Libération - Débats
 




Livre. Baverez s'insurge contre le «gouvernement de vieux, par les vieux et pour les vieux».

Un Cassandre libéral

Par ERIC DUPIN

Le mercredi 1er décembre 1999

 Nicolas Baverez: «les Orphelins de la liberté», éd. Plon, 173 pp., 49 F.

La lecture du dernier livre de Nicolas Baverez est formellement déconseillée aux dépressifs. Triste France, pauvre Europe! L'auteur des Orphelins de la liberté se livre à un jeu de massacre qui donne le tournis. Sa description de nos maux nationaux et communautaires est d'une rare férocité. Rien n'irait plus en cette fin de millénaire. L'ère «postidéologie» sonne le glas de «l'ordre démocratique fondé par les Lumières». L'Etat-nation périclite, ses mécanismes intégrateurs sont grippés, la régulation keynésienne a vécu. L'opinion est abrutie par la «tyrannie du consensus», quand elle n'est pas victime des «tyrannies doucereuses des technocraties publiques ou privées».

Baverez frappe aussi fort sur la majorité que sur l'opposition: «Entre une gauche opportuniste et une droite fossilisée et atomisée, la vie politique française s'est enfermée dans la démagogie et la schizophrénie.» Ce «mensonge permanent» l'indispose autant que la cohabitation, qui réduit «à néant les principes d'autorité et de responsabilité». A la source du mal, l'historien et économiste voit un «malthusianisme français» qui pousserait notre pays à «tourner le dos» à «l'économie ouverte» en «gelant ses structures économiques, en maintenant une régulation étatique, en renforçant les rentes sociales et en se ralliant à l'utopie de la fin du travail, dont le symbole est fourni par la loi des 35 heures». Et de brocarder «une démocratie du troisième âge, gouvernement de vieux, par les vieux et pour les vieux».

On l'a compris, Baverez est un fervent libéral. Cela ne l'empêche pas de porter un regard sans complaisance sur les mœurs douteuses d'un «capitalisme à la française» qui se refuse à un «authentique gouvernement d'entreprise» avec la transparence que cela implique. Ni d'attaquer les institutions européennes «qui conjuguent irresponsabilité et illisibilité des pouvoirs» et sont contaminées par un «monétarisme meurtrier».

L'auteur veut-il convaincre les Français d'embrasser joyeusement la mondialisation? Même pas. Baverez ne tait pas la face sombre de la nouvelle donne: «Dans la société ouverte, les déséquilibres empruntent les traits de la surproduction et de la déflation d'une part, d'une incertitude radicale et de l'exclusion d'autre part.» Il insiste sur le creusement des inégalités engendré par le néocapitalisme. Baverez n'est pas spécialement optimiste sur le futur biologique: «Il n'y a aucune raison de penser que l'homme sera moins imprudent dans ses futures expérimentations sur le vivant que dans ses interventions passées sur l'environnement.» Ce pessimiste de choc nous achève en prévenant que «les racines profondes du totalitarisme n'ont pas disparu».

Que faire? «La révolution libérale», répond l'auteur, qui conseilla naguère Philippe Séguin. On comprend mal comment les Français, décrits comme dévorés par leur «passion égalitaire», en viendraient à pareille extrémité. Plus convaincante est la thèse que les Etats-Unis sont aujourd'hui les seuls à porter un «projet politique» mondial. L'Europe, remarque-t-il justement, est paradoxalement plus portée à faire naïvement confiance à «l'autorégulation des marchés». L'auteur rêve qu'elle accouche enfin d'une «conception de la liberté plus politique et plus fraternelle que celle du modèle américain». Faute de quoi le Vieux Continent n'aura d'autre choix que de s'aligner sur la «République impériale» qui domine la planète.

 

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