus teres atque rotundus, Externi ne quid valeat per læve morari, In quem manca ruit semper fortuna? Un tel homme est cinq cens brasses au dessus des Royaumes et des duchez: il est luy mesmes à soy son empire. Sapiens pol ipse fingit fortunam sibi. Que luy reste il à desirer? nonne videmus Nil aliud sibi naturam latrare, nisi ut quoi Corpore sejunctus dolor absit, mente fruatur, Jucundo sensu cura semotus metúque? Comparez luy la tourbe de nos hommes, stupide, basse, servile, instable, et continuellement flotante en l'orage des passions diverses, qui la poussent et repoussent, pendant toute d'autruy: il y a plus d'esloignement que du ciel à la terre: et toutefois l'aveuglement de nostre usage est tel, que nous en faisons peu ou point d'estat. L'à où, si nous considerons un paisan et un Roy, un noble et un villain, un magistrat et un homme privé, un riche et un pauvre, il se presente soudain à nos yeux un'extreme disparité, qui ne sont differents par maniere de dire qu'en leurs chausses. En Thrace, le Roy estoit distingué de son peuple d'une plaisante maniere, et bien r'encherie. Il avoit une religion à part: un Dieu tout à luy, qu'il n'appartenoit à ses subjects d'adorer: c'estoit Mercure: Et luy, dedaignoit les leurs, Mars, Bacchus, Diane. Ce ne sont pourtant que peintures, qui ne font aucune dissemblance essentielle. Car comme les joüeurs de comedie, vous les voyez sur l'eschaffaut faire une mine de Duc et d'Empereur, mais tantost apres, les voyla devenuz valets et crocheteurs miserables, qui est leur nayfve et originelle condition: aussi l'Empereur, duquel la pompe vous esblouit en public: Scilicet et grandes viridi cum luce smaragdi Auro includuntur, teritúrque Thalassina vestis Assiduè, et Veneris sudorem exercita potat, voyez le derriere le rideau, ce n'est rien qu'un homme commun, et à l'adventure plus vil que le moindre de ses subjects. Ille beatus introrsum est: istius bracteata felicitas est. La coüardise, l'irresolution, l'ambition, le despit et l'envie l'agitent comme un autre: Non enim gazæ, neque consularis Summovet lictor, miseros tumultus Mentis et curas laqueata circum Tecta volantes: et le soing et la crainte le tiennent à la gorge au milieu de ses armées. Re veràque metus hominum, curæque sequaces, Nec metuunt sonitus armorum, nec fera tela, Audactérque inter reges, rerúmque potentes Versantur, neque fulgorem reverentur ab auro. La fiebvre, la migraine et la goutte l'espargnent elles non plus que nous? Quand la vieillesse luy sera sur les espaules, les archers de sa garde l'en deschargeront ils? Quand la frayeur de la mort le transira, se r'asseurera il par l'assistance des gentils-hommes de sa chambre? Quand il sera en jalousie et caprice, nos bonnettades le remettront elles? Ce ciel de lict tout enflé d'or et de perles, n'a aucune vertu à rappaiser les tranchées d'une vertu colique. Nec calidæ citius decedunt corpore febres, Textilibus si in picturis ostróque rubenti Jacteris, quam si plebeia in veste cubandum est. Les flateurs du grand Alexandre, luy faisoyent à croire qu'il estoit fils de Jupiter: un jour estant blessé, regardant escouler le sang de sa playe: Et bien qu'en dites vous? fit-il: est-ce pas icy un sang vermeil, et purement humain? il n'est pas de la trampe de celuy que Homere fait escouler de la playe des dieux. Hermodorus le poëte avoit fait des vers en l'honneur d'Antigonus, où il l'appelloit fils du Soleil: et luy au contraire: Celuy, dit-il, qui vuide ma chaize percée, sçait bien qu'il n'en est rien. C'est un homme pour tous potages: Et si de soy-mesmes c'est un homme mal né, l'empire de l'univers ne le sçauroit rabiller. puellæ Hunc rapiant, quicquid calcaverit hic, rosa fiat. Quoy pour cela, si c'est une ame grossiere et stupide? la volupté mesme et le bon heur, ne s'apperçoivent point sans vigueur et sans esprit. hæc perinde sunt, ut illius animus qui ea possidet, Qui uti scit, ei bona, illi qui non utitur rectè, mala. Les biens de la fortune tous tels qu'ils sont, encores faut il avoir le sentiment propre à les savourer: C'est le jouïr, non le posseder, qui nous rend hëureux. Non domus et fundus, non æris acervus et auri, Ægroto domini deduxit corpore febres, Non animo curas, valeat possessor oportet, Qui comportatis rebus benè cogitat uti. Qui cupit, aut metuit, juvat illum sic domus aut res, Ut lippum pictæ tabulæ, fomenta podagram. Il est un sot, son goust est mousse et hebeté; il n'en jouït non plus qu'un morfondu de la douceur du vin Grec, ou qu'un cheval de la richesse du harnois, duquel on l'a paré. Tout ainsi comme Platon dit, que la santé, la beauté, la force, les richesses, et tout ce qui s'appelle bien, est egalement mal à l'injuste, comme bien au juste, et le mal au rebours. Et puis, où le corps et l'ame sont en mauvais estat, à quoy faire ces commoditez externes? veu que la moindre picqueure d'espingle, et passion de l'ame, est suffisante à nous oster le plaisir de la monarchie du monde: A la premiere strette que luy donne la goutte, il a beau estre Sire et Majesté, Totus et argento conflatus, totus et auro. perd il pas le souvenir de ses palais et de ses grandeurs? S'il est en colere, sa principauté le garde elle de rougir, de paslir, de grincer les dents comme un fol? Or si c'est un habile homme et bien né, la royauté adjouste peu à son bon heur: Si ventri bene, si lateri est pedibusque tuis, nil Divitiæ poterunt regales addere majus. il voit que ce n'est que biffe et piperie. Oui à l'adventure il sera de l'advis du Roy Seleucus, Que qui sçauroit le poix d'un sceptre, ne daigneroit l'amasser quand il le trouveroit à terre: il le disoit pour les grandes et penibles charges, qui touchent un bon Roy. Certes ce n'est pas peu de chose que d'avoir à regler autruy, puis qu'à regler nous mesmes, il se presente tant de difficultez. Quant au commander, qui semble estre si doux; considerant l'imbecillité du jugement humain, et la difficulté du chois és choses nouvelles et doubteuses, je suis fort de cet advis, qu'il est bien plus aisé et plus plaisant de suivre, que de guider: et que c'est un grand sejour d'esprit de n'avoir à tenir qu'une voye tracée, et à respondre que de soy: Ut satiús multo jam sit, parere quietum, Quam regere imperio res velle. Joint que Cyrus disoit, qu'il n'appartenoit de commander à homme, qui ne vaille mieux que ceux à qui il commande. Mais le Roy Hieron en Xenophon dict d'avantage, qu'à la jouyssance des voluptez mesmes, ils sont de pire condition que les privez: d'autant que l'aysance et la facilité, leur oste l'aigre-douce pointe que nous y trouvons. Pinguis amor nimiumque potens, in tædia nobis Vertitur, et stomacho dulcis ut esca nocet. Pensons nous que les enfans de coeur prennent grand plaisir à la musique? La sacieté la leur rend plustost ennuyeuse. Les festins, les danses, les masquarades, les tournois rejouyssent ceux qui ne les voyent pas souvent, et qui ont desiré de les voir: mais à qui en faict ordinaire, le goust en devient fade et mal plaisant: ny les dames ne chatouillent celuy qui en jouyt à coeur saoul. Qui ne se donne loisir d'avoir soif, ne sçauroit prendre plaisir à boire. Les farces des bateleurs nous res- jouissent, mais aux jouëurs elles servent de corvée. Et qu'il soit ainsi, ce sont delices aux Princes, c'est leur feste, de se pouvoir quelque fois travestir, et démettre à la façon de vivre basse et populaire. Plerumque gratæ principibus vices, Mundæque parvo sub lare pauperum Coenæ sine aulæis Et ostro, Solicitam explicuere frontem. Il n'est rien si empeschant, si desgouté que l'abondance. Quel appetit ne se rebuteroit, à veoir trois cents femmes à sa merci, comme les a le grand Seigneur en son serrail? Et quel appetit et visage de chasse, s'estoit reservé celuy de ses ancestres, qui n'alloit jamais aux champs, à moins de sept mille fauconniers? Et outre cela, je croy, que ce lustre de grandeur, apporte non legeres incommoditez à la jouyssance des plaisirs plus doux: ils sont trop esclairez et trop en butte. Et je ne sçay comment on requiert plus d'eux de cacher et couvrir leur faute: Car ce qui est à nous indiscretion, à eux le peuple juge que ce soit tyrannie, mespris, et desdain des loix: Et outre l'inclination au vice, il semble qu'ils y adjoustent, encore le plaisir de gourmander, et sousmettre à leurs pieds les observances publiques. De vray Platon en son Gorgias, definit tyran celuy qui a licence en une cité d'y faire tout ce qui luy plaist. Et souvent à cette cause, la montre et publication de leur vice, blesse plus que le vice mesme. Chacun craint à estre espié et contrerollé: ils le sont jusques à leurs contenances et à leurs pensees; tout le peuple estimant avoir droict et interest d'en juger. Outre ce que les taches s'agrandissent selon l'eminence et clarté du lieu, où elles sont assises: et qu'un seing et une verrue au front, paroissent plus que ne faict ailleurs une balafre. Voyla pourquoy les poëtes feignent les amours de Jupiter conduites soubs autre visage que le sien: et de tant de practiques amoureuses qu'ils luy attribuent, il n'en est qu'une seule, ce me semble, où il se trouve en sa grandeur et Majesté. Mais revenons à Hieron: il recite aussi combien il sent d'incommoditez en sa royauté, pour ne pouvoir aller et voyager en liberté, estant comme prisonnier dans les limites de son païs: et qu'en toutes ses actions il se trouve enveloppé d'une facheuse presse. De vray, à voir les nostres tous seuls à table, assiegez de tant de parleurs et regardans inconnuz, j'en ay eu souvent plus de pitié que d'envie. Le Roy Alphonse disoit que les asnes estoyent en cela de meilleure condition que les Roys: leurs maistres les laissent paistre à leur aise, là où les Roys ne peuvent pas obtenir cela de leurs serviteurs. Et ne m'est jamais tombé en fantasie, que ce fust quelque notable commodité à la vie d'un homme d'entendement, d'avoir une vingtaine de contrerolleurs à sa chaise percée: ny que les services d'un homme qui a dix mille livres de rente, ou qui a pris Casal, ou defendu Siene, luy soyent plus commodes et acceptables, que d'un bon valet et bien experimenté. Les avantages principesques sont quasi avantages imaginaires: Chaque degré de fortune a quelque image de principauté. Cæsar appelle Roytelets, tous les Seigneurs ayans justice en France de son temps. De vray, sauf le nom de Sire, on va bien avant avec nos Roys. Et voyez aux Provinces esloingnées de la Cour, nommons Bretaigne pour exemple, le train, les subjects, les officiers, les occupations, le service et cerimonie d'un Seigneur retiré et casanier, nourry entre ses valets; et voyez aussi le vol de son imagination, il n'est rien plus royal: il oyt parler de son maistre une fois l'an, comme du Roy de Perse: et ne le recognoit, que par quelque vieux cousinage, que son secretaire tient en registre. A la verité nos loix sont libres assez; et le pois de la souveraineté ne touche un gentil-homme François, à peine deux fois en sa vie: La subjection essentielle et effectuelle, ne regarde d'entre nous, que ceux qui s'y convient, et qui ayment à s'honnorer et enrichir par tel service: car qui se veut tapir en son foyer, et sçait conduire sa maison sans querelle, et sans procés, il est aussi libre que le Duc de Venise. Paucos servitus, plures servitutem tenent. Mais sur tout Hieron faict cas, dequoy il se voit privé de toute amitié et societé mutuelle: en laquelle consiste le plus parfait et doux fruict de la vie humaine. Car quel tesmoignage d'affection et de bonne volonté, puis-je tirer de celuy, qui me doit, vueille il ou non, tout ce qu'il peut? Puis-je faire estat de son humble parler et courtoise reverence, veu qu'il n'est pas en luy de me la refuser? L'honneur que nous recevons de ceux qui nous craignent, ce n'est pas honneur: ces respects se doivent à la royauté, non à moy. maximum hoc regni bonum est, Quod facta domini cogitur populus sui Quam ferre, tam laudare. Vois-je pas que le meschant, le bon Roy, celuy qu'on haït, celuy qu'on ayme, autant en a l'un que l'autre: de mesmes apparences, de mesme ceremonie, estoit servy mon predecesseur, et le sera mon successeur: Si mes subjects ne m'offencent pas, ce n'est tesmoignage d'aucune bonne affection: pourquoy le prendray-je en cette part-là, puis qu'ils ne pourroient quand ils voudroient? Nul ne me suit pour l'amitié, qui soit entre luy et moy: car il ne s'y sçauroit coudre amitié, où il y a si peu de relation et de correspondance. Ma hauteur m'a mis hors du commerce des hommes: il y a trop de disparité et de disproportion: Ils me suivent par contenance et par coustume, ou plus tost que moy ma fortune, pour en accroistre la leur: Tout ce qu'ils me dient, et font, ce n'est que fard, leur liberté estant bridée de toutes parts par la grande puissance que j'ay sur eux: je ne voy rien autour de moy que couvert et masqué. Ses courtisans loüoient un jour Julian l'Empereur de faire bonne justice: Je m'enorgueillirois volontiers, dit-il, de ces loüanges, si elles venoient de personnes, qui ozassent accuser ou mesloüer mes actions contraires, quand elles y seroient. Toutes les vraies commoditez qu'ont les Princes, leurs sont communes avec les hommes de moyenne fortune: C'est à faire aux Dieux, de monter des chevaux aislez, et se paistre d'Ambrosie: ils n'ont point d'autre sommeil et d'autre appetit que le nostre: leur acier n'est pas de meilleure trempe, que celuy dequoy nous nous armons; leur couronne ne les couvre ny du soleil, ny de la pluie. Diocletian qui en portoit une si reverée et si fortunée, la resigna pour se retirer au plaisir d'une vie privée: et quelque temps apres, la necessité des affaires publiques, requerant qu'il revinst en prendre la charge, il respondit à ceux qui l'en prioient: Vous n'entreprendriez pas de me persuader cela, si vous aviez veu le bel ordre des arbres, que j'ay moymesme planté chez moy, et les beaux melons que j'y ay semez. A l'advis d'Anacharsis le plus heureux estat d'une police, seroit où toutes autres choses estants esgales, la precedence se mesureroit à la vertu, et le rebut au vice. Quand le Roy Pyrrhus entreprenoit de passer en Italie, Cyneas son sage conseiller luy voulant faire sentir la vanité de son ambition: Et bien Sire, luy demanda-il, à quelle fin dressez vous cette grande entreprinse? Pour me faire maistre de l'Italie, respondit-il soudain: Et puis, suyvit Cyneas, cela faict? Je passeray, dit l'autre, en Gaule et en Espaigne: Et apres? Je m'en iray subjuguer l'Afrique, et en fin, quand j'auray mis le monde en ma subjection, je me reposeray et vivray content et à mon aise. Pour Dieu, Sire, rechargea lors Cyneas, dictes moy, à quoy il tient que vous ne soyez des à present, si vous voulez, en cet estat? Pourquoy ne vous logez vous des cette heure, où vous dites aspirer, et vous espargnez tant de travail et de hazard, que vous jettez entre deux? Nimirum quia non bene norat quæ esset habendi Finis, et omnino quoad crescat vera voluptas. Je m'en vais clorre ce pas par un verset ancien, que je trouve singulierement beau à ce propos: Mores cuique sui fingunt fortunam. CHAPITRE XLIII Des loix somptuaires LA façon dequoy nos loix essayent à regler les foles et vaines despences des tables, et vestemens, semble estre contraire à sa fin. Le vray moyen, ce seroit d'engendrer aux hommes le mespris de l'or et de la soye, comme de choses vaines et inutiles: et nous leur augmentons l'honneur et le prix, qui est une bien inepte façon pour en dégouster les hommes. Car dire ainsi, Qu'il n'y aura que les Princes qui mangent du turbot, qui puissent porter du velours et de la tresse d'or, et l'interdire au peuple, qu'est-ce autre chose que mettre en credit ces choses là, et faire croistre l'envie à chacun d'en user? Que les Roys quittent hardiment ces marques de grandeur, ils en ont assez d'autres; tels excez sont plus excusables à tout autre qu'à un prince. Par l'exemple de plusieurs nations, nous pouvons apprendre assez de meilleures façons de nous distinguer exterieurement, et nos degrez (ce que j'estime à la verité, estre bien requis en un estat) sans nourrir pour cet effect, cette corruption et incommodité si apparente: C'est merveille comme la coustume en ces choses indifferentes plante aisément et soudain le pied de son authorité. A peine fusmes nous un an, pour le dueil du Roy Henry second, à porter du drap à la cour, il est certain que desja à l'opinion d'un chacun, les soyes estoient venuës à telle vilité, que si vous en voyiez quelqu'un vestu, vous en faisiez incontinent quelque homme de ville. Elles estoient demeurées en partage aux medecins et aux chirurgiens: et quoy qu'un chacun fust à peu pres vestu de mesme, si y avoit-il