Libération - Débats
 
 


Livre. Pierre-Noël Giraud livre une critique sans naïveté de la globalisation financière.

Salariés de tous les pays unissez-vous, vite!

Par ÉRIC DUPIN

Le vendredi 26 janvier 2001


La mondialisation est avant tout la victoire des épargnants des pays riches, nés du baby-boom. A l'échelle du monde, «des syndicats représentatifs et internationaux» s'imposent.

Le Commerce des promesses. Petit traité sur la finance moderne.

Pierre-Noël Giraud, Le Seuil,
70 pp., 140 F.

L

es livres d'économie sont souvent obscurs et conventionnels. L'ouvrage de Pierre-Noël Giraud est, au rebours, clair et original. Son Commerce des promesses, sous-titré Petit traité sur la finance moderne, sera lu avec profit par tous ceux que ce phénomène intrigue. Ils apprécieront d'abord le talent pédagogique avec lequel le professeur d'économie à l'Ecole des mines de Paris, exemples concrets à l'appui, en offre les clefs de compréhension. Les lecteurs goûteront aussi la liberté intellectuelle d'un analyste qui ne cède pas aux facilités des grilles de lecture préétablies. Giraud entame plaisamment son ouvrage par un dialogue fictif entre trois doctes personnages, un libéral, un keynésien et un marxiste, chacun enfermé dans son cadre de pensée...

Que les lecteurs avides de lire une énième dénonciation de la «dictature des marchés» et des horreurs d'une finance aussi mondialisée que parasitaire passent leur chemin. L'auteur ne s'inscrit pas dans la critique routinière du système économique régnant. Il reconnaît le rôle des mécanismes financiers de plus en plus sophistiqués progressivement mis en place pour assurer le transfert des richesses à travers le temps. Il va jusqu'à prendre courageusement la défense d'une spéculation trop rapidement accusée de tous les maux, alors qu'elle est au cœur des arbitrages indispensables au fonctionnement de l'économie de marché. Giraud refuse de se signer pieusement devant la taxe Tobin. L'auteur montre encore que les fameux fonds de pension ne sauraient être accablés de tous les maux, en particulier, le procès qui leur est fait de favoriser les investissements à court terme.

Ce rejet de la contestation facile ne donne que plus de relief à la critique serrée à laquelle il soumet la globalisation financière assimilée à un «marteau»: «La masse en est les institutionnels. Le manche est détenu par les épargnants dont ils gèrent l'épargne. L'enclume, c'est la globalisation commerciale.» Ici comme ailleurs, il vaut mieux être du côté du manche. Giraud décrit sans fard les raisons sociologiques et politiques d'un tel processus. «La libéralisation et la globalisation financières ont été voulues par les gouvernements des pays riches et, en premier lieu, par celui des Etats-Unis», souligne-t-il. Pour lui, ce choix représente une «victoire des épargnants», elle-même fruit de l'arrivée à maturité dans leur cycle de vie, vers les années 1980-90, des générations du baby-boom. Plus précisément, c'est le poids politique des «classes moyennes de pays riches» qui aurait pesé en faveur d'un décloisonnement des marchés financiers profitable à leurs capacités d'épargne.

En dépit de ses avantages économique bien réels, cette globalisation financière présente, aux yeux de Giraud, de sérieux «risques de système». Elle accroîtrait la tendance naturelle de la finance à «créer des droits en excès». Un actif financier n'est jamais, explique-t-il, qu'un droit portant sur une richesse à venir. Sa valeur dépend donc de la vision d'un futur économique irréductiblement incertain. L'auteur se distingue de la doctrine dominante en niant que ces anticipations puissent être lestées par des «fondamentaux». L'économie «réelle» finit toujours par avoir raison des «bulles spéculatives» et autres «exubérances du marché», pense-t-on couramment. Pour l'auteur, cette conception a «essentiellement une fonction anxiolytique» utile aux acteurs économiques. Elle n'est en rien fondée scientifiquement, dans la mesure où les anticipations de chacun sont inséparables de celles de tous: «Les prix dépendent de ce que les gens pensent de ce qu'ils doivent être.» Les aventures de la «nouvelle économie» illustrent à merveille cette réalité fondamentalement psycho-économique de la valeur des actifs financiers. Le mimétisme des intervenants sur les marchés créée les conditions d'une pluralité des niveaux d'équilibre. En d'autres termes, les valeurs peuvent brutalement s'effondrer en cas de «basculement de visions du monde.» On parle alors de crise.

Analysant plusieurs crises financières récentes, dont celles qui ont secoué l'Asie, Giraud prend l'image du mistigri pour les dépeindre. Un jour arrive où cette version moderne de l'inflation qu'est la hausse exagérée du prix des actifs financiers se retourne. Un événement mineur, une imprudence gouvernementale sert de déclencheur. C'est à qui se débarrassera le plus vite des valeurs à tort ou à raison jugées ne pas pouvoir, à l'avenir, tenir leurs promesses. Les économies se trouvent «périodiquement purgées par des crises financières». La mondialisation financière accroît spectaculairement le rayon des ondes de choc. «Il y aura de nouvelles crises financières» et elles «seront violentes», prévient Giraud. Si le risque de voir le système s'effondrer est mince, les Etats et les institutions internationales veillant au grain, ces crises se traduiront par de sévères transferts de richesse. D'où les salariés ont, remarque-t-il, «toutes les chances d'être systématiquement perdants».

Car la montée en puissance d'un «capitalisme patrimonial» pose de redoutables questions sociales. La globalisation et la révolution technologique qui lui est liée engendrent simultanément «une accélération de la croissance économique d'ensemble et une aggravation des inégalités internes à chaque pays.» Le résultat, souligne l'auteur, n'est autre qu'un festival d'inégalités: «de salaires entre salariés purs, de revenus entre ceux du capital et ceux du travail, de statut entre la précarité extrême et la quasi-copropriété de l'entreprise». Working poors d'un côté, stock options de l'autre.

Inutile, selon l'auteur, d'espérer attendrir les gagnants de la mondialisation pour qu'ils redistribuent une fraction de leur richesse au nom d'un humanisme bien compris. Les riches du troisième millénaire auront de plus en plus les moyens de s'isoler de la misère du monde. Aussi naïve lui semble être la voie d'un pouvoir des salariés-actionnaires. Pour Giraud, le salut des travailleurs suppose «l'organisation d'un pouvoir des salariés en tant que tels». A l'échelle du monde, avec «des syndicats représentatifs et internationaux». Sur le plan politique, il faudra aussi «contraindre démocratiquement» les riches à mieux partager le gâteau. L'auteur, qui dénonce la thèse de l'impuissance des Etats tout en estimant qu'on ne peut agir qu'au plan mondial, ne sait visiblement pas trop comment. Mais il a le mérite de poser clairement le problème et d'écarter les fausses solutions.

Rebond précédent - suivant

Chercher un article rebonds par un mot ou une phrase:

Rebonds
Retour au sommaire Quotidien

© Libération

Capturé par MemoWeb ŕ partir de http://www.liberation.fr/quotidien/debats/janvier01/20010126c.html  le 11/11/2001
Hosted by www.Geocities.ws

1