Libération - La nouvelle économie

 

EDITORIAL
Un rêve mégalo

Par ERIC DUPIN

samedi 9 et dimanche 10 décembre 2000





Les géants des médias, nouveaux maîtres du monde
Un seul tuyau pour tout offrir
Servons-nous, c'est gratuit
Un rêve mégalo
Cinéma: un appétit de «Gladiator»
Musique: des stars et des points faible
Abonnés de Canal: le trésor de guerre

  Médium de l'ubiquité et de la mondialisation, l'Internet devient le réceptacle des fantasmes de toute-puissance qui travaillent les élites financières. Le ballet doré des mégafusions dans l'univers de la communication renvoie à un mythe, celui de la convergence des pratiques culturelles. Les prophètes d'un avenir unilatéralement numérique nous serinent que tout finira par une connexion au réseau des réseaux. Regarder un Bruce Lee, remplir son réfrigérateur, écouter Michel Sardou, consulter une encyclopédie, acheter des actions: l'Internet se transformerait en média unique.

Cette fascinante perspective excite les magnats d'une économie pas si nouvelle que cela. Un même tuyau permettrait d'irriguer le consommateur, le citoyen et le délassé. Un seul conglomérat déverserait ses productions bigarrées en jouant habilement des synergies entre l'information, la culture et la consommation. C'est un rêve capitaliste que d'abattre les dernières cloisons qui séparent encore ces entités. Au grand dam d'André Rousselet, la chaîne cryptée n'est désormais qu'un rouage dans la «World Company» que forme l'ensemble Vivendi-Universal. Outre-Atlantique, la fusion AOL-Time suscite de sérieuses craintes culturelles.

Heureusement, ces décideurs sûrs d'eux nourrissent quelques illusions. Ne serait-ce que pour des raisons techniques, comme la difficulté à généraliser les hauts débits, la vocation de l'Internet à tout véhiculer est douteuse. Surtout, les projets mégalomanes buteront sur d'irréductibles spécificités. La télévision n'a tué ni la radio, ni le cinéma, ni même la presse écrite. L'Internet n'est qu'un moyen supplémentaire de communication. La toile mondiale change certes radicalement la règle du jeu dans certains secteurs comme la musique. Le rachat de Napster par le groupe Bertelsmann est le signe d'une tentative sans doute désespérée des firmes établies de conserver le contrôle de la distribution musicale. Si le Net permet aux infiniment grands de ce monde de croire qu'ils possèdent enfin l'arme absolue, il donne aux infiniment petits quelques moyens pour subvertir ces entreprises paratotalitaires.

 

 

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