En inversant le calendrier électoral et en attaquant la cohabitation, Jospin mise tout l'avenir de son camp sur la présidentielle.

Manœuvres à haut risque au PS

Par ÉRIC DUPIN
Éric Dupin est journaliste à «Libération».

Le lundi 26 novembre 2001


Mitterrand était un as de la manœuvre. L'actuel Premier ministre, éduqué à son école, est un expert reconnu dans l'art de l'estimation millimétrée des rapports de force. Ce ne sont que deux manœuvres malheureuses. Deux opérations politiques qui risquent de se retourner contre leurs auteurs. La première date déjà de quelques mois. Le 24 avril 2001, l'Assemblée nationale a définitivement adopté la loi organique modifiant le calendrier électoral de 2002. Lionel Jospin réussissait à rétablir l'antériorité du scrutin présidentiel sur les élections législatives au printemps prochain. Pariant sur une confrontation d'homme à homme avec Jacques Chirac, le Premier ministre ne pouvait naturellement prévoir que les bouleversements engendrés par le drame du 11 septembre 2001 l'affaibliraient au profit du chef de l'Etat.

Mais il aurait pu accorder plus d'attention au risque de dispersion de sa «majorité plurielle» induit par cette inversion du calendrier. Ce n'est pas un hasard si Jean-Pierre Chevènement souhaitait ardemment faire de la joute élyséenne la «mère des batailles». Chaque composante de la majorité élue en 1997 mettant un point d'honneur à être présente au premier tour de l'élection présidentielle, le spectacle de son éclatement était inévitable. Electoralement, le voisin est perçu comme le plus redoutable des concurrents. Ces «petits» candidats cultiveront donc leur singularité au détriment de la solidarité majoritaire. Jean-Pierre Chevènement, mais aussi Noël Mamère et Robert Hue critiqueront plus ou moins férocement Lionel Jospin. Au stade actuel, le candidat virtuel de Matignon recueille moins de la moitié des intentions de vote se portant sur la gauche au premier tour. Le contraste est frappant avec Jacques Chirac qui n'est, à ce jour, sérieusement concurrencé par aucun candidat de son camp.

La seconde opération politique problématique est plus récente. En octobre, Olivier Schrameck lance dans la mare préélectorale un petit pavé intitulé Matignon, rive gauche, 1997-2001 (Seuil). Sans attendre que son terme soit échu, le directeur de cabinet du Premier ministre dresse, dans ce livre, le procès de la cohabitation. En livrant une appréciation éminemment politique, couronnée par le souhait de voir Jospin se porter candidat à la magistrature suprême, Schrameck se contredit lui-même. Le brillant collaborateur du chef du gouvernement est, en effet, l'auteur d'un excellent ouvrage intitulé les Cabinets ministériels (Dalloz, 1995) dans lequel il développe la thèse classique selon laquelle les collaborateurs des ministres n'ont pas d'existence politique propre.

L'affaire serait de peu d'importance si elle n'était révélatrice d'une stratégie. Jospin a visiblement choisi de pilonner la cohabitation pour tenter d'empêcher Chirac de se faire réélire sous la figure pateline d'un président-arbitre. Dans une interview publiée le 20 novembre par la Croix, le Premier ministre souhaite clairement que les Français rétablissent une «cohérence» à la tête de l'Etat en 2002. Cette attitude n'est pas sans inconvénients potentiels pour la suite des événements, comme Laurent Fabius l'a, semble-t-il, remarqué. Si Jospin est battu à l'élection présidentielle, la gauche aura plus de mal à demander au pays de compenser, par le jeu de la cohabitation, le succès chiraquien en envoyant une majorité progressiste au Palais-Bourbon. Après avoir plaidé en faveur de la cohérence, il y aurait quelque incohérence à vanter les mérites d'une nouvelle incohérence au sommet de l'exécutif...

Tout cela n'est que manœuvres politiciennes, dira-t-on. Précisément, c'est un peu le problème. Les deux cas évoqués plus haut sont révélateurs d'une manière de faire de la politique qui n'est pas sans rappeler l'époque mitterrandienne. L'ancien président de la République était un as de la manœuvre, au point de se prendre à l'occasion les pieds dans le tapis. L'actuel Premier ministre, éduqué à son école et à quelques autres, est un expert reconnu dans l'art de l'estimation millimétrée des rapports de force. L'un et l'autre ont en commun de considérer avant tout la vie publique sous la forme d'un échiquier politique. Le «droit d'inventaire» revendiqué par Jospin à l'égard de Mitterrand n'est pas allé jusqu'à une remise en cause radicale du rapport entre la politique et la société.

Or l'enjeu de la double bataille du printemps 2002 est sans doute historique. Un échec de la gauche aurait un retentissement sans commune mesure avec la déroute des législatives de 1993. A l'époque, le désaveu des Français était plus qu'attendu. La nausée des affaires et le drame du chômage expliquaient aisément un retour dans l'opposition. Si la gauche doit être finalement battue au terme d'une honnête gestion quinquennale, l'examen de conscience s'annonce autrement plus douloureux.

Beaucoup ont vu en Jospin l'homme qui permettait à la gauche française de solder les comptes de l'aventure mitterrandienne pour la faire entrer dans une nouvelle période. Les anciens rocardiens n'étaient pas les derniers à voir en lui le champion d'une réconciliation tant attendue entre le dire et le faire, autrement dit d'un mariage enfin heureux entre action gouvernementale et volonté réformatrice. Un échec électoral provoqué par l'implosion de ce qui fut la majorité de 1997 renverrait la gauche française à ses faiblesses structurelles. Au lieu d'être porteuse d'avenir, l'ère Jospin apparaîtrait alors comme l'épisode final de l'aventure mitterrandienne. Le terme d'un long cycle historique.

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