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Viard, directeur de recherches au CNRS, décrypte la «bovémania»: «José Bové, pont entre le rural et l'urbain» Par ERIC DUPIN Le vendredi 30 juin 2000 |
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de recherches au CNRS, Jean Viard explique le retentissement du mouvement
créé autour de José Bové par sa capacité
à parler du monde paysan aux classes moyennes des villes.
Comment expliquer que José Bové, leader d'une organisation agricole minoritaire, soit devenu un tel symbole? On lui a offert une tribune en or, qu'il a su remarquablement saisir en vrai professionnel de l'action syndicale. C'est un homme de qualité, dont la vie est quasiment exemplaire de ce qu'il défend par son mode de vie, le Larzac, son revenu, etc. Il y a aussi un enjeu interne au monde rural, en proie à un bouleversement extrêmement profond et la question très forte de l'identité nationale avec la mondialisation et les peurs qu'elle provoque. Véritable pont entre les univers ruraux et urbains, Bové a su faire la synthèse de ces deux enjeux, peut-être parce que la France est une république paysanne depuis longtemps. Quelqu'un qui incarne la terre est vu comme porteur des valeurs de cette République. Bové et Marianne, avec ses gerbes de blé, feraient un couple superbe! Comment définir le courant qui s'est rassemblé autour de lui? S'il ne s'agissait pas de quelqu'un de marqué à gauche, on parlerait peut-être de réaction franchouillarde à la mondialisation... C'est ce qu'on a pu penser au début. On a connu des personnages qui surgissaient au cours d'une lutte conjoncturelle et disparaissaient aussi vite. Or, Bové émerge dans un combat sur le Roquefort, mais devient un acteur politique symbolique. La France a pris conscience progressivement de la mondialisation. Il y a d'abord eu des réactions d'extrême droite. Cela a ensuite évolué vers la pensée souverainiste, qui se situe toujours dans la logique des frontières. Cette fois, une autre logique se met en place, qui s'appuie effectivement plus sur l'ultragauche, en cherchant à défendre nos propres valeurs dans la mondialisation. C'est un «nous» français affirmant symboliquement nos valeurs collectives... Bové incarne cela très bien. Cela ne lui permet-il pas de fédérer des gens hostiles à la «mondialisation» à partir d'intérêts et de conceptions parfois antagonistes? Oui, mais, face à la mondialisation, il y a trois positions. Il y a ceux qui sont «pour», très schématiquement les grands actionnaires. Il y a les «exclus» du processus, un patchwork de tous ceux qui en souffrent directement: des pauvres, des ouvriers, des immigrés sans papiers, des paysans sur un marché en fin de parcours, etc. Mais, il y a surtout le groupe central, les couches moyennes, à la fois fascinées par la mondialisation ou l'Internet, mais qui ont peur de perdre ce qui les fonde en tant qu'identités individuelles: une esthétique, une certaine idée de la culture et de la solidarité. Quand se dégage une position qui prend en compte ces deux aspects du problème, elle lui est éminemment sympathique. Ce serait donc un mouvement «petit-bourgeois»... Je ne dirai pas que c'est un mouvement «petit-bourgeois», mais la sympathie des petits-bourgeois pour ce mouvement est forte. C'est une sympathie urbaine et le soutien international à Bové rentre bien dans la conception que les autres pays ont de la France: un pays qui a toujours privilégié ses paysans. Mais, ce mouvement travaille aussi l'agriculture elle-même. Depuis trente ans, les campagnes sont devenues pour les Français essentiellement un lieu de paysage. La campagne est désormais une esthétique. Dans les études d'opinion, les deux mots qui reviennent le plus souvent à son sujet sont «beauté» et «liberté», la ville symbolisant le loisir et le travail. Cette campagne qu'on aime n'est pas d'abord un lieu de production, mais symbolise le rapport à la nature, à la tradition authentique. Elle renvoie aux paysans qui produisent des denrées de qualité, des produits de terroir, même si ce n'est qu'une petite partie de la production agricole. On ne peut pas manger du Roquefort tous les jours! C'est une image urbaine de la production agricole... Pourquoi le thème alimentaire a-t-il à ce point aimanté le débat sur la mondialisation? L'un des phénomènes les plus passionnants de nos sociétés est précisément la mondialisation de l'alimentation. Ce qui symbolise, chez nous, la présence de l'autre, c'est le développement des restaurants étrangers. On mange les cultures que l'on aime. Lutter pour cette diversité alimentaire pose forcément ce genre de questions. |
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