Libération - Débats
 
 


Le vote s'assimile plus aujourd'hui à un droit discrétionnaire qu'à un devoir impérieux.

L'ère du consumérisme civique

Par ÉRIC DUPIN
Eric Dupin est journaliste à «Libération».

Le mardi 26 septembre 2000


En stricte rationalité, l'acte de se déranger, ne serait-ce que «dix minutes», selon l'expression de Chirac, pour déposer un bulletin dans l'urne, est un gaspillage de temps. Dans une version inédite de la «démocratie française» naguère conceptualisée par Valéry Giscard d'Estaing, deux Français sur trois se sont retrouvés hier dans l'abstention. Le référendum du 24 septembre 2000 restera comme celui du record historique d'apathie électorale en France. Les raisons conjoncturelles de cette véritable grève des urnes n'ont rien de mystérieux. L'objet constitutionnel de la question posée n'était pas de ceux qui suscitent la transe populaire. L'absence de toute mise en jeu de la fonction présidentielle ôtait du piment à l'exercice. Le large consensus de la classe politique autour du quinquennat diminuait l'intérêt d'un arbitrage par le suffrage universel. Bref, une réforme présentée sous un jour technique, aux attendus obscurs et aux conséquences ambiguës, avait bien peu de vertus mobilisatrices.

Par son ampleur, la marée abstentionniste n'en est pas moins révélatrice de profonds changements dans les rapports que les Français entretiennent avec la politique. Le scrutin étrangement silencieux du 24 septembre fait au moins trois victimes. Il marque d'abord la fin de la grand-messe électorale. Sans avoir recours à la béquille du vote obligatoire, la France a longtemps été une terre de vigoureux civisme. Depuis une vingtaine d'années, l'abstention progresse tendanciellement à tous les types de scrutin. Le résultat d'hier s'inscrit dans un mouvement général de moindre assiduité électorale. L'étude met en évidence la montée d'un abstentionnisme intermittent chez une fraction pourtant politisée de l'électorat (1). Sa contestation de la société s'insère de plus en plus difficilement dans une offre politique caractérisée par sa rigidité. Ces non-électeurs sont significativement plus jeunes et mieux éduqués que les votants.

On se gardera de proclamer abstentionnistes stratèges tous ceux qui ont fui les bureaux de vote ce dimanche. Mais le rite électoral n'est décidément plus ce qu'il était. Pour le comprendre, renversons l'ordre habituel de l'interrogation. Le comportement de ceux qui votent est finalement plus bizarre que celui de ceux qui s'abstiennent. En stricte rationalité, l'acte de se déranger, ne serait-ce que «dix minutes», selon l'expression de Jacques Chirac, pour déposer un bulletin dans l'urne est un gaspillage de temps absurde de deux points de vue.

Primo, il a une chance infime d'influer sur le résultat du scrutin. Secundo, dans la plupart des cas, l'issue du combat électoral changera peu le sort concret du citoyen. Si autant d'électeurs rendent tout de même visite aux isoloirs, c'est que leur participation vaut affirmation de leur appartenance à une communauté politique. L'affaiblissement de ce sentiment conduit tout droit à l'anomie électorale. Se développe alors un consumérisme civique où le vote s'assimile plus à un droit discrétionnaire qu'à un devoir impérieux. On s'exprime lorsqu'on en éprouve le désir et après en avoir jaugé l'intérêt. Les dimanches électoraux sont passés de l'âge des cérémonies religieuses à celui des courses de supermarché.

Le crépuscule de la grand-messe électorale s'accompagne logiquement d'un discrédit du champ politique. L'époque où d'aucuns répétaient jusqu'à l'ivresse que «tout est politique» apparaît fort lointaine. Aujourd'hui, plus grand-chose n'est vraiment politique. Tiraillée entre des contraintes diverses, des intérêts catégoriels, des appartenances régionales ou ethniques, la société française se vit de moins en moins comme sujet collectif. La politique devient inévitablement perçue comme un jeu stérile entre professionnels auxquels les citoyens ne s'adressent que pour défendre leurs revendications. C'est ainsi que l'idée s'est répandue que le bon sujet du référendum aurait dû être... le prix de l'essence. La vision nauséabonde de la vie publique véhiculée par le ressassement de vieilles affaires a fini d'exacerber un sentiment d'extériorité générateur d'abstention.

A un troisième niveau, c'est la figure élyséenne héritée du gaullisme qui s'efface. L'échec du référendum consacré à la durée du mandat présidentiel montre que l'Elysée n'est plus le «Château» d'antan. Le sort de l'institution phare de la Ve République n'aurait pas laissé les Français aussi indifférents si son image ne s'était sérieusement altérée au fil des ans. Le président de la République n'est plus le dépositaire d'autant d'attentes qu'autrefois. Trois cohabitations ont terni sa gloire. Les frasques mitterrandiennes n'ont pas rehaussé la fonction. Et les faillites chiraquiennes ont achevé de réduire le rayonnement symbolique de l'Elysée. Ce qui est arrivé hier n'est finalement que justice. Rien d'étonnant à ce que le chef de l'Etat, incarnation du corps électoral, soit la première victime de la double crise du suffrage universel et de la représentation politique qu'il a lui-même contribué à aggraver.

(1) Voir Anne Muxel et Jérôme Jaffré, «S'abstenir: hors du jeu ou dans le jeu politique ?» in les Cultures politiques en France, sous la direction de Pierre Bréchon, Annie Laurent et Pascal Perrineau, Presses de Sciences-Po, 2000.

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