]
Et, pour le tenir toujours en haleine et ne point lui laisser perdre
l'habitude de croire, il lui donne de temps en temps, pour l'exercer,
de certains articles de croyance. Il y a deux ans qu'il lui envoya un
grand écrit qu'il appela constitution, et voulut obliger, sous de
grandes peines, ce prince et ses sujets de croire tout ce qui y étoit
contenu. Il réussit à l'égard du prince, qui se soumit aussitôt, et
donna l'exemple à ses sujets; mais quelques-uns d'entre eux se
révoltèrent, et dirent qu'ils ne vouloient rien croire de tout ce qui
étoit dans cet écrit. Ce sont les femmes qui ont été les motrices de
toute cette révolte qui divise toute la cour, tout le royaume et
toutes les familles. Cette constitution leur défend de lire un livre
que tous les chrétiens disent avoir été apporté du ciel: c'est
proprement leur Alcoran. Les femmes, indignées de l'outrage fait à
leur sexe, soulèvent tout contre la constitution: elles ont mis les
hommes de leur parti, qui, dans cette occasion, ne veulent point avoir
de privilége. Il faut pourtant avouer que ce moufti ne raisonne pas
mal; et, par le grand Ali, il faut qu'il ait été instruit des principes
de notre sainte loi: car, puisque les femmes sont d'une création inférieure
à la nôtre, et que nos prophètes nous disent qu'elles n'entreront point
dans le paradis, pourquoi faut-il qu'elles se mêlent de lire un livre qui
n'est fait que pour apprendre le chemin du paradis?
J'ai ouï raconter du roi des choses qui tiennent du prodige, et je ne
doute pas que tu ne balances à les croire.
On dit que, pendant qu'il faisoit la guerre à ses voisins, qui
s'étoient tous ligués contre lui, il avoit dans son royaume un nombre
innombrable d'ennemis invisibles qui l'entouroient; on ajoute qu'il
les a cherchés pendant plus de trente ans, et que, malgré les soins
infatigables de certains dervis qui ont sa confiance, il n'en a pu
trouver un seul. Ils vivent avec lui: ils sont à sa cour, dans sa
capitale, dans ses troupes, dans ses tribunaux; et cependant on dit
qu'il aura le chagrin de mourir sans les avoir trouvés. On diroit
qu'ils existent en général, et qu'ils ne sont plus rien en
particulier: c'est un corps; mais point de membres. Sans doute que le
ciel veut punir ce prince de n'avoir pas été assez modéré envers les
ennemis qu'il a vaincus, puisqu'il lui en donne d'invisibles, et dont
le génie et le destin sont au-dessus du sien.
Je continuerai à t'écrire, et je t'apprendrai des choses bien
éloignées du caractère et du génie persan. C'est bien la même terre
qui nous porte tous deux; mais les hommes du pays où je vis, et ceux
du pays où tu es, sont des hommes bien différents.
De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712.
LETTRE XXV.
USBEK À IBBEN. À Smyrne.
J'ai reçu une lettre de ton neveu Rhédi: il me mande qu'il quitte Smyrne,
dans le dessein de voir l'Italie; que l'unique but de son voyage est de
s'instruire, et de se rendre par là plus digne de toi. Je te félicite
d'avoir un neveu qui sera quelque jour la consolation de ta vieillesse.
Rica t'écrit une longue lettre; il m'a dit qu'il te parloit beaucoup de ce
pays-ci. La vivacité de son esprit fait qu'il saisit tout avec promptitude:
pour moi, qui pense plus lentement, je ne suis en état de te rien dire.
Tu es le sujet de nos conversations les plus tendres: nous ne pouvons
assez parler du bon accueil que tu nous as fait à Smyrne, et des services
que ton amitié nous rend tous les jours. Puisses-tu, généreux Ibben, trouver
partout des amis aussi reconnaissants et aussi fidèles que nous!
Puissé-je te revoir bientôt, et retrouver avec toi ces jours heureux
qui coulent si doucement entre deux amis! Adieu.
De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712.
LETTRE XXVI.
USBEK À ROXANE. Au sérail d'Ispahan.
Que vous êtes heureuse, Roxane, d'être dans le doux pays de Perse, et non pas
dans ces climats empoisonnés où l'on ne connoît ni la pudeur ni la vertu! Que
vous êtes heureuse! Vous vivez dans mon sérail comme dans le séjour de l'innocence,
inaccessible aux attentats de tous les humains; vous vous trouvez avec joie dans
une heureuse impuissance de faillir; jamais homme ne vous a souillée de ses regards
lascifs; votre beau-père même, dans la liberté des festins, n'a jamais vu votre belle
bouche: vous n'avez jamais manqué de vous attacher un bandeau sacré pour la couvrir.
Heureuse Roxane, quand vous avez été à la campagne, vous avez toujours eu des eunuques,
qui ont marché devant vous, pour donner la mort à tous les téméraires qui n'ont pas fui
à votre vue. Moi-même, à qui le ciel vous a donnée pour faire mon bonheur, quelle
peine n'ai-je pas eue pour me rendre maître de ce trésor, que vous défendiez avec tant
de constance! Quel chagrin pour moi, dans les premiers jours de notre mariage, de ne pas
vous voir! Et quelle impatience quand je vous eus vue! Vous ne la satisfaisiez pourtant
pas; vous l'irritiez, au contraire, par les refus obstinés d'une pudeur alarmée: vous me
confondiez avec tous ces hommes à qui vous vous cachez sans cesse. Vous souvient-il de
ce jour où je vous perdis parmi vos esclaves, qui me trahirent, et vous dérobèrent à mes
recherches? Vous souvient-il de cet autre où, voyant vos larmes impuissantes, vous
employâtes l'autorité de votre mère pour arrêter les fureurs de mon amour? Vous souvient-il,
lorsque toutes les ressources vous manquèrent, de celles que vous trouvâtes dans votre
courage? Vous mîtes le poignard à la main, et menaçâtes d'immoler un époux qui vous aimoit,
s'il continuoit à exiger de vous ce que vous chérissiez plus que votre époux même. Deux mois
se passèrent dans ce combat de l'amour et de la vertu. Vous poussâtes trop loin vos chastes
scrupules: vous ne vous rendîtes pas même après avoir été vaincue; vous défendîtes jusqu'à
la dernière extrémité une virginité mourante: vous me regardâtes comme un ennemi qui vous
avoit fait un outrage; nonp as comme un époux qui vous avoit aimée; vous fûtes plus de trois
mois que vous n'osiez me regarder sans rougir: votre air confus sembloit me reprocher
l'avantage que j'avois pris. Je n'avois pas même une possession tranquille; vous me dérobiez
tout ce que vous pouviez de ces charmes et de ces grâces; et j'étois enivré des plus grandes
faveurs sans avoir obtenu les moindres.
Si vous aviez été élevée dans ce pays-ci, vous n'auriez pas été si
troublée: les femmes y ont perdu toute retenue: elles se présentent
devant les hommes à visage découvert, comme si elles vouloient
demander leur défaite; elles les cherchent de leurs regards; elle les
voient dans les mosquées, les promenades, chez elles même; l'usage de
se faire servir par des eunuques leur est inconnu. Au lieu de cette
noble simplicité et de cette aimable pudeur qui règne parmi vous, on
voit une impudence brutale à laquelle il est impossible de s'accoutumer.
Oui, Roxane, si vous étiez ici, vous vous sentiriez outragée dans
l'affreuse ignominie où votre sexe est descendu; vous fuiriez ces
abominables lieux, et vous soupireriez pour cette douce retraite, où
vous trouvez l'innocence, où vous êtes sûre de vous-même, où nul péril
ne vous fait trembler, où enfin vous pouvez m'aimer sans craindre de
perdre jamais l'amour que vous me devez.
Quand vous relevez l'éclat de votre teint par les plus belles
couleurs; quand vous vous parfumez tout le corps des essences les plus
précieuses; quand vous vous parez de vos plus beaux habits; quand vous
cherchez à vous distinguer de vos compagnes par les grâces de la danse
et par la douceur de votre chant; que vous combattez gracieusement
avec elles de charmes, de douceur et d'enjouement, je ne puis pas
m'imaginer que vous ayez d'autre objet que celui de me plaire; et
quand je vous vois rougir modestement, que vos regards cherchent les
miens, que vous vous insinuez dans mon cœur par des paroles douces
et flatteuses, je ne saurois, Roxane, douter de votre amour.
Mais que puis-je penser des femmes d'Europe? L'art de composer leur
teint, les ornements dont elles se parent, les soins qu'elles prennent
de leur personne, le désir continuel de plaire qui les occupe, sont
autant de taches faites à leur vertu et d'outrages à leur époux.
Ce n'est pas, Roxane, que je pense qu'elles poussent l'attentat aussi
loin qu'une pareille conduite devroit le faire croire, et qu'elles
portent la débauche à cet excès horrible, qui fait frémir, de violer
absolument la foi conjugale. Il y a bien peu de femmes assez
abandonnées pour porter le crime si loin: elles portent toutes dans
leur cœur un certain caractère de vertu qui y est gravé, que la
naissance donne et que l'éducation affoiblit, mais ne détruit pas.
Elles peuvent bien se relâcher des devoirs extérieurs que la pudeur
exige; mais, quand il s'agit de faire les derniers pas, la nature se
révolte. Aussi, quand nous vous enfermons si étroitement, que nous
vous faisons garder par tant d'esclaves, que nous gênons si fort vos
désirs lorsqu'ils volent trop loin, ce n'est pas que nous craignions
la dernière infidélité, mais c'est que nous savons que la pureté ne
sauroit être trop grande, et que la moindre tache peut la corrompre.
Je vous plains, Roxane. Votre chasteté, si longtemps éprouvée,
méritoit un époux qui ne vous eût jamais quittée, et qui pût lui-même
réprimer les désirs que votre seule vertu sait soumettre.
De Paris, le 7 de la lune de Rhégeb, 1712.
LETTRE XXVII.
USBEK À NESSIR. À Ispahan.
Nous sommes à présent à Paris, cette superbe rivale de la ville du
soleil[7].
[Note 7: Ispahan (c'est ville des chevaux, qu'il eût fallu dire).]
Lorsque je partis de Smyrne, je chargeai mon ami Ibben de te faire
tenir une boîte où il y avoit quelques présents pour toi; tu recevras
cette lettre par la même voie. Quoique éloigné de lui de cinq ou six
cents lieues, je lui donne de mes nouvelles, et je reçois des siennes
aussi facilement que s'il étoit à Ispahan, et moi à Com. J'envoie mes
lettres à Marseille, d'où il part continuellement des vaisseaux pour
Smyrne; de là, il envoie celles qui sont pour la Perse par les
caravanes d'Arméniens qui partent tous les jours pour Ispahan.
Rica jouit d'une santé parfaite: la force de sa constitution, sa jeunesse
et sa gaieté naturelle, le mettent au-dessus de toutes les épreuves.
Mais, pour moi, je ne me porte pas bien: mon corps et mon esprit sont
abattus; je me livre à des réflexions qui deviennent tous les jours
plus tristes; ma santé, qui s'affoiblit, me tourne vers ma patrie, et
me rend ce pays-ci plus étranger.
Mais, cher Nessir, je te conjure, fais en sorte que mes femmes ignorent
l'état où je suis. Si elles m'aiment, je veux épargner leurs larmes;
et si elles ne m'aiment pas, je ne veux point augmenter leur hardiesse.
Si mes eunuques me croyoient en danger, s'ils pouvoient espérer
l'impunité d'une lâche complaisance, ils cesseroient bientôt d'être
sourds à la voix flatteuse de ce sexe qui se fait entendre aux rochers
et remue les choses inanimées.
Adieu, Nessir; j'ai du plaisir à te donner des marques de ma
confiance.
De Paris, le 5 de la lune de Chahban, 1712.
LETTRE XXVIII.
RICA A ***.
Je vis hier une chose assez singulière, quoiqu'elle se passe tous les jours à Paris.
Tout le peuple s'assemble sur la fin de l'après-dînée, et va jouer une
espèce de scène que j'ai entendu appeler comédie. Le grand mouvement
est sur une estrade, qu'on nomme le théâtre. Aux deux côtés on voit,
dans de petits réduits qu'on nomme loges, des hommes et des femmes qui
jouent ensemble des scènes muettes, à peu près comme celles qui sont
en usage en notre Perse.
Tantôt c'est une amante affligée qui exprime sa langueur; tantôt une
autre, avec des yeux vifs et un air passionné, dévore des yeux son
amant, qui la regarde de même: toutes les passions sont peintes sur
les visages, et exprimées avec une éloquence qui n'en est que plus
vive pour être muette. Là les acteurs ne paroissent qu'à demi-corps,
et ont ordinairement un manchon, par modestie, pour cacher leurs bras.
Il y a en bas une troupe de gens debout qui se moquent de ceux qui
sont en haut sur le théâtre, et ces derniers rient à leur tour de ceux
qui sont en bas.
Mais ceux qui prennent le plus de peine sont quelques jeunes gens,
qu'on prend pour cet effet dans un âge peu avancé pour soutenir à la
fatigue. Ils sont obligés d'être partout: ils passent par des endroits
qu'eux seuls connoissent, montent avec une adresse surprenante d'étage
en étage; ils sont en haut, en bas, dans toutes les loges; ils
plongent, pour ainsi dire; on les perd, ils reparoissent; souvent ils
quittent le lieu de la scène, et vont jouer dans un autre. On en voit
même qui, par un prodige qu'on n'auroit osé espérer de leurs
béquilles, marchent et vont comme les autres. Enfin on se rend à des
salles où l'on joue une comédie particulière: on commence par des
révérences, on continue par des embrassades. On dit que la
connoissance la plus légère met un homme en droit d'en étouffer un
autre: il semble que le lieu inspire de la tendresse. En effet, on dit
que les princesses qui y règnent ne sont point cruelles; et, si on en
excepte deux ou trois heures par jour, où elles sont assez sauvages,
on peut dire que le reste du temps elles sont traitables, et que c'est
une ivresse qui les quitte aisément.
Tout ce que je te dis ici se passe à peu près de même dans un autre
endroit qu'on nomme l'Opéra: toute la différence est que l'on parle à
l'un, et chante à l'autre. Un de mes amis me mena l'autre jour dans la
loge où se déshabilloit une des principales actrices. Nous fîmes si
bien connoissance, que le lendemain je reçus d'elle cette lettre:
«Monsieur,
«Je suis la plus malheureuse fille du monde; j'ai toujours été la plus
vertueuse actrice de l'Opéra. Il y a sept ou huit mois, que j'étois
dans la loge où vous me vîtes hier; comme je m'habillois en prêtresse
de Diane, un jeune abbé vint m'y trouver; et, sans respect pour mon
habit blanc, mon voile et mon bandeau, il me ravit mon innocence. J'ai
beau exagérer le sacrifice que je lui ai fait, il se met à rire, et me
soutient qu'il m'a trouvée très-profane. Cependant je suis si grosse,
que je n'ose plus me présenter sur le théâtre: car je suis, sur le
chapitre de l'honneur, d'une délicatesse inconcevable; et je soutiens
toujours qu'à une fille bien née il est plus facile de faire perdre la
vertu que la modestie. Avec cette délicatesse, vous jugez bien que ce
jeune abbé n'eût jamais réussi, s'il ne m'avoit promis de se marier avec moi:
un motif si légitime me fit passer sur les petites formalités ordinaires, et
commencer par où j'aurois dû finir. Mais, puisque son infidélité m'a déshonorée,
je ne veux plus vivre à l'Opéra, où, entre vous et moi, l'on ne me donne guère de quoi vivre:
car, à présent que j'avance en âge, et que je perds du côté des charmes, ma pension, qui
est toujours la même, semble diminuer tous les jours. J'ai appris par un homme de votre suite
que l'on faisoit un cas infini, dans votre pays, d'une bonne danseuse, et que, si j'étois
à Ispahan, ma fortune seroit aussitôt faite. Si vous vouliez m'accorder votre protection,
et m'emmener avec vous dans ce pays-là, vous auriez l'avantage de faire du bien à une fille qui,
par sa vertu et sa conduite, ne se rendroit pas indigne de vos bontés. Je suis...»
De Paris, le 2 de la lune de Chalval, 1712.
LETTRE XXIX.
RICCA À IBBEN. À Smyrne.
Le pape est le chef des chrétiens. C'est une vieille idole qu'on
encense par habitude. Il étoit autrefois redoutable aux princes mêmes,
car il les déposoit aussi facilement que nos magnifiques sultans
déposent les rois d'Irimette et de Géorgie. Mais on ne le craint plus.
Il se dit successeur d'un des premiers chrétiens, qu'on appelle saint
Pierre: et c'est certainement une riche succession, car il a des
trésors immenses et un grand pays sous sa domination.
Les évêques sont des gens de loi qui lui sont subordonnés, et ont sous
son autorité deux fonctions bien différentes. Quand ils sont
assemblés, ils font, comme lui, des articles de foi; quand ils sont en
particulier, ils n'ont guère d'autre fonction que de dispenser
d'accomplir la loi. Car tu sauras que la religion chrétienne est
chargée d'une infinité de pratiques très-difficiles; et, comme on a
jugé qu'il est moins aisé de remplir ses devoirs que d'avoir des
évêques qui en dispensent, on a pris ce dernier parti pour l'utilité
publique. Ainsi, si on ne veut pas faire le rhamazan, si on ne veut
pas s'assujettir aux formalités des mariages, si on veut rompre ses
vœux, si on veut se marier contre les défenses de la loi,
quelquefois même si on veut revenir contre son serment, on va à
l'évêque ou au pape, qui donne aussitôt la dispense.
Les évêques ne font pas des articles de foi de leur propre mouvement.
Il y a un nombre infini de docteurs, la plupart dervis, qui soulèvent
entre eux mille questions nouvelles sur la religion: on les laisse disputer
longtemps, et la guerre dure jusqu'à ce qu'une décision vienne la terminer.
Aussi puis-je t'assurer qu'il n'y a jamais eu de royaume où il y ait
eu tant de guerres civiles que dans celui de Christ.
Ceux qui mettent au jour quelque proposition nouvelle sont d'abord
appelés hérétiques. Chaque hérésie a son nom, qui est, pour ceux qui y
sont engagés, comme le mot de ralliement. Mais n'est hérétique qui ne
veut: il n'y a qu'à partager le différend par la moitié, et donner une
distinction à ceux qui accusent d'hérésie; et, quelle que soit la
distinction, intelligible ou non, elle rend un homme blanc comme de la
neige, et il peut se faire appeler orthodoxe.
Ce que je te dis est bon pour la France et l'Allemagne: car j'ai ouï
dire qu'en Espagne et en Portugal il y a de certains dervis qui
n'entendent point raillerie, et qui font brûler un homme comme de la
paille. Quand on tombe entre les mains de ces gens-là, heureux celui
qui a toujours prié Dieu avec de petits grains de bois à la main, qui
a porté sur lui deux morceaux de drap attachés à deux rubans, et qui a
été quelquefois dans une province qu'on appelle la Galice! sans cela
un pauvre diable est bien embarrassé. Quand il jureroit comme un païen
qu'il est orthodoxe, on pourroit bien ne pas demeurer d'accord des
qualités, et le brûler comme hérétique: il auroit beau donner sa
distinction; point de distinction; il seroit en cendres avant que l'on
eût seulement pensé à l'écouter.
Les autres juges présument qu'un accusé est innocent; ceux-ci le
présument toujours coupable. Dans le doute, ils tiennent pour règle de
se déterminer du côté de la rigueur; apparemment parce qu'ils croient
les hommes mauvais; mais, d'un autre côté, ils en ont si bonne
opinion, qu'ils ne les jugent jamais capables de mentir; car ils
reçoivent le témoignage des ennemis capitaux, des femmes de mauvaise
vie, de ceux qui exercent une profession infâme. Ils font dans leur
sentence un petit compliment à ceux qui sont revêtus d'une chemise de
soufre, et leur disent qu'ils sont bien fâchés de les voir si mal
habillés, qu'ils sont doux, qu'ils abhorrent le sang, et sont au
désespoir de les avoir condamnés; mais, pour se consoler, ils
confisquent tous les biens de ces malheureux à leur profit.
Heureuse la terre qui est habitée par les enfants des prophètes! Ces tristes spectacles
y sont inconnus[8]. La sainte religion que les anges y ont apportée se défend
par sa vérité même; elle n'a point besoin de ces moyens violents pour se maintenir.
[Note 8: Les Persans sont les plus tolérants de tous les mahométans.]
À Paris, le 4 de la lune de Chalval, 1712.
LETTRE XXX.
RICA AU MÊME. À Smyrne.
Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui va jusqu'à
l'extravagance. Lorsque j'arrivai, je fus regardé comme si j'avois été
envoyé du ciel: vieillards, hommes, femmes, enfants, tous vouloient me
voir. Si je sortois, tout le monde se mettoit aux fenêtres; si j'étois
aux Tuileries, je voyois aussitôt un cercle se former autour de moi;
les femmes mêmes faisoient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs,
qui m'entouroit. Si j'étois aux spectacles, je voyois aussitôt cent
lorgnettes dressées contre ma figure: enfin jamais homme n'a tant été
vu que moi. Je souriois quelquefois d'entendre des gens qui n'étoient
presque jamais sortis de leur chambre, qui disoient entre eux: Il faut
avouer qu'il a l'air bien persan. Chose admirable! Je trouvois de mes
portraits partout; je me voyois multiplié dans toutes les boutiques,
sur toutes les cheminées, tant on craignoit de ne m'avoir pas assez vu.
Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à charge: je ne me croyois pas
un homme si curieux et si rare; et, quoique j'aie très-bonne opinion
de moi, je ne me serois jamais imaginé que je dusse troubler le repos
d'une grande ville où je n'étois point connu. Cela me fit résoudre à
quitter l'habit persan, et à en endosser un à l'européenne, pour voir
s'il resteroit encore dans ma physionomie quelque chose d'admirable.
Cet essai me fit connoître ce que je valois réellement. Libre de tous
les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet
de me plaindre de mon tailleur, qui m'avoit fait perdre en un instant
l'attention et l'estime publique; car j'entrai tout à coup dans un
néant affreux. Je demeurois quelquefois une heure dans une compagnie
sans qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la
bouche; mais, si quelqu'un, par hasard, apprenoit à la compagnie que
j'étois Persan, j'entendois aussitôt autour de moi un bourdonnement:
Ah! ah! Monsieur est Persan? C'est une chose bien extraordinaire!
Comment peut-on être Persan?
À Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712.
LETTRE XXXI.
RHÉDI À USBEK. À Paris.
Je suis à présent à Venise, mon cher Usbek. On peut avoir vu toutes
les villes du monde, et être surpris en arrivant à Venise: on sera
toujours étonné de voir une ville, des tours et des mosquées sortir de
dessous l'eau, et de trouver un peuple innombrable dans un endroit où
il ne devroit y avoir que des poissons.
Mais cette ville profane manque du trésor le plus précieux qui soit au
monde, c'est-à-dire d'eau vive; il est impossible d'y accomplir une
seule ablution légale. Elle est en abomination à notre saint prophète,
et il ne la regarde jamais du haut du ciel qu'avec colère.
Sans cela, mon cher Usbek, je serois charmé de vivre dans une ville où
mon esprit se forme tous les jours. Je m'instruis des secrets du
commerce, des intérêts des princes, de la forme de leur gouvernement;
je ne néglige pas même les superstitions européennes; je m'applique à
la médecine, à la physique, à l'astronomie; j'étudie les arts; enfin
je sors des nuages qui couvroient mes yeux dans le pays de ma naissance.
À Venise, le 16 de la lune de Chalval, 1712.
LETTRE XXXII.
RICA À ***.
J'allai l'autre jour voir une maison où l'on entretient environ trois
cents personnes assez pauvrement. J'eus bientôt fait, car l'église ni
les bâtiments ne méritent pas d'être regardés. Ceux qui sont dans
cette maison étoient assez gais; plusieurs d'entre eux jouoient aux
cartes, ou à d'autres jeux que je ne connois point. Comme je sortois,
un de ces hommes sortoit aussi; et, m'ayant entendu demander le chemin
du Marais, qui est le quartier le plus éloigné de Paris: J'y vais, me
dit-il, et je vous y conduirai; suivez-moi. Il me mena à merveille, me
tira de tous les embarras, et me sauva adroitement des carrosses et
des voitures. Nous étions près d'arriver, quand la curiosité me prit.
Mon bon ami, lui dis-je, ne pourrois-je point savoir qui vous êtes? Je
suis aveugle, Monsieur, me répondit-il. Comment! lui dis-je, vous êtes
aveugle! Et que ne priiez-vous cet honnête homme qui jouoit aux cartes
avec vous de nous conduire? Il est aveugle aussi, me répondit-il: il y
a quatre cents ans que nous sommes trois cents aveugles dans cette
maison où vous m'avez trouvé. Mais il faut que je vous quitte: voilà
la rue que vous demandiez; je vais me mettre dans la foule; j'entre
dans cette église, où, je vous jure, j'embarrasserai plus les gens
qu'ils ne m'embarrasseront.
À Paris, le 17 de la lune de Chalval, 1712.
LETTRE XXXIII.
USBEK À RHÉDI. À Venise.
Le vin est si cher à Paris, par les impôts que l'on y met, qu'il
semble qu'on ait entrepris d'y faire exécuter les préceptes du divin
Alcoran, qui défend d'en boire.
Lorsque je pense aux funestes effets de cette liqueur, je ne puis
m'empêcher de la regarder comme le présent le plus redoutable que la
nature ait fait aux hommes. Si quelque chose a flétri la vie et la
réputation de nos monarques, ç'a été leur intempérance; c'est la
source la plus empoisonnée de leurs injustices et de leur cruautés.
Je le dirai, à la honte des hommes: la loi interdit à nos princes l'usage du vin, et ils en boivent avec un excès qui les dégrade de l'humanité même; cet usage, au contraire, est permis aux princes chrétiens, et on ne remarque pas qu'il leur fasse faire aucune faute. L'esprit humain est la contradiction même: dans une débauche licencieuse, on se révolte avec fureur contre les préceptes; et la loi faite pour nous rendre plus justes ne sert souvent qu'à nous rendre plus coupables.
