Libération - Débats
 



Livre. Un philosophe, un économiste, un sociologue s'interrogent dans Recherches.

De l'urgence de marier économie et éthique

Par ERIC DUPIN

Le vendredi 30 juin 2000

Le projet : se dégager du fâcheux dualisme «de l'économisme et du moralisme, frères ennemis et complices». Le retour de la croissance a aggravé la schizophrénie contemporaine. D'une main, on salue le créateur de «start-up»; de l'autre, on donne à «l'exclu». C'est dire si le projet, exploré par la Revue du Mauss (1), de réconcilier «éthique et économie», force l'attention. Alain Caillé et Ahmet Insel, qui dirigent l'organe du Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales dont le titre est un clin d'œil au sociologue et anthropologue Marcel Mauss (1872-1950), partent d'un présent qui «fait croître le cynisme à proportion de l'angélisme».

Leur projet est de se dégager du fâcheux dualisme «de l'économisme et du moralisme, ces frères à la fois ennemis et complices». «Alors que la vie des affaires et la gestion des entreprises sont de plus en plus soumises à des exigences de dureté et de réalisme implacable, il n'y a jamais été autant parlé d'éthique», observent-ils. «Il y a plus de 500 cours d'éthique, souvent sponsorisés par de grandes entreprises, dans les campus américains», note l'économiste Serge Latouche. Hélas! comme le souligne le philosophe Robert Misrahi, «la morale n'est qu'un discours spiritualiste de parade destiné à préserver la bonne conscience des acteurs de l'économie». L'originalité de la démarche de cette livraison est de ne pas condamner l'économie au nom de la morale, mais bien plutôt de démonter les présupposés du capitalisme actuel. Dans un article passionnant, Misrahi décortique le «dogmatisme» et le «réductionnisme» de la «pseudo-science économique» qui nous gouverne. On est tenté de sourire en lisant que «seul le bonheur comme finalité significative permet de critiquer l'esprit actuel de l'économie».

Pourtant, un esprit rationnel peut suivre le philosophe lorsqu'il met à bas les fondements du système en affirmant que «l'homme n'est pas une machine constituée par un faisceau d'exigences et de besoins, mais une existence consciente constituée comme désir et comme sujet». Misrahi cible l'irréalisme profond de ceux qui décrivent un monde peuplé d'«idiots rationnels» se baignant dans «les eaux glacées du calcul égoïste». A la recherche d'une «éthique économique de la joie», sur les traces de Spinoza, cet auteur tente de refonder l'activité humaine autour de la «réciprocité donatrice». Alors, l'égoïsme bien compris passe paradoxalement par l'altruisme, pour peu (mais c'est déjà beaucoup) que «la conscience se fait une joie de l'affirmation même de l'autre conscience». Le but devient d'«accéder à l'accord avec soi-même par l'activité et la présence de l'autre». On est loin de «l'économie de marché, tout entière fondée sur la réversibilité calculatrice et totalement ignorante de la réciprocité donatrice».

Serge Latouche fait écho à ce procès en brocardant «l'utilitarisme vulgaire» qui nous ronge. «La mégamachine moderne généralise systématiquement la transformation de l'homme en rouage ou matière première», tranche-t-il. Et d'ajouter que «le calcul des intérêts individuels et l'indétermination des choix quant aux fins non calculables tendent à imposer un extraordinaire conformisme». La thèse se tient, même si l'on est en droit de contester son systématisme.

Misrahi relève la perversité du couple égoïsme-altruisme dans nos sociétés qui appellent curieusement «égoïsme, pulsion ou déchéance ce qui est du ressort du désir» et «altruisme, liberté, vertu ce qui ressort de l'esprit, c'est-à-dire de l'obéissance». Les anti-utilitaristes ne sont nullement de béats zélateurs de l'Autre. «L'altruisme n'est pas en lui-même davantage porteur d'espoir de rationalité et d'efficacité globale que l'égoïsme - pas intrinsèquement plus éthique non plus», écrivent Caillé et Insel. C'est d'une autre articulation entre l'individu et la société qu'ils se réclament.

Le philosophe Marcel Henaff éclaire d'un jour nouveau la fameuse lecture des rapports entre capitalisme et protestantisme de Max Weber. En posant que «la question du salut est strictement personnelle», la religion réformée a, selon lui, engendré un «individualisme pessimiste» aboutissant à un labeur acharné congruent avec les valeurs du capitalisme. «La Réforme n'a pas tendu à réduire mais au contraire à augmenter la domination religieuse sur l'individu», affirme-t-il. Par contraste, le catholicisme - dont on sait qu'il n'a jamais entretenu de rapports faciles avec le capitalisme - lui apparaît comme «authentiquement humain», selon l'expression employée par Weber.

Le capitalisme est-il synonyme de l'économie de marché? L'économiste Aymeric Pontvianne ne le pense pas. Selon lui, les «agents superrationnels» ne sont pas les jouets du marché mais, au contraire, «n'hésitent pas à le manipuler et à le détruire quand ils y ont intérêt». Et d'expliquer que «le marché, c'est le monde de l'échange; il relève plutôt du court terme, d'un cadre contractuel, centré sur l'individu, ses désirs et son identité». A l'inverse, «le monde de la production capitaliste est celui des phénomènes collectifs irréductibles à l'individu, de la domination et de la subordination». Pontvianne conjure la gauche de distinguer le marché du capitalisme pour concentrer sa critique sur celui-ci.

En contrepoint positif, Yves Lambert rapporte les travaux du cercle Condorcet de Rennes dessinant «un modèle d'entreprise à gestion paritaire qui serait une cogestion complète» associant travail et capital. Cette entreprise de type nouveau pourrait «prendre des formes très diverses, passer aussi par l'actionnariat salarié, par le partenariat entre co-entrepreneurs, par des formes plus poussées de participation». Le plus étonnant réside dans l'approbation chaleureuse que ce projet suscite chez les hommes politiques interrogés, de Philippe Séguin à Philippe Herzog en passant par François Bayrou, Michel Rocard et Jean-Pierre Chevènement. «La perspective d'une science économique débarrassée de son amoralisme structurel apparaît au terme de cet examen à portée de main», concluent Caillé et Insel. Nos amis maussiens ont indubitablement le don de l'optimisme.

(1) Recherches, Revue du MAUSS, «Ethique et économie: l'impossible (re)mariage?», n° 15, La Découverte, 428 pp., 175 F..

 

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