Libération - Débats
 
 


Présidentielle ou législatives d'abord? Evaluation de chacune des options.

Le zodiaque électoral de 2002

Par ERIC DUPIN
Eric Dupin est journaliste à «Libération».

Le vendredi 29 septembre 2000


 Au moment de dissoudre l'Assemblée nationale, Jacques Chirac a-t-il calculé les conséquences de son acte sur le calendrier électoral? Sans doute guère mieux qu'il n'a anticipé le verdict des urnes. Le diable se loge pourtant dans les détails. L'ordre dans lequel les scrutins législatif et présidentiel se dérouleront au printemps 2002 est loin d'être innocent. L'étonnante conjonction électorale de cette année forme un complexe jeu de calques. Par son résultat, l'élection première influera sur l'élection seconde. Mais la campagne de l'élection de tête sera aussi conditionnée par la proximité du scrutin ultérieur. Or ces deux effets sont beaucoup plus ambivalents qu'il n'y paraît de prime abord.

Reprenons. Première hypothèse: le calendrier électoral actuel est maintenu. Les législatives précèdent de peu la présidentielle. Comment l'ombre du combat élyséen planera-t-elle sur l'élection de l'Assemblée nationale? On peut imaginer un «effet de discipline» jouant à l'intérieur de la majorité comme de l'opposition au profit de la force dominante. Encastrées dans la campagne présidentielle, les législatives favoriseraient les formations des deux finalistes présumés de la présidentielle, le PS et le RPR. Mais on peut aussi envisager un «effet d'autonomie». Après tout, les législatives seraient peut-être moins contraintes par des présidentielles appartenant au futur proche plutôt qu'au passé récent. C'est du moins ce que semble penser le PCF échaudé par le schéma de 1981 et 1988.

L'impact du résultat des législatives sur la présidentielle est aussi peu univoque. Ici, c'est un «effet de confirmation» qui se heurte à un «effet de compensation». La bonne vieille logique de la cohérence incite les Français à confirmer à la seconde élection le jugement émis à la première. Mais ils seront simultanément tentés ne pas mettre tout leurs œufs dans le même panier. Un état d'esprit revigoré par la cohabitation et par la méfiance des citoyens envers leurs dirigeants. On considère généralement que l'effet de confirmation jouerait plus aisément si la gauche remportait les législatives, ce qui explique que Lionel Jospin soit disposé à jouer ses cartes dans l'ordre actuel. De même prête-t-on parfois à Jacques Chirac le calcul de spéculer l'effet de compensation.

Un renversement de l'ordre du calendrier, autorisé par le vote d'une simple loi organique, engendrerait autant d'effets peu prévisibles. L'arrière-plan d'un scrutin législatif dans la foulée de la bataille présidentielle contraindrait-il la droite et la gauche à serrer les rangs pour préserver leurs bons reports de voix au tour décisif? Ou bien inciterait-il les formations minoritaires à défendre des candidatures singulières pour asseoir de nouveaux rapports de forces à l'intérieur de leur camp? Tel est visiblement le calcul commun à François Bayrou, Charles Pasqua et Jean-Pierre Chevènement favorables à une inversion de l'ordre des élections. Quant aux conséquences de l'issue des présidentielle sur la joute législative, elle est également justifiable de lectures contradictoires. Si l'effet de confirmation a pour lui les précédents de 1981 et 1988, l'effet de compensation ne peut être écarté d'un revers de main, surtout dans l'hypothèse d'une réélection de Chirac sur une base étroitement arbitrale.

C'est dire si le nouvel équilibre institutionnel né du quinquennat n'est pas, autant qu'on le croît, dépendant de l'ordre chronologique des deux combats électoraux. Le mandat de cinq ans du président de la République sera plutôt une épreuve de vérité sur la nature de l'élection dévolutrice du pouvoir en France. Depuis vingt ans, trois cas sur cinq, c'est le scrutin législatif qui a rempli cet office. La bataille décisive s'est gagnée au Palais-Bourbon en 1986, 1993 et 1997. Elle ne fut livrée sur le terrain présidentiel qu'en 1981 et 1988. Insensiblement, le tournoi élyséen cesse d'être l'élection reine de la vie politique française. Ce sont désormais les législatives qui font figure de bataille principale. Paradoxalement, le quinquennat et la quasi-simultanéité des deux scrutins décisifs risquent d'en changer la nature. Quel que soit l'ordre des élections, la vraie question est de savoir si nous n'allons pas vers une représidentialisation des législatives.

Eric Dupin est journaliste à «Libération».

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