Concours
externe d’administrateur territorial (session 2007)
Note obtenue : 15
Les Français des années 70 à nos jours
L’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République a marqué l’arrivée au pouvoir suprême des générations nées après la seconde guerre mondiale.
Les ministres qu’il a choisi ont mis en exergue une deuxième évolution significative : l’accès à des fonctions régaliennes de personnalités issues de l’immigration, dans des proportions inédites.
Pourtant, le vote des générations les plus anciennes a pesé lourd sur l’issue de la campagne électorale, et une des décisions les plus controversées du nouveau pouvoir a consisté en la création, ex nihilo, d’un ministère renvoyant entre autres dans son intitulé à l’identité nationale.
Ces paradoxes illustrent plusieurs tendances de fond qui travaillent la population et la société française depuis des années. Cette période, équivalente à une génération humaine, se caractérise également par la prégnance de la crise économique, de la libération des moeurs, et de la construction européenne.
En dépit de ces multiples transitions, mettre en évidence des césures chronologiques nettes paraît difficile et artificiel. Si les Français, personnes définies selon un critère de nationalité, ont connu des bouleversements de tous ordres, ils n’ont pas fait l’expérience d’une « année zéro » similaire à celle vécue par les Allemands après la guerre, ou d’un chaos généralisé subi par les Russes à la chute de l’U.R.S.S.
La victoire de François Mitterrand en 1981, si elle a frappé nombre d’esprits à l’époque, accrédite davantage la thèse d’évolutions profondes mais relativement continues que celle de changements brutaux mais rapides.
Aucunes des crises ou des contestations, même violentes, ne permet d’infirmer ce jugement. Lénine en son temps disait déjà des Français qu’ils étaient « des conservateurs de tempérament émeutier ». A l’aune du XIXe siècle, l’histoire politique française récente s’avère même relativement calme.
Une analyse transversale semble plus susceptible de mettre en évidence les mutations progressives accompagnant l’avènement de générations concomitantes de la crise économique, la construction européenne, l’immigration, la libération des moeurs et du vieillissement de la population. L’énumération de ces phénomènes, non limitative, atteste de l’originalité de la période traitée.
En quoi les Français ont-ils changé durant les dernières décennies ?
Tout d’abord, ils ont changé en termes démographiques et ethniques. Dans le mêm temps, la société française a opéré une mutation économique et sociale. Population et société française constituent les deux axes qui doivent permettre d’analyser les transformations à l’oeuvre ces dernières décennies.
Les Français constituent aujourd’hui une population d’approximativement 62 millions de personnes. Bien que ce nombre ne s’élève qu’à 1 % de la population mondiale, proportion d’ailleurs vouée à diminuer, il est loin de certaines prévisions établies dans les années 20 ou 30 ou des 40 millions d’habitants de la France de 1945.
Toutefois, l’apogée démographique des Français, en termes relatifs, remonte au XVIIIe siècle. En dépit de la faible fiabilité des chiffres, le royaume de France comptait alors 20 ou 25 millions d’habitants, largement plus que ses voisins anglais, espagnols, allemands ou italiens.
Cet accroissement en valeur absolue recouvre en fait des réalités contrastées. L’allongement de la durée de vie y contribue largement (environ 74 ans pour les hommes), ainsi que les apports de l’immigration.
Concrètement, l’indice synthétique de fécondité a oscillé entre 1,8 et 2 durant les dernières décennies. A cet égard, et quoique le remplacement des générations (fixé à un seul incompressible de 2,1) ne soit théoriquement pas assuré, les Français se montrent nettement plus féconds que la plupart des populations des pays développés. L’Espagne et l’Italie connaissent le nombre d’enfants par femme en âge de procréer parmi les plus faibles au monde (1,3 environ) et l’Allemagne ou la Russie font déjà face à une dépopulation.
L’indice de fécondité des Françaises s’est d’ailleurs plutôt redressé par rapport aux années 80 et 90. La politique familiale s’est pourtant affaiblie en termes relatifs depuis la guerre, et une des propositions de la commission Attali consiste à économiser 4 milliards d’euros par an sur les allocations familiales.
L’âge du premier enfant, qui cache évidemment des contrastes importants, tend à approcher la trentaine. Non seulement le « baby boom » renvoie à une époque désormais assez lointaine, mais le « baby crack » qui lui a succédé et l’arrivée à l’âge de la retraite des générations plus nombreuses se combinent pour éroder la base de la pyramide des âges. Environ 25 % de la population se trouve à la retraite, et la population active reste globalement stable à 22 millions.
