Selon l'historien réformé français Marc-André Charguéraud, qui vient de publier un livre sur la question, le film de Costa-Gavras s'éloigne trop de la réalité historique.
Le Temps: Que pensez-vous du film de Costa-Gavras?
Marc-André Charguéraud: Le cinéaste juge Pie XII avec les yeux d'un homme du XXIe siècle, et il prend nettement parti contre ce pape. Cela dit, c'est un très bon film, qui s'avère très convaincant. C'est pourquoi il est dangereux. En effet, pour un public non averti, il est difficile de discerner le vrai de l'imaginaire. Or, trop de personnages sont inventés, trop de situations décrites n'ont jamais existé, trop de dialogues sortent de l'imagination de Costa-Gavras. Le film accumule les scènes où le pape se montre indécis et plus occupé de son faste que des vicissitudes du monde. Cette façon de présenter les choses ne correspond absolument pas à l'ascète tourmenté que fut sans conteste possible Pie XII. Il y a également des citations tronquées. Par ailleurs, Costa-Gavras suggère à plusieurs reprises que la politique de Pie XII est favorable à l'Allemagne. C'est absolument inexact. Dès la déclaration de la guerre, le pape prend parti de façon répétée et sans équivoque pour les Alliés par ses messages et ses actions.
-- Costa-Gavras évoque l'attitude d'un pape qui s'est abstenu pendant toute la durée des hostilités de condamner publiquement les crimes nazis contre les juifs. A l'hebdomadaire français «La Vie», il déclare voir dans le silence de l'Eglise une «faillite morale». Le silence de Pie XII peut-il être qualifié ainsi?
-- Précisons tout d'abord que le silence dont Pie XII est accusé n'est en aucune façon une manifestation d'antisémitisme. En Pologne, Hitler a exterminé près de 2 500 000 catholiques parce qu'ils étaient Slaves, et Pie XII n'est pas intervenu. Ce qu'il n'a pas fait pour les siens, pourquoi l'aurait-il fait pour les autres? La priorité de Pie XII était la survie et la pérennité de l'Eglise. Son action s'inscrit dans cette logique. Pour lui, c'était un objectif plus important qu'une dénonciation bruyante mais inefficace des atrocités nazies. Pie XII n'a pas non plus dénoncé le génocide que les catholiques croates, les Oustachis, ont commis contre les Serbes orthodoxes en Croatie pendant la Seconde Guerre mondiale. Or, ce génocide met en cause la conscience morale de Rome de façon plus sérieuse que les silences de Pie XII pendant la Shoah. Paradoxalement, ce sont les détracteurs du Saint-Siège qui, par dessein politique, exagèrent l'empire moral du pape pour ensuite rendre plus graves encore leurs dénonciations des manquements moraux de l'Eglise catholique. C'est là une démarche intellectuelle douteuse. Par ailleurs, faut-il vraiment voir dans la papauté l'expression de la conscience universelle? Pendant deux mille ans, l'Eglise s'est édifiée sans toujours respecter les droits de l'homme tels qu'ils ont été proclamés en 1948. L'Inquisition et les croisades en témoignent. Cela dit, le pape aurait dû condamner clairement les crimes nazis, même si ce geste n'avait pas le pouvoir de changer le cours des choses. Le monde attendait cette parole, même si rien ne pouvait arrêter Hitler dans sa folie meurtrière.
-- Pourquoi alors le pape s'est-il tu?
-- En fait, il ne s'agit que de demi-silences. Pie XII est intervenu à plusieurs reprises et ses déclarations ont été parfaitement bien comprises par les acteurs de l'époque. Le pape craignait d'une part un renforcement des mesures de répression contre les catholiques allemands et, d'autre part, ses moyens d'expression étaient limités. Les émissions de Radio Vatican ont été brouillées à partir de 1941. La distribution de l'organe de presse du Vatican, L'Osservatore romano, était contrôlée par les fascistes. Et les courriers envoyés aux évêques étaient surveillés. Ses discours étaient par ailleurs déformés par les belligérants qui en faisaient des instruments de propagande. De plus, Pie XII, comme nombre de ses contemporains, a sous-estimé l'ampleur de la Shoah. Il savait que des centaines de milliers de juifs étaient exterminés, mais, comme pour les autres témoins, cela paraissait une histoire incroyable. [D'ailleurs, elle l'est toujours...]
-- Mais les appels pour que le pape dénonce les crimes des nazis ont été nombreux. Ils venaient tant du monde catholique que du côté juif. D'autre part, les Allemands redoutaient les prises de position du pape. Pie XII savait donc que sa parole pouvait être une arme importante...
-- Je n'en suis pas certain. Comme tout le monde, le pape avait tendance à surestimer les réactions de Hitler. Il y avait des limites à ne pas dépasser. Et le fait de condamner publiquement les massacres n'aurait pas mis un terme aux atrocités nazies. Un dictateur comme Hitler n'était pas sensible à des condamnations morales. Ceux qui prétendent que le pape aurait pu faire cesser le génocide par sa simple parole ont tort.
-- Pourtant, le film montre comment la dénonciation publique de l'évêque de Münster, Mgr Von Galen, contre l'euthanasie des handicapés, réussit à faire cesser cette pratique. On peut donc légitimement penser que si la hiérarchie catholique allemande avait protesté tout aussi vigoureusement contre les atrocités commises contre les juifs, le pire aurait pu être évité...
-- Le mouvement contre l'euthanasie n'a pas été initié par la hiérarchie catholique, mais par les familles concernées. Par ailleurs, à l'époque où commence la Shoah, les juifs constituaient une petite minorité, dont la population allemande ne se préoccupait pas, et dont elle ne connaissait pas le sort. Quant aux évêques allemands, ils ne pouvaient demander à la population de se soulever contre les déportations des juifs. C'était impensable en temps de guerre. Mais Pie XII aurait dû demander à tous les fidèles qui en avaient la possibilité d'aider et de secourir les juifs en détresse.
-- Pie XII n'élève aucune protestation au moment où a lieu la déportation des juifs de Rome. Comment expliquer ce silence alors que la rafle a lieu sous ses fenêtres?
--Le pape ne proteste pas publiquement, mais il intervient par deux canaux auprès des Allemands pour faire cesser d'autres arrestations. Sur l'ordre de Himmler, il n'y aura plus de déportation de juifs de Rome. Par ailleurs, de septembre 1943 à la libération de Rome, plus de 4000 juifs trouveront refuge dans les bâtiments religieux de la ville. La Gestapo le sait. Ce n'est pas le moment d'attiser la colère des nazis par des condamnations intempestives.
Propos recueillis par Patricia Briel.
Marc-André Charguéraud, Les Papes, Hitler et la Shoah, 1932-1945, Labor et Fides, 168 p.