d'ailleurs assez de distinctions apparentes, des qualitez des hommes. Combien soudainement viennent en honneur parmy nos armées, les pourpoins crasseux de chamois et de toille; et la pollisseure et richesse des vestements à reproche et à mespris? Que les Roys commencent à quitter ces despences, ce sera faict en un mois sans edict, et sans ordonnance; nous irons tous apres. La Loy devroit dire au rebours, Que le cramoisy et l'orfeverie est defenduë à toute espece de gens, sauf aux basteleurs et aux courtisanes. De pareille invention corrigea Zeleucus, les meurs corrompuës des Locriens: Ses ordonnances estoient telles: Que la femme de condition libre, ne puisse mener apres elle plus d'une chambriere, sinon lors qu'elle sera yvre: ny ne puisse sortir hors la ville de nuict, ny porter joyaux d'or à l'entour de sa personne, ny robbe enrichie de broderie, si elle n'est publique et putain: que sauf les ruffiens, à homme ne loise porter en son doigt anneau d'or, ny robbe delicate, comme sont celles des draps tissus en la ville de Milet. Et ainsi par ces exceptions honteuses, il divertissoit ingenieusement ses citoyens des superfluitez et delices pernicieuses. C'estoit une tres-utile maniere d'attirer par honneur et ambition, les hommes à leur devoir et à l'obeissance. Nos Roys peuvent tout en telles reformations externes: leur inclination y sert de loy. Quicquid principes faciunt, præcipere videntur. Le reste de la France prend pour regle la regle de la Cour. Qu'ils se desplaisent de cette vilaine chaussure, qui montre si à descouvert nos membres occultes: ce lourd grossissement de pourpoins, qui nous faict tous autres que nous ne sommes, si incommode à s'armer: ces longues tresses de poil effeminees: cet usage de baiser ce que nous presentons à nos compaignons, et nos mains en les saluant: ceremonie deuë autresfois aux seuls Princes: et qu'un gentil- homme se trouve en lieu de respect, sans espée à son costé, tout esbraillé, et destaché, comme s'il venoit de la garderobbe: et que contre la forme de nos peres, et la particuliere liberté de la noblesse de ce Royaume, nous nous tenons descouverts bien loing autour d'eux, en quelque lieu qu'ils soyent: et comme autour d'eux, autour de cent autres; tant nous avons de tiercelets et quartelets de Roys: et ainsi d'autres pareilles introductions nouvelles et vitieuses: elles se verront incontinent esvanouyes et descriées. Ce sont erreurs superficielles, mais pourtant de mauvais prognostique: et sommes advertis que le massif se desment, quand nous voyons fendiller l'enduict, et la crouste de nos parois. Platon en ses Loix, n'estime peste au monde plus dommageable à sa cité, que de laisser prendre liberté à la jeunesse, de changer en accoustrements, en gestes, en danses, en exercices et en chansons, d'une forme à une autre: remuant son jugement, tantost en cette assiette, tantost en cette la: courant apres les nouvelletez, honorant leurs inventeurs: par où les moeurs se corrompent, et les anciennes institutions, viennent à desdein et à mesprix. En toutes choses, sauf simplement aux mauvaises, la mutation est à craindre: la mutation des saisons, des vents, des vivres, des humeurs. Et nulles loix ne sont en leur vray credit, que celles ausquelles Dieu a donné quelque ancienne durée: de mode, que personne ne sçache leur naissance, ny qu'elles ayent jamais esté autres. CHAPITRE XLIV Du dormir LA raison nous ordonne bien d'aller tousjours mesme chemin, mais non toutesfois mesme train: Et ores que le sage ne doive donner aux passions humaines, de se fourvoyer de la droicte carriere, il peut bien sans interest de son devoir, leur quitter aussi, d'en haster ou retarder son pas, et ne se planter comme un Colosse immobile et impassible. Quand la vertu mesme seroit incarnée, je croy que le poux luy battroit plus fort allant à l'assaut, qu'allant disner: voire il est necessaire qu'elle s'eschauffe et s'esmeuve. A cette cause j'ay remarqué pour chose rare, de voir quelquefois les grands personnages, aux plus hautes entreprinses et importans affaires, se tenir si entiers en leur assiette, que de n'en accourcir pas seulement leur sommeil. Alexandre le grand, le jour assigné à cette furieuse bataille contre Darius, dormit si profondement, et si haute matinée, que Parmenion fut contraint d'entrer en sa chambre, et approchant de son lict, l'appeller deux ou trois fois par son nom, pour l'esveiller, le temps d'aller au combat le pressant. L'Empereur Othon ayant resolu de se tuer, cette mesme nuit, apres avoir mis ordre à ses affaires domestiques, partagé son argent à ses serviteurs, et affilé le tranchant d'une espée dequoy il se vouloit donner, n'attendant plus qu'à sçavoir si chacun de ses amis s'estoit retiré en seureté, se print si profondement à dormir, que ses valets de chambre l'entendoient ronfler. La mort de cet Empereur a beaucoup de choses pareilles à celle du grand Caton, et mesmes cecy: car Caton estant prest à se deffaire, cependant qu'il attendoit qu'on luy rapportast nouvelles si les senateurs qu'il faisoit retirer, s'estoient eslargis du port d'Utique, se mit si fort à dormir, qu'on l'oyoit souffler de la chambre voisine: et celuy qu'il avoit envoyé vers le port, l'ayant esveillé, pour luy dire que la tourmente empeschoit les senateurs de faire voile à leur aise, il y en renvoya encore un autre, et se r'enfonçant dans le lict, se remit encore à sommeiller, jusques à ce que ce dernier l'asseura de leur partement. Encore avons nous dequoy le comparer au faict d'Alexandre, en ce grand et dangereux orage, qui le menassoit, par la sedition du Tribun Metellus, voulant publier le decret du rappel de Pompeius dans la ville avecques son armée, lors de l'émotion de Catilina: auquel decret Caton seul insistoit, et en avoient eu Metellus et luy, de grosses paroles et grandes menasses au Senat: mais c'estoit au lendemain en la place, qu'il falloit venir à l'execution; où Metellus, outre la faveur du peuple et de Cæsar conspirant lors aux advantages de Pompeius, se devoit trouver, accompagné de force esclaves estrangers, et escrimeurs à outrance, et Caton fortifié de sa seule constance: de sorte que ses parens, ses domestiques, et beaucoup de gens de bien, en estoyent en grand soucy: et en y eut qui passerent la nuict ensemble, sans vouloir reposer, ny boire, ny manger, pour le danger qu'ils luy voyoient preparé: mesme sa femme, et ses soeurs ne faisoyent que pleurer et se tourmenter en sa maison: là où luy au contraire, reconfortoit tout le monde: et apres avoir souppé comme de coustume, s'en alla coucher et dormir de fort profond sommeil, jusques au matin, que l'un de ses compagnons au Tribunat, le vint esveiller pour aller à l'escarmouche. La connoissance, que nous avons de la grandeur de courage, de cet homme, par le reste de sa vie, nous peut faire juger en toute seureté, que cecy luy partoit d'une ame si loing eslevée au dessus de tels accidents, qu'il n'en daignoit entrer en cervelle, non plus que d'accidens ordinaires. En la bataille navale qu'Augustus gaigna contre Sextus Pompeius en Sicile, sur le point d'aller au combat, il se trouva pressé d'un si profond sommeil, qu'il fallut que ses amis l'esveillassent, pour donner le signe de la bataille. Cela donna occasion à M. Antonius de luy reprocher depuis, qu'il n'avoit pas eu le coeur, seulement de regarder les yeux ouverts, l'ordonnance de son armée; et de n'avoir osé se presenter aux soldats, jusques à ce qu'Agrippa luy vint annoncer la nouvelle de la victoire, qu'il avoit eu sur ses ennemis. Mais quant au jeune Marius, qui fit encore pis (car le jour de sa derniere journée contre Sylla, apres avoir ordonné son armée, et donné le mot et signe de la bataille, il se coucha dessoubs un arbre à l'ombre, pour se reposer, et s'endormit si serré, qu'à peine se peut-il esveiller de la route et fuitte de ses gens, n'ayant rien veu du combat) ils disent que ce fut pour estre si extremement aggravé de travail, et de faute de dormir, que nature n'en pourroit plus. Et à ce propos les medecins adviseront si le dormir est si necessaire, que nostre vie en dépende; car nous trouvons bien, qu'on fit mourir le Roy Perseus de Macedoine prisonnier à Rome, luy empeschant le sommeil, mais Pline en allegue, qui ont vescu long temps sans dormir. Chez Herodote, il y a des nations, ausquelles les hommes dorment et veillent par demy années. Et ceux qui escrivent la vie du sage Epimenides, disent, qu'il dormit cinquante sept ans de suitte. CHAPITRE XLV De la battaille de Dreux IL y eut tout plein de rares accidens en nostre battaille de Dreux: mais ceux qui ne favorisent pas fort la reputation de M. de Guyse, mettent volontiers en avant, qu'il ne se peut excuser d'avoir faict alte, et temporisé avec les forces qu'il commandoit, cependant qu'on enfonçoit monsieur le Connestable chef de l'armée, avecques l'artillerie: et qu'il valoit mieux se hazarder, prenant l'ennemy par flanc, qu'attendant l'advantage de le voir en queuë, souffrir une si lourde perte. Mais outre ce, que l'issuë en tesmoigna, qui en debattra sans passion, me confessera aisément, à mon advis, que le but et la visée, non seulement d'un capitaine, mais de chasque soldat, doit regarder la victoire en gros; et que nulles occurrences particulieres, quelque interest qu'il y ayt, ne le doivent divertir de ce point là. Philopoemen en une rencontre de Machanidas, ayant envoyé devant pour attaquer l'escarmouche, bonne trouppe d'archers et gens de traict: et l'ennemy apres les avoir renversez, s'amusant à les poursuivre à toute bride, et coulant apres sa victoire le long de la battaille où estoit Philopoemen, quoy que ses soldats s'en esmeussent, il ne fut d'advis de bouger de sa place, ny de se presenter à l'ennemy, pour secourir ses gens: ains les ayant laissé chasser et mettre en pieces à sa veue, commença la charge sur les ennemis au battaillon de leurs gens de pied, lors qu'il les vid tout à fait abandonnez de leurs gens de cheval: et bien que ce fussent Lacedemoniens, d'autant qu'il les prit à l'heure, que pour tenir tout gaigné, ils commençoient à se desordonner, il en vint aisément à bout, et cela fait se mit à poursuivre Machanidas. Ce cas est germain à celuy de Monsieur de Guise. En cette aspre battaille d'Agesilaus contre les Boetiens, que Xenophon qui y estoit, dit estre la plus rude qu'il eust oncques veu, Agesilaus refusa l'avantage que fortune luy presentoit, de laisser passer le battaillon des Boetiens, et les charger en queuë, quelque certaine victoire qu'il en previst, estimant qu'il y avoit plus d'art que de vaillance; et pour montrer sa prouësse d'une merveilleuse ardeur de courage, choisit plustost de leur donner en teste: mais aussi fut-il bien battu et blessé, et contraint en fin se démesler, et prendre le party qu'il avoit refusé au commencement, faisant ouvrir ses gens, pour donner passage à ce torrent de Boetiens: puis quand ils furent passez, prenant garde qu'ils marcheoyent en desordre, comme ceux qui cuidoyent bien estre hors de tout danger, il les fit suivre, et charger par les flancs: mais pour cela ne les peut-il tourner en fuitte à val de route; ains se retirerent le petit pas, montrants tousjours les dents, jusques à ce qu'ils se furent rendus à sauveté. CHAPITRE XLVI Des noms QUELQUE diversité d'herbes qu'il y ait, tout s'enveloppe sous le nom de salade. De mesme, sous la consideration des noms, je m'en voy faire icy une galimafrée de divers articles. Chaque nation a quelques noms qui se prennent, je ne sçay comment, en mauvaise part: et à nous Jehan, Guillaume, Benoist. Item, il semble y avoir en la genealogie des Princes, certains noms fatalement affectez: comme des Ptolomées à ceux d'Ægypte, des Henrys en Angleterre, Charles en France, Baudoins en Flandres, et en nostre ancienne Aquitaine des Guillaumes, d'où lon dit que le nom de Guienne est venu: par un froid rencontre, s'il n'en y avoit d'aussi cruds dans Platon mesme. Item, c'est une chose legere, mais toutefois digne de memoire pour son estrangeté, et escripte par tesmoin oculaire, que Henry Duc de Normandie, fils de Henry second Roy d'Angleterre, faisant un festin en France, l'assemblée de la noblesse y fut si grande, que pour passe-temps, s'estant divisée en bandes par la ressemblance des noms: en la premiere troupe qui fut des Guillaumes, il se trouva cent dix Chevaliers assis à table portans ce nom, sans mettre en comte les simples gentils-hommes et serviteurs. Il est autant plaisant de distribuer les tables par les noms des assistans, comme il estoit à l'Empereur Geta, de faire distribuer le service de ses mets, par la consideration des premieres lettres du nom des viandes: on servoit celles qui se commençoient par m: mouton, marcassin, merlus, marsoin, ainsi des autres. Item, il se dit qu'il fait bon avoir bon nom, c'est à dire credit et reputation: mais encore à la verité est-il commode, d'avoir un nom qui aisément se puisse prononcer et mettre en memoire: car les Roys et les grands nous en cognoissent plus aisément, et oublient plus mal volontiers; et de ceux mesmes qui nous servent, nous commandons plus ordinairement et employons ceux, desquels les noms se presentent le plus facilement à la langue. J'ay veu le Roy Henry second, ne pouvoir nommer à droit un gentil-homme de ce quartier de Gascongne; et à une fille de la Royne, il fut luy mesme d'advis de donner le nom general de la race, par ce que celuy de la maison paternelle luy sembla trop divers. Et Socrates estime digne du soing paternel, de donner un beau nom aux enfants. Item, on dit que la fondation de nostre Dame la grand' à Poitiers, prit origine de ce qu'un jeune homme desbauché, logé en cet endroit, ayant recouvré une garce, et luy ayant d'arrivée demandé son nom, qui estoit Marie, se sentit si vivement espris de religion et de respect de ce nom Sacrosainct de la Vierge mere de nostre Sauveur, que non seulement il la chassa soudain, mais en amanda tout le reste de sa vie: et qu'en consideration de ce miracle, il fut basty en la place, où estoit la maison de ce jeune homme, une chapelle au nom de nostre Dame, et depuis l'Eglise que nous y voyons. Cette correction voyelle et auriculaire, devotieuse, tira droit à l'ame: cette autre suivante, de mesme genre, s'insinüa par les sens corporels. Pythagoras estant en compagnie de jeunes hommes, lesquels il sentit complotter, eschauffez de la feste, d'aller violer une maison pudique, commanda à la menestriere, de changer de ton: et par une musique poisante, severe, et spondaïque, enchanta tout doucement leur ardeur, et l'endormit. Item, ne dira pas la posterité, que nostre reformation d'aujourd'huy ait esté delicate et exacte, de n'avoir pas seulement combattu les erreurs, et les vices, et rempli le monde de devotion, d'humilité, d'obeïssance, de paix, et de toute espece de vertu; mais d'avoir passé jusques à combattre ces anciens noms de nos baptesmes, Charles, Loys, François, pour peupler le monde de Mathusalem, Ezechiel, Malachie, beaucoup mieux sentans de la foy? Un gentil-homme mien voisin, estimant les commoditez du vieux temps au prix du nostre, n'oublioit pas de mettre en compte, la fierté et magnificence des noms de la noblesse de ce temps là, Dom Grumedan, Quedragan, Agesilan, et qu'à les ouïr seulement sonner, il se sentoit qu'ils avoyent esté bien autres gens, que Pierre, Guillot, et Michel. Item, je sçay bon gré à Jacques Amiot d'avoir laissé dans le cours d'un'oraison Françoise, les noms Latins tous entiers, sans les bigarrer et changer, pour leur donner une cadence Françoise. Cela sembloit un peu rude au commencement: mais des-ja l'usage par le credit de son Plutarque, nous en a osté toute l'estrangeté. J'ay souhaité souvent, que ceux qui escrivent les histoires en Latin, nous laissassent nos noms tous tels qu'ils sont: car en faisant de Vaudemont, Vallemontanus, et les metamorphosant, pour les garber à la Grecque ou à la Romaine, nous ne sçavons où nous en sommes, et en perdons la cognoissance. Pour clorre nostre compte; c'est un vilain usage et de tres-mauvaise consequence en nostre France, d'appeller chacun par le nom de sa terre et Seigneurie, et la chose du monde, qui faict plus mesler et mescognoistre les races. Un cadet de bonne maison, ayant eu pour son appanage une terre, sous le nom de laquelle il a esté cognu et honnoré, ne peut honnestement l'abandonner: dix ans apres sa mort, la terre s'en va à un estranger, qui en fait de mesmes: devinez où nous sommes, de la cognoissance de ces hommes. Il ne faut pas aller querir d'autres exemples, que de nostre maison Royalle, ou autant de partages, autant de surnoms: cependant l'originel de la tige nous est