Mais quand je désapprouve l'usage de cette liqueur qui fait perdre la
raison, je ne condamne pas de même ces boissons qui l'égayent. C'est
la sagesse des Orientaux de chercher des remèdes contre la tristesse
avec autant de soin que contre les maladies les plus dangereuses.
Lorsqu'il arrive quelque malheur à un Européen, il n'a d'autre ressource que la lecture d'un philosophe qu'on appelle Sénèque; mais les Asiatiques, plus sensés qu'eux et meilleurs physiciens en cela, prennent des breuvages capables de rendre l'homme gai, et de charmer le souvenir de ses peines.
Il n'y a rien de si affligeant que les consolations tirées de la
nécessité du mal, de l'inutilité des remèdes, de la fatalité du
destin, de l'ordre de la Providence, et du malheur de la condition
humaine. C'est se moquer de vouloir adoucir un mal par la
considération que l'on est né misérable; il vaut bien mieux enlever
l'esprit hors de ses réflexions, et traiter l'homme comme sensible, au
lieu de le traiter comme raisonnable.
L'âme, unie avec le corps, en est sans cesse tyrannisée. Si le
mouvement du sang est trop lent, si les esprits ne sont pas assez
épurés, s'ils ne sont pas en quantité suffisante, nous tombons dans
l'accablement et dans la tristesse; mais, si nous prenons des
breuvages qui puissent changer cette disposition de notre corps, notre
âme redevient capable de recevoir des impressions qui l'égayent, et
elle sent un plaisir secret de voir sa machine reprendre, pour ainsi
dire, son mouvement et sa vie.
À Paris, le 25 de la lune de Zilcadé, 1713.
LETTRE XXXIV.
USBEK À IBBEN. À Smyrne.
Les femmes de Perse sont plus belles que celles de France; mais celles
de France sont plus jolies. Il est difficile de ne point aimer les
premières, et de ne se point plaire avec les secondes: les unes sont
plus tendres et plus modestes, les autres sont plus gaies et plus enjouées.
Ce qui rend le sang si beau en Perse, c'est la vie réglée que les
femmes y mènent: elles ne jouent ni ne veillent, elles ne boivent
point de vin, et ne s'exposent presque jamais à l'air. Il faut avouer
que le sérail est plutôt fait pour la santé que pour les plaisirs:
c'est une vie unie, qui ne pique point; tout s'y ressent de la
subordination et du devoir; les plaisirs mêmes y sont graves, et les
joies sévères; et on ne les goûte presque jamais que comme des marques
d'autorité et de dépendance.
Les hommes mêmes n'ont pas en Perse la même gaieté que les François:
on ne leur voit point cette liberté d'esprit et cet air content que je
trouve ici dans tous les états et dans toutes les conditions.
C'est bien pis en Turquie, où l'on pourroit trouver des familles où,
de père en fils, personne n'a ri depuis la fondation de la monarchie.
Cette gravité des Asiatiques vient du peu de commerce qu'il y a entre
eux: ils ne se voient que lorsqu'ils y sont forcés par la cérémonie;
l'amitié, ce doux engagement du cœur, qui fait ici la douceur de la
vie, leur est presque inconnue: ils se retirent dans leurs maisons, où
ils trouvent toujours une compagnie qui les attend; de manière que
chaque famille est, pour ainsi dire, isolée des autres.
Un jour que je m'entretenois là-dessus avec un homme de ce pays-ci, il
me dit: Ce qui me choque le plus de vos mœurs, c'est que vous êtes
obligés de vivre avec des esclaves dont le cœur et l'esprit se
sentent toujours de la bassesse de leur condition. Ces gens lâches
affoiblissent en vous les sentiments de la vertu, que l'on tient de la
nature, et ils les ruinent depuis l'enfance qu'ils vous obsèdent.
Car, enfin, défaites-vous des préjugés: que peut-on attendre de l'éducation qu'on reçoit d'un misérable qui fait consister son honneur à garder les femmes d'un autre, et s'enorgueillit du plus vil emploi qui soit parmi les humains, qui est méprisable par sa fidélité même, qui est la seule de ses vertus, parce qu'il y est porté par envie, par jalousie et par désespoir; qui, brûlant de se venger des deux sexes dont il est le rebut, consent à être tyrannisé par le plus fort, pourvu qu'il puisse désoler le plus faible; qui, tirant de son imperfection, de sa laideur et de sa difformité, tout l'éclat de sa condition, n'est estimé que parce qu'il est indigne de l'être; qui enfin, rivé pour jamais à la porte où il est attaché, plus dur que les gonds et les verrous qui la tiennent, se vante de cinquante ans de vie dans ce poste indigne, où, chargé de la jalousie de son maître, il a exercé toute sa bassesse?
À Paris, le 14 de la lune de Zilhagé, 1713.
LETTRE XXXV.
USBEK À GEMCHID, SON COUSIN, DERVIS DU BRILLANT MONASTÈRE DE TAURIS.
Que penses-tu des chrétiens, sublime dervis? Crois-tu qu'au jour du
jugement ils seront comme les infidèles Turcs, qui serviront d'ânes
aux Juifs, et seront menés par eux au grand trot en enfer? Je sais
bien qu'ils n'iront point dans le séjour des prophètes, et que le
grand Ali n'est point venu pour eux. Mais, parce qu'ils n'ont pas été
assez heureux pour trouver des mosquées dans leur pays, crois-tu
qu'ils soient condamnés à des châtiments éternels, et que Dieu les
punisse pour n'avoir pas pratiqué une religion qu'il ne leur a pas
fait connoître? Je puis te le dire: j'ai souvent examiné ces
chrétiens; je les ai interrogés pour voir s'ils avoient quelque idée
du grand Ali, qui étoit le plus beau de tous les hommes; j'ai trouvé
qu'ils n'en avoient jamais ouï parler.
Ils ne ressemblent point à ces infidèles que nos saints prophètes
faisoient passer au fil de l'épée, parce qu'ils refusoient de croire
aux miracles du ciel; ils sont plutôt comme ces malheureux qui
vivoient dans les ténèbres de l'idolâtrie avant que la divine lumière
vînt éclairer le visage de notre grand prophète.
D'ailleurs, si on examine de près leur religion, on y trouvera comme
une semence de nos dogmes. J'ai souvent admiré les secrets de la
Providence, qui semble les avoir voulu préparer par là à la conversion
générale. J'ai ouï parler d'un livre de leurs docteurs, intitulé la
Polygamie triomphante, dans lequel il est prouvé que la polygamie
est ordonnée aux chrétiens. Leur baptême est l'image de nos ablutions
légales; et les chrétiens n'errent que dans l'efficacité qu'ils
donnent à cette première ablution, qu'ils croient devoir suffire pour
toutes les autres. Leurs prêtres et les moines prient comme nous sept
fois le jour. Ils espèrent de jouir d'un paradis où ils goûteront
mille délices par le moyen de la résurrection des corps. Ils ont,
comme nous, des jeûnes marqués, des mortifications avec lesquelles ils
espèrent fléchir la miséricorde divine. Ils rendent un culte aux bons
anges, et se méfient des mauvais. Ils ont une sainte crédulité pour
les miracles que Dieu opère par le ministère de ses serviteurs. Ils
reconnoissent, comme nous, l'insuffisance de leurs mérites, et les
besoins qu'ils ont d'un intercesseur auprès de Dieu. Je vois partout
le mahométisme, quoique je n'y trouve point Mahomet. On a beau faire,
la vérité s'échappe, et perce toujours les ténèbres qui l'environnent.
Il viendra un jour où l'Éternel ne verra sur la terre que de vrais
croyants. Le temps, qui consume tout, détruira les erreurs mêmes. Tous
les hommes seront étonnés de se voir sous le même étendard: tout,
jusqu'à la loi, sera consommé; les divins exemplaires seront enlevés
de la terre, et portés dans les célestes archives.
À Paris, le 20 de la lune de Zilhagé, 1713.
LETTRE XXXVI.
USBEK À RHÉDI. À Venise.
Le café est très en usage à Paris: il y a un grand nombre de maisons
publiques où on le distribue. Dans quelques-unes de ces maisons, on
dit des nouvelles; dans d'autres, on joue aux échecs. Il y en a une où
l'on apprête le café de telle manière qu'il donne de l'esprit à ceux
qui en prennent: au moins, de tous ceux qui en sortent, il n'y a
personne qui ne croie qu'il en a quatre fois plus que lorsqu'il y est entré.
Mais ce qui me choque de ces beaux esprits, c'est qu'ils ne se rendent
pas utiles à leur patrie, et qu'ils amusent leurs talents à des choses
puériles. Par exemple, lorsque j'arrivai à Paris, je les trouvai
échauffés sur une dispute la plus mince qu'il se puisse imaginer: il
s'agissoit de la réputation d'un vieux poëte grec dont, depuis deux
mille ans, on ignore la patrie, aussi bien que le temps de sa mort.
Les deux partis avouoient que c'étoit un poëte excellent: il n'étoit
question que du plus ou du moins de mérite qu'il falloit lui
attribuer. Chacun en vouloit donner le taux; mais, parmi ces
distributeurs de réputation, les uns faisoient meilleur poids que les
autres: voilà la querelle. Elle étoit bien vive, car on se disoit
cordialement de part et d'autre des injures si grossières, on faisoit
des plaisanteries si amères, que je n'admirois pas moins la manière de
disputer que le sujet de la dispute. Si quelqu'un, disois-je en
moi-même, étoit assez étourdi pour aller devant l'un de ces défenseurs
du poëte grec attaquer la réputation de quelque honnête citoyen, il ne
seroit pas mal relevé; et je crois que ce zèle si délicat sur la
réputation des morts s'embraseroit bien pour défendre celle des
vivants! Mais, quoi qu'il en soit, ajoutois-je, Dieu me garde de
m'attirer jamais l'inimitié des censeurs de ce poëte, que le séjour de
deux mille ans dans le tombeau n'a pu garantir d'une haine si
implacable! Ils frappent à présent des coups en l'air: mais que
seroit-ce si leur fureur étoit animée par la présence d'un ennemi?
Ceux dont je te viens de parler disputent en langue vulgaire; et il
faut les distinguer d'une autre sorte de disputeurs qui se servent
d'une langue barbare qui semble ajouter quelque chose à la fureur et à
l'opiniâtreté des combattants. Il y a des quartiers où l'on voit comme
une mêlée noire et épaisse de ces sortes de gens; ils se nourrissent
de distinctions, ils vivent de raisonnements obscurs et de fausses
conséquences. Ce métier, où l'on devroit mourir de faim, ne laisse pas
de rendre. On a vu une nation entière chassée de son pays, traverser
les mers pour s'établir en France, n'emportant avec elle, pour parer
aux nécessités de la vie, qu'un redoutable talent pour la dispute.
Adieu.
À Paris, le dernier de la lune de Zilhagé, 1713.
LETTRE XXXVII.
USBEK À IBBEN. À Smyrne.
Le roi de France est vieux. Nous n'avons point d'exemple dans nos
histoires d'un monarque qui ait si longtemps régné. On dit qu'il
possède à un très-haut degré le talent de se faire obéir: il gouverne
avec le même génie sa famille, sa cour, son État. On lui a souvent
entendu dire que, de tous les gouvernements du monde, celui des Turcs,
ou celui de notre auguste sultan, lui plairoit le mieux: tant il fait
de cas de la politique orientale.
J'ai étudié son caractère, et j'y ai trouvé des contradictions qu'il
m'est impossible de résoudre: par exemple, il a un ministre qui n'a
que dix-huit ans, et une maîtresse qui en a quatre-vingts; il aime sa
religion, et il ne peut souffrir ceux qui disent qu'il la faut
observer à la rigueur; quoiqu'il fuie le tumulte des villes, et qu'il
se communique peu, il n'est occupé depuis le matin jusqu'au soir qu'à
faire parler de lui; il aime les trophées et les victoires, mais il
craint autant de voir un bon général à la tête de ses troupes qu'il
auroit sujet de le craindre à la tête d'une armée ennemie. Il n'est,
je crois, jamais arrivé qu'à lui d'être en même temps comblé de plus
de richesses qu'un prince n'en sauroit espérer, et accablé d'une
pauvreté qu'un particulier ne pourroit soutenir.
Il aime à gratifier ceux qui le servent; mais il paye aussi
libéralement les assiduités, ou plutôt l'oisiveté de ses courtisans,
que les campagnes laborieuses de ses capitaines; souvent il préfère un
homme qui le déshabille, ou qui lui donne la serviette lorsqu'il se
met à table, à un autre qui lui prend des villes ou lui gagne des
batailles: il ne croit pas que la grandeur souveraine doive être gênée
dans la distribution des grâces; et, sans examiner si celui qu'il
comble de biens est homme de mérite, il croit que son choix va le
rendre tel; aussi lui a-t-on vu donner une petite pension à un homme
qui avoit fui deux lieues, et un beau gouvernement à un autre qui en
avoit fui quatre.
Il est magnifique, surtout dans ses bâtiments: il y a plus de statues
dans les jardins de son palais que de citoyens dans une grande ville.
Sa garde est aussi forte que celle du prince devant qui tous les
trônes se renversent; ses armées sont aussi nombreuses, ses ressources
aussi grandes, et ses finances aussi inépuisables.
À Paris, le 7 de la lune de Maharram, 1713.
LETTRE XXXVIII.
RICA À IBBEN. À Smyrne.
C'est une grande question parmi les hommes de savoir s'il est plus
avantageux d'ôter aux femmes la liberté que de la leur laisser. Il me
semble qu'il y a bien des raisons pour et contre. Si les Européens
disent qu'il n'y a pas de générosité à rendre malheureuses les
personnes que l'on aime, nos Asiatiques répondent qu'il y a de la
bassesse aux hommes de renoncer à l'empire que la nature leur a donné
sur les femmes. Si on leur dit que le grand nombre de femmes enfermées
est embarrassant, ils répondent que dix femmes qui obéissent
embarrassent moins qu'une qui n'obéit pas. Que s'ils objectent à leur
tour que les Européens ne sauroient être heureux avec des femmes qui
ne leur sont pas fidèles, on leur répond que cette fidélité qu'ils
vantent tant n'empêche point le dégoût qui suit toujours les passions
satisfaites; que nos femmes sont trop à nous; qu'une possession si
tranquille ne nous laisse rien à désirer ni à craindre; qu'un peu de
coquetterie est un sel qui pique et prévient la corruption. Peut-être
qu'un homme plus sage que moi serait embarrassé de décider: car, si
les Asiatiques font fort bien de chercher des moyens propres à calmer
leurs inquiétudes, les Européens font fort bien aussi de n'en point avoir.
Après tout, disent-ils, quand nous serions malheureux en qualité de
maris, nous trouverions toujours moyen de nous dédommager en qualité
d'amants. Pour qu'un homme pût se plaindre avec raison de l'infidélité
de sa femme, il faudroit qu'il n'y eût que trois personnes dans le
monde; ils seront toujours à but quand il y en aura quatre.
C'est une autre question de savoir si la loi naturelle soumet les
femmes aux hommes. Non, me disoit l'autre jour un philosophe
très-galant: la nature n'a jamais dicté une telle loi; l'empire que
nous avons sur elles est une véritable tyrannie; elles ne nous l'ont
laissé prendre que parce qu'elles ont plus de douceur que nous, et par
conséquent plus d'humanité et de raison; ces avantages, qui devoient
sans doute leur donner la supériorité si nous avions été raisonnables,
la leur ont fait perdre, parce que nous ne le sommes point.
Or, s'il est vrai que nous n'avons sur les femmes qu'un pouvoir
tyrannique, il ne l'est pas moins qu'elles ont sur nous un empire
naturel, celui de la beauté, à qui rien ne résiste. Le nôtre n'est pas
de tous les pays; mais celui de la beauté est universel. Pourquoi
aurions-nous donc un privilége? Est-ce parce que nous sommes les plus
forts? Mais c'est une véritable injustice. Nous employons toutes
sortes de moyens pour leur abattre le courage; les forces seroient
égales, si l'éducation l'étoit aussi; éprouvons-les dans les talents que
l'éducation n'a point affoiblis, et nous verrons si nous sommes si forts.
Il faut l'avouer, quoique cela choque nos mœurs: chez les peuples
les plus polis, les femmes ont toujours eu de l'autorité sur leurs
maris; elle fut établie par une loi chez les Égyptiens en l'honneur
d'Isis, et chez les Babyloniens en l'honneur de Sémiramis. On disoit
des Romains qu'ils commandoient à toutes les nations, mais qu'ils
obéissoient à leurs femmes. Je ne parle point des Sauromates, qui
étoient véritablement dans la servitude du sexe; ils étoient trop
barbares pour que leur exemple puisse être cité.
Tu vois, mon cher Ibben, que j'ai pris le goût de ce pays-ci, où l'on
aime à soutenir des opinions extraordinaires et à réduire tout en
paradoxe. Le prophète a décidé la question, et a réglé les droits de
l'un et de l'autre sexe. Les femmes, dit-il, doivent honorer leurs
maris: leurs maris les doivent honorer; mais ils ont l'avantage d'un
degré sur elles.
À Paris, le 26 de la lune de Gemmadi 2, 1713.
LETTRE XXXIX.
HAGI[9] IBBI AU JUIF BEN JOSUÉ, PROSÉLYTE MAHOMÉTAN. À Smyrne.
[Note 9: Hagi est un homme qui a fait le pèlerinage de la Mecque.]
Il me semble, Ben Josué, qu'il y a toujours des signes éclatants qui
préparent à la naissance des hommes extraordinaires; comme si la
nature souffroit une espèce de crise, et que la puissance céleste ne
produisît qu'avec effort.
Il n'y a rien de si merveilleux que la naissance de Mahomet. Dieu, qui
par les décrets de sa providence avoit résolu dès le commencement
d'envoyer aux hommes ce grand prophète pour enchaîner Satan, créa une
lumière deux mille ans avant Adam, qui, passant d'élu en élu,
d'ancêtre en ancêtre de Mahomet, parvint enfin jusques à lui comme un
témoignage authentique qu'il étoit descendu des patriarches.
Ce fut aussi à cause de ce même prophète que Dieu ne voulut pas
qu'aucun enfant fût conçu que la nature de la femme ne cessât d'être
immonde, et que le membre viril ne fût livré à la circoncision.
Il vint au monde circoncis, et la joie parut sur son visage dès sa
naissance; la terre trembla trois fois, comme si elle eût enfanté
elle-même; toutes les idoles se prosternèrent; les trônes des rois
furent renversés; Lucifer fut jeté au fond de la mer; et ce ne fut
qu'après avoir nagé pendant quarante jours qu'il sortit de l'abîme, et
s'enfuit sur le mont Cabès, d'où, avec une voix terrible, il appela les anges.
Cette nuit, Dieu posa un terme entre l'homme et la femme, qu'aucun
d'eux ne pût passer. L'art des magiciens et nécromants se trouva sans
vertu. On entendit une voix du ciel qui disoit ces paroles: J'ai
envoyé au monde mon ami fidèle.
Selon le témoignage d'Isben Aben, historien arabe, les générations des
oiseaux, des nuées, des vents, et tous les escadrons des anges, se
réunirent pour élever cet enfant, et se disputèrent cet avantage. Les
oiseaux disoient dans leurs gazouillements qu'il étoit plus commode
qu'ils l'élevassent, parce qu'ils pouvoient plus facilement rassembler
plusieurs fruits de divers lieux. Les vents murmuroient, et disoient:
C'est plutôt à nous, parce que nous pouvons lui apporter de tous les
endroits les odeurs les plus agréables. Non, non, disoient les nuées,
non; c'est à nos soins qu'il sera confié, parce que nous lui ferons
part à tous les instants de la fraîcheur des eaux. Là-dessus les anges
indignés s'écrioient: Que nous restera-t-il donc à faire? Mais une
voix du ciel fut entendue, qui termina toutes les disputes: Il ne sera
point ôté d'entre les mains des mortels, parce que heureuses les
mamelles qui l'allaiteront, et les mains qui le toucheront, et la
maison qu'il habitera, et le lit où il reposera.
Après tant de témoignages si éclatants, mon cher Josué, il faut avoir
un cœur de fer pour ne pas croire sa sainte loi. Que pouvoit faire
davantage le ciel pour autoriser sa mission divine, à moins de
renverser la nature, et de faire périr les hommes mêmes qu'il vouloit convaincre?
À Paris, le 20 de la lune de Rhégeb, 1713.
LETTRE XL.
USBEK À IBBEN. À Smyrne.
Dès qu'un grand est mort, on s'assemble dans une mosquée, et l'on fait
son oraison funèbre, qui est un discours à sa louange, avec lequel on
seroit bien embarrassé de décider au juste du mérite du défunt.
Je voudrois bannir les pompes funèbres: il faut pleurer les hommes à
leur naissance, et non pas à leur mort. A quoi servent les cérémonies
et tout l'attirail lugubre qu'on fait paraître à un mourant dans ses
derniers moments, les larmes mêmes de sa famille, et la douleur de ses
amis, qu'à lui exagérer la perte qu'il va faire?
Nous sommes si aveugles, que nous ne savons quand nous devons nous
affliger ou nous réjouir: nous n'avons presque jamais que de fausses
tristesses ou de fausses joies.
Quand je vois le Mogol, qui toutes les années va sottement se mettre
dans une balance et se faire peser comme un bœuf, quand je vois les
peuples se réjouir de ce que ce prince est devenu plus matériel,
c'est-à-dire moins capable de les gouverner, j'ai pitié, Ibben, de
l'extravagance humaine.
De Paris, le 20 de la lune de Rhégeb, 1713.
LETTRE XLI.
LE PREMIER EUNUQUE NOIR À USBEK.
Ismaël, un des eunuques noirs, vient de mourir, magnifique seigneur;
et je ne puis m'empêcher de le remplacer. Comme les eunuques sont
extrêmement rares à présent, j'avois pensé de me servir d'un esclave
noir que tu as à la campagne; mais je n'ai pu jusqu'ici le porter à
souffrir qu'on le consacrât à cet emploi. Comme je vois qu'au bout du
compte c'est son avantage, je voulus l'autre jour user à son égard
d'un peu de rigueur; et, de concert avec l'intendant de tes jardins,
j'ordonnai que, malgré lui, on le mît en état de te rendre les
services qui flattent le plus ton cœur, et de vivre comme moi dans
ces redoutables lieux qu'il n'ose pas même regarder: mais il se mit à
hurler comme si on avoit voulu l'écorcher, et fit tant qu'il échappa
de nos mains, et évita le fatal couteau. Je viens d'apprendre qu'il
veut t'écrire pour te demander grâce, soutenant que je n'ai conçu ce
dessein que par un désir insatiable de vengeance sur certaines
railleries piquantes qu'il dit avoir faites de moi. Cependant je te
jure par les cent mille prophètes que je n'ai agi que pour le bien de
ton service, la seule chose qui me soit chère, et hors laquelle je ne
regarde rien. Je me prosterne à tes pieds.
Du sérail de Fatmé, le 7 de la lune de Maharram, 1713.
LETTRE XLII.
PHARAN A USBEK, SON SOUVERAIN SEIGNEUR.
Si tu étois ici, magnifique seigneur, je paroîtrois à ta vue tout
couvert de papier blanc; et il n'y en auroit pas assez pour écrire
toutes les insultes que ton premier eunuque noir, le plus méchant de
tous les hommes, m'a faites depuis ton départ.
Sous prétexte de quelques railleries qu'il prétend que j'ai faites sur
le malheur de sa condition, il exerce sur ma tête une vengeance
inépuisable; il a animé contre moi le cruel intendant de tes jardins,
qui depuis ton départ m'oblige à des travaux insurmontables, dans
lesquels j'ai pensé mille fois laisser la vie sans perdre un moment
l'ardeur de te servir. Combien de fois ai-je dit en moi-même: J'ai un
maître rempli de douceur, et je suis le plus malheureux esclave qui
soit sur la terre!
Je te l'avoue, magnifique seigneur, je ne me croyois pas destiné à de
plus grandes misères, mais ce traître d'eunuque a voulu mettre le
comble à sa méchanceté. Il y a quelques jours que, de son autorité
privée, il me destina à la garde de tes femmes sacrées, c'est-à-dire à
une exécution qui seroit pour moi mille fois plus cruelle que la mort.
Ceux qui en naissant ont eu le malheur de recevoir de leurs cruels
parents un traitement pareil, se consolent peut-être sur ce qu'ils
n'ont jamais connu d'autre état que le leur; mais qu'on me fasse
descendre de l'humanité et qu'on m'en prive, je mourrois de douleur si
je ne mourois pas de cette barbarie.
J'embrasse tes pieds, sublime seigneur, dans une humilité profonde:
fais en sorte que je sente les effets de cette vertu si respectée, et
qu'il ne soit pas dit que par ton ordre il y ait sur la terre un malheureux de plus.
Des jardins de Fatmé, le 7 de la lune de Maharram, 1713.
LETTRE XLIII.
USBEK A PHARAN. Aux jardins de Fatmé.
Recevez la joie dans votre cœur, et reconnaissez ces sacrés
caractères: faites-les baiser au grand eunuque et à l'intendant de mes
jardins. Je leur défends de mettre la main sur vous jusqu'à mon
retour; dites-leur d'acheter l'eunuque qui manque. Acquittez-vous de
votre devoir comme si vous m'aviez toujours devant les yeux; car
sachez que plus mes bontés sont grandes plus vous serez puni si vous en abusez.
De Paris, le 25 de la lune de Rhégeb, 1713.
LETTRE XLIV.
USBEK À RHÉDI. À Venise.
Il y a en France trois sortes d'états: l'Église, l'épée et la robe.
Chacun a un mépris souverain pour les deux autres: tel, par exemple,
que l'on devroit mépriser parce qu'il est un sot, ne l'est souvent que
parce qu'il est homme de robe.
Il n'y a pas jusqu'aux plus vils artisans qui ne disputent sur
l'excellence de l'art qu'ils ont choisi: chacun s'élève au-dessus de
celui qui est d'une profession différente, à proportion de l'idée
qu'il s'est faite de la supériorité de la sienne.
Les hommes ressemblent tous, plus ou moins, à cette femme de la
province d'Érivan qui, ayant reçu quelque grâce d'un de nos monarques,
lui souhaita mille fois, dans les bénédictions qu'elle lui donna, que
le ciel le fît gouverneur d'Érivan.