L’immigration a pourtant largement contribué au dynamisme démographique durant la période traitée. En dépit de l’arrêt de l’immigration de travail suite à la crise économique en 1973-1974, elle représente un apport supérieur à l’accroissement naturel.
Le regroupement familial, à nouveau autorisé en 1976, a modifié la nature des migrants. La répartition sexuelle s’est équilibrée et quoique le taux de natalité des populations d’origine étrangère tend à rejoindre celui des populations autochtones, le droit du sol et de la nationalité en vigueur en France a généré nombre de naturalisations.
Les Français, loin des propos attribués au général De Gaulle qui considérait la France comme un « pays de race blanche et de tradition catholique », sont devenus multiethniques, multiculturels et multiconfessionnels dans de larges proportions.
L’inauguration récente d’une Cité de l’Immigration atteste d’un changement de regard des Français sur eux-mêmes. La composition d’une équipe de France de football où les joueurs blancs sont minoritaires entraîne une évolution des représentations mentales liées aux Français, y compris à l’étranger.
Quoique les Français n’aient jamais pratiqué une conception ethnique de la nationalité, contrairement à l’idéologie « völkish » allemande, cette évolution profonde de la population ne va pas sans heurts.
Elle contraste toutefois avec l’histoire nord-américaine puisque l’absence d’esclavage dans cette immigration et l’inexistence d’une ségrégation institutionnelle, combinées avec l’exiguïté géographique, entraîne un « melting-pot » bien plus réel que le mythe américain, surtout applicable aux seules populations immigrés d’Europe.
Le nombre de mariages mixtes excède largement, en proportion, les statistiques des Etats-Unis. La mixité de l’habitat s’avère elle aussi autrement plus grande.
Néanmoins, bien que les Français ne connaissent pas les ghettos ou les « gated communities » (résidences fermées) des Etats-Unis, la concentration des populations issues de l’immigration dans certaines zones amorce un semblant d’ethnicisation spatiale et sociale.
60 % des immigrés sont concentrés dans trois régions françaises (Ile-de-France, Rhône-Alpes et Provence Côte d’Azur). La répartition des personnes de nationalité française issues de l’immigration obéit à une répartition comparable.
Au niveau social et politique, le débat française semble suivre, avec un certain décalage, le débat aux Etats-Unis. L’ « affirmative action » connaît ainsi une déclinaison française avec la discrimination positive. Quant au « white flight » (fuite des blancs, littéralement), s’il n’est pas pris en considération en tant que tel dans le débat français, il semble avéré par les stratégies d’évitement (L’apartheid scolaire, Félouzis) et par le peuplement stéréotypé de certains quartiers, pauvres ou riches.
La marche des « beurs » en 1983, suivie d’autres événements tels que le frontisme municipal dans le sud de la France ou le duel entre Chirac et Le Pen en avril 2002, prouve l’importance des questions ethniques dans les préoccupations des Français.
D’autres questions, annexes, ont marqué la période, comme le débat sur le voile islamique, déjà ancien. En cela, les Français sont confrontés à un questionnement identitaire semblable à celui qui existe dans les autres pays d’immigration. Des personnalités politiques avaient ainsi demandé à ce que la devise figurant sur le fronton du Parlement allemand soit reformulée. Au lieu de la mention « Au peuple allemand », jugée trop ethnique, ils proposaient « A la population allemande ».
La question de l’immigration occulte un fait pourtant intéressant : la France est également un pays d’émigration.
Les émigrés, ou selon la terminologie conventionnelle, les expatriés français, forment une diaspora de 1,2 à 2,3 millions de personnes. Leur nombre est difficile à évaluer, car les organismes tels que l’I.N.S.E.E. ou l’I.N.E.D. prennent peu en compte cette tendance des Français.
Les expatriés seraient plutôt jeunes et de sexe masculin. Ils témoignent eux aussi d’une forme d’ouverture des Français sur le monde.
Les Français, selon certaines appréciations (commission Attali), ont d’autant plus besoin de cette ouverture au monde qu’ils sont touchés par le vieillissement. La population française des années 70 était assez jeune, elle est devenue par la suite caractérisée par un accroissement du poids relatif des personnes âgées.