eschappé. Il y a tant de liberté en ces mutations, que de mon temps je n'ay veu personne eslevé par la fortune à quelque grandeur extraordinaire, à qui on n'ait attaché incontinent des tiltres genealogiques, nouveaux et ignorez à son pere, et qu'on n'ait anté en quelque illustre tige: Et de bonne fortune les plus obscures familles, sont plus idoynes à falsification. Combien avons nous de gentils-hommes en France, qui sont de Royalle race selon leurs comptes? plus ce crois-je que d'autres. Fut-il pas dict de bonne grace par un de mes amis? Ils estoyent plusieurs assemblez pour la querelle d'un Seigneur, contre un autre; lequel autre, avoit à la verité quelque prerogative de tiltres et d'alliances, eslevées au dessus de la commune noblesse. Sur le propos de cette prerogative, chacun cherchant à s'esgaler à luy, alleguoit, qui un'origine, qui un'autre, qui la ressemblance du nom, qui des armes, qui une vieille pancharte domestique: et le moindre se trouvoit arriere-fils de quelque Roy d'outremer. Comme ce fut à disner, cettuy-cy, au lieu de prendre sa place, se recula en profondes reverences, suppliant l'assistance de l'excuser, de ce que par temerité il avoit jusques lors vescu avec eux en compagnon: mais qu'ayant esté nouvellement informé de leurs vieilles qualitez, il commençoit à les honnorer selon leurs degrez, et qu'il ne luy appartenoit pas de se soir parmy tant de Princes. Apres sa farce, il leur dit mille injures: Contentez vous de par Dieu, de ce dequoy nos peres se sont contentez: et de ce que nous sommes; nous sommes assez si nous le sçavons bien maintenir: ne desadvouons pas la fortune et condition de noz ayeulx, et ostons ces sottes imaginations, qui ne peuvent faillir à quiconque a l'impudence de les alleguer. Les armoiries n'ont de seurté, non plus que les surnoms. Je porte d'azur semé de trefles d'or, à une pate de Lyon de mesme, armée de gueules, mise en face. Quel privilege a cette figure, pour demeurer particulierement en ma maison? un gendre la transportera en une autre famille; quelque chetif acheteur en fera ses premieres armes: il n'est chose où il se rencontre plus de mutation et de confusion. Mais cette consideration me tire par force à un autre champ. Sondons un peu de pres, et pour Dieu regardons, à quel fondement nous attachons cette gloire et reputation, pour laquelle se boulleverse le monde: où asseons nous cette renommée, que nous allons questant avec si grand' peine? C'est en somme Pierre ou Guillaume, qui la porte, prend en garde, et à qui elle touche. O la courageuse faculté que l'esperance: qui en un subject mortel, et en un moment, va usurpant l'infinité, l'immensité, et remplissant l'indigence de son maistre, de la possession de toutes les choses qu'il peut imaginer et desirer, autant qu'elle veut! Nature nous a là donné, un plaisant jouët. Et ce Pierre ou Guillaume, qu'est-ce qu'une voix pour tous potages? ou trois ou quatre traicts de plume, premierement si aisez à varier, que je demanderois volontiers à qui touche l'honneur de tant de victoires, à Guesquin, à Glesquin, ou à Gueaquin? Il y auroit bien plus d'apparence icy, qu'en Lucien que S. mit T. en procez, car non levia aut ludicra petuntur Præmia: Il y va de bon; il est question laquelle de ces lettres doit estre payée de tant de sieges, battailles, blessures, prisons et services faits à la couronne de France, par ce sien fameux Connestable. Nicolas Denisot n'a eu soing que des lettres de son nom, et en a changé toute la contexture, pour en bastir le Conte d'Alsinois qu'il a estrené de la gloire de sa poësie et peinture. Et l'Historien Suetone n'a aymé que le sens du sien, et en ayant privé Lénis, qui estoit le surnom de son pere, a laissé Tranquillus successeur de la reputation de ses escrits. Qui croiroit que le Capitaine Bayard n'eust honneur, que celuy qu'il a emprunté des faicts de Pierre Terrail? et qu'Antoine Escalin se laisse voler à sa veuë tant de navigations et charges par mer et par terre au Capitaine Poulin, et au Baron de la Garde? Secondement ce sont traits de plume communs à mill'hommes. Combien y a-il en toutes les races, des personnes de mesme nom et surnom? Et en diverses races, siecles et païs, combien? L'histoire a cognu trois Socrates, cinq Platons, huict Aristotes, sept Xenophons, vingt Demetrius, vingt Theodores: et pensez combien elle n'en a pas cognu. Qui empesche mon palefrenier de s'appeller Pompée le grand? Mais apres tout, quels moyens, quels ressors y a il qui attachent à mon palefrenier trespassé, ou à cet autre homme qui eut la teste tranchée en Ægypte, et qui joignent à eux, cette voix glorifiée, et ces traits de plume, ainsin honnorez, affin qu'ils s'en advantagent? Id cinerem et manes credis curare sepultos? Quel ressentiment ont les deux compagnons en principale valeur entre les hommes: Epaminondas de ce glorieux vers, qui court tant de siecles pour luy en nos bouches, Consiliis nostris laus est attrita Laconum: et Africanus de cet autre, A sole exoriente, supra Mæotis paludes Nemo est, qui factis me æquiparare queat? Les survivants se chatouillent de la douceur de ces voix: et par icelles solicitez de jalousie et desir, transmettent inconsiderément par fantasie aux trespassez cettuy leur propre ressentiment: et d'une pipeuse esperance se donnent à croire d'en estre capables à leur tour. Dieu le sçait. Toutesfois, ad hæc se Romanus Graiúsque et Barbarus Induperator Erexit, causas discriminis atque laboris Inde habuit, tanto major famæ sitis est, quam Virtutis. CHAPITRE XLVII De l'incertitude de nostre jugement C'EST bien ce que dit ce vers, il y a prou de loy de parler par tout, et pour et contre. Pour exemple: Vinse Hannibal, et non seppe usar' poi Ben la vittoriosa sua ventura. Qui voudra estre de ce party, et faire valoir avecques nos gens, la faute de n'avoir dernierement poursuivy nostre pointe à Moncontour; ou qui voudra accuser le Roy d'Espaigne, de n'avoir sçeu se servir de l'advantage qu'il eut contre nous à Sainct Quentin; il pourra dire cette faute partir d'une ame enyvrée de sa bonne fortune, et d'un courage, lequel plein et gorgé de ce commencement de bon heur, perd le goust de l'accroistre, des-ja par trop empesché à digerer ce qu'il en a: il en a sa brassée toute comble, il n'en peut saisir davantage: indigne que la fortune luy aye mis un tel bien entre mains: car quel profit en sent-il, si neantmoins il donne à son ennemy moyen de se remettre sus? Quell'esperance peut-on avoir qu'il ose un'autrefois attaquer ceux-cy ralliez et remis, et de nouveau armez de despit et de vengeance, qui ne les a osé ou sçeu poursuivre tous rompus et effrayez? Dum fortuna calet, dum conficit omnia terror. Mais en fin, que peut-il attendre de mieux, que ce qu'il vient de perdre? Ce n'est pas comme à l'escrime, où le nombre des touches donne gain: tant que l'ennemy est en pieds, c'est à recommencer de plus belle: ce n'est pas victoire, si elle ne met fin à la guerre. En cette escarmouche où Cæsar eut du pire pres la ville d'Oricum, il reprochoit aux soldats de Pompeius, qu'il eust esté perdu, si leur Capitaine eust sçeu vaincre: et luy chaussa bien autrement les esperons, quand ce fut à son tour. Mais pourquoy ne dira-on aussi au contraire? que c'est l'effect d'un esprit precipiteux et insatiable, de ne sçavoir mettre fin à sa convoitise: que c'est abuser des faveurs de Dieu, de leur vouloir faire perdre la mesure qu'il leur a prescripte: et que de se rejetter au danger apres la victoire, c'est la remettre encore un coup à la mercy de la fortune: que l'une des plus grandes sagesses en l'art militaire, c'est de ne pousser son ennemy au desespoir. Sylla et Marius en la guerre sociale ayans défaict les Marses, en voyans encore une trouppe de reste, qui par desespoir se revenoient jetter à eux, comme bestes furieuses, ne furent pas d'advis de les attendre. Si l'ardeur de Monsieur de Foix ne l'eust emporté à poursuivre trop asprement les restes de la victoire de Ravenne, il ne l'eust pas souillée de sa mort. Toutesfois encore servit la recente memoire de son exemple, à conserver Monsieur d'Anguien de pareil inconvenient, à Serisoles. Il fait dangereux assaillir un homme, à qui vous avez osté tout autre moyen d'eschapper que par les armes: car c'est une violente maistresse d'escole que la necessité: gravissimi sunt morsus irritatæ necessitatis. Vincitur haud gratis jugulo qui provocat hostem. Voyla pourquoy Pharax empescha le Roy de Lacedemone, qui venoit de gaigner la journée contre les Mantineens, de n'aller affronter mille Argiens, qui estoient eschappez entiers, de la desconfiture: ains les laisser couler en liberté, pour ne venir à essayer la vertu picquée et despittée par le malheur. Clodomire Roy d'Aquitaine, apres sa victoire, poursuivant Gondemar Roy de Bourgongne vaincu et fuyant, le força de tourner teste, mais son opiniastreté luy osta le fruict de sa victoire, car il y mourut. Pareillement qui auroit à choisir ou de tenir ses soldats richement et somptueusement armez, ou armez seulement pour la necessité: il se presenteroit en faveur du premier party, duquel estoit Sertorius, Philopoemen, Brutus, Cæsar, et autres, que c'est tousjours un éguillon d'honneur et de gloire au soldat de se voir paré, et un'occasion de se rendre plus obstiné au combat, ayant à sauver ses armes, comme ses biens et heritages. Raison, dit Xenophon, pourquoy les Asiatiques menoyent en leurs guerres, femmes, concubines, avec leurs joyaux et richesses plus cheres. Mais il s'offriroit aussi de l'autre part, qu'on doit plustost oster au soldat le soing de se conserver, que de le luy accroistre: qu'il craindra par ce moyen doublement à se hazarder: joint que c'est augmenter à l'ennemy l'envie de la victoire, par ces riches despouilles: et a lon remarqué que d'autres fois cela encouragea merveilleusement les Romains à l'encontre des Samnites. Antiochus montrant à Hannibal l'armée qu'il preparoit contr'eux pompeuse et magnifique en toute sorte d'equippage, et luy demandant. Les Romains se contenteront- ils de cette armée? S'ils s'en contenteront? respondit-il, vrayement ouy, pour avares qu'ils soyent. Lycurgus deffendoit aux siens non seulement la sumptuosité en leur equippage, mais encore de despouiller leurs ennemis vaincus, voulant, disoit-il, que la pauvreté et frugalité reluisist avec le reste de la battaille. Aux sieges et ailleurs, où l'occasion nous approche de l'ennemy, nous donnons volontiers licence aux soldats de le braver, desdaigner, et injurier de toutes façons de reproches: et non sans apparence de raison. Car ce n'est pas faire peu, de leur oster toute esperance de grace et de composition, en leur representant qu'il n'y a plus ordre de l'attendre de celuy, qu'ils ont si fort outragé, et qu'il ne reste remede que de la victoire. Si est-ce qu'il en mesprit à Vitellius: car ayant affaire à Othon, plus foible en valeur de soldats, des-accoustumez de longue main du faict de la guerre, et amollis par les delices de la ville, il les agassa tant en fin, par ses paroles picquantes, leur reprochant leur pusillanimité, et le regret des Dames et festes, qu'ils venoient de laisser à Rome, qu'il leur remit par ce moyen le coeur au ventre, ce que nuls enhortemens n'avoient sçeu faire: et les attira luy-mesme sur ses bras, où lon ne les pouvoit pousser. Et de vray, quand ce sont injures qui touchent au vif, elles peuvent faire aisément, que celuy qui alloit laschement à la besongne pour la querelle de son Roy, y aille d'une autre affection pour la sienne propre. A considerer de combien d'importance est la conservation d'un chef en un'armée, et que la visée de l'ennemy regarde principalement cette teste, à laquelle tiennent toutes les autres, et en dependent: il semble qu'on ne puisse mettre en doubte ce conseil, que nous voyons avoir esté pris par plusieurs grands chefs, de se travestir et desguiser sur le point de la meslée. Toutesfois l'inconvenient qu'on encourt par ce moyen, n'est pas moindre que celuy qu'on pense fuir: car le capitaine venant à estre mescognu des siens, le courage qu'ils prennent de son exemple et de sa presence, vient aussi quant et quant à leur faillir; et perdant la veuë de ses marques et enseignes accoustumées, ils le jugent ou mort, ou s'estre desrobé desesperant de l'affaire. Et quant à l'experience, nous luy voyons favoriser tantost l'un tantost l'autre party. L'accident de Pyrrhus en la battaille qu'il eut contre le consul Levinus en Italie, nous sert à l'un et l'autre visage: car pour s'estre voulu cacher sous les armes de Demogacles, et luy avoir donné les siennes, il sauva bien sans doute sa vie, mais aussi il en cuida encourir l'autre inconvenient de perdre la journée. Alexandre, Cæsar, Lucullus, aimoient à se marquer au combat par des accoustremens et armes riches, de couleur reluisante et particuliere: Agis, Agesilaus, et ce grand Gilippus au rebours, alloyent à la guerre obscurement couverts, et sans attour imperial. A la battaille de Pharsale entre autres reproches qu'on donne à Pompeius, c'est d'avoir arresté son armée pied coy attendant l'ennemy: pour autant que cela (je des-roberay icy les mots mesmes de Plutarque, qui valent mieux que les miens) affoiblit la violence, que le courir donne aux premiers coups, et quant et quant oste l'eslancement des combattans les uns contre les autres, qui a accoustumé de les remplir d'impetuosité, et de fureur, plus qu'autre chose, quand ils viennent à s'entrechocquer de roideur, leur augmentant le courage par le cry et la course: et rend la chaleur des soldats en maniere de dire refroidie et figée. Voyla ce qu'il dit pour ce rolle. Mais si Cæsar eust perdu, qui n'eust peu aussi bien dire, qu'au contraire, la plus forte et roide assiette, est celle en laquelle on se tient planté sans bouger, et que qui est en sa marche arresté, resserrant et espargnant pour le besoing, sa force en soy-mesmes, a grand advantage contre celuy qui est esbranlé, et qui a desja consommé à la course la moitié de son haleine? outre ce que l'armée estant un corps de tant de diverses pieces, il est impossible qu'elle s'esmeuve en cette furie, d'un mouvement si juste, qu'elle n'en altere ou rompe son ordonnance: et que le plus dispost ne soit aux prises, avant que son compagnon le secoure. En cette villaine battaille des deux freres Perses, Clearchus Lacedemonien, qui commandoit les Grecs du party de Cyrus, les mena tout bellement à la charge, sans se haster: mais à cinquante pas pres, il les mit à la course: esperant par la brieveté de l'espace, mesnager et leur ordre, et leur haleine: leur donnant cependant l'avantage de l'impetuosité, pour leurs personnes, et pour leurs armes à trait. D'autres ont reglé ce doubte en leur armée de cette maniere: Si les ennemis vous courent sus, attendez les de pied coy: s'ils vous attendent de pied coy, courez leur sus. Au passage que l'Empereur Charles cinquiesme fit en Provence, le Roy François fut au propre d'eslire, ou de luy aller au devant en Italie, ou de l'attendre en ses terres: et bien qu'il considerast combien c'est d'avantage, de conserver sa maison pure et nette des troubles de la guerre, afin qu'entiere en ses forces, elle puisse continuellement fournir deniers, et secours au besoing: que la necessité des guerres porte à tous les coups, de faire le gast, ce qui ne se peut faire bonnement en nos biens propres, et si le païsant ne porte pas si doucement ce ravage de ceux de son party, que de l'ennemy, en maniere qu'il s'en peut aysément allumer des seditions, et des troubles parmy nous: que la licence de desrober et piller, qui ne peut estre permise en son païs, est un grand support aux ennuis de la guerre: et qui n'a autre esperance de gain que sa solde, il est mal aisé qu'il soit tenu en office, estant à deux pas de sa femme et de sa retraicte: que celuy qui met la nappe, tombe tousjours des despens: qu'il y a plus d'allegresse à assaillir qu'à deffendre: et que la secousse de la perte d'une battaille dans nos entrailles, est si violente, qu'il est malaisé qu'elle ne croulle tout le corps, attendu qu'il n'est passion contagieuse, comme celle de la peur, ny qui se prenne si aisément à credit, et qui s'espande plus brusquement: et que les villes qui auront ouy l'esclat de cette tempeste à leurs portes, qui auront recueilly leurs Capitaines et soldats tremblans encore, et hors d'haleine, il est dangereux sur la chaude, qu'ils ne se jettent à quelque mauvais party: Si est-ce qu'il choisit de r'appeller les forces qu'il avoit delà les monts, et de voir venir l'ennemy. Car il peut imaginer au contraire, qu'estant chez luy et entre ses amis, il ne pouvoit faillir d'avoir planté de toutes