J'ai lu, dans une relation, qu'un vaisseau français ayant relâché à la
côte de Guinée, quelques hommes de l'équipage voulurent aller à terre
acheter quelques moutons. On les mena au roi, qui rendoit la justice à
ses sujets sous un arbre. Il étoit sur son trône, c'est-à-dire sur un
morceau de bois, aussi fier que s'il eût été sur celui du Grand Mogol;
il avoit trois ou quatre gardes avec des piques de bois; un parasol en
forme de dais le couvroit de l'ardeur du soleil; tous ses ornements et
ceux de la reine sa femme consistoient en leur peau noire et quelques
bagues. Ce prince, plus vain encore que misérable, demanda à ces
étrangers si l'on parloit beaucoup de lui en France. Il croyoit que
son nom devoit être porté d'un pôle à l'autre; et, à la différence de
ce conquérant de qui on a dit qu'il avoit fait taire toute la terre,
il croyoit, lui, qu'il devoit faire parler tout l'univers.
Quand le kan de Tartarie a dîné, un héraut crie que tous les princes
de la terre peuvent aller dîner, si bon leur semble; et ce barbare,
qui ne mange que du lait, qui n'a pas de maison, qui ne vit que de
brigandages, regarde tous les rois du monde comme ses esclaves, et les
insulte régulièrement deux fois par jour.
De Paris, le 28 de la lune de Rhégeb, 1713.
LETTRE XLV.
RICA À USBEK. À ***.
Hier matin, comme j'étois au lit, j'entendis frapper rudement à ma
porte, qui fut soudain ouverte ou enfoncée par un homme avec qui
j'avois lié quelque société, et qui me parut tout hors de lui-même.
Son habillement étoit beaucoup plus que modeste, sa perruque de
travers n'avoit pas même été peignée; il n'avoit pas eu le temps de
faire recoudre son pourpoint noir, et il avoit renoncé, pour ce
jour-là, aux sages précautions avec lesquelles il avoit coutume de
déguiser le délabrement de son équipage.
Levez-vous, me dit-il; j'ai besoin de vous tout aujourd'hui; j'ai
mille emplettes à faire, et je serai bien aise que ce soit avec vous:
il faut premièrement que nous allions à la rue Saint-Honoré parler à
un notaire qui est chargé de vendre une terre de cinq cent mille
livres; je veux qu'il m'en donne la préférence. En venant ici, je me
suis arrêté un moment au faubourg Saint-Germain, où j'ai loué un hôtel
deux mille écus, et j'espère passer le contrat aujourd'hui.
Dès que je fus habillé, ou peu s'en falloit, mon homme me fit
précipitamment descendre: Commençons par aller acheter un carrosse, et
établissons d'abord l'équipage. En effet, nous achetâmes non-seulement
un carrosse, mais encore pour cent mille francs de marchandises, en
moins d'une heure; tout cela se fit promptement, parce que mon homme
ne marchanda rien, et ne compta jamais: aussi ne déplaça-t-il pas. Je
rêvois sur tout ceci; et quand j'examinois cet homme, je trouvois en
lui une complication singulière de richesses et de pauvreté: de
manière que je ne savois que croire. Mais enfin je rompis le silence,
et, le tirant à quartier, je lui dis: Monsieur, qui est-ce qui payera
tout cela? Moi, me dit-il; venez dans ma chambre; je vous montrerai
des trésors immenses, et des richesses enviées des plus grands
monarques; mais elles ne le seront pas de vous, qui les partagerez
toujours avec moi. Je le suis. Nous grimpons à son cinquième étage, et
par une échelle nous nous guindons à un sixième, qui étoit un cabinet
ouvert aux quatre vents, dans lequel il n'y avoit que deux ou trois
douzaines de bassins de terre remplis de diverses liqueurs. Je me suis
levé de grand matin, me dit-il, et j'ai fait d'abord ce que je fais
depuis vingt-cinq ans, qui est d'aller visiter mon œuvre: j'ai vu
que le grand jour étoit venu qui devoit me rendre plus riche qu'homme
qui soit sur la terre. Voyez-vous cette liqueur vermeille? elle a à
présent toutes les qualités que les philosophes demandent pour faire
la transmutation des métaux. J'en ai tiré ces grains que vous voyez,
qui sont de vrai or par leur couleur, quoiqu'un peu imparfaits par
leur pesanteur. Ce secret, que Nicolas Flamel trouva, mais que Raimond
Lulle et un million d'autres cherchèrent toujours, est venu jusques à
moi, et je me trouve aujourd'hui un heureux adepte. Fasse le ciel que
je ne me serve de tant de trésors qu'il m'a communiqués, que pour sa gloire!
Je sortis, et je descendis, ou plutôt je me précipitai par cet
escalier, transporté de colère, et laissai cet homme si riche dans son
hôpital. Adieu, mon cher Usbek. J'irai te voir demain, et, si tu veux,
nous reviendrons ensemble à Paris.
À Paris, le dernier de la lune de Rhégeb, 1713.
LETTRE XLVI.
USBEK À RHÉDI. À Venise.
Je vois ici des gens qui disputent sans fin sur la religion, mais il
semble qu'ils combattent en même temps à qui l'observera le moins.
Non-seulement ils ne sont pas meilleurs chrétiens, mais même meilleurs
citoyens; et c'est ce qui me touche: car, dans quelque religion qu'on
vive, l'observation des lois, l'amour pour les hommes, la piété envers
les parents, sont toujours les premiers actes de religion.
En effet, le premier objet d'un homme religieux ne doit-il pas être de
plaire à la divinité qui a établi la religion qu'il professe? Mais le
moyen le plus sûr pour y parvenir est sans doute d'observer les règles
de la société et les devoirs de l'humanité. Car, en quelque religion
qu'on vive, dès qu'on en suppose une, il faut bien que l'on suppose
aussi que Dieu aime les hommes, puisqu'il établit une religion pour
les rendre heureux; que s'il aime les hommes, on est sûr de lui plaire
en les aimant aussi, c'est-à-dire en exerçant envers eux tous les
devoirs de la charité et de l'humanité, en ne violant point les lois
sous lesquelles ils vivent.
On est bien plus sûr par là de plaire à Dieu qu'en observant telle ou
telle cérémonie; car les cérémonies n'ont point un degré de bonté par
elles-mêmes; elles ne sont bonnes qu'avec égard, et dans la
supposition que Dieu les a commandées; mais c'est la matière d'une
grande discussion: on peut facilement s'y tromper, car il faut choisir
les cérémonies d'une religion entre celles de deux mille.
Un homme faisoit tous les jours à Dieu cette prière: Seigneur, je
n'entends rien dans les disputes que l'on fait sans cesse à votre
sujet; je voudrois vous servir selon votre volonté; mais chaque homme
que je consulte veut que je vous serve à la sienne. Lorsque je veux
vous faire ma prière, je ne sais en quelle langue je dois vous parler.
Je ne sais non plus en quelle posture je dois me mettre: l'un dit que
je dois vous prier debout; l'autre veut que je sois assis; l'autre
exige que mon corps porte sur mes genoux. Ce n'est pas tout: il y en a
qui prétendent que je dois me laver tous les matins avec de l'eau
froide; d'autres soutiennent que vous me regarderez avec horreur, si
je ne me fais pas couper un petit morceau de chair. Il m'arriva
l'autre jour de manger un lapin dans un caravansérail: trois hommes
qui étoient auprès de là me firent trembler; ils me soutinrent tous
trois que je vous avois grièvement offensé; l'un[10], parce que cet
animal étoit immonde; l'autre[11], parce qu'il étoit étouffé; l'autre
enfin[12], parce qu'il n'étoit pas poisson. Un brachmane qui passoit
par là, et que je pris pour juge, me dit: Ils ont tort, car
apparemment vous n'avez pas tué vous-même cet animal. Si fait, lui
dis-je. Ah! vous avez commis une action abominable, et que Dieu ne
vous pardonnera jamais, me dit-il d'une voix sévère: que savez-vous si
l'âme de votre père n'étoit pas passée dans cette bête? Toutes ces
choses, Seigneur, me jettent dans un embarras inconcevable: je ne puis
remuer la tête que je ne sois menacé de vous offenser; cependant je
voudrois vous plaire, et employer à cela la vie que je tiens de vous.
Je ne sais si je me trompe; mais je crois que le meilleur moyen pour y
parvenir est de vivre en bon citoyen dans la société où vous m'avez
fait naître, et en bon père dans la famille que vous m'avez donnée.
[Note 10: Un Juif.]
[Note 11: Un Turc.]
[Note 12: Un Arménien.]
À Paris, le 8 de la lune de Chahban, 1713.
LETTRE XLVII.
ZACHI À USBEK. À Paris.
J'ai une grande nouvelle à t'apprendre: je me suis réconciliée avec
Zéphis; le sérail, partagé entre nous, s'est réuni. Il ne manque que
toi dans ces lieux, où la paix règne: viens, mon cher Usbek, viens y
faire triompher l'amour.
Je donnai à Zéphis un grand festin, où ta mère, tes femmes et tes
principales concubines furent invitées; tes tantes et plusieurs de tes
cousines s'y trouvèrent aussi; elles étoient venues à cheval,
couvertes du sombre nuage de leurs voiles et de leurs habits.
Le lendemain, nous partîmes pour la campagne, où nous espérions êtres
plus libres; nous montâmes sur nos chameaux, et nous nous mîmes quatre
dans chaque loge. Comme la partie avoit été faite brusquement, nous
n'eûmes pas le temps d'envoyer à la ronde annoncer le courouc; mais le
premier eunuque, toujours industrieux, prit une autre précaution: car
il joignit à la toile qui nous empêchoit d'être vues un rideau si
épais, que nous ne pouvions absolument voir personne.
Quand nous fûmes arrivées à cette rivière qu'il faut traverser,
chacune de nous se mit, selon la coutume, dans une boîte, et se fit
porter dans le bateau; car on nous dit que la rivière étoit pleine de
monde. Un curieux, qui s'approcha trop près du lieu où nous étions
enfermées, reçut un coup mortel, qui lui ôta pour jamais la lumière du
jour; un autre, qu'on trouva se baignant tout nu sur le rivage, eut le
même sort; et tes fidèles eunuques sacrifièrent à ton honneur et au nôtre ces deux infortunés.
Mais écoute le reste de nos aventures. Quand nous fûmes au milieu du
fleuve, un vent si impétueux s'éleva et un nuage si affreux couvrit
les airs, que nos matelots commencèrent à désespérer. Effrayées de ce
péril, nous nous évanouîmes presque toutes. Je me souviens que
j'entendis la voix et la dispute de nos eunuques, dont les uns
disoient qu'il falloit nous avertir du péril et nous tirer de notre
prison; mais leur chef soutint toujours qu'il mourroit plutôt que de
souffrir que son maître fût ainsi déshonoré, et qu'il enfonceroit un
poignard dans le sein de celui qui feroit des propositions si hardies.
Une de mes esclaves, toute hors d'elle, courut vers moi déshabillée,
pour me secourir; mais un eunuque noir la prit brutalement, et la fit
rentrer dans l'endroit d'où elle étoit sortie. Pour lors je
m'évanouis, et ne revins à moi que lorsque le péril fut passé.
Que les voyages sont embarrassants pour les femmes! Les hommes ne sont
exposés qu'aux dangers qui menacent leur vie, et nous sommes à tous
les instants dans la crainte de perdre notre vie ou notre vertu.
Adieu, mon cher Usbek. Je t'adorerai toujours.
Du sérail de Fatmé, le 2 de la lune de Rhamazan, 1713.
LETTRE XLVIII.
USBEK À RHÉDI. À Venise.
Ceux qui aiment à s'instruire ne sont jamais oisifs: quoique je ne
sois chargé d'aucune affaire importante, je suis cependant dans une
occupation continuelle. Je passe ma vie à examiner; j'écris le soir ce
que j'ai remarqué, ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu dans la
journée; tout m'intéresse, tout m'étonne: je suis comme un enfant,
dont les organes encore tendres sont vivement frappés par les moindres objets.
Tu ne le croirois pas peut-être; nous sommes reçus agréablement dans
toutes les compagnies et dans toutes les sociétés: je crois devoir
beaucoup à l'esprit vif et à la gaieté naturelle de Rica, qui fait
qu'il recherche tout le monde, et qu'il en est également recherché.
Notre air étranger n'offense plus personne; nous jouissons même de la
surprise où l'on est de nous trouver quelque politesse: car les
François n'imaginent pas que notre climat produise des hommes.
Cependant, il faut l'avouer, ils valent la peine qu'on les détrompe.
J'ai passé quelques jours dans une maison de campagne auprès de Paris,
chez un homme de considération, qui est ravi d'avoir de la compagnie
chez lui. Il a une femme fort aimable, et qui joint à une grande
modestie une gaieté que la vie retirée ôte toujours à nos dames de Perse.
Étranger que j'étois, je n'avois rien de mieux à faire que d'étudier,
selon ma coutume, sur cette foule de gens qui y abordoit sans cesse,
dont les caractères me présentoient toujours quelque chose de nouveau.
Je remarquai d'abord un homme dont la simplicité me plut; je
m'attachai à lui, il s'attacha à moi: de sorte que nous nous trouvions
toujours l'un auprès de l'autre.
Un jour que, dans un grand cercle, nous nous entretenions en
particulier, laissant les conversations générales à elles-mêmes: Vous
trouverez peut-être en moi, lui dis-je, plus de curiosité que de
politesse; mais je vous supplie d'agréer que je vous fasse quelques
questions; car je m'ennuie de n'être au fait de rien et de vivre avec
des gens que je ne saurois démêler. Mon esprit travaille depuis deux
jours: il n'y a pas un seul de ces hommes qui ne m'ait donné la
torture plus de deux cents fois; et cependant je ne les devinerois de
mille ans: ils me sont plus invisibles que les femmes de notre grand
monarque. Vous n'avez qu'à dire, me répondit-il, et je vous instruirai
de tout ce que vous souhaiterez; d'autant mieux que je vous crois
homme discret, et que vous n'abuserez pas de ma confiance.
Qui est cet homme, lui dis-je, qui nous a tant parlé des repas qu'il a
donnés aux grands, qui est si familier avec vos ducs, et qui parle si
souvent à vos ministres qu'on me dit d'être d'un accès si difficile?
Il faut bien que ce soit un homme de qualité; mais il a la physionomie
si basse, qu'il ne fait guères honneur aux gens de qualité; et
d'ailleurs je ne lui trouve point d'éducation. Je suis étranger; mais
il me semble qu'il y a en général une certaine politesse commune à
toutes les nations; je ne lui trouve point de celle-là: est-ce que vos
gens de qualité sont plus mal élevés que les autres? Cet homme, me
répondit-il en riant, est un fermier: il est autant au-dessus des
autres par ses richesses qu'il est au-dessous de tout le monde par sa
naissance; il auroit la meilleure table de Paris, s'il pouvoit se
résoudre à ne manger jamais chez lui. Il est bien impertinent, comme
vous le voyez, mais il excelle par son cuisinier: aussi n'en est-il
pas ingrat: car vous avez entendu qu'il l'a loué tout aujourd'hui.
Et ce gros homme vêtu de noir, lui dis-je, que cette dame a fait
placer auprès d'elle, comment a-t-il un habit si lugubre avec un air
si gai et un teint si fleuri? Il sourit gracieusement dès qu'on lui
parle; sa parure est plus modeste, mais plus arrangée que celle de vos
femmes. C'est, me répondit-il, un prédicateur, et, qui pis est, un
directeur. Tel que vous le voyez, il en sait plus que les maris; il
connoît le foible des femmes: elles savent aussi qu'il a le sien.
Comment? dis-je, il parle toujours de quelque chose qu'il appelle la
grâce? Non pas toujours, me répondit-il: à l'oreille d'une jolie
femme, il parle encore plus volontiers de sa chute: il foudroie en
public, mais il est doux comme un agneau en particulier. Il me semble,
dis-je pour lors, qu'on le distingue beaucoup, et qu'on a de grands
égards pour lui. Comment! si on le distingue! C'est un homme
nécessaire; il fait la douceur de la vie retirée: petits conseils,
soins officieux, visites marquées; il dissipe un mal de tête mieux
qu'homme du monde; c'est un homme excellent.
Mais, si je ne vous importune pas, dites-moi qui est celui qui est
vis-à-vis de nous, qui est si mal habillé; qui fait quelquefois des
grimaces, et a un langage différent des autres; qui n'a pas d'esprit
pour parler, mais qui parle pour avoir de l'esprit? C'est, me
répondit-il, un poëte, et le grotesque du genre humain. Ces gens-là
disent qu'ils sont nés ce qu'ils sont; cela est vrai, et aussi ce
qu'ils seront toute leur vie, c'est-à-dire presque toujours les plus
ridicules de tous les hommes: aussi ne les épargne-t-on point; on
verse sur eux le mépris à pleines mains. La famine a fait entrer
celui-ci dans cette maison; et il y est bien reçu du maître et de la
maîtresse, dont la bonté et la politesse ne se démentent à l'égard de
personne; il fit leur épithalame lorsqu'ils se marièrent: c'est ce
qu'il a fait de mieux en sa vie; car il s'est trouvé que le mariage a
été aussi heureux qu'il l'a prédit.
Vous ne le croiriez pas peut-être, ajouta-t-il, entêté comme vous êtes
des préjugés de l'Orient: il y a parmi nous des mariages heureux, et
des femmes dont la vertu est un gardien sévère. Les gens dont nous
parlons goûtent entre eux une paix qui ne peut être troublée; ils sont
aimés et estimés de tout le monde: il n'y a qu'une chose; c'est que
leur bonté naturelle leur fait recevoir chez eux toute sorte de monde;
ce qui fait qu'il y a quelquefois mauvaise compagnie. Ce n'est pas que
je les désapprouve; il faut vivre avec les gens tels qu'ils sont: les
gens qu'on dit être de bonne compagnie ne sont souvent que ceux dont
le vice est plus raffiné; et peut-être qu'il en est comme des poisons,
dont les plus subtils sont aussi les plus dangereux.
Et ce vieux homme, lui dis-je tout bas, qui a l'air si chagrin? je
l'ai pris d'abord pour un étranger; car outre qu'il est habillé
autrement que les autres, il censure tout ce qui se fait en France, et
n'approuve pas votre gouvernement. C'est un vieux guerrier, me dit-il,
qui se rend mémorable à tous ses auditeurs par la longueur de ses
exploits. Il ne peut souffrir que la France ait gagné des batailles où
il ne se soit pas trouvé, ou qu'on vante un siége où il n'ait pas
monté à la tranchée: il se croit si nécessaire à notre histoire, qu'il
s'imagine qu'elle finit où il a fini; il regarde quelques blessures
qu'il a reçues, comme la dissolution de la monarchie; et, à la
différence de ces philosophes qui disent qu'on ne jouit que du
présent, et que le passé n'est rien, il ne jouit, au contraire, que du
passé, et n'existe que dans les campagnes qu'il a faites: il respire
dans les temps qui se sont écoulés, comme les héros doivent vivre dans
ceux qui passeront après eux. Mais pourquoi, dis-je, a-t-il quitté le
service? Il ne l'a point quitté, me répondit-il; mais le service l'a
quitté; on l'a employé dans une petite place où il racontera le reste
de ses jours; mais il n'ira jamais plus loin: le chemin des honneurs
lui est fermé. Et pourquoi cela? lui dis-je. Nous avons une maxime en
France, me répondit-il: c'est de n'élever jamais les officiers dont la
patience a langui dans les emplois subalternes; nous les regardons
comme des gens dont l'esprit s'est comme rétréci dans les détails, et
qui, par une habitude de petites choses, sont devenus incapables des
plus grandes. Nous croyons qu'un homme qui n'a pas les qualités d'un
général à trente ans ne les aura jamais; que celui qui n'a pas ce coup
d'œil qui montre tout d'un coup un terrain de plusieurs lieues dans
toutes ses situations différentes, cette présence d'esprit qui fait
que dans une victoire on se sert de tous ses avantages, et dans un
échec de toutes ses ressources, n'acquerra jamais ces talents: c'est
pour cela que nous avons des emplois brillants pour ces hommes grands
et sublimes que le ciel a partagés non-seulement d'un cœur, mais
aussi d'un génie héroïque; et des emplois subalternes pour ceux dont
les talents le sont aussi. De ce nombre sont ces gens qui ont vieilli
dans une guerre obscure; ils ne réussissent tout au plus qu'à faire ce
qu'ils ont fait toute leur vie; et il ne faut point commencer à les
charger dans le temps qu'ils s'affoiblissent.
Un moment après, la curiosité me reprit, et je lui dis: Je m'engage à
ne vous plus faire de questions, si vous voulez encore souffrir
celle-ci. Qui est ce grand jeune homme qui a des cheveux, peu d'esprit
et tant d'impertinence? D'où vient qu'il parle plus haut que les
autres, et se sait si bon gré d'être au monde? C'est un homme à bonnes
fortunes, me répondit-il. A ces mots, des gens entrèrent, d'autres
sortirent, on se leva, quelqu'un vint parler à mon gentilhomme, et je
restai aussi peu instruit qu'auparavant. Mais un moment après, je ne
sais par quel hasard ce jeune homme se trouva auprès de moi, et,
m'adressant la parole: Il fait beau; voudriez-vous, monsieur, faire un
tour de parterre? Je lui répondis le plus civilement qu'il me fut
possible, et nous sortîmes ensemble. Je suis venu à la campagne, me
dit-il, pour faire plaisir à la maîtresse de la maison, avec laquelle
je ne suis pas mal: il y a bien certaine femme dans le monde qui
pestera un peu, mais qu'y faire? Je vois les plus jolies femmes de
Paris; mais je ne me fixe pas à une, et je leur en donne bien à
garder: car, entre vous et moi, je ne vaux pas grand chose.
Apparemment, monsieur, lui dis-je, que vous avez quelque charge ou
quelque emploi, qui vous empêche d'être plus assidu auprès d'elles.
Non, monsieur, je n'ai d'autre emploi que de faire enrager un mari, ou
désespérer un père; j'aime à alarmer une femme qui croit me tenir, et
la mettre à deux doigts de ma perte. Nous sommes quelques jeunes gens
qui partageons ainsi tout Paris, et l'intéressons à nos moindres
démarches. A ce que je comprends, lui dis-je, vous faites plus de
bruit que le guerrier le plus valeureux, et vous êtes plus considéré
qu'un grave magistrat. Si vous étiez en Perse, vous ne jouiriez pas de
tous ces avantages; vous deviendriez plus propre à garder nos dames
qu'à leur plaire. Le feu me monta au visage; et je crois que, pour peu
que j'eusse parlé, je n'aurois pu m'empêcher de le brusquer.
Que dis-tu d'un pays où l'on tolère de pareilles gens, et où l'on
laisse vivre un homme qui fait un tel métier? où l'infidélité, la
trahison, le rapt, la perfidie et l'injustice conduisent à la
considération? où l'on estime un homme parce qu'il ôte une fille à son
père, une femme à son mari, et trouble les sociétés les plus douces et
les plus saintes? Heureux les enfants d'Ali, qui défendent leurs
familles de l'opprobre et de la séduction! La lumière du jour n'est
pas plus pure que le feu qui brûle dans le cœur de nos femmes: nos
filles ne pensent qu'en tremblant au jour qui doit les priver de cette
vertu, qui les rend semblables aux anges et aux puissances
incorporelles. Terre natale et chérie, sur qui le soleil jette ses
premiers regards, tu n'es point souillée par les crimes horribles qui
obligent cet astre à se cacher dès qu'il paroît dans le noir Occident.
À Paris, le 5 de la lune de Rhamazan, 1713.
LETTRE XLIX.
RICA A USBEK. À ***.
Étant l'autre jour dans ma chambre, je vis entrer un dervis
extraordinairement habillé: sa barbe descendoit jusqu'à sa ceinture de
corde; il avoit les pieds nus; son habit étoit gris, grossier, et en
quelques endroits pointu. Le tout me parut si bizarre, que ma première
idée fut d'envoyer chercher un peintre pour en faire une fantaisie.
Il me fit d'abord un grand compliment, dans lequel il m'apprit qu'il
étoit homme de mérite, et de plus capucin. On m'a dit, ajouta-t-il,
monsieur, que vous retournez bientôt à la cour de Perse, où vous tenez
un rang distingué: je viens vous demander protection, et vous prier de
nous obtenir du roi une petite habitation, auprès de Casbin, pour deux
ou trois religieux. Mon père, lui dis-je, vous voulez donc aller en
Perse? Moi, monsieur! me dit-il; je m'en donnerai bien de garde. Je
suis ici provincial, et je ne troquerois pas ma condition contre celle
de tous les capucins du monde. Et que diable me demandez-vous donc?
C'est, me répondit-il, que si nous avions cet hospice, nos pères
d'Italie y enverroient deux ou trois de leurs religieux. Vous les
connoissez apparemment, lui dis-je, ces religieux? Non, monsieur, je
ne les connois pas. Eh morbleu! que vous importe donc qu'ils aillent
en Perse? C'est un beau projet de faire respirer l'air de Casbin à
deux capucins: cela sera très-utile et à l'Europe et à l'Asie; il est
fort nécessaire d'intéresser là-dedans des monarques: voilà ce qui
s'appelle de belles colonies! Allez, vous et vos semblables n'êtes
point faits pour être transplantés, et vous ferez bien de continuer à
ramper dans les endroits où vous vous êtes engendrés.
À Paris, le 15 de la lune de Rhamazan, 1713.
LETTRE L.
RICA A ***.
J'ai vu des gens chez qui la vertu étoit si naturelle, qu'elle ne se
faisoit pas même sentir: ils s'attachoient à leur devoir sans s'y
plier, et s'y portoient comme par instinct; bien loin de relever par
leurs discours leurs rares qualités, il sembloit qu'elles n'avoient
pas percé jusqu'à eux. Voilà les gens que j'aime; non pas ces gens
vertueux qui semblent être étonnés de l'être, et qui regardent une
bonne action comme un prodige dont le récit doit surprendre.
Si la modestie est une vertu nécessaire à ceux à qui le ciel a donné
de grands talents, que peut-on dire de ces insectes qui osent faire
paroître un orgueil qui déshonoreroit les plus grands hommes?