Les conséquences de ce vieillissement se sont déjà fait sentir durant la période. Les déséquilibres des régimes de retraite, fondés sur la répartition, fournissent un sujet d’inquiétude déjà ancien.
De manière générale, les Français depuis les années 70 manifestent deux tendances paradoxales : ils vivent à crédit ou en étant de plus en plus souvent des rentiers.
Les Français vivent à crédit car les déficits cumulés de l’Etat et des régimes sociaux depuis les années 70 ont fait du service de la dette publique le premier poste de l’Etat. D’une certaine manière, les Français des trente dernières années ont vécu aux crochets des générations futures.
Pourtant, la figure du rentier a également ressurgi. Les années d’inflation de l’après-guerre avaient produit ce que les économistes appellent « l’euthanasie des rentiers ». Le coût réel du crédit profitait à l’emprunteur et spoliait à terme l’épargnant.
Au contraire, les Français connaissent depuis les années 70 un taux d’inflation faible qui, combiné à d’autres facteurs, tels que le prix de l’immobilier et l’allongement de la durée de vie qui immobilise les patrimoines familiaux, favorise les rentiers par rapport aux travailleurs.
D’autres faits confortent ceux qui voient dans les générations intermédiaires de l’après-guerre une « génération vampire ». Ayant bénéficié de l’inflation dans leur jeunesse, le recours au crédit les a en quelque sorte enrichi. Ayant bénéficié de la désinflation à l’âge mûr, le crédit les a enrichi. Ils auraient ainsi spolié, à la fois leurs aînés et leurs cadets.
Dans un autre domaine, la rémunération d’un trentenaire dans les années 70 était de 15 % inférieure à celle d’un cinquantenaire. De nos jours, la différence avoisine les 40 % et certains analystes doutent de la possibilité d’un rattrapage à terme.
Les gouvernements ont d’ailleurs récemment introduit des réformes législatives tendant à favoriser la transmission anticipée du patrimoine et la solidarité entre les générations, telles que la moindre taxation des donations intra-familiales entre vifs.
Ces évolutions de la population française se sont accompagnées d’évolutions de la société française. De nouvelles générations aux modes de vie différents ont matérialisé les transitions démographiques.
Les évolutions des modes de vie des Français reflètent l’avènement d’une société que l’on pourrait qualifier de post-industrielle. Quoique la vision d’une « fin de l’histoire » propre à Francis Fukuyama ait été mise à mal par les récents conflits internationaux, les Français ont adopté des valeurs et des comportements qu’ils partagent avec un grand nombre de pays au développement ancien. La désindustrialisation, la sécularisation, la libération des moeurs et les nouveaux modes de consommation ont toutefois des formes propres aux Français.
La part des Français travaillant dans le secteur primaire, déjà faible dans les années 70, est descendue à moins d’1 % pour les agriculteurs. Celle des employés du secondaire a également chuté. Les tentatives de protectionnisme industriel, comme celle visant les magnétoscopes japonais en 1982-1983, ont tourné court. Renault ne prévoit plus de construire aucune usine en France et l’île Séguin est en passe de devenir un musée.
Les Français opèrent désormais une société de services. Moins financiarisée que l’économie anglaise et moins industrielle que l’économie allemande, elle peine dans la concurrence internationale. Le niveau de vie des Français a augmenté dans l’absolu, mais ils ont été rattrapés puis dépassés par les Anglais, voire les Italiens.
Le chômage, en décrue depuis quelques années, peut-être grâce au départ à la retraite des générations pleines, a profondément meurtri la société française. Des régions entières, frappées par des fermetures de mines, d’usines ou d’entreprises, ont connu un déclassement social.
Cela n’a pas été sans conséquence politiques. Certaines régions sont devenues des cibles pour les partis extrémistes ou protestataires, tandis que l’ancienne « banlieue rouge » de Paris, de moins en moins ouvrière, est devenue pour partie une zone de relégation sociale de moins en moins gérée par le parti communiste.
De manière générale, la période a été marquée par un déclin constant du parti communiste et par un effacement du discours axé sur la lutte des classes.
Malgré la déchéance de certaines régions industrielles, un phénomène de rurbanisation a contre balancé, ou du moins nuancé la thèse traditionnelle sur « Paris et le désert français ». La population d’Ile-de-France elle-même s’est stabilisée dans les années 90. Les régions ensoleillées attirent retraités et jeunes actifs désireux de trouver un meilleur cadre de vie.
Conquis par la thématique du diplôme comme parade au chômage et par les politiques programmatiques (80 % d’une classe d’âge au niveau baccalauréat), les Français ont massivement investi dans les études supérieures.
La massification de l’enseignement supérieur dans les années 80 et 90 a provoqué une inflation des diplômes. Elle répond également à une forme d’exigence démocratique qui ne fait pas l’unanimité.
Les Français, de plus en plus diplômés, se sont adaptés à une économie de plus en plus mondialisée. A la figure du métier de toute une vie et de la carrière dans une seule entreprise a succédé celle du travailleur en contrats à durée déterminée et du droit individuel à la formation.
Cette ouverture économique s’est accompagnée d’une ouverture culturelle et sociale. L’explosion des stations de radio, depuis les réformes mitterrandiennes, ainsi que le développement des chaînes télévisées privées ont à la fois accru et standardisé l’offre culturelle.
L’instauration de quotas de musique française sous l’impulsion de Jacques Toubon, ou encore le soutien à l’industrie audiovisuelle nationale ont toutefois permis de préserver l’exception culturelle française, selon l’expression consacrée.
Les modes de consommation culturels ont d’ailleurs nettement évolué. Si la presse magazine est une des plus riches du monde en terme de variété, la presse quotidienne souffre d’un tirage et d’une diffusion assez faibles. D’un autre côté, l’accès aux nouvelles technologies et à internet a diversifié les sources d’information.
Enfin, des modes de consommation souvent qualifiés de « tribaux » ont émergé. la socialisation fonctionne toujours selon une appartenance à un groupe ou une communauté, mais ils sont moins institutionnalisés et plus atomisés. La sécularisation a ainsi montré la désaffection des Français pour les pratiques religieuses, hormis le ramadan, assez suivi.
Des phénomènes identitaires travaillent la société française. Récemment, onze radios et chaînes de télévision ont entrepris de mesurer leur audience selon des critères ethniques, afin de mieux satisfaire leurs éventuels annonceurs que Médiamétrie ne le fait.
Les Français vivent désormais largement dans une civilisation de loisirs. Quoique les inégalités soient fortes, de nombreux Français alternent séjours au ski, ou voyages à l’étranger. Leur temps de travail, fixé théoriquement à 35 heures, n’a pas d’équivalent dans le monde.
La suppression d’institutions telles que le service militaire, par Jacques Chirac, a entériné la période de paix presque totale connue ces dernières décennies.
C’est probablement dans le domaine des moeurs que les Français ont le plus évolué depuis les années 70. Si l’âge moyen du premier rapport sexuel ne s’est pas trop abaissé (17 ans environ), celui du premier enfant a reculé. Quant au taux de nuptialité, il s’est effondré à proportion de l’augmentation des divorces.
Les enfants naturels sont devenus un fait de société accepté, avec plus de la moitié des naissances. Les familles monoparentales ou recomposées sont fréquentes.
Quant au PACS, il concerne aujourd’hui pour 90 % des couples hétérosexuels. L’acceptation de l’homosexualité constitue d’ailleurs un fait notable. Le SIDA, d’abord assimilé aux homosexuels, a entraîné une modification des pratiques et s’est détaché de cette seule forme de sexualité.
Des festivités telles que la Gay Pride, encore brisée dans le sang à Belgrade ou Moscou, et inconcevables dans les pays islamiques, réunissent des foules à Paris chaque année.
L’avortement, légalisé par la loi Veil, concerne encore 200 000 femmes chaque année, l’équivalent d’un quart des naissances.
Pour finir, les Français depuis les années 70 ont intégré la construction européenne dans leur rapport au monde. L’introduction d’une monnaie unique et des mesures telles que les programmes d’échange scolaire et universitaire, ont subtilement modifié la notion de frontières.
Sans avoir changé de régime et sans soubresauts majeurs, les Français, des années 70 à nos jours, ont assisté à l’effondrement des idéologies collectivistes depuis un pays dont les moeurs, la population et l’économie ont toutefois été bouleversées.
La thématique d’un déclin français et un certain pessimisme quant à l’avenir se sont substitués aux mouvements d’idées des années 60 et 70, dans le cadre d’une société de type post-industriel, mondialisée et métissée.