commoditez, les rivieres, les passages à sa devotion, luy conduiroient et vivres et deniers, en toute seureté et sans besoing d'escorte: qu'il auroit ses subjects d'autant plus affectionnez, qu'ils auroient le danger plus pres: qu'ayant tant de villes et de barrieres pour sa seureté, ce seroit à luy de donner loy au combat, selon son opportunité et advantage: et s'il luy plaisoit de temporiser, qu'à l'abry et à son aise, il pourroit voir morfondre son ennemy, et se deffaire soy mesme, par les difficultez qui le combattroyent engagé en une terre contraire, où il n'auroit devant ny derriere luy, ny à costé, rien qui ne luy fist guerre: nul moyen de rafraichir ou d'eslargir son armée, si les maladies s'y mettoient, ny de loger à couvert ses blessez; nuls deniers, nuls vivres, qu'à pointe de lance; nul loisir de se reposer et prendre haleine; nulle science de lieux, ny de pays, qui le sçeust deffendre d'embusches et surprises: et s'il venoit à la perte d'une bataille, aucun moyen d'en sauver les reliques. Et n'avoit pas faute d'exemples pour l'un et pour l'autre party. Scipion trouva bien meilleur d'aller assaillir les terres de son ennemy en Afrique, que de deffendre les siennes, et le combatre en Italie où il estoit; d'où bien luy print: Mais au rebours Hannibal en cette mesme guerre, se ruina, d'avoir abandonné la conqueste d'un pays estranger, pour aller deffendre le sien. Les Atheniens ayans laissé l'ennemy en leurs terres, pour passer en la Sicile, eurent la fortune contraire: mais Agathocles Roy de Syracuse l'eut favorable, ayant passé en Afrique, et laissé la guerre chez soy. Ainsi nous avons bien accoustumé de dire avec raison, que les evenemens et issuës dependent, notamment en la guerre, pour la plus part, de la fortune: laquelle ne se veut pas renger et assujettir à nostre discours et prudence, comme disent ces vers, Et male consultis pretium est, prudentia fallax, Nec fortuna probat causas sequiturque merentes: Sed vaga per cunctos nullo discrimine fertur. Scilicet est aliud quod nos cogatque regatque Majus, et in proprias ducat mortalia leges. Mais à le bien prendre, il semble que nos conseils et deliberations en despendent bien autant; et que la fortune engage en son trouble et incertitude, aussi nos discours. Nous raisonnons hazardeusement et temerairement, dit Timæus en Platon, par ce que, comme nous, noz discours ont grande participation à la temerité du hazard. CHAPITRE XLVIII Des destries ME voicy devenu Grammairien, moy qui n'apprins jamais langue, que par routine; et qui ne sçay encore que c'est d'adjectif, conjunctif, et d'ablatif: Il me semble avoir ouy dire que les Romains avoient des chevaux qu'ils appelloient funales, ou dextrarios, qui se menoient à dextre où à relais, pour les prendre tous fraiz au besoin: et de là vient que nous appellons destriers les chevaux de service. Et noz Romans disent ordinairement, adestrer, pour accompagner. Ils appelloyent aussi desultorios equos, des chevaux qui estoient dressez de façon que courans de toute leur roideur, accouplez coste à coste l'un de l'autre, sans bride, sans selle, les gentils-hommes Romains, voire tous armez, au milieu de la couse se jettoient et rejettoient de l'un à l'autre. Les Numides gendarmes menoient en main un second cheval, pour changer au plus chaud de la meslée: quibus, desultorum in modum, binos trahentibus equos, inter acerrimam sæpe pugnam in recentem equum ex fesso armatis transsultare, mos erat. Tanta velocitas ipsis, tamque docile equorum genus! Il se trouve plusieurs chevaux dressez à secourir leur maistre, courir sus à qui leur presente une espée nue; se jetter des pieds et des dents sur ceux qui les attaquent et affrontent: mais il leur advient plus souvent de nuire aux amis, qu'aux ennemis. Joint que vous ne les desprenez pas à vostre poste quand ils se sont une fois harpez; et demeurez à la misericorde de leur combat. Il mesprint lourdement à Attibius general de l'armée de Perse combattant contre Onesilus Roy de Salamine, de personne à personne; d'estre monté sur un cheval façonné en cette escole: car il fut cause de sa mort, le coustillier d'Onesilus l'ayant accueilly d'une faulx, entre les deux espaules, comme il s'estoit cabré sur son maistre. Et ce que les Italiens disent, qu'en la battaille de Fornuove, le cheval du Roy Charles se deschargea à ruades et pennades des ennemis qui le pressoyent, qu'il estoit perdu sans cela: ce fut un grand coup de hazard, s'il est vray. Les Mammelus se vantent, d'avoir les plus adroits chevaux, des gendarmes du monde. Que par nature, et par coustume, ils sont faits à cognoistre et distinguer l'ennemy, sur qui il faut qu'ils se ruent de dents et de pieds, selon la voix ou signe qu'on leur fait. Et pareillement, à relever de la bouche les lances et dards emmy la place, et les offrir au maistre, selon qu'il le commande. On dit de Cæsar, et aussi du grand Pompeius, que parmy leurs autres excellentes qualitez, ils estoient fort bons hommes de cheval: et de Cæsar, qu'en sa jeunesse monté à dos sur un cheval, et sans bride, il luy faisoit prendre carriere les mains tournées derriere le dos. Comme nature a voulu faire de ce personnage, et d'Alexandre deux miracles en l'art militaire, vous diriez qu'elle s'est aussi efforcée à les armer extraordinairement: car chacun sçait, du cheval d'Alexandre Bucefal, qu'il avoit la teste retirant à celle d'un toreau, qu'il ne se souffroit monter à personne qu'à son maistre, ne peut estre dressé que par luy mesme, fut honoré apres sa mort, et une ville bastie en son nom. Cæsar en avoit aussi un autre qui avoit les pieds de devant comme un homme, ayant l'ongle coupée en forme de doigts, lequel ne peut estre monté ny dressé que par Cæsar, qui dedia son image apres sa mort à la deesse Venus. Je ne demonte pas volontiers quand je suis à cheval: car c'est l'assiette, en laquelle je me trouve le mieux et sain et malade. Platon la recommande pour la santé: aussi dit Pline qu'elle est salutaire à l'estomach et aux jointures. Poursuivons donc, puis que nous y sommes. On lit en Xenophon la loy deffendant de voyager à pied, à homme qui eust cheval. Trogus et Justinus disent que les Parthes avoient accoustumé de faire à cheval, non seulement la guerre, mais aussi tous leurs affaires publiques et privez, marchander, parlementer, s'entretenir, et se promener: et que la plus notable difference des libres, et des serfs parmy eux, c'est que les uns vont à cheval, les autres à pied: Institution née du Roy Cyrus. Il y a plusieurs exemples en l'histoire Romaine (et Suetone le remarque plus particulierement de Cæsar) des Capitaines qui commandoient à leurs gens de cheval de mettre pied à terre, quand ils se trouvoient pressez de l'occasion, pour oster aux soldats toute esperance de fuite, et pour l'advantage qu'ils esperoient en cette sorte de combat: Quo haud dubie superat Romanus, dit Tite Live. Si est-il, que la premiere provision, dequoy ils se servoient à brider la rebellion des peuples de nouvelle conqueste, c'estoit leur oster armes et chevaux. Pourtant voyons nous si souvent en Cæsar: arma proferri, jumenta produci, obsides dari jubet. Le grand Seigneur ne permet aujourd'huy ny à Chrestien, ny à Juif, d'avoir cheval à soy, sous son empire. Noz ancestres, et notamment du temps de la guerre des Anglois, és combats solennels et journées assignées, se mettoient la plus part du temps tous à pied, pour ne se fier à autre chose qu'à leur force propre, et vigueur de leur courage, et de leurs membres, de chose si chere que l'honneur et la vie. Vous engagez, quoy qu'en die Chrysanthes en Xenophon, vostre valeur et vostre fortune, à celle de vostre cheval, ses playes et sa mort tirent la vostre en consequence, son effray ou sa fougue vous rendent ou temeraire ou lasche: s'il a faute de bouche ou d'esperon, c'est à vostre honneur à en respondre. A cette cause je ne trouve pas estrange, que ces combats là fussent plus fermes, et plus furieux que ceux qui se font à cheval, cedebant pariter, pariterque ruebant Victores victique, neque his fuga nota, neque illis. Leurs battailles se voyent bien mieux contestées: ce ne sont à cette heure que routes: primus clamor atque impetus rem decernit. Et chose que nous appellons à la societé d'un si grand hazard, doit estre en nostre puissance le plus qu'il se peut: Comme je conseilleroy de choisir les armes les plus courtes, et celles dequoy nous nous pouvons le mieux respondre. Il est bien plus apparent de s'asseurer d'une espée que nous tenons au poing, que du boulet qui eschappe de nostre pistole, en laquelle il y a plusieurs pieces, la poudre, la pierre, le rouët, desquelles la moindre qui vienne à faillir, vous fera faillir vostre fortune. On assene peu seurement le coup, que l'air vous conduict, Et quo ferre velint permittere vulnera ventis, Ensis habet vires, et gens quæcunque virorum est, Bella gerit gladiis. Mais quant à cett'arme-là, j'en parleray plus amplement, où je feray comparaison des armes anciennes aux nostres: et sauf l'estonnement des oreilles, à quoy desormais chacun est apprivoisé, je croy que c'est un'arme de fort peu d'effect, et espere que nous en quitterons un jour l'usage. Celle dequoy les Italiens se servoient de jet, et à feu, estoit plus effroyable. Ils nommoient Phalarica, une certaine espece de javeline, armée par le bout, d'un fer de trois pieds, affin qu'il peust percer d'outre en outre un homme armé: et se lançoit tantost de la main, en la campagne, tantost à tout des engins pour deffendre les lieux assiegez: la hante revestue d'estouppe empoixée et huilée, s'enflammoit de sa course: et s'attachant au corps, ou au bouclier, ostoit tout usage d'armes et de membres. Toutesfois il me semble que pour venir au joindre, elle portast aussi empeschement à l'assaillant, et que le champ jonché de ces tronçons bruslants, produisist en la meslée une commune incommodité. magnum stridens contorta Phalarica venit Fulminis acta modo. Ils avoyent d'autres moyens, à quoy l'usage les dressoit, et qui nous semblent incroyables par inexperience: par où ils suppleoyent au deffaut de nostre poudre et de noz boulets. Ils dardoyent leurs piles, de telle roideur, que souvent ils en enfiloyent deux boucliers et deux hommes armés, et les cousoyent. Les coups de leurs fondes n'estoient pas moins certains et loingtains: saxis globosis funda, mare apertum incessentes: coronas modici circuli magno ex intervallo loci assueti trajicere: non capita modo hostium vulnerabant, sed quem locum destinassent. Leurs pieces de batterie representoient, comme l'effect, aussi le tintamarre des nostres: ad ictus moenium cum terribili sonitu editos, pavor et trepidatio cepit. Les Gaulois noz cousins en Asie, haïssoyent ces armes traistresses, et volantes: duits à combattre main à main avec plus de courage. Non tam patentibus plagis moventur, ubi latior quam altior plaga est, etiam gloriosius se pugnare putant: idem cum aculeus sagittæ aut glandis abditæ introrsus tenui vulnere in speciem urit: tum in rabiem et pudorem tam parvæ perimentis pestis versi, prosternunt corpora humi: Peinture bien voisine d'une arquebusade. Les dix mille Grecs, en leur longue et fameuse retraitte, rencontrerent une nation, qui les endommagea merveilleusement à coups de grands arcs et forts, et des sagettes si longues, qu'à les reprendre à la main on les pouvoit rejetter à la mode d'un dard, et perçoient de part en part un bouclier et un homme armé. Les engeins que Dionysius inventa à Syracuse, à tirer des gros traits massifs, et des pierres d'horrible grandeur, d'une si longue volée et impetuosité, representoient de bien pres nos inventions. Encore ne faut-il pas oublier la plaisante assiette qu'avoit sur sa mule un maistre Pierre Pol Docteur en Theologie, que Monstrelet recite avoir accoustumé se promener par la ville de Paris, assis de costé comme les femmes. Il dit aussi ailleurs, que les Gascons avoient des chevaux terribles, accoustumez de virer en courant, dequoy les François, Picards, Flamands, et Brabançons, faisoyent grand miracle, pour n'avoir accoustumé de les voir: ce sont ses mots. Cæsar parlant de ceux de Suede: Aux rencontres qui se font à cheval, dit-il, ils se jettent souvent à terre pour combattre à pied, ayant accoustumé leurs chevaux de ne bouger ce pendant de la place, ausquels ils recourent promptement, s'il en est besoin, et selon leur coustume, il n'est rien si vilain et si lasche que d'user de selles et bardelles, et mesprisent ceux qui en usent: de maniere que fort peu en nombre, ils ne craignent pas d'en assaillir plusieurs. Ce que j'ay admiré autresfois, de voir un cheval dressé à se manier à toutes mains, avec une baguette, la bride avallée sur ses oreilles, estoit ordinaire aux Massiliens, qui se servoient de leurs chevaux sans selle et sans bride. Et gens quæ nudo residens Massilia dorso, Ora levi flectit, frænorum nescia, virga. Et Numidæ infræni cingunt. Equi sine frenis, deformis ipse cursus, rigida cervice et extento capite currentium. Le Roy Alphonce, celuy qui dressa en Espaigne l'ordre des chevaliers de la Bande, ou de l'Escharpe, leur donna entre autres regles, de ne monter ny mule ny mulet, sur peine d'un marc d'argent d'amende: comme je viens d'apprendre dans les lettres de Guevara, desquelles ceux qui les ont appellées Dorées, faisoient jugement bien autre que celuy que j'en fay. Le Courtisan dit, qu'avant son temps c'estoit reproche à un gentil-homme d'en chevaucher. Les Abyssins au rebours: à mesure qu'ils sont les plus advancez pres le Prettejan leur prince, affectent pour la dignité et pompe, de monter des grandes mules. Xenophon recite que les Assyriens tenoient tousjours leurs chevaux entravez au logis, tant ils estoient fascheux et farouches: Et qu'il falloit tant de temps à les destacher et harnacher, que, pour que cette longueur ne leur apportast dommage s'ils venoient à estre en desordre surprins par les ennemis, ils ne logeoient jamais en camp, qui ne fust fossoyé et remparé. Son Cyrus, si grand maistre au faict de chevalerie, mettoit les chevaux de son escot: et ne leur faisoit bailler à manger, qu'ils ne l'eussent gaigné par la sueur de quelque exercice. Les Scythes, où la necessité les pressoit en la guerre, tiroient du sang de leurs chevaux, et s'en abbreuvoient et nourrissoient, Venit et epoto Sarmata pastus equo. Ceux de Crotte assiegéz par Metellus, se trouverent en telle disette de tout autre breuvage, qu'ils eurent à se servir de l'urine de leurs chevaux. Pour verifier, combien les armées Turquesques se conduisent et maintiennent à meilleure raison, que les nostres: ils disent, qu'outre ce que les soldats ne boivent que de l'eau, et ne mangent que riz et de la chair salée mise en poudre, (dequoy chacun porte aisément sur soy provision pour un moys) ils sçavent aussi vivre du sang de leurs chevaux, comme les Tartares et Moscovites, et le salent. Ces nouveaux peuples des Indes, quand les Espagnols y arriverent, estimerent tant des hommes que des chevaux, que ce fussent, ou Dieux ou animaux, en noblesse au dessus de leur nature: Aucuns apres avoir esté vaincus, venans demander paix et pardon aux hommes, et leur apporter de l'or et des viandes, ne faillirent d'en aller autant offrir aux chevaux, avec une toute pareille harangue à celle des hommes, prenans leur hannissement, pour langage de composition et de trefve. Aux Indes de deçà, c'estoit anciennement le principal et royal honneur de chevaucher un elephant, le second d'aller en coche, trainé à quatre chevaux, le tiers de monter un chameau, le dernier et plus vil degré, d'estre porté ou charrié par un cheval seul. Quelcun de nostre temps, escrit avoir veu en ce climat là, des païs, où on chevauche les boeufs, avec bastines, estriers et brides, et s'estre bien trouvé de leur porture. Quintus Fabius Maximus Rutilianus, contre les Samnites, voyant que ses gents de cheval à trois ou quatre charges avoient failly d'enfoncer le bataillon des ennemis, print ce conseil: qu'ils debridassent leurs chevaux, et brochassent à toute force des esperons: si que rien ne les pouvant arrester, au travers des armes et des hommes renversez, ils ouvrirent le pas à leurs gens de pied, qui parfirent une tres- sanglante deffaitte. Autant en commanda Quintus Fulvius Flaccus, contre les Celtiberiens: Id cum majore vi equorum facietis, si effrenatos in hostes equos immittitis: quod sæpe romanos equites cum laude fecisse sua, memoriæ proditum est. Detractisque frenis bis ultro citroque cum magna strage hostium, infractis omnibus hastis, transcurrerunt. Le Duc de Moscovie devoit anciennement cette reverence aux Tartares, quand ils envoioyent vers luy des