Je vois de tous côtés des gens qui parlent sans cesse d'eux-mêmes:
leurs conversations sont un miroir qui présente toujours leur
impertinente figure; ils vous parleront des moindres choses qui leur
sont arrivées, et ils veulent que l'intérêt qu'ils y prennent les
grossisse à vos yeux; ils ont tout fait, tout vu, tout dit, tout
pensé: ils sont un modèle universel, un sujet de comparaison
inépuisable, une source d'exemples qui ne tarit jamais. Oh! que la
louange est fade lorsqu'elle réfléchit vers le lieu d'où elle part!
Il y a quelques jours qu'un homme de ce caractère nous accabla pendant
deux heures de lui, de son mérite et de ses talents; mais, comme il
n'y a point de mouvement perpétuel dans le monde, il cessa de parler;
la conversation nous revint donc, et nous la prîmes.
Un homme qui paraissoit assez chagrin commença par se plaindre de
l'ennui répandu dans les conversations. Quoi! toujours des sots qui se
peignent eux-mêmes, et qui ramènent tout à eux? Vous avez raison,
reprit brusquement notre discoureur: il n'y a qu'à faire comme moi; je
ne me loue jamais; j'ai du bien, de la naissance, je fais de la
dépense, mes amis disent que j'ai quelque esprit; mais je ne parle
jamais de tout cela: si j'ai quelques bonnes qualités, celle dont je
fais le plus de cas, c'est ma modestie.
J'admirois cet impertinent; et pendant qu'il parloit tout haut, je
disois tout bas: Heureux celui qui a assez de vanité pour ne dire
jamais de bien de lui; qui craint ceux qui l'écoutent; et ne compromet
point son mérite avec l'orgueil des autres!
À Paris, le 20 de la lune de Rhamazan, 1713.
LETTRE LI.
NARGUM, ENVOYÉ DE PERSE EN MOSCOVIE, À USBEK. À Paris.
On m'a écrit d'Ispahan que tu avois quitté la Perse, et que tu étois
actuellement à Paris. Pourquoi faut-il que j'apprenne de tes nouvelles
par d'autres que par toi?
Les ordres du roi des rois me retiennent depuis cinq ans dans ce
pays-ci, où j'ai terminé plusieurs négociations importantes.
Tu sais que le czar est le seul des princes chrétiens dont les intérêts soient mêlés avec ceux de la Perse, parce qu'il est ennemi des Turcs comme nous.
Son empire est plus grand que le nôtre: car on compte deux mille
lieues depuis Moscou jusqu'à la dernière place de ses États du côté de la Chine.
Il est le maître absolu de la vie et des biens de ses sujets, qui sont
tous esclaves, à la réserve de quatre familles. Le lieutenant des
prophètes, le roi des rois, qui a le ciel pour marchepied, ne fait pas
un exercice plus redoutable de sa puissance.
A voir le climat affreux de la Moscovie, on ne croiroit jamais que ce
fût une peine d'en être exilé: cependant, dès qu'un grand est
disgracié, on le relègue en Sibérie.
Comme la loi de notre prophète nous défend de boire du vin, celle du
prince le défend aux Moscovites.
Ils ont une manière de recevoir leurs hôtes, qui n'est point du tout
persane. Dès qu'un étranger entre dans une maison, le mari lui
présente sa femme; l'étranger la baise; et cela passe pour une
politesse faite au mari.
Quoique les pères, au contrat de mariage de leurs filles, stipulent
ordinairement que le mari ne les fouettera pas, cependant on ne
sauroit croire combien les femmes moscovites aiment à être battues:
elles ne peuvent comprendre qu'elles possèdent le cœur de leur
mari, s'il ne les bat comme il faut; une conduite opposée, de sa part,
est une marque d'indifférence impardonnable. Voici une lettre qu'une
d'elles écrivit dernièrement à sa mère:
«Ma chère mère,
«Je suis la plus malheureuse femme du monde; il n'y a rien que je
n'aie fait pour me faire aimer de mon mari, et je n'ai jamais pu y
réussir. Hier, j'avois mille affaires dans la maison; je sortis, et je
demeurai tout le jour dehors: je crus, à mon retour, qu'il me battroit
bien fort; mais il ne me dit pas un seul mot. Ma sœur est bien
autrement traitée: son mari la roue de coups tous les jours; elle ne
peut pas regarder un homme, qu'il ne l'assomme soudain: ils s'aiment
beaucoup aussi, et ils vivent de la meilleure intelligence du monde.
«C'est ce qui la rend si fière; mais je ne lui donnerai pas longtemps
sujet de me mépriser. J'ai résolu de me faire aimer de mon mari, à
quelque prix que ce soit: je le ferai si bien enrager, qu'il faudra
bien qu'il me donne des marques d'amitié. Il ne sera pas dit que je ne
serai pas battue, et que je vivrai dans la maison sans que l'on pense
à moi. La moindre chiquenaude qu'il me donnera, je crierai de toute ma
force, afin qu'on s'imagine qu'il y va tout de bon; et je crois que,
si quelque voisin venoit au secours, je l'étranglerois. Je vous
supplie, ma chère mère, de vouloir bien représenter à mon mari qu'il
me traite d'une manière indigne. Mon père, qui est un si honnête
homme, n'agissoit pas de même; et il me souvient, lorsque j'étois
petite fille, qu'il me sembloit quelquefois qu'il vous aimoit trop. Je
vous embrasse, ma chère mère.»
Les Moscovites ne peuvent point sortir de l'empire, quand ce seroit
pour voyager. Ainsi, séparés des autres nations par les lois du pays,
ils ont conservé leurs anciennes coutumes avec d'autant plus
d'attachement qu'ils ne croyoient pas qu'il fût possible qu'on en pût avoir d'autres.
Mais le prince qui règne à présent a voulu tout changer: il a eu de
grands démêlés avec eux au sujet de leur barbe: le clergé et les
moines n'ont pas moins combattu en faveur de leur ignorance.
Il s'attache à faire fleurir les arts, et ne néglige rien pour porter
dans l'Europe et l'Asie la gloire de sa nation, oubliée jusqu'ici, et
presque uniquement connue d'elle-même.
Inquiet et sans cesse agité, il erre dans ses vastes États, laissant
partout des marques de sa sévérité naturelle.
Il les quitte, comme s'ils ne pouvoient le contenir, et va chercher
dans l'Europe d'autres provinces et de nouveaux royaumes.
Je t'embrasse, mon cher Usbek: donne-moi de tes nouvelles, je te conjure.
De Moscou, le 2 de la lune de Chalval, 1713.
LETTRE LII.
RICA À USBEK. A ***.
J'étois l'autre jour dans une société où je me divertis assez bien. Il
y avoit là des femmes de tous les âges: une de quatre-vingts ans, une
de soixante, une de quarante, laquelle avoit une nièce qui pouvoit en
avoir vingt ou vingt-deux. Un certain instinct me fit approcher de
cette dernière, et elle me dit à l'oreille: Que dites-vous de ma
tante, qui à son âge veut avoir des amants, et fait la jolie? Elle a
tort, lui dis-je: c'est un dessein qui ne convient qu'à vous. Un
moment après, je me trouvai auprès de sa tante, qui me dit: Que
dites-vous de cette femme qui a pour le moins soixante ans, qui a
passé aujourd'hui plus d'une heure à sa toilette? C'est du temps
perdu, lui dis-je; et il faut avoir vos charmes pour devoir y songer.
J'allai à cette malheureuse femme de soixante ans, et la plaignois
dans mon âme, lorsqu'elle me dit à l'oreille: Y a-t-il rien de si
ridicule? voyez-vous cette femme qui a quatre-vingts ans, et qui met
des rubans couleur de feu; elle veut faire la jeune, et elle y
réussit: car cela approche de l'enfance. Ah! bon Dieu, dis-je en
moi-même, ne sentirons-nous jamais que le ridicule des autres? C'est
peut-être un bonheur, disois-je ensuite, que nous trouvions de la
consolation dans les faiblesses d'autrui. Cependant j'étois en train
de me divertir, et je dis: Nous avons assez monté; descendons à
présent, et commençons par la vieille qui est au sommet. Madame, vous
vous ressemblez si fort, cette dame à qui je viens de parler et vous,
qu'il semble que vous soyez deux sœurs; et je ne crois pas que vous
soyez plus âgée l'une que l'autre. Eh! vraiment, monsieur, me
dit-elle, lorsque l'une mourra, l'autre devra avoir grand'peur: je ne
crois pas qu'il y ait d'elle à moi deux jours de différence. Quand je
tins cette femme décrépite, j'allai à celle de soixante ans: Il faut,
madame, que vous décidiez un pari que j'ai fait; j'ai gagé que cette
dame et vous (lui montrant la femme de quarante ans) étiez de même
âge. Ma foi, dit-elle, je ne crois pas qu'il y ait six mois de
différence. Bon, m'y voilà; continuons. Je descendis encore, et
j'allai à la femme de quarante ans. Madame, faites-moi la grâce de me
dire si c'est pour rire que vous appelez cette demoiselle, qui est à
l'autre table, votre nièce? Vous êtes aussi jeune qu'elle; elle a même
quelque chose dans le visage de passé, que vous n'avez certainement
pas; et ces couleurs vives qui paroissent sur votre teint... Attendez,
me dit-elle: je suis sa tante, mais sa mère avoit pour le moins
vingt-cinq ans plus que moi: nous n'étions pas de même lit; j'ai ouï
dire à feu ma sœur que sa fille et moi naquîmes la même année. Je
le disois bien, madame, et je n'avois pas tort d'être étonné.
Mon cher Usbek, les femmes qui se sentent finir d'avance par la perte
de leurs agréments voudroient reculer vers la jeunesse. Eh! comment ne
chercheroient-elles pas à tromper les autres? elles font tous leurs
efforts pour se tromper elles-mêmes, et pour se dérober à la plus
affligeante de toutes les idées.
À Paris, le 3 de la lune de Chalval, 1713.
LETTRE LIII.
ZÉLIS À USBEK. À Paris.
Jamais passion n'a été plus forte et plus vive que celle de Cosrou,
eunuque blanc, pour mon esclave Zélide; il la demande en mariage avec
tant de fureur, que je ne puis la lui refuser. Et pourquoi ferois-je
de la résistance, lorsque sa mère n'en fait pas, et que Zélide
elle-même paroît satisfaite de l'idée de ce mariage imposteur, et de
l'ombre vaine qu'on lui présente?
Que veut-elle faire de cet infortuné, qui n'aura d'un mari que la
jalousie; qui ne sortira de sa froideur que pour entrer dans un
désespoir inutile; qui se rappellera toujours la mémoire de ce qu'il a
été, pour la faire souvenir de ce qu'il n'est plus; qui, toujours prêt
à se donner, et ne se donnant jamais, se trompera, la trompera sans
cesse, et lui fera essuyer à chaque instant tous les malheurs de sa condition?
Hé quoi! être toujours dans les images et dans les fantômes? ne vivre
que pour imaginer? se trouver toujours auprès des plaisirs et jamais
dans les plaisirs? languissante dans les bras d'un malheureux, au lieu
de répondre à ses soupirs, ne répondre qu'à ses regrets?
Quel mépris ne doit-on pas avoir pour un homme de cette espèce, fait
uniquement pour garder, et jamais pour posséder? Je cherche l'amour,
et je ne le vois pas.
Je te parle librement, parce que tu aimes ma naïveté, et que tu
préfères mon air libre et ma sensibilité pour les plaisirs à la pudeur
feinte de mes compagnes.
Je t'ai ouï dire mille fois que les eunuques goûtent avec les femmes
une sorte de volupté qui nous est inconnue; que la nature se dédommage
de ses pertes; qu'elle a des ressources qui réparent le désavantage de
leur condition; qu'on peut bien cesser d'être homme, mais non pas
d'être sensible; et que, dans cet état, on est comme dans un troisième
sens, où l'on ne fait, pour ainsi dire, que changer de plaisirs.
Si cela étoit, je trouverois Zélide moins à plaindre; c'est quelque
chose de vivre avec des gens moins malheureux.
Donne-moi tes ordres là-dessus, et fais-moi savoir si tu veux que le
mariage s'accomplisse dans le sérail. Adieu.
Du sérail d'Ispahan, le 5 de la lune de Chalval, 1713.
LETTRE LIV.
RICA À USBEK. À ***.
J'étois ce matin dans ma chambre, laquelle, comme tu sais, n'est
séparée des autres que par une cloison fort mince, et percée en
plusieurs endroits; de manière qu'on entend tout ce qui se dit dans la
chambre voisine. Un homme, qui se promenoit à grand pas, disoit à un
autre: Je ne sais ce que c'est, mais tout se tourne contre moi; il y a
plus de trois jours que je n'ai rien dit qui m'ait fait honneur; et je
me suis trouvé confondu pêle-mêle dans toutes les conversations, sans
qu'on ait fait la moindre attention à moi, et qu'on m'ait deux fois
adressé la parole. J'avois préparé quelques saillies pour relever mon
discours; jamais on n'a voulu souffrir que je les fisse venir: j'avois
un conte fort joli à faire; mais à mesure que j'ai voulu l'approcher,
on l'a esquivé comme si on l'avoit fait exprès: j'ai quelques bons
mots, qui depuis quatre jours vieillissent dans ma tête, sans que j'en
aie pu faire le moindre usage. Si cela continue, je crois qu'à la fin
je serai un sot: il semble que ce soit mon étoile, et que je ne puisse
m'en dispenser. Hier, j'avois espéré de briller avec trois ou quatre
vieilles femmes qui certainement ne m'imposent point, et je devois
dire les plus jolies choses du monde: je fus plus d'un quart d'heure à
diriger ma conversation; mais elles ne tinrent jamais un propos suivi,
et elles coupèrent, comme des parques fatales, le fil de tous mes
discours. Veux-tu que je te dise? la réputation de bel esprit coûte
bien à soutenir. Je ne sais comment tu as fait pour y parvenir. Il me
vient dans l'idée une chose, reprit l'autre: travaillons de concert à
nous donner de l'esprit; associons-nous pour cela. Nous nous dirons
chacun tous les jours de quoi nous devons parler; et nous nous
secourrons si bien que, si quelqu'un vient nous interrompre au milieu
de nos idées, nous l'attirerons nous-mêmes; et s'il ne veut pas venir
de bon gré, nous lui ferons violence. Nous conviendrons des endroits
où il faudra approuver, de ceux où il faudra sourire, des autres où il
faudra rire tout à fait, et à gorge déployée. Tu verras que nous
donnerons le ton à toutes les conversations, et qu'on admirera la
vivacité de notre esprit et le bonheur de nos reparties. Nous nous
protégerons par des signes de tête mutuels. Tu brilleras aujourd'hui,
demain tu seras mon second. J'entrerai avec toi dans une maison, et je
m'écrierai en te montrant: Il faut que je vous dise une réponse bien
plaisante que monsieur vient de faire à un homme que nous avons trouvé
dans la rue; et je me tournerai vers toi; il ne s'y attendoit pas; il
a été bien étonné. Je réciterai quelques-uns de mes vers, et tu diras:
J'y étois quand il les fit; c'étoit dans un souper, et il ne rêva pas
un moment. Souvent même nous nous raillerons toi et moi; et l'on dira:
Voyez comme ils s'attaquent, comme ils se défendent; ils ne
s'épargnent pas; voyons comme il sortira de là; à merveille! quelle
présence d'esprit! voilà une véritable bataille. Mais on ne dira pas
que nous nous étions escarmouchés dès la veille. Il faudra acheter de
certains livres qui sont des recueils de bons mots composés à l'usage
de ceux qui n'ont pas d'esprit et qui en veulent contrefaire: tout
dépend d'avoir des modèles. Je veux qu'avant six mois nous soyons en
état de tenir une conversation d'une heure toute remplie de bons mots.
Mais il faudra avoir une attention; c'est de soutenir leur fortune: ce
n'est pas tout que de dire un bon mot, il faut le répandre et le semer
partout; sans cela, autant de perdu; et je t'avoue qu'il n'y a rien de
si désolant que de voir une jolie chose qu'on a dite mourir dans
l'oreille d'un sot qui l'entend. Il est vrai que souvent il y a une
compensation, et que nous disons aussi bien des sottises qui passent
incognito; et c'est la seule chose qui peut nous consoler dans cette
occasion. Voilà, mon cher, le parti qu'il nous faut prendre. Fais ce
que je te dirai, et je te promets avant six mois une place à
l'Académie: c'est pour te dire que le travail ne sera pas long, car
pour lors tu pourras renoncer à ton art; tu seras homme d'esprit,
malgré que tu en aies. On remarque en France que, dès qu'un homme
entre dans une compagnie, il prend d'abord ce qu'on appelle l'esprit
du corps: tu en seras de même; et je ne crains pour toi que l'embarras
des applaudissements.
À Paris, le 6 de la lune de Zilcadé, 1714.
LETTRE LV.
RICA À IBBEN. À Smyrne.
Chez les peuples d'Europe, le premier quart d'heure du mariage aplanit
toutes les difficultés; les dernières faveurs sont toujours de même
date que la bénédiction nuptiale: les femmes n'y font point comme nos
Persanes, qui disputent le terrain quelquefois des mois entiers; il
n'y a rien de si plénier: si elles ne perdent rien, c'est qu'elles
n'ont rien à perdre; mais on sait toujours, chose honteuse! le moment
de leur défaite; et, sans consulter les astres, on peut prédire au
juste l'heure de la naissance de leurs enfants.
Les François ne parlent presque jamais de leurs femmes: c'est qu'ils
ont peur d'en parler devant des gens qui les connoissent mieux qu'eux.
Il y a parmi eux des hommes très-malheureux que personne ne console:
ce sont les maris jaloux; il y en a que tout le monde hait: ce sont
les maris jaloux; il y en a que tous les hommes méprisent: ce sont
encore les maris jaloux.
Aussi n'y a-t-il point de pays où ils soient en si petit nombre que
chez les François. Leur tranquillité n'est pas fondée sur la confiance
qu'ils ont en leurs femmes; c'est au contraire sur la mauvaise opinion
qu'ils en ont: toutes les sages précautions des Asiatiques, les voiles
qui les couvrent, les prisons où elles sont détenues, la vigilance des
eunuques, leur paroissent des moyens plus propres à exercer
l'industrie du sexe qu'à la lasser. Ici les maris prennent leur parti
de bonne grâce, et regardent les infidélités comme des coups d'une
étoile inévitable. Un mari qui voudroit seul posséder sa femme seroit
regardé comme perturbateur de la joie publique, et comme un insensé
qui voudroit jouir de la lumière du soleil à l'exclusion des autres hommes.
Ici un mari qui aime sa femme est un homme qui n'a pas assez de mérite
pour se faire aimer d'une autre; qui abuse de la nécessité de la loi,
pour suppléer aux agréments qui lui manquent; qui se sert de tous ses
avantages au préjudice d'une société entière; qui s'approprie ce qui
ne lui avoit été donné qu'en engagement, et qui agit autant qu'il est
en lui pour renverser une convention tacite qui fait le bonheur de
l'un et de l'autre sexe. Ce titre de mari d'une jolie femme, qui se
cache en Asie avec tant de soin, se porte ici sans inquiétude: on se
sent en état de faire diversion partout. Un prince se console de la
perte d'une place par la prise d'une autre: dans le temps que le Turc
nous prenoit Bagdad, n'enlevions-nous pas au Mogol la forteresse de Candahar?
Un homme qui, en général, souffre les infidélités de sa femme n'est
point désapprouvé; au contraire, on le loue de sa prudence: il n'y a
que les cas particuliers qui déshonorent.
Ce n'est pas qu'il n'y ait des dames vertueuses, et on peut dire
qu'elles sont distinguées; mon conducteur me les faisoit toujours
remarquer: mais elles étoient toutes si laides, qu'il faut être un
saint pour ne pas haïr la vertu.
Après ce que je t'ai dit des mœurs de ce pays-ci, tu t'imagines
facilement que les François ne s'y piquent guère de constance: ils
croient qu'il est aussi ridicule de jurer à une femme qu'on l'aimera
toujours, que de soutenir qu'on se portera toujours bien, ou qu'on
sera toujours heureux. Quand ils promettent à une femme qu'ils
l'aimeront toujours, ils supposent qu'elle, de son côté, leur promet
d'être toujours aimable; et si elle manque à sa parole, ils ne se
croient plus engagés à la leur.
À Paris, le 7 de la lune de Zilcadé, 1714.
LETTRE LVI.
USBEK À IBBEN. À Smyrne.
Le jeu est très en usage en Europe: c'est un état que d'être joueur;
ce seul titre tient lieu de naissance, de bien, de probité: il met
tout homme qui le porte au rang des honnêtes gens, sans examen;
quoiqu'il n'y ait personne qui ne sache qu'en jugeant ainsi il s'est
trompé très-souvent: mais on est convenu d'être incorrigible.
Les femmes y sont surtout très-adonnées; il est vrai qu'elles ne s'y
livrent guère dans leur jeunesse que pour favoriser une passion plus
chère; mais, à mesure qu'elles vieillissent, leur passion pour le jeu
semble rajeunir, et cette passion remplit tout le vide des autres.
Elles veulent ruiner leurs maris; et pour y parvenir, elles ont des
moyens pour tous les âges, depuis la plus tendre jeunesse jusqu'à la
vieillesse la plus décrépite: les habits et les équipages commencent
le dérangement, la coquetterie l'augmente, le jeu l'achève.
J'ai vu souvent neuf ou dix femmes, ou plutôt neuf ou dix siècles,
rangées autour d'une table; je les ai vues dans leurs espérances, dans
leurs craintes, dans leurs joies, surtout dans leurs fureurs: tu
aurois dit qu'elles n'auroient jamais le temps de s'apaiser, et que la
vie alloit les quitter avant leur désespoir; tu aurois été en doute si
ceux qu'elles payoient étoient leurs créanciers, ou leurs légataires.
Il semble que notre saint prophète ait eu principalement en vue de
nous priver de tout ce qui peut troubler notre raison: il nous a
interdit l'usage du vin, qui la tient ensevelie; il nous a, par un
précepte exprès, défendu les jeux de hasard; et quand il lui a été
impossible d'ôter la cause des passions, il les a amorties. L'amour
parmi nous ne porte ni trouble ni fureur: c'est une passion
languissante qui laisse notre âme dans le calme; la pluralité des
femmes nous sauve de leur empire; elle tempère la violence de nos désirs.
À Paris, le 10 de la lune de Zilhagé, 1714.
LETTRE LVII.
USBEK À RHÉDI. À Venise.
Les libertins entretiennent ici un nombre infini de filles de joie; et
les dévots un nombre innombrable de dervis. Ces dervis font trois
vœux, d'obéissance, de pauvreté et de chasteté. On dit que le
premier est le mieux observé de tous; quant au second, je te réponds
qu'il ne l'est point: je te laisse à juger du troisième.
Mais, quelque riches que soient ces dervis, ils ne quittent jamais la
qualité de pauvres; notre glorieux sultan renonceroit plutôt à ses
magnifiques et sublimes titres: ils ont raison; car ce titre de
pauvres les empêche de l'être.
Les médecins, et quelques-uns de ces dervis, qu'on appelle confesseurs, sont toujours ici ou trop estimés ou trop méprisés; cependant on dit que les héritiers s'accommodent mieux des médecins que des confesseurs.
Je fus l'autre jour dans un couvent de ces dervis; un d'entre eux,
vénérable par ses cheveux blancs, m'accueillit fort honnêtement; et,
après m'avoir fait voir toute la maison, il me mena dans le jardin, où
nous nous mîmes à discourir. Mon père, lui dis-je, quel emploi
avez-vous dans la communauté? Monsieur, me répondit-il avec un air
très-content de ma question, je suis casuiste. Casuiste? repris-je:
depuis que je suis en France, je n'ai pas ouï parler de cette charge.
Quoi! vous ne savez pas ce que c'est qu'un casuiste? Eh bien! écoutez,
je vais vous en donner une idée qui ne vous laissera rien à désirer.
Il y a deux sortes de péchés: de mortels, qui excluent absolument du
paradis; de véniels, qui offensent Dieu à la vérité, mais ne
l'irritent pas au point de nous priver de la béatitude. Or tout notre
art consiste à bien distinguer ces deux sortes de péchés: car, à la
réserve de quelques libertins, tous les chrétiens veulent gagner le
paradis; mais il n'y a guères personne qui ne le veuille gagner à
meilleur marché qu'il est possible. Quand on connoît bien les péchés
mortels, on tâche de ne pas commettre de ceux-là, et l'on fait son
affaire. Il y a des hommes qui n'aspirent pas à une si grande
perfection; et comme ils n'ont point d'ambition, ils ne se soucient
pas des premières places: aussi ils entrent en paradis le plus juste
qu'ils peuvent; pourvu qu'ils y soient, cela leur suffit: leur but est
de n'en faire ni plus ni moins. Ce sont des gens qui ravissent le ciel
plutôt qu'ils ne l'obtiennent, et qui disent à Dieu: Seigneur, j'ai
accompli les conditions à la rigueur; vous ne pouvez vous empêcher de
tenir vos promesses: comme je n'en ai pas fait plus que vous n'en avez
demandé, je vous dispense de m'en accorder plus que vous n'en avez promis.
Nous sommes donc des gens nécessaires, monsieur. Ce n'est pas tout
pourtant; vous allez bien voir autre chose. L'action ne fait pas le
crime, c'est la connoissance de celui qui la commet: celui qui fait un
mal, tandis qu'il peut croire que ce n'en est pas un, est en sûreté de
conscience; et comme il y a un nombre infini d'actions équivoques, un
casuiste peut leur donner un degré de bonté qu'elles n'ont point, en
les qualifiant telles; et pourvu qu'il puisse persuader qu'elles n'ont
pas de venin, il le leur ôte tout entier.
Je vous dis ici le secret d'un métier où j'ai vieilli; je vous en fais
voir les raffinements: il y a un tour à donner à tout, même aux choses
qui en paroissent les moins susceptibles. Mon père, lui dis-je, cela
est fort bon; mais comment vous accommodez-vous avec le ciel? Si le
grand sophi avoit à sa cour un homme qui fît à son égard ce que vous
faites contre votre Dieu, qui mît de la différence entre ses ordres,
et qui apprît à ses sujets dans quel cas ils doivent les exécuter, et dans quel autre ils peuvent les violer, il le feroit empaler sur l'heure. Là-dessus, je saluai mon dervis, et le quittai sans attendre sa réponse.
