Libération - Débats
 




Montesquieu, ou le Juppé rêvé

Le vendredi 12 novembre 1999

Par Eric Dupin

 

Juppé n'a pas retenu ce mot pourtant plaisant: «Je suis mon premier admirateur, je ne sais si je serai le dernier.»

Livre. L'ancien Premier ministre aimerait tellement ressembler au philosophe qu'il décrit: gai, sympathique, libertin, modéré, aristocrate et surtout... populaire. Montesquieu, ou le Juppé rêvé Alain Juppé: «Montesquieu, le moderne» Perrin-Grasset, 278 pp., 110 F.

On ne parle jamais que de soi. C'est particulièrement vrai des hommes politiques auteurs de biographies. Après le Napoléon III de Philippe Séguin, le Henri IV de François Bayrou ou encore le François Ier de Jack Lang, voici le Montesquieu d'Alain Juppé. Le maire de Bordeaux nous prévient d'emblée qu'il n'a pas eu l'ambition de livrer un «ouvrage d'érudition». L'imprécision de nombreuses sources citées le confirme, quoique la lourdeur de quelques passages risque d'impressionner certains lecteurs. Peu importe. Ce livre nous en apprend plus sur Juppé que sur Montesquieu. Il semble d'ailleurs s'inscrire dans une opération de redressement d'image incluant la publication récente, par son épouse, d'un petit livre sur la vie bordelaise destiné à un public moins porté sur les choses de l'esprit. On résistera à la tentation de lire avec malignité certains passages de l'œuvre de l'ancien Premier ministre de Jacques Chirac. «Malheureux dans ses choix, aimant les sots, souffrant les talents, craignant l'esprit, sérieux dans ses amours et dans son dernier attachement, faible à faire pitié»: toute ressemblance entre ce portrait cruel de Louis XIV brossé par Saint-Simon et un personnage contemporain est indépendante de la volonté de l'auteur. Plus sérieusement, Juppé n'a pas pris pour modèle Montesquieu, un esprit obsédé par «le refus du provincialisme», seulement en raison des attaches bordelaises de l'auteur des Lettres persanes. La fascination classique du biographe pour son héros aboutit ici à une étonnante projection: Montesquieu, ou le Juppé rêvé. En premier lieu, souligne Juppé, les apparences sont trompeuses. Le théoricien de l'équilibre des pouvoirs, qui fait partie de ces auteurs que l'on relit plus souvent qu'on ne les lit, est victime d'une réputation de «froideur compassée». Or «il est gai, sympathique, ouvert, bienveillant vis-à-vis d'autrui», nous affirme celui que d'aucuns dépeignent comme un énarque froid. Juppé ne manque, au demeurant, pas une occasion d'insister sur l'ardeur libertine du père de l'Esprit des lois. Qu'il est doux d'être aimé. Il y a chez Montesquieu, note Juppé, «un immense besoin de plaire, de séduire». «Et il y parvient», ajoute-t-il avec une pointe d'envie que l'on devine. L'ancien chef de gouvernement «droit dans ses bottes» admire la souplesse de son héros qui parvient, à force de mondanités calculées, à se faire élire à l'Académie française après l'avoir méchamment brocardée. Juppé célèbre sa «bonne nature» qui lui fait considérer philosophiquement qu'«il faut prendre les pays comme ils sont». Application pratique: «Quand je suis en France, je fais amitié avec tout le monde; en Angleterre, je n'en fais avec personne; en Italie, je fais des compliments à tout le monde; en Allemagne, je bois avec tout le monde.» Juppé se permet tout juste d'observer qu'il y a là quelque «hypocrisie». Une même distance admirative entre le biographe et son sujet se lit dans l'insistance mise sur les origines nobiliaires du baron de Montesquieu. Ces faveurs de la naissance lui offraient le luxe d'aimer «la compagnie des gens simples» pour se reposer de la fréquentation assidue de la «haute société». Juppé note avec raison que la société française garde l'empreinte de sa matrice aristocratique, la noblesse d'Etat ayant en partie remplacé celle du sang. Mais c'est avec prudence qu'il critique cet état de choses. Les conclusions que l'ancien secrétaire général du RPR tire de ses studieuses «relectures» sont fort décevantes. Le lecteur n'attendait certes pas «une interprétation révolutionnaire de la pensée de Montesquieu». Mais il n'est point besoin de se plonger dans les œuvres du génial philosophe pour découvrir le «libéralisme social» et apprendre que «le commerce adoucit les mœurs». Ni pour se proclamer l'âme d'un «libéral humaniste» conscient du «cercle vicieux de l'assistanat» mais sincèrement navré que les enfants d'ouvriers soient de moins en moins nombreux dans les universités. Juppé vante la «modération» de Montesquieu tout en relevant que ce pionnier de la sociologie politique opère entre les contraires «une synthèse qui frise parfois le paradoxe». Ce parti pris du «juste milieu» permet au maire de Bordeaux de se distinguer des libéraux purs et durs. Il confesse ainsi sa confiance limitée dans une mondialisation dont il conviendrait de «réguler les excès». L'auteur ne brille pas non plus par l'originalité lorsqu'il tire de l'aversion de Montesquieu pour les «super-Etats» la sage leçon qu'il vaut mieux construire «l'Europe des nations». Pas plus qu'il ne pousse très loin sa réflexion en concluant de son attachement à l'antique notion conservatrice de «droit naturel» - chère à Montesquieu - une mise en garde contre l'inflation législative. Juppé est un tout petit peu plus audacieux quand il s'emploie à actualiser la notion d'équilibre des pouvoirs. Regrettant d'avoir gravement «sous-estimé» le «pouvoir médiatique» lorsqu'il était à Matignon et s'interrogeant sur les effets de «l'alliance médias-juridictions», il demande poliment «une plus grande transparence à certains détenteurs des nouveaux pouvoirs». Les «campagnes de presse» et les «dangers du corporatisme» des magistrats l'effraient, mais l'homme politique mis en examen ne va pas plus loin dans sa dénonciation. «Par un malheur attaché à la condition humaine, les grands hommes modérés sont rares»: on ne peut que souscrire à ce jugement de Montesquieu repris par Juppé. En fin d'ouvrage, l'auteur nous offre quelques-unes de ses citations préférées. «La gravité est le bouclier des sots», lit-on. Juppé n'a pas retenu ce mot pourtant plaisant de Montesquieu: «Je suis mon premier admirateur, je ne sais si je serai le dernier». Eric Dupin

 

 

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