Ambassadeurs, qu'il leur alloit au devant à pied, et leur presentoit un gobeau de lait de jument (breuvage qui leur est en delices) et si en beuvant quelque goutte en tomboit sur le crin de leurs chevaux, il estoit tenu de la lecher avec la langue. En Russie, l'armée que l'Empereur Bajazet y avoit envoyée, fut accablée d'un si horrible ravage de neiges, que pour s'en mettre à couvert, et sauver du froid, plusieurs s'adviserent de tuer et eventrer leurs chevaux, pour se getter dedans, et jouyr de cette chaleur vitale. Bajazet apres cest aspre estour où il fut rompu par Tamburlan, se sauvoit belle erre sur une jument Arabesque, s'il n'eust esté contrainct de la laisser boire son saoul, au passage d'un ruisseau: ce qui la rendit si flacque et refroidie, qu'il fut bien aisément apres acconsuivy par ceux qui le poursuivoyent. On dit bien qu'on les lasche, les laissant pisser: mais le boire, j'eusse plustost estimé qu'il l'eust renforcée. Croesus passant le long de la ville de Sardis, y trouva des pastis, où il y avoit grande quantité de serpents, desquels les chevaux de son armée mangeoient de bon appetit: qui fut un mauvais prodige à ses affaires, dit Herodote. Nous appellons un cheval entier qui a crin et oreille, et ne passent les autres à la montre. Les Lacedemoniens ayant desfait les Atheniens, en la Sicile, retournans de la victoire en pompe en la ville de Syracuse, entre autres bravades, firent tondre les chevaux vaincus, et les menerent ainsin en triomphe. Alexandre combatit une nation, Dahas, ils alloyent deux à deux armez à cheval à la guerre, mais en la meslée l'un descendoit à terre, et combatoient ore à pied, ore à cheval, l'un apres l'autre. Je n'estime point, qu'en suffisance, et en grace à cheval, nulle nation nous emporte. Bon homme de cheval, à l'usage de nostre parler, semble plus regarder au courage qu'à l'addresse. Le plus sçavant, le plus seur, le mieux advenant à mener un cheval à raison, que j'aye cognu, fut à mon gré monsieur de Carnevalet, qui en servoit nostre Roy Henry second. J'ay veu homme donner carriere à deux pieds sur sa selle, demonter sa selle, et au retour la relever, reaccommoder, et s'y rasseoir, fuyant tousjours à bride avallée: Ayant passé par dessus un bonnet, y tirer par derriere de bons coups de son arc: Amasser ce qu'il vouloit, se jettant d'un pied à terre, tenant l'autre en l'estrier; et autres pareilles singeries, dequoy il vivoit. On a veu de mon temps à Constantinople, deux hommes sur un cheval, lesquels en sa plus roide course, se rejettoyent à tours, à terre, et puis sur la selle: Et un, qui seulement des dents, bridoit et harnachoit son cheval. Un autre, qui entre deux chevaux, un pied sur une selle, l'autre sur l'autre, portant un second sur ses bras, piquoit à toute bride: ce second tout debout, sur luy, tirant en la course, des coups bien certains de son arc. Plusieurs, qui les jambes contre-mont, donnoient carriere, la teste plantee sur leurs selles, entre les pointes des simeterres attachez au harnois. En mon enfance le Prince de Sulmone à Naples, maniant un rude cheval, de toute sorte de maniemens, tenoit soubz ses genouz et soubs ses orteils des reales: comme si elles y eussent esté clouées: pour montrer la fermeté de son assiette. CHAPITRE XLIX Des coustumes anciennes J'EXCUSEROIS volontiers en nostre peuple de n'avoir autre patron et regle de perfection, que ses propres meurs et usances: car c'est un commun vice, non du vulgaire seulement, mais quasi de tous hommes, d'avoir leur visée et leur arrest, sur le train auquel ils sont nais. Je suis content, quand il verra Fabritius ou Lælius, qu'il leur trouve la contenance et le port barbare, puis qu'ils ne sont ny vestus ny façonnez à nostre mode. Mais je me plains de sa particuliere indiscretion, de se laisser si fort piper et aveugler à l'authorité de l'usage present, qu'il soit capable de changer d'opinion et d'advis tous les mois, s'il plaist à la coustume: et qu'il juge si diversement de soy-mesme. Quand il portoit le busc de son pourpoint entre les mammelles, il maintenoit par vives raisons qu'il estoit en son vray lieu: quelques années apres le voyla avalé jusques entre les cuisses, il se moque de son autre usage, le trouve inepte et insupportable. La façon de se vestir presente, luy fait incontinent condamner l'ancienne, d'une resolution si grande, et d'un consentement si universel, que vous diriez que c'est quelque espece de manie, qui luy tourneboule ainsi l'entendement. Par ce que nostre changement est si subit et si prompt en cela, que l'invention de tous les tailleurs du monde ne sçauroit fournir assez de nouvelletez, il est force que bien souvent les formes mesprisées reviennent en credit, et celles là mesmes tombent en mespris tantost apres; et qu'un mesme jugement prenne en l'espace de quinze ou vingt ans, deux ou trois, non diverses seulement, mais contraires opinions, d'une inconstance et legereté incroyable. Il n'y a si fin entre nous, qui ne se laisse embabouiner de cette contradiction, et esbloüyr tant les yeux internes, que les externes insensiblement. Je veux icy entasser aucunes façons anciennes, que j'ay en memoire: les unes de mesme les nostres, les autres differentes: à fin qu'ayant en l'imagination cette continuelle variation des choses humaines, nous en ayons le jugement plus esclaircy et plus ferme. Ce que nous disons de combatre à l'espée et la cape, il s'usoit encores entre les Romains, ce dit Cæsar, sinistris sagos involvunt, gladiosque distringunt. Et remarque dès lors en nostre nation ce vice, qui y est encore d'arrester les passans que nous rencontrons en chemin, et de les forcer de nous dire qui ils sont, et de recevoir à injure et occasion de querelle, s'ils refusent de nous respondre. Aux bains que les anciens prenoyent tous les jours avant le repas; et les prenoyent aussi ordinairement que nous faisons de l'eau à laver les mains, ils ne se lavoyent du commencement que les bras et les jambes, mais dépuis, et d'une coustume qui a duré plusieurs siecles et en la plus part des nations du monde, ils se lavoyent tous nudz, d'eau mixtionnée et perfumée: de maniere, qu'ils tenoient pour tesmoignage de grande simplicité de se laver d'eau simple. Les plus affetez et delicatz se perfumoyent tout le corps bien trois ou quatre fois par jour. Ils se faisoyent souvent pinceter tout le poil, comme les femmes Françoises ont pris en usage depuis quelque temps, de faire leur front, Quod pectus, quod crura tibi, quod brachia vellis. quoy qu'ils eussent des oignemens propres à cela. Psilotro nitet, aut arida latet abdita creta. Ils aymoient à se coucher mollement, et alleguent pour preuve de patience, de coucher sur le matelats. Ils mangeoyent couchez sur des lits, à peu pres en mesme assiete que les Turcs de nostre temps. Inde thoro pater Æneas sic orsus ab alto. Et dit on du jeune Caton que depuis la bataille de Pharsale, estant entré en dueil du mauvais estat des affaires publiques, il mangea tousjours assis, prenant un train de vie austere. Ils baisoyent les mains aux grands pour les honnorer et caresser. Et entre les amis, ils s'entrebaisoyent en se saluant, comme font les Venitiens. Gratatusque darem cum dulcibus oscula verbis. Et touchoyent aux genoux, pour requerir et saluer un grand. Pasiclez le Philosophe, fiere de Crates, au lieu de porter la main au genouil, la porta aux genitoires. Celuy à qui il s'addressoit, l'ayant rudement repoussé, Comment, dit- il, cette partie n'est elle pas vostre, aussi bien que l'autre? Ils mangeoyent comme nous, le fruict à l'yssue de la table. Ils se torchoyent le cul (il faut laisser aux femmes cette vaine superstition des parolles) avec une esponge: voyla pourquoy spongia est un mot obscoene en Latin: et estoit cette esponge attachée au bout d'un baston: comme tesmoigne l'histoire de celuy qu'on menoit pour estre presenté aux bestes, devant le peuple, qui demanda congé d'aller à ses affaires, et n'ayant autre moyen de se tuer, il se fourra ce baston et esponge dans le gosier, et s'en estouffa. Ils s'essuyoient le catze de laine perfumée, quand ils en avoyent faict, At tibi nil faciam, sed lota mentula lana. Il y avoit aux carrefours à Rome, des vaisseaux et demy-cuves, pour y apprester à pisser aux passans: Pusi sæpe lacum propter, se ac dolia curta Sommo devincti credunt extollere vestem. Ils faisoyent collation entre les repas. Et y avoit en esté, des vendeurs de nege pour refréchir le vin: et en y avoit qui se servoyent de nege en hyver, ne trouvans pas le vin encore lors assez froid. Les grands avoyent leurs eschançons et trenchans; et leurs fols, pour leur donner du plaisir. On leur servoit en hyver la viande sur les fouyers qui se portoyent sur la table: et avoyent des cuysines portatives, comme j'en ay veu, dans lesquelles tout leur service se trainoit apres eux. Has vobis epulas habete lauti, Nos offendimur ambulante cena. Et en esté ils faisoyent souvent en leurs sales basses; couler de l'eau fresche et claire, dans des canaux au dessous d'eux, où il y avoit force poisson en vie, que les assistans choisissoyent et prenoyent en la main, pour le faire aprester, chacun à sa poste. Le poisson a tousjours eu ce privilege, comme il a encores, que les grans se meslent de le sçavoir apprester: aussi en est le goust beaucoup plus exquis, que de la chair, aumoins pour moy. Mais en toute sorte de magnificence, desbauche, et d'inventions voluptueuses, de mollesse et de sumptuosité, nous faisons à la verité ce que nous pouvons pour les égaler: car nostre volonté est bien aussi gastée que la leur, mais nostre suffisance n'y peut arriver: nos forces ne sont non plus capables de les joindre, en ces parties là vitieuses, qu'aux vertueuses: car les unes et les autres partent d'une vigueur d'esprit, qui estoit sans comparaison plus grande en eux qu'en nous: Et les ames à mesure qu'elles sont moins fortes, elles ont d'autant moins de moyen de faire ny fort bien, ny fort mal. Le haut bout d'entre eux, c'estoit le milieu. Le devant et derriere n'avoient en escrivant et parlant aucune signification de grandeur, comme il se voit evidemment par leurs escris: ils diront Oppius et Cæsar, aussi volontiers que Cæsar et Oppius: et diront moy et toy indifferemment, comme toy et moy. Voyla pourquoy j'ay autrefois remarqué en la Vie de Flaminius de Plutarque François, un endroit, où il semble que l'autheur parlant de la jalousie de gloire, qui estoit entre les Ætoliens et les Romains, pour le gain d'une bataille qu'ils avoyent obtenu en commun, face quelque poix de ce qu'aux chansons Grecques, on nommoit les Ætoliens avant les Romains, s'il n'y a de l'Amphibologie aux mots François. Les Dames estans aux estuves, y recevoyent quant et quant des hommes, et se servoyent là mesme de leurs valets à les frotter et oindre. Inguina succinctus nigra tibi servus aluta Stat, quoties calidis nuda foveris aquis. Elles se saupoudroyent de quelque poudre, pour reprimer les sueurs. Les anciens Gaulois, dit Sidonius Apollinaris, portoyent le poil long par le devant, et le derriere de la teste tondu, qui est cette façon qui vient à estre renouvellée par l'usage effeminé et lasche de ce siecle. Les Romains payoient ce qui estoit deu aux bateliers, pour leur naulage dez l'entrée du bateau, ce que nous faisons apres estre rendus à port. dum as exigitur, dum mula ligatur, Tota abit hora. Les femmes couchoyent au lict du costé de la ruelle: voyla pourquoy on appelloit Cæsar, spondam Regis Nicomedis. Ils prenoyent aleine en beuvant. Ils baptisoient le vin, quis puer ocius Restinguet ardentis falerni Pocula prætereunte lympha? Et ces champisses contenances de nos laquais y estoyent aussi. O Jane, à tergo quem nulla ciconia pinsit, Nec manus auriculas imitata est mobilis albas, Nec linguæ quantum sitiet canis Apula tantum. Les Dames Argiennes et Romaines portoyent le deuil blanc, comme les nostres avoient accoustumé, et devroient continuer de faire, si j'en estois creu. Mais il y a des livres entiers faits sur cet argument. CHAPITRE L De Democritus et Heraclitus LE jugement est un util à tous subjects, et se mesle par tout. A cette cause aux Essais que j'en fay icy, j'y employe toute sorte d'occasion. Si c'est un subject que je n'entende point, à cela mesme je l'essaye, sondant le gué de bien loing, et puis le trouvant trop profond pour ma taille, je me tiens à la rive. Et cette reconnoissance de ne pouvoir passer outre, c'est un traict de son effect, ouy de ceux, dont il se vante le plus. Tantost à un subject vain et de neant, j'essaye voir s'il trouvera dequoy luy donner corps, et dequoy l'appuyer et l'estançonner. Tantost je le promene à un subject noble et tracassé, auquel il n'a rien à trouver de soy, le chemin en estant si frayé, qu'il ne peut marcher que sur la piste d'autruy. Là il fait son jeu à eslire la route qui luy semble la meilleure: et de mille sentiers, il dit que cettuy-cy, ou celuy là, a esté le mieux choisi. Je prends de la fortune le premier argument: ils me sont egalement bons: et ne desseigne jamais de les traicter entiers. Car je ne voy le tout de rien: Ne font pas, ceux qui nous promettent de nous le faire veoir. De cent membres et visages, qu'à chasque chose j'en prens un, tantost à lecher seulement, tantost à effleurer: et par fois à pincer jusqu'à l'os. J'y donne une poincte, non pas le plus largement, mais le plus profondement que je sçay. Et aime plus souvent à les saisir par quelque lustre inusité. Je me hazarderoy de traitter à fons quelque matiere, si je me connoissoy moins, et me trompois en mon impuissance. Semant icy un mot, icy un autre, eschantillons dépris de leur piece, escartez, sans dessein, sans promesse: je ne suis pas tenu d'en faire bon, ny de m'y tenir moy-mesme, sans varier, quand il me plaist, et me rendre au doubte et incertitude, et à ma maistresse forme, qui est l'ignorance. Tout mouvement nous descouvre. Cette mesme ame de Cæsar, qui se fait voir à ordonner et dresser la bataille de Pharsale, elle se fait aussi voir à dresser des parties oysives et amoureuses. On juge un cheval, non seulement à le voir manier sur une carriere, mais encore à luy voir aller le pas, voire et à le voir en repos à l'estable. Entre les functions de l'ame, il en est de basses: Qui ne la void encor par là, n'acheve pas de la connoistre. Et à l'adventure la remarque lon mieux où elle va son pas simple. Les vents des passions la prennent plus en ses hautes assiettes, joint qu'elle se couche entiere sur chasque matiere et s'y exerce entiere; et n'en traitte jamais plus d'une à la fois: et la traitte non selon elle, mais selon soy. Les choses à part elles, ont peut estre leurs poids et mesures, et conditions: mais au dedans, en nous, elle les leur taille comme elle l'entend. La mort est effroyable à Cicero, desirable à Caton, indifferente à Socrates. La santé, la conscience, l'authorité, la science, la richesse, la beauté, et leurs contraires, se despouillent à l'entrée, et reçoivent de l'ame nouvelle vesture, et de la teinture qu'il luy plaist: brune, claire, verte, obscure: aigre, douce, profonde, superficielle: et qu'il plaist à chacune d'elles. Car elles n'ont pas verifié en commun leurs stiles, regles et formes: chacune est Royne en son estat. Parquoy ne prenons plus excuse des externes qualitez des choses: c'est à nous, à nous en rendre compte. Nostre bien et nostre mal ne tient qu'à nous. Offrons y nos offrandes et nos voeus, non pas à la fortune: elle ne peut rien sur nos moeurs: Au rebours, elles l'entrainent à leur suitte, et la moulent à leur forme. Pourquoy ne jugeray-je d'Alexandre à table devisant et beuvant d'autant? Ou s'il manioit des eschecs, quelle corde de son esprit, ne touche et n'employe ce niais et puerile jeu? Je le hay et fuy, de ce qu'il n'est pas assez jeu, et qu'il nous esbat trop serieusement; ayant honte d'y fournir l'attention qui suffiroit à quelque bonne chose. Il ne fut pas plus embesoigné à dresser son glorieux passage aux Indes: ny cet autre à desnouër un passage, duquel depend le salut du genre humain. Voyez combien nostre ame trouble cet amusement ridicule, si touts ses nerfs ne bandent. Combien amplement elle donne loy à chacun en cela, de se connoistre, et juger droittement de soy. Je ne me voy et retaste, plus universellement, en nulle autre posture. Quelle passion ne nous y exerce? la cholere, le despit, la hayne, l'impatience: et une vehemente ambition de vaincre, en chose, en laquelle il seroit plus excusable d'estre ambitieux d'estre vaincu. Car la precellence rare et au dessus du commun, messied à un homme d'honneur, en chose frivole. Ce que je dy en cet exemple, se peut dire en touts