À Paris, le 23 de la lune de Maharram, 1714.
LETTRE LVIII.
RICA À RHÉDI. À Venise.
A Paris, mon cher Rhédi, il y a bien des métiers. Là un homme
obligeant vient, pour un peu d'argent, vous offrir le secret de faire de l'or.
Un autre vous promet de vous faire coucher avec les esprits aériens,
pourvu que vous soyez seulement trente ans sans voir de femmes.
Vous trouverez ensuite des devins si habiles, qu'ils vous diront toute
votre vie, pourvu qu'ils aient seulement eu un quart d'heure de
conversation avec vos domestiques.
Des femmes adroites font de la virginité une fleur qui périt et renaît
tous les jours, et se cueille la centième fois plus douloureusement
que la première.
Il y en a d'autres qui, réparant par la force de leur art toutes les
injures du temps, savent rétablir sur un visage une beauté qui
chancelle, et même rappeler une femme du sommet de la vieillesse pour
la faire redescendre jusqu'à la jeunesse la plus tendre.
Tous ces gens-là vivent ou cherchent à vivre dans une ville qui est la
mère de l'invention.
Les revenus des citoyens ne s'y afferment point: ils ne consistent qu'en
esprit et en industrie; chacun a la sienne, qu'il fait valoir de son mieux.
Qui voudroit nombrer tous les gens de loi qui poursuivent le revenu de
quelque mosquée, auroit aussitôt compté les sables de la mer, et les
esclaves de notre monarque.
Un nombre infini de maîtres de langues, d'arts et de sciences,
enseignent ce qu'ils ne savent pas; et ce talent est bien
considérable: car il ne faut pas beaucoup d'esprit pour montrer ce
qu'on sait; mais il en faut infiniment pour enseigner ce qu'on ignore.
On ne peut mourir ici que subitement; la mort ne sauroit autrement
exercer son empire: car il y a dans tous les coins des gens qui ont
des remèdes infaillibles contre toutes les maladies imaginables.
Toutes les boutiques sont tendues de filets invisibles où se vont
prendre tous les acheteurs. L'on en sort pourtant quelquefois à bon
marché: une jeune marchande cajole un homme une heure entière, pour
lui faire acheter un paquet de cure-dents.
Il n'y a personne qui ne sorte de cette ville plus précautionné qu'il
n'y est entré: à force de faire part de son bien aux autres, on
apprend à le conserver; seul avantage des étrangers dans cette ville
enchanteresse.
De Paris, le 10 de la lune de Saphar, 1714.
LETTRE LIX.
RICA À USBEK. À ***.
J'étois l'autre jour dans une maison où il y avoit un cercle de gens
de toute espèce: je trouvai la conversation occupée par deux vieilles
femmes, qui avoient en vain travaillé tout le matin à se rajeunir. Il
faut avouer, disoit une d'entre elles, que les hommes d'aujourd'hui
sont bien différents de ceux que nous voyions dans notre jeunesse: ils
étoient polis, gracieux, complaisants; mais à présent je les trouve
d'une brutalité insupportable. Tout est changé, dit pour lors un homme
qui paroissoit accablé de goutte, le temps n'est plus comme il étoit:
il y a quarante ans, tout le monde se portoit bien, on marchoit, on
étoit gai, on ne demandoit qu'à rire et à danser; à présent tout le
monde est d'une tristesse insupportable. Un moment après, la
conversation tourna du côté de la politique. Morbleu! dit un vieux
seigneur, l'État n'est plus gouverné, trouvez-moi à présent un
ministre comme Monsieur Colbert. Je le connoissois beaucoup, ce
Monsieur Colbert; il étoit de mes amis, il me faisoit toujours payer
de mes pensions avant qui que ce fût: le bel ordre qu'il y avoit dans
les finances! tout le monde étoit à son aise; mais aujourd'hui je suis
ruiné. Monsieur, dit pour lors un ecclésiastique, vous parlez là du
temps le plus miraculeux de notre invincible monarque; y a-t-il rien
de si grand que ce qu'il faisoit alors pour détruire l'hérésie? Et
comptez-vous pour rien l'abolition des duels? dit d'un air content un
autre homme qui n'avoit point encore parlé. La remarque est
judicieuse, me dit quelqu'un à l'oreille: cet homme est charmé de
l'édit, et il l'observe si bien, qu'il y a six mois il reçut cent
coups de bâton pour ne le pas violer.
Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons jamais des choses que par un
retour secret que nous faisons sur nous-mêmes. Je ne suis pas surpris
que les Nègres peignent le diable d'une blancheur éblouissante, et
leurs dieux noirs comme du charbon; que la Vénus de certains peuples
ait des mamelles qui lui pendent jusqu'aux cuisses; et qu'enfin tous
les idolâtres aient représenté leurs dieux avec une figure humaine, et
leur aient fait part de toutes leurs inclinations. On a dit fort bien
que si les triangles faisoient un dieu, ils lui donneroient trois côtés.
Mon cher Usbek, quand je vois des hommes qui rampent sur un atome,
c'est-à-dire la terre, qui n'est qu'un point de l'univers, se proposer
directement pour modèles de la Providence, je ne sais comment accorder
tant d'extravagance avec tant de petitesse.
De Paris, le 14 de la lune de Saphar; 1714.
LETTRE LX.
USBEK À IBBEN. À Smyrne.
Tu me demandes s'il y a des Juifs en France? Sache que, partout où il
y a de l'argent, il y a des Juifs. Tu me demandes ce qu'ils y font?
précisément ce qu'ils font en Perse: rien ne ressemble plus à un Juif
d'Asie qu'un Juif européen.
Ils font paroître chez les chrétiens, comme parmi nous, une
obstination invincible pour leur religion, qui va jusqu'à la folie.
La religion juive est un vieux tronc qui a produit deux branches qui
ont couvert toute la terre, je veux dire le mahométisme et le
christianisme; ou plutôt c'est une mère qui a engendré deux filles qui
l'ont accablée de mille plaies: car, en fait de religion, les plus
proches sont les plus grandes ennemies. Mais, quelques mauvais
traitements qu'elle en ait reçus, elle ne laisse pas de se glorifier
de les avoir mises au monde; elle se sert de l'une et de l'autre pour
embrasser le monde entier, tandis que d'un autre côté sa vieillesse
vénérable embrasse tous les temps.
Les Juifs se regardent donc comme la source de toute sainteté et
l'origine de toute religion; ils nous regardent au contraire comme des
hérétiques qui ont changé la loi, ou plutôt comme des Juifs rebelles.
Si le changement s'étoit fait insensiblement, ils croient qu'ils
auroient été facilement séduits: mais comme il s'est fait tout à coup
et d'une manière violente, comme ils peuvent marquer le jour et
l'heure de l'une et de l'autre naissance, ils se scandalisent de
trouver en nous des âges, et se tiennent fermes à une religion que le
monde même n'a pas précédée.
Ils n'ont jamais eu dans l'Europe un calme pareil à celui dont ils
jouissent. On commence à se défaire parmi les chrétiens de cet esprit
d'intolérance qui les animoit: on s'est mal trouvé en Espagne de les
avoir chassés, et en France d'avoir fatigué des chrétiens dont la
croyance différoit un peu de celle du prince. On s'est aperçu que le
zèle pour les progrès de la religion est différent de l'attachement
qu'on doit avoir pour elle; et que, pour l'aimer et l'observer, il
n'est pas nécessaire de haïr et de persécuter ceux qui ne l'observent pas.
Il seroit à souhaiter que nos musulmans pensassent aussi sensément sur
cet article que les chrétiens; que l'on pût une bonne fois faire la
paix entre Ali et Abubeker, et laisser à Dieu le soin de décider des
mérites de ces saints prophètes: je voudrois qu'on les honorât par des
actes de vénération et de respect, et non pas par de vaines
préférences; et qu'on cherchât à mériter leur faveur, quelque place
que Dieu leur ait marquée, soit à sa droite, ou bien sous le
marchepied de son trône.
À Paris, le 18 de la lune de Saphar, 1714.
LETTRE LXI.
USBEK À RHÉDI. À Venise.
J'entrai l'autre jour dans une église fameuse qu'on appelle
Notre-Dame: pendant que j'admirois ce superbe édifice, j'eus occasion
de m'entretenir avec un ecclésiastique que la curiosité y avoit attiré
comme moi. La conversation tomba sur la tranquillité de sa profession.
La plupart des gens, me dit-il, envient le bonheur de notre état, et
ils ont raison: cependant il a ses désagréments; nous ne sommes point
si séparés du monde, que nous n'y soyons appelés en mille occasions:
là, nous avons un rôle très-difficile à soutenir.
Les gens du monde sont étonnants; ils ne peuvent souffrir notre
approbation, ni nos censures; si nous les voulons corriger, ils nous
trouvent ridicules; si nous les approuvons, ils nous regardent comme
des gens au-dessous de notre caractère. Il n'y a rien de si humiliant
de penser qu'on a scandalisé les impies mêmes: nous sommes donc
obligés de tenir une conduite équivoque, et d'imposer aux libertins,
non pas par un caractère décidé, mais par l'incertitude où nous les
mettons de la manière dont nous recevons leurs discours. Il faut avoir
beaucoup d'esprit pour cela; cet état de neutralité est difficile: les
gens du monde, qui hasardent tout, qui se livrent à toutes leurs
saillies, qui, selon le succès, les poussent ou les abandonnent,
réussissent bien mieux.
Ce n'est pas tout: cet état si heureux et si tranquille, que l'on
vante tant, nous ne le conservons pas dans le monde. Dès que nous y
paroissons, on nous fait disputer; on nous fait entreprendre, par
exemple, de prouver l'utilité de la prière à un homme qui ne croit pas
en Dieu, la nécessité du jeûne à un autre qui a nié toute sa vie
l'immortalité de l'âme: l'entreprise est laborieuse, et les rieurs ne
sont pas pour nous. Il y a plus: une certaine envie d'attirer les
autres dans nos opinions nous tourmente sans cesse, et est pour ainsi
dire attachée à notre profession. Cela est aussi ridicule que si on
voyoit les Européens travailler, en faveur de la nature humaine, à
blanchir le visage des Africains. Nous troublons l'État, nous nous
tourmentons nous-mêmes, pour faire recevoir des points de religion qui
ne sont point fondamentaux; et nous ressemblons à ce conquérant de la
Chine, qui poussa ses sujets à une révolte générale pour les avoir
voulu obliger à se rogner les cheveux ou les ongles.
Le zèle même que nous avons pour faire remplir à ceux dont nous sommes
chargés les devoirs de notre sainte religion est souvent dangereux, et
il ne sauroit être accompagné de trop de prudence. Un empereur nommé
Théodose fit passer au fil de l'épée tous les habitants d'une ville,
même les femmes et les petits enfants: s'étant ensuite présenté pour
entrer dans une église, un évêque nommé Ambroise lui fit fermer les
portes, comme à un meurtrier et un sacrilége; et en cela il fit une
action héroïque. Cet empereur ayant ensuite fait la pénitence qu'un
tel crime exigeoit, ayant été admis dans l'église, s'alla placer parmi
les prêtres; le même évêque l'en fit sortir; et en cela il commit
l'action d'un fanatique et d'un fou: tant il est vrai que l'on doit se
défier de son zèle. Qu'importoit à la religion ou à l'État que ce
prince eût, ou n'eût pas, une place parmi les prêtres?
De Paris, le 1er de la lune de Rebiab 1, 1714.
LETTRE LXII.
ZÉLIS À USBEK. À Paris.
Ta fille ayant atteint sa septième année, j'ai cru qu'il étoit temps
de la faire passer dans les appartements intérieurs du sérail, et de
ne point attendre qu'elle ait dix ans pour la confier aux eunuques
noirs. On ne sauroit de trop bonne heure priver une jeune personne des
libertés de l'enfance, et lui donner une éducation sainte dans les
sacrés murs où la pudeur habite.
Car je ne puis être de l'avis de ces mères qui ne renferment leurs
filles que lorsqu'elles sont sur le point de leur donner un époux;
qui, les condamnant au sérail plutôt qu'elles ne les y consacrent,
leur font embrasser violemment une manière de vie qu'elles auroient dû
leur inspirer. Faut-il tout attendre de la force de la raison, et rien
de la douceur de l'habitude?
C'est en vain que l'on nous parle de la subordination où la nature
nous a mises: ce n'est pas assez de nous la faire sentir; il faut nous
la faire pratiquer, afin qu'elle nous soutienne dans ce temps critique
où les passions commencent à naître, et à nous encourager à l'indépendance.
Si nous n'étions attachées à vous que par le devoir, nous pourrions
quelquefois l'oublier; si nous n'y étions entraînées que par le
penchant, peut-être un penchant plus fort pourroit l'affoiblir. Mais
quand les lois nous donnent à un homme, elles nous dérobent à tous les
autres, et nous mettent aussi loin d'eux que si nous en étions à cent mille lieues.
La nature, industrieuse en faveur des hommes, ne s'est pas bornée à
leur donner des désirs; elle a voulu que nous en eussions nous-mêmes,
et que nous fussions des instruments animés de leur félicité: elle
nous a mises dans le feu des passions, pour les faire vivre
tranquilles; s'ils sortent de leur insensibilité, elle nous a
destinées à les y faire rentrer, sans que nous puissions jamais goûter
cet heureux état où nous les mettons.
Cependant, Usbek, ne t'imagine pas que ta situation soit plus heureuse
que la mienne: j'ai goûté ici mille plaisirs que tu ne connois pas:
mon imagination a travaillé sans cesse à m'en faire connoître le prix:
j'ai vécu, et tu n'as fait que languir.
Dans la prison même où tu me retiens, je suis plus libre que toi: tu
ne saurois redoubler tes attentions pour me faire garder, que je ne
jouisse de tes inquiétudes; et tes soupçons, ta jalousie, tes
chagrins, sont autant de marques de ta dépendance.
Continue, cher Usbek: fais veiller sur moi nuit et jour; ne te fie pas
même aux précautions ordinaires; augmente mon bonheur en assurant le
tien; et sache que je ne redoute rien, que ton indifférence.
Du sérail d'Ispahan, le 2 de la lune de Rebiab 1, 1714.
LETTRE LXIII.
RICA À USBEK. À ***.
Je crois que tu veux passer ta vie à la campagne. Je ne te perdois au
commencement que pour deux ou trois jours; et en voilà quinze que je
ne t'ai vu: il est vrai que tu es dans une maison charmante, que tu y
trouves une société qui te convient, que tu y raisonnes tout à ton
aise: il n'en faut pas davantage pour te faire oublier tout l'univers.
Pour moi, je mène à peu près la même vie que tu m'as vu mener; je me
répands dans le monde, et je cherche à le connoître: mon esprit perd
insensiblement tout ce qui lui reste d'asiatique, et se plie sans
effort aux mœurs européennes. Je ne suis plus si étonné de voir
dans une maison cinq ou six femmes avec cinq ou six hommes; et je
trouve que cela n'est pas mal imaginé.
Je le puis dire, je ne connois les femmes que depuis que je suis ici;
j'en ai plus appris dans un mois que je n'aurois fait en trente ans dans un sérail.
Chez nous les caractères sont tous uniformes, parce qu'ils sont
forcés: on ne voit pas les gens tels qu'ils sont, mais tels qu'on les
oblige d'être; dans cette servitude du cœur et de l'esprit on
n'entend parler que la crainte, qui n'a qu'un langage, et non pas la
nature, qui s'exprime si différemment, et qui paroît sous tant de formes.
La dissimulation, cet art parmi nous si pratiqué et si nécessaire, est
ici inconnue: tout parle, tout se voit, tout s'entend; le cœur se
montre comme le visage; dans les mœurs, dans la vertu, dans le vice
même, on aperçoit toujours quelque chose de naïf.
Il faut, pour plaire aux femmes, un certain talent différent de celui
qui leur plaît encore davantage: il consiste dans une espèce de
badinage dans l'esprit, qui les amuse en ce qu'il semble leur
promettre à chaque instant ce qu'on ne peut tenir que dans de trop
longs intervalles.
Ce badinage, naturellement fait pour les toilettes, semble être venu à
former le caractère général de la nation: on badine au conseil, on
badine à la tête d'une armée, on badine avec un ambassadeur; les
professions ne paroissent ridicules qu'à proportion du sérieux qu'on y
met: un médecin ne le seroit plus, si ses habits étoient moins
lugubres, et s'il tuoit ses malades en badinant.
À Paris, le 10 de la lune de Rebiab 1, 1714.
LETTRE LXIV.
LE CHEF DES EUNUQUES NOIRS À USBEK. À Paris.
Je suis dans un embarras que je ne saurois t'exprimer, magnifique
seigneur: le sérail est dans un désordre et une confusion
épouvantables; la guerre règne entre tes femmes; tes eunuques sont
partagés; on n'entend que plaintes, que murmures, que reproches; mes
remontrances sont méprisées; tout semble permis dans ce temps de
licence, et je n'ai plus qu'un vain titre dans le sérail.
Il n'y a aucune de tes femmes qui ne se juge au-dessus des autres par
sa naissance, par sa beauté, par ses richesses, par son esprit, par
ton amour; et qui ne fasse valoir quelques-uns de ces titres-là pour
avoir toutes les préférences: je perds à chaque instant cette longue
patience, avec laquelle néanmoins j'ai eu le malheur de les
mécontenter toutes; ma prudence, ma complaisance même, vertu si rare
et si étrangère dans le poste que j'occupe, ont été inutiles.
Veux-tu que je te découvre, magnifique seigneur, la cause de tous ces
désordres? Elle est toute dans ton cœur, et dans les tendres égards
que tu as pour elles. Si tu ne me retenois par la main; si, au lieu de
la voie des remontrances, tu me laissois celle des châtiments; si,
sans te laisser attendrir à leurs plaintes et à leurs larmes, tu les
envoyois pleurer devant moi, qui ne m'attendris jamais, je les
façonnerois bientôt au joug qu'elles doivent porter, et je lasserois
leur humeur impérieuse et indépendante.
Enlevé dès l'âge de quinze ans du fond de l'Afrique, ma patrie, je fus
d'abord vendu à un maître qui avoit plus de vingt femmes, ou
concubines. Ayant jugé à mon air grave et taciturne que j'étois propre
au sérail, il ordonna qu'on achevât de me rendre tel; et me fit faire
une opération pénible dans les commencements, mais qui me fut heureuse
dans la suite, parce qu'elle m'approcha de l'oreille et de la
confiance de mes maîtres. J'entrai dans ce sérail, qui fut pour moi un
nouveau monde. Le premier eunuque, l'homme le plus sévère que j'aie vu
de ma vie, y gouvernoit avec un empire absolu. On n'y entendoit parler
ni de divisions, ni de querelles: un silence profond régnoit partout;
toutes ces femmes étoient couchées à la même heure d'un bout de
l'année à l'autre, et levées à la même heure; elles entroient dans le
bain tour à tour, elles en sortoient au moindre signe que nous leur en
faisions; le reste du temps, elles étoient presque toujours enfermées
dans leurs chambres. Il avoit une règle, qui étoit de les faire tenir
dans une grande propreté, et il avoit pour cela des attentions
inexprimables: le moindre refus d'obéir étoit puni sans miséricorde.
Je suis, disoit-il, esclave; mais je le suis d'un homme qui est votre
maître, et le mien; et j'use du pouvoir qu'il m'a donné sur vous:
c'est lui qui vous châtie, et non pas moi, qui ne fais que prêter ma
main. Ces femmes n'entroient jamais dans la chambre de mon maître
qu'elles n'y fussent appelées; elles recevoient cette grâce avec joie,
et s'en voyoient privées sans se plaindre. Enfin moi, qui étois le
dernier des noirs dans ce sérail tranquille, j'étois mille fois plus
respecté que je ne le suis dans le tien, où je les commande tous.
Dès que ce grand eunuque eut connu mon génie, il tourna les yeux de
mon côté; il parla de moi à mon maître, comme d'un homme capable de
travailler selon ses vues, et de lui succéder dans le poste qu'il
remplissoit; il ne fut point étonné de ma grande jeunesse, il crut que
mon attention me tiendroit lieu d'expérience. Que te dirai-je? je fis
tant de progrès dans sa confiance, qu'il ne faisoit plus difficulté de
me confier les clefs des lieux terribles qu'il gardoit depuis si
longtemps. C'est sous ce grand maître que j'appris l'art difficile de
commander, et que je me formai aux maximes d'un gouvernement
inflexible: j'étudiai sous lui le cœur des femmes; il m'apprit à
profiter de leurs foiblesses et à ne point m'étonner de leurs
hauteurs. Souvent il se plaisoit de me les faire exercer même, et de
les conduire jusqu'au dernier retranchement de l'obéissance; il les
faisoit ensuite revenir insensiblement, et vouloit que je parusse pour
quelque temps plier moi-même. Mais il falloit le voir dans ces
moments, où il les trouvoit tout près du désespoir, entre les prières
et les reproches: il soutenoit leurs larmes sans s'émouvoir. Voilà,
disoit-il d'un air content, comment il faut gouverner les femmes: leur
nombre ne m'embarrasse pas; je conduirois de même toutes celles de
notre grand monarque. Comment un homme peut-il espérer de captiver
leur cœur, si ses fidèles eunuques n'ont commencé par soumettre leur esprit?
Il avoit non-seulement de la fermeté, mais aussi de la pénétration: il
lisoit leurs pensées et leurs dissimulations; leurs gestes étudiés,
leur visage feint ne lui déroboient rien; il savoit toutes leurs
actions les plus cachées et leurs paroles les plus secrètes; il se
servoit des unes pour connoître les autres, et il se plaisoit à
récompenser la moindre confidence. Comme elles n'abordoient leur mari
que lorsqu'elles étoient averties, l'eunuque y appeloit qui il
vouloit, et tournoit les yeux de son maître sur celles qu'il avoit en
vue; et cette distinction étoit la récompense de quelque secret
révélé: il avoit persuadé à son maître qu'il étoit du bon ordre qu'il
lui laissât ce choix, afin de lui donner une autorité plus grande.
Voilà comme on gouvernoit, magnifique seigneur, dans un sérail qui
étoit, je crois, le mieux réglé qu'il y eût en Perse.
Laisse-moi les mains libres: permets que je me fasse obéir; huit jours
remettront l'ordre dans le sein de la confusion; c'est ce que ta
gloire demande, et que ta sûreté exige.
De ton sérail d'Ispahan, le 9 de la lune de Rebiab 1, 1714.
LETTRE LXV.
USBEK À SES FEMMES. Au sérail d'Ispahan.
J'apprends que le sérail est dans le désordre, et qu'il est rempli de
querelles et de divisions intestines. Que vous recommandai-je en
partant, que la paix et la bonne intelligence? Vous me le promîtes;
étoit-ce pour me tromper?
C'est vous qui seriez trompées, si je voulois suivre les conseils que
me donne le grand eunuque, si je voulois employer mon autorité pour
vous faire vivre comme mes exhortations le demandoient de vous.
Je ne sais me servir de ces moyens violents que lorsque j'ai tenté
tous les autres: faites donc en votre considération ce que vous n'avez
pas voulu faire à la mienne.
Le premier eunuque a grand sujet de se plaindre: il dit que vous
n'avez aucun égard pour lui. Comment pouvez-vous accorder cette
conduite avec la modestie de votre état? N'est-ce pas à lui que,
pendant mon absence, votre vertu est confiée? C'est un trésor sacré,
dont il est le dépositaire. Mais ces mépris que vous lui témoignez
sont une marque que ceux qui sont chargés de vous faire vivre dans les
lois de l'honneur vous sont à charge.
Changez donc de conduite, je vous prie; et faites en sorte que je
puisse une autre fois rejeter les propositions que l'on me fait contre
votre liberté et votre repos.
Car je voudrois vous faire oublier que je suis votre maître, pour me
souvenir seulement que je suis votre époux.
À Paris, le 5 de la lune de Chahban, 1714.
LETTRE LXVI.
RICA À ***.
On s'attache ici beaucoup aux sciences, mais je ne sais si on est fort
savant. Celui qui doute de tout comme philosophe n'ose rien nier comme
théologien; cet homme contradictoire est toujours content de lui,
pourvu qu'on convienne des qualités.
La fureur de la plupart des François, c'est d'avoir de l'esprit; et la
fureur de ceux qui veulent avoir de l'esprit, c'est de faire des livres.
Cependant il n'y a rien de si mal imaginé: la nature sembloit avoir
sagement pourvu à ce que les sottises des hommes fussent passagères,
et les livres les immortalisent. Un sot devroit être content d'avoir
ennuyé tous ceux qui ont vécu avec lui: il veut encore tourmenter les
races futures; il veut que sa sottise triomphe de l'oubli dont il
auroit pu jouir comme du tombeau; il veut que la postérité soit
informée qu'il a vécu, et qu'elle sache à jamais qu'il a été un sot.
De tous les auteurs, il n'y en a point que je méprise plus que les
compilateurs, qui vont de tous côtés chercher des lambeaux des
ouvrages des autres, qu'ils plaquent dans les leurs, comme des pièces
de gazon dans un parterre: ils ne sont point au-dessus de ces ouvriers
d'imprimerie qui rangent des caractères, qui, combinés ensemble, font
un livre où ils n'ont fourni que la main. Je voudrois qu'on respectât
les livres originaux; et il me semble que c'est une espèce de
profanation de tirer les pièces qui les composent du sanctuaire où
elles sont, pour les exposer à un mépris qu'elles ne méritent point.
Quand un homme n'a rien à dire de nouveau, que ne se tait-il?
Qu'a-t-on affaire de ces doubles emplois? Mais je veux donner un
nouvel ordre. Vous êtes un habile homme: c'est-à-dire que vous venez
dans ma bibliothèque et vous mettez en bas les livres qui sont en
haut, et en haut ceux qui sont en bas: vous avez fait un chef-d'œuvre.
Je t'écris sur ce sujet, ***, parce que je suis outré d'un livre que
je viens de quitter, qui est si gros qu'il sembloit contenir la
science universelle; mais il m'a rompu la tête sans m'avoir rien appris. Adieu.
À Paris, le 8 de la lune de Chahban, 1714.
LETTRE LXVII.
IBBEN À USBEK. À Paris.
Trois vaisseaux sont arrivés ici sans m'avoir apporté aucune de tes
nouvelles. Es-tu malade? ou te plais-tu à m'inquiéter?
Si tu ne m'aimes pas dans un pays où tu n'es lié à rien, que sera-ce
au milieu de la Perse, et dans le sein de ta famille? Mais peut-être
que je me trompe: tu es assez aimable pour trouver partout des amis;
le cœur est citoyen de tous les pays: comment une âme bien faite
peut-elle s'empêcher de former des engagements? Je te l'avoue, je
respecte les anciennes amitiés; mais je ne suis pas fâché d'en faire
partout de nouvelles.
En quelque pays que j'aie été, j'y ai vécu comme si j'avois dû y
passer ma vie: j'ai eu le même empressement pour les gens vertueux, la
même compassion ou plutôt la même tendresse pour les malheureux, la
même estime pour ceux que la prospérité n'a point aveuglés. C'est mon
caractère, Usbek; partout où je trouverai des hommes, je me choisirai des amis.
Il y a ici un Guèbre qui, après toi, a, je crois, la première place
dans mon cœur: c'est l'âme de la probité même. Des raisons
particulières l'ont obligé de se retirer dans cette ville, où il vit
tranquille du produit d'un trafic honnête avec une femme qu'il aime.
Sa vie est toute marquée d'actions généreuses; et, quoiqu'il cherche
la vie obscure, il y a plus d'héroïsme dans son cœur que dans celui
des plus grands monarques.
Je lui ai parlé mille fois de toi, je lui montre toutes tes lettres;
je remarque que cela lui fait plaisir, et je vois déjà que tu as un
ami qui t'est inconnu.
Tu trouveras ici ses principales aventures: quelque répugnance qu'il
eût à les écrire, il n'a pu les refuser à mon amitié, et je les confie à la tienne.
HISTOIRE D'APHÉRIDON ET D'ASTARTÉ.
Je suis né parmi les Guèbres, d'une religion qui est peut-être la plus
ancienne qui soit au monde. Je fus si malheureux que l'amour me vint
avant la raison. J'avois à peine six ans, que je ne pouvois vivre
qu'avec ma sœur; mes yeux s'attachoient toujours sur elle; et
lorsqu'elle me quittoit un moment, elle les retrouvoit baignés de
larmes: chaque jour n'augmentoit pas plus mon âge que mon amour. Mon
père, étonné d'une si forte sympathie, auroit bien souhaité de nous
marier ensemble, selon l'ancien usage des Guèbres introduit par
Cambyse; mais la crainte des mahométans, sous le joug desquels nous
vivons, empêche ceux de notre nation de penser à ces alliances
saintes, que notre religion ordonne plutôt qu'elle ne permet, et qui
sont des images si naïves de l'union déjà formée par la nature.
Mon père, voyant donc qu'il auroit été dangereux de suivre mon
inclination et la sienne, résolut d'éteindre une flamme qu'il croyoit
naissante, mais qui étoit déjà à son dernier période; il prétexta un
voyage, et m'emmena avec lui, laissant ma sœur entre les mains
d'une de ses parentes; car ma mère étoit morte depuis deux ans. Je ne
vous dirai point quel fut le désespoir de cette séparation:
j'embrassai ma sœur toute baignée de larmes; mais je n'en versai
point, car la douleur m'avoit rendu comme insensible. Nous arrivâmes à
Tefflis; et mon père, ayant confié mon éducation à un de nos parents,
m'y laissa et s'en retourna chez lui.
Quelque temps après, j'appris qu'il avoit, par le crédit d'un de ses
amis, fait entrer ma sœur dans le beiram du roi, où elle étoit au
service d'une sultane. Si l'on m'avoit appris sa mort, je n'en aurois
pas été plus frappé: car, outre que je n'espérois plus de la revoir,
son entrée dans le beiram l'avoit rendue mahométane; et elle ne
pouvoit plus, suivant le préjugé de cette religion, me regarder
qu'avec horreur. Cependant, ne pouvant plus vivre à Tefflis, las de
moi-même et de la vie, je retournai à Ispahan. Mes premières paroles
furent amères à mon père; je lui reprochai d'avoir mis sa fille en un
lieu où l'on ne peut entrer qu'en changeant de religion. Vous avez
attiré sur votre famille, lui dis-je, la colère de Dieu et du Soleil
qui vous éclaire; vous avez plus fait que si vous aviez souillé les
Éléments, puisque vous avez souillé l'âme de votre fille, qui n'est
pas moins pure: j'en mourrai de douleur et d'amour; mais puisse ma
mort être la seule peine que Dieu vous fasse sentir! A ces mots, je
sortis; et pendant deux ans je passai ma vie à aller regarder les
murailles du beiram, et considérer le lieu où ma sœur pouvoit être,
m'exposant tous les jours mille fois à être égorgé par les eunuques
qui font la ronde autour de ces redoutables lieux.
Enfin mon père mourut; et la sultane que ma sœur servoit, la voyant
tous les jours croître en beauté, en devint jalouse, et la maria avec
un eunuque qui la souhaitoit avec passion. Par ce moyen, ma sœur
sortit du sérail, et prit avec son eunuque une maison à Ispahan.
Je fus plus de trois mois sans pouvoir lui parler; l'eunuque, le plus
jaloux de tous les hommes, me remettant toujours, sous divers
prétextes. Enfin j'entrai dans son beiram, et il me lui fit parler au
travers d'une jalousie: des yeux de lynx ne l'auroient pas pu
découvrir, tant elle étoit enveloppée d'habits et de voiles; et je ne
la pus reconnoître qu'au son de sa voix. Quelle fut mon émotion quand
je me vis si près et si éloigné d'elle! Je me contraignis, car j'étois
examiné. Quant à elle, il me parut qu'elle versa quelques larmes. Son
mari voulut me faire quelques mauvaises excuses; mais je le traitai
comme le dernier des esclaves. Il fut bien embarrassé quand il vit que
je parlois à ma sœur une langue qui lui étoit inconnue: c'étoit
l'ancien persan, qui est notre langue sacrée. Quoi! ma sœur, lui
dis-je, est-il vrai que vous avez quitté la religion de vos pères? Je
sais qu'en entrant au beiram vous avez dû faire profession du
mahométisme; mais, dites-moi, votre cœur a-t-il pu consentir, comme
votre bouche, à quitter une religion qui me permet de vous aimer? Et
pour qui la quittez-vous, cette religion, qui nous doit être si chère?
pour un misérable encore flétri des fers qu'il a portés; qui, s'il
étoit homme, seroit le dernier de tous! Mon frère, dit-elle, cet homme
dont vous parlez est mon mari; il faut que je l'honore, tout indigne
qu'il vous paroît; et je serois aussi la dernière des femmes si... Ah!
ma sœur, lui dis-je, vous êtes guèbre; il n'est ni votre époux, ni
ne peut l'être: si vous êtes fidèle comme vos pères, vous ne devez le
regarder que comme un monstre. Hélas! dit-elle, que cette religion se
montre à moi de loin! à peine en savois-je les préceptes, qu'il les
fallut oublier. Vous voyez que cette langue que je vous parle ne m'est
plus familière, et que j'ai toutes les peines du monde à m'exprimer:
mais comptez que le souvenir de notre enfance me charme toujours; que,
depuis ce temps-là, je n'ai eu que de fausses joies; qu'il ne s'est
pas passé de jour que je n'aie pensé à vous; que vous avez eu plus de
part que vous ne croyez à mon mariage, et que je n'y ai été déterminée
que par l'espérance de vous revoir. Mais que ce jour qui m'a tant
coûté va me coûter encore. Je vous vois tout hors de vous-même: mon
mari frémit de rage et de jalousie: je ne vous verrai plus; je vous
parle sans doute pour la dernière fois de ma vie: si cela étoit, mon
frère, elle ne seroit pas longue. A ces mots elle s'attendrit; et, se
voyant hors d'état de tenir la conversation, elle me quitta le plus
désolé de tous les hommes.
Trois ou quatre jours après je demandai à voir ma sœur: le barbare
eunuque auroit bien voulu m'en empêcher; mais, outre que ces sortes de
maris n'ont pas sur leurs femmes la même autorité que les autres, il
aimoit si éperdument ma sœur, qu'il ne savoit rien lui refuser. Je
la vis encore dans le même lieu et dans le même équipage, accompagnée
de deux esclaves; ce qui me fit avoir recours à notre langue
particulière. Ma sœur, lui dis-je, d'où vient que je ne puis vous
voir sans me trouver dans une situation affreuse? Les murailles qui
vous tiennent enfermée, ces verrous et ces grilles, ces misérables
gardiens qui vous observent, me mettent en fureur. Comment avez-vous
perdu la douce liberté dont jouissoient vos ancêtres? Votre mère, qui
étoit si chaste, ne donnoit à son mari, pour garant de sa vertu, que
sa vertu même: ils vivoient heureux l'un et l'autre dans une confiance
mutuelle; et la simplicité de leurs mœurs étoit pour eux une
richesse plus précieuse mille fois que le faux éclat dont vous semblez
jouir dans cette maison somptueuse. En perdant votre religion, vous
avez perdu votre liberté, votre bonheur, et cette précieuse égalité
qui fait l'honneur de votre sexe. Mais ce qu'il y a de pis encore,
c'est que vous êtes, non pas la femme, car vous ne pouvez pas l'être;
mais l'esclave d'un esclave, qui a été dégradé de l'humanité. Ah! mon
frère, dit-elle, respectez mon époux, respectez la religion que j'ai
embrassée: selon cette religion, je n'ai pu vous entendre ni vous
parler sans crime. Quoi! ma sœur, lui dis-je tout transporté, vous
la croyez donc véritable, cette religion? Ah! dit-elle, qu'il me
seroit avantageux qu'elle ne le fût pas! Je fais pour elle un trop
grand sacrifice, pour que je puisse ne la pas croire; et si mes
doutes... A ces mots elle se tut. Oui, vos doutes, ma sœur, sont
bien fondés, quels qu'ils soient. Qu'attendez-vous d'une religion qui
vous rend malheureuse dans ce monde-ci, et ne vous laisse point
d'espérance pour l'autre? Songez que la nôtre est la plus ancienne qui
soit au monde; qu'elle a toujours fleuri dans la Perse; et n'a pas
d'autre origine que cet empire, dont les commencements ne sont point
connus; que ce n'est que le hasard qui y a introduit le mahométisme;
que cette secte y a été établie, non par la voie de la persuasion,
mais de la conquête. Si nos princes naturels n'avoient pas été
foibles, vous verriez régner encore le culte de ces anciens mages.
Transportez-vous dans ces siècles reculés: tout vous parlera du
magisme, et rien de la secte mahométane, qui, plusieurs milliers
d'années après, n'étoit pas même dans son enfance. Mais, dit-elle,
quand ma religion seroit plus moderne que la vôtre, elle est au moins
plus pure, puisqu'elle n'adore que Dieu; au lieu que vous adorez
encore le Soleil, les Étoiles, le Feu, et même les Éléments. Je vois,
ma sœur, que vous avez appris parmi les musulmans à calomnier notre
sainte religion. Nous n'adorons ni les Astres ni les Éléments, et nos
pères ne les ont jamais adorés: jamais ils ne leur ont élevé des
temples, jamais ils ne leur ont offert des sacrifices; ils leur ont
seulement rendu un culte religieux, mais inférieur, comme à des
ouvrages et des manifestations de la Divinité. Mais, ma sœur, au
nom de Dieu qui nous éclaire, recevez ce livre sacré que je vous
porte; c'est le livre de notre législateur Zoroastre; lisez-le sans
prévention: recevez dans votre cœur les rayons de lumière qui vous
éclaireront en le lisant; souvenez-vous de vos pères, qui ont si
longtemps honoré le Soleil dans la ville sainte de Balk; et enfin
souvenez-vous de moi, qui n'espère de repos, de fortune, de vie, que
de votre changement. Je la quittai tout transporté, et la laissai
seule décider la plus grande affaire que je pusse avoir de ma vie.
J'y retournai deux jours après; je ne lui parlai point: j'attendis
dans le silence l'arrêt de ma vie ou de ma mort. Vous êtes aimé, mon
frère, me dit-elle, et par une Guèbre. J'ai longtemps combattu: mais
dieux! que l'amour lève de difficultés! que je suis soulagée! Je ne
crains plus de vous trop aimer, je puis ne mettre point de bornes à
mon amour; l'excès même en est légitime. Ah! que ceci convient bien à
l'état de mon cœur! Mais vous, qui avez su rompre les chaînes que
mon esprit s'était forgées, quand romprez-vous celles qui me lient les
mains? Dès ce moment je me donne à vous: faites voir, par la
promptitude avec laquelle vous m'accepterez, combien ce présent vous
est cher. Mon frère, la première fois que je pourrai vous embrasser,
je crois que je mourrai dans vos bras. Je n'exprimerois jamais bien la
joie que je sentis à ces douces paroles, je me crus et je me vis en
effet, en un instant, le plus heureux de tous les hommes; je vis
presque accomplir tous les désirs que j'avois formés en vingt-cinq ans
de vie, et évanouir tous les chagrins qui me l'avoient rendue si
laborieuse. Mais, quand je me fus un peu accoutumé à ces douces idées,
je trouvai que je n'étois pas si près de mon bonheur que je m'étois
figuré tout à coup, quoique j'eusse surmonté le plus grand de tous les
obstacles. Il falloit surprendre la vigilance de ses gardiens; je
n'osois confier à personne le secret de ma vie: il falloit que nous
fissions tout, elle et moi: si je manquois mon coup, je courois risque
d'être empalé; mais je ne voyois pas de peine plus cruelle que de le
manquer. Nous convînmes qu'elle m'enverroit demander une horloge, que
son père lui avoit laissée, et que j'y mettrois dedans une lime, pour
scier les jalousies de sa fenêtre qui donnoient dans la rue, et une
corde nouée pour descendre; que je ne la verrois plus dorénavant, mais
que j'irois toutes les nuits sous cette fenêtre attendre qu'elle pût
exécuter son dessein. Je passai quinze nuits entières sans voir
personne, parce qu'elle n'avoit pas trouvé le temps favorable. Enfin,
la seizième, j'entendis une scie qui travailloit; de temps en temps
l'ouvrage étoit interrompu, et dans ces intervalles ma frayeur étoit
inexprimable. Enfin, après une heure de travail, je la vis qui
attachoit la corde; elle se laissa aller, et glissa dans mes bras. Je
ne connus plus le danger, et je restai longtemps sans bouger de là; je
la conduisis hors de la ville, où j'avois un cheval tout prêt; je la
mis en croupe derrière moi, et m'éloignai, avec toute la promptitude
imaginable, d'un lieu qui pouvoit nous être si funeste. Nous arrivâmes
avant le jour chez un Guèbre, dans un lieu désert où il étoit retiré,
vivant frugalement du travail de ses mains; nous ne jugeâmes pas à
propos de rester chez lui; et, par son conseil, nous entrâmes dans une
épaisse forêt, et nous nous mîmes dans le creux d'un vieux chêne,
jusqu'à ce que le bruit de notre évasion se fût dissipé. Nous vivions
tous deux dans ce séjour écarté, sans témoins, nous répétant sans
cesse que nous nous aimerions toujours, attendant l'occasion que
quelque prêtre guèbre pût faire la cérémonie du mariage prescrite par
nos livres sacrés. Ma sœur, lui dis-je, que cette union est sainte!
la nature nous avoit unis, notre sainte loi va nous unir encore. Enfin
un prêtre vint calmer notre impatience amoureuse. Il fit dans la
maison du paysan toutes les cérémonies du mariage; il nous bénit, et
nous souhaita mille fois toute la vigueur de Gustaspe et la sainteté
de l'Hohoraspe. Bientôt après nous quittâmes la Perse, où nous
n'étions pas en sûreté, et nous nous retirâmes en Géorgie. Nous y
vécûmes un an, tous les jours plus charmés l'un de l'autre: mais comme
mon argent alloit finir, et que je craignois la misère pour ma
sœur, non pas pour moi, je la quittai pour aller chercher quelque
secours chez nos parents. Jamais adieu ne fut plus tendre. Mais mon
voyage me fut non-seulement inutile, mais funeste: car, ayant trouvé
d'un côté tous nos biens confisqués, de l'autre mes parents presque
dans l'impuissance de me secourir, je ne rapportai d'argent
précisément que ce qu'il falloit pour mon retour. Mais quel fut mon
désespoir! je ne trouvai plus ma sœur. Quelques jours avant mon
arrivée, des Tartares avoient fait une excursion dans la ville où elle
étoit; et, comme ils la trouvèrent belle, ils la prirent, et la
vendirent à des Juifs qui alloient en Turquie, et ne laissèrent qu'une
petite fille dont elle étoit accouchée quelques mois auparavant. Je
suivis ces Juifs, et je les joignis à trois lieues de là: mes prières,
mes larmes furent vaines; ils me demandèrent toujours trente tomans,
et ne se relâchèrent jamais d'un seul. Après m'être adressé à tout le
monde, avoir imploré la protection des prêtres turcs et chrétiens, je
m'adressai à un marchand arménien; je lui vendis ma fille, et me
vendis aussi pour trente-cinq tomans; j'allai aux Juifs, je leur
donnai trente tomans, et portai les cinq autres à ma sœur, que je
n'avois pas encore vue. Vous êtes libre, lui dis-je, ma sœur, et je
puis vous embrasser: voilà cinq tomans que je vous porte; j'ai du
regret qu'on ne m'ait pas acheté davantage. Quoi! dit-elle, vous vous
êtes vendu? Oui, lui dis-je. Ah! malheureux, qu'avez-vous fait?
n'étois-je pas assez infortunée, sans que vous travaillassiez à me la
rendre davantage? Votre liberté me consoloit, et votre esclavage va me
mettre au tombeau. Ah! mon frère, que votre amour est cruel! Et ma
fille? je ne la vois point. Je l'ai vendue aussi, lui dis-je. Nous
fondîmes tous deux en larmes, et n'eûmes pas la force de nous rien
dire. Enfin j'allai trouver mon maître, et ma sœur y arriva presque
aussitôt que moi; elle se jeta à ses genoux. Je vous demande,
dit-elle, la servitude comme les autres vous demandent la liberté:
prenez-moi, vous me vendrez plus cher que mon mari. Ce fut alors qu'il
se fit un combat qui arracha les larmes des yeux de mon maître.
Malheureux! dit-elle, as-tu pensé que je pusse accepter ma liberté aux
dépens de la tienne? Seigneur, vous voyez deux infortunés qui mourront
si vous nous séparez: je me donne à vous, payez-moi; peut-être que cet
argent et mes services pourront quelque jour obtenir de vous ce que je
n'ose vous demander: il est de votre intérêt de ne nous point séparer;
comptez que je dispose de sa vie. L'Arménien était un homme doux, qui
fut touché de nos malheurs. Servez-moi l'un et l'autre avec fidélité
et avec zèle, et je vous promets que dans un an je vous donnerai votre
liberté: je vois que vous ne méritez, ni l'un ni l'autre, les malheurs
de votre condition; si, lorsque vous serez libres, vous êtes aussi
heureux que vous le méritez, si la fortune vous rit, je suis certain
que vous me satisferez de la perte que je souffrirai. Nous embrassâmes
tous deux ses genoux, et le suivîmes dans son voyage. Nous nous
soulagions l'un et l'autre dans les travaux de la servitude, et j'étois
charmé lorsque j'avois pu faire l'ouvrage qui étoit tombé à ma sœur.
La fin de l'année arriva: notre maître tint sa parole, et nous
délivra. Nous retournâmes à Tefflis: là je trouvai un ancien ami de
mon père, qui exerçoit avec succès la médecine dans cette ville; il me
prêta quelque argent avec lequel je fis quelque négoce. Quelques
affaires m'appelèrent ensuite à Smyrne, où je m'établis. J'y vis
depuis six ans, et j'y jouis de la plus aimable et de la plus douce
société du monde: l'union règne dans ma famille, et je ne changerois
pas ma condition pour celle de tous les rois du monde. J'ai été assez
heureux pour retrouver le marchand arménien à qui je dois tout, et lui
ai rendu des services signalés.
À Smyrne, le 27 de la lune de Gemmadi 2, 1714.
LETTRE LXVIII.
RICA À USBEK. À ***.
J'allai l'autre jour dîner chez un homme de robe, qui m'en avoit prié
plusieurs fois. Après avoir parlé de bien des choses, je lui dis:
Monsieur, il me paroît que votre métier est bien pénible. Pas tant que
vous vous imaginez, répondit-il: de la manière dont nous le faisons,
ce n'est qu'un amusement. Mais comment! n'avez-vous pas toujours la
tête remplie des affaires d'autrui? n'êtes-vous pas toujours occupé de
choses qui ne sont point intéressantes? Vous avez raison: ces choses
ne sont point intéressantes, car nous nous y intéressons si peu que
rien; et cela même fait que le métier n'est pas si fatigant que vous
dites. Quand je vis qu'il prenoit la chose d'une manière si dégagée,
je continuai, et lui dis: Monsieur, je n'ai point vu votre cabinet. Je
le crois, car je n'en ai point. Quand je pris cette charge, j'eus
besoin d'argent pour payer mes provisions; je vendis ma bibliothèque;
et le libraire qui la prit, d'un nombre prodigieux de volumes, ne me
laissa que mon livre de raison. Ce n'est pas que je les regrette: nous
autres juges ne nous enflons point d'une vaine science. Qu'avons-nous
affaire de tous ces volumes de lois? Presque tous les cas sont
hypothétiques et sortent de la règle générale. Mais ne seroit-ce pas,
monsieur, lui dis-je, parce que vous les en faites sortir? Car enfin
pourquoi chez tous les peuples du monde y auroit-il des lois si elles
n'avoient pas leur application? et comment peut-on les appliquer si on
ne les sait pas? Si vous connaissiez le Palais, reprit le magistrat,
vous ne parleriez pas comme vous faites: nous avons des livres
vivants, qui sont les avocats; ils travaillent pour nous, et se
chargent de nous instruire. Et ne se chargent-ils pas aussi
quelquefois de vous tromper? lui repartis-je. Vous ne feriez donc pas
mal de vous garantir de leurs embûches; ils ont des armes avec
lesquelles ils attaquent votre équité; il seroit bon que vous en
eussiez aussi pour la défendre, et que vous n'allassiez pas vous
mettre dans la mêlée, habillés à la légère, parmi des gens cuirassés jusqu'aux dents.
À Paris, le 13 de la lune de Chahban, 1714.
LETTRE LXIX.
USBEK À RHÉDI. À Venise.
Tu ne te serois jamais imaginé que je fusse devenu plus métaphysicien
que je ne l'étois: cela est pourtant, et tu en seras convaincu quand
tu auras essuyé ce débordement de ma philosophie.
Les philosophes les plus sensés qui ont réfléchi sur la nature de Dieu
ont dit qu'il étoit un être souverainement parfait; mais ils ont
extrêmement abusé de cette idée: ils ont fait une énumération de
toutes les perfections différentes que l'homme est capable d'avoir et
d'imaginer, et en ont chargé l'idée de la divinité, sans songer que
souvent ces attributs s'entr'empêchent, et qu'ils ne peuvent subsister
dans un même sujet sans se détruire.
Les poëtes d'Occident disent qu'un peintre ayant voulu faire le
portrait de la déesse de la beauté, assembla les plus belles Grecques,
et prit de chacune ce qu'elle avoit de plus gracieux, dont il fit un
tout pour ressembler à la plus belle de toutes les déesses. Si un
homme en avoit conclu qu'elle étoit blonde ou brune, qu'elle avoit les
yeux noirs et bleus, qu'elle étoit douce et fière, il auroit passé pour ridicule.
Souvent Dieu manque d'une perfection qui pourroit lui donner une
grande imperfection; mais il n'est jamais limité que par lui-même; il
est lui-même sa nécessité: ainsi, quoique Dieu soit tout-puissant, il
ne peut pas violer ses promesses, ni tromper les hommes. Souvent même
l'impuissance n'est pas dans lui, mais dans les choses relatives; et
c'est la raison pourquoi il ne peut pas changer les essences.
Ainsi il n'y a point sujet de s'étonner que quelques-uns de nos
docteurs aient osé nier la prescience infinie de Dieu, sur ce
fondement qu'elle est incompatible avec sa justice.
Quelque hardie que soit cette idée, la métaphysique s'y prête
merveilleusement. Selon ses principes, il n'est pas possible que Dieu
prévoie les choses qui dépendent de la détermination des causes
libres, parce que ce qui n'est point arrivé n'est point, et par
conséquent ne peut être connu; car le rien, qui n'a point de
propriétés, ne peut être aperçu: Dieu ne peut point lire dans une
volonté qui n'est point, et voir dans l'âme une chose qui n'existe
point en elle; car, jusqu'à ce qu'elle se soit déterminée, cette
action qui la détermine n'est point en elle.
L'âme est l'ouvrière de sa détermination; mais il y a des occasions où
elle est tellement indéterminée qu'elle ne sait pas même de quel côté
se déterminer. Souvent même elle ne le fait que pour faire usage de sa
liberté; de manière que Dieu ne peut voir cette détermination par
avance ni dans l'action de l'âme, ni dans l'action que les objets font sur elle.
Comment Dieu pourroit-il prévoir les choses qui dépendent de la
détermination des causes libres? Il ne pourroit les voir que de deux
manières: par conjecture, ce qui est contradictoire avec la prescience
infinie; ou bien il les verroit comme des effets nécessaires qui
suivroient infailliblement d'une cause qui les produiroit de même, ce
qui est encore plus contradictoire: car l'âme seroit libre par la
supposition; et, dans le fait, elle ne le seroit pas plus qu'une boule
de billard n'est libre de se remuer, lorsqu'elle est poussée par une autre.
Ne crois pas pourtant que je veuille borner la science de Dieu. Comme
il fait agir les créatures à sa fantaisie, il connoît tout ce qu'il
veut connoître. Mais, quoiqu'il puisse voir tout, il ne se sert pas
toujours de cette faculté; il laisse ordinairement à la créature la
faculté d'agir ou de ne pas agir, pour lui laisser celle de mériter ou
de démériter: c'est pour lors qu'il renonce au droit qu'il a d'agir
sur elle, et de la déterminer. Mais quand il veut savoir quelque
chose, il le sait toujours, parce qu'il n'a qu'à vouloir qu'elle
arrive comme il la voit, et déterminer les créatures conformément à sa
volonté. C'est ainsi qu'il tire ce qui doit arriver du nombre des
choses purement possibles, en fixant par ses décrets les
déterminations futures des esprits, et les privant de la puissance
qu'il leur a donnée d'agir ou de ne pas agir.
Si l'on peut se servir d'une comparaison dans une chose qui est
au-dessus des comparaisons; un monarque ignore ce que son ambassadeur
fera dans une affaire importante: s'il le veut savoir, il n'a qu'à lui
ordonner de se comporter d'une telle manière, et il pourra assurer que
la chose arrivera comme il la projette.
L'alcoran et les livres des Juifs s'élèvent sans cesse contre le dogme
de la prescience absolue: Dieu y paroît partout ignorer la
détermination future des esprits; et il semble que ce soit la première
vérité que Moïse ait enseignée aux hommes.
Dieu met Adam dans le paradis terrestre, à condition qu'il ne mangera
pas d'un certain fruit: précepte absurde dans un être qui connoîtroit
les déterminations futures des âmes; car enfin un tel être peut-il
mettre des conditions à ses grâces, sans les rendre dérisoires? C'est
comme si un homme qui auroit su la prise de Bagdad avoit dit à un
autre: Je vous donne mille écus si Bagdad n'est pas pris. Ne feroit-il
pas là une mauvaise plaisanterie?
Mon cher Rhédi, pourquoi tant de philosophie? Dieu est si haut, que
nous n'apercevons pas même ses nuages. Nous ne le connoissons bien que
dans ses préceptes. Il est immense, spirituel, infini. Que sa grandeur
nous ramène à notre foiblesse. S'humilier toujours, c'est l'adorer toujours.
À Paris, le dernier de la lune de Chahban, 1714.
LETTRE LXX.
ZÉLIS À USBEK. À Paris.
Soliman, que tu aimes, est désespéré d'un affront qu'il vient de
recevoir. Un jeune étourdi, nommé Suphis, recherchoit depuis trois
mois sa fille en mariage: il paroissoit content de la figure de la
fille, sur le rapport et la peinture que lui en avoient faits les
femmes qui l'avoient vue dans son enfance; on étoit convenu de la dot,
et tout s'étoit passé sans aucun incident. Hier, après les premières
cérémonies, la fille sortit à cheval, accompagnée de son eunuque, et
couverte, selon la coutume, depuis la tête jusqu'aux pieds. Mais, dès
qu'elle fut arrivée devant la maison de son mari prétendu, il lui fit
fermer la porte, et il jura qu'il ne la recevroit jamais si on
n'augmentoit la dot: Les parents accoururent, de côté et d'autre, pour
accommoder l'affaire; et après bien de la résistance, ils firent
convenir Soliman de faire un petit présent à son gendre. Enfin, les
cérémonies du mariage accomplies, on conduisit la fille dans le lit
avec assez de violence; mais, une heure après, cet étourdi se leva
furieux, lui coupa le visage en plusieurs endroits, soutenant qu'elle
n'étoit pas vierge, et la renvoya à son père. On ne peut pas être plus
frappé qu'il l'est de cette injure. Il y a des personnes qui
soutiennent que cette fille est innocente. Les pères sont bien
malheureux d'être exposés à de tels affronts: si pareil traitement
arrivoit à ma fille, je crois que j'en mourrois de douleur. Adieu.
Du sérail de Fatmé, le 9 de la lune de Gemmadi 1, 1714.
LETTRE LXXI.
USBEK À ZÉLIS.
Je plains Soliman, d'autant plus que le mal est sans remède, et que
son gendre n'a fait que se servir de la liberté de la loi. Je trouve
cette loi bien dure, d'exposer ainsi l'honneur d'une famille aux
caprices d'un fou. On a beau dire que l'on a des indices certains pour
connoître la vérité, c'est une vieille erreur dont on est aujourd'hui
revenu parmi nous; et nos médecins donnent des raisons invincibles de
l'incertitude de ces preuves. Il n'y a pas jusqu'aux chrétiens qui ne
les regardent comme chimériques, quoiqu'elles soient clairement
établies par leurs livres sacrés, et que leur ancien législateur en
ait fait dépendre l'innocence ou la condamnation de toutes les filles.
J'apprends avec plaisir le soin que tu te donnes de l'éducation de la
tienne. Dieu veuille que son mari la trouve aussi belle et aussi pure
que Fatima; qu'elle ait dix eunuques pour la garder; qu'elle soit
l'honneur et l'ornement du sérail où elle est destinée; qu'elle n'ait
sur sa tête que des lambris dorés, et ne marche que sur des tapis
superbes; et, pour comble de souhaits, puissent mes yeux la voir dans toute sa gloire!
À Paris, le 5 de la lune de Chalval, 1714.
LETTRE LXXII.
RICA À USBEK. À ***.
Je me trouvai l'autre jour dans une compagnie où je vis un homme bien
content de lui. Dans un quart d'heure, il décida trois questions de
morale, quatre problèmes historiques, et cinq points de physique: je
n'ai jamais vu un décisionnaire si universel; son esprit ne fut jamais
suspendu par le moindre doute. On laissa les sciences; on parla des
nouvelles du temps: il décida sur les nouvelles du temps. Je voulus
l'attraper, et je dis en moi-même: Il faut que je me mette dans mon
fort; je vais me réfugier dans mon pays. Je lui parlai de la Perse;
mais à peine lui eus-je dis quatre mots, qu'il me donna deux démentis,
fondés sur l'autorité de messieurs Tavernier et Chardin. Ah! bon Dieu!
dis-je en moi-même, quel homme est-ce là? Il connoîtra tout à l'heure
les rues d'Ispahan mieux que moi! Mon parti fut bientôt pris: je me
tus, je le laissai parler, et il décide encore.
À Paris, le 8 de la lune de Zilcadé, 1715.
LETTRE LXXIII.
RICA À ***.
J'ai ouï parler d'une espèce de tribunal qu'on appelle l'Académie
françoise: il n'y en a point de moins respecté dans le monde; car on
dit qu'aussitôt qu'il a décidé, le peuple casse ses arrêts, et lui
impose des lois qu'il est obligé de suivre.
Il y a quelque temps que, pour fixer son autorité, il donna un code de
ses jugements. Cet enfant de tant de pères étoit presque vieux quand
il naquit; et quoiqu'il fût légitime, un bâtard, qui avoit déjà paru,
l'avoit presque étouffé dans sa naissance.
Ceux qui le composent n'ont d'autre fonction que de jaser sans cesse:
l'éloge va se placer comme de lui-même dans leur babil éternel; et
sitôt qu'ils sont initiés dans ses mystères, la fureur du panégyrique
vient les saisir, et ne les quitte plus.
Ce corps a quarante têtes, toutes remplies de figures, de métaphores
et d'antithèses; tant de bouches ne parlent presque que par
exclamation; ses oreilles veulent toujours être frappées par la
cadence et l'harmonie. Pour les yeux, il n'en est pas question: il
semble qu'il soit fait pour parler, et non pas pour voir. Il n'est
point ferme sur ses pieds; car le temps, qui est son fléau, l'ébranle
à tous les instants, et détruit tout ce qu'il a fait. On a dit
autrefois que ses mains étoient avides; je ne t'en dirai rien, et je
laisse décider cela à ceux qui le savent mieux que moi.
Voilà des bizarreries, ***, que l'on ne voit point dans notre Perse.
Nous n'avons point l'esprit porté à ces établissements singuliers et
bizarres; nous cherchons toujours la nature dans nos coutumes simples
et nos manières naïves.
À Paris, le 27 de la lune de Zilhagé, 1715.
LETTRE LXXIV.
RICA À USBEK. À ***.
Il y a quelques jours qu'un homme de ma connoissance me dit: Je vous
ai promis de vous produire dans les bonnes maisons de Paris; je vous
mène à présent chez un grand seigneur qui est un des hommes du royaume
qui représentent le mieux.
Que cela veut-il dire, monsieur? est-ce qu'il est plus poli, plus
affable qu'un autre? Ce n'est pas cela, me dit-il. Ah! j'entends: il
fait sentir à tous les instants la supériorité qu'il a sur tous ceux
qui l'approchent; si cela est, je n'ai que faire d'y aller; je prends
déjà condamnation, et je la lui passe tout entière.
Il fallut pourtant marcher: et je vis un petit homme si fier, il prit
une prise de tabac avec tant de hauteur, il se moucha si
impitoyablement, il cracha avec tant de flegme, il caressa ses chiens
d'une manière si offensante pour les hommes, que je ne pouvois me
lasser de l'admirer. Ah! bon Dieu! dis-je en moi-même, si lorsque
j'étois à la cour de Perse, je représentois ainsi, je représentois un
grand sot! Il auroit fallu, Usbek, que nous eussions eu un bien
mauvais naturel pour aller faire cent petites insultes à des gens qui
venoient tous les jours chez nous nous témoigner leur bienveillance;
ils savoient bien que nous étions au-dessus d'eux; et s'ils l'avoient
ignoré, nos bienfaits le leur auroient appris chaque jour. N'ayant
rien à faire pour nous faire respecter, nous faisions tout pour nous
rendre aimables: nous nous communiquions aux plus petits; au milieu
des grandeurs, qui endurcissent toujours, ils nous trouvoient
sensibles; ils ne voyoient que notre cœur au-dessus d'eux; nous
descendions jusqu'à leurs besoins. Mais lorsqu'il falloit soutenir la
majesté du prince dans les cérémonies publiques; lorsqu'il falloit
faire respecter la nation aux étrangers; lorsque enfin, dans les
occasions périlleuses, il falloit animer les soldats, nous remontions
cent fois plus haut que nous n'étions descendus; nous ramenions la
fierté sur notre visage; et l'on trouvoit quelquefois que nous
représentions assez bien.
De Paris, le 10 de la lune de Saphar, 1715.
LETTRE LXXV.
USBEK À RHÉDI. À Venise.
Il faut je que te l'avoue, je n'ai point remarqué chez les chrétiens
cette persuasion vive de leur religion qui se trouve parmi les
musulmans; il y a bien loin chez eux de la profession à la croyance,
de la croyance à la conviction, de la conviction à la pratique. La
religion est moins un sujet de sanctification qu'un sujet de disputes
qui appartient à tout le monde: les gens de cour, les gens de guerre,
les femmes même, s'élèvent contre les ecclésiastiques, et leur
demandent de leur prouver ce qu'ils sont résolus de ne pas croire. Ce
n'est pas qu'ils se soient déterminés par raison, et qu'ils aient pris
la peine d'examiner la vérité ou la fausseté de cette religion qu'ils
rejettent: ce sont des rebelles qui ont senti le joug, et l'ont secoué
avant de l'avoir connu. Aussi ne sont-ils pas plus fermes dans leur
incrédulité que dans leur foi; ils vivent dans un flux et reflux qui
les porte sans cesse de l'un à l'autre. Un d'eux me disoit un jour: Je
crois l'immortalité de l'âme par semestre; mes opinions dépendent
absolument de la constitution de mon corps; selon que j'ai plus ou
moins d'esprits animaux, que mon estomac digère bien ou mal, que l'air
que je respire est subtil ou grossier, que les viandes dont je me
nourris sont légères ou solides, je suis spinosiste, socinien,
catholique, impie ou dévot. Quand le médecin est auprès de mon lit, le
confesseur me trouve à son avantage. Je sais bien empêcher la religion
de m'affliger quand je me porte bien; mais je lui permets de me
consoler quand je suis malade: lorsque je n'ai plus rien à espérer
d'un côté, la religion se présente et me gagne par ses promesses; je
veux bien m'y livrer, et mourir du côté de l'espérance.
Il y a longtemps que les princes chrétiens affranchirent tous les
esclaves de leurs États, parce, disoient-ils, que le christianisme
rend tous les hommes égaux. Il est vrai que cet acte de religion leur
étoit très-utile: ils abaissoient par là les seigneurs, de la
puissance desquels ils retiroient le bas peuple. Ils ont ensuite fait
des conquêtes dans des pays où ils ont vu qu'il leur étoit avantageux
d'avoir des esclaves; ils ont permis d'en acheter et d'en vendre,
oubliant ce principe de religion qui les touchoit tant. Que veux-tu
que je te dise? vérité dans un temps, erreur dans un autre. Que ne
faisons-nous comme les chrétiens? Nous sommes bien simples de refuser
des établissements et des conquêtes faciles dans des climats
heureux[13], parce que l'eau n'y est pas assez pure pour nous laver
selon les principes du saint Alcoran!
[Note 13: Les mahométans ne se soucient point de prendre Venise,
parce qu'ils n'y trouveroient point d'eau pour leurs purifications.]
Je rends grâce au Dieu tout-puissant, qui a envoyé Ali son grand
prophète, de ce que je professe une religion qui se fait préférer à
tous les intérêts humains, et qui est pure comme le ciel, dont elle est descendue.
De Paris, le 13 de la lune de Saphar, 1715.
LETTRE LXXVI.
USBEK À SON AMI IBBEN. À Smyrne.
Les lois sont furieuses en Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes:
on les fait mourir, pour ainsi dire, une seconde fois; ils sont traînés
indignement par les rues; on les note d'infamie; on confisque leurs biens.
Il me paroît, Ibben, que ces lois sont bien injustes. Quand je suis
accablé de douleur, de misère, de mépris, pourquoi veut-on m'empêcher
de mettre fin à mes peines, et me priver cruellement d'un remède qui est en mes mains?
Pourquoi veut-on que je travaille pour une société, dont je consens de
n'être plus? que je tienne, malgré moi, une convention qui s'est faite
sans moi? La société est fondée sur un avantage mutuel: mais
lorsqu'elle me devient onéreuse, qui m'empêche d'y renoncer? La vie
m'a été donnée comme une faveur; je puis donc la rendre lorsqu'elle ne
l'est plus: la cause cesse, l'effet doit donc cesser aussi.
Le prince veut-il que je sois son sujet quand je ne retire point les
avantages de la sujétion? Mes concitoyens peuvent-ils demander ce
partage inique de leur utilité et de mon désespoir? Dieu, différent de
tous les bienfaiteurs, veut-il me condamner à recevoir des grâces qui m'accablent?
Je suis obligé de suivre les lois quand je vis sous les lois: mais
quand je n'y vis plus, peuvent-elles me lier encore?
Mais, dira-t-on, vous troublez l'ordre de la providence. Dieu a uni
votre âme avec votre corps; et vous l'en séparez: vous vous opposez
donc à ses desseins, et vous lui résistez.
Que veut dire cela? Troublé-je l'ordre de la providence, lorsque je
change les modifications de la matière, et que je rends carrée une
boule que les premières lois du mouvement, c'est-à-dire les lois de la
création et de la conservation, avoient faite ronde? Non, sans doute:
je ne fais qu'user du droit qui m'a été donné; et, en ce sens, je puis
troubler à ma fantaisie toute la nature, sans que l'on puisse dire que
je m'oppose à la providence.
Lorsque mon âme sera séparée de mon corps, y aura-t-il moins d'ordre
et moins d'arrangement dans l'univers? croyez-vous que cette nouvelle
combinaison soit moins parfaite, et moins dépendante des lois
générales? que le monde y ait perdu quelque chose? et que les ouvrages
de Dieu soient moins grands, ou plutôt moins immenses?
Croyez-vous que mon corps, devenu un épi de blé, un ver, un gazon,
soit changé en un ouvrage de la nature moins digne d'elle, et que mon
âme, dégagée de tout ce qu'elle avoit de terrestre, soit devenue moins sublime?
Toutes ces idées, mon cher Ibben, n'ont d'autre source que notre
orgueil: nous ne sentons point notre petitesse; et, malgré qu'on en
ait, nous voulons être comptés dans l'univers, y figurer, et y être un
objet important. Nous nous imaginons que l'anéantissement d'un être
aussi parfait que nous dégraderoit toute la nature; et nous ne
concevons pas qu'un homme de plus ou de moins dans le monde, que
dis-je? tous les hommes ensemble, cent millions de têtes comme la
nôtre, ne sont qu'un atome subtil et délié que Dieu n'aperçoit qu'à
cause de l'immensité de ses connoissances.
À Paris, le 15 de la lune de Saphar, 1715.
LETTRE LXXVII.
IBBEN À USBEK. À Paris.
Mon cher Usbek, il me semble que, pour un vrai musulman, les malheurs
sont moins des châtiments que des menaces. Ce sont des jours bien
précieux que ceux qui nous portent à expier les offenses. C'est le
temps des prospérités qu'il faudroit abréger. Que servent toutes ces
impatiences, qu'à faire voir que nous voudrions être heureux, indépendamment
de celui qui donne les félicités, parce qu'il est la félicité même?
Si un être est composé de deux êtres, et que la nécessité de conserver
l'union marque plus la soumission aux ordres du Créateur, on en a pu
faire une loi religieuse; si cette nécessité de conserver l'union est
un meilleur garant des actions des hommes, on en a pu faire une loi civile.
De Smyrne, le dernier jour de la lune de Saphar, 1715.
LETTRE LXXVIII.
RICA À USBEK. À ***.
Je t'envoie la copie d'une lettre qu'un François qui est en Espagne a
écrite ici; je crois que tu seras bien aise de la voir.
Je parcours depuis six mois l'Espagne et le Portugal, et je vis
parmi des peuples qui, méprisant tous les autres, font aux seuls
François l'honneur de les haïr.
La gravité est le caractère brillant des deux nations: elle se manifeste
principalement de deux manières; par les lunettes, et par la moustache.
Les lunettes font voir démonstrativement que celui qui les porte est un homme consommé dans les sciences et enseveli dans de profondes lectures, à un tel point que sa vue s'en est affoiblie; et tout nez qui en est orné ou chargé peut passer, sans contredit, pour le nez d'un savant.
Pour la moustache, elle est respectable par elle-même, et indépendamment des conséquences; quoique pourtant on ne laisse
pas d'en tirer souvent de grandes utilités pour le service du prince et l'honneur de la nation, comme le fit bien voir un fameux général portugais dans les Indes[14] car, se trouvant avoir besoin d'argent, il se coupa une de ses moustaches, et envoya demander aux habitants de Goa vingt mille pistoles sur ce gage; elles lui furent prêtées d'abord, et dans la suite il retira sa moustache avec honneur.
[Note 14: Jean de Castro.]
On conçoit aisément que des peuples graves et flegmatiques comme
ceux-là peuvent avoir de la vanité: aussi en ont-ils. Ils la
fondent ordinairement sur deux choses bien considérables. Ceux
qui vivent dans le continent de l'Espagne et du Portugal se
sentent le cœur extrêmement élevé, lorsqu'ils sont ce qu'ils
appellent de vieux chrétiens; c'est-à-dire, qu'ils ne sont pas
originaires de ceux à qui l'inquisition a persuadé dans ces
derniers siècles d'embrasser la religion chrétienne. Ceux qui
sont dans les Indes ne sont pas moins flattés lorsqu'ils considèrent qu'ils ont le sublime mérite d'être, comme ils disent, hommes de chair blanche. Il n'y a jamais eu dans le sérail du Grand Seigneur de sultane si orgueilleuse de sa beauté que le plus vieux et le plus vilain mâtin ne l'est de la blancheur olivâtre de son teint, lorsqu'il est dans une ville du Mexique, assis sur sa porte, les bras croisés. Un homme de cette conséquence, une créature si parfaite, ne travailleroit pas pour tous les trésors du monde, et ne se résoudroit jamais, par une vile et mécanique industrie, de compromettre l'honneur et la dignité de sa peau.
Car il faut savoir que lorsqu'un homme a un certain mérite en
Espagne, comme, par exemple, quand il peut ajouter aux qualités
dont je viens de parler celle d'être le propriétaire d'une grande
épée, ou d'avoir appris de son père l'art de faire jurer une
discordante guitare, il ne travaille plus: son honneur
s'intéresse au repos de ses membres. Celui qui reste assis dix
heures par jour obtient précisément la moitié plus de
considération qu'un autre qui n'en reste que cinq, parce que
c'est sur les chaises que la noblesse s'acquiert.
Mais quoique ces invincibles ennemis du travail fassent parade
d'une tranquillité philosophique, ils ne l'ont pourtant pas dans
le cœur; car ils sont toujours amoureux. Ils sont les premiers
hommes du monde pour mourir de langueur sous la fenêtre de leurs
maîtresses; et tout Espagnol qui n'est pas enrhumé ne sauroit passer pour galant.
Ils sont premièrement dévots, et secondement jaloux. Ils se
garderont bien d'exposer leurs femmes aux entreprises d'un soldat
criblé de coups, ou d'un magistrat décrépit; mais ils les
enfermeront avec un novice fervent qui baisse les yeux, ou un
robuste franciscain qui les élève.
Ils connoissent mieux que les autres le foible des femmes; ils ne
veulent pas qu'on leur voie le talon, et qu'on les surprenne par
le bout des pieds: ils savent que l'imagination va toujours, que
rien ne l'amuse en chemin; elle arrive, et là on étoit
quelquefois averti d'avance.
On dit partout que les rigueurs de l'amour sont cruelles, elles le sont encore plus pour les Espagnols: les femmes les guérissent de leurs peines; mais elles ne font que leur en faire changer, et il leur reste toujours un long et fâcheux souvenir d'une passion éteinte.
Ils ont de petites politesses qui en France paraîtroient mal placées: par exemple, un capitaine ne bat jamais son soldat sans lui en demander permission; et l'inquisition ne fait jamais brûler un Juif sans lui faire ses excuses.
Les Espagnols qu'on ne brûle pas paroissent si attachés à
l'inquisition, qu'il y auroit de la mauvaise humeur de la leur
ôter: je voudrois seulement qu'on en établît une autre; non pas
contre les hérétiques, mais contre les hérésiarques qui
attribuent à de petites pratiques monacales la même efficacité
qu'aux sept sacrements; qui adorent tout ce qu'ils vénèrent; et
qui sont si dévots qu'ils sont à peine chrétiens.
Vous pourrez trouver de l'esprit et du bon sens chez les
Espagnols; mais n'en cherchez point dans leurs livres: voyez une
de leurs bibliothèques, les romans d'un côté, et les scolastiques
de l'autre: vous diriez que les parties en ont été faites, et le
tout rassemblé, par quelque ennemi secret de la raison humaine.
Le seul de leurs livres qui soit bon est celui qui a fait voir le ridicule de tous les autres.
Ils ont fait des découvertes immenses dans le nouveau monde, et ils ne connoissent pas encore leur propre continent: il y a sur leurs rivières tel port qui n'a pas encore été découvert, et dans leurs montagnes des nations qui leur sont inconnues.
Ils disent que le soleil se lève et se couche dans leur pays: mais il faut dire aussi qu'en faisant sa course il ne rencontre que des campagnes ruinées et des contrées désertes.
Je ne serois pas fâché, Usbek, de voir une lettre écrite à Madrid par
un Espagnol qui voyageroit en France; je crois qu'il vengeroit bien sa
nation. Quel vaste champ pour un homme flegmatique et pensif! Je
m'imagine qu'il commenceroit ainsi la description de Paris.
Il y a ici une maison où l'on met les fous: on croiroit d'abord
qu'elle est la plus grande de la ville; non: le remède est bien petit
pour le mal. Sans doute que les François, extrêmement décriés chez
leurs voisins, enferment quelques fous dans une maison, pour persuader
que ceux qui sont dehors ne le sont pas.
Je laisse là mon Espagnol. Adieu, mon cher Usbek.
De Paris, le 17 de la lune de Saphar, 1715.
LETTRE LXXIX.
USBEK À RHÉDI. À Venise.
La plupart des législateurs ont été des hommes bornés, que le hasard a
mis à la tête des autres et qui n'ont presque consulté que leurs
préjugés et leurs fantaisies.
Il semble qu'ils aient méconnu la grandeur et la dignité même de leur
ouvrage: ils se sont amusés à faire des institutions puériles, avec
lesquelles ils se sont à la vérité conformés aux petits esprits, mais
décrédités auprès des gens de bon sens.
Ils se sont jetés dans des détails inutiles; ils ont donné dans les
cas particuliers: ce qui marque un génie étroit qui ne voit les choses
que par parties, et n'embrasse rien d'une vue générale.
Quelques-uns ont affecté de se servir d'une autre langue que la
vulgaire; chose absurde pour un faiseur de lois: comment peut-on les
observer, si elles ne sont pas connues?
Ils ont souvent aboli sans nécessité celles qu'ils ont trouvées
établies; c'est-à-dire qu'ils ont jeté les peuples dans les désordres
inséparables des changements.
Il est vrai que, par une bizarrerie qui vient plutôt de la nature que
de l'esprit des hommes, il est quelquefois nécessaire de changer
certaines lois. Mais le cas est rare; et lorsqu'il arrive, il n'y faut
toucher que d'une main tremblante: on y doit observer tant de
solennités, et apporter tant de précautions, que le peuple en conclue
naturellement que les lois sont bien saintes, puisqu'il faut tant de
formalités pour les abroger.
Souvent ils les ont faites trop subtiles, et ont suivi des idées
logiciennes plutôt que l'équité naturelle. Dans la suite, elles ont
été trouvées trop dures; et, par un esprit d'équité, on a cru devoir
s'en écarter: mais ce remède étoit un nouveau mal. Quelles que soient
les lois, il faut toujours les suivre, et les regarder comme la
conscience publique, à laquelle celle des particuliers doit se
conformer toujours.
Il faut pourtant avouer que quelques-uns d'entre eux ont eu une
attention qui marque beaucoup de sagesse; c'est qu'ils ont donné aux
pères une grande autorité sur leurs enfants: rien ne soulage plus les
magistrats; rien ne dégarnit plus les tribunaux; rien enfin ne répand
plus de tranquillité dans un État, où les mœurs font toujours de
meilleurs citoyens que les lois.
C'est de toutes les puissances celle dont on abuse le moins; c'est la
plus sacrée de toutes les magistratures; c'est la seule qui ne dépend
pas des conventions, et qui les a même précédées.
On remarque que, dans les pays où l'on met dans les mains paternelles
plus de récompenses et de punitions, les familles sont mieux réglées:
les pères sont l'image du créateur de l'univers, qui, quoiqu'il puisse
conduire les hommes par son amour, ne laisse pas de se les attacher
encore par les motifs de l'espérance et de la crainte.
Je ne finirai pas cette lettre sans te faire remarquer la bizarrerie
de l'esprit des François. On dit qu'ils ont retenu des lois romaines
un nombre infini de choses inutiles, et même pis; et ils n'ont pas
pris d'elles la puissance paternelle, qu'elles ont établie comme la
première autorité légitime.
À Paris, le 18 de la lune de Saphar, 1715.
LETTRE LXXX.
LE GRAND EUNUQUE À USBEK. À Paris.
Hier des Arméniens menèrent au sérail une jeune esclave de Circassie,
qu'ils vouloient vendre. Je la fis entrer dans les appartements
secrets, je la déshabillai, je l'examinai avec les regards d'un juge;
et plus je l'examinai, plus je lui trouvai de grâces. Une pudeur
virginale sembloit vouloir les dérober à ma vue; je vis tout ce qu'il
lui en coûtoit pour obéir: elle rougissoit de se voir nue, même devant
moi, qui, exempt des passions qui peuvent alarmer la pudeur, suis
inanimé sous l'empire de ce sexe, et qui, ministre de la modestie dans
les actions les plus libres, ne porte que de chastes regards, et ne
puis inspirer que l'innocence.
Dès que je l'eus jugée digne de toi, je baissai les yeux: je lui jetai
un manteau d'écarlate, je lui mis au doigt un anneau d'or; je me
prosternai à ses pieds, je l'adorai comme la reine de ton cœur; je
payai les Arméniens; je la dérobai à tous les yeux. Heureux Usbek! tu
possèdes plus de beautés que n'en enferment tous les palais d'Orient.
Quel plaisir pour toi de trouver, à ton retour, tout ce que la Perse a
de plus ravissant, et de voir dans ton sérail renaître les grâces, à
mesure que le temps et la possession travaillent à les détruire!
Du sérail de Fatmé, le 1er de la lune de Rebiab 1, 1715.
LETTRE LXXXI.
USBEK À RHÉDI. À Venise.
Depuis que je suis en Europe, mon cher Rhédi, j'ai vu bien des
gouvernements: ce n'est pas comme en Asie, où les règles de la
politique se trouvent partout les mêmes.
J'ai souvent pensé en moi-même, pour savoir quel de tous les
gouvernements étoit le plus conforme à la raison. Il m'a semblé que le
plus parfait est celui qui va à son but à moins de frais; et qu'ainsi
celui qui conduit les hommes de la manière qui convient le plus à leur
penchant et à leur inclination est le plus parfait.
Si, dans un gouvernement doux, le peuple est aussi soumis que dans un
gouvernement sévère, le premier est préférable, puisqu'il est plus
conforme à la raison, et que la sévérité est un motif étranger.
Compte, mon cher Rhédi, que dans un État les peines plus ou moins
cruelles ne font pas que l'on obéisse plus aux lois. Dans les pays où
les châtiments sont modérés, on les craint comme dans ceux où ils sont
tyranniques et affreux.
Soit que le gouvernement soit doux, soit qu'il soit cruel, on punit
toujours par degrés; on inflige un châtiment plus ou moins grand à un
crime plus ou moins grand. L'imagination se plie d'elle-même aux
mœurs du pays où l'on vit: huit jours de prison, ou une légère
amende, frappent autant l'esprit d'un Européen nourri dans un pays de
douceur, que la perte d'un bras intimide un Asiatique. Ils attachent
un certain degré de crainte à un certain degré de peine, et chacun la
partage à sa façon: le désespoir de l'infamie vient désoler un
François qu'on vient de condamner à une peine qui n'ôteroit pas un
quart d'heure de sommeil à un Turc.
D'ailleurs je ne vois pas que la police, la justice et l'équité soient
mieux observées en Turquie, en Perse, chez le Mogol, que dans les
républiques de Hollande, de Venise, et dans l'Angleterre même; je ne
vois pas qu'on y commette moins de crimes; et que les hommes,
intimidés par la grandeur des châtiments, y soient plus soumis aux lois.
Je remarque au contraire une source d'injustice et de vexations au
milieu de ces mêmes États.
Je trouve même le prince, qui est la loi même, moins maître que
partout ailleurs.
Je vois que, dans ces moments rigoureux, il y a toujours des
mouvements tumultueux; où personne n'est le chef; et que, quand une
fois l'autorité violente est méprisée, il n'en reste plus assez à
personne pour la faire revenir;
Que le désespoir même de l'impunité confirme le désordre, et le rend plus grand;
Que, dans ces États, il ne se forme point de petite révolte, et qu'il
n'y a jamais d'intervalle entre le murmure et la sédition;
Qu'il ne faut point que les grands événements y soient préparés par de
grandes causes; au contraire, le moindre accident produit une grande
révolution, souvent aussi imprévue de ceux qui la font que de ceux qui la souffrent.
Lorsqu'Osman, empereur des Turcs, fut déposé, aucun de ceux qui
commirent cet attentat ne songeoit à le commettre; ils demandoient
seulement en suppliants qu'on leur fît justice sur quelque grief: une
voix, qu'on n'a jamais connue, sortit de la foule par hasard; le nom
de Mustapha fut prononcé, et soudain Mustapha fut empereur.
De Paris, le 2 de la lune de Rebiab 1, 1715.
LETTRE LXXXII.
NARGUM, ENVOYÉ DE PERSE EN MOSCOVIE, À USBEK. À Paris.
De toutes les nations du monde, mon cher Usbek, il n'y en a pas qui
ait surpassé celle des Tartares, ni en gloire, ni dans la grandeur des
conquêtes. Ce peuple est le vrai dominateur de l'univers; tous les
autres semblent être faits pour le servir: il est également le
fondateur et le destructeur des empires; dans tous les temps il a
donné sur la terre des marques de sa puissance; dans tous les âges il
a été le fléau des nations.
Les Tartares ont conquis deux fois la Chine, et ils la tiennent encore
sous leur obéissance.
Ils dominent sur les vastes pays qui forment l'empire du Mogol.
Maîtres de la Perse, ils sont assis sur le trône de Cyrus et de
Gustape. Ils ont soumis la Moscovie. Sous le nom de Turcs, ils ont
fait des conquêtes immenses dans l'Europe, l'Asie et l'Afrique; et ils
dominent sur ces trois parties de l'univers.
Et, pour parler de temps plus reculés, c'est d'eux que sont sortis
presque tous les peuples qui ont renversé l'empire romain.
Qu'est-ce que les conquêtes d'Alexandre, en comparaison de celles de Genghiscan?
Il n'a manqué à cette victorieuse nation que des historiens, pour
célébrer la mémoire de ses merveilles.
Que d'actions immortelles ont été ensevelies dans l'oubli! que
d'empires par eux fondés, dont nous ignorons l'origine! Cette
belliqueuse nation, uniquement occupée de sa gloire présente, sûre de
vaincre dans tous les temps, ne songeoit point à se signaler dans
l'avenir par la mémoire de ses conquêtes passées.
De Moscou, le 4 de la lune de Rebiab 1, 1715.
LETTRE LXXXIII.
RICA À IBBEN. À Smyrne.
Quoique les François parlent beaucoup, il y a cependant parmi eux une
espèce de dervis taciturnes qu'on appelle chartreux: on dit qu'ils se
coupent la langue en entrant dans le couvent; et on souhaiteroit fort
que tous les autres dervis se retranchassent de même tout ce que leur
profession leur rend inutile.
A propos de gens taciturnes, il y en a de bien plus singuliers que
ceux-là, et qui ont un talent bien extraordinaire. Ce sont ceux qui
savent parler sans rien dire, et qui amusent une conversation pendant
deux heures de temps sans qu'il soit possible de les déceler, d'être
leur plagiaire, ni de retenir un mot de ce qu'ils ont dit.
Ces sortes de gens sont adorés des femmes: mais ils ne le sont
pourtant pas tant que d'autres, qui ont reçu de la nature l'aimable
talent de sourire à propos, c'est-à-dire à chaque instant, et qui
portent la grâce d'un gracieuse approbation sur tout ce qu'elles disent.
Mais ils sont au comble de l'esprit lorsqu'ils savent entendre finesse
à tout, et trouver mille petits traits ingénieux dans les choses les plus communes.
J'en connois d'autres qui se sont bien trouvés d'introduire dans les
conversations les choses inanimées, et d'y faire parler leur habit
brodé, leur perruque blonde, leur tabatière, leur canne et leurs
gants. Il est bon de commencer de la rue à se faire écouter par le
bruit du carrosse, et du marteau qui frappe rudement la porte: cet
avant-propos prévient pour le reste du discours; et quand l'exorde est
beau, il rend supportables toutes les sottises qui viennent ensuite,
mais qui par bonheur arrivent trop tard.
Je te promets que ces petits talents, dont on ne fait aucun cas chez
nous, servent bien ici ceux qui sont assez heureux pour les avoir, et
qu'un homme de bons sens ne brille guère devant ces sortes de gens.
De Paris, le 6 de la lune de Rebiab 2, 1715.
LETTRE LXXXIV.
USBEK À RHÉDI. À Venise.
S'il y a un Dieu, mon cher Rhédi, il faut nécessairement qu'il soit
juste: car, s'il ne l'étoit pas, il seroit le plus mauvais et le plus
imparfait de tous les êtres.
La justice est un rapport de convenance, qui se trouve réellement
entre deux choses: ce rapport est toujours le même, quelque être qui
le considère, soit que ce soit Dieu, soit que ce soit un ange, ou
enfin que soit un homme.
Il est vrai que les hommes ne voient pas toujours ces rapports;
souvent même lorsqu'ils les voient, ils s'en éloignent; et leur
intérêt est toujours ce qu'ils voient le mieux. La justice élève sa
voix; mais elle a peine à se faire entendre dans le tumulte des passions.
Les hommes peuvent faire des injustices, parce qu'ils ont intérêt de
les commettre, et qu'ils aiment mieux se satisfaire que les autres.
C'est toujours par un retour sur eux-mêmes qu'ils agissent: nul n'est
mauvais gratuitement; il faut qu'il y ait une raison qui détermine, et
cette raison est toujours une raison d'intérêt.
Mais il n'est pas possible que Dieu fasse jamais rien d'injuste: dès
qu'on suppose qu'il voit la justice, il faut nécessairement qu'il la
suive; car, comme il n'a besoin de rien, et qu'il se suffit à
lui-même, il seroit le plus méchant de tous les êtres, puisqu'il le
seroit sans intérêt.
Ainsi, quand il n'y auroit pas de Dieu, nous devrions toujours aimer
la justice; c'est-à-dire faire nos efforts pour ressembler à cet être
dont nous avons une si belle idée, et qui, s'il existoit, seroit
nécessairement juste. Libres que nous serions du joug de la religion,
nous ne devrions pas l'être de celui de l'équité.
Voilà, Rhédi, ce qui m'a fait penser que la justice est éternelle, et
ne dépend point des conventions humaines; et quand elle en dépendroit,
ce seroit une vérité terrible qu'il faudrait se dérober à soi-même.
Nous sommes entourés d'hommes plus forts que nous; ils peuvent nous
nuire de mille manières différentes, les trois quarts du temps ils
peuvent le faire impunément: quel repos pour nous de savoir qu'il y a
dans le cœur de tous ces hommes un principe intérieur qui combat en
notre faveur, et nous met à couvert de leurs entreprises!
Sans cela nous devrions être dans une frayeur continuelle; nous
passerions devant les hommes comme devant les lions; et nous ne
serions jamais assurés un moment de notre vie, de notre bien, ni de
notre honneur.
Toutes ces pensées m'animent contre ces docteurs qui représentent Dieu
comme un être qui fait un exercice tyrannique de sa puissance; qui le
font agir d'une manière dont nous ne voudrions pas agir nous-mêmes, de
peur de l'offenser; qui le chargent de toutes les imperfections qu'il
punit en nous; et, dans leurs opinions contradictoires, le
représentent tantôt comme un être mauvais, tantôt comme un être qui
hait le mal et le punit.
Quand un homme s'examine, quelle satisfaction pour lui de trouver
qu'il a le cœur juste! Ce plaisir, tout sévère qu'il est, doit le
ravir: il voit son être autant au-dessus de ceux qui ne l'ont pas
qu'il se voit au-dessus des tigres et des ours. Oui, Rhédi, si j'étois
sûr de suivre toujours inviolablement cette équité que j'ai devant les
yeux, je me croirois le premier des hommes.
À Paris, le 1er de la lune de Gemmadi 1, 1715.
LETTRE LXXXV.
RICA À ***.
Je fus hier aux Invalides: j'aimerois autant avoir fait cet
établissement, si j'étois prince, que d'avoir gagné trois batailles.
On y trouve partout la main d'un grand monarque. Je crois que c'est le
lieu le plus respectable de la terre.
Quel spectacle que de voir dans un même lieu rassemblées toutes ces
victimes de la patrie, qui ne respirent que pour la défendre; et qui,
se sentant le même cœur, et non pas la même force, ne se plaignent
que de l'impuissance où elles sont de se sacrifier encore pour elle!
Quoi de plus admirable que de voir ces guerriers débiles, dans cette
retraite, observer une discipline aussi exacte que s'ils y étoient
contraints par la présence d'un ennemi, chercher leur dernière
satisfaction dans cette image de la guerre, et partager leur cœur
et leur esprit entre les devoirs de la religion et ceux de l'art militaire!
Je voudrois que les noms de ceux qui meurent pour la patrie fussent
écrits et conservés dans les temples, dans des registres qui fussent
comme la la source de la gloire et de la noblesse.
À Paris, le 15 de la lune de Gemmadi 1, 1715.
LETTRE LXXXVI.
USBEK À MIRZA. À Ispahan.
Tu sais, Mirza, que quelques ministres de Cha-Soliman avoient formé le
dessein d'obliger tous les Arméniens de Perse de quitter le royaume,
ou de se faire mahométans, dans la pensée que notre empire seroit
toujours pollué, tandis qu'il garderoit dans son sein ces infidèles.
C'étoit fait de la grandeur persane, si dans cette occasion l'aveugle
dévotion avoit été écoutée.
On ne sait comment la chose manqua; ni ceux qui firent la proposition,
ni ceux qui la rejetèrent, n'en connurent les conséquences: le hasard
fit l'office de la raison et de la politique, et sauva l'empire d'un
péril plus grand que celui qu'il auroit pu courir de la perte de trois
batailles et de la prise de deux villes.
En proscrivant les Arméniens, on pensa détruire en un seul jour tous
les négociants, et presque tous les artisans du royaume. Je suis sûr
que le grand Cha-Abas auroit mieux aimé se faire couper les deux bras
que de signer un ordre pareil, et qu'en envoyant au Mogol et aux
autres rois des Indes ses sujets les plus industrieux, il auroit cru
leur donner la moitié de ses États.
Les persécutions que nos mahométans zélés ont faites aux Guèbres les
ont obligés de passer en foule dans les Indes; et ont privé la Perse
de cette laborieuse nation, si appliquée au labourage, qui seule, par
son travail, étoit en état de vaincre la stérilité de nos terres.
Il ne restoit à la dévotion qu'un second coup à faire: c'étoit de
ruiner l'industrie; moyennant quoi l'empire tomboit de lui-même, et
avec lui, par une suite nécessaire, cette même religion qu'on vouloit
rendre si florissante.
S'il faut raisonner sans prévention, je ne sais, Mirza, s'il n'est pas
bon que dans un État il y ait plusieurs religions.
On remarque que ceux qui vivent dans des religions tolérées se rendent
ordinairement plus utiles à leur patrie que ceux qui vivent dans la
religion dominante; parce que, éloignés des honneurs, ne pouvant se
distinguer que par leur opulence et leurs richesses, ils sont portés à
en acquérir par leur travail, et à embrasser les emplois de la société
les plus pénibles.
D'ailleurs, comme toutes les religions contiennent des préceptes
utiles à la société, il est bon qu'elles soient observées avec zèle.
Or qu'y a-t-il de plus capable d'animer ce zèle, que leur multiplicité?
Ce sont des rivales qui ne se pardonnent rien. La jalousie descend
jusqu'aux particuliers: chacun se tient sur ses gardes, et craint de
faire des choses qui déshonoreroient son parti, et l'exposeroient aux
mépris et aux censures impardonnables du parti contraire.
Aussi a-t-on toujours remarqué qu'une secte nouvelle introduite dans
un État étoit le moyen le plus sûr pour corriger tous les abus de l'ancienne.
On a beau dire qu'il n'est pas de l'intérêt du prince de souffrir
plusieurs religions dans son État. Quand toutes les sectes du monde
viendroient s'y rassembler, cela ne lui porteroit aucun préjudice;
parce qu'il n'y en a aucune qui ne prescrive l'obéissance et ne prêche
la soumission.
J'avoue que les histoires sont remplies des guerres de religion: mais,
qu'on y prenne bien garde, ce n'est point la multiplicité des
religions qui a produit ces guerres, c'est l'esprit d'intolérance qui
animoit celle qui se croyoit la dominante.
C'est cet esprit de prosélytisme, que les Juifs ont pris des
Égyptiens, et qui d'eux est passé, comme une maladie épidémique et
populaire, aux mahométans et aux chrétiens.
C'est enfin cet esprit de vertige, dont les progrès ne peuvent être
regardés que comme une éclipse entière de la raison humaine.
Car enfin, quand il n'y auroit pas de l'inhumanité à affliger la
conscience des autres, quand il n'en résulteroit aucun des mauvais
effets qui en germent à milliers, il faudroit être fou pour s'en
aviser. Celui qui veut me faire changer de religion ne le fait sans
doute que parce qu'il ne changeroit pas la sienne quand on voudroit
l'y forcer: il trouve donc étrange que je ne fasse pas une chose qu'il
ne feroit pas lui-même, peut-être pour l'empire du monde.
À Paris, le 26 de la lune de Gemmadi 1, 1715.
LETTRE LXXXVII.
RICA A ***.
Il semble ici que les familles se gouvernent toutes seules: le mari
n'a qu'une ombre d'autorité sur sa femme, le père sur ses enfants, le
maître sur ses esclaves; la justice se mêle de tous leurs différends;
et sois sûr qu'elle est toujours contre le mari jaloux, le père
chagrin, le maître incommode.
J'allai l'autre jour dans le lieu où se rend la justice. Avant que d'y
arriver, il faut passer sous les armes d'un nombre infini de jeunes
marchandes, qui vous appellent d'une voix trompeuse. Ce spectacle
d'abord est assez riant; mais il devient lugubre lorsqu'on entre dans
les grandes salles, où l'on ne voit que des gens dont l'habit est
encore plus grave que la figure. Enfin on entre dans le lieu sacré où
se révèlent tous les secrets des familles, et où les actions les plus
cachées sont mises au grand jour.
Là, une fille modeste vient avouer les tourments d'une virginité trop
longtemps gardée, ses combats, et sa douloureuse résistance: elle est
si peu fière de sa victoire, qu'elle menace toujours d'une défaite
prochaine; et pour que son père n'ignore plus ses besoins, elle les
expose à tout le peuple.
Une femme effrontée vient ensuite exposer les outrages qu'elle a faits
à son époux, comme une raison d'en être séparée.
Avec une modestie pareille, une autre vient dire qu'elle est lasse de
porter le titre de femme sans en jouir: elle vient révéler les
mystères cachés dans la nuit du mariage; elle veut qu'on la livre aux
regards des experts les plus habiles, et qu'une sentence la rétablisse
dans tous les droits de la virginité. Il y en a même qui osent défier
leurs maris, et leur demander en public un combat que les témoins
rendent si difficile: épreuve aussi flétrissante pour la femme qui la
soutient que pour le mari qui y succombe.
Un nombre infini de filles ravies ou séduites font les hommes beaucoup
plus mauvais qu'ils ne sont. L'amour fait retentir ce tribunal: on n'y
entend parler que de pères irrités, de filles abusées, d'amants
infidèles, et de maris chagrins.
Par la loi qui y est observée, tout enfant né pendant le mariage est
censé être au mari: il a beau avoir de bonnes raisons pour ne le pas
croire; la loi le croit pour lui, et le soulage de l'examen et des scrupules.
Dans ce tribunal, on prend les voix à la majeure; mais on a reconnu
par expérience qu'il vaudrait mieux les recueillir à la mineure: et
cela est bien naturel; car il y a très-peu d'esprits justes, et tout
le monde convient qu'il y en a une infinité de faux.
À Paris, le 1er de la lune de Gemmadi 2, 1715.
LETTRE LXXXVIII.
RICA A ***.
On dit que l'homme est un animal sociable. Sur ce pied-là, il me
paroît que le François est plus homme qu'un autre, c'est l'homme par
excellence; car il semble être fait uniquement pour la société.
Mais j'ai remarqué parmi eux des gens qui non-seulement sont
sociables, mais sont eux-mêmes la société universelle. Ils se
multiplient dans tous les coins, et peuplent en un instant les quatre
quartiers d'une ville: cent hommes de cette espèce abondent plus que
deux mille citoyens; ils pourroient réparer aux yeux des étrangers les
ravages de la peste ou de la famine. On demande dans les écoles si un
corps peut être en un instant en plusieurs lieux; ils sont une preuve
de ce que les philosophes mettent en question.
Ils sont toujours empressés, parce qu'ils ont l'affaire importante de
demander à tous ceux qu'ils voient où ils vont et d'où ils viennent.
On ne leur ôteroit jamais de la tête qu'il est de la bienséance de
visiter chaque jour le public en détail, sans compter les visites
qu'ils font en gros dans les lieux où l'on s'assemble; mais, comme la
voie en est trop abrégée, elles sont comptées pour rien dans les
règles de leur cérémonial.
Ils fatiguent plus les portes des maisons à coups de marteau, que les
vents et les tempêtes. Si l'on alloit examiner la liste de tous les
portiers, on y trouveroit chaque jour leur nom estropié de mille
manières en caractères suisses. Ils passent leur vie à la suite d'un
enterrement, dans des compliments de condoléance, ou dans des
sollicitations de mariage. Le roi ne fait point de gratification à
quelqu'un de ses sujets, qu'il ne leur en coûte une voiture pour lui
en aller témoigner leur joie. Enfin, ils reviennent chez eux, bien
fatigués, se reposer, pour pouvoir reprendre le lendemain leurs
pénibles fonctions.
Un d'eux mourut l'autre jour de lassitude, et on mit cette épitaphe
sur son tombeau: «C'est ici que repose celui qui ne s'est jamais
reposé. Il s'est promené à cinq cent trente enterrements. Il s'est
réjoui de la naissance de deux mille six cent quatre-vingts enfants.
Les pensions dont il a félicité ses amis, toujours en des termes
différents, montent à deux millions six cent mille livres; le chemin
qu'il a fait sur le pavé, à neuf mille six cents stades; celui qu'il a
fait dans la campagne, à trente-six. Sa conversation étoit amusante;
il avoit un fonds tout fait de trois cent soixante-cinq contes: il
possédoit d'ailleurs, depuis son jeune âge, cent dix-huit apophthegmes
tirés des anciens, qu'il employoit dans les occasions brillantes. Il
est mort enfin à la soixantième année de son âge. Je me tais,
voyageur; car comment pourrois-je achever de te dire ce qu'il a fait
et ce qu'il a vu?»
À Paris, le 3 de la lune de Gemmadi 2, 1715.
FIN DU TOME PREMIER.
CALENDRIER EMPLOYÉ DANS LES LETTRES PERSANES.
Les Persans possédaient anciennement une année solaire composée de
douze mois. Mais le triomphe de l'islamisme mit fin à l'usage du
calendrier national et introduisit chez tous les peuples musulmans les
noms des mois arabes, qui sont employés dans les Lettres persanes.
L'année des Arabes et des musulmans est purement lunaire et ne reçoit
point de mois intercalaires comme l'année juive. Elle se divise en
douze mois de 29 ou de 30 jours, dont voici les noms, selon la
transcription adoptée aujourd'hui:
Moharrem, Safar, Rébi premier, Rébi second, Djoumâda
premier, Djoumâda second, Redjeb, Cha'ban, Ramadhân (que les
Persans prononcent Ramazân), Cheoual, Dhou'l-qa'da et
Dhou'l-hidja (les Persans disent: Zou'l-qadè, Zou'l-hidjè).
Il est facile de reconnaître dans ces noms ceux qui figurent
successivement dans les dates de chaque lettre: Maharram, Saphar,
Rébiab 1 et 2, Gemmadi 1 et 2, Régheb, Chahban, Rhamazan, Chalval, Zilcadé, Zilhagé.
Le défaut absolu de concordance entre cette année lunaire et notre année solaire
fait qu'un mois quelconque, celui de Ramadhân, par exemple, qui est celui du
carême musulman, tombe successivement en décembre, novembre, octobre, etc.,
par une avance annuelle de onze à douze jours.
Les Persans, ainsi que les Arabes, commencent la semaine au dimanche,
à l'imitation des Juifs, et par conséquent la finissent au samedi, que
les Arabes nomment yaum-el-sebt et les Persans rouz-i-chembeh,
c'est-à-dire «jour du sabbat.» Le vendredi, qui chez les musulmans est
le jour de repos, s'appelle en arabe yaum-el-djouma', «jour de
l'assemblée,» et en persan adîne'i ou azîneh, «fête.» Les autres
jours n'ont pas de nom particulier; les Arabes disent: premier,
second, troisième, quatrième, cinquième jour (yaum el-ahad, yaum
el-ithnéïn, yaum el-thalathâ, yaum el-arba'â, yaum el-khamîs);
les Persans: un du sabbat, deux du sabbat, trois du sabbat, quatre du
sabbat, cinq du sabbat (yek chembeh, dou chembeh, seh chembeh,
tchâr chembeh, pendj chembeh).
(Cette note est due à l'obligeance de M. Marcel Devic, traducteur d'Antar.)