Libération - Débats
 




Livres. Un regard ironique sur ceux qui peuplent les cabinets ministériels.

Rites de l'énarchie Dominique Chagnollaud: «Les cabinets ministériels, côté cour...» Ed. L'Harmattan, 121 pp.

Par ERIC DUPIN

Le mercredi 24 novembre 1999

 Les cabinets ministériels figurent parmi les manifestations les plus nocives de l'exception française. Ces écrans posés entre le ministre et son administration sont à la source d'innombrables «dysfonctionnements», comme on dit en novlangue énarchique. L'affaire du sang contaminé en porte témoignage. Le constitutionnaliste Jean-Louis Quermonne critiqua sévèrement ce système dans la revue Pouvoirs. Dominique Chagnollaud revient à la charge avec l'arme de l'ironie.

Le lecteur de ce petit livre se délectera des mœurs bizarres de l'étrange peuplade qui bourdonne au cœur des ministères. Le préfacier, Jean Lacouture, vante les talents de portraitiste de l'auteur. Sous sa plume, les conseillers techniques examinent les dossiers «d'un œil de colin froid ou avec la chaleur d'un jeune prêtre de banlieue, parfois les deux ». Chagnollaud distingue trois espèces : les «guerriers» qui «aiment la difficulté autant que l'Etat», les «cyniques naïfs» qui ne cessent de monter des coups foireux et les «vrais cyniques» qui se complaisent dans l'exploitation de la «laideur humaine».

Inimitable est le vocabulaire de cette engeance. Nos conseillers «gèrent en amont», «montent au créneau», «caressent l'idée», «font comme si» et excellent à jouer les «interfaces» pour mieux esquiver les face-à-face. Ce milieu confiné a ses codes gestuels. Le lever de menton du «dir. cab.» à l'endroit d'un de ses subordonnés est lourd de double sens: celui-ci sera prochainement promu ou... sanctionné.

Le conseiller doit encore surmonter d'agaçants et prosaïques obstacles. Le moindre n'est pas la rareté de la secrétaire polyvalente. Dans les allées du pouvoir, il serait excessivement difficile de «réunir en une seule et même personne» deux types de secrétaire: celles qui tapent sur l'ordinateur (ignorant le reste du monde sensible) et celles qui ne tapent pas (exclusivement vouées à la convivialité professionnelle). Cette catégorie-là oppose sa force d'inertie lorsqu'il s'agit d'envoyer une «note TTU» (très, très urgente) pour le ministre qui la laissera dormir sur son bureau avant de la retourner, quelques semaines plus tard, avec la laconique mention «oui ». L'obsession de ces papiers est telle que certains conseillers demanderaient à leur épouse une «note» quand elle se plaint des problèmes de crèche...

Notre professeur à l'université de Paris II, lui-même ancien conseiller ministériel de Simone Veil, se serait-il laissé gagner par le désabusement ? Par surprise, Chagnollaud nous attendrit sur les «gens simples» qui «n'attendent plus rien sauf qu'on les écoute». «A ceux-là, on ne fait aucune promesse, mais on remue ciel et terre afin que, parfois, justice leur soit rendue». Les cabinets servent quand même à quelque chose. Parfois.

(1) - Jean-Louis Quermonne: La mise en examen des cabinets ministériels, in «Pouvoirs» no68, Seuil, 1994.

 

Rebonds

Quotidien

© Libération

Capturé par MemoWeb ŕ partir de http://www.libe.com/quotidien/debats/novembre99/991124c.html  le 11/11/2001
Hosted by www.Geocities.ws

1