autres. Chasque parcelle, chasque occupation de l'homme, l'accuse, et le montre egalement qu'un autre. Democritus et Heraclitus ont esté deux philosophes, desquels le premier trouvant vaine et ridicule l'humaine condition, ne sortoit en public, qu'avec un visage moqueur et riant: Heraclitus, ayant pitié et compassion de cette mesme condition nostre, en portoit le visage continuellement triste, et les yeux chargez de larmes. alter Ridebat quoties à limine moverat unum Protuleratque pedem, flebat contrarius alter. J'ayme mieux la premiere humeur, non par ce qu'il est plus plaisant de rire que de pleurer: mais par ce qu'elle est plus desdaigneuse, et qu'elle nous condamne plus que l'autre: et il me semble, que nous ne pouvons jamais estre assez mesprisez selon nostre merite. La plainte et la commiseration sont meslées à quelque estimation de la chose qu'on plaint: les choses dequoy on se moque, on les estime sans prix. Je ne pense point qu'il y ait tant de malheur en nous, comme il y a de vanité, ny tant de malice comme de sotise: nous ne sommes pas si pleins de mal, comme d'inanité: nous ne sommes pas si miserables, comme nous sommes vils. Ainsi Diogenes, qui baguenaudoit apart soy, roulant son tonneau, et hochant du nez le grand Alexandre, nous estimant des mouches, ou des vessies pleines de vent, estoit bien juge plus aigre et plus poingnant, et par consequent, plus juste à mon humeur que Timon, celuy qui fut surnommé le haisseur des hommes. Car ce qu'on hait, on le prend à coeur. Cettuy-cy nous souhaitoit du mal, estoit passionné du desir de nostre ruine, fuioit nostre conversation comme dangereuse, de meschans, et de nature depravée: l'autre nous estimoit si peu, que nous ne pourrions ny le troubler, ny l'alterer par nostre contagion, nous laissoit de compagnie, non pour la crainte, mais pour le desdain de nostre commerce: il ne nous estimoit capables ny de bien ny de mal faire. De mesme marque fut la response de Statilius, auquel Brutus parla pour le joindre à la conspiration contre Cæsar: il trouva l'entreprinse juste, mais il ne trouva pas les hommes dignes, pour lesquels on se mist aucunement en peine: conformément à la discipline de Hegesias, qui disoit, le sage ne devoir rien faire que pour soy: d'autant que, seul il est digne, pour qui on face. Et à celle de Theodorus, que c'est injustice, que le sage se hazarde pour le bien de son païs, et qu'il mette en peril la sagesse pour des fols. Nostre propre condition est autant ridicule, que risible. CHAPITRE LI De la vanité des paroles UN Rhetoricien du temps passé, disoit que son mestier estoit, de choses petites les faire paroistre et trouver grandes. C'est un cordonnier qui sçait faire de grands souliers à un petit pied. On luy eust faict donner le fouët en Sparte, de faire profession d'un art piperesse et mensongere: Et croy qu'Archidamus qui en estoit Roy, n'ouit pas sans estonnement la response de Thucydidez, auquel il s'enqueroit, qui estoit plus fort à la luicte, ou Pericles ou luy: Cela, fit-il, seroit mal-aysé à verifier: car quand je l'ay porté par terre en luictant, il persuade à ceux qui l'ont veu, qu'il n'est pas tombé, et le gaigne. Ceux qui masquent et fardent les femmes, font moins de mal: car c'est chose de peu de perte de ne les voir pas en leur naturel: là où ceux-cy font estat de tromper, non pas nos yeux, mais nostre jugement, et d'abastardir et corrompre l'essence des choses. Les republiques qui se sont maintenuës en un estat reglé et bien policé, comme la Cretense ou Lacedemonienne, elles n'ont pas faict grand compte d'orateurs. Ariston definit sagement la Rhetorique, science à persuader le peuple: Socrates, Platon, art de tromper et de flatter. Et ceux qui le nient en la generale description, le verifient par tout, en leurs preceptes. Les Mahometans en defendent l'instruction à leurs enfants, pour son inutilité. Et les Atheniens, s'apercevants combien son usage, qui avoit tout credit en leur ville, estoit pernicieux, ordonnerent, que sa principale partie, qui est, esmouvoir les affections, fust ostée, ensemble les exordes et perorations. C'est un util inventé pour manier et agiter une tourbe, et une commune desreiglée: et est util qui ne s'employe qu'aux estats malades, comme la medecine: En ceux où le vulgaire, où les ignorans, où tous ont tout peu, comme celuy d'Athenes, de Rhodes, et de Rome, et où les choses ont esté en perpetuelle tempeste, là ont afflué les orateurs. Et à la verité, il se void peu de personnages en ces republiques là, qui se soient poussez en grand credit sans le secours de l'eloquence: Pompeius, Cæsar, Crassus, Lucullus, Lentulus, Metellus, ont pris de là, leur grand appuy à se monter à cette grandeur d'authorité, où ils sont en fin arrivez: et s'en sont aydez plus que des armes, contre l'opinion des meilleurs temps. Car L. Volumnius parlant en public en faveur de l'election au Consulat, faitte des personnes de Q. Fabius et P Decius: Ce sont gents nays à la guerre, grands aux effects: au combat du babil, rudes: esprits vrayement consulaires. Les subtils, eloquents et sçavants, sont bons pour la ville, Preteurs à faire justice, dit-il. L'eloquence a fleury le plus à Rome lors que les affaires ont esté en plus mauvais estat, et que l'orage des guerres civiles les agitoit; comme un champ libre et indompté porte les herbes plus gaillardes. Il semble par là que les polices, qui dépendent d'un monarque, en ont moins de besoin que les autres: car la bestise et facilité, qui se trouve en la commune, et qui la rend subjecte à estre maniée et contournée par les oreilles, au doux son de cette harmonie, sans venir à poiser et connoistre la verité des choses par la force de raison; cette facilité dis-je ne se trouve pas si aisément en un seul, et est plus aisé de le garentir par bonne institution et bon conseil, de l'impression de cette poison. On n'a pas veu sortir de Macedoine ny de Perse, aucun orateur de renom. J'en ay dit ce mot, sur le subject d'un Italien, que je vien d'entretenir, qui a servy le feu Cardinal Caraffe de maistre d'hostel jusques à sa mort. Je luy faisoy compter de sa charge. Il m'a fait un discours de cette science de gueule, avec une gravité et contenance magistrale, comme s'il m'eust parlé de quelque grand poinct de Theologie. Il m'a dechifré une difference d'appetits: celuy qu'on a à jeun, qu'on a apres le second et tiers service: les moyens tantost de luy plaire simplement, tantost de l'eveiller et picquer: la police de ses sauces; premierement en general, et puis particularisant les qualitez des ingrediens, et leurs effects: les differences des salades selon leur saison, celle qui doit estre reschaufée, celle qui veut estre servie froide, la façon de les orner et embellir, pour les rendre encores plaisantes à la veue. Apres cela il est entré sur l'ordre du service, plein de belles et importantes considerations. nec minimo sane discrimine refert Quo gestu lepores, et quo gallina secetur. Et tout cela enflé de riches et magnifiques parolles: et celles mesmes qu'on employe à traiter du gouvernement d'un Empire. Il m'est souvenu de mon homme, Hol salsum est, hoc adustum est, hoc lautum est parum, Illud rectè, iterum sic memento, sedulo Moneo quæ possum pro mea sapientia. Postremo tanquam in speculum, in patinas, Demea, Inspicere jubeo, et moneo quid facto usus sit. Si est-ce que les Grecs mesmes louërent grandement l'ordre et la disposition que Paulus Æmylius observa au festin, qu'il leur fit au retour de Macedoine: mais je ne parle point icy des effects, je parle des mots. Je ne sçay s'il en advient aux autres comme à moy: mais je ne me puis garder quand j'oy nos architectes, s'enfler de ces gros mots de pilastres, architraves, corniches d'ouvrage Corinthien, et Dorique, et semblables de leur jargon, que mon imagination ne se saisisse incontinent du palais d'Apollidon, et par effect je trouve que ce sont les chetives pieces de la porte de ma cuisine. Oyez dire metonomie, metaphore, allegorie, et autres tels noms de la grammaire, semble-il pas qu'on signifie quelque forme de langage rare et pellegrin? ce sont titres qui touchent le babil de vostre chambriere. C'est une piperie voisine à cette-cy, d'appeller les offices de nostre estat, par les titres superbes des Romains, encore qu'ils n'ayent aucune ressemblance de charge, et encores moins d'authorité et de puissance. Et cette-cy aussi, qui servira (à mon advis) un jour de reproche à nostre siecle, d'employer indignement à qui bon nous semble les surnoms les plus glorieux, dequoy l'ancienneté ait honoré un ou deux personnages en plusieurs siecles. Platon a emporté ce surnom de divin, par un consentement universel, qu'aucun n'a essayé luy envier: et les Italiens qui se vantent, et avecques raison, d'avoir communément l'esprit plus esveillé, et le discours plus sain que les autres nations de leur temps, en viennent d'estrener l'Aretin: auquel, sauf une façon de parler bouffie et bouillonnée de pointes, ingenieuses à la verité, mais recherchées de loing, et fantastiques: et outre l'eloquence en fin, telle qu'elle puisse estre, je ne voy pas qu'il y ait rien au dessus des communs autheurs de son siecle: tant s'en faut qu'il approche de cette divinité ancienne. Et le surnom de Grand, nous l'attachons à des Princes, qui n'ont rien au dessus de la grandeur populaire. CHAPITRE LII De la parsimonie des anciens ATTILIUS REGULUS, general de l'armée Romaine en Afrique, au milieu de sa gloire et de ses victoires contre les Carthaginois, escrivit à la chose publique, qu'un valet de labourage, qu'il avoit laissé seul au gouvernement de son bien, qui estoit en tout sept arpents de terre, s'en estoit enfuy, ayant desrobé ses utils de labourage, et demandoit congé pour s'en retourner et y pourvoir, de peur que sa femme, et ses enfans n'en eussent à souffrir: Le Senat pourveut à commettre un autre à la conduite de ses biens, et luy fit restablir ce qui luy avoit esté desrobé, et ordonna que sa femme et enfans seroient nourris aux despens du public. Le vieux Caton revenant d'Espaigne Consul, vendit son cheval de service pour espargner l'argent qu'il eust cousté à le ramener par mer en Italie: et estant au gouvernement de Sardaigne, faisoit ses visitations à pied, n'ayant avec luy autre suite qu'un officier de la chose publique, qui luy portoit sa robbe, et un vase à faire des sacrifices: et le plus souvent il portoit sa male luy mesme. Il se vantoit de n'avoir jamais eu robbe qui eust cousté plus de dix escus; ny avoir envoyé au marché plus de dix sols pour un jour: et de ses maisons aux champs, qu'il n'en avoit aucune qui fust crepie et enduite par dehors. Scipion Æmylianus apres deux triomphes et deux Consulats, alla en legation avec sept serviteurs seulement. On tient qu'Homere n'en eut jamais qu'un, Platon trois; Zenon le chef de la secte Stoique, pas un. Il ne fut taxé que cinq sols et demy pour jour, à Tyberius Gracchus, allant en commission pour la chose publique, estant lors le premier homme des Romains. CHAPITRE LIII D'un mot de Cæsar SI nous nous amusions par fois à nous considerer, et le temps que nous mettons à contreroller autruy, et à connoistre les choses qui sont hors de nous, que nous l'employissions à nous sonder nous mesmes, nous sentirions aisément combien toute cette nostre contexture est bastie de pieces foibles et defaillantes. N'est-ce pas un singulier tesmoignage d'imperfection, ne pouvoir r'assoir nostre contentement en aucune chose, et que par desir mesme et imagination il soit hors de nostre puissance de choisir ce qu'il nous faut? Dequoy porte bon tesmoignage cette grande dispute, qui a tousjours esté entre les Philosophes, pour trouver le souverain bien de l'homme, et qui dure encores et durera eternellement, sans resolution et sans accord. dum abest quod avemus, id exuperare videtur Cætera, post aliud cum contigit illud avemus, Et sitis æqua tenet. Quoy que ce soit qui tombe en nostre connoissance et jouïssance, nous sentons qu'il ne nous satisfait pas, et allons beant apres les choses advenir et inconnuës, d'autant que les presentes ne nous soulent point. Non pas à mon advis qu'elles n'ayent assez dequoy nous souler, mais c'est que nous les saisissons d'une prise malade et desreglée. Nam cum vidit hic ad usum quæ flagitat usus, Omnia jam ferme mortalibus esse parata, Divitiis homines et honore et laude potentes Affluere, atque bona natorum excellere fama, Nec minus esse domi, cuiquam tamen anxia corda, Atque animum infestis cogi servire querelis: Intellexit ibi vitium vas facere ipsum, Omniáque illius vitio corrumpier intus Quæ collata foris et commoda quæque venirent. Nostre appetit est irresolu et incertain: il ne sçait rien tenir, ny rien jouyr de bonne façon. L'homme estimant que ce soit le vice de ces choses qu'il tient, se remplit et se paist d'autres choses qu'il ne sçait point, et qu'il ne cognoist point, où il applique ses desirs et ses esperances, les prend en honneur et reverence: comme dit Cæsar, communi fit vitio naturæ, ut invisis, latitantibus atque incognitis rebus magis confidamus, vehementiusque exterreamur. CHAPITRE LIV Des vaines subtilitez IL est de ces subtilitez frivoles et vaines, par le moyen desquelles les hommes cerchent quelquefois de la recommandation: comme les poëtes, qui font des ouvrages entiers de vers commençans par une mesme lettre: nous voyons des oeufs, des boules, des aisles, des haches façonnées anciennement par les Grecs, avec la mesure de leurs vers, en les alongeant ou accoursissant, en maniere qu'ils viennent à representer telle, ou telle figure. Telle estoit la science de celuy qui s'amusa à compter en combien de sortes se pouvoient renger les lettres de l'alphabet, et y en trouva ce nombre incroyable, qui se void dans Plutarque. Je trouve bonne l'opinion de celuy, à qui on presenta un homme, apris à jetter de la main un grain de mil, avec telle industrie, que sans faillir, il le passoit tousjours dans le trou d'une esguille, et luy demanda lon apres quelque present pour loyer d'une si rare suffisance: surquoy il ordonna bien plaisamment et justement à mon advis, qu'on fist donner à cet ouvrier deux ou trois minots de mil, affin qu'un si bel art ne demeurast sans exercice. C'est un tesmoignage merveilleux de la foiblesse de nostre jugement, qu'il recommande les choses par la rareté ou nouvelleté, ou encore par la difficulté, si la bonté et utilité n'y sont joinctes. Nous venons presentement de nous jouër chez moy, à qui pourroit trouver plus de choses qui se tinsent par les deux bouts extremes, comme, Sire, c'est un tiltre qui se donne à la plus eslevée personne de nostre estat, qui est le Roy, et se donne aussi au vulgaire, comme aux marchans, et ne touche point ceux d'entre deux. Les femmes de qualité, on les nomme Dames, les moyennes Damoiselles, et Dames encore celles de la plus basse marche. Les daiz qu'on estend sur les tables, ne sont permis qu'aux maisons des princes et aux tavernes. Democritus disoit, que les dieux et les bestes avoient les sentimens plus aiguz que les hommes, qui sont au moyen estage. Les Romains portoient mesme accoutrement les jours de dueil et les jours de feste. Il est certain que la peur extreme, et l'extreme ardeur de courage troublent également le ventre, et le laschent. Le saubriquet de Tremblant, duquel le XIIe. Roy de Navarre Sancho fut surnommé, aprend que la hardiesse aussi bien que la peur engendrent du tremoussement aux membres. Ceux qui armoient ou luy ou quelque autre de pareille nature, à qui la peau frissonoit, essayerent à le rasseurer; appetissans le danger auquel il s'alloit jetter: Vous me cognoissez mal, leur dit-il: Si ma chair sçavoit jusques où mon courage la portera tantost, elle se transiroit tout à plat. La foiblesse qui nous vient de froideur, et desgoutement aux exercices de Venus, elle nous vient aussi d'un appetit trop vehement, et d'une chaleur desreglée. L'extreme froideur et l'extreme chaleur cuisent et rotissent. Aristote dit que les cueux de plomb se fondent, et coulent de froid, et de la rigueur de l'hyver, comme d'une chaleur vehemente. Le desir et la satieté remplissent de douleur les sieges au dessus et au dessous de la volupté. La bestise et la sagesse se rencontrent en mesme poinct de sentiment et de resolution à la souffrance des accidens humains: les sages gourmandent et commandent le mal, et les autres l'ignorent: ceux-cy sont, par maniere de dire, au deçà des accidens, les autres au delà: lesquels apres en avoir bien poisé et consideré les qualitez, les avoir mesurez et jugez tels qu'ils sont, s'eslancent au dessus, par la force d'un vigoureux courage: Ils les desdaignent et foulent aux pieds, ayans une ame forte et solide, contre laquelle les traicts de la fortune venans à donner, il est force qu'ils rejalissent et s'esmoussent, trouvans un corps dans lequel ils ne peuvent faire impression: l'ordinaire et moyenne condition des hommes, loge entre ces deux extremitez: qui est de ceux qui apperçoivent les maux, les sentent, et ne les peuvent supporter. L'enfance et la decrepitude se rencontrent en imbecillité de cerveau. L'avarice et la profusion en pareil desir d'attirer et d'acquerir. Il se peut dire avec apparence, qu'il y a ignorance abecedaire, qui va devant la science: une autre doctorale, qui vient apres la science: ignorance que la science fait et engendre, tout ainsi comme elle deffait et destruit la premiere. Des esprits simples, moins curieux et moins instruits, il s'en fait de bons Chrestiens, qui par reverence et obeissance, croyent simplement, et se maintiennent sous les loix. En la moyenne vigueur des esprits, et moyenne capacité, s'engendre l'erreur des opinions: ils suivent l'apparence du premier sens: et ont quelque tiltre d'interpreter à niaiserie et bestise que nous soyons arrestez en l'ancien train, regardans à nous, qui n'y sommes pas instruits par estude. Les grands esprits plus rassis et clairvoyans, font un autre genre de bien croyans: lesquels par longue et religieuse investigation, penetrent une plus profonde et abstruse lumiere, és escritures, et sentent le mysterieux et divin secret de nostre police Ecclesiastique. Pourtant en voyons nous aucuns estre arrivez à ce dernier estage, par le second, avec merveilleux fruit, et confirmation: comme à l'extreme limite de la Chrestienne intelligence: et jouyr de leur victoire avec consolation, action de graces, reformation de moeurs, et grande modestie. Et en ce rang n'entens-je pas loger ces autres, qui pour se purger du soupçon de leur erreur passé, et pour nous asseurer d'eux, se rendent extremes, indiscrets, et injustes, à la conduicte de nostre cause, et la tachent d'infinis reproches de violence. Les païsants simples, sont honnestes gents: et honnestes gents les Philosophes: ou, selon que nostre temps les nomme, des natures fortes et claires, enrichies d'une large instruction de sciences utiles. Les mestis, qui ont dedaigné le premier siege de l'ignorance des lettres, et n'ont peu joindre l'autre (le cul entre deux selles: desquels je suis, et tant d'autres) sont dangereux, ineptes, importuns: ceux- cy troublent le monde. Pourtant de ma part, je me recule tant que je puis, dans le premier et naturel siege, d'où je me suis pour neant essayé de partir. La poësie populaire et purement naturelle, a des naïvetés et graces, par où elle se compare à la principale beauté de la poësie parfaitte selon l'art: comme il se void és villanelles de Gascongne et aux chansons, qu'on nous rapporte des nations qui n'ont cognoissance d'aucune science, ny mesme d'escriture. La poësie mediocre, qui s'arreste entre deux, est desdaignée, sans honneur, et sans prix. Mais par ce qu'apres que le pas a esté ouvert à l'esprit, j'ay trouvé, comme il advient ordinairement, que nous avions pris pour un exercice malaisé et d'un rare subject, ce qui ne l'est aucunement: et qu'apres que nostre invention a esté eschauffée, elle descouvre un nombre infiny de pareils exemples, je n'en adjousteray que cettuy-cy: que si ces Essays estoient dignes, qu'on en jugeast, il en pourroit advenir à mon advis, qu'ils ne plairoient guere aux esprits communs et vulgaires, ny guere aux singuliers et excellens: ceux-là n'y entendroient pas assez, ceux-cy y entendroient trop: ils pourroient vivoter en la moyenne region. CHAPITRE LV Des Senteurs IL se dit d'aucuns, comme d'Alexandre le grand, que leur sueur espandoit un'odeur souefve, par quelque rare et extraordinaire complexion: dequoy Plutarque et autres recherchent la cause. Mais la commune façon des corps est au contraire: et la meilleure condition qu'ils ayent, c'est d'estre exempts de senteur. La douceur mesme des haleines plus pures, n'a rien de plus parfaict, que d'estre sans aucune odeur, qui nous offence: comme sont celles des enfans biens sains. Voyla pourquoy dit Plaute, Mulier tum benè olet, ubi nihil olet. La plus exquise senteur d'une femme, c'est ne sentir rien; Et les bonnes senteurs estrangeres, on a raison de les tenir pour suspectes, à ceux qui s'en servent, et d'estimer qu'elles soyent employées pour couvrir quelque defaut naturel de ce costé-là. D'où naissent ces rencontres des Poëtes anciens, c'est puïr, que sentir bon. Rides nos Coracine nil olentes, Malo quam bene olere, nil olere. Et ailleurs, Posthume non benè olet, qui benè semper olet. J'ayme pourtant bien fort à estre entretenu de bonnes senteurs, et hay outre mesure les mauvaises, que je tire de plus loing que toute autre: Namque sagacius unus odoror, Polypus, an gravis hirsutis cubet hircus in alis, Quam canis acer ubi lateat sus. Les senteurs plus simples et naturelles, me semblent plus aggreables. Et touche ce soing principalement les dames. En la plus espesse Barbarie, les femmes Scythes, apres s'estre lavées, se saupoudrent et encroustent tout le corps et le visage, de certaine drogue, qui naist en leur terroir, odoriferante. Et pour approcher les hommes, ayans osté ce fard, elles s'en trouvent et polies et parfumées. Quelque odeur que ce soit, c'est merveille combien elle s'attache à moy, et combien j'ay la peau propre à s'en abreuver. Celuy qui se plaint de nature dequoy elle a laissé l'homme sans instrument à porter les senteurs au nez, a tort: car elles se portent elles mesmes. Mais à moy particulierement, les moustaches que j'ay pleines, m'en servent: si j'en approche mes gans, ou mon mouchoir, l'odeur y tiendra tout un jour: elles accusent le lieu d'où je viens. Les estroits baisers de la jeunesse, savoureux, gloutons et gluans, s'y colloient autrefois, et s'y tenoient plusieurs heures apres. Et si pourtant je me trouve peu subject aux maladies populaires, qui se chargent par la conversation, et qui naissent de la contagion de l'air; et me suis sauvé de celles de mon temps, dequoy il y en a eu plusieurs sortes en nos villes, et en noz armées. On lit de Socrates, que n'estant jamais party d'Athenes pendant plusieurs recheutes de peste, qui la tourmenterent tant de fois, luy seul ne s'en trouva jamais plus mal. Les medecins pourroient (ce crois-je) tirer des odeurs, plus d'usage qu'ils ne font: car j'ay souvent apperçeu qu'elles me changent, et agissent en mes esprits, selon qu'elles sont: Qui me fait approuver ce qu'on dit, que l'invention des encens et parfuns aux Eglises, si ancienne et espandue en toutes nations et religions, regarde à cela, de nous resjouir, esveiller et purifier le sens, pour nous rendre plus propres à la contemplation. Je voudrois bien pour en juger, avoir eu ma part de l'ouvrage de ces cuisiniers, qui sçavent assaisonner les odeurs estrangeres, avec la saveur des viandes. Comme on remarqua singulierement au service du Roy de Thunes, qui de nostre aage print terre à Naples, pour s'aboucher avec l'Empereur Charles. On farcissoit ses viandes de drogues odoriferantes, en telle somptuosité, qu'un Paon, et deux Faisans, se trouverent sur ses parties, revenir à cent ducats, pour les apprester selon leur maniere. Et quand on les despeçoit, non la salle seulement, mais toutes les chambres de son Palais, et les rues d'autour, estoient remplies d'une tres- soüefve vapeur, qui ne s'esvanouissoit pas si soudain. Le principal soing que j'aye à me loger, c'est de fuir l'air puant et pesant. Ces belles villes, Venise et Paris, alterent la faveur que je leur porte, par l'aigre senteur, l'une de son maraits, l'autre de sa boue. CHAPITRE LVI Des prieres JE propose des fantasies informes et irresolues, comme font ceux qui publient des questions doubteuses, à debattre aux escoles: non pour establir la verité, mais pour la chercher: Et les soubmets au jugement de ceux, à qui il touche de regler non seulement mes actions et mes escrits, mais encore mes pensées. Esgalement m'en sera acceptable et utile la condemnation, comme l'approbation, tenant pour absurde et impie, si rien se rencontre ignoramment ou inadvertamment couché en cette rapsodie contraire aux sainctes resolutions et prescriptions de l'Eglise Catholique Apostolique et Romaine, en laquelle je meurs, et en laquelle je suis nay. Et pourtant me remettant tousjours à l'authorité de leur censure, qui peut tout sur moy, je me mesle ainsi temerairement à toute sorte de propos: comme icy. Je ne sçay si je me trompe: mais puis que par une faveur particuliere de la bonté divine, certaine façon de priere nous a esté prescripte et dictée mot à mot par la bouche de Dieu, il m'a tousjours semblé que nous en devions avoir l'usage plus ordinaire, que nous n'avons: Et si j'en estoy creu, à l'entrée et à l'issue de noz tables, à nostre lever et coucher, et à toutes actions particulieres, ausquelles on a accoustumé de mesler des prieres, je voudroy que ce fust le patenostre, que les Chrestiens y employassent, sinon seulement, au moins tousjours. L'Eglise peut estendre et diversifier les prieres selon le besoin de nostre instruction: car je sçay bien que c'est tousjours mesme substance, et mesme chose: Mais on devoit donner à celle là ce privilege, que le peuple l'eust continuellement en la bouche: car il est certain qu'elle dit tout ce qu'il faut, et qu'elle est trespropre à toutes occasions. C'est l'unique priere, dequoy je me sers par tout, et la repete au lieu d'en changer. D'où il advient, que je n'en ay aussi bien en memoire, que cette là. J'avoy presentement en la pensée, d'où nous venoit cett'erreur, de recourir à Dieu en tous nos desseins et entreprises, et l'appeller à toute sorte de besoing, et en quelque lieu que nostre foiblesse veut de l'aide, sans considerer si l'occasion est juste ou injuste; et d'escrier son nom, et sa puissance, en quelque estat, et action que nous soyons, pour vitieuse qu'elle soit. Il est bien nostre seul et unique protecteur, et peut toutes choses à nous ayder: mais encore qu'il daigne nous honorer de cette douce alliance paternelle, il est pourtant autant juste, comme il est bon, et comme il est puissant: mais il use bien plus souvent de sa justice, que de son pouvoir, et nous favorise selon la raison d'icelle, non selon noz demandes. Platon en ses Loix fait trois sortes d'injurieuse creance des Dieux, Qu'il n'y en ayt point, Qu'ils ne se meslent pas de noz affaires, Qu'ils ne refusent rien à noz voeux, offrandes et sacrifices. La premiere erreur, selon son advis, ne dura jamais immuable en homme, depuis son enfance, jusques à sa vieillesse. Les deux suivantes peuvent souffrir de la constance. Sa justice et sa puissance sont inseparables: Pour neant implorons nous sa force en une mauvaise cause: Il faut avoir l'ame nette, au moins en ce moment, auquel nous le prions, et deschargée de passions vitieuses: autrement nous luy presentons nous mesmes les verges, dequoy nous chastier. Au lieu de rabiller nostre faute, nous la redoublons; presentans à celuy, à qui nous avons à demander pardon, une affection pleine d'irreverence et de haine. Voyla pourquoy je ne louë pas volontiers ceux, que je voy prier Dieu plus souvent et plus ordinairement, si les actions voisines de la priere, ne me tesmoignent quelque amendement et reformation. si nocturnus adulter Tempora sanctonico velas adoperta cucullo. Et l'assiette d'un homme meslant à une vie execrable la devotion, semble estre aucunement plus condemnable, que celle d'un homme conforme à soy, et dissolu par tout. Pourtant refuse nostre Eglise tous les jours, la faveur de son entrée et societé, aux moeurs obstinées à quelque insigne malice. Nous prions par usage et par coustume: ou pour mieux dire, nous lisons ou prononçons noz prieres: ce n'est en fin que mine: Et me desplaist de voir faire trois signes de croix au Benedicite, autant à Graces (et plus m'en desplait-il de ce que c'est un signe que j'ay en reverence et continuel usage, mesmement quand je baaille) et cependant toutes les autres heures du jour, les voir occupées à la haine, l'avarice, l'injustice. Aux vices leur heure, son heure à Dieu, comme par compensation et composition. C'est miracle, de voir continuer des actions si diverses d'une si pareille teneur, qu'il ne s'y sente point d'interruption et d'alteration aux confins mesmes, et passage de l'une à l'autre. Quelle prodigieuse conscience se peut donner repos, nourrissant en mesme giste, d'une societé si accordante et si paisible, le crime et le juge? Un homme, de qui la paillardise, sans cesse regente la teste, et qui la juge tres-odieuse à la veuë divine, que dit-il à Dieu, quand il luy en parle? Il se rameine, mais soudain il rechoit. Si l'object de la divine justice, et sa presence frappoient, comme il dit, et chastioient son ame, pour courte qu'en fust la penitence, la crainte mesme y rejetteroit si souvent sa pensée, qu'incontinent il se verroit maistre de ces vices, qui sont habitués et acharnés en luy. Mais quoy! ceux qui couchent une vie entiere, sur le fruit et emolument du peché, qu'ils sçavent mortel? Combien avons nous de mestiers et vacations receuës, dequoy l'essence est vicieuse? Et celuy qui se confessant à moy, me recitoit, avoir tout un aage faict profession et les effects d'une religion damnable selon luy, et contradictoire à celle qu'il avoit en son coeur, pour ne perdre son credit et l'honneur de ses charges: comment patissoit-il ce discours en son courage? De quel langage entretiennent ils sur ce subject, la justice divine? Leur repentance consistant en visible et maniable reparation, ils perdent et envers Dieu, et envers nous, le moyen de l'alleguer. Sont-ils si hardis de demander pardon, sans satisfaction et sans repentance? Je tien que de ces premiers il en va, comme de ceux-cy: mais l'obstination n'y est pas si aisée à convaincre. Cette contrarieté et volubilité d'opinion si soudaine, si violente, qu'ils nous feignent, sent pour moy son miracle. Ils nous representent l'estat d'une indigestible agonie. Que l'imagination me sembloit fantastique, de ceux qui ces années passées, avoient en usage de reprocher tout chascun, en qui il reluisoit quelque clarté d'esprit, professant la religion Catholique, que c'estoit à feinte: et tenoient mesme, pour luy faire honneur, quoy qu'il dist par apparence, qu'il ne pouvoit faillir au dedans, d'avoir sa creance reformée à leur pied. Fascheuse maladie, de se croire si fort, qu'on se persuade, qu'il ne se puisse croire au contraire: Et plus fascheuse encore, qu'on se persuade d'un tel esprit, qu'il prefere je ne sçay quelle disparité de fortune presente, aux esperances et menaces de la vie eternelle! Ils m'en peuvent croire: Si rien eust deu tenter ma jeunesse, l'ambition du hazard et difficulté, qui suivoient cette recente entreprinse, y eust eu bonne part. Ce n'est pas sans grande raison, ce me semble, que l'Eglise deffend l'usage promiscue, temeraire et indiscret des sainctes et divines chansons, que le Sainct Esprit a dicté en David. Il ne faut mesler Dieu en nos actions qu'avecque reverence et attention pleine d'honneur et de respect. Cette voix est trop divine, pour n'avoir autre usage que d'exercer les poulmons, et plaire à nos oreilles. C'est de la conscience qu'elle doit estre produite, et non pas de la langue. Ce n'est pas raison qu'on permette qu'un garçon de boutique parmy ces vains et frivoles pensemens, s'en entretienne et s'en jouë. Ny n'est certes raison de voir tracasser par une sale, et par une cuysine, le Sainct livre des sacrez mysteres de nostre creance. C'estoyent autrefois mysteres, ce sont à present desduits et esbats. Ce n'est pas en passant, et tumultuairement, qu'il faut manier un estude si serieux et venerable. Ce doit estre une action destinée, et rassise, à laquelle on doit tousjours adjouster cette preface de nostre office, sursum corda, et y apporter le corps mesme disposé en contenance, qui tesmoigne une particuliere attention et reverence. Ce n'est pas l'estude de tout le monde: c'est l'estude des personnes qui y sont vouées, que Dieu y appelle: Les meschans, les ignorants s'y empirent. Ce n'est pas une histoire à compter: c'est une histoire à reverer, craindre et adorer. Plaisantes gents, qui pensent l'avoir rendue maniable au peuple, pour l'avoir mise en langage populaire. Ne tient-il qu'aux mots, qu'ils n'entendent tout ce qu'ils trouvent par escrit? Diray-je plus? Pour l'en approcher de ce peu, ils l'en reculent. L'ignorance pure, et remise toute en autruy, estoit bien plus salutaire et plus sçavante, que n'est cette science verbale, et vaine, nourrice de presomption et de temerité. Je croy aussi que la liberté à chacun de dissiper une parole si religieuse et importante, à tant de sortes d'idiomes, a beaucoup plus de danger que d'utilité. Les Juifs, les Mahometans, et quasi tous autres, ont espousé, et reverent le langage, auquel originellement leurs mysteres avoient esté conceuz, et en est deffendue l'alteration et changement; non sans apparence. Sçavons nous bien qu'en Basque, et en Bretaigne, il y ayt des Juges assez, pour establir cette traduction faicte en leur langue? l'Eglise universelle n'a point de jugement plus ardu à faire, et plus solemne: En preschant et parlant, l'interpretation est vague, libre, muable, et d'une parcelle: ainsi ce n'est pas de mesme. L'un de noz historiens Grecs accuse justement son siecle, de ce que les secrets de la religion Chrestienne, estoient espandus emmy la place, és mains des moindres artisans: que chacun en pouvoit debattre et dire selon son sens. Et que ce nous devoit estre grande honte, nous qui par la grace de Dieu, jouïssons des purs mysteres de la pieté, de les laisser profaner en la bouche de personnes ignorantes et populaires, veu que les Gentils interdisoient à Socrates, à Platon, et aux plus sages, de s'enquerir et parler des choses commises aux Prestres de Delphes. Dit aussi, que les factions des Princes, sur le subject de la Theologie, sont armées non de zele, mais de cholere. Que le zele tient de la divine raison et justice, se conduisant ordonnément et moderément: mais qu'il se change en haine et envie: et produit au lieu du froment et du raisin, de l'yvroye et des orties, quand il est conduit d'une passion humaine. Et justement aussi, cet autre, conseillant l'Empereur Theodose, disoit, les disputes n'endormir pas tant les schismes de l'Eglise, que les esveiller, et animer les heresies. Que pourtant il faloit fuïr toutes contentions et argumentations Dialectiques, et se rapporter nuement aux prescriptions et formules de la foy, establies par les anciens. Et l'Empereur Andronicus, ayant rencontré en son palais, des principaux hommes, aux prises de parole, contre Lapodius, sur un de noz points de grande importance, les tança, jusques à menacer de les jetter en la riviere, s'ils continvoyent. Les enfants et les femmes, en noz jours, regentent les hommes plus vieux et experimentez, sur les loix Ecclesiastiques: Là où la premiere de celle de Platon leur deffend de s'enquerir seulement de la raison des loix civiles, qui doivent tenir lieu d'ordonnances divines. Et permettant aux vieux, d'en communiquer entre eux, et avec le Magistrat: il adjouste, pourveu que ce ne soit en presence des jeunes, et personnes profanes. Un Evesque a laissé par escrit, qu'en l'autre bout du monde, il y a une Isle, que les anciens nommoient Dioscoride: commode en fertilité de toutes sortes d'arbres et fruits, et salubrité d'air: de laquelle le peuple est Chrestien, ayant des Eglises et des Autels, qui ne sont parez que de croix, sans autres images: grand observateur de jeusnes et de festes: exacte païeur de dismes aux Prestres: et si chaste, que nul d'eux ne peut cognoistre qu'une femme en sa vie. Au demeurant, si contant de sa fortune, qu'au milieu de la mer, il ignore l'usage des navires: et si simple, que de la religion qu'il observe si songneusement, il n'en entend un seul mot. Chose incroyable, à qui ne sçauroit, les Payens si devots idolatres, ne cognoistre de leurs Dieux, que simplement le nom et la statue. L'ancien commencement de Menalippe, tragedie d'Euripides, portoit ainsi. O Juppiter, car de toy rien sinon Je ne cognois seulement que le nom. J'ay veu aussi de mon temps, faire plainte d'aucuns escrits, de ce qu'ils sont purement humains et philosophiques, sans meslange de Theologie. Qui diroit au contraire, ce ne seroit pourtant sans quelque raison; Que la doctrine divine tient mieux son rang à part, comme Royne et dominatrice: Qu'elle doit estre principale par tout, point suffragante et subsidiaire: Et qu'à l'aventure se prendroient les exemples à la Grammaire, Rhetorique, Logique, plus sortablement d'ailleurs que d'une si sainte matiere; comme aussi les arguments des Theatres, jeux et spectacles publiques. Que les raisons divines se considerent plus venerablement et reveremment seules, et en leur stile, qu'appariées aux discours humains. Qu'il se voit plus souvent cette faute, que les Theologiens escrivent trop humainement, que cett'autre, que les humanistes escrivent trop peu theologalement: La Philosophie, dit Sainct Chrysostome, est pieça banie de l'escole saincte, comme servante inutile, et estimée indigne de voir seulement en passant de l'entrée, le sacraire des saincts Thresors de la doctrine celeste. Que le dire humain a ses formes plus basses, et ne se doit servir de la dignité, majesté, regence, du parler divin. Je luy laisse pour moy, dire, verbis indisciplinatis, fortune, destinée, accident, heur, et malheur, et les Dieux, et autres frases, selon sa mode. Je propose les fantasies humaines et miennes, simplement comme humaines fantasies, et separement considerées: non comme arrestées et reglées par l'ordonnance celeste, incapable de doubte et d'altercation. Matiere d'opinion, non matiere de foy. Ce que je discours selon moy, non ce que je croy selon Dieu, d'une façon laïque, non clericale: mais tousjours tres-religieuse. Comme les enfants proposent leurs essays, instruisables, non instruisants. Et ne diroit-on pas aussi sans apparence, que l'ordonnance de ne s'entremettre que bien reservément d'escrire de la Religion, à tous autres qu'à ceux qui en font expresse profession, n'auroit pas faute de quelque image d'utilité et de justice; et à moy avec, peut estre de m'en taire. On m'a dict que ceux mesmes, qui ne sont pas des nostres, deffendent pourtant entre eux l'usage du nom de Dieu, en leurs propos communs: Ils ne veulent pas qu'on s'en serve par une maniere d'interjection, ou d'exclamation, ny pour tesmoignage, ny pour comparaison: en quoy je trouve qu'ils ont raison. Et en quelque maniere que ce soit, que nous appellons Dieu à nostre commerce et societé, il faut que ce soit serieusement, et religieusement. Il y a, ce me semble, en Xenophon un tel discours, où il montre que nous devons plus rarement prier Dieu: d'autant qu'il n'est pas aisé, que nous puissions si souvent remettre nostre ame, en cette assiette reglée, reformée, et devotieuse, où il faut qu'elle soit pour ce faire: autrement nos prieres ne sont pas seulement vaines et inutiles, mais vitieuses. Pardonne nous, disons nous, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offencez. Que disons nous par là, sinon que nous luy offrons nostre ame exempte de vengeance et de rancune? Toutesfois nous invoquons Dieu et son ayde, au complot de noz fautes, et le convions à l'injustice. Quæ nisi seductis nequeas committere divis. L'avaricieux le prie pour la conservation vaine et superflue de ses thresors: l'ambitieux pour ses victoires, et conduite de sa fortune: le voleur l'employe à son ayde, pour franchir le hazard et les difficultez, qui s'opposent à l'execution de ses meschantes entreprinses: ou le remercie de l'aisance qu'il a trouvé à desgosiller un passant. Au pied de la maison, qu'ils vont escheller ou petarder, ils font leurs prieres, l'intention et l'esperance pleine de cruauté, de luxure, et d'avarice. Hoc ipsum quo tu Jovis aurem impellere tentas, Dic agedum, Staio, pro Juppiter, ô bone, clamet, Juppiter, at sese non clamet Juppiter ipse. La Royne de Navarre Margueritte, recite d'un jeune Prince, et encore qu'elle ne le nomme pas, sa grandeur l'a rendu cognoissable assez, qu'allant à une assignation amoureuse, et coucher avec la femme d'un Advocat de Paris, son chemin s'addonnant au travers d'une Eglise, il ne passoit jamais en ce lieu sainct, allant ou retournant de son entreprinse, qu'il ne fist ses prieres et oraisons. Je vous laisse à juger, l'ame pleine de ce beau pensement, à quoy il employoit la faveur divine: Toutesfois elle allegue cela pour un tesmoignage de singuliere devotion. Mais ce n'est pas par cette preuve seulement qu'on pourroit verifier que les femmes ne sont gueres propres à traiter les matieres de la Theologie. Une vraye priere, et une religieuse reconciliation de nous à Dieu, elle ne peut tomber en une ame impure et soubsmise, lors mesmes, à la domination de Satan. Celuy qui appelle Dieu à son assistance, pendant qu'il est dans le train du vice, il fait comme le coupeur de bourse, qui appelleroit la justice à son ayde; ou comme ceux qui produisent le nom de Dieu en tesmoignage de mensonge. tacito mala vota susurro, Concipimus. Il est peu d'hommes qui ozassent mettre en evidence les requestes secrettes qu'ils font à Dieu. Haud cuivis promptum est, murmurque humilesque susurros Tollere de templis, et aperto vivere voto. Voyla pourquoy les Pythagoriens vouloyent qu'elles fussent publiques, et ouyes d'un chacun; afin qu'on ne le requist de chose indecente et injuste, comme celuy- là: clare cum dixit Apollo, Labra movet metuens audiri: pulchra Laverna Da mihi fallere, da justum sanctúmque videri. Noctem peccatis, et fraudibus obijce nubem. Les Dieux punirent grievement les iniques voeux d'OEdipus en les luy ottroyant. Il avoit prié, que ses enfants vuidassent entre eux par armes la succession de son estat, il fut si miserable, de se voir pris au mot. Il ne faut pas demander, que toutes choses suivent nostre volonté, mais qu'elle suive la prudence. Il semble, à la verité, que nous nous servons de nos prieres, comme d'un jargon, et comme ceux qui employent les paroles sainctes et divines à des sorcelleries et effects magiciens: et que nous facions nostre compte que ce soit de la contexture, ou son, ou suitte des motz, ou de nostre contenance, que depende leur effect. Car ayans l'ame pleine de concupiscence, non touchée de repentance, ny d'aucune nouvelle reconciliation envers Dieu, nous luy allons presenter ces parolles que la memoire preste à nostre langue: et esperons en tirer une expiation de nos fautes. Il n'est rien si aisé, si doux, et si favorable que la loy divine: elle nous appelle à soy, ainsi fautiers et detestables comme nous sommes: elle nous tend les bras, et nous reçoit en son giron, pour vilains, ords, et bourbeux, que nous soyons, et que nous ayons à estre à l'advenir. Mais encore en recompense, la faut-il regarder de bon oeil: encore faut-il recevoir ce pardon avec action de graces: et au moins pour cet instant que nous nous addressons à elle, avoir l'ame desplaisante de ses fautes, et ennemie des passions qui nous ont poussé à l'offencer: Ny les Dieux, ny les gens de bien, dict Platon, n'acceptent le present d'un meschant. Immunis aram si tetigit manus, Non sumptuosa blandior hostia Mollivit aversos Penates, Farre pio Et saliente mica. CHAPITRE LVII De l'aage JE ne puis recevoir la façon, dequoy nous establissons la durée de nostre vie. Je voy que les sages l'accoursissent bien fort au prix de la commune opinion. Comment, dit le jeune Caton, à ceux qui le vouloyent empescher de se tuer, suis- je à cette heure en aage, ou lon me puisse reprocher d'abandonner trop tost la vie? Si n'avoit-il que quarante et huict ans. Il estimoit cet aage la bien meur et bien avancé, considerant combien peu d'hommes y arrivent: Et ceux qui s'entretiennent de ce que je ne sçay quel cours qu'ils nomment naturel, promet quelques années au delà, ils le pourroient faire, s'ils avoient privilege qui les exemptast d'un si grand nombre d'accidens, ausquels chacun de nous est en bute par une naturelle subjection, qui peuvent interrompre ce cours qu'ils se promettent. Quelle refverie est-ce de s'attendre de mourir d'une defaillance de forces, que l'extreme vieillesse apporte, et de se proposer ce but à nostre durée: veu que c'est l'espece de mort la plus rare de toutes, et la moins en usage? Nous l'appellons seule naturelle, comme si c'estoit contre nature, de voir un homme se rompre le col d'une cheute, s'estoufer d'un naufrage, se laisser surprendre à la peste ou à une pleuresie, et comme si nostre condition ordinaire ne nous presentoit à tous ces inconvenients. Ne nous flattons pas de ces beaux mots: on doit à l'aventure appeller plustost naturel, ce qui est general, commun, et universel. Mourir de vieillesse, c'est une mort rare, singuliere et extraordinaire, et d'autant moins naturelle que les autres: c'est la derniere et extreme sorte de mourir: plus elle est esloignée de nous, d'autant est elle moins esperable: c'est bien la borne, au delà de laquelle nous n'irons pas, et que la loy de nature a prescript, pour n'estre point outre-passée: mais c'est un sien rare privilege de nous faire durer jusques là. C'est une exemption qu'elle donne par faveur particuliere, à un seul, en l'espace de deux ou trois siecles, le deschargeant des traverses et difficultez qu'elle a jetté entre deux, en cette longue carriere. Par ainsi mon opinion est, de regarder que l'aage auquel nous sommes arrivez, c'est un aage auquel peu de gens arrivent. Puis que d'un train ordinaire les hommes ne viennent pas jusques là, c'est signe que nous sommes bien avant. Et puis que nous avons passé les limites accoustumez, qui est la vraye mesure de nostre vie, nous ne devons esperer d'aller guere outre: Ayant eschappé tant d'occasions de mourir, où nous voyons tresbucher le monde, nous devons recognoistre qu'une fortune extraordinaire, comme celle-là qui nous maintient, et hors de l'usage commun, ne nous doibt guere durer. C'est un vice des loix mesmes, d'avoir cette fauce imagination: elles ne veulent pas qu'un homme soit capable du maniement de ses biens, qu'il n'ait vingt et cinq ans, et à peine conservera-il jusques lors le maniment de sa vie. Auguste retrancha cinq ans des anciennes ordonnances Romaines, et declara qu'il suffisoit à ceux qui prenoient charge de judicature, d'avoir trente ans. Servius Tullius dispensa les chevaliers qui avoient passé quarante sept ans des corvées de la guerre: Auguste les remit à quarante et cinq. De renvoyer les hommes au sejour avant cinquante cinq ou soixante ans, il me semble n'y avoir pas grande apparence. Je serois d'advis qu'on estendist nostre vacation et occupation autant qu'on pourroit, pour la commodité publique: mais je trouve la faute en l'autre costé, de ne nous y embesongner pas assez tost. Cettuy-cy avoit esté juge universel du monde à dixneuf ans, et veut que pour juger de la place d'une goutiere on en ait trente. Quant à moy j'estime que nos ames sont desnoüées à vingt ans, ce qu'elles doivent estre, et qu'elles promettent tout ce qu'elles pourront. Jamais ame qui n'ait donné en cet aage là, arre bien evidente de sa force, n'en donna depuis la preuve. Les qualitez et vertus naturelles produisent dans ce terme là, ou jamais, ce qu'elles ont de vigoureux et de beau. Si l'espine nou picque quand nai, A pene que pique jamai, disent-ils en Daulphiné. De toutes les belles actions humaines, qui sont venues à ma cognoissance, de quelque sorte qu'elles soyent, je penserois en avoir plus grande part, à nombrer celles qui ont esté produites et aux siecles anciens et au nostre, avant l'aage de trente ans, qu'apres. Ouy, en la vie de mesmes hommes souvent. Ne le puis-je pas dire en toute seureté, de celles de Hannibal et de Scipion son grand adversaire? La belle moitié de leur vie, ils la vescurent de la gloire acquise en leur jeunesse: grands hommes depuis au prix de touts autres, mais nullement au prix d'eux mesmes. Quant à moy je tien pour certain que depuis cet aage, et mon esprit et mon corps ont plus diminué, qu'augmenté, et plus reculé, qu'avancé. Il est possible qu'à ceux qui employent bien le temps, la science, et l'experience croissent avec la vie: mais la vivacité, la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nostres, plus importantes et essentielles, se fanissent et s'allanguissent. Ubi jam validis quassatum est viribus ævi Corpus, et obtusis ceciderunt viribus artus, Claudicat ingenium, delirat linguàque ménsque. Tantost c'est le corps qui se rend le premier à la vieillesse: par fois aussi c'est l'ame: et en ay assez veu, qui ont eu la cervelle affoiblie, avant l'estomach et les jambes: Et d'autant que c'est un mal peu sensible à qui le souffre, et d'une obscure montre, d'autant est-il plus dangereux. Pour ce coup, je me plains des loix, non pas dequoy elles nous laissent trop tard à la besongne, mais dequoy elles nous y employent trop tard. Il me semble que considerant la foiblesse de nostre vie, et à combien d'escueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n'en devroit pas faire si grande part à la naissance, à l'oisiveté et à l'apprentissage